Au Théâtre de l’Atelier, Sami Frey reprend le texte de Samuel Beckett, Premier amour. Ou plutôt il l’incarne.


Le Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, Près de Pigalle canaille, accueille Sami Frey. Nous sommes au cœur de l’hiver. Sami Frey reprend le texte de Samuel Beckett, Premier amour. Il l’incarne, c’est vraiment le terme qui convient, à la perfection. Ecrit en français en 1946, Premier amour marque une rupture dans l’œuvre de l’écrivain. Après une nuit pascalienne, il dégraisse au maximum son écriture, chaque mot compte, il se recentre sur l’essentiel, l’existence, cette existence absurde pleine de bruit et de fureur qui s’achève dans une caisse en bois. Il cesse de chercher à nommer les choses à tout prix. Ce qui échappe aux mots doit rester innommé. Ce qui est ridicule doit être souligné avec la force de l’humour noir. L’homme est minuscule, ses faits divers sont dérisoires. On attend, et on finit par comprendre que rien n’arrive de ce qu’on attendait. On ne sait qu’une chose, c’est que la jeunesse ne dure pas, que les douleurs envahissent le corps, « que l’été ne dure pas éternellement, ni même l’automne. »

Le soupir d’une bouse qui se dégonfle

Il y a bien sûr la grande affaire, l’amour. L’humour féroce de Beckett s’en donne à cœur joie. « Ce qu’on appelle l’amour c’est l’exil, avec de temps en temps une carte postale du pays. » Alors le premier amour, l’unique au fond, se vit avec Lulu, une prostituée. Cet homme, seul sur scène, une scène dépouillée, assis sur un banc, raconte sa misérable vie, et la naissance de cet amour en particulier qui coïncide avec la mort de son père. « C’est dans cet étable, pleine de bouses sèches et creuses qui s’affaissaient avec un soupir quand j’y piquais le doigt, que pour la première fois de ma vie, je dirais volontiers la dernière si j’avais assez de morphine sous la main, j’eus à me défendre contre un sentiment qui s’arrogeait peu à peu, dans mon esprit glacé, l’affreux nom d’amour. »

Le soupir d’une bouse qui se dégonfle, métaphore singulière de l’amour. L’écriture de Beckett traque, comme le scalpel du chirurgien, le mal qui ronge l’homme, cette implacable cruauté qui est son moteur et qu’il ne peut s’empêcher de dire, voire de crier, à l’autre, tous les autres, ses semblables. « Le tort qu’on a c’est d’adresser la parole aux gens. » Le chirurgien Beckett tient la tumeur sous son stylo. On rit, mais jaune.

Et Bardot tua Frey

En attendant Sami Frey, je me remémorais une photo où il est en compagnie de la blonde Bardot, son amoureuse, qui conduit un Riva dans le port de Saint-Tropez. Bardot le tue dans La Vérité, de Clouzot. Il tient tête au bouillant Montand dans César et Rosalie, de Sautet, ténébreux amant de Romy Schneider qui ne cesse de l’appeler « Daivid ». Quelque part dans ma mémoire, il prend la main de Delphine Seyrig, sa  diaphane compagne, égérie de Duras. Et toujours sa voix oxymorique, à la fois douce et puissante, entêtante comme le parfum du jasmin dans le crépuscule des jardins de l’Alhambra, dans Grenade en paix.

Sami Frey entre sur scène par une petite porte surmontée d’une lumière rouge qui indique que l’homme jamais n’est libre totalement. Une sonnerie hors champ retentit parfois. Elle rappelle à l’ordre le personnage qui se tait, avant de reprendre son étrange monologue. Sami Frey s’assoit sur l’un des deux bancs, au plus près des spectateurs. Derrière lui, presque tout contre, un décor bronze métal. L’espace est très réduit. La marge de manœuvre est étroite. Il est assis, dans un vieil imper sombre, une sacoche en bandoulière, un chapeau qu’il va triturer comme un gosse qui aurait commis une faute. Sami Frey, cheveux noirs et blancs, crinière de Mustang, raconte la vie de ce personnage, jouant de tous les registres, suivant le fil de l’autodérision. Son regard, profond et lumineux, nous hypnotise ; sa voix,  reconnaissable immédiatement, nous bouleverse. Sa silhouette paraît fragile, mais c’est une force inouïe qu’elle transmet. Il nous parle, sans jamais buter sur le mot, d’une manière naturelle, avec la sérénité des sages. Chaque phrase nous pénètre. Sami Frey est inoubliable. Parti, il demeure. « Il m’aurait fallu d’autres amours, peut-être. Mais l’amour, cela ne se commande pas ».

Le survivant renaît sur scène

Sami Frey ne regarde pas le public. Il semble ailleurs, consumé par son art, cette folie portée au paroxysme. Il regagne sa loge, le front trempé de sueur. Il réapparaît quelques minutes plus tard, dans la rue, il porte une parka noire, la capuche recouvre en partie son visage, il allume la lumière de son vélo, il s’absente, pédalant dans la nuit d’hiver, sous les gouttes glacées. Comme un mystique regagnant sa solitude, en fuite depuis l’enfance, depuis ce jour de 1941 où sa mère le cacha sous une pile de tissus, pour échapper aux policiers français venus les rafler. Le garçon, juif polonais, âgé de 4 ans à peine, fut sauvé. Pas ses parents, déportés et morts à Auschwitz. En fuite depuis ce matin où il se retrouva dans l’appartement en désordre et désert, devenu animal sauvage, terrorisé, le regard sans cesse aux aguets, se méfiant des hommes et de leurs cris. « Mais qu’est-ce que cela peut faire qu’un cri soit faible ou fort ? Ce qu’il faut, c’est qu’il s’arrête. Pendant des années j’ai cru qu’ils allaient s’arrêter. Maintenant, je ne le crois plus. »

Courez voir Sami Frey incarner Beckett, son frère d’encre.

Sami Frey, Premier amour, de Samuel Beckett, Théâtre de l’Atelier, jusqu’au 28 février.

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