Jean-Pierre Raffarin : seul responsable de la réforme des retraites.

Il maintiendra. L’Élysée l’a fait répéter sur tous les tons : Nicolas Sarkozy veut bien discuter le bout de gras avec les syndicats et amender légèrement la réforme des retraites, mais il ne transigera pas sur l’âge du départ. Ce sera 62 ans ! Ni plus, ni moins. Enfin, ni moins, ni moins.

Comment expliquer cette inflexibilité présidentielle ? 62 ans n’est pas tout à fait un chiffre rond. Les entreprises françaises continueront à transformer leurs salariés en préretraités dès qu’ils auront atteint l’âge de 58 ans. Quant aux économies générées par une telle mesure, elles ne seront, dit-on, même pas aptes à rattraper l’actuel déficit annuel de 35 milliards d’euros.

Les Français ont toujours été nuls en retraite. Interrogez Napoléon, il ne vous dira pas le contraire. C’est nous, les Allemands, qui avons inventé le premier système de retraite obligatoire au monde. C’était en 1883 et le chancelier Bismarck, qui ne s’occupait donc pas que de harengs, fixa l’âge légal de la retraite à 70 ans. Il avait lui-même 68 ans à l’époque et s’était donné encore deux ans avant de pouvoir aller s’occuper de son garage en Poméranie – on l’ignore trop souvent : c’était un fou du volant, un « Schumi » avant l’heure, comme en atteste l’expression idiomatique auto von Bismark. Notre Otto national quittera le pouvoir en 1890, juste un peu avant de souffler la soixante-quinzième bougie de sa Schwarzwaldtorte.

La retraite à 70 ans, sinon rien !

Face à la crise du système français, l’idéal serait d’en revenir le plus rapidement possible aux fondamentaux : fixer l’âge du départ à la retraite à 70 ans. C’est le bon âge : les enfants ne sont peut-être pas encore tous mariés, mais ils ont fini leurs études, trouvé un petit boulot et, avec un peu de chance, ont pu louer un studio les éloignant définitivement du cocon parental. On peut enfin penser à soi et se consacrer aux activités qui font tout le charme de cet âge-là : se souvenir de ses jeunes années tant que les ravages de l’arthrite permettent encore de faire un bras d’honneur à Alzheimer, se rassurer sur sa propre forme en enterrant ceux de son âge qui tombent à un rythme de plus en plus rapproché, voter à droite, surveiller son diabète, mettre en règle ses papiers chez le notaire, aller en couple au Salon de l’Enterrement[1. C’est la version ultime du Salon du Mariage. Les organisateurs ont hésité à l’appeler « Salon de la Bière ». Pourtant, Dieu sait que, pour les enterrements, la bière est de mise.]. – « Le modèle avec iPhone est pas mal. C’est l’abonnement qui est un peu cher. » Bref, 70 ans, c’est la vraie vie qui commence.

À 62 ans, on n’est pas vieux ! On est tout juste encore un gamin. Pourquoi donc cet acharnement du président de la République à mettre en retraite les sexaduogénaires ? Réflexe anti-jeunes ? Il y a de ça. Mais les véritables raisons sont tout autres. Elles portent un nom : Jean-Pierre Raffarin. C’est lui l’unique coupable, le seul responsable. Nicolas Sarkozy avait essayé de se débarrasser de l’auteur de raffarinades le plus brillant de sa génération en lui proposant le poste d’ambassadeur de France en Chine. L’ancien Premier ministre, qui a de la « vista » à revendre mais pas trop le goût des supplices chinois, avait décliné l’offre.

Depuis, il se tient, embusqué, prêt à surgir quand une occasion se présente. Ou ne se présente pas. D’une main, il tambourine sur l’action du président français chaque fois qu’il le peut. De l’autre, il lui indique la voie à suivre. D’une autre main, il lui plante des poignards dans le dos. Et, avec ce qui lui reste de doigts, il adresse à Nicolas Sarkozy de petits signes d’amitié. Ne croyez pas que Jean-Pierre Raffarin soit le dernier avatar du dieu Shiva aux quatre bras. C’est juste que, dans son art oratoire, les métaphores comptent rarement moins de trois mains.

Or, il se trouve que depuis le 3 août 2010, Jean-Pierre Raffarin a atteint l’âge honorable de 62 printemps : le bon âge pour partir à la retraite. La route a été longue, maintenant c’est tout droit ! Nicolas Sarkozy n’en démordra pas. Les Français pourront bien être soixante millions à battre le pavé lors de la prochaine manifestation, le président de la République tiendra bon, car il ne voit qu’une chose : sitôt la loi votée, Jean-Pierre Raffarin sera mis à la retraite d’office.

C’est sans compter aussi que, le 5 novembre prochain, une autre personnalité française de premier plan fêtera son soixante-deuxième anniversaire : Bernard-Henri Lévy. Que fera donc le philosophe de sa retraite ? Jardiner, jouer à la belote avec Jean-Baptiste Botul, rester à la maison avec mémère : rien de tout cela ! Sitôt retraité, Bernard-Henri Lévy consacrera tout son temps libre à conseiller le Parti socialiste pour la prochaine élection présidentielle comme il avait conseillé Ségolène Royal pour la précédente. Et de cela, Nicolas Sarkozy ne se passerait franchement pour rien au monde.

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