La fugue vers l’Occident de Rahaf Mohammed, une jeune saoudienne, a ému les réseaux sociaux et mis en lumière un phénomène de plus en plus fréquent. Des femmes fuient les conditions de vie qui leur sont réservées en Arabie saoudite. Enfin une cause pour le féminisme hollywoodien ?


Une semaine après sa fugue mondialement médiatisée, Rahaf Mohammed Al-Qanun, la Saoudienne de 18 ans, est arrivée, samedi 12 janvier, à l’aéroport de Toronto en tant que réfugiée politique.

Tout commence le week-end précédent, lorsque la jeune femme, alors en vacances au Koweït, déjoue la vigilance de sa famille et réussit à embarquer dans un vol pour la Thaïlande. Son intention initiale était de se rendre en Australie munie d’un visa touristique puis d’y demander l’asile politique.

Applaudie par les uns, insultée par les autres

Mais, dans cette histoire à rebondissements, très peu de choses se sont déroulées comme prévu. A son arrivée à l’aéroport de Bangkok, pour des raisons administratives, on informe Rahaf Mohammed Al-Qanun qu’elle devra rebrousser chemin et partir au Koweït. Selon le chef de la police de l’immigration thaïlandaise, la jeune saoudienne n’avait « ni billet de retour, ni réservation d’hôtel », conditions sine qua non pour entrer sur le territoire. Or, Rahaf refuse d’embarquer dans le vol en partance pour le Koweït et décide de médiatiser l’affaire. Dans la foulée, elle crée une page Twitter afin que le monde entier puisse suivre les péripéties de sa fuite.

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Depuis l’aire de transit de l’aéroport de Bangkok, Rahaf Mohammed Al-Qanun poste une première vidéo pour exposer sa situation. La jeune femme explique vouloir fuir l’Arabie saoudite car sa famille lui infligeait des violences physiques et psychologiques, évoque son athéisme et affirme que sa vie serait menacée en cas de retour dans son pays d’origine.

L’histoire fait le tour du monde et des agences de presse. Et en quelques heures, le tout récent compte Twitter de la jeune saoudienne comptabilise 50 000 abonnés (près de 190 000 aujourd’hui). Elle reçoit des messages de soutien des quatre coins de la planète, mais également un nombre important de critiques de la part de ses compatriotes saoudiens. Lui reprochant d’avoir quitté l’Islam, certains la traitent de déséquilibrée et d’égarée, l’accuse d’être vendue à l’Occident et de porter atteinte à l’intégrité de la nation, tandis que d’autres mettent en doute son récit.

L’ONU convoquée

Un peu plus tard, elle poste une autre vidéo. Barricadée dans une chambre d’hôtel située à l’aéroport, la jeune fille conteste la décision d’expulsion et demande à être entendue par le Haut-commissariat des réfugiés de l’ONU (HCR). « Je ne quitterai pas ma chambre tant que je n’aurai pas rencontré le HCR », insiste-t-elle.

Puis elle lance un appel à l’aide officiel : « Selon les accords de 1951 et le protocole de 1967, moi, Rahaf Mohammed demande officiellement aux Nations unies de m’accorder le statut de réfugiée, afin de demander asile au pays qui me protégerait contre les violences familiales, voire la mort qui m’attend pour avoir quitté la religion. »

Le hashtag #saveRahaf est activement relayé sur les réseaux sociaux et mobilise nombre d’internautes à travers le monde.

Dans un autre tweet, Rahaf Mohammed Al-Qanun accuse l’ambassade d’Arabie saoudite et la compagnie aérienne koweïtienne de lui avoir pris son passeport. Par voie de communiqué, l’ambassade d’Arabie saoudite en Thaïlande dément formellement les accusations de Rahaf, assurant ne pas détenir le passeport de la jeune fille et n’ayant pas le pouvoir d’empêcher la libre circulation des citoyens en règle.

Devant le retentissement international de cette histoire, les autorités thaïlandaises changent de posture. Lors d’une conférence de presse, le même fonctionnaire qui avait annoncé deux jours plus tôt l’expulsion de Rahaf pour des motifs administratifs se dit prêt à examiner sa demande d’asile au nom des principes humanitaires, afin de lui éviter « un avenir incertain ».

Justin Trudeau saute sur l’occasion

Un représentant du HCR est finalement chargé de faire la médiation entre Rahaf et les services thaïlandais de l’immigration. Si bien que, quelques heures plus tard, elle est autorisée à quitter l’aéroport en attendant de trouver un pays d’accueil.

Rahaf déclare souhaiter se rendre en Australie, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou au Canada. Finalement, c’est dans ce dernier pays que l’épopée de la Saoudienne s’achèvera.

« Nous lui avons accordé l’asile. Nous sommes ravis de le faire, car le Canada est un pays qui mesure à quel point il est important de défendre les droits de la personne et des femmes à travers le monde. Et je peux confirmer que nous avons accepté la demande de l’ONU », annonce le Premier ministre Justin Trudeau, lui-même, à la presse.

Dans le vol pour Toronto, elle poste une photo sur laquelle on voit le passeport saoudien à côté d’un verre de vin rouge avec pour légende : « Ça y est, je l’ai enfin fait. »

La photo a été grandement critiquée, certains ont trouvé puéril de réduire la liberté à un verre d’alcool, d’autres lui promettent les feux éternels de l’enfer pour son geste.

