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Élire quelques souvenirs

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il n’y a pas d’âge pour apprendre. Je suis allé voter dimanche dernier vers midi en compagnie de ma petite-fille âgée de sept ans. Je me suis dit qu’à l’heure où les leçons de morale ont disparu des tableaux noirs des écoles, cette leçon d’instruction civique ne pouvait pas lui faire de mal. Comme la Sauvageonne votait, elle, de son côté dans un autre bureau, c’était aussi pour moi une façon de ne pas y aller seul. Je suis un homme du collectif ; je n’aime pas choisir seul même si, je le reconnais en bon existentialiste, on est toujours seul quand on choisit. (Il en est de même quand on meurt.)

Choisir, non seulement demeure très fatigant, mais c’est aussi mourir un peu. Ce n’est pas ce bon Søren Kierkegaard qui me démentirait. Ma petite-fille donc, m’accompagnait. Elle avait tenu à prendre un petit sac à main dans lequel elle fit semblant de glisser sa carte d’électrice. Trop mignonne ! Comme tu le sais, lectrice, je vis dans le passé car je ne connais pas le présent et me méfie du futur comme de La Peste (Camus, philosophe pour classes terminales, eût murmuré mon regretté copain Jean-Jacques Brochier qui était encore plus existentialiste que moi). Celle balade dans le bureau de vote distilla des souvenirs dans ma grosse tête de Ternois (Tergnier, ma ville chérie, communiste, ferroviaire et ouvrière ; 13 045 habitants). Je devais avoir l’âge de ma petite-fille ; mes parents m’avaient invité à les suivre jusqu’à la mairie où se déroulait une consultation électorale. Les assesseurs, les isoloirs et les urnes se trouvaient au premier étage ; un large escalier y conduisait. Que me prit-il ? Je m’agenouillai et me signai comme je l’eusse fait dans une église devant un prêtre qui eût proposé l’hostie. Entorse à la laïcité ? Point ; je n’étais qu’innocence. J’entends encore le rire de mon père.

Autre souvenir. Douze ans plus tard. J’étudiais alors le journalisme à Tours ; j’étais revenu le temps d’un week-end chez mes parents. C’était un samedi soir ; je buvais des bières pression au café Chez Hubert, rue Pierre-Semard en compagnie de mes copains Fabert, Marc Faroux, dit Le Colonel, Jean Brugnon, Gérard Lopez, dit Dadack et quelques autres. Il y avait dans l’air une odeur de tabac brun qui se mélangeait à celle de l’anis du Casanis. Soudain, Hubert, grand et large d’épaules comme le lutteur qu’il avait été dans sa jeunesse, vint vers moi. « Hé, Philippe ! On cherche des gens pour tenir des bureaux de votes ; ça devrait t’intéresser toi qui fais des études de journalisme… » Surpris, je refusais la proposition. Hubert parut déçu ; je le fus aussi non pas par l’attitude de Hubert mais par mon refus. Je n’étais pas fier de moi.

Dimanche dernier, j’ai également accompagné la Sauvageonne à son bureau de vote. Je me suis souvenu qu’elle m’avait raconté, le matin-même, qu’il y a quelques années, elle était restée quatre heures dans l’isoloir tant elle était indécise. Inquiets, les assesseurs avaient appelé les policiers pour l’en déloger. Je ne suis pas certain qu’elle m’ait dit la vérité. En la rejoignant, le soir, comme le ciel de presque nuit était magnifique, j’ai sorti mon téléphone portable et l’ai pris en photo. Au même moment, sur mon autoradio, Ici Picardie diffusait la chanson « Confidence pour confidence », de Jean Schultheis. Le visage de mon oncle Pierre Stoeklin, qu’on surnommait Peter Stock, déboula dans ma mémoire car il adorait ce morceau. Je n’ai jamais su pourquoi ; je n’ai jamais su non plus pour qui il votait. Peut-être socialiste car il était instituteur au hameau de Marizelle, commune de Bichancourt (979 habitants), dans l’Aisne. Il élevait des lapins, des géants des Flandres avec lesquels il participait à des concours. Il avait gagné plusieurs prix, sortes d’élections mais avec des poils roux et de grandes oreilles. Je ne suis qu’une vieille boîte à souvenirs.

Écoute ta mère !

Les livres sur le rapport mère-fille sont légion, mais celui de Carole Fives, Appel manqué, ne ressemble à aucun autre. Mordant et hilarant, il n’épargne personne.


Face à une actualité toujours plus anxiogène, face à une littérature peuplée de féminicides et d’agressions sexuelles en tout genre, un petit livre fait acte de résistance : Appel manqué mériterait d’être remboursé par la Sécurité sociale. On y rit à gorge déployée, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Son héroïne, Charlène, fait partie de ces femmes impossibles à oublier. Nous l’avions découverte en 2017 dans Une femme au téléphone, roman aussi cocasse que réjouissant. Nous la retrouvons dix ans après. Elle n’a pas changé. Toujours aussi coriace, exubérante, névrosée. Le dispositif romanesque, qui a fait ses preuves, n’a pas changé non plus. Une femme au téléphone parle à sa fille. Le lecteur qui n’a jamais les répliques de la fille est contraint de les imaginer, ce qui ajoute indéniablement au plaisir de lecture. En exergue du livre, une citation de la mère : « Vise large, vise la mère, je t’assure, on n’en a jamais fini avec la mère. » Appel manqué en est la preuve. Charlène a désormais 73 ans, une chienne qui se paralyse de l’arrière-train et des problèmes pour boucler ses fins de mois. Heureusement il y a ses enfants qu’elle taxe allégrement. Sa fille en priorité, Carole, écrivain. Toute ressemblance avec des personnages existants étant parfaitement assumée. Carole donc, dont la mère déplore qu’elle n’ait pas le succès de « l’écrivaine au grand chapeau » et qui ne peut s’empêcher de lui glisser quelques conseils avisés : « Encore un roman sur l’art ? Tu es sûre ? Mais ça va ennuyer tout le monde, voyons… Pourquoi tu n’écris pas plutôt un livre sur moi, c’est plus intéressant, tout le monde a une mère, alors que l’art… les gens s’en foutent non ? » Fumeuse invétérée en dépit d’un cancer en rémission, portée sur la boisson, Charlène n’a rien d’une héroïne politiquement correcte et se demande parfois comment elle a pu engendrer une fille aussi différente d’elle. « Maintenant vous faites des chichis, vous avez peur du cancer, vous allaitez ! Votre génération c’est vraiment le Moyen Âge. » On ne serait pas loin de le penser et de regretter l’ancien monde. Un monde où les parents n’étaient pas sans cesse sur le dos de leurs enfants, où on ne les emmenait pas chez le psy pour un oui pour un non, où on ne les félicitait pas à tout bout de champ. Radiographie d’une époque, Appel manqué met en lumière sur un mode drolatique les avancées du féminisme – « Vous avez eu la pilule, l’IVG, on vous a tout apporté sur un plateau doré et vous venez encore vous plaindre ! » – mais aussi les ridicules de nos comportements. Notamment pendant la période du Covid. « Le Macron, il va encore parler ce soir pour dire qu’on est en guerre, on voit bien qu’il a pas connu la guerre celui-là. » Les répliques fusent plus drôles les unes que les autres. Mère toxique, grand-mère indigne, Charlène a le sens de la formule : « Mes petits-enfants je les adore mais je les préfère en fond d’écran. » Un monologue irrésistible qui donne la parole à une femme redoutable, hilarante, finalement attachante, et qui ferait merveille porté à la scène.

Appel manqué, Carole Fives, « L’Arbalète », Gallimard, 2026. 128 pages

Appel manqué

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Valentin fait de la résistance

La fête des amoureux fait toujours recette


Comme tous les ans, j’ai donné la pièce au facteur pour le calendrier des postes. Un almanach qui devient un objet de curiosité, de collection, à chaque jour est associée la fête d’un saint, et même si on ne sait plus auquel se vouer, à l’énumération de tous ces prénoms, on se sent en famille, comme issus d’un même berceau. En revanche sur les ondes de l’info télévisée ou connectée, l’agenda est surchargé de dates rattachées à de grandes causes, un catalogue où se succèdent des « Journée internationale de… ».

Si certaines de ces Journées relèvent de l’humour d’agences de pub, comme la Journée sans pantalon ou de la bataille d’oreillers, la plupart sont officialisées par l’ONU, qui estime essentiel « d’informer le public sur des thèmes liés à des enjeux majeurs ». Avec un thème qui devient ritournelle. Ainsi en ce mois de mars, le 8, c’est la Journée internationale des femmes, puis le 10 mars, la Journée des femmes juges ; suivent celles des femmes dans la diplomatie le 24 juin, des femmes et des filles d’ascendance africaine le 25 juillet, des femmes et des filles autochtones le 5 septembre, des femmes rurales le 15 octobre , et le 25 novembre la Journée mondiale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, sans oublier en début d’année le 11 février la Journée des femmes et des filles de science, en attendant une prochaine Journée des femmes victimes d’Epstein.

Au calendrier, face aux idées fixes de l’ONU, qui impose ses thèmes comme l’OMS une liste de vaccins, il y a un saint qui fait de la résistance, qui fait toujours recette, Valentin. Connu pour avoir rendu dans la Rome antique la vue à une jeune fille mal voyante, il ferme les yeux quand c’est l’amour qui rend aveugle. Et tous les 14 février, saint Valentin offre l’occasion aux hommes d’ouvrir leur cœur et leur portefeuille pour offrir des roses à leur dulcinée. C’est peut-être un peu fleur bleue, voir faux-cul pour certains, mais au moins ça épouse nos us et coutumes.

Dix ans après les attentats, Bruxelles ne s’est jamais relevée

22 mars 2016 : la date résonne encore douloureusement. 


En dehors des drames et des infortunes privées, ce fut probablement le jour le plus sombre de nos vies de Bruxellois. Nombre d’entre nous étions d’ailleurs encore dans une rame de métro lorsque nous apprîmes que d’autres, dans la station où nous étions passés quelques minutes plus tôt, eurent moins de chance. Les attentats de Bruxelles ont eu lieu il y a juste une décennie.

Et parmi ceux qui clamèrent « plus jamais ça », très peu ont agi pour empêcher que ce que recouvre le « plus jamais ça » ne se reproduisît.

La ville paralysée

A l’époque, les plus informés savaient que cela arriverait. Les quelques-uns, se comptant sur les doigts d’une main, qui avaient écrit qu’on ignorait juste quand et où les terroristes frapperaient Bruxelles durent subir la reductio ad hitlerum des traditionnels bien-pensants. Nous aurions évidemment préféré avoir tort. La première déflagration eut donc lieu à Zaventem, à l’aéroport de Bruxelles-National, dans le Brabant flamand, où seize innocents perdirent la vie dans le grand hall qui accueille d’ordinaire hommes d’affaires, fonctionnaires ou, plus simplement, touristes. À la tragédie suivit une autre, dans la station de métro Maelbeek, au cœur du quartier européen où seize navetteurs périrent. Tout n’était plus que chaos, désolation et hurlement des sirènes.

Ce jour-là, ce fut mission sauve-qui-peut. Nous tentions de rassurer nos proches et de prendre de leurs nouvelles, de trouver des solutions pour rentrer chez nous dans une ville paralysée et pétrifiée, de comprendre ce que nous craignions d’avoir trop bien compris et de trouver les mots. Les premiers que je publiai furent accompagnés d’un dessin de Quick et Flupke, héros bruxellois de bande dessinée: « Il fut une époque où les petits chenapans de Bruxelles n’étaient pas bien méchants et nous faisait rire. Les temps ont changé. »

Pas d’amalgame

Déjà, les plus naïfs avaient déposé des bougies et des pancartes « pas d’amalgame » sur le pas de la Bourse, traditionnel lieu de rassemblement et de commémoration. Tandis que, le 11 septembre 2001, je compris que le monde ne serait plus pareil et que nous entrions dans un monde où les civilisations s’entrechoqueraient ; avec Charlie Hebdo et le Bataclan, que la liberté d’expression et nos modes de vie étaient attaqués ; cette fois-ci, ce fut ma ville qui était prise pour cible, celle de mes aïeux, là-même où, il y a quelques siècles, ne poussaient que de turbulents iris dans les paisibles marécages. Instantanément, je me fis la promesse de ne jamais reculer ni avoir de faiblesse au moment de combattre l’ennemi islamiste qui nous avait désigné et ceux qui avaient permis son éclosion.

A lire aussi, Alain Destexhe: Terrorisme: le 22 mars 2016 belge, miroir du 13 novembre français

Beaucoup ont continué à fermer les yeux par idéologie, par lâcheté et par électoralisme. Les politiques ne prirent pas la question de l’islamisme à bras-le-corps et continuèrent à vanter l’ouverture des frontières sans se plonger dans les quartiers où la réalité contredisait leur naïve fiction. Les éditorialistes s’échinèrent à noircir toujours plus de papier sur le « multiculturalisme heureux ». Et dix ans plus tard, la tache d’huile s’est étendue: Bruxelles est une terre quasiment perdue, balafrée de tags à la gloire de la Palestine, offerte à ceux qui veulent la destruction de notre identité, encore plus largement islamisée. A l’aéroport de Zaventem, un iftar a été récemment organisé; à la STIB, société de transports qui gère les métros bruxellois, les radicaux ont, de source bien informée, pignon sur rue. Et beaucoup s’auto-censurent quand il s’agit d’aborder la question de l’islamisation de la société. Aussi triste et révoltant que cela puisse paraître: les terroristes ont gagné la partie.  

Blues bruxellois

Il m’arrive de regarder des photos de la capitale belge quand celle-ci était heureuse, en 1958 au moment de l’exposition universelle, ou dans les années 70-80, quand des hommes et des femmes, pour la plupart plus de ce monde, portaient beau dans les rues et sur les boulevards, quand les restaurants n’étaient pas encore des snacks halal, quand la ville simplement brusselait comme dans une chanson de Jacques Brel. 

Et si la nostalgie ne fait pas une politique, je voudrais terminer par une note d’espoir, peut-être vain. Bruxelles fut détruite en 1695, sous les assauts répétés de Villeroy, agissant au nom du roi de France qui ne pouvait supporter d’être inquiété sur son aile nord. Elle fut reconstruite en un temps record. Sur l’une des façades d’un des bâtiments en vue de Bruxelles, une citation rappelle la palingénésie de la capitale : « Le phénix renaît de ses cendres ». C’est avec cet espoir chevillé au cœur que nous devons combattre. Sauver le monde ou, plus modestement notre civilisation, commence au seuil de sa porte.

Quand les corps chantent

Sur des poèmes musicaux de la célèbre compositrice finlandaise Kaija Saariaho, son compatriote, le chorégraphe Tero Saarinen, a créé un spectacle onirique où le regard s’égare dans un univers parfaitement irréel.


