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Sarkozy, l’homme sans territoire

Le mont Blanc, aux dernières nouvelles, s’élève très exactement à 4810,75 mètres au-dessus du niveau de la mer. Peut-être un peu plus au moment où j’écris ces lignes, car les chutes de neige de l’hiver 2011-2012 ont été exceptionnellement abondantes. Comme il se trouve non loin de l’endroit où je réside, et qu’il domine tous les sommets de notre continent, il constitue un poste d’observation privilégié de l’élection présidentielle française.
Les bruits et rumeurs du microcosme ont beaucoup de mal à gravir ses pentes ardues. On n’entend pas les petites phrases, mais on perçoit le temps lent, qui modèle les paysages comme les esprits.
De plus, le mont Blanc se situe en Haute-Savoie, un département où, depuis l’instauration de la Ve République, un seul député socialiste a été élu. C’était en 1986, et il s’appelait Dominique Strauss-Kahn[1. DSK fut parachuté en 1986 en Haute-Savoie pour y décrocher sa première fonction élective à l’occasion du rétablissement du scrutin proportionnel. Il fut si peu présent dans le département au cours de ses cinq années de mandat qu’aucune rumeur sur son comportement privé ne circula dans les alpages.].
Étant à peu près assurée de réaliser le grand chelem, autrement dit de remporter les six sièges de députés attribués à ce département, la droite haute-savoyarde, pour affronter une gauche électoralement inoffensive, n’est pas contrainte de donner l’image d’une parfaite harmonie interne. Foin d’hypocrisie, d’embrassades publiques suivies de coups bas en coulisses. On met tout sur la table, et que le meilleur gagne.

Pour cette droite-là, le résultat de l’élection présidentielle est secondaire. Bien sûr, la réélection de Nicolas Sarkozy assurerait au patron local de l’UMP, le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, une place de choix dans le futur gouvernement, mais là n’est pas l’essentiel. Qu’il soit battu ou réélu, Nicolas Sarkozy ne sera plus le grand patron dont l’onction est indispensable pour réussir une carrière politique.[access capability=”lire_inedits”] S’il perd, le lieu du pouvoir se déplacera de l’Élysée vers le siège de l’UMP, et celui ou celle qui s’emparera de sa présidence. S’il parvient à obtenir un second mandat, non renouvelable, on se tournera vers celui qui sera le mieux placé pour être le candidat de la droite en 2017.

Le rapport entretenu par l’UMP locale avec l’actuel président de la République est pour le moins ambigu. Nicolas Sarkozy, le citadin du 92, a voulu faire de la Haute-Savoie son terroir de substitution, marqué par le rituel de la visite au plateau des Glières et ses nombreux déplacements dans le département au cours du dernier quinquennat. Ainsi, c’est à Annecy qu’il a tenu son premier meeting de campagne, le 16 février 2012. Cela ne signifie pas pour autant que les Hauts-Savoyards, même de droite, l’aient adopté comme un des leurs. Son style, d’abord, s’accorde plutôt mal avec la réserve naturelle des gens des montagnes, économes de gestes, avares de mots et se méfiant des coups d’esbroufe comme d’un couloir d’avalanches par temps de dégel. De plus, sa grande proximité avec les patrons du CAC 40 n’est que modérément appréciée dans une région où prédominent les PME, dont beaucoup sont des sous-traitants de multinationales qui leur en font voir de toutes les couleurs. L’attention qu’il porte aux entreprises petites et moyennes est trop récente pour n’être pas considérée comme une posture électoraliste. Il n’a pas non plus, comme Jacques Chirac, la fibre agricole qui vous permet de gagner le cœur des paysans sur l’ensemble du territoire.

Bref, il n’y a jamais eu, dans la droite haute-savoyarde, de ferveur sarkozyste, comme il a pu exister un réel attachement à la personne de Jacques Chirac, sans parler de l’immense prestige dont jouissait le général de Gaulle. Bien que très affaiblie, la tradition démocrate-chrétienne, qui constitue l’autre branche de la droite locale, s’est éloignée de Sarkozy : depuis le retrait d’Hervé Morin, les élus du Nouveau Centre, comme le maire d’Annecy, Jean-Luc Rigaut, en pincent pour François Bayrou.

