L’adaptation cinématographique de la géniale bédé (ou « roman graphique » comme les critiques huppés  aiment  à désigner les productions du 9ème art qui ont la chance de leur plaire) d’Abel Lanzac et de Christophe Blain par Bertrand Tavernier n’est pas seulement une comédie réussie, c’est un hommage à une certaine idée de la diplomatie française.

Arthur Vlaminck (Raphaël Personnaz), brillant jeune homme légèrement gauchiste et carrément débraillé, est appelé au « quai » pour devenir la plume du ministre Taillard de Vorms (Thierry Lhermitte), personnage haut en couleur dans lequel on reconnaît le pétulant Dominique de Villepin qui  occupa ce poste de 2002 à 2004. Jeune puceau politique, Vlaminck va découvrir, effaré, la cuisine diplomatique. Le film raconte l’accouchement bordélique et burlesque du discours prononcé à la tribune de l’ONU pour s’opposer à la guerre au Lousdémistan (pays imaginaire dans lequel on reconnaît l’Irak).

On découvre un ministère des affaires étrangères à l’ambiance névrotique et survoltée, dirigé par un ministre inépuisable qui brandit à longueur de temps Les Fragments d’Héraclite stabilotées à des collaborateurs médusés.

Thierry Lhermitte au sommet de sa forme, électrique et en effet héraclitéen (tout feu tout flamme) en duo avec Niels Arestrup caustique et désabusé qui joue à la perfection le chef de cabinet dévoué, incarnent les deux faces du pouvoir, celle du discours et celle des mains dans le cambouis, celle du leader charismatique et celle du grand commis d’Etat.

D’aucuns pourront déplorer le coté ouvertement cartoonesque du film : les feuilles qui s’envolent et les onomatopées qui précèdent l’arrivée du ministre dans la bédé sont rendus un peu trop directement, certaines blagues apparaissent téléphonées et on a parfois l’impression de voir le gros phylactère sortant de la bouche des personnages tant certaines répliques manquent de naturel.

Mais une fois qu’on a accepté ce parti pris, on peut entrer pleinement dans la jouissance zygomatique que procurent ces deux heures de comédie hilarante. A travers des dialogues absurdes, des situations burlesques, et des personnages caricaturaux, les arcanes du pouvoir nous sont présentées sous un prisme qui change de la vision galvaudée des coulisses ténébreuses, forcément ténébreuses.

Pourtant, on aurait tort de voir dans ce film une réduction de la politique à un spectacle bouffon, à une farce. Loin d’être une critique de la bureaucratie et de son verbiage poussiéreux, de l’impuissance du politique réduit au seul « langage », Quai d’Orsay donne une image réjouissante de la diplomatie française. Car derrière les effets de manches du grandiloquent de Vorms/Villepin/Lhermitte, derrière sa faconde lyrique un peu creuse, bref derrière le discours, qui est le sujet même du film, se cache l’acte diplomatique français le plus important des trente dernières années : le NON de la France à la guerre en Irak à la tribune de l’ONU en 2003.

D’ailleurs, à la fin des tribulations comiques de nos protagonistes, la fiction rejoint la réalité et on entend Thierry Lhermitte prononcer le fameux discours : « Et c’est un vieux pays, la France, d’un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui… ». J’avoue qu’à cet instant j’ai retenu une larme, me souvenant de mes émois d’adolescente quand je regardais en boucle sur youtube le beau Villepin dire non à l’Amérique, pleurant le gaullisme sinistré et le temps béni où les mots comptaient. Le temps où l’on fumait dans les bureaux et où les directives européennes et le jargon technocratique n’avaient pas encore rendu l’exercice du pouvoir d’une tristesse absolue. Le temps où la politique pouvait se payer le luxe d’être poétique.

Au début du film, une des conseillères diplomatiques fait cette réflexion terrible au pauvre Vlaminck qui arrive au ministère avec d’horribles chaussures « à bout carré » : « ici au Quai, le fond et la forme, c’est la même chose ». Telle pourrait être en effet la devise de la diplomatie à la française : un mélange de style et d’audace, de realpolitik et de littérature, d’éminences grises et de chevaliers flamboyants, d’action et de représentation. Et Villepin a effectivement incarné jusqu’à la caricature cette certaine idée de la diplomatie : moitié Védrine, moitié Chateaubriand, Machiavel intransigeant dans la peau d’un Cyrano, il permit à la France d’avoir une dernière fois, avant que le rideau ne tombe sur la puissance hexagonale, du « panache ».

Voilà pourquoi Quai d’Orsay, en liant le fond et la forme, en racontant sous l’angle du langage un des derniers grands actes diplomatiques de notre pays, est un film outrageusement, nostalgiquement, et drôlement français.

 

Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier, en salle depuis le 6 novembre, 1h53.

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