C’était un projet musical et chorégraphique qu’ils mirent deux bonnes années à mettre sur pied. Mais la compositrice Kaija Saariaho mourut prématurément à Paris en 2023 et de cette entreprise commune le chorégraphe Tero Saarinen a fait un hommage posthume à la plus célèbre des créatrices finlandaises.

Quatre compositions (Study for Life (Etude pour la vie), Petals (Pétales), Lichtbogen (Arc de lumière), Attente et Parfum de l’instant), dont la première donne son titre au spectacle, ont engendré une mise en scène où danseurs et musiciens se confondent miraculeusement. Gommant entre eux toute distance, le chorégraphe et metteur en scène fait de tous un groupe unique, merveilleusement homogène où les instrumentistes dansent et où chantent les corps des danseurs.

Helsinki, 1991

Kaija Saariaho et Tero Saarinen se sont connus en 1991 à Helsinki alors que Carolyn Carlson, sur une partition de celle-là, créait Maa pour le Ballet de l’Opéra national de Finlande (80 sujets), pièce où dansait Saarinen. C’était la première fois que cette compagnie de ballet classique était lancée dans une chorégraphie contemporaine, mais la deuxième fois que Carlson revenait dans la patrie de ses parents où, en 1976, elle avait déjà travaillé à Haiku pour le Ballet national de Finlande, l’autre formation importante de ce pays. Elle y avait alors créé la première des chorégraphies modernes jamais produite dans l’ancienne possession suédoise.

Pour Saarinen, tout jeune encore, ce furent les prémisses d’une nouvelle vie. Danseur exceptionnel de formation classique, mais de tempérament félin, presque sauvage, c’est déjà en tant qu’interprète d’une composition moderne de l’un de ses compatriotes, Jorma Uotinen, qu’il avait été couronné par le Concours international de Danse de Paris en 1986. Il dansera encore à ses débuts un solo créé par l’Américain Murray Louis, autre auteur de la nébuleuse Nikolaïs. 

N’en pouvant plus dès lors de faire le joli cœur dans les productions académiques de la compagnie établie à l’Opéra d’Helsinki, Saarinen va explorer d’autres horizons. Avec Carolyn Carlson évidemment dont il sera un interprète de prédilection. Mais aussi en partant pour le Népal dont il approche les danses traditionnelles, puis pour le Japon où il travaille le kabuki et le butô et s’initie à l’art de l’onnagata. 

Un authentique chorégraphe

Au contraire de tant de chorégraphes auto-proclamés ne pratiquant que ce médiocre théâtre gestuel qui inonde les scènes françaises d’aujourd’hui, Tero Saarinen, lui, déploie une authentique écriture chorégraphique. Très flexible, modulée d’un ouvrage à l’autre, elle donne lieu à d’incontestables réussites qui font de lui un auteur rare dans le paysage d’aujourd’hui. Ou tout simplement un vrai, un authentique chorégraphe. Depuis sa fondation et ses premières représentations en février 1996, il y a donc tout juste 30 ans, sa compagnie a parcouru une quarantaine de pays sur tous les continents. On ne l’a vue, hélas ! que fort peu en France qui se dit (f)Ranska en finnois. Deux fois au Festival de Danse de Cannes; une autre fois dans la grande salle du Théâtre de Chaillot ; sur quelques scènes de la décentralisation aussi… Représenté de façon toute confidentielle dans un petit théâtre de la Cartoucherie de Vincennes, sur invitation de Carolyn Carlson durant son festival June Events, le prodigieux solo, Hunt, composé et exécuté par Tero Saarinen sur la partition du Sacre du printemps, avait de quoi enthousiasmer les foules. Sectarisme ? Aveuglement ? Fâcheuse incapacité de savoir distinguer des œuvres remarquables ? Ce morceau de bravoure qui a été admiré dans plus de trente pays, n’a jamais été repris par les programmateurs parisiens. Ni durant le Festival d’Automne, ni au Théâtre de la Ville, ni à celui des Abbesses, ni à la Salle Gémier… Il aura fallu que le Ballet de Lorraine l’insère dans sa saison au Théâtre du Châtelet avec une autre chorégraphie de Saarinen sur une partition de Stravinsky.

C’est au sein du Ballet du Rhin, à Strasbourg et Mulhouse, en juin prochain, qu’en France Hunt sera enfin ressuscité avec un soliste de cette compagnie.

Quatre poèmes musicaux

Dans Study for Life, le chorégraphe s’efface en partie derrière le metteur en scène. On peut le regretter tant l’écriture de Saarinen peut être enthousiasmante.  Mais plus qu’à celui de la danse, il s’est mis délibérément au service de la musique et il la sert avec beaucoup d’intelligence, de conviction et de sensibilité.

Ce sont donc quatre pièces de Saariaho, quatre poèmes musicaux chantés par la soprano portugaise Raquel Camarinha et exécutés par un orchestre de chambre venu des Pays-Bas, Het Muziek (La Musique), qui constituent la charpente de Study for Life.   

Sur une vaste étendue noire et réfléchissante (décor d’Erika Turunen) qui ressemble aux eaux mortes d’un étang scintillant obscurément, Saarinen expose danseurs et musiciens dans des ensembles torturés où l’œil ne fait plus la différence entre les uns et les autres tant leur fusion peut être parfaite. Ce qui en soi est une prouesse quand on sait combien nombre de musiciens, surtout à côté des danseurs, apparaissent sur scène comme des albatros sur le pont d’un navire. Au tout début de l’ouvrage, le chorégraphe les mêle dans des compositions spectaculaires, héroïques et baroques, où ils construisent des tableaux vivants avec un rare bonheur sous des pluies de lumières (Fabiana Piccioli, Sander Loonen) tombant en pluie des cintres. Et le plus étrange dans cet univers si moderne, cerné des quatre côtés par les gradins où siège le public, plongé dans des compositions musicales qui sont furieusement de notre temps, c’est que les danseurs en viennent à ressembler, dans leurs attitudes figées, à des figures mythologiques, à des statues de marbre blanc, telles qu’on les voit à Rome surgissant des fontaines du Bernin ou à Versailles au sein des bosquets voulus par Le Nôtre. Des figures qui se réfléchissent théâtralement sur le sol noir comme elles se reflèteraient dans les eaux d’un ténébreux bassin.

(C) Mikko Suutarinen

D’innombrables échos

Dressés en groupes compacts ou étirés sur une diagonale tourmentée, musiciens et danseurs forment des tableaux dramatiques qui s’altèrent, se tordent, se délient au fil des notes. Cependant que la voix de la soprano, multipliée, éparpillée dans un espace sonore qui semble sans fin, se répercute dans l’espace en innombrables échos qui la rendent irréelle.

Plus tard, portés sur d’invisibles praticables que manœuvrent les danseurs, pianiste, harpiste, contrebassiste, violoncelliste, percussionniste… glissent, flottent sur cette étendue brillante comme dans le mirage d’une fête nocturne.

A la fin de l’ouvrage, la soprano est imperceptiblement engloutie sous un vaste cône de gaze qui fait écho à celui de glace qui fond lentement à l’entrée de la salle de spectacle. Un cône de glace dans lequel des capteurs de son (installation de Tuomas Norvio) ont permis d’entendre le murmure de l’eau qui s’égoutte de façon subreptice. Et avec la voix de la cantatrice qui s’éteint, s’envole la chimère d’un spectacle englouti par l’obscurité.

Une manufacture de câbles

D’une ancienne manufacture de câbles destinés aux navires mouillant dans le port d’Helsinki, le militantisme et l’énergie de plusieurs acteurs culturels finlandais ont réussi à faire de ce bâtiment industriel une Maison de la Danse qui répond à la Maison de la Musique, autrement plus luxueuse, située sur l’avenue Mannerheim. Comme un peu partout, la Danse demeure un parent pauvre, mais dans ces bâtiments aussi vastes qu’ils sont austères, elle a pleinement droit de cité. La Compagnie Tero Saarinen, la seule en Finlande à bénéficier d’une audience internationale, y donne désormais ses spectacles qu’elle présentait naguère dans un théâtre russe édifié au XIXe siècle et portant toujours le nom du tsar Alexandre II, grand-duc de Finlande. Le seul des Romanov ayant laissé de bons souvenirs aux peuples finnois. Elle y a aussi son siège et bénéficie ainsi d’un magnifique studio et de beaux bureaux et espaces communs qui semblent traduire l’engagement et la passion que l’ensemble des 17 salariés de la troupe, six danseurs permanents, deux répétiteurs, deux techniciens et sept personnes chargées de l’administration, des relations extérieures et du développement de la compagnie, parmi lesquelles Tero Saarinen, directeur artistique, et Iiris Autio, directrice générale. En 2024, l’Etat subventionnait la compagnie à hauteur de 630 000 euros, la Ville d’Helsinki avec 265 000 euros à quoi s’ajoutaient 390 000 euros spécifiquement destinés aux projets artistiques. Les recettes de la troupe s’élevaient quant à elles à un peu plus de 400 000 euros.

Photo : David Jakob

Créée en juin 2025 aux Pays-Bas lors du Festival de Hollande, reprise dans la foulée en Autriche au cours du Festival de Bregenz, Study for Life a vu en ce mois de mars sa naissance à Helsinki durant six représentations, devant un public où les générations se mélangent en toute harmonie. On imagine qu’à Paris elle trouverait parfaitement sa place dans un lieu comme la Cité de la Musique où célébrer à la fois Kaija Saariaho et Tero Saarinen permettrait au public français d’assouvir sa curiosité pour les artistes du Nord comme cela a été récemment le cas avec succès au Petit Palais avec le peintre finlandais Pekka Halonen.


Le Ballet national du Rhin ressuscite Hunt de Tero Saarinen écrit sur la partition du Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky dans le cadre d’un programme Ballets Russes au Théâtre de la Filature de Mulhouse les 10 et 11 juin 2026, puis à l’Opéra de Strasbourg du 25 au 27 juin.

La Compagnie Tero Saarinen se produira au Teatro della Tosse, à Gênes, le 23 avril 2026. Au Festival de danse de Kuopio (Finlande) les 12 et 13 juin.

A la Maison de la Danse d’Helsinki pour célébrer ses trente ans d’existence avec trois créations (Carolyn Carlson, Tero Saarinen, Sonya Lindfors), du 22 au 26 septembre.

Une affaire de famille

Il faudrait toujours se méfier des écrivains. Ils tourmentent les morts en révélant leur passé. Pascal Bruckner est un récidiviste.


Pascal Bruckner avait consacré un livre à son père, il y a une dizaine d’années, intitulé Un bon fils. Il révélait que son géniteur était un homme violent, atrabilaire et antisémite, défendant Hitler et la doctrine raciste. L’homme était tellement détestable qu’on avait admis le portrait à charge qu’il offrait aux lecteurs. Avec De mère inconnue, son nouvel ouvrage, il continue d’évoquer son père mais cible surtout sa mère, Monique, qu’il appelle M.

Pense à toi

L’ouvrage devait être « une collection de souvenirs » pour ranimer la femme qui mit au monde un fils unique: Pascal. On découvre, en effet, une mère épileptique, meurtrie, rêvant d’émancipation grâce à la lecture de romans, notamment ceux de Simone de Beauvoir, sans jamais passer à l’acte, restant soumise à un mari misogyne et profondément mauvais. Ce devait être un hommage rendu à une « Mère imaginaire », habitant l’esprit d’un homme marqué par la substance féminine si bien décrite par François Mauriac dans Genitrix. Rien de désagréable dans la démarche de Pascal Bruckner. Comme il l’écrit au début de son ouvrage : « La littérature est un long message adressé à nos défunts. » Faire revivre la mère morte, magnifiée, est une louable entreprise. La démarche devient même christique. Bruckner : « Si j’écris ton histoire, tu descendras de moi ; tu deviendras ma fille après avoir été ma mère. » Cette femme battue par son mari nazi aurait dû nous paraître sympathique, d’autant plus que les derniers jours de sa vie sont racontés avec beaucoup d’émotion par son fils devenu écrivain. Elle l’a certes un peu étouffé, comme la plupart des mères ayant un fils unique, mais elle a su lui donner un conseil de la plus haute importance. Elle lui disait toujours : « Pense à toi. » L’écrivain s’empresse d’ajouter: « Je l’ai tellement fait, que je l’ai oubliée. » À travers l’évocation de sa mère, l’écrivain réalise un autoportrait avec, en arrière-plan, une tentative de réparation dont le point de départ est cet aveu poignant : « Les fils ratent leur mère. Et plus encore les fils uniques. »

A lire aussi: De « Lacombe Lucien » aux « Rayons et les Ombres »: comment filmer la compromission

Réparation, mais également volonté de briser « le pacte de faiblesse » imposé par sa mère, amoureuse au fond de sa servitude. Elle rêvait pour lui d’une existence sans ambition, cassant ses élans d’émancipation, de départ vers l’inconnu, surtout quand une femme en était le moteur. Il fallait que le fils restât auprès d’elle, jusqu’au bout du chemin, pieds et poings liés, esclave de la substance maternelle. Le fils unique a fini par désobéir. Il a largué les amarres. Il a exercé mille métiers, a rencontré des personnalités exceptionnelles, comme Vladimir Jankélévitch – portrait émouvant de celui qui fut son professeur de philosophie en maîtrise à la Sorbonne. Sa mère aussi, elle appréciait le penseur. Il n’avait qu’un seul défaut à ses yeux : il était juif. Bruckner rappelle au passage que Jankélévitch fustigea les « intellectuels planqués » pendant l’Occupation, qui publièrent leurs livres chez Gallimard. Il visait Camus, Sartre et Beauvoir qui avaient, selon lui, « usurpé un statut de résistant, sans jamais prendre une arme ou le moindre risque. »

Secret de famille

Revenons à la mère. Le livre se transforme en enquête, et patatras, le dernier chapitre est un réquisitoire. La honte recouvre alors le portrait. M. est partie travailler volontairement à Berlin, chez Siemens, en juin 1942. C’est là qu’elle a rencontré son futur mari, lui aussi engagé volontaire dans la firme allemande. Bruckner rappelle ce point important: « Des usines furent installées à Ravensbrück, Auschwitz, Dachau et utilisèrent des déportés, 80 000 environ, qui travaillaient gratuitement. » Peut-être sa soumission trouve-t-elle son origine dans « cette souillure ». M. n’en a jamais parlé à son fils. L’écrivain a fini par le savoir. Il le révèle dans De mère inconnue. Fallait-il le faire ? Bruckner : « Tout enfant devrait pouvoir réparer les fourvoiements de ses parents : même vieilli, il devrait agir en juge de paix apte à recoudre les déchirures familiales. » Le conditionnel est hélas de mise.

Le fils, après treize mois d’écriture, a fait un cauchemar. M. lui a murmuré que son portrait était trop noir. Il croit l’entendre lui dire : « Ne cède pas à l’arrogance du survivant. »

Méfions-nous, oui, des écrivains.

