TINA : There Is No Alternative. Dans les années 80, c’est par ce mantra de campagne électorale, devenu ligne politique puis philosophie générale que Margaret Thatcher a réduit à néant son opposition de gauche, qui, à vrai dire, ne méritait pas mieux, voire ne demandait pas mieux, puisque c’est aussi dans ces années-là que la gauche opéra son grand retournement.

Pas d’alternative aux privatisations, à la financiarisation, à la mondialisation. Voilà comment Margaret Thatcher, après avoir gagné dans l’opinion sa bataille d’Angleterre se maintint au pouvoir onze ans durant. Voilà comment les trains britanniques devinrent à peu près aussi sûrs que les chemins de fer ghanéens. Voilà comment on jeta la common decency avec l’eau tiédasse du bain travailliste.

Il n’y a pas d’alternative. C’est très exactement la leçon qu’a faite Nicolas Sarkozy hier soir à un fayot peu crédible, à un hyperactif trop confus et à quelques millions de Français curieux et/ou courageux – ou encore, comme moi-même, pliés en quatre. Ah, ça a démarré fort avec Pernaut demandant à son interlocuteur « Monsieur le Président, comment faites-vous pour être si beau, si efficace, si intelligent et si bien coiffé après vous être couché à pas d’heure ? » . Et Sarkozy d’expliquer sans rire pendant deux minutes d’affilée qu’il venait de sauver, avec ses petits bras, la France, l’Europe, le monde de la pire menace jamais connue.

A partir de là, tout coule de source. Si sauver le monde passe par une cure d’austérité, si nous sommes 65 millions de funambules prêts à tomber dans le vide, alors le moindre écart est synonyme de catastrophe. La règle d’or ou la mort. Embaucher des profs ? On est morts ! Renégocier la loi sur les retraites ? Morts itou ! On ne parlera même pas du smic, sans quoi on serait plus que morts.

Très honnêtement, le président a été bon hier soir. Mais non moins honnêtement, il a triomphé sans gloire. Certes Yves Calvi a remué beaucoup d’air pendant que Pernaut cirait les Weston du président, mais sans jamais taper là ou ça faisait mal. Quelques questions que j’aurais aimé entendre poser au Président, quelques questions à la manière du Calvi que j’adore : « Si les 35h sont la calamité absolue que vous décrivez, Monsieur le président, pourquoi ne les avez-vous pas abolies en 2007 ? » « Quand on a besoin d’argent, Monsieur le président, est-il plus urgent de s’attaquer au régime de retraite des mineurs qu’aux marges des restaurateurs ? » ou encore « Pourriez-vous, Monsieur le président, compter sur vos doigts jusqu’à 22, puisque d’après la Cour des comptes, sur ses trois premières années d’existence, la « niche Copé » a couté 22 milliards au Budget de l’Etat, rien qu’entre 2008 et 2010 ? »

Faute de brutal rappel au réel, le président a donc pu storyteller son scénario catastrophe sans opposition consitante. Ce n’est pas grave tant qu’il s’agit d’un speaker et d’un journaliste. C’est beaucoup plus préoccupant – pour la gauche, hein – si durant la campagne à venir, on le laisse entonner le même solo, sans qu’un coup de revolver vienne gâcher le concert.

Et là, c’est François Hollande qui est à la croisée des chemins. S’il donne quitus au président sur les fondamentaux, ça ne sera même pas la peine d’aller au choc, il sera déjà KO debout avant la campagne. Certes, donner quitus de fait, c’est hélas ce qu’Hollande a déjà un peu fait au printemps en ne croisant pas le fer sur le fond même de la règle d’Or. Mais il n’est pas dit , pas du tout dit que le candidat de la gauche ait décidé de rester enfermé dans cette nasse. Et quand Sarkozy dit : « C’est moi ou la crise », il faut que François explique patiemment en quoi le président a enfoncé le pays dans la crise. Le pays serait aujourd’hui moins fragile si le Président élu avait tenu les promesses du candidat Sarkozy. Celui qui allait ramener les usines en Picardie et en Lorraine, augmenter les salaires et aller chercher les points de croissance avec les dents. En expliquant que si tout cela avait été fait, aujourd’hui, nous affronterions l’orage planétaire dans un costume plus proche de celui des Allemands que de celui des Grecs ou des Espagnols.

En revanche, on va dans le mur si Hollande se contente de contester à la marge le triptyque sarkozyste règle d’or/austérité/fédéralisme Européen, s’il ne le chipote que sur les décimales après la virgule, ou s’il ne remet en cause que la normalité de celui qui le mettra en œuvre. Car alors Hollande aura lui aussi acté qu’il n’y a pas d’alternative, et le président sortant, fort de son expérience et de son emprise idéologique sur les thèmes de campagne, sera immanquablement réélu.

Si la gauche veut gagner, elle devra, sans nier la réalité de la dette, prouver qu’il y a une alternative. Et qu’elle a comme un air de démondialisation…

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