L’omniprésident, l’homme qui n’a peur de rien, aurait-il peur de lui-même ? A en juger par sa manière de gouverner, c’est l’impression que donne Nicolas Sarkozy. Les soupirs de François Fillon enregistrés dans le studio d’Europe 1 vont au-delà des traditionnelles jérémiades des Premiers ministres de la Cinquième République. La stratégie consistant à accaparer tout l’espace politico-médiatique, à tout faire pour accréditer l’idée que le président est au courant de tout et s’occupe personnellement de tout, n’est pas seulement un modus operandi – potentiellement efficace et pas nécessairement illégitime au demeurant. Elle traduit une angoisse profonde. Non pas que l’homme soit fou, comme le proclame Jean-François Kahn.

Certaines initiatives du président me semblent même particulièrement raisonnables – à commencer par la réforme des régimes spéciaux de retraite, d’autres – comme la définition d’objectif chiffrés en matière d’expulsions d’immigrés clandestins ou les tests ADN – franchement discutables. De toute façon, essayer de comprendre les motivations profondes d’un homme politique, c’est toujours prendre le risque de le caricaturer. Reste qu’une bonne caricature énonce parfois, à coups d’exagérations, simplifications et généralisations, certaines vérités.

Sarkozy n’est pas le premier qui, une fois parvenu au sommet, jette l’échelle dont il s’est servi. Il s’est hissé à la tête de la droite et de l’Etat au nez et à la barbe de Jaques Chirac, toujours grâce à la même stratégie d’hyperactivité et d’hyperprésence médiatique sans oublier quelques coups tordus. La place Beauvau a systématiquement pris de court – parfois avec courage, comme lorsqu’il s’est frontalement opposé à ses anciens amis de l’UOIF, souvent avec un brin de démagogie – et l’Elysée et Matignon. Et il a fini par arracher une molle bénédiction à un Chirac qu’il avait politiquement achevé. Rien de très nouveau sous le soleil de la politique, à ceci près que Sarkozy lui-même semble vivre sa victoire comme une sorte de parricide.

Ainsi, depuis mai dernier, le président paraît hanté par son propre « crime ». Son dynamisme ressemble à celui d’un homme qui fuit son ombre. Tout se passe comme si, pour lui, étouffer toute concurrence potentielle dans l’œuf, était déjà agir trop tard. Dans sa basse-cour à lui, il prétend empêcher la ponte.

Seulement, le Premier ministre et les ministres ne sont pas uniquement des « fusibles » interchangeables destinés à permettre au président de conserver une distance de sûreté entre lui et les dossiers brûlants. Ce sont des hommes et des femmes politiques dotés d’une expérience précieuse dans la gestion d’affaires complexes. Dans le « privé », ce royaume magique où l’on gagne plus et où tout est rationnel, ordonné et efficace, on ne recrute pas des cadres chers et expérimentés pour en faire de simples exécutants. Cela a encore moins de sens quand il s’agit de politiques, élus et hommes de partis, responsables devant les Chambres.

Avec beaucoup de bonne volonté et un peu de paranoïa, Sarkozy se lance dans un voyage au long cours comme s’il s’agissait de courir le cent mètres. Tôt ou tard, il aura besoin des Fillon, des Borloo, des Alliot-Marie et des autres. Leur laisser de l’espace – pour mener une action politique et médiatique – est peut-être risqué. Mais les asphyxier l’est peut-être encore plus. Non seulement parce qu’il sera tenu pour seul responsable de leur échec. Mais aussi parce qu’ils n’hésiteront pas à se venger le jour où il sera en position de faiblesse. Et ce jour arrivera forcément.

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