Pascal Bruckner, De mère inconnue, Grasset. 272 pages

De mère inconnue

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Terrorisme: le 22 mars 2016 belge, miroir du 13 novembre français

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Dix ans après l’attentat le plus meurtrier du royaume, la Belgique reste une plaque tournante de l’islamisme européen, observe Alain Destexhe dans sa chronique hebdomadaire.


Le 22 mars 2016 fut le 13 novembre 2015 des Belges. Ce jour-là, l’État islamique frappait au cœur de l’Europe: 32 morts et plus de 300 blessés dans des attentats suicides à l’aéroport de Zaventem et à la station de métro Maelbeek, à deux pas des institutions européennes.

Des auteurs Belgo-Marocains

Les auteurs de ce carnage étaient des Belgo‑Marocains de seconde génération: Ibrahim El Bakraoui, Khalid El Bakraoui et Najim Laachraoui. Ils avaient grandi dans les quartiers nord de Bruxelles – Molenbeek, Schaerbeek, Anderlecht – ces zones où l’État belge avait laissé prospérer l’islamisme pendant deux décennies, au nom du multiculturalisme et du « vivre ensemble ». Ceux qui osaient dénoncer l’échec de ce modèle étaient taxés de xénophobie ou de racisme, marginalisés dans les médias et au sein des partis politiques.

Des retours de Syrie grâce à Angela Merkel

Radicalisés, certains de ces jeunes avaient rejoint l’État islamique en Syrie et en Irak. Ils étaient revenus en Europe dans le flot du chaos migratoire de 2015, protégés par le nombre et hors des radars policiers. Ce réseau avait déjà commis les attentats de Paris en novembre 2015. La chancelière allemande, en ouvrant unilatéralement les portes de l’Europe, porte une responsabilité écrasante dans ces tragédies. Mais elle n’était pas seule: intellectuels et responsables politiques de tous bords avaient nié ou minimisé la possibilité que des terroristes se mêlent aux migrants. En France, seule Marine Le Pen avait osé alerter – et fut immédiatement diabolisée par le système médiatique.

Le scandale (oublié) d’Oussama Atar

L’un des cerveaux des attentats s’appelait Oussama Atar, un Belgo‑Marocain lui aussi. Parti en Irak soi‑disant pour faire de l’humanitaire, il avait été arrêté par les forces américaines et condamné à dix ans de prison. En Belgique, un comité de soutien – incluant des parlementaires socialistes, écologistes et sociaux-chrétiens, ainsi qu’Amnesty International – s’était mobilisé pour obtenir sa libération.

A lire aussi, Jean Messiha: Merah, quatorze ans après: l’impuissance érigée en politique

Le ministère belge des Affaires étrangères avait joué un rôle déterminant dans ces démarches, avec des engagements de suivi par les services belges après sa libération. Mais, à son retour en Belgique en septembre 2012, Atar obtint  — on se sait trop comment — un passeport, partit en Tunisie, puis rejoignit l’État islamique où il fut une des têtes pensantes des attentats de Paris et de Bruxelles.

Plusieurs partis, de la majorité comme de l’opposition, étant impliqués dans ce dossier, il n’a jamais été question d’une enquête parlementaire trop poussée. Pourtant, il s’agit de l’un des plus grands scandales politiques belges des dernières décennies.

L’islamisme est infiltré au sein de l’État belge

Dans le comité de soutien figurait Jamal Ikazban, député bruxellois PS à l’époque, qui avait publiquement traité le spécialiste du terrorisme Claude Moniquet d’« ordure sioniste » et fait le signe de ralliement des Frères musulmans. Soupçonné d’appartenir à ces réseaux, Ikazban a pourtant été promu récemment, en février 2026, président du groupe socialiste au Parlement bruxellois. Il succède à Ahmed Laaouej, autre figure forte du PS bruxellois, devenu le numéro 2 du gouvernement bruxellois. L’homme politique a mené les dernières campagnes électorales autour de thèmes destinés à l’électorat musulman: port du voile, abattage rituel et Gaza, un sujet omniprésent.

Dix ans après, la Belgique commémore en grande pompe les attentats du 22 mars, accompagnée des habituelles belles paroles de circonstance. Certes, des attaques de grande ampleur comme celles de 2015‑2016 semblent moins probables.

Cependant, en 2023, deux supporters suédois ont été assassinés en pleine rue à Bruxelles par un terroriste se revendiquant de l’État islamique. Et le 9 mars de cette année, une bombe a explosé devant la synagogue de Liège.

L’entrisme politique dans un Etat faible

L’islamisme s’est adapté, prenant la forme pernicieuse et « pacifique » de l’entrisme des Frères musulmans dans le but de subvertir les institutions belges et européennes. Ils ont infiltré les partis de gauche, des ONG belges et européennes et l’Université libre de Bruxelles (ULB), devenue un foyer de palestinisme et d’antisémitisme.

L’État belge, morcelé, sans véritable hiérarchie entre les niveaux de pouvoir (communes, régions, communautés linguistiques, pouvoir fédéral) est mal armé pour répondre à cette menace insidieuse. La Belgique reste la plaque tournante de l’islamisme européen. Les Frères musulmans y ont identifié un maillon faible. Bruxelles pourrait bientôt compter une majorité de musulmans, tout en abritant les institutions européennes qui fixent de plus en plus les règles en matière de liberté d’expression, un point central pour la mouvance frériste qui tente de criminaliser la critique de l’islam.

Commémorer sans agir contre un islamisme qui a changé de visage, c’est trahir la mémoire des victimes. C’est, en réalité, n’avoir rien compris au danger.

Si « Le Monde » n’existait plus, ce ne serait pas la fin du monde

Le grand quotidien de gauche français s’est encore surpassé le mois dernier. Pour le président d’Avocats sans frontières, l’ancien journal de référence ne mérite plus aucune déférence.


Demain la fin du Monde ? Le 15 février, au lendemain de la mort de Quentin Deranque à Lyon, un article du quotidien affirmait que Némésis, le collectif féministe dont le jeune homme était un sympathisant, était une organisation « d’ultradroite » et que son insistance à voir dans l’immigration une cause majeure des violences faites aux femmes reposait sur un mythe.

Comme si aucun OQTF ne violait de femme de France. Comme si Cologne était une légende aqueuse. Comme si des jeunes filles blanches de la classe ouvrière d’Angleterre n’avaient jamais été violées en masse par des gangs pakistanais.

Je mets au défi les mondologues cultivés et les mondophiles distingués de me trouver un article, un seul, qui critique la Jeune Garde. Un seul qui critique les positions racistes de la député Insoumise Obono, laquelle trouve qu’il y a trop de Blancs à la Fête de L’Huma. Un seul qui fustige son collègue du même parti Bilongo quand il considère les Africains plus intelligents et se félicite qu’ils fassent davantage d’enfants tout en évoquant la « pauvreté intellectuelle » des habitants du nord de la France.

En réalité, le seul aspect qui gêne Le Monde dans la mort de Quentin, c’est qu’elle puisse éclabousser le Parti antisémite ou faire un peu de bien en retour au RN.

A lire aussi, Didier Desrimais: Au nom de l’antifascisme…

Je n’aurai pas assez de cet exemplaire de Causeur en entier pour montrer les efforts remarquables du quotidien autrefois vespéral pour venir en aide au Hamas, dont pendant deux ans il a diffusé chaque jour les bilans victimaires de sa « Défense civile » sans le dire. Benjamin Barthe, responsable Moyen-Orient de l’organe, a brossé un portrait très flatteur de Rima Hassan, et son épouse Muzna Shihabi de Free Palestine a recommandé l’âme du chef du Hamas à Allah, lorsque celui-ci a été ravi à sa douce affection.

Je considère que les murs de la citadelle ont commencé à s’effondrer lorsque Eugénie Bastié du Figaro a révélé l’existence d’un « Mur de Gaza » révéré et orné de marques de soutien au beau milieu de la salle de rédaction1. Ce n’était pas seulement ce qu’Eugénie révélait, c’était aussi, c’était surtout que Bastié puisse s’autoriser à l’écrire qui montrait que l’ancien journal de référence ne méritait plus aucune déférence.

C’est aussi qu’il ne fait plus peur. Il y a vingt ans, une ligne contre moi m’aurait empêché de dormir. Il y a dix ans, cent lignes contre moi m’auraient légèrement gâché l’appétit. Il y a dix jours, lorsque la responsable média, dans le cadre du 102e article venimeux consacré à CNews, m’a estimé « proche de l’extrême droite », je n’ai pu réprimer un sourire…

Le 17 février, Gilles Paris a publié une longue et élogieuse nécrologie du sénateur afro-américain Jesse Jackson. Son titre dit tout : « Mort d’une icône de l’antiracisme ». Paris, homme du Monde, a oublié un rien, un point de détail, une paille: la vie politique de « l’icône » de sa dévotion a été émaillée de multiples déclarations antisémites pour lesquelles il a été obligé chaque fois de faire amende peu honorable.

Échantillons: nommer New York « Hymie town », soit en français « Youpinville » ; se féliciter de l’élection de Barack Obama pour « mettre fin à la domination des sionistes » ; ou encore faire alliance avec l’islamiste afro-américain Louis Farrakhan, grand admirateur d’Adolf Hitler. Selon que vous serez noir ou blanc, les jugements du Monde vous rendront blanc ou noir.

Si Le Monde n’existait plus, ce ne serait pas la fin du monde.


Vol au-dessus d'un nid de cocus

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  1. https://www.causeur.fr/jai-vu-la-fin-du-monde-goldnadel-298679 ↩︎

Dans l’ombre de Luchaire, Cédric Meletta raconte

Avec Les Rayons et les Ombres, réalisé par Xavier Giannoli et porté par Jean Dujardin, le cinéma français s’intéresse au destin paradoxal de Jean Luchaire, journaliste devenu l’un des piliers de la Collaboration française.


Pour comprendre ce parcours complexe, nous avons interrogé Cédric Meletta, historien et journaliste, auteur de Jean Luchaire, L’enfant perdu des années sombres (Perrin, 2013, réédition Pocket, 2026), une enquête minutieuse qui décortique les choix, les ambitions et les ambiguïtés morales de cette figure trouble de l’Occupation. Meletta, qui a également collaboré au scénario du film, éclaire les zones d’ombre de Luchaire, entre utopie pacifiste et trahison, et montre comment son histoire résonne encore dans notre époque obsédée par responsabilité et engagement.


Causeur. Dans votre livre, vous décrivez Jean Luchaire comme une figure à la fois charismatique et dangereusement ambitieuse. Qu’est‑ce qui vous a fasciné dans cette personnalité improbable, au point de consacrer une enquête entière à sa trajectoire ?

Cédric Meletta. Ce jeu d’émotions qui passent pour opposées mais qui, pour beaucoup d’entre nous, se nourrissent l’une de l’autre : la fascination, et sa lumière noire : la répulsion. Luchaire est à lui-seul un oxymore, une antiphrase, une affinité élective. Quand j’en ai fini avec mes humanités, aux alentours de l’an 2000, et que je débute dans la recherche, avec ce rapport sensible à l’archive et à tous types de sources, je tombe sur ce personnage (c’est le mot !). Conçu à Venise, éduqué dans une ville aussi civilisationnelle que Florence, puis Parisien de Paris, organisateur, novateur, malin, élégant, enrobant, ça claque, ça me claque. Et puis, je jette le coup d’œil et le voile sur sa courte et violente postérité. Fusillé à moins de 45 ans. Forcément, ça convoque une autre imagerie, un autre champ lexical : Abetz, Reich, Collaborationnisme, Ultra-Collabo de Sigmaringen, renoncements, partouzes, pantalonnades, et whisky à gogo. C’est divinement dangereux et décadent. C’est déjà un film. Une histoire cinématique, une silhouette ciné-génique. Il a sa place dans une thèse de mille pages, certes, mais sa trajectoire vaut plus que ça. Dormir dans un rayonnage de B.U ou l’une de ces armoires en alu qui trônent dans les services administratifs des universités. Il fallait d’autres sillons, d’autres regards, une approche large et neuve. Il fallait drainer. Un livre problématisé, bien bâti, juste, mais un peu inspiré, c’était la clé. Dix ans de boulot. D’autant que personne, jusqu’à alors, n’avait osé prendre ce risque d’enquêter sur ce destin ambivalent, et, il faut bien l’avouer, complètement casse-gueule. Parce que beaucoup d’omerta et de secrets bien gardés. 

Vous revenez longuement sur son enfance et ses influences littéraires – en quoi les lectures et les liens familiaux de Luchaire expliquent‑ils ses premières inclinations pacifistes puis son glissement progressif vers l’aveuglement politique ?

Pas besoin de grands développements et d’un name-dropping bavard. Juste deux ou trois vignettes. Quand, pré-adolescent, vous mangez régulièrement, mais à la bonne franquette, à la table d’un prix Nobel de Littérature (Romain Rolland, apôtre de la paix), et que vous êtes présentés tel un « sujet d’avenir » dans une correspondance entre deux autres Nobel de littérature (André Gide et Roger Martin du Gard), avant d’être adoubé, comme le jeune chantre du droit des peuples, par un prix Nobel de la Paix, cette fois, en la personne d’Aristide Briand, ça fait beaucoup de prix, de bruits, mais Nobel, n’est-ce pas l’explosion garantie ? Pas plus inflammable.

Le film de Xavier Giannoli met en scène ce glissement « des rayons vers les ombres » en explorant les zones grises de sa psychologie. Selon vous, comment cette notion de zones grises rend‑elle justice ou, au contraire, simplifie‑t‑elle le portrait complexe qu’on découvre dans votre livre ?

Dans le cas de Jean Luchaire, justice est faite, quant à la simplification, elle est, tout bonnement, interdite de séjour dans ma réflexion sur la complaisance sous l’Occupation française. D’autant que la zone grise est le propre de l’homme, non ? C’est certainement ce qu’il y a de plus excitant dans le travail biographique, ce zonage entre grège et anthracite. Le gris pastel de la marche à la guerre, avant la fuite vertigineuse et fuligineuse vers Sigmaringen. Ça complexifie les situations à l’aune du caractère et des penchants de celui ou celle qui la délimite. L’entre-deux, c’est ça qui stimule une pensée et la fortifie. Un peu maître, un peu esclave, un peu victime, un peu bourreau, on s’attire, on se sépare avant de se rabibocher avec un être ou un sentiment, c’est ça notre ADN. Pas besoin d’avoir lu Kafka, Koestler ou Primo Lévi. Même si, c’est mieux… Je fais un peu long, désolé. Mais juste un petit exemple. Hitler prend le pouvoir le 30 janvier 1933. Moins d’un mois après, le 27 février, il fait mettre le feu au Reichstag dans le but d’incriminer, donc de se débarrasser, des communistes allemands, alors qu’à cette même date, à Paris, du côté de la Mairie du XVIIIème, Jean Luchaire, interlocuteur d’Hitler, est l’invité d’honneur du mariage de sa sœur « Ghita » (confidente de Robert Desnos) avec Théo Fraenkel. Juif, apatride, médecin des pauvres et cofondateur de Dada. Pas plus surréaliste comme scénario. C’est même carrément la zone ! Pourtant, on dit que se marier un lundi, ça porte bonheur, et aux mariés, et à leurs entourages.

