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La revanche m’habite

Le discours que Benjamin Griveaux aurait pu prononcer après la fameuse sextape

La revanche m’habite
© Soleil

J’ai pu me procurer en exclusivité le discours qu’avait décidé de prononcer Benjamin Griveaux après la mise en ligne de ses exploits et juste avant qu’Emmanuel Macron lui demande de laisser la place à Agnès Buzyn. Je vous le livre tel quel.


 

Parisiennes, Parisiens,

Je vous confirme que vous avez vu ma bite.

Ouais c’est ma bite et alors ? Pas mal non ?

J’ai failli abandonner la course à la mairie de Paris, mais je me suis finalement rendu compte que cela aurait été une grande lâcheté. En tant que responsable politique, j’ai le devoir de donner l’exemple.

Au nom de toutes les victimes comme moi, des femmes dans plus de 90 % des cas, le plus souvent des adolescentes. Je n’enverrai pas à la société française un message qui dirait : « Devant du revenge porn, couchez-vous. »

Au contraire ! Je dis : « Ce que je fais avec ma zigounette ne regarde que moi ! »

Je le dis pour toutes celles à qui on a fait comprendre qu’elles ne l’avaient peut-être pas volé en posant pour ces photos.

Je le dis au nom de « Cindy la Suceuse », cette jeune femme qui a vu un jour des photos d’elle nue, dans des positions explicites, imprimées et distribuées dans toutes les boîtes aux lettres de son immeuble.

Au nom de Corinne, 16 ans, qui a reçu un lien vers une vidéo de YouPorn que son ex avait mise en ligne et qui n’a pas voulu porter plainte, parce qu’elle ne voulait surtout pas que son père soit au courant « parce que ça lui aurait fait trop de mal ».

Au nom de Veronica, cette mère de famille espagnole de 32 ans qui s’est suicidée en mai 2019 après qu’une vidéo d’elle à caractère sexuel vieille de cinq ans a été partagée au sein de son lieu de travail.

Au nom de Juliette qui s’est jetée sous un train le 3 mars 2016, quelques jours avant son 16e anniversaire parce que des photos d’elle dénudée, diffusées à son insu, circulaient de portable en portable dans son lycée.

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Et la liste est encore plus longue que mon sexe qui pourtant en a impressionné plus d’un…

À notre époque où l’on confond honnêteté et transparence, je vous offre les deux avec ma vidéo (chers membres de l’Académie des Césars, n’oubliez pas de voter pour moi dans la catégorie meilleur court-métrage), les deux, disais-je, puisque j’ai l’honnêteté de ne pas nier qu’il s’agit bien de mon pénis, alors que rien ne le prouve et qu’en plus je vous le présente sans aucune opacité.

Enfin, soyons sérieux ! François Fillon a dû se retirer de la présidentielle parce qu’il était soupçonné de rémunérer Pénélope à ne rien branler et moi qui me masturbe gratuitement, je devrais cesser de briguer la mairie de Paris ?

En maintenant ma candidature, j’entends lutter contre ce mélange de puritanisme, de voyeurisme et de délation, qui composent un cocktail détestable à la nocivité accrue par les réseaux sociaux.

Je remercie ceux qui ont cru me soutenir par leurs déclarations, mais non, Richard Virenque, cette vidéo n’a pas été faite à l’insu de mon plein gré. C’est sa diffusion qui l’a été.

Non, Dominique Strauss-Kahn, mon ex-mentor, vous n’êtes pas indirectement responsable, car vous m’auriez tout appris ! C’est YouPorn qui m’a enseigné l’art du « sexfie », alors que vous en restiez à « Dodo la Saumure », directement sorti d’un nanar en noir et blanc.

À tous les complotistes qui voient dans cette affaire la main de Moscou, je vous assure que c’est bien la mienne qui apparaît à l’écran.

Et je l’assume !

« Quand t’as des responsabilités au plus haut niveau, ben tu ne te branles pas devant une caméra, point barre. Si tu le fais, c’est que t’es complètement con, et que tu n’as pas ta place au sommet de l’État », affirment mes ennemis, irréprochables.

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Vraiment ?

Les circonstances croustillantes du décès du président Felix Faure suite à une fellation fatale au sein même du palais de l’Élysée furent-elles plus intelligentes ?

Les frasques de Valéry Giscard d’Estaing, surnommé « Valéry Folamour », dont il se vante lui-même en écrivant par exemple dans Le Passage (Robert Laffont, 1999) : « Nathalie, la belle et superbe Nathalie, y mettait la même ardeur et y ajoutait à certains moments un mystérieux besoin de soumission. Sa peau est tiède, sous la laine, et extraordinairement douce, presque fragile. Nathalie réagit par un frémissement défensif à l’envahissement de mes lèvres. » L’ont-elles empêché de faire passer la loi autorisant l’avortement ? La liaison avec Lady Diana dont il se targue fut-elle antinomique avec l’abaissement de la majorité à 18 ans ?

François Mitterrand et son double foyer, sa fille « cachée », ses multiples maîtresses, François Hollande et son scooter…

Ne voyez-vous pas que je suis en fait le digne successeur de tous ces grands hommes ?

Ne voyez-vous pas que je démontre même, ainsi, avoir l’étoffe d’un futur président de la République ?

Parisiennes, Parisiens, plus modestement, j’ai voulu marcher sur les traces de Jacques Chirac, notre maire tant aimé, séducteur invétéré.

Parisiennes, Parisiens, vous vous souvenez certainement, toute comparaison gardée, que les déplacements du ministre de la Transition écologique François de Rugy sont tous accompagnés de homards gonflables géants.

Si mes opposants protestent de la même manière lors de mes futurs déplacements, Paris redeviendra la capitale des plaisirs et de l’amour qu’elle a cessé d’être depuis trop longtemps. Et je serai fier d’en être le symbole virilement dressé.

Ne croyez pas que j’ai été numériquement immature, digitalement naïf. Vous pensez vraiment que je n’avais pas intégré la diversité de boules puantes possibles lors d’une campagne électorale, à l’heure des réseaux sociaux ?

Si j’avais vraiment voulu être certain que cette vidéo ne sorte jamais, j’aurais mis une musique de Disney en fond sonore de ma sextape. Essayez de publier une simple vidéo de vacances avec la musique du Roi Lion. En deux minutes, les algorithmes vous repèrent et votre vidéo est bloquée.

Et je vous le dis tout de suite : il y en a d’autres. Qui sortiront peut-être. Et ce sera tant mieux.

Car chacune d’elles vous apportera la confirmation concrète qu’en votant pour moi, Paris sera entre deux bonnes mains.

Mars 2020 - Causeur #77

Article extrait du Magazine Causeur


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est cinéaste et scénariste. Il a notamment réalisé La journée de la jupe (2009).

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