En commençant à émettre ses programmes en français en décembre dernier, la chaîne d’information en continu Russia Today (RT) se lançait dans un paysage audiovisuel saturé. Sa diffusion est pour l’instant confidentielle et elle ne communique pas ses audiences : on ne peut la recevoir que sur Free ou via son site internet. Dans ces conditions, on aurait presque envie de dire ironiquement aux Russes : « Bonne chance… » C’était sans compter sur la « macronie » et ses médias !

RT adore être détestée

Depuis 3 mois, RT France subit en effet un accueil médiatique et politique qui frôle le dénigrement systématique. En réaction, RT France se victimise et attire vers elle les téléspectateurs qui n’aiment pas Macron et tous les médias qui lui sont favorables.

Si médias concurrents et gouvernement n’ont pas encore réussi à trouver une seule « fake news » avérée, il est sans cesse reproché à la chaine de jeter de l’huile sur les fractures bien réelles de notre société et de chercher à diviser l’opinion publique française. Tout ça dans le but de nous affaiblir, perfides Russes !

Avant même qu’elle ne commence à émettre ses programmes, la plupart de nos médias nationaux poussaient donc des cris d’orfraie : « Alerte : ingérence étrangère ennemie sur nos ondes ! » Dans Le Monde, deux jours seulement après son lancement, un collectif demandait ni plus ni moins au CSA de retirer à la chaîne son autorisation d’émettre ! Un sujet d’une « extrême gravité »rien que ça – pour ces « lanceurs d’alertes »… La liberté d’expression, d’accord, mais pas pour les Russes !

Le Qatar oui, la Russie non ?

De quoi ont si peur tous ces libéraux ? Ne sont-ils pas habituellement très enthousiastes quand l’étranger vient à nous ? Quand Al-Jazeera (AJ+) envahit les comptes Facebook de la France qui écoute Mennel et applaudit Dieudonné avec des vidéos au contenu « inclusif », ils ne protestent pas. AJ+ diffuse pourtant le plus souvent une propagande qatari anti-laïcité et communautariste. Deux poids deux mesures ?

Quant à la loi « anti fake news » que nous peaufine le gouvernement, elle apparait de plus en plus comme une loi anti-RT. Le 4 avril au Quai d’Orsay, dans une conférence sobrement intitulée « Les démocraties face aux manipulations de l’information », le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a évoqué la future loi et a estimé qu’il existait en France une véritable « ingénierie de la désinformation » (il pense aux usines à trolls russes), avant de citer RT France et Sputnik, des « organes et plateformes de propagande d’une ère nouvelle ».

Cet acharnement médiatique russophobe et cette loi anti fausses informations qu’on nous prépare ont en fait assuré une publicité monstre à la chaîne RT France. De son côté, le nouveau média joue le jeu de cette comédie et affirme qu’il s’est donné pour objectif « d’apporter à la France et au monde francophone des perspectives différentes ».

CNN et MTV, une certaine idée de l’Amérique

L’influence que peut avoir l’audiovisuel extérieur d’un pays n’est pas négligeable. La diffusion et la popularité de CNN dans le monde depuis la guerre du Golfe ont, par exemple, eu une influence considérable. Cela a contribué au renforcement d’une vision pro-libérale et pro-américaine dans les élites médiatiques. Dans le même temps, MTV, en diffusant depuis des décennies des clips musicaux à la jeunesse du monde entier, a aussi aidé à cette hégémonie culturelle « yankee » d’une autre façon. Mais l’Amérique est en perte de vitesse. Les Russes auraient-ils flairé une occasion de prendre une place qui se libère ?

L’influence de CNN décroit depuis l’élection de Donald Trump, lequel dénonce la partialité de ses journalistes à son encontre. La chaîne d’information mythique souffre aussi de la montée en puissance de ses rivales Fox News et MSNBC, moins portées sur l’international. De son côté, MTV ne diffuse presque plus de clips mais des émissions de téléréalité vulgaires et outrancières, des programmes qui ne sont plus exportables dans toute une partie du monde (à la différence des clips).

En réaction à l’hégémonie de CNN, les Français ont lancé France 24 en 2005. Cela marche bien, et son budget pourrait être revu à la hausse. EmmanuelMacron a récemment indiqué vouloir aider France 24 et Radio France international (RFI) à passer rapidement d’une audience de 135 millions de personnes par jour à 150 millions. Le président veut aussi renforcer la place de l’AFP. Une vraie guerre de l’information se prépare, et notre président, avec les armes dont il dispose, veut visiblement se joindre aux belligérants…

Le père Poutine s’est donc mis pas mal de monde à dos. Résumons :

– le Président Macron,

– les journalistes français qui ne supportent pas l’idée d’entendre une voix dissonante apparaitre,

– les médias anglo-saxons qui n’ont eu de cesse de spéculer sur l’influence supposée de la Russie depuis la victoire de Donald Trump,

– et même Google. Son ancien PDG Eric Schmidt n’affirmait-il pas à l’automne dernier que le moteur de recherche était actuellement en train de mettre en place des algorithmes spécifiques pour réduire la visibilité des publications de médias russes ?

Comme ça, tranquille, Google dégrade le référencement des sites d’information russes. On peut s’étonner de l’absence de réactions des libéraux d’ordinaire vent debout dès qu’est détectée la moindre entorse à la liberté de la presse ! Tout ce petit monde a semblé trouver normal de laisser des multinationales américaines comme Google ou Facebook décider pour nous d’une part importante des informations auxquelles nous accéderons…

La France de Macron aussi a sa télévision

Si on en revient aux chaines d’info franco-françaises, constatons que notre pays en compte un nombre record, pour une pluralité relative. Listons-les : BFMTV (n°1 de l’audimat), CNews (du groupe Canal +), LCI (la pionnière, lancée en 1994 !), FranceInfo, France24 et Euronews. Si RT réussit à tirer son épingle du jeu, c’est peut-être parce que sa ligne éditoriale diffère de celle de tous les autres canaux. Dans un pays où le complotisme de tout poil croît sur les réseaux sociaux et où 52% des citoyens pensent que « les choses ne se sont pas passées tel que leur raconte la télévision », RT France voit sa recherche d’un nouveau public facilitée par le dénigrement de Macron et peut même en jouer ! Une partie de la droite nationale et des nouveaux réacs semble en tout cas regarder la chaine avec curiosité, le dénigrement des médias « mainstream » agissant pour eux comme une efficace réclame. Une audience plutôt conservatrice qui peut apprécier le traitement anxiogène des attentats islamistes ou des mouvements sociaux qui secouent la France, les intervenants eurosceptiques qui se succèdent en plateau ou les théories hétérodoxes de l’économiste Jacques Sapir, qui intervient chaque semaine dans une émission (intéressante) aux côtés de la star Jean-Marc Sylvestre.

Poutine et une bonne partie des Russes voient l’Occident comme décadent et menacé démographiquement. Depuis que ces fous de Français ont lancé leur révolution en 1789 puis ont déferlé sur l’Europe avec Napoléon, c’est la même chose : les Russes ont toujours pensé qu’on était à l’ouest.

RT France pourrait aussi être vue comme l’illustration de la volonté de la Russie de s’ouvrir au monde et de nous parler. Que veulent Emmanuel Macron et les médias qui soutiennent sa croisade russophobe ? Que Vladimir Poutine se referme et s’oppose frontalement à nous ? Que la Russie se tourne définitivement vers la Chine ? Et « l’ouverture sur le monde », alors ?

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