Luchaire pensait d’abord œuvrer pour la paix entre la France et l’Allemagne. Comment analysez‑vous cette ambition – légitime en apparence – et son retournement en complicité voire adhésion à la Collaboration ? Et quelles leçons contemporaines peut‑on en tirer ?

Pas de leçon, à tirer ou à donner. Juste, informer, et ce sera déjà une petite victoire. Au départ, Jean Luchaire, c’est un peu plus que du pacifisme, c’est le droit et le rapprochement entre les peuples. Dans sa revue, il publie des intellectuels hindous, propose un éveil aux lettres mexicaines ou japonaises et peut, à loisir, visiter le protectorat marocain en 1926 au bras d’une jeune maîtresse mandchoue. Après, il évolue. Pour garantir la paix internationale, on a besoin d’un bloc européen fort et solidaire, et ce bloc, passe par un pivot franco-allemand des plus béton. Et pour couler ce béton, il faut siéger, écrire, être patronné par des stars de la politique, de la presse et de la diplomatie. A partir de 1925, Jean Luchaire n’est plus un philanthrope droit-de-l’hommiste, il n’est plus un pacifiste de peau, ou de ces pacifistes objecteurs ou activistes qui foutent le feu aux casernes, non, c’est un pacifiste de cabinet et de commissions. Le militant est devenu un pion d’échiquier qui doit, coûte que coûte, garder le cap avec une large audience. Un chroniqueur judiciaire en vue disait de lui : c’est la Troisième République et son système institutionnel éculé qui l’ont grillé. J’ai bien dit « système ». Ses fonds, secrets ou non, son rendant, service ou mondain, son clientélisme et son succédané, la corruption, ou encore, un manque évident de garde-fous exécutifs… tout ça, combiné, jure avec la faiblesse et la légèreté de son caractère.

Dans votre enquête, vous montrez que Luchaire n’a pas seulement côtoyé les milieux littéraires mais aussi constitué un « carnet d’adresses » stratégique. Ce réseau a‑t‑il servi ses illusions de pacifisme ou plutôt contribué à son aveuglement ?

Le point de bascule, c’est juin 1927. Luchaire fonde son mensuel. Notre Temps. C’est son bébé. Il n’est plus porte-voix ou journaliste engagé, il n’est plus une signature qui rassure l’opinion, c’est un patron. Dans ce sommaire inaugural, cosignent le neveu de Bergson et le petit-fils du Capitaine Dreyfus sous le nom d’une romancière oubliée, riche héritière d’une célèbre marque de vermouth. Mais, ce qui lui importe, c’est que ça sorte. Il faut que ça marche. Pour ça, le capitalisme a créé la publicité. Autrefois, on disait la « réclame ». Quand on considère ce mot daté, et sa polysémie, tout est dedans. Réclamer de l’argent, trouver un financement « quoi qu’il en coûte ». On entre en dépendance, on est concupiscent, on pourrait dire : psychologiquement incontinent, comme fragilisé par la faiblesse de sa volonté. C’est la septième Epître aux Romains de Saint-Paul, dans le texte et dans l’idée : « Ce que je veux, je ne le fais pas ; ce que je ne veux pas, je le fais ». 

Le film met fortement l’accent sur la relation entre Jean et sa fille Corinne, qui devient un symbole poignant de loyauté et d’aveuglement filial. Dans votre livre, quelle place occupe cette dynamique familiale dans la compréhension de ses choix politiques ?

Plus que d’une dynamique familiale, je parlerai d’un couple. On les prenait pour un couple à la ville, de par leur jeunesse trépidante et bien portée. Jean a eu Corinne à 19 ans. Cela tombe en résonnance directe avec le livre que je suis en train d’achever. Un essai romancé, à paraître cet automne, sur Rosita Luchaire, dite « Corinne », la star montante du ciné fauchée par l’histoire et sacrifiée sur l’autel d’une relation père-fille très forte mais terriblement toxique. Jean, c’est le Florentin solaire qui fait rire les séniors, et fait s’écarquiller les yeux de n’importe quel enfant par un sourire esquissé ou un simple claquement de doigts. Il ne veut surtout pas déplaire, règle d’or du séducteur. Il dégage beaucoup d’assurance tout en massacrant l’éducation de sa fille aînée. Pas de codes. Pas de règles. Pas de bagages transmis. C’est là où le bât blesse. La vie, ma chérie, c’est que du bonheur, le chic de l’instant présent, la vie est contingente… ce laxisme familial et filial est à la base de leur trop grande tolérance avant le temps des égarements.

A lire aussi, Philippe Bilger: L’Histoire ne fait pas peur à Xavier Giannoli…

Vous avez exploré la question des responsabilités morales dans Les Nouveaux Temps ou Toute la vie, où Luchaire devient propagandiste nazi. Comment répondez‑vous à ceux qui considèrent encore aujourd’hui que la Collaboration est un cas d’école d’erreur tactique plutôt qu’une trahison morale ?

C’est les deux. Ce sont deux éléments-gigogne, et intimement imbriqués. « Miser sur la mauvaise carte », comme dit Patrick Modiano, et ne pas vouloir voir que la martingale juteuse et prometteuse n’a pas fonctionné. Pire, que c’est du toc, un truc de charlatan et de bonimenteur. On met les saletés sous le tapis, le plus important étant de se tenir sur ce beau tapis Boukhara qui en jette. Se tenir bien campé, le port haut, la mise soignée… on ne veut surtout pas entendre les shampouineurs sonner à la porte…

Dans les critiques du film, certains commentateurs saluent l’absence de manichéisme et le refus d’un portrait trop simplifié. Pensez‑vous que cette réflexion nuance vs. caricature est essentielle pour comprendre non seulement Luchaire mais aussi les périodes de crise politique aujourd’hui ?

Xavier Giannoli réfléchit à ce projet depuis 2016 environ, même avant, peut-être. Le contexte est donc loin d’être celui qui nous interroge à l’heure actuelle, avec sa démagogie, son hypocrisie, et sa décérébration ambiante de gens, ou jeunes gens qui ne savent plus parler en écoutant, ni écrire avec l’audace et un sens critique mesuré. Quand il me contacte en 2020 pour parler d’un projet sur les Luchaire, père et fille, c’est ça qui me plaît dans son « précipité » de deux pages, sorte de pitch avec une tagline éloquente. Doser savamment. Pas de raccourcis, pas d’idées fixes. Rendre intelligible et lisible des tranches de vies qui ne le sont pas. Trouver la bonne alchimie entre le souffle du grand cinéma et l’ouverture d’un vrai débat (national) à l’aune d’une masse documentaire colossale. Xavier a beaucoup lu, beaucoup analysé chaque glissement, ses causes et ses conséquences directes comme indirectes. Il a calculé son coup en ébauchant une matrice où chaque détail s’ajoute au service d’une proposition (et non d’une démonstration), où chaque personnage est rigoureusement à sa place. Je me souviens de nos échanges sur le tournage, sur le montage, en off également, et plus particulièrement de cette phrase : « tout ça, c’est plus que de la précision ! » C’est une vaste machinerie scrupuleusement huilée, montée, remontée et programmée pour sonner à n’importe quelle heure. Il a créé un genre nouveau, du moins chez nous en France. Le blockbuster d’auteur ! Une belle enveloppe, des moyens conséquents pour interroger intimement, et même civiquement, un spectateur qui, à plusieurs reprises dans ce film, a envie de s’enfoncer davantage dans son fauteuil. Gêné, emprunté… alors qu’il est, lui aussi, in-no-cent.

Votre livre montre que Luchaire ne condamna jamais les rafles ni la persécution des Juifs, malgré ses regrets personnels. Comment situeriez‑vous cette forme de « regret banalisé » par rapport à notre époque, où la mémoire et la responsabilité sont au cœur du débat public ?

Les Luchaire ne savaient pas pour l’extermination, mais comme le reproche Moguy à Corinne dans le film, ils n’ont pas cherché à savoir, ou à enquêter sur la fin du voyage et du Grand-Dérangement. Lâcheté et veulerie pour l’un. Suivisme pour l’autre. On est à contre-courant de notre temps, régi par les lois du réseau social, où il faut être d’accord, pas d’accord, avoir un avis tranché sur tout. Non, être informé honnêtement, ce serait déjà pas si mal. Ce qu’il y a de plus terrifiant dans ce long-métrage, c’est ce glissement glaçant, avec des convictions qui volent en éclat au gré des stades et des césures. C’est le degré de nocivité de cet éclat qui titille le lecteur (et le spectateur) en son for intérieur. Luchaire l’espoir, Luchaire le promoteur, Luchaire l’élu et le lauréat, Luchaire le pseudo-gouvernant à la faveur d’accommodements de plus en plus puants et dérangeants. Avoir l’ambition de déranger, oui, mais à condition de vouloir se laisser faire. C’est ce reflet que propose mon texte et le film de Xavier Giannoli. Le premier plan, la première prise de ses deux-cents minutes de film, n’est-ce pas le tain d’un miroir fatigué ?… Réfléchissons-y.

Enfin, si vous deviez conseiller quelqu’un qui découvre aujourd’hui cette histoire à l’aune des enjeux politiques contemporains (polarisation, populisme, désinformation), quel message ou quelle mise en garde tireriez‑vous du destin de Jean Luchaire ?

Aucun message. Juste l’humilité d’une vie à hauteur d’homme, en accord avec son tempérament et celui des êtres proches. C’est mon petit côté idéaliste, bien que je sois un grand pessimiste, mais joyeux le pessimiste. Je laisserais donc le mot de la fin à l’un de mes nombreux maîtres, Charles Bukowski, et à son épitaphe au cimetière de Palos Verdes : DON’T TRY !…

640 pages

Jean Luchaire

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L’Histoire ne fait pas peur à Xavier Giannoli…

Notre chroniqueur a déjà vu deux fois Les Rayons et les Ombres. Soit deux fois 3h19, donc. Mais il ne le regrette visiblement pas.


Tant d’autres titres étaient possibles, entre lesquels j’ai hésité. Lumières et Turpitudes ; ou Jean et Corinne Luchaire : gloire et trahisons ; ou encore Xavier Giannoli : un cinéma devenu adulte… J’en ai finalement choisi un qui renvoie à l’audace de Xavier Giannoli d’avoir traité cette séquence de notre Histoire : celle de Jean Luchaire, fusillé à la Libération ; de sa fille Corinne, actrice célèbre puis déchue ; et d’Otto Abetz, ami du couple, devenu au fil du temps un nazi de plus en plus convaincu et soumis. J’ai eu la chance de découvrir, avant sa sortie officielle prévue le 18 mars, ce chef-d’œuvre de 3 h 20, Les Rayons et les Ombres, grâce à l’excellente revue Positif. Depuis, je suis à la fois frappé et inquiet devant l’extraordinaire promotion du film et la multitude d’entretiens accordés par Xavier Giannoli et Jean Dujardin, ensemble ou séparément. Je ne la trouve pas du tout imméritée, mais je redoute que, comme pour Germinal, il y a des années, elle ne devienne à la longue contre-productive, en donnant au public le sentiment qu’ayant entendu parler du film en détail, il l’a en quelque sorte déjà vu et qu’il se dispense dès lors d’aller le recevoir de plein fouet dans une salle de cinéma. Ce serait dommage lorsque, chose rare dans le cinéma français – Lacombe Lucien de Louis Malle s’étant surtout attaché aux ressorts profonds ou au hasard qui peuvent conduire un jeune homme à choisir la Milice plutôt que la Résistance – un grand cinéaste décide de consacrer une œuvre à la réalité tragique et traumatisante de cette période, à travers trois personnages demeurés dans la mémoire de ceux qui, passionnés par l’Histoire, ses rayons et ses ombres, ses héros et ses salauds, ont longtemps regretté que le cinéma français ait laissé de tels sujets d’exception dans la discrétion.

Bonne foi et cynisme

Sur ce point, même de la part de l’intelligent et courageux Xavier Giannoli, j’ai été surpris de percevoir comme une légère réserve dans l’explication du choix de ces destinées, comme s’il fallait presque s’excuser d’avoir enfin su donner au cinéma cette liberté, cette gravité, cette profondeur, cette vérité qui lui manquent souvent. Je ne mets pas en cause la focalisation sur le réquisitoire du procureur général Lindon, qui demanda et obtint la peine de mort de Jean Luchaire, avec une argumentation percutante et très honorable dans une période où l’on fusillait trop volontiers ceux qui avaient emprunté le plus mauvais chemin de l’Histoire. Le film de Giannoli, dont le scénario a été élaboré avec deux partenaires au terme de mille recherches ayant permis une exactitude absolue ou, à tout le moins, une parfaite plausibilité – je songe à Céline éructant publiquement sa haine des Juifs -, est admirable à plus d’un titre. D’abord grâce aux acteurs : je tiens à mettre en pleine lumière Jean Dujardin, qui incarne formidablement Jean Luchaire. Très légitimement, on a porté aux nues la révélation de Nastya Golubeva, mais on en a un peu oublié le premier, ainsi qu’August Diehl, remarquable en Otto Abetz. Sur le fond de ces destins qui se déploient sous le feu tour à tour festif, troublant, atroce, dramatique et presque apocalyptique de l’Histoire – celle d’une France occupée par l’Allemagne nazie, avec la collaboration de Français de bonne foi ou cyniques, et la multitude de profiteurs jouissant de ce que ce temps offrait aux privilégiés tandis que la pénurie accablait la masse – le scénario se révèle exemplaire. Il montre avec précision, pour Jean Luchaire, le passage d’un pacifisme généreux à une naïveté coupable, jusqu’à une trahison faite de faiblesse et d’abandon ; pour sa fille Corinne, l’évolution d’une actrice atypique et brillante, couronnée de gloire et de facilités somptuaires sous le regard adorateur et complaisant d’un père, avant la dérive, la chute et l’oubli ; pour Otto Abetz enfin, la dégradation d’un Allemand d’abord peu convaincu par le nazisme en un militant hitlérien justifiant tout, et devenu férocement antisémite.

Promotion excessive ?

Il y a dans ce film exceptionnel – le grand art sublime la misère et le malheur des êtres – la création d’un climat qui, au fil des scènes, glisse de la normalité ambitieuse vers les excès et les délires d’un monde déjà pressenti proche de sa fin. On y reconnaît une France où se mêlent aux nazis les collaborateurs, les corrompus, les affairistes, les êtres de plaisir… Le sens de la fête devait s’aiguiser parce que le temps était compté, que le désastre approchait et que la mort, parfois obscurément désirée, semblait suspendue au-dessus des têtes. On pouvait tout se permettre puisqu’on avait déjà tout perdu… Je ne voudrais pas encourir moi-même le reproche de participer à une promotion excessive et je me contenterai d’inviter ceux qui me font l’honneur me lire à aller, à partir du 18 mars, s’abreuver aux sources de ce très grand film, où se mêlent aveuglement, tragique et pitié. Au début de ce billet, évoquant le caractère unique de cette œuvre, je l’avais jugée sans équivalent. À la fin de ce post, dans une comparaison très élargie, je ne vois guère que la série Un village français qui puisse se situer au même niveau.

