L’avenir de l’alliance Renault-Nissan ne peut se décider sans prendre en compte l’avis de son grand architecte, Carlos Ghosn. Une tribune de Loïk Le Floch-Prigent.


Mon coup de gueule de la semaine dernière a suscité beaucoup de réactions et j’espère avoir convaincu le plus grand nombre que Carlos Ghosn a été un très grand industriel chez Nissan, chez Renault et le créateur d’une alliance originale devenue le premier constructeur automobile mondial, et que le problème d’aujourd’hui, en dehors de sa libération rapide, est celui de l’avenir du travail qu’il a accompli. Je parle de l’homme d’industrie car, comme je l’ai déjà écrit, je ne connais pas l’homme tout court.

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Je constate que, tandis que de l’autre coté de l’Atlantique ce sont bien ces deux questions qui sont posées, on continue par ici, en France, à s’ériger en juges ou plutôt en procureurs et à regarder le passé sans interroger l’avenir.

Carlos Ghosn, c’est ça 

Après 18 années passées chez Michelin avec une réussite exceptionnelle, en particulier sur le continent américain, Carlos Ghosn est embauché en 1996 par Renault comme directeur général adjoint chargé des activités américaines, de la recherche, du développement et de l’ingénierie… C’est le moment de s’interroger sur l’expansion de l’entreprise, un accord avorté avec Volvo, la prise de risque de l’achat de Dacia en Roumanie en 1999 et une prise de participation de 37% chez Nissan alors proche de la faillite et dont personne ne veut ! C’est Louis Schweitzer qui est le patron du groupe, c’est lui qui fait les acquisitions et qui demande à Carlos Ghosn de partir au Japon pour relever la quasi filiale de Renault. Dirigeant talentueux et respectueux des cultures, il est le candidat rêvé pour ce travail… et il réussit ! La maison mère, elle, continue à essuyer des échecs, et on rappelle Carlos Ghosn à la maison. Il insiste pour être PDG à la fois de Renault et de Nissan, ce qui est accepté en 2005. A partir de cette date, il engage des plans qui vont tous réussir, malgré le séisme de 2008 qui voit, en particulier, une sorte de nationalisation des entreprises d’automobiles américaines ! Le redressement de Nissan et la transformation, réussie, de Renault national et un peu européen en entreprise mondiale est clairement à mettre à son actif, en presque vingt ans chez Nissan et un peu moins chez Renault.

Je maintiens que son action a été unique dans l’industrie mondiale et que les principes de direction d’entreprises qu’il a développés resteront exemplaires dans beaucoup d’écoles et d’universités. Je cite quelques éléments clés : l’attachement aux notions de Marge Opérationnelle-MOP et au free cash-flow, l’augmentation des gammes, plus ciblées, le souci premier du client et de l’usage, les synergies industrielles avec les partenaires, le pilotage des coûts, la gestion des stocks, la hiérarchisation des investissements, la recherche de la taille critique au-delà de 10 millions de véhicules, le souci constant de la performance, l’engagement personnel de chacun dans la recherche de solutions, « Renault management way » avec 12000 employés impliqués à travers le monde dont 22% de femmes et 35% d’internationaux, les équipes transverses, les slogans « simplicité vitesse et discipline », et un accord de groupe social, environnemental et sociétal dont je m’étonne qu’aucun syndicaliste n’ait parlé depuis deux mois.

Désormais, c’est Renault et Nissan, mais aussi Mitsubishi, Samsung, Dacia, Avtovaz qui sont intégrés dans l’alliance. En plus d’accords avec Daimler, actionnaire également de Nissan, utilisateur de la plateforme de Maubeuge, et partenaire du projet mexicain entre Mercedes et Infiniti, la marque haut de gamme de Nissan. Avec huit marques et des synergies industrielles extraordinaires, l’alliance était devenue une source de cash dans un environnement devenu très technologique où la taille est essentielle. Le développement des véhicules électriques, la voiture autonome, ce sont également des sujets pour lesquels Renault-Nissan était un des leaders mondiaux sous l’impulsion de Carlos Ghosn.

Nissan peut trembler

Le futur ce n’est pas la sélection honteuse d’un éventuel successeur « Parisien », bien sous tous rapports, à Carlos Ghosn. Il faut d’abord regarder les talents et bien réfléchir.

Pour Renault, la boutique est bien tenue par quelqu’un de parfaitement reconnu et qui, en plus, a vécu auprès du patron : je parle de Thierry Bolloré.

Mais c’est Nissan qui est inquiétant ! L’Espagnol José Munoz, grand industriel qui gérait le futur, a été vite remercié, comme celui qui dirigeait les ressources humaines pour le compte de l’alliance, Arun Bajaj. Et l’actionnaire Renault à 43%, pas plus que l’autre, Daimler, à 3,9%, n’ont leur mot à dire ! Tout indique que l’on prépare une japonisation de Nissan, mais c’est ce qui a conduit à la quasi-faillite du groupe il y a vingt ans. C’est la pluralité des cultures qui maintient l’autre grand groupe japonais, Toyota, dans les premiers mondiaux avec aussi 10 millions de véhicules, la capacité à adopter les cultures des clients et à leur proposer les véhicules qu’ils désirent. Le dirigeant actuel de Nissan a beau hurler qu’il veut préserver l’alliance et que Carlos Ghosn a été un dirigeant exceptionnel, ce qu’il a fait montre tout le contraire et fragilise l’habile construction de Carlos Ghosn.

Le pire serait que le gouvernement français veuille choisir vite un nouveau dirigeant pour Renault et insiste pour qu’il devienne président de l’alliance. Vite, non ! On a le temps. Il convient d’abord de comprendre quelle est la politique de la direction de Nissan avec ces changements inquiétants. Le gouvernement ? Surtout pas ! Il faut que Renault montre son autonomie chèrement acquise par Carlos Ghosn. Renault n’est pas une filiale de l’Elysée, c’est une société mondiale d’origine française.

Libérez Carlos Ghosn !

La priorité me semble plutôt être la libération et le rapatriement de Carlos Ghosn et un examen de sa part de ce que peut être désormais – c’est-à-dire après son aventure récente japonaise – l’avenir de son travail auquel il est forcément attaché en dehors de son avenir à lui. Je ne pense pas, par exemple, que l’on puisse engager l’avenir d’un partenariat Nissan-Renault avec le dirigeant japonais qui a planté le couteau dans le dos. Brutus tue, mais ne devient pas empereur ! Il y a, dans toutes ces équipes, des gens exceptionnels venant de tous les horizons à la fois internationaux et ancrés en France qui pourraient servir utilement le maintien du premier constructeur mondial.

J’ai déjà parlé des deux qui ont été remerciés par Nissan, mais il y en a bien d’autres. Carlos Ghosn préparait l’avenir, avec lui, mais aussi sans lui, comme tout industriel digne de ce nom. On ne fait pas ce métier en pensant seulement à soi, on le fait surtout en pensant à sa création, comme un architecte, un peintre, un musicien, on bâtit quelque chose de beau et de grand et on a envie que cela continue après soi. Il a préparé des hommes et des femmes pour pérenniser son ouvrage, commençons par l’écouter, les enseignements d’un génie industriel ne sont pas à négliger.

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