Cela n’a pas empêché Rahaf d’être reçue en véritable héroïne à son arrivée au Canada. Chrystia Freeland, ministre canadienne des Affaires étrangères, est venue en personne accueillir la jeune fille dont elle a salué le courage. Rahaf a été prise en charge par l’association à but non-lucratif, Costi, spécialisée dans l’accueil des réfugiés. Celle-ci s’engage à l’aider à effectuer toutes les démarches administratives nécessaires à son installation au Canada, et à lui trouver un logement permanent. Elle séjourne pour l’instant dans un endroit tenu secret.

Rahaf Mohammed, pas la fille de n’importe qui

Au-delà de l’aspect « sauvetage humanitaire », l’affaire Rahaf revêt une dimension très politique, notamment par sa filiation. La jeune femme est issue d’une famille très connue en Arabie saoudite et son père, Mohammed Bin Motleq Al-Qanun Al-Shammiri, est le gouverneur d’Al-Sulaimi, une ville de taille moyenne située dans le centre du royaume.

Cette histoire intervient dans un contexte international particulier pour l’Arabie Saoudite : d’un côté, l’affaire Khashoggi est encore fraîche dans les esprits, et de l’autre, les relations diplomatiques sont très tendues entre le Canada et l’Arabie saoudite.

Rappelons qu’en août dernier, après les critiques répétées d’Ottawa sur la répression des militants des droits de l’homme en Arabie saoudite, Riyad a expulsé l’ambassadeur canadien et rompu toute relation commerciale avec le Canada. « Nous continuerons à défendre les droits humains dans le monde », avait alors prévenu la ministre canadienne des Affaires étrangères. De là à y voir un règlement de comptes diplomatique, il n’y a qu’un pas.

D’autres ont essayé…

Cependant, si l’histoire de Rahaf a bénéficié d’un écho mondial, ce n’est pas la première fugue entamée par une Saoudienne. Le phénomène est même en plein essor.

En 2017, Moudi Aljohani effectue la même démarche. Très surveillée par sa famille, la jeune femme réussit à récupérer discrètement son passeport, et prend un vol depuis Bahreïn en direction de New-York. Arrivée aux Etats-Unis, la Saoudienne sollicite le droit d’asile et utilise les réseaux sociaux pour faire connaître son histoire en créant le hashtag #IAmMyOwnGuardian et #StopEnslavingSaudiWomen (« Je suis mon propre tuteur » et « Halte à l’esclavage des Saoudiennes »). Elle obtient le statut de réfugiée, mais à cause de menaces reçues de la part de ses concitoyens installés aux Etats-Unis, Moudi a dû déménager dans trois Etats différents.

Depuis, elle milite pour l’abolition de la loi de la tutelle qui enferme la femme saoudienne dans un statut de mineure à vie. L’année précédente, la chaîne américaine CNN lui avait consacré un reportage, donnant également la parole – anonymement – à d’autres Saoudiennes réfugiées en Amérique.

Toutes ces jeunes femmes, qui ont en commun un niveau élevé d’instruction, sont poussées par leur désir d’indépendance à demander asile dans les pays occidentaux. Et si certaines y parviennent, beaucoup d’autres échouent et connaissent un dénouement tragique. Elles sont forcées de rentrer chez elles pour subir le sort de celle qui a déshonoré sa famille, autant dire la mort sociale.

Sans nouvelles de Dina Ali

En 2016, le récit de Dina Ali, une enseignante saoudienne de 24 ans, est relayé sur internet. Celle-ci embarque depuis Bahreïn vers l’Australie. Mais sa tentative d’évasion tourne court : elle est arrêtée aux Philippines et empêchée de prendre sa correspondance. Dans une vidéo postée sur Twitter, elle explique que sa vie serait en danger si on l’obligeait à repartir chez elle, et déclare que les autorités saoudiennes et Philippines lui avaient confisqué son passeport et la traitaient comme une criminelle en attendant que sa famille vienne la chercher. Cette information sera par la suite démentie par l’ambassade d’Arabie saoudite aux Philippines.

Son histoire suscite alors une forte mobilisation numérique, le hashtag #SaveDina est partagé des centaines de fois, mais les activistes humanitaires sont empêchés de la rencontrer durant sa détention à l’aéroport. Finalement, elle repart en Arabie saoudite escortée par son oncle et son père. Certains témoins présents dans le vol vers Ryad décrivent un « retour musclé », Dina aurait été frappée à plusieurs reprises, jusqu’à la perte de connaissance. Depuis, Dina n’a plus donné aucun signe de vie.

Permis de conduire, mais pas de fuir 

Et il y en a beaucoup d’autres, des cas sans nom ni visage ou hashtag. En 2016, les autorités saoudiennes ont publié une étude réalisée par l’université islamique d’Um Al-Qura (Médine) qui révèle que 1750 cas de fugues ont été enregistrés à l’intérieur du royaume en 2015, dont 82 % pour la seule région de La Mecque. Selon ces chiffres, 67 % des fugueuses seraient étrangères, 65 % des adolescentes, et 35 % déclareraient avoir subi des violences par un membre de leur famille.

Si elles ont obtenu le droit de conduire, depuis juin 2018, nombre de saoudiennes souffrent de leurs libertés élémentaires réduites : mariages forcés ou violences physiques et psychologiques. Le triste quotidien d’un nombre important de femmes dans le royaume wahhabite et à travers le monde arabo-musulman.

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