« L’humeur, l’honneur, l’horreur » : c’était ce que répondait le Prince de Ligne quand on lui demandait pourquoi il ne revenait pas à son château de Beloeil, occupé par les révolutionnaires français, sur l’actuelle frontière belge. C’est un peu ce que je ressens depuis quelque temps pour la France et le monde auquel elle se soumet. Si des extra-terrestres aimables me proposaient la naturalisation, il ne serait pas sûr que je dise non.

D’habitude, je me consolais d’être Terrien en me disant que j’étais Français, qu’il restait au fond de notre histoire cette vieille idée gaullienne que nous avions passé un pacte multiséculaire avec la liberté du monde. Cela est souvent passé par l’exploit militaire. Le septennat européiste et moderniste de Giscard n’est-il pas sauvé par les paras sur Kolwezi, l’histoire de sept cents hommes portant un béret vert pour libérer l’enfer ? Ce fut la dernière fois que la France a agi militairement de sa propre initiative, n’attendant même pas ses alliés belges, dont les ressortissants aussi se faisaient massacrer là-bas. 1978, ce n’est pourtant pas si vieux…

Et quand le deuxième quinquennat chiraquien s’abimait dans la routine du Munich social, il y eut tout de même le discours de Villepin à l’ONU, celui sur la vieille nation qui montrait qu’il fallait beaucoup plus de courage, ce coup-ci, de ne pas faire la guerre plutôt que de se livrer à une ratonnade planétaire assistée par électronique afin d’aider les Américains à diversifier leur approvisionnement pétrolier sous prétexte d’installation d’une démocratie qu’on attend encore.

Dans un registre moins héroïque, on peut se souvenir, comme cela, au hasard, de quelques hommes politiques qui ont préféré prendre le risque de perdre les élections plutôt que leur âme (si, si, je vous assure, cela a réellement existé). C’est François Mitterrand, par exemple, qui affirmait haut et fort quelques jours avant le premier tour de 1981, en une réponse à une question piège d’Elkabbach et Duhamel (déjà…) que oui, et même si cela devait lui coûter des centaines de milliers de voix, il était radicalement opposé à la peine de mort. Ou, sur un mode mineur, Gilles de Robien découpant en direct sa carte de Démocratie Libérale pour protester contre les flirts poussés entre le Front National et la droite républicaine.

Tout cela a décidément changé, et bien changé, et ce n’est pas l’instant de grâce du discours du député de Denain, Patrick Roy, socialiste comme on l’est dans ces régions-là, qui, à peine sorti de son cancer du pancréas, a remercié l’ensemble de ses collègues, toutes tendances confondues, et en particulier le président Accoyer, pour leur soutien dans une maladie qui aurait dû le voir disparaître à Noël sans une rémission miraculeuse.

Déshonneur et manquement à la parole donnée

Parce que partout ailleurs c’est le déshonneur et le manquement à la parole donnée. Renaud Camus, dans son Journal, estime souvent avec raison qu’un des symptômes de la décadence, de la « nocence » est ce manquement à la parole donnée qui empoisonne la vie quotidienne. Le problème est quand cette parole dévaluée devient la parole politique, et la parole politique sur le plan international.

À quoi donc a-t-il servi à Nicolas Sarkozy, ou plutôt en quoi cela l’a-t-il servi de reconnaître la rébellion au colonel Kadhafi ? Le courage proprement sidérant des chebabs s’opposant à une armée moderne appuyée par des mercenaires, parvenant à prendre des villes, à les perdre puis à les reprendre avant de se faire écraser par de l’artillerie lourde et de l’aviation a effectivement de quoi enthousiasmer une vieille nation comme la nôtre qui sait depuis Valmy qu’une poignée de pouilleux décidés, encadrés par quelques officiers avec le sens de l’honneur, peut faire basculer le sens de l’histoire.

