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Pourquoi je hais la France

J’avais alors 26 ans et j’arrivais de Lausanne, où les rapports entre les citoyens étaient paisibles et égalitaires. Qu’un professeur d’université ou un banquier se retrouvent au Café Romand avec un balayeur de rues semblait naturel. Qu’un conseiller fédéral − l’équivalent d’un ministre en France − se rende à Berne en train, sans garde du corps et en deuxième classe, allait de soi.
J’avais choisi Paris, le Paris des années 1960, pour y terminer ma thèse de doctorat. À peine, avais-je été engagé au Monde qu’on ne me considéra plus comme un vulgaire péquin, un roturier, voire un « petit Suisse », mais comme un individu d’essence supérieure.[access capability=”lire_inedits”] Je pensais que dans un journal de gauche − et intellectuel de surcroît −, les hommes étaient libres et égaux. Je déchantai rapidement après y avoir été engagé. J’accédais à la noblesse. On m’octroya la nationalité française. Je découvris alors avec stupéfaction les subtilités hiérarchiques dans une société de courtisans. J’étais le même et cependant, le regard des autres sur moi avait changé.

Ce n’était pas nécessairement déplaisant : je disposais dorénavant de privilèges dont je n’aurais même pas osé rêver. Mais, en contrepartie, il me fallait accepter des règles contre lesquelles tout mon être se rebellait. Pour dire la vérité, je n’avais jamais trop aimé la France, mais là, je me mettais à la haïr. Égalité, liberté, fraternité, droits de l’homme… de qui se moquait-on ?

J’exagère ? Peut-être. Mais la petite histoire qui va suivre vous aidera à comprendre. Au Monde, je m’étais lié avec un garçon, de mon âge, mais pas de mon rang. Il s’appelait Germinal et était garçon d’étage. Un subordonné, dans tous les sens du terme. Nous allions souvent jouer au baby-foot ensemble ou traîner dans les pubs de la rue des Italiens. Germinal était anarchiste, et moi libertaire.

Or, quelle ne fut pas ma surprise quand, convoqué par un rédacteur en chef adjoint, j’appris qu’il n’était pas de bon ton qu’un collaborateur du journal se lie avec un garçon d’étage. Je sentis le sol vaciller sous moi. Toute une éducation à refaire… Ici, on ne fraye pas avec les gens du commun. Je n’en revenais pas. Quelques mois plus tard, Germinal se suicidait. J’étouffai ma rage, mais je me gardai bien de l’oublier.

Ces quelques lignes sont écrites en souvenir d’une amitié brisée par le mur invisible qui sépare les hommes, y compris les « républicains » qui se réclament le plus ardemment de la démocratie et font profession de la propager. Prétendre que la France est une démocratie relève de la mauvaise foi ou de l’ignorance. On y achète la paix sociale et on y vend le mépris. L’« exception culturelle française » n’est qu’une imposture de plus alors que les petits marquis écrasent les manants et qu’on célèbre les plus flagorneurs, qui confortent les Français dans l’image flatteuse qu’ils se font d’eux-mêmes et de leur modèle social. Si c’est cela la démocratie, alors je veux bien être pendu.[/access]

Juillet-août 2012 . N°49 50

Article extrait du Magazine Causeur


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