Depuis deux ou trois ans, tout le monde parle d’anacyclose — même Macron, du temps où il était ministre de l’Economie du Pingouin. Cela ne m’étonne guère, de la part d’un homme si cultivé qu’il a décidé de se passer des services de Sylvain Fort, qui lui écrivait ses discours les mieux organisés.

Mais l’a-t-il décidé ? Il y a de méchantes langues qui prétendent qu’il a tout fait pour dissuader son conseiller en communication, nègre d’excellence et responsable-presse de démissionner.

Une gueule d’anacyclose

Qu’est-ce que l’anacyclose ? C’est une théorie grecque, fixée dans le marbre par Polybe au IIe siècle avant JC après une première formulation dans la République platonicienne (Livre VIII), selon laquelle les Etats suivent immanquablement un cycle en six phases. La monarchie bascule dans la tyrannie, l’aristocratie prend le pouvoir mais se dégrade en oligarchie, la démocratie rétablit un semblant d’équilibre, mais se dégrade elle-même en ochlocratie — le règne de la foule, des gilets jaunes et du référendum d’initiative populaire, à en croire les chroniqueurs proches du Palais, qu’il s’agisse de Sophie Coignard dans Le Point ou de Sébastien Laye dans le Figaro —, et il ne reste plus qu’à attendre l’homme providentiel qui rétablira la monarchie (ou, si l’on préfère, le Premier Empire ou la Vème République).

C’est ce qui aurait fait dire à Thucydide (ces Grecs sont partout, dès qu’il s’agit de politique – après tout, ce sont eux qui ont inventé le mot) que l’Histoire est un perpétuel recommencement (C’est aussi ce qui a fait dire à Hegel que les grands événements se reproduisent deux fois — affirmation que Marx a modifié, avec l’humour qui était le sien, en précisant que ce qui était tragédie la première fois se répète en farce — Napoléon III après Bonaparte. Et quand on en est à Napoléon IV, c’est quoi ? Après la farce, la caricature ?).

Et c’est ce qui a engendré, avec de menues différences, la théorie des types de gouvernement chez Montesquieu, république (susceptible de dégénérer en aristocratie ou démocratie), monarchie ou despotisme. Fin du cours.

Anacyclose, ochlocratie… C’est fou, dès que la situation échappe aux schémas habituels, cette propension des élites auto-proclamées à se réfugier derrière des fiches Wikipedia…

Régime maigre

Toute la question est de savoir où nous en sommes. En fait, un peu partout à la fois.

La fonction présidentielle, telle que l’a voulue jadis De Gaulle, est une monarchie camouflée. Pas un hasard si le Canard intitulait ses prises de bec avec MonGénéral « la Cour » (puis « la Régence » quand la main passa à Pompidou). En même temps, une Constitution qui permet, via l’article 16, de basculer dans les pleins pouvoirs flirte dangereusement avec la tyrannie — c’était, rappelez-vous, la thèse de Mitterrand dans le Coup d’Etat permanent. Nous n’en sommes pas là, bien sûr. Il ne viendrait à l’idée de personne d’arrêter quelques milliers de personnes préventivement, en prétendant que le collyre est une arme par destination. La langue aussi, d’ailleurs : je suggère qu’on la coupe en public à ceux qui gueulent trop fort : après tout, une manifestation hostile est une atteinte au corps sacré du chef de l’Etat — voir ce que Foucault a merveilleusement écrit sur le sujet dans Surveiller et punir.

Alors ? Aristocratie ? J’ai déjà évoqué cette question, aussi bien du point de vue politique que dans la perspective de la fabrication des élites. Quand les élites prétendues sont représentées par Gilles Le Gendre, qui est trop subtil et trop intelligent, par Aurore Bergé, si mesurée, ou par Christophe Castaner, si éclairé ; quand Gérald Darmanin explique doctement : « Par principe je suis toujours du côté des policiers et des gendarmes. Si bavure, il faut des enquêtes. Dans un état démocratique républicain, le monopole de la violence légitime, c’est celle des policiers et des gendarmes », sans comprendre que la violence du peuple n’est jamais qu’un prêté pour un rendu — eh bien, nous pouvons nous faire du souci.

Il était une fois la démocratie

Non, aristocratie est certainement un terme exagéré. On comprend bien que le radical aristo– (les meilleurs) ne peut plus être qu’une antiphrase, et que nous sommes désormais dirigés par une oligarchie qui serre les rangs dès qu’elle se sent menacée dans ses privilèges exorbitants. Que l’on ait envie de renverser des gens qui sont les courroies de transmission des lobbies, à Paris et encore davantage à Bruxelles, est un réflexe assez sain. Quitte à les pourchasser dans leurs ministères, ou à murer leur porte d’entrée — un gag assez drôle, quand on y pense : il n’y a pas eu mort d’homme, Patricia Gallerneau aurait pu se douter que des Vendéens, qui ont une longue histoire de révolte, sauraient trouver une solution spectaculaire, et les photos sont surprenantes.

Alors ? Retour à la case Démocratie via un « grand débat » dont toutes les questions qui fâchent ont été évacuées ? Le président avait promis de faire le point sur l’immigration — mais on lui a fait comprendre qu’il était hors de question d’interroger les gens sur ce sujet sensible — ni sur aucun sujet sensible. Rappelez-vous Beaumarchais : « Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. » J’ai déjà cité ce texte célèbre. Nous vivons une époque paradoxale où donner la parole signifie qu’on l’interdit a priori. C’est la logique de Big Brother selon Orwell et de la Lingua Tertii Imperii de Klemperer, l’inversion des valeurs et des significations : « L’ignorance, c’est la force, la liberté, c’est l’esclavage ».

Nous ne saurions pas reconnaître un grand homme s’il apparaissait 

Reste la rue – c’est-à-dire l’ochlocratie qui répugne si fort à tous les chroniqueurs, puisqu’elle égratigne ou renverse le pouvoir qu’ils se sont arrogé (rappelons que nombre de journalistes sont effectivement libres de tout dire, pourvu que cela ne gêne ni les ambitions de leur patron, ni les intérêts des régies publicitaires qui les alimentent : c’est la raison invoquée depuis toujours par le Canard pour ne pas diffuser de publicités). Reste la rue et ses débordements. Action / réaction. La violence institutionnelle revient en boomerang.

Alors, à quand le grand homme (de l’un ou l’autre sexe, je n’ai rien contre le surgissement d’une nouvelle Elisabeth Ière, d’une Christine de Suède ou d’une Catherine II ressuscitées) qui viendra écrire la Constitution d’une VIe République qui réconcilierait tout le monde pour un temps ? Nous avons raté Jean-Pierre Chevènement il y a quinze ans. Vladimir Poutine et Xi Jinping sont pris l’un et l’autre par des pays qui se sont donné les moyens, et les hommes. Et le problème, c’est que nous sommes si anesthésiés par le défilé de médiocrités qui se sont succédé depuis que nous ne reconnaîtrions plus un vrai leader, s’il apparaissait.

Allez, une petite citation de…

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