Puisque Xavier Giannoli n’a pas peur de l’Histoire et qu’il a su, avec tant de talent et de probité, explorer cette obscure séquence du dévoiement, des compromissions et parfois de la mort affrontée courageusement, je rêverais qu’il consacrât un jour son immense talent à Robert Brasillach. Il y aurait là, pour un cinéaste de sa trempe, la possibilité de sonder une autre destinée tragique, où se mêlent l’aveuglement politique d’un écrivain égaré et le prix terrible que l’Histoire exige parfois de ceux qui ont choisi le mauvais camp. J’irai revoir ce film unique.

Élire quelques souvenirs

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Photo : P. Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il n’y a pas d’âge pour apprendre. Je suis allé voter dimanche dernier vers midi en compagnie de ma petite-fille âgée de sept ans. Je me suis dit qu’à l’heure où les leçons de morale ont disparu des tableaux noirs des écoles, cette leçon d’instruction civique ne pouvait pas lui faire de mal. Comme la Sauvageonne votait, elle, de son côté dans un autre bureau, c’était aussi pour moi une façon de ne pas y aller seul. Je suis un homme du collectif ; je n’aime pas choisir seul même si, je le reconnais en bon existentialiste, on est toujours seul quand on choisit. (Il en est de même quand on meurt.)

Choisir, non seulement demeure très fatigant, mais c’est aussi mourir un peu. Ce n’est pas ce bon Søren Kierkegaard qui me démentirait. Ma petite-fille donc, m’accompagnait. Elle avait tenu à prendre un petit sac à main dans lequel elle fit semblant de glisser sa carte d’électrice. Trop mignonne ! Comme tu le sais, lectrice, je vis dans le passé car je ne connais pas le présent et me méfie du futur comme de La Peste (Camus, philosophe pour classes terminales, eût murmuré mon regretté copain Jean-Jacques Brochier qui était encore plus existentialiste que moi). Celle balade dans le bureau de vote distilla des souvenirs dans ma grosse tête de Ternois (Tergnier, ma ville chérie, communiste, ferroviaire et ouvrière ; 13 045 habitants). Je devais avoir l’âge de ma petite-fille ; mes parents m’avaient invité à les suivre jusqu’à la mairie où se déroulait une consultation électorale. Les assesseurs, les isoloirs et les urnes se trouvaient au premier étage ; un large escalier y conduisait. Que me prit-il ? Je m’agenouillai et me signai comme je l’eusse fait dans une église devant un prêtre qui eût proposé l’hostie. Entorse à la laïcité ? Point ; je n’étais qu’innocence. J’entends encore le rire de mon père.

Autre souvenir. Douze ans plus tard. J’étudiais alors le journalisme à Tours ; j’étais revenu le temps d’un week-end chez mes parents. C’était un samedi soir ; je buvais des bières pression au café Chez Hubert, rue Pierre-Semard en compagnie de mes copains Fabert, Marc Faroux, dit Le Colonel, Jean Brugnon, Gérard Lopez, dit Dadack et quelques autres. Il y avait dans l’air une odeur de tabac brun qui se mélangeait à celle de l’anis du Casanis. Soudain, Hubert, grand et large d’épaules comme le lutteur qu’il avait été dans sa jeunesse, vint vers moi. « Hé, Philippe ! On cherche des gens pour tenir des bureaux de votes ; ça devrait t’intéresser toi qui fais des études de journalisme… » Surpris, je refusais la proposition. Hubert parut déçu ; je le fus aussi non pas par l’attitude de Hubert mais par mon refus. Je n’étais pas fier de moi.

Dimanche dernier, j’ai également accompagné la Sauvageonne à son bureau de vote. Je me suis souvenu qu’elle m’avait raconté, le matin-même, qu’il y a quelques années, elle était restée quatre heures dans l’isoloir tant elle était indécise. Inquiets, les assesseurs avaient appelé les policiers pour l’en déloger. Je ne suis pas certain qu’elle m’ait dit la vérité. En la rejoignant, le soir, comme le ciel de presque nuit était magnifique, j’ai sorti mon téléphone portable et l’ai pris en photo. Au même moment, sur mon autoradio, Ici Picardie diffusait la chanson « Confidence pour confidence », de Jean Schultheis. Le visage de mon oncle Pierre Stoeklin, qu’on surnommait Peter Stock, déboula dans ma mémoire car il adorait ce morceau. Je n’ai jamais su pourquoi ; je n’ai jamais su non plus pour qui il votait. Peut-être socialiste car il était instituteur au hameau de Marizelle, commune de Bichancourt (979 habitants), dans l’Aisne. Il élevait des lapins, des géants des Flandres avec lesquels il participait à des concours. Il avait gagné plusieurs prix, sortes d’élections mais avec des poils roux et de grandes oreilles. Je ne suis qu’une vieille boîte à souvenirs.

Écoute ta mère !

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Carole Fives © Patrice Normand / JC Lattès

Les livres sur le rapport mère-fille sont légion, mais celui de Carole Fives, Appel manqué, ne ressemble à aucun autre. Mordant et hilarant, il n’épargne personne.


Face à une actualité toujours plus anxiogène, face à une littérature peuplée de féminicides et d’agressions sexuelles en tout genre, un petit livre fait acte de résistance : Appel manqué mériterait d’être remboursé par la Sécurité sociale. On y rit à gorge déployée, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Son héroïne, Charlène, fait partie de ces femmes impossibles à oublier. Nous l’avions découverte en 2017 dans Une femme au téléphone, roman aussi cocasse que réjouissant. Nous la retrouvons dix ans après. Elle n’a pas changé. Toujours aussi coriace, exubérante, névrosée. Le dispositif romanesque, qui a fait ses preuves, n’a pas changé non plus. Une femme au téléphone parle à sa fille. Le lecteur qui n’a jamais les répliques de la fille est contraint de les imaginer, ce qui ajoute indéniablement au plaisir de lecture. En exergue du livre, une citation de la mère : « Vise large, vise la mère, je t’assure, on n’en a jamais fini avec la mère. » Appel manqué en est la preuve. Charlène a désormais 73 ans, une chienne qui se paralyse de l’arrière-train et des problèmes pour boucler ses fins de mois. Heureusement il y a ses enfants qu’elle taxe allégrement. Sa fille en priorité, Carole, écrivain. Toute ressemblance avec des personnages existants étant parfaitement assumée. Carole donc, dont la mère déplore qu’elle n’ait pas le succès de « l’écrivaine au grand chapeau » et qui ne peut s’empêcher de lui glisser quelques conseils avisés : « Encore un roman sur l’art ? Tu es sûre ? Mais ça va ennuyer tout le monde, voyons… Pourquoi tu n’écris pas plutôt un livre sur moi, c’est plus intéressant, tout le monde a une mère, alors que l’art… les gens s’en foutent non ? » Fumeuse invétérée en dépit d’un cancer en rémission, portée sur la boisson, Charlène n’a rien d’une héroïne politiquement correcte et se demande parfois comment elle a pu engendrer une fille aussi différente d’elle. « Maintenant vous faites des chichis, vous avez peur du cancer, vous allaitez ! Votre génération c’est vraiment le Moyen Âge. » On ne serait pas loin de le penser et de regretter l’ancien monde. Un monde où les parents n’étaient pas sans cesse sur le dos de leurs enfants, où on ne les emmenait pas chez le psy pour un oui pour un non, où on ne les félicitait pas à tout bout de champ. Radiographie d’une époque, Appel manqué met en lumière sur un mode drolatique les avancées du féminisme – « Vous avez eu la pilule, l’IVG, on vous a tout apporté sur un plateau doré et vous venez encore vous plaindre ! » – mais aussi les ridicules de nos comportements. Notamment pendant la période du Covid. « Le Macron, il va encore parler ce soir pour dire qu’on est en guerre, on voit bien qu’il a pas connu la guerre celui-là. » Les répliques fusent plus drôles les unes que les autres. Mère toxique, grand-mère indigne, Charlène a le sens de la formule : « Mes petits-enfants je les adore mais je les préfère en fond d’écran. » Un monologue irrésistible qui donne la parole à une femme redoutable, hilarante, finalement attachante, et qui ferait merveille porté à la scène.

Appel manqué, Carole Fives, « L’Arbalète », Gallimard, 2026. 128 pages

Appel manqué

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Valentin fait de la résistance

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DR.

La fête des amoureux fait toujours recette


Comme tous les ans, j’ai donné la pièce au facteur pour le calendrier des postes. Un almanach qui devient un objet de curiosité, de collection, à chaque jour est associée la fête d’un saint, et même si on ne sait plus auquel se vouer, à l’énumération de tous ces prénoms, on se sent en famille, comme issus d’un même berceau. En revanche sur les ondes de l’info télévisée ou connectée, l’agenda est surchargé de dates rattachées à de grandes causes, un catalogue où se succèdent des « Journée internationale de… ».

Si certaines de ces Journées relèvent de l’humour d’agences de pub, comme la Journée sans pantalon ou de la bataille d’oreillers, la plupart sont officialisées par l’ONU, qui estime essentiel « d’informer le public sur des thèmes liés à des enjeux majeurs ». Avec un thème qui devient ritournelle. Ainsi en ce mois de mars, le 8, c’est la Journée internationale des femmes, puis le 10 mars, la Journée des femmes juges ; suivent celles des femmes dans la diplomatie le 24 juin, des femmes et des filles d’ascendance africaine le 25 juillet, des femmes et des filles autochtones le 5 septembre, des femmes rurales le 15 octobre , et le 25 novembre la Journée mondiale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, sans oublier en début d’année le 11 février la Journée des femmes et des filles de science, en attendant une prochaine Journée des femmes victimes d’Epstein.

Au calendrier, face aux idées fixes de l’ONU, qui impose ses thèmes comme l’OMS une liste de vaccins, il y a un saint qui fait de la résistance, qui fait toujours recette, Valentin. Connu pour avoir rendu dans la Rome antique la vue à une jeune fille mal voyante, il ferme les yeux quand c’est l’amour qui rend aveugle. Et tous les 14 février, saint Valentin offre l’occasion aux hommes d’ouvrir leur cœur et leur portefeuille pour offrir des roses à leur dulcinée. C’est peut-être un peu fleur bleue, voir faux-cul pour certains, mais au moins ça épouse nos us et coutumes.

Dix ans après les attentats, Bruxelles ne s’est jamais relevée

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© CHINE NOUVELLE/SIPA

22 mars 2016 : la date résonne encore douloureusement. 


En dehors des drames et des infortunes privées, ce fut probablement le jour le plus sombre de nos vies de Bruxellois. Nombre d’entre nous étions d’ailleurs encore dans une rame de métro lorsque nous apprîmes que d’autres, dans la station où nous étions passés quelques minutes plus tôt, eurent moins de chance. Les attentats de Bruxelles ont eu lieu il y a juste une décennie.

Et parmi ceux qui clamèrent « plus jamais ça », très peu ont agi pour empêcher que ce que recouvre le « plus jamais ça » ne se reproduisît.

La ville paralysée

A l’époque, les plus informés savaient que cela arriverait. Les quelques-uns, se comptant sur les doigts d’une main, qui avaient écrit qu’on ignorait juste quand et où les terroristes frapperaient Bruxelles durent subir la reductio ad hitlerum des traditionnels bien-pensants. Nous aurions évidemment préféré avoir tort. La première déflagration eut donc lieu à Zaventem, à l’aéroport de Bruxelles-National, dans le Brabant flamand, où seize innocents perdirent la vie dans le grand hall qui accueille d’ordinaire hommes d’affaires, fonctionnaires ou, plus simplement, touristes. À la tragédie suivit une autre, dans la station de métro Maelbeek, au cœur du quartier européen où seize navetteurs périrent. Tout n’était plus que chaos, désolation et hurlement des sirènes.

Ce jour-là, ce fut mission sauve-qui-peut. Nous tentions de rassurer nos proches et de prendre de leurs nouvelles, de trouver des solutions pour rentrer chez nous dans une ville paralysée et pétrifiée, de comprendre ce que nous craignions d’avoir trop bien compris et de trouver les mots. Les premiers que je publiai furent accompagnés d’un dessin de Quick et Flupke, héros bruxellois de bande dessinée: « Il fut une époque où les petits chenapans de Bruxelles n’étaient pas bien méchants et nous faisait rire. Les temps ont changé. »

Pas d’amalgame

Déjà, les plus naïfs avaient déposé des bougies et des pancartes « pas d’amalgame » sur le pas de la Bourse, traditionnel lieu de rassemblement et de commémoration. Tandis que, le 11 septembre 2001, je compris que le monde ne serait plus pareil et que nous entrions dans un monde où les civilisations s’entrechoqueraient ; avec Charlie Hebdo et le Bataclan, que la liberté d’expression et nos modes de vie étaient attaqués ; cette fois-ci, ce fut ma ville qui était prise pour cible, celle de mes aïeux, là-même où, il y a quelques siècles, ne poussaient que de turbulents iris dans les paisibles marécages. Instantanément, je me fis la promesse de ne jamais reculer ni avoir de faiblesse au moment de combattre l’ennemi islamiste qui nous avait désigné et ceux qui avaient permis son éclosion.

A lire aussi, Alain Destexhe: Terrorisme: le 22 mars 2016 belge, miroir du 13 novembre français

Beaucoup ont continué à fermer les yeux par idéologie, par lâcheté et par électoralisme. Les politiques ne prirent pas la question de l’islamisme à bras-le-corps et continuèrent à vanter l’ouverture des frontières sans se plonger dans les quartiers où la réalité contredisait leur naïve fiction. Les éditorialistes s’échinèrent à noircir toujours plus de papier sur le « multiculturalisme heureux ». Et dix ans plus tard, la tache d’huile s’est étendue: Bruxelles est une terre quasiment perdue, balafrée de tags à la gloire de la Palestine, offerte à ceux qui veulent la destruction de notre identité, encore plus largement islamisée. A l’aéroport de Zaventem, un iftar a été récemment organisé; à la STIB, société de transports qui gère les métros bruxellois, les radicaux ont, de source bien informée, pignon sur rue. Et beaucoup s’auto-censurent quand il s’agit d’aborder la question de l’islamisation de la société. Aussi triste et révoltant que cela puisse paraître: les terroristes ont gagné la partie.  

Blues bruxellois

Il m’arrive de regarder des photos de la capitale belge quand celle-ci était heureuse, en 1958 au moment de l’exposition universelle, ou dans les années 70-80, quand des hommes et des femmes, pour la plupart plus de ce monde, portaient beau dans les rues et sur les boulevards, quand les restaurants n’étaient pas encore des snacks halal, quand la ville simplement brusselait comme dans une chanson de Jacques Brel. 