J’aurais dû me méfier. La reconnaissance diplomatique de l’opposition libyenne (on sait d’ailleurs assez peu de choses dans les chancelleries sur qui sont exactement les deux messieurs reçus sur le perron de l’Elysée) n’obéissait pas à je-ne-sais-quelle illusion lyrique malrucienne. Comme la promesse d’intervenir militairement en favorisant une zone d’exclusion aérienne et des frappes ciblées. Il a cherché quoi, Sarkozy, sur ce coup-là ? À retrouver auprès du peuple français toujours sensible à une certaine grandeur dans l’action quelques points dans des sondages ? Il faut croire que oui. Cette initiative recalée par le G8 et probablement par le Conseil de sécurité de l’ONU, l’aimable trahison des Britanniques qui avaient parlé de nous aider prouve une chose : Sarkozy est capable de flinguer en moins de temps qu’il ne faut pour le dire la réputation d’un ministre des Affaires étrangères comme Juppé, qu’il n’avait pas prévenu et qui a dû manger son chapeau.

Le contraste entre les images de Benghazi s’apprêtant à l’assaut final et mettant un grand drapeau français sur les murs de son état-major et celles de la réunion du G8 décidant de ne rien décider, vous aurez beau faire, elle m’ont rappelé les bouilles un peu honteuses de Llyod Georges et de Daladier à la sortie des négociations sur le démantèlement de la Tchécoslovaque au profit d’Hitler en septembre 1938. Ou celle des discours gênés de Blum justifiant la non-intervention en Espagne auprès des forces de la République et du Frente Popular submergés par les franquistes.

Des Libyens vont mourir à Benghazi sous le drapeau français, mais le drapeau français ne voudra plus rien dire. Comme notre parole, comme notre honneur de nation. Qu’ils n’attendent pas nos mirages dans le ciel des Syrtes : il restera impitoyablement bleu et vide, comme dans un roman de Julien Gracq

Moody’s blues

Et si ce n’était que cela. Le dégoût ces temps-ci est la chose la mieux partagée au monde, pour paraphraser Descartes.

Si ce n’est pas l’horreur, c’est au moins l’humeur qui ne peut que saisir le citoyen devant la crapulerie des écologistes et de Mme Duflot sur la question nucléaire. On rappellera que les écologistes ont décidé d’un destin électoral commun avec le parti socialiste (souvent pour faire la peau au Front de Gauche d’ailleurs, comme dans le Val de Marne), parce que les écolos, ça aime bien, comme tout le monde, les ministères et les sièges à l’Assemblée et au Sénat. Les socialistes ne sont pas plus partisans que ça d’une sortie irréfléchie du nucléaire. Mais voilà que Cécile Duflot, dont la formation n’a pas réellement fait campagne sur le terrain pour les cantonales, voit l’occasion de gagner in extremis quelques points dans quelques départements. Alors qu’au fond, le nucléaire, les écolos, quoiqu’on en dise, et du fait de leur alliance implicite avec le PS, ce n’était plus leur préoccupation majeure. Mais enfin, si quelques centaines de milliers d’irradiés nippons peuvent faire gagner quelques décimales à un candidat, pourquoi se priver ?

La coupe du dégoût doit se boire jusqu’à la lie. Nous n’avons pas le monopole du cynisme ou de la froideur comptable. Si vous voulez vous renseigner sur l’état réel du Japon, regardez la Bourse. Les courbes y sont celles du désastre en cours. Les gens d’argent spéculent sur à peu près tout, même la fin du monde en cours, et comme le disait un vieux théoricien bolchévique, ils vendront eux-mêmes la corde pour les pendre.

Petite cerise sur le gâteau : on apprend que l’agence Moody’s, comme ces tueurs qui profitent des grandes catastrophes pour régler leurs comptes personnels, partant du principe que lorsque l’époque est au massacre, on ne s’aperçoit pas que vous avez tué l’amant de votre femme, nos vieux amis de l’agence Moody’s donc viennent de dégrader la note du Portugal qui, comme la Grèce, se saigne pourtant à blanc depuis des mois.

« L’humeur, l’honneur, l’horreur » : si l’ambassade martienne, hélas, me refuse ma demande de visa, je resterai communiste français, bien que ce soit baroque et fatiguant.

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