Richard Descoings

Richard Descoings est un malin. Je ne fais pas allusion aux bonus que le patron de Sciences Po partage avec une dizaine de cadres de la maison[1. Mais pas avec les vacataires payés 80 euros de l’heure…]. Il faut être mesquin comme un journaliste de Mediapart pour chipoter sur les malheureux 295 000 euros de primes que les membres du Comité exécutif se sont partagés en 2011. Quand on forme l’élite de la nation, on a un devoir d’exemplarité : ceux qui seront demain appelés à diriger la France doivent apprendre que quand on ne s’en met pas plein les poches, on a raté sa vie[2. Je sais, « plein les poches » est une formule exagérée pour une somme aussi misérable mais espérons que dans un avenir proche, les bonus versés à Sciences Po rivaliseront avec ceux que s’octroient les patrons du CAC 40.].

Mais si je tiens à saluer ici le talent de Richard Descoings, c’est qu’il a si bien amusé la galerie avec la suppression de l’épreuve écrite de « culture générale » au concours d’entrée à Sciences Po que le véritable scandale est passé inaperçu. Tout d’abord, la sélection comporte encore trois épreuves écrites. Certes, les notes obtenues par les candidats compteront beaucoup moins que « l’instruction » de leur dossier ou l’entretien « de motivation ». « Nous ne recrutons pas des copies, nous recrutons des individualités », dit Hervé Crès, directeur-adjoint de l’IEP[3. Institut d’Etudes Politiques, nom « officiel » de Sciences Po.], si fier de son bon mot qu’il l’a répété partout. On privilégiera donc « l’engagement dans la vie associative, sportive, culturelle, politique ou syndicale » et « le goût de l’innovation » plutôt que les savoirs poussiéreux dont on ne sait jamais où leurs détenteurs les ont ramassés : famille bourgeoise ou lycée dit d’excellence qui assure avec zèle la promotion des « héritiers » ?

Restent tout de même ces trois épreuves écrites. Pour la première, rien à dire, les langues c’est essentiel. Peu importe que des étudiants pratiquent un français approximatif, ce serait même une preuve de leur ouverture d’esprit, mais pas question de recruter des ringards infoutus de parler anglais ou chinois. « Notre projet pédagogique est résolument multiculturel, précise Hervé Crès. Nos étudiants doivent être capables d’aller vers l’autre ».
Pour la deuxième épreuve, les candidats ont le choix entre maths, économie et littérature – le maintien de cette option visant sans doute à recruter quelques spécimens de lecteurs avant extinction totale de l’espèce. En revanche, les matheux font d’excellents traders.

Mais le scandale, c’est que les candidats devront encore rédiger une dissertation d’histoire. Oui, d’histoire ! Obligera-t-on des jeunes des cités à plancher sur l’esclavagiste Napoléon ? Peut-on infliger à des étudiants victimes de l’oppression israélienne au Moyen-Orient des cours sur le nazisme ? Ne serait-il pas indélicat d’évoquer la Révolution culturelle devant de jeunes Chinois ?

Après tout, Rome ne s’est pas défaite en un jour. Saluons donc le pas dans la bonne direction que constitue la suppression de l’épreuve de culture générale, « la moins utile » selon la direction de Sciences Po. La gauche pensante, qui s’était bruyamment offusquée que le Président de la République s’interroge sur l’utilité d’étudier La Princesse de Clèves pour officier dans une administration, n’a pas jugé bon de monter au créneau. Sans doute approuve-t-elle la vraie raison de cette réforme, que Richard Descoings a sagement passée sous silence : si la culture générale est inutile, elle est surtout discriminante, pour les pauvres, les jeunes issus de l’immigration, et d’ailleurs pour les jeunes tout court, comme en témoigne l’épisode rocambolesque relaté par Pierre Bénichou[4. À lire absolument dans Le Nouvel Observateur de ce 12 janvier.]. Invité par le département « journalisme » de l’IEP à conduire un séminaire sur le « récit journalistique », il cite Victor Hugo, Mona Ozouf, Céline, Lucien Bodard, André Breton et d’autres. Le bruit de son forfait se répand à grande allure. « Vous les avez choqués ! Ils ont l’impression que vous méprisez leur culture », se désole le responsable. « Je veux bien leur parler en verlan », répond le coupable. « Fini le verlan. C’est plutôt le SMS », reprend le premier. Pour conclure que « ça ne va pas le faire ».

Si cette culture dont on veut nous délivrer était qualifiée de générale, c’est parce qu’elle couvrait tous les champs de la pensée humaine et dessinait les contours d’un monde commun. Désormais, la culture sera particulière plutôt que générale, porteuse de diversité plutôt que fauteuse d’identité.

Comment les héritiers de Condorcet et Alain, de Jean Vilar et Antoine Vitez qui voulaient « l’élitisme pour tous », peuvent-ils affirmer que la culture discrimine ? Par quelle aberration l’antiracisme conduit-il à priver les enfants d’immigrés du merveilleux cadeau qu’est la littérature française ? Peut-on laisser une génération enfermée dans la seule langue de son temps ?

Une nouvelle révolution est en marche. Si elle parvient, mieux qu’en 1789, à faire du passé table rase, vous serez un jour jugé par un magistrat qui n’aura jamais entendu parler de Montesquieu; les professeurs de vos enfants penseront que Céline est le prénom d’une chanteuse ; le Préfet de votre département se demandera ce que signifie « continuité du Service public » – trois mots qui auront disparu du vocabulaire. Alors, j’ai moins envie de rire que de mordre – ou de faire juger ces salopards pour crimes contre les humanités. Je dois avoir besoin d’un recadrage. J’espère que le département « Formation continue » de Sciences Po propose des séminaires d’ouverture à l’autre.

 

Cet article est paru dans Causeur magazine n°43 – Janvier 2012.

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