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Série brune

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Longtemps, c’est le roman noir, le « polar », comme on dit avec un léger mépris du côté de la littérature blanche, qui s’est attaqué à l’extrême droite. Et quand nous disons s’attaquer, le terme est à prendre dans son sens propre. Il y a eu un antifascisme littéraire, dans les années 1980 et 1990, sous les couvertures des collections spécialisées. Il s’est retrouvé, comme l’antifascisme politique de la même époque, à la fois désorienté et naïf face à la montée du Front national. Et contrairement à leurs glorieux ancêtres, comme le Malraux de L’Espoir, ces antifascistes de papier ont abouti le plus souvent à une vision caricaturale, manichéenne, qui a donné naissance à des fictions un peu trop calibrées pour être convaincantes, réduites à des grilles de lectures caduques pour comprendre un phénomène historique inédit. Le lecteur n’avait pas l’impression de lire des romans mais un catéchisme aussi prévisible qu’ennuyeux.

La morale, on le sait, donne rarement de la bonne littérature. Une des conséquences formelles de ces choix idéologiques a priori a été, par exemple, de refuser de faire parler à la première personne l’extrémiste de droite, le fasciste, le néo-nazi. [access capability=”lire_inedits”]Les auteurs, qui n’hésitaient pourtant pas à se mettre par ailleurs dans la peau de serial killers, avaient soudain très peur qu’on les confonde avec le narrateur. Cette distinction auteur/ narrateur qu’un bon élève de troisième saisit pourtant sans trop de problèmes était trop floue à leurs yeux.

Cette pusillanimité n’est pas sans fondement. Les mésaventures qui sont arrivées à Pierre Mérot et à son dernier roman, Toute la noirceur du monde, montrent en effet que critiques et éditeurs font parfois semblant, toujours au nom de la bonne conscience, de ne pas comprendre cette distinction. Toute la noirceur du monde avait été d’abord retenu par Richard Millet chez Gallimard. La disgrâce de Millet a fait passer le manuscrit à la trappe. Un roman qui faisait parler un facho presque psychopathe, le laissait dévider le fil de ses délires racistes, de sa violence toujours grandissante, de ses meurtres plus horribles les uns que les autres, édité par un Millet devenu infréquentable pour cause d’éloge littéraire de Breivik et de comptage des Blancs au métro Châtelet à 6 heures du soir, tout cela devenait un peu trop ambigu. Mérot s’est donc replié sur la collection bleue de Stock dirigée par Jean-Marc Roberts. Jean-Marc Roberts, qui savait lui aussi que la littérature, même scandaleuse, reste de la littérature, avait accepté le texte. Mais Jean-Marc Roberts décède et son successeur fait soudain dans l’antifascisme tendance 6e arrondissement et annonce qu’un tel roman ne cadre pas avec sa philosophie éditoriale. Toute la noirceur du monde de Pierre Mérot s’est donc retrouvé édité par Flammarion, qui a bien fait. Car malgré quelques limites, ce roman est une réussite.

On pourra certes reprocher à l’auteur d’avoir un peu trop pathologisé son narrateur, Jean Valmore, professeur de français en banlieue, veuf, égoïste, onaniste et écrivain raté qui ne supporte plus le monde multiracial dans lequel il est obligé d’évoluer. Le vrai pari aurait été d’imaginer un personnage un peu plus banal : en finir avec le confort intellectuel qui veut que l’on soit un monstre pour être d’extrême droite.

Cependant le talent de Mérot rend la lecture de Toute la noirceur du monde délicieusement étouffante. Il parvient à saisir les nuances, les glissements d’un Valmore qui, finissant par trouver trop mou un FN jamais nommé, grenouille dans un groupe identitaire clandestin qui massacre à tout-va. Valmore, c’est Meursault chez les fachos, avec un Glock en salle des profs.