Et si la nostalgie ne fait pas une politique, je voudrais terminer par une note d’espoir, peut-être vain. Bruxelles fut détruite en 1695, sous les assauts répétés de Villeroy, agissant au nom du roi de France qui ne pouvait supporter d’être inquiété sur son aile nord. Elle fut reconstruite en un temps record. Sur l’une des façades d’un des bâtiments en vue de Bruxelles, une citation rappelle la palingénésie de la capitale : « Le phénix renaît de ses cendres ». C’est avec cet espoir chevillé au cœur que nous devons combattre. Sauver le monde ou, plus modestement notre civilisation, commence au seuil de sa porte.

Quand les corps chantent

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© Bart Grietens

Sur des poèmes musicaux de la célèbre compositrice finlandaise Kaija Saariaho, son compatriote, le chorégraphe Tero Saarinen, a créé un spectacle onirique où le regard s’égare dans un univers parfaitement irréel.


C’était un projet musical et chorégraphique qu’ils mirent deux bonnes années à mettre sur pied. Mais la compositrice Kaija Saariaho mourut prématurément à Paris en 2023 et de cette entreprise commune le chorégraphe Tero Saarinen a fait un hommage posthume à la plus célèbre des créatrices finlandaises.

Quatre compositions (Study for Life (Etude pour la vie), Petals (Pétales), Lichtbogen (Arc de lumière), Attente et Parfum de l’instant), dont la première donne son titre au spectacle, ont engendré une mise en scène où danseurs et musiciens se confondent miraculeusement. Gommant entre eux toute distance, le chorégraphe et metteur en scène fait de tous un groupe unique, merveilleusement homogène où les instrumentistes dansent et où chantent les corps des danseurs.

Helsinki, 1991

Kaija Saariaho et Tero Saarinen se sont connus en 1991 à Helsinki alors que Carolyn Carlson, sur une partition de celle-là, créait Maa pour le Ballet de l’Opéra national de Finlande (80 sujets), pièce où dansait Saarinen. C’était la première fois que cette compagnie de ballet classique était lancée dans une chorégraphie contemporaine, mais la deuxième fois que Carlson revenait dans la patrie de ses parents où, en 1976, elle avait déjà travaillé à Haiku pour le Ballet national de Finlande, l’autre formation importante de ce pays. Elle y avait alors créé la première des chorégraphies modernes jamais produite dans l’ancienne possession suédoise.

Pour Saarinen, tout jeune encore, ce furent les prémisses d’une nouvelle vie. Danseur exceptionnel de formation classique, mais de tempérament félin, presque sauvage, c’est déjà en tant qu’interprète d’une composition moderne de l’un de ses compatriotes, Jorma Uotinen, qu’il avait été couronné par le Concours international de Danse de Paris en 1986. Il dansera encore à ses débuts un solo créé par l’Américain Murray Louis, autre auteur de la nébuleuse Nikolaïs. 

N’en pouvant plus dès lors de faire le joli cœur dans les productions académiques de la compagnie établie à l’Opéra d’Helsinki, Saarinen va explorer d’autres horizons. Avec Carolyn Carlson évidemment dont il sera un interprète de prédilection. Mais aussi en partant pour le Népal dont il approche les danses traditionnelles, puis pour le Japon où il travaille le kabuki et le butô et s’initie à l’art de l’onnagata. 

Un authentique chorégraphe

Au contraire de tant de chorégraphes auto-proclamés ne pratiquant que ce médiocre théâtre gestuel qui inonde les scènes françaises d’aujourd’hui, Tero Saarinen, lui, déploie une authentique écriture chorégraphique. Très flexible, modulée d’un ouvrage à l’autre, elle donne lieu à d’incontestables réussites qui font de lui un auteur rare dans le paysage d’aujourd’hui. Ou tout simplement un vrai, un authentique chorégraphe. Depuis sa fondation et ses premières représentations en février 1996, il y a donc tout juste 30 ans, sa compagnie a parcouru une quarantaine de pays sur tous les continents. On ne l’a vue, hélas ! que fort peu en France qui se dit (f)Ranska en finnois. Deux fois au Festival de Danse de Cannes; une autre fois dans la grande salle du Théâtre de Chaillot ; sur quelques scènes de la décentralisation aussi… Représenté de façon toute confidentielle dans un petit théâtre de la Cartoucherie de Vincennes, sur invitation de Carolyn Carlson durant son festival June Events, le prodigieux solo, Hunt, composé et exécuté par Tero Saarinen sur la partition du Sacre du printemps, avait de quoi enthousiasmer les foules. Sectarisme ? Aveuglement ? Fâcheuse incapacité de savoir distinguer des œuvres remarquables ? Ce morceau de bravoure qui a été admiré dans plus de trente pays, n’a jamais été repris par les programmateurs parisiens. Ni durant le Festival d’Automne, ni au Théâtre de la Ville, ni à celui des Abbesses, ni à la Salle Gémier… Il aura fallu que le Ballet de Lorraine l’insère dans sa saison au Théâtre du Châtelet avec une autre chorégraphie de Saarinen sur une partition de Stravinsky.

C’est au sein du Ballet du Rhin, à Strasbourg et Mulhouse, en juin prochain, qu’en France Hunt sera enfin ressuscité avec un soliste de cette compagnie.

Quatre poèmes musicaux

Dans Study for Life, le chorégraphe s’efface en partie derrière le metteur en scène. On peut le regretter tant l’écriture de Saarinen peut être enthousiasmante.  Mais plus qu’à celui de la danse, il s’est mis délibérément au service de la musique et il la sert avec beaucoup d’intelligence, de conviction et de sensibilité.

Ce sont donc quatre pièces de Saariaho, quatre poèmes musicaux chantés par la soprano portugaise Raquel Camarinha et exécutés par un orchestre de chambre venu des Pays-Bas, Het Muziek (La Musique), qui constituent la charpente de Study for Life.   

Sur une vaste étendue noire et réfléchissante (décor d’Erika Turunen) qui ressemble aux eaux mortes d’un étang scintillant obscurément, Saarinen expose danseurs et musiciens dans des ensembles torturés où l’œil ne fait plus la différence entre les uns et les autres tant leur fusion peut être parfaite. Ce qui en soi est une prouesse quand on sait combien nombre de musiciens, surtout à côté des danseurs, apparaissent sur scène comme des albatros sur le pont d’un navire. Au tout début de l’ouvrage, le chorégraphe les mêle dans des compositions spectaculaires, héroïques et baroques, où ils construisent des tableaux vivants avec un rare bonheur sous des pluies de lumières (Fabiana Piccioli, Sander Loonen) tombant en pluie des cintres. Et le plus étrange dans cet univers si moderne, cerné des quatre côtés par les gradins où siège le public, plongé dans des compositions musicales qui sont furieusement de notre temps, c’est que les danseurs en viennent à ressembler, dans leurs attitudes figées, à des figures mythologiques, à des statues de marbre blanc, telles qu’on les voit à Rome surgissant des fontaines du Bernin ou à Versailles au sein des bosquets voulus par Le Nôtre. Des figures qui se réfléchissent théâtralement sur le sol noir comme elles se reflèteraient dans les eaux d’un ténébreux bassin.

(C) Mikko Suutarinen

D’innombrables échos

Dressés en groupes compacts ou étirés sur une diagonale tourmentée, musiciens et danseurs forment des tableaux dramatiques qui s’altèrent, se tordent, se délient au fil des notes. Cependant que la voix de la soprano, multipliée, éparpillée dans un espace sonore qui semble sans fin, se répercute dans l’espace en innombrables échos qui la rendent irréelle.

Plus tard, portés sur d’invisibles praticables que manœuvrent les danseurs, pianiste, harpiste, contrebassiste, violoncelliste, percussionniste… glissent, flottent sur cette étendue brillante comme dans le mirage d’une fête nocturne.

A la fin de l’ouvrage, la soprano est imperceptiblement engloutie sous un vaste cône de gaze qui fait écho à celui de glace qui fond lentement à l’entrée de la salle de spectacle. Un cône de glace dans lequel des capteurs de son (installation de Tuomas Norvio) ont permis d’entendre le murmure de l’eau qui s’égoutte de façon subreptice. Et avec la voix de la cantatrice qui s’éteint, s’envole la chimère d’un spectacle englouti par l’obscurité.

Une manufacture de câbles

D’une ancienne manufacture de câbles destinés aux navires mouillant dans le port d’Helsinki, le militantisme et l’énergie de plusieurs acteurs culturels finlandais ont réussi à faire de ce bâtiment industriel une Maison de la Danse qui répond à la Maison de la Musique, autrement plus luxueuse, située sur l’avenue Mannerheim. Comme un peu partout, la Danse demeure un parent pauvre, mais dans ces bâtiments aussi vastes qu’ils sont austères, elle a pleinement droit de cité. La Compagnie Tero Saarinen, la seule en Finlande à bénéficier d’une audience internationale, y donne désormais ses spectacles qu’elle présentait naguère dans un théâtre russe édifié au XIXe siècle et portant toujours le nom du tsar Alexandre II, grand-duc de Finlande. Le seul des Romanov ayant laissé de bons souvenirs aux peuples finnois. Elle y a aussi son siège et bénéficie ainsi d’un magnifique studio et de beaux bureaux et espaces communs qui semblent traduire l’engagement et la passion que l’ensemble des 17 salariés de la troupe, six danseurs permanents, deux répétiteurs, deux techniciens et sept personnes chargées de l’administration, des relations extérieures et du développement de la compagnie, parmi lesquelles Tero Saarinen, directeur artistique, et Iiris Autio, directrice générale. En 2024, l’Etat subventionnait la compagnie à hauteur de 630 000 euros, la Ville d’Helsinki avec 265 000 euros à quoi s’ajoutaient 390 000 euros spécifiquement destinés aux projets artistiques. Les recettes de la troupe s’élevaient quant à elles à un peu plus de 400 000 euros.

Photo : David Jakob

Créée en juin 2025 aux Pays-Bas lors du Festival de Hollande, reprise dans la foulée en Autriche au cours du Festival de Bregenz, Study for Life a vu en ce mois de mars sa naissance à Helsinki durant six représentations, devant un public où les générations se mélangent en toute harmonie. On imagine qu’à Paris elle trouverait parfaitement sa place dans un lieu comme la Cité de la Musique où célébrer à la fois Kaija Saariaho et Tero Saarinen permettrait au public français d’assouvir sa curiosité pour les artistes du Nord comme cela a été récemment le cas avec succès au Petit Palais avec le peintre finlandais Pekka Halonen.


Le Ballet national du Rhin ressuscite Hunt de Tero Saarinen écrit sur la partition du Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky dans le cadre d’un programme Ballets Russes au Théâtre de la Filature de Mulhouse les 10 et 11 juin 2026, puis à l’Opéra de Strasbourg du 25 au 27 juin.

La Compagnie Tero Saarinen se produira au Teatro della Tosse, à Gênes, le 23 avril 2026. Au Festival de danse de Kuopio (Finlande) les 12 et 13 juin.

A la Maison de la Danse d’Helsinki pour célébrer ses trente ans d’existence avec trois créations (Carolyn Carlson, Tero Saarinen, Sonya Lindfors), du 22 au 26 septembre.

Une affaire de famille

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Le philosophe français Pascal Bruckner © JF Paga

Il faudrait toujours se méfier des écrivains. Ils tourmentent les morts en révélant leur passé. Pascal Bruckner est un récidiviste.


Pascal Bruckner avait consacré un livre à son père, il y a une dizaine d’années, intitulé Un bon fils. Il révélait que son géniteur était un homme violent, atrabilaire et antisémite, défendant Hitler et la doctrine raciste. L’homme était tellement détestable qu’on avait admis le portrait à charge qu’il offrait aux lecteurs. Avec De mère inconnue, son nouvel ouvrage, il continue d’évoquer son père mais cible surtout sa mère, Monique, qu’il appelle M.

Pense à toi

L’ouvrage devait être « une collection de souvenirs » pour ranimer la femme qui mit au monde un fils unique: Pascal. On découvre, en effet, une mère épileptique, meurtrie, rêvant d’émancipation grâce à la lecture de romans, notamment ceux de Simone de Beauvoir, sans jamais passer à l’acte, restant soumise à un mari misogyne et profondément mauvais. Ce devait être un hommage rendu à une « Mère imaginaire », habitant l’esprit d’un homme marqué par la substance féminine si bien décrite par François Mauriac dans Genitrix. Rien de désagréable dans la démarche de Pascal Bruckner. Comme il l’écrit au début de son ouvrage : « La littérature est un long message adressé à nos défunts. » Faire revivre la mère morte, magnifiée, est une louable entreprise. La démarche devient même christique. Bruckner : « Si j’écris ton histoire, tu descendras de moi ; tu deviendras ma fille après avoir été ma mère. » Cette femme battue par son mari nazi aurait dû nous paraître sympathique, d’autant plus que les derniers jours de sa vie sont racontés avec beaucoup d’émotion par son fils devenu écrivain. Elle l’a certes un peu étouffé, comme la plupart des mères ayant un fils unique, mais elle a su lui donner un conseil de la plus haute importance. Elle lui disait toujours : « Pense à toi. » L’écrivain s’empresse d’ajouter: « Je l’ai tellement fait, que je l’ai oubliée. » À travers l’évocation de sa mère, l’écrivain réalise un autoportrait avec, en arrière-plan, une tentative de réparation dont le point de départ est cet aveu poignant : « Les fils ratent leur mère. Et plus encore les fils uniques. »

A lire aussi: De « Lacombe Lucien » aux « Rayons et les Ombres »: comment filmer la compromission

Réparation, mais également volonté de briser « le pacte de faiblesse » imposé par sa mère, amoureuse au fond de sa servitude. Elle rêvait pour lui d’une existence sans ambition, cassant ses élans d’émancipation, de départ vers l’inconnu, surtout quand une femme en était le moteur. Il fallait que le fils restât auprès d’elle, jusqu’au bout du chemin, pieds et poings liés, esclave de la substance maternelle. Le fils unique a fini par désobéir. Il a largué les amarres. Il a exercé mille métiers, a rencontré des personnalités exceptionnelles, comme Vladimir Jankélévitch – portrait émouvant de celui qui fut son professeur de philosophie en maîtrise à la Sorbonne. Sa mère aussi, elle appréciait le penseur. Il n’avait qu’un seul défaut à ses yeux : il était juif. Bruckner rappelle au passage que Jankélévitch fustigea les « intellectuels planqués » pendant l’Occupation, qui publièrent leurs livres chez Gallimard. Il visait Camus, Sartre et Beauvoir qui avaient, selon lui, « usurpé un statut de résistant, sans jamais prendre une arme ou le moindre risque. »

Secret de famille

Revenons à la mère. Le livre se transforme en enquête, et patatras, le dernier chapitre est un réquisitoire. La honte recouvre alors le portrait. M. est partie travailler volontairement à Berlin, chez Siemens, en juin 1942. C’est là qu’elle a rencontré son futur mari, lui aussi engagé volontaire dans la firme allemande. Bruckner rappelle ce point important: « Des usines furent installées à Ravensbrück, Auschwitz, Dachau et utilisèrent des déportés, 80 000 environ, qui travaillaient gratuitement. » Peut-être sa soumission trouve-t-elle son origine dans « cette souillure ». M. n’en a jamais parlé à son fils. L’écrivain a fini par le savoir. Il le révèle dans De mère inconnue. Fallait-il le faire ? Bruckner : « Tout enfant devrait pouvoir réparer les fourvoiements de ses parents : même vieilli, il devrait agir en juge de paix apte à recoudre les déchirures familiales. » Le conditionnel est hélas de mise.

