C’est l’heure des coups de boutoir exercés tous azimuts par des fanatiques féministes. C’est l’heure de l’écriture inclusive, de la dénonciation de l’homme essentialisé en porc, l’heure où le président Macron proclame l’égalité homme-femme « grande cause du quinquennat », entre deux commémorations avec lâcher de ballons contre la guerre menée par des islamistes sur le territoire français.

Dans le même temps, Nohad Salameh, poétesse de son état, originaire du Liban, élève la hausse de combat en proposant onze portraits des lettres féminines, rassemblés sous le titre Marcheuses au bord du gouffre. Une vision du féminin à laquelle tout féministe ultra devrait s’abreuver.

Rimbaud prophète

C’est sous l’image du feu que Nohad Salameh réunit ces onze femmes incandescentes. Feu destructeur de la drogue ou de l’alcool. Feu inspirant du refus et de la révolte. Feu purificateur du sexe et de l’existence non-conformiste.

Elles se nomment Émily Dickinson, Else Lasker-Schüller, Renée Vivien, Nelly Sachs, Marina Tsvetaïeva, Édith Södergran, Milena Jesenskà, Annemarie Schwarzenbach, Unica Zürn, Ingeborg Bachmann et Sylvia Plath. Femmes de génie, elles connaissaient le véritable sens de l’insoumission.

Toutes étaient habitées par l’amour absolu et sentaient à l’intérieur d’elles-mêmes l’éminence de ce qu’avait annoncé Rimbaud : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poétesse, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses. »

Dans les tempêtes de l’histoire

Que faisons-nous, quand nous nous imprégnons de l’écriture inspirée de Nohad Salameh ? Nous éveillons notre dimension féminine, que nous soyons femme ou bien homme.

Car ces femmes, créatrices en terre de poème, femmes définies en premier lieu par la réalité de leur corps physique, n’avaient pas moins pour réalité psychique la co-existence du principe mâle et du principe femelle. Confrontées à la violence de l’histoire, à la matérialité des corps des hommes, que cherchaient-elles, sinon à se relier à la part féminine éternelle enfouie en leur existence ?

C’est de cela dont il est question dans le beau livre de Nohad Salameh : trouver la femme en soi, à quelque sexe qu’on appartienne.

En marche pour la poésie

Ces marcheuses là n’appartiennent à aucune République. Elles se donnent corps et âme à l’absolu du Poème. Éprises, frondeuses, incorruptibles à leur idéal, perfectionnistes à l’extrême car l’amour ne supporte par la tiédeur, autre nom de la bourgeoisie, éperdues, amoureuses, elles accouchent de chefs-d’œuvre, « refusant de se voir réduites au rôle de photocopieuse organique dans la maternité ».

Aussi Nohad Salameh les décrit-elle avec sa connaissance profonde de poétesse, elle qui publia récemment Le Livre de Lilith à L’Atelier du Grand Tétras, une célébration de la femme à travers ses multiples empreintes.

Pour Emily Dickinson : « tout se passe comme si elle cherchait l’échec en vue d’une transmutation poétique de la douleur ».

Pour Else Lasker-Schüller : « Elle ne trouva pas la route triomphale du Paradis perdu, mais un sentier abrupt parmi les ronces menant de l’autre côté des apparences ».

Pour Nelly Sachs : « à l’œuvre en sa poésie une volonté de survie et de transcendance. (…) La rédemption relève de l’homme (…) en cultivant la splendeur d’une langue à caractère universel ».

Pour Edith Södergran : « Les poètes renouvèlent à chaque instant les vocables dont ils font usage : ils réinventent le verbe qui lui-même les enfante ».

Pour Sylvia Plath : « Hirondelle au-dessus du volcan. (…) dans la mine à ciel ouvert du Poème. »

Du corps à l’esprit

Petit aperçu de la richesse de ces figures solaires. Certaines, de leur vivant, atteignirent à la notoriété, puis tombèrent dans l’oubli. D’autres inscrivirent leur nom au sommet de la reconnaissance littéraire, comme Nelly Sachs, Prix Nobel de Littérature 1966. D’autres crevèrent le plafond de verre de façon posthume, telle Sylvia Plath. D’autres encore demeurent absolument inconnues du grand public, comme Unica Zürn, ayant cependant laissé une trace d’or dans l’histoire de la littérature.

Elles ont toutes en commun, en revanche, ce caractère singulier qu’est leur aimantation, par-delà leur corps, par-delà leur sexe, par l’attraction du spirituel. Celui qui fera écrire à Marina Tsvetaïeva : « Je reconnais l’amour au sel de mes larmes / À ses trilles tout au long de mon cœur. »

Ces femmes surgissent, telle Eurydice dont Olivier Barbarant reçut dernièrement les somptueuses Confidences, de leur enfer, porteuses de la réalité du féminin sacré.

Laissons le dernier mot à Nohad Salameh, parlant de Nelly Sachs : « Sa poésie acquiert-elle un effet apaisant, un pouvoir de réconciliation voire de guérison. »

C’est cela, le féminin, en l’homme.

Marcheuses au bord du gouffre, onze figures des lettres féminines, éditions de La Lettre Volée, 2017.

 

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