Si on tente de généraliser à l’espace national ces modestes constatations locales, Nicolas Sarkozy est décidément un président atypique : son réseau de pouvoir n’est pas ancré dans la société politique d’un de ces territoires qui composent la nation. À peine avait-il quitté Neuilly et les Hauts-de-Seine que ces terres échappaient à son influence : en 2008, la mairie de Neuilly fut conquise par un « divers-droite », Jean-Christophe Fromantin, contre les hommes du Président. Au Conseil général des Hauts-de-Seine, après la farce visant à propulser Sarkozy fils à la tête de l’EPAD, Patrick Devedjian a réussi à déjouer les manœuvres pilotées depuis l’Élysée pour le priver de la présidence de l’assemblée départementale.

Lorsque Valéry Giscard d’Estaing fut défait en 1981, il avait 55 ans, deux ans seulement de moins que Nicolas Sarkozy en 2012. Son enracinement en Auvergne lui permit de remonter la pente des honneurs, en retrouvant son siège de député du Puy-de-Dôme en 1984, et en présidant la région de 1986 à 2004. Nicolas Sarkozy annonce que, s’il n’est pas réélu, il suivra les traces de Tony Blair et de Gerhard Schröder, celle de la rentabilisation optimale des fonctions passées dans des activités de conseil ou des conférences grassement rémunérées. Ce comportement n’est pas du goût des soutiers de la classe politique provinciale, petits, moyens et grands élus. Beaucoup y voient une désacralisation de la fonction présidentielle, ravalée au rang d’une ligne sur un curriculum vitae, susceptible d’aider à décrocher un poste plus juteux en cas d’accident de parcours.

Le résultat, c’est que le sarkozysme ne survivra pas, que son champion soit évincé de la magistrature suprême ou que son bail soit renouvelé. Le giscardisme ou le chiraquisme demeurent des catégories politiques pertinentes, que l’on peut facilement intégrer à la classification des droites françaises établie jadis par René Rémond, le premier étant l’héritier de l’orléanisme, le second du bonapartisme. Nicolas Sarkozy a voulu incarner l’une ou l’autre de ces traditions de la droite, allant au gré des circonstances du légitimisme ultramontain au libéralisme mercantiliste, en passant par le retour aux vertus de l’État fort dans les périodes de tempêtes.

Le parti majoritaire est donc resté dominé par les notables mis en place au temps de Jacques Chirac, du sommet à la base de la pyramide. Les luttes internes qui auront lieu en son sein dès la fin de cette séquence électorale ne seront pas déterminées par des clivages idéologiques, mais par des divergences sur la meilleure manière de reconquérir (ou conserver) le pouvoir après la parenthèse sarkozyste, que celle-ci se ferme en 2012 ou en 2017.

Dès lors, l’affrontement de générations est programmé : Alain Juppé est l’homme des notables en place, alors que les jeunes ambitieux se partagent entre des « écuries » de quadragénaires piaffant d’impatience. En Haute-Savoie, c’est Nathalie Kosciusko-Morizet qui a la faveur de la jeune garde UMP, en raison de ses prises de positions sur l’écologie : la lutte contre le passage des camions sous le tunnel du Mont-Blanc a été menée par des personnalités et des associations bien éloignées, politiquement, de l’écolo-gauchisme de Cécile Duflot et Eva Joly. Cette jeune garde devra affronter les tenants locaux de la « droite populaire », qui ne verraient aucun inconvénient à composer avec le FN pour se maintenir en place : ils l’ont déjà fait en 1999 en soutenant Charles Millon qui n’avait pu accéder à la présidence de la région Rhône-Alpes que grâce à l’appui des amis de Jean-Marie Le Pen.

Qui sera, en juin 2012, l’élu du Mont-Blanc ? Cette circonscription, la 6e de la Haute-Savoie, faisant partie de celles qui ont été créées depuis les dernières élections, elle ne dispose pas d’un sortant. L’UMP a investi Sophie Dion, conseillère du Président de la République pour les questions sportives, et originaire du département – elle est même conseillère municipale de Morzine. Vu de Paris, son investiture n’est donc nullement perçue comme un parachutage. Vu d’ici, les choses sont totalement différentes : Morzine, c’est le Chablais, et Chamonix le Faucigny ! Or, on le sait dans la région, chacun chez soi, et les vaches seront bien gardées. Si Nicolas Sarkozy devait être battu, je ne parierais pas le quart d’un reblochon sur l’avenir parlementaire de cette charmante jeune femme.[/access]
 

Mars 2012 . N°45

Article extrait du Magazine Causeur


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