Comme le héros de Camus, étranger au monde, il tente de lui redonner consistance par un engagement qui trouve plus facilement son expression dans l’extrémisme brun que dans la foi humaniste de l’auteur de La Peste. Mais ça, ce n’est pas la faute de Mérot, c’est celle de notre époque qui nous renvoie à nos propres contradictions. Mérot apporte une mauvaise nouvelle,

Mérot est désobligeant, Mérot est intempestif, c’est vrai. Mais Mérot ne fait que nous tendre un miroir à peine déformant. Autre exemple de monstre, autre exemple de tentative de plongée à la première personne dans la psyché d’un tueur d’extrême droite, Utoya

de Laurent Obertone. Là, l’affaire se complique encore. Le statut littéraire du livre, d’abord, qui récuse l’appellation de « roman » pour lui préférer celle de « récit » et la personne d’Obertone lui-même. Obertone a publié avec un certain succès l’année dernière La France Orange mécanique. Ce livre, dont Marine Le Pen se fit l’attachée de presse lors d’une émission politique de grande audience, était un document littérairement nul et politiquement plus que contestable : un collage de faits divers montés de façon tendancieuse afin de prouver que la France était à feu et à sang à cause d’une délinquance pour l’essentiel d’origine étrangère. On pouvait donc craindre le pire à la lecture d’Utøya, qui raconte le massacre de 77 jeunes travaillistes lors d’une université d’été, en juillet 2011, par Anders Behring Breivik. Raciste assumé qui avait auparavant inondé les sites spécialisés d’Internet de sa prose délirante, Breivik s’est vécu comme un templier, un combattant de pointe contre l’islamisation, Utoya devenant le Poitiers de l’Europe du XXIe siècle. Utøya est pourtant un bon livre, avouons-le.

Le récit d’Obertone, entrecoupé de documents comme les rapports de police ou même une lettre de victime, est efficace, renforcé par l’intuition que Breivik a aussi vécu le carnage comme un enfant des jeux vidéo et du virtuel. Obertone, dans la peau du monstre, en fait avant tout un garçon à problèmes sans pour autant lui trouver l’excuse de la folie. Quand bien même on ne serait pas d’accord avec sa thèse, qui voit en Breivik, d’après ses propres termes, « l’idiot utile » des sociétés multiculturelles, son portrait d’un jeune homme qui a carburé uniquement à la haine (celles des pédés, des communistes, des toxicos, des musulmans) est un vrai choc. Obertone n’avance pas masqué et semble nous dire, comme ailleurs Mérot : « Débrouillez-vous avec ça. »

Malgré tout, la vision la plus claire et la plus inédite de ce qui se passe vraiment, c’est-à-dire la banalisation de l’extrême droite, nous l’avons trouvée dans le roman d’Antoine Chainas, Pur.

Chainas appartient à cette génération d’auteurs de polars qui refusent le catéchisme dont nous parlions plus haut. Dans une narration inspirée par le nouveau roman et ses descriptions minutieuses, presque scientifiques − un visage qui rentre en contact avec un pare-brise devient un vrai poème en prose glacé − Chainas envisage l’extrême droite avec une objectivité sans faille, flaubertienne. Il n’est pas du genre à faire des professions de foi, même négatives comme Obertone, ou prudentes comme Mérot qui juge utile de mettre un avant-propos à son roman. Surtout, il ne s’agit pas pour lui de peindre des personnages aberrants mais des gens qui décident consciemment, froidement, de se retrancher d’un monde qui tourne mal.

Toute l’intrigue de Pur tourne autour d’une résidence sécurisée de luxe, quelque part dans les environs d’une grande ville du Sud-Est. Un sniper – en fait un adolescent manipulé par son père, le gourou de la résidence –, prend pour cible des voitures conduites par des Arabes sur les autoroutes de la région. Entre l’enquête de police, le désir de vengeance d’une victime survivante, les intrigues municipales à la veille d’une élection et la vie quotidienne dans la bulle panoptique de la résidence sécurisée, Chainas louvoie pour donner un panorama d’une faillite générale du « vouloir vivre ensemble », comme on dit. Il a compris, ce qui n’apparaît qu’à la marge pour Obertone et Mérot, que la victoire de l’extrême droite est silencieuse, feutrée, aseptisée et qu’elle se lit d’abord dans la banalité apparente des réorganisations urbaines, entre libanisation douce et apartheid feutré. À la manière d’un Ballard – on pense, en lisant Pur, à Crash ou au Massacre de Pangbourne – Chainas ne tient pas, à proprement parler, de discours sur l’extrême droite : il l’autopsie. Ni militant ni provocateur : simplement écrivain, ce qui est tout de même l’essentiel.[/access]

Toute la noirceur du monde, Pierre Mérot, Flammarion,2013.

Utoya, Laurent Obertone, Ring, 2013.

Pur, Antoine Chainas, Gallimard/Série Noire, 2013.

 

*Photo : Heiko Junge/AP/SIPA. 20120824.

Décembre 2013 #8

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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