Le fils, après treize mois d’écriture, a fait un cauchemar. M. lui a murmuré que son portrait était trop noir. Il croit l’entendre lui dire : « Ne cède pas à l’arrogance du survivant. »

Méfions-nous, oui, des écrivains.

Pascal Bruckner, De mère inconnue, Grasset. 272 pages

De mère inconnue

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Terrorisme: le 22 mars 2016 belge, miroir du 13 novembre français

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Image de vidéosurveillance des trois personnes responsables des attentats à l'aéroport de Zaventem. Les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles sont trois attentats-suicide à la bombe : deux à l'aéroport de Bruxelles à Zaventem et le troisième à Bruxelles, dans une rame du métro à la station Maelbeek, dans le quartier européen. Le bilan définitif fait état de 38 morts et 340 blessés. DR.

Dix ans après l’attentat le plus meurtrier du royaume, la Belgique reste une plaque tournante de l’islamisme européen, observe Alain Destexhe dans sa chronique hebdomadaire.


Le 22 mars 2016 fut le 13 novembre 2015 des Belges. Ce jour-là, l’État islamique frappait au cœur de l’Europe: 32 morts et plus de 300 blessés dans des attentats suicides à l’aéroport de Zaventem et à la station de métro Maelbeek, à deux pas des institutions européennes.

Des auteurs Belgo-Marocains

Les auteurs de ce carnage étaient des Belgo‑Marocains de seconde génération: Ibrahim El Bakraoui, Khalid El Bakraoui et Najim Laachraoui. Ils avaient grandi dans les quartiers nord de Bruxelles – Molenbeek, Schaerbeek, Anderlecht – ces zones où l’État belge avait laissé prospérer l’islamisme pendant deux décennies, au nom du multiculturalisme et du « vivre ensemble ». Ceux qui osaient dénoncer l’échec de ce modèle étaient taxés de xénophobie ou de racisme, marginalisés dans les médias et au sein des partis politiques.

Des retours de Syrie grâce à Angela Merkel

Radicalisés, certains de ces jeunes avaient rejoint l’État islamique en Syrie et en Irak. Ils étaient revenus en Europe dans le flot du chaos migratoire de 2015, protégés par le nombre et hors des radars policiers. Ce réseau avait déjà commis les attentats de Paris en novembre 2015. La chancelière allemande, en ouvrant unilatéralement les portes de l’Europe, porte une responsabilité écrasante dans ces tragédies. Mais elle n’était pas seule: intellectuels et responsables politiques de tous bords avaient nié ou minimisé la possibilité que des terroristes se mêlent aux migrants. En France, seule Marine Le Pen avait osé alerter – et fut immédiatement diabolisée par le système médiatique.

Le scandale (oublié) d’Oussama Atar

L’un des cerveaux des attentats s’appelait Oussama Atar, un Belgo‑Marocain lui aussi. Parti en Irak soi‑disant pour faire de l’humanitaire, il avait été arrêté par les forces américaines et condamné à dix ans de prison. En Belgique, un comité de soutien – incluant des parlementaires socialistes, écologistes et sociaux-chrétiens, ainsi qu’Amnesty International – s’était mobilisé pour obtenir sa libération.

A lire aussi, Jean Messiha: Merah, quatorze ans après: l’impuissance érigée en politique

Le ministère belge des Affaires étrangères avait joué un rôle déterminant dans ces démarches, avec des engagements de suivi par les services belges après sa libération. Mais, à son retour en Belgique en septembre 2012, Atar obtint  — on se sait trop comment — un passeport, partit en Tunisie, puis rejoignit l’État islamique où il fut une des têtes pensantes des attentats de Paris et de Bruxelles.

Plusieurs partis, de la majorité comme de l’opposition, étant impliqués dans ce dossier, il n’a jamais été question d’une enquête parlementaire trop poussée. Pourtant, il s’agit de l’un des plus grands scandales politiques belges des dernières décennies.

L’islamisme est infiltré au sein de l’État belge

Dans le comité de soutien figurait Jamal Ikazban, député bruxellois PS à l’époque, qui avait publiquement traité le spécialiste du terrorisme Claude Moniquet d’« ordure sioniste » et fait le signe de ralliement des Frères musulmans. Soupçonné d’appartenir à ces réseaux, Ikazban a pourtant été promu récemment, en février 2026, président du groupe socialiste au Parlement bruxellois. Il succède à Ahmed Laaouej, autre figure forte du PS bruxellois, devenu le numéro 2 du gouvernement bruxellois. L’homme politique a mené les dernières campagnes électorales autour de thèmes destinés à l’électorat musulman: port du voile, abattage rituel et Gaza, un sujet omniprésent.

Dix ans après, la Belgique commémore en grande pompe les attentats du 22 mars, accompagnée des habituelles belles paroles de circonstance. Certes, des attaques de grande ampleur comme celles de 2015‑2016 semblent moins probables.

Cependant, en 2023, deux supporters suédois ont été assassinés en pleine rue à Bruxelles par un terroriste se revendiquant de l’État islamique. Et le 9 mars de cette année, une bombe a explosé devant la synagogue de Liège.

L’entrisme politique dans un Etat faible

L’islamisme s’est adapté, prenant la forme pernicieuse et « pacifique » de l’entrisme des Frères musulmans dans le but de subvertir les institutions belges et européennes. Ils ont infiltré les partis de gauche, des ONG belges et européennes et l’Université libre de Bruxelles (ULB), devenue un foyer de palestinisme et d’antisémitisme.

L’État belge, morcelé, sans véritable hiérarchie entre les niveaux de pouvoir (communes, régions, communautés linguistiques, pouvoir fédéral) est mal armé pour répondre à cette menace insidieuse. La Belgique reste la plaque tournante de l’islamisme européen. Les Frères musulmans y ont identifié un maillon faible. Bruxelles pourrait bientôt compter une majorité de musulmans, tout en abritant les institutions européennes qui fixent de plus en plus les règles en matière de liberté d’expression, un point central pour la mouvance frériste qui tente de criminaliser la critique de l’islam.

Commémorer sans agir contre un islamisme qui a changé de visage, c’est trahir la mémoire des victimes. C’est, en réalité, n’avoir rien compris au danger.

Si « Le Monde » n’existait plus, ce ne serait pas la fin du monde

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DR

Le grand quotidien de gauche français s’est encore surpassé le mois dernier. Pour le président d’Avocats sans frontières, l’ancien journal de référence ne mérite plus aucune déférence.


Demain la fin du Monde ? Le 15 février, au lendemain de la mort de Quentin Deranque à Lyon, un article du quotidien affirmait que Némésis, le collectif féministe dont le jeune homme était un sympathisant, était une organisation « d’ultradroite » et que son insistance à voir dans l’immigration une cause majeure des violences faites aux femmes reposait sur un mythe.

Comme si aucun OQTF ne violait de femme de France. Comme si Cologne était une légende aqueuse. Comme si des jeunes filles blanches de la classe ouvrière d’Angleterre n’avaient jamais été violées en masse par des gangs pakistanais.

Je mets au défi les mondologues cultivés et les mondophiles distingués de me trouver un article, un seul, qui critique la Jeune Garde. Un seul qui critique les positions racistes de la député Insoumise Obono, laquelle trouve qu’il y a trop de Blancs à la Fête de L’Huma. Un seul qui fustige son collègue du même parti Bilongo quand il considère les Africains plus intelligents et se félicite qu’ils fassent davantage d’enfants tout en évoquant la « pauvreté intellectuelle » des habitants du nord de la France.

En réalité, le seul aspect qui gêne Le Monde dans la mort de Quentin, c’est qu’elle puisse éclabousser le Parti antisémite ou faire un peu de bien en retour au RN.

A lire aussi, Didier Desrimais: Au nom de l’antifascisme…

Je n’aurai pas assez de cet exemplaire de Causeur en entier pour montrer les efforts remarquables du quotidien autrefois vespéral pour venir en aide au Hamas, dont pendant deux ans il a diffusé chaque jour les bilans victimaires de sa « Défense civile » sans le dire. Benjamin Barthe, responsable Moyen-Orient de l’organe, a brossé un portrait très flatteur de Rima Hassan, et son épouse Muzna Shihabi de Free Palestine a recommandé l’âme du chef du Hamas à Allah, lorsque celui-ci a été ravi à sa douce affection.

Je considère que les murs de la citadelle ont commencé à s’effondrer lorsque Eugénie Bastié du Figaro a révélé l’existence d’un « Mur de Gaza » révéré et orné de marques de soutien au beau milieu de la salle de rédaction1. Ce n’était pas seulement ce qu’Eugénie révélait, c’était aussi, c’était surtout que Bastié puisse s’autoriser à l’écrire qui montrait que l’ancien journal de référence ne méritait plus aucune déférence.

C’est aussi qu’il ne fait plus peur. Il y a vingt ans, une ligne contre moi m’aurait empêché de dormir. Il y a dix ans, cent lignes contre moi m’auraient légèrement gâché l’appétit. Il y a dix jours, lorsque la responsable média, dans le cadre du 102e article venimeux consacré à CNews, m’a estimé « proche de l’extrême droite », je n’ai pu réprimer un sourire…

Le 17 février, Gilles Paris a publié une longue et élogieuse nécrologie du sénateur afro-américain Jesse Jackson. Son titre dit tout : « Mort d’une icône de l’antiracisme ». Paris, homme du Monde, a oublié un rien, un point de détail, une paille: la vie politique de « l’icône » de sa dévotion a été émaillée de multiples déclarations antisémites pour lesquelles il a été obligé chaque fois de faire amende peu honorable.

Échantillons: nommer New York « Hymie town », soit en français « Youpinville » ; se féliciter de l’élection de Barack Obama pour « mettre fin à la domination des sionistes » ; ou encore faire alliance avec l’islamiste afro-américain Louis Farrakhan, grand admirateur d’Adolf Hitler. Selon que vous serez noir ou blanc, les jugements du Monde vous rendront blanc ou noir.

Si Le Monde n’existait plus, ce ne serait pas la fin du monde.


Vol au-dessus d'un nid de cocus

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  1. https://www.causeur.fr/jai-vu-la-fin-du-monde-goldnadel-298679 ↩︎

Dans l’ombre de Luchaire, Cédric Meletta raconte

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Jean Dujardin est Jean Luchaire dans "Les Rayons et les Ombres" (2026) de Xavier Giannoli © WAITING FOR CINEMA – CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 3 CINÉMA

Avec Les Rayons et les Ombres, réalisé par Xavier Giannoli et porté par Jean Dujardin, le cinéma français s’intéresse au destin paradoxal de Jean Luchaire, journaliste devenu l’un des piliers de la Collaboration française.


Pour comprendre ce parcours complexe, nous avons interrogé Cédric Meletta, historien et journaliste, auteur de Jean Luchaire, L’enfant perdu des années sombres (Perrin, 2013, réédition Pocket, 2026), une enquête minutieuse qui décortique les choix, les ambitions et les ambiguïtés morales de cette figure trouble de l’Occupation. Meletta, qui a également collaboré au scénario du film, éclaire les zones d’ombre de Luchaire, entre utopie pacifiste et trahison, et montre comment son histoire résonne encore dans notre époque obsédée par responsabilité et engagement.


Causeur. Dans votre livre, vous décrivez Jean Luchaire comme une figure à la fois charismatique et dangereusement ambitieuse. Qu’est‑ce qui vous a fasciné dans cette personnalité improbable, au point de consacrer une enquête entière à sa trajectoire ?

Cédric Meletta. Ce jeu d’émotions qui passent pour opposées mais qui, pour beaucoup d’entre nous, se nourrissent l’une de l’autre : la fascination, et sa lumière noire : la répulsion. Luchaire est à lui-seul un oxymore, une antiphrase, une affinité élective. Quand j’en ai fini avec mes humanités, aux alentours de l’an 2000, et que je débute dans la recherche, avec ce rapport sensible à l’archive et à tous types de sources, je tombe sur ce personnage (c’est le mot !). Conçu à Venise, éduqué dans une ville aussi civilisationnelle que Florence, puis Parisien de Paris, organisateur, novateur, malin, élégant, enrobant, ça claque, ça me claque. Et puis, je jette le coup d’œil et le voile sur sa courte et violente postérité. Fusillé à moins de 45 ans. Forcément, ça convoque une autre imagerie, un autre champ lexical : Abetz, Reich, Collaborationnisme, Ultra-Collabo de Sigmaringen, renoncements, partouzes, pantalonnades, et whisky à gogo. C’est divinement dangereux et décadent. C’est déjà un film. Une histoire cinématique, une silhouette ciné-génique. Il a sa place dans une thèse de mille pages, certes, mais sa trajectoire vaut plus que ça. Dormir dans un rayonnage de B.U ou l’une de ces armoires en alu qui trônent dans les services administratifs des universités. Il fallait d’autres sillons, d’autres regards, une approche large et neuve. Il fallait drainer. Un livre problématisé, bien bâti, juste, mais un peu inspiré, c’était la clé. Dix ans de boulot. D’autant que personne, jusqu’à alors, n’avait osé prendre ce risque d’enquêter sur ce destin ambivalent, et, il faut bien l’avouer, complètement casse-gueule. Parce que beaucoup d’omerta et de secrets bien gardés. 

Vous revenez longuement sur son enfance et ses influences littéraires – en quoi les lectures et les liens familiaux de Luchaire expliquent‑ils ses premières inclinations pacifistes puis son glissement progressif vers l’aveuglement politique ?

Pas besoin de grands développements et d’un name-dropping bavard. Juste deux ou trois vignettes. Quand, pré-adolescent, vous mangez régulièrement, mais à la bonne franquette, à la table d’un prix Nobel de Littérature (Romain Rolland, apôtre de la paix), et que vous êtes présentés tel un « sujet d’avenir » dans une correspondance entre deux autres Nobel de littérature (André Gide et Roger Martin du Gard), avant d’être adoubé, comme le jeune chantre du droit des peuples, par un prix Nobel de la Paix, cette fois, en la personne d’Aristide Briand, ça fait beaucoup de prix, de bruits, mais Nobel, n’est-ce pas l’explosion garantie ? Pas plus inflammable.

Le film de Xavier Giannoli met en scène ce glissement « des rayons vers les ombres » en explorant les zones grises de sa psychologie. Selon vous, comment cette notion de zones grises rend‑elle justice ou, au contraire, simplifie‑t‑elle le portrait complexe qu’on découvre dans votre livre ?

Dans le cas de Jean Luchaire, justice est faite, quant à la simplification, elle est, tout bonnement, interdite de séjour dans ma réflexion sur la complaisance sous l’Occupation française. D’autant que la zone grise est le propre de l’homme, non ? C’est certainement ce qu’il y a de plus excitant dans le travail biographique, ce zonage entre grège et anthracite. Le gris pastel de la marche à la guerre, avant la fuite vertigineuse et fuligineuse vers Sigmaringen. Ça complexifie les situations à l’aune du caractère et des penchants de celui ou celle qui la délimite. L’entre-deux, c’est ça qui stimule une pensée et la fortifie. Un peu maître, un peu esclave, un peu victime, un peu bourreau, on s’attire, on se sépare avant de se rabibocher avec un être ou un sentiment, c’est ça notre ADN. Pas besoin d’avoir lu Kafka, Koestler ou Primo Lévi. Même si, c’est mieux… Je fais un peu long, désolé. Mais juste un petit exemple. Hitler prend le pouvoir le 30 janvier 1933. Moins d’un mois après, le 27 février, il fait mettre le feu au Reichstag dans le but d’incriminer, donc de se débarrasser, des communistes allemands, alors qu’à cette même date, à Paris, du côté de la Mairie du XVIIIème, Jean Luchaire, interlocuteur d’Hitler, est l’invité d’honneur du mariage de sa sœur « Ghita » (confidente de Robert Desnos) avec Théo Fraenkel. Juif, apatride, médecin des pauvres et cofondateur de Dada. Pas plus surréaliste comme scénario. C’est même carrément la zone ! Pourtant, on dit que se marier un lundi, ça porte bonheur, et aux mariés, et à leurs entourages.

Luchaire pensait d’abord œuvrer pour la paix entre la France et l’Allemagne. Comment analysez‑vous cette ambition – légitime en apparence – et son retournement en complicité voire adhésion à la Collaboration ? Et quelles leçons contemporaines peut‑on en tirer ?

Pas de leçon, à tirer ou à donner. Juste, informer, et ce sera déjà une petite victoire. Au départ, Jean Luchaire, c’est un peu plus que du pacifisme, c’est le droit et le rapprochement entre les peuples. Dans sa revue, il publie des intellectuels hindous, propose un éveil aux lettres mexicaines ou japonaises et peut, à loisir, visiter le protectorat marocain en 1926 au bras d’une jeune maîtresse mandchoue. Après, il évolue. Pour garantir la paix internationale, on a besoin d’un bloc européen fort et solidaire, et ce bloc, passe par un pivot franco-allemand des plus béton. Et pour couler ce béton, il faut siéger, écrire, être patronné par des stars de la politique, de la presse et de la diplomatie. A partir de 1925, Jean Luchaire n’est plus un philanthrope droit-de-l’hommiste, il n’est plus un pacifiste de peau, ou de ces pacifistes objecteurs ou activistes qui foutent le feu aux casernes, non, c’est un pacifiste de cabinet et de commissions. Le militant est devenu un pion d’échiquier qui doit, coûte que coûte, garder le cap avec une large audience. Un chroniqueur judiciaire en vue disait de lui : c’est la Troisième République et son système institutionnel éculé qui l’ont grillé. J’ai bien dit « système ». Ses fonds, secrets ou non, son rendant, service ou mondain, son clientélisme et son succédané, la corruption, ou encore, un manque évident de garde-fous exécutifs… tout ça, combiné, jure avec la faiblesse et la légèreté de son caractère.

Dans votre enquête, vous montrez que Luchaire n’a pas seulement côtoyé les milieux littéraires mais aussi constitué un « carnet d’adresses » stratégique. Ce réseau a‑t‑il servi ses illusions de pacifisme ou plutôt contribué à son aveuglement ?

Le point de bascule, c’est juin 1927. Luchaire fonde son mensuel. Notre Temps. C’est son bébé. Il n’est plus porte-voix ou journaliste engagé, il n’est plus une signature qui rassure l’opinion, c’est un patron. Dans ce sommaire inaugural, cosignent le neveu de Bergson et le petit-fils du Capitaine Dreyfus sous le nom d’une romancière oubliée, riche héritière d’une célèbre marque de vermouth. Mais, ce qui lui importe, c’est que ça sorte. Il faut que ça marche. Pour ça, le capitalisme a créé la publicité. Autrefois, on disait la « réclame ». Quand on considère ce mot daté, et sa polysémie, tout est dedans. Réclamer de l’argent, trouver un financement « quoi qu’il en coûte ». On entre en dépendance, on est concupiscent, on pourrait dire : psychologiquement incontinent, comme fragilisé par la faiblesse de sa volonté. C’est la septième Epître aux Romains de Saint-Paul, dans le texte et dans l’idée : « Ce que je veux, je ne le fais pas ; ce que je ne veux pas, je le fais ». 

Le film met fortement l’accent sur la relation entre Jean et sa fille Corinne, qui devient un symbole poignant de loyauté et d’aveuglement filial. Dans votre livre, quelle place occupe cette dynamique familiale dans la compréhension de ses choix politiques ?

Plus que d’une dynamique familiale, je parlerai d’un couple. On les prenait pour un couple à la ville, de par leur jeunesse trépidante et bien portée. Jean a eu Corinne à 19 ans. Cela tombe en résonnance directe avec le livre que je suis en train d’achever. Un essai romancé, à paraître cet automne, sur Rosita Luchaire, dite « Corinne », la star montante du ciné fauchée par l’histoire et sacrifiée sur l’autel d’une relation père-fille très forte mais terriblement toxique. Jean, c’est le Florentin solaire qui fait rire les séniors, et fait s’écarquiller les yeux de n’importe quel enfant par un sourire esquissé ou un simple claquement de doigts. Il ne veut surtout pas déplaire, règle d’or du séducteur. Il dégage beaucoup d’assurance tout en massacrant l’éducation de sa fille aînée. Pas de codes. Pas de règles. Pas de bagages transmis. C’est là où le bât blesse. La vie, ma chérie, c’est que du bonheur, le chic de l’instant présent, la vie est contingente… ce laxisme familial et filial est à la base de leur trop grande tolérance avant le temps des égarements.

A lire aussi, Philippe Bilger: L’Histoire ne fait pas peur à Xavier Giannoli…

Vous avez exploré la question des responsabilités morales dans Les Nouveaux Temps ou Toute la vie, où Luchaire devient propagandiste nazi. Comment répondez‑vous à ceux qui considèrent encore aujourd’hui que la Collaboration est un cas d’école d’erreur tactique plutôt qu’une trahison morale ?

C’est les deux. Ce sont deux éléments-gigogne, et intimement imbriqués. « Miser sur la mauvaise carte », comme dit Patrick Modiano, et ne pas vouloir voir que la martingale juteuse et prometteuse n’a pas fonctionné. Pire, que c’est du toc, un truc de charlatan et de bonimenteur. On met les saletés sous le tapis, le plus important étant de se tenir sur ce beau tapis Boukhara qui en jette. Se tenir bien campé, le port haut, la mise soignée… on ne veut surtout pas entendre les shampouineurs sonner à la porte…

Dans les critiques du film, certains commentateurs saluent l’absence de manichéisme et le refus d’un portrait trop simplifié. Pensez‑vous que cette réflexion nuance vs. caricature est essentielle pour comprendre non seulement Luchaire mais aussi les périodes de crise politique aujourd’hui ?

Xavier Giannoli réfléchit à ce projet depuis 2016 environ, même avant, peut-être. Le contexte est donc loin d’être celui qui nous interroge à l’heure actuelle, avec sa démagogie, son hypocrisie, et sa décérébration ambiante de gens, ou jeunes gens qui ne savent plus parler en écoutant, ni écrire avec l’audace et un sens critique mesuré. Quand il me contacte en 2020 pour parler d’un projet sur les Luchaire, père et fille, c’est ça qui me plaît dans son « précipité » de deux pages, sorte de pitch avec une tagline éloquente. Doser savamment. Pas de raccourcis, pas d’idées fixes. Rendre intelligible et lisible des tranches de vies qui ne le sont pas. Trouver la bonne alchimie entre le souffle du grand cinéma et l’ouverture d’un vrai débat (national) à l’aune d’une masse documentaire colossale. Xavier a beaucoup lu, beaucoup analysé chaque glissement, ses causes et ses conséquences directes comme indirectes. Il a calculé son coup en ébauchant une matrice où chaque détail s’ajoute au service d’une proposition (et non d’une démonstration), où chaque personnage est rigoureusement à sa place. Je me souviens de nos échanges sur le tournage, sur le montage, en off également, et plus particulièrement de cette phrase : « tout ça, c’est plus que de la précision ! » C’est une vaste machinerie scrupuleusement huilée, montée, remontée et programmée pour sonner à n’importe quelle heure. Il a créé un genre nouveau, du moins chez nous en France. Le blockbuster d’auteur ! Une belle enveloppe, des moyens conséquents pour interroger intimement, et même civiquement, un spectateur qui, à plusieurs reprises dans ce film, a envie de s’enfoncer davantage dans son fauteuil. Gêné, emprunté… alors qu’il est, lui aussi, in-no-cent.

Votre livre montre que Luchaire ne condamna jamais les rafles ni la persécution des Juifs, malgré ses regrets personnels. Comment situeriez‑vous cette forme de « regret banalisé » par rapport à notre époque, où la mémoire et la responsabilité sont au cœur du débat public ?

Les Luchaire ne savaient pas pour l’extermination, mais comme le reproche Moguy à Corinne dans le film, ils n’ont pas cherché à savoir, ou à enquêter sur la fin du voyage et du Grand-Dérangement. Lâcheté et veulerie pour l’un. Suivisme pour l’autre. On est à contre-courant de notre temps, régi par les lois du réseau social, où il faut être d’accord, pas d’accord, avoir un avis tranché sur tout. Non, être informé honnêtement, ce serait déjà pas si mal. Ce qu’il y a de plus terrifiant dans ce long-métrage, c’est ce glissement glaçant, avec des convictions qui volent en éclat au gré des stades et des césures. C’est le degré de nocivité de cet éclat qui titille le lecteur (et le spectateur) en son for intérieur. Luchaire l’espoir, Luchaire le promoteur, Luchaire l’élu et le lauréat, Luchaire le pseudo-gouvernant à la faveur d’accommodements de plus en plus puants et dérangeants. Avoir l’ambition de déranger, oui, mais à condition de vouloir se laisser faire. C’est ce reflet que propose mon texte et le film de Xavier Giannoli. Le premier plan, la première prise de ses deux-cents minutes de film, n’est-ce pas le tain d’un miroir fatigué ?… Réfléchissons-y.

Enfin, si vous deviez conseiller quelqu’un qui découvre aujourd’hui cette histoire à l’aune des enjeux politiques contemporains (polarisation, populisme, désinformation), quel message ou quelle mise en garde tireriez‑vous du destin de Jean Luchaire ?

Aucun message. Juste l’humilité d’une vie à hauteur d’homme, en accord avec son tempérament et celui des êtres proches. C’est mon petit côté idéaliste, bien que je sois un grand pessimiste, mais joyeux le pessimiste. Je laisserais donc le mot de la fin à l’un de mes nombreux maîtres, Charles Bukowski, et à son épitaphe au cimetière de Palos Verdes : DON’T TRY !…

640 pages

Jean Luchaire

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L’Histoire ne fait pas peur à Xavier Giannoli…

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Jean Dujardin et Xavier Giannoli © Christine Tamalet / Gaumont

Notre chroniqueur a déjà vu deux fois Les Rayons et les Ombres. Soit deux fois 3h19, donc. Mais il ne le regrette visiblement pas.


Tant d’autres titres étaient possibles, entre lesquels j’ai hésité. Lumières et Turpitudes ; ou Jean et Corinne Luchaire : gloire et trahisons ; ou encore Xavier Giannoli : un cinéma devenu adulte… J’en ai finalement choisi un qui renvoie à l’audace de Xavier Giannoli d’avoir traité cette séquence de notre Histoire : celle de Jean Luchaire, fusillé à la Libération ; de sa fille Corinne, actrice célèbre puis déchue ; et d’Otto Abetz, ami du couple, devenu au fil du temps un nazi de plus en plus convaincu et soumis. J’ai eu la chance de découvrir, avant sa sortie officielle prévue le 18 mars, ce chef-d’œuvre de 3 h 20, Les Rayons et les Ombres, grâce à l’excellente revue Positif. Depuis, je suis à la fois frappé et inquiet devant l’extraordinaire promotion du film et la multitude d’entretiens accordés par Xavier Giannoli et Jean Dujardin, ensemble ou séparément. Je ne la trouve pas du tout imméritée, mais je redoute que, comme pour Germinal, il y a des années, elle ne devienne à la longue contre-productive, en donnant au public le sentiment qu’ayant entendu parler du film en détail, il l’a en quelque sorte déjà vu et qu’il se dispense dès lors d’aller le recevoir de plein fouet dans une salle de cinéma. Ce serait dommage lorsque, chose rare dans le cinéma français – Lacombe Lucien de Louis Malle s’étant surtout attaché aux ressorts profonds ou au hasard qui peuvent conduire un jeune homme à choisir la Milice plutôt que la Résistance – un grand cinéaste décide de consacrer une œuvre à la réalité tragique et traumatisante de cette période, à travers trois personnages demeurés dans la mémoire de ceux qui, passionnés par l’Histoire, ses rayons et ses ombres, ses héros et ses salauds, ont longtemps regretté que le cinéma français ait laissé de tels sujets d’exception dans la discrétion.

Bonne foi et cynisme

Sur ce point, même de la part de l’intelligent et courageux Xavier Giannoli, j’ai été surpris de percevoir comme une légère réserve dans l’explication du choix de ces destinées, comme s’il fallait presque s’excuser d’avoir enfin su donner au cinéma cette liberté, cette gravité, cette profondeur, cette vérité qui lui manquent souvent. Je ne mets pas en cause la focalisation sur le réquisitoire du procureur général Lindon, qui demanda et obtint la peine de mort de Jean Luchaire, avec une argumentation percutante et très honorable dans une période où l’on fusillait trop volontiers ceux qui avaient emprunté le plus mauvais chemin de l’Histoire. Le film de Giannoli, dont le scénario a été élaboré avec deux partenaires au terme de mille recherches ayant permis une exactitude absolue ou, à tout le moins, une parfaite plausibilité – je songe à Céline éructant publiquement sa haine des Juifs -, est admirable à plus d’un titre. D’abord grâce aux acteurs : je tiens à mettre en pleine lumière Jean Dujardin, qui incarne formidablement Jean Luchaire. Très légitimement, on a porté aux nues la révélation de Nastya Golubeva, mais on en a un peu oublié le premier, ainsi qu’August Diehl, remarquable en Otto Abetz. Sur le fond de ces destins qui se déploient sous le feu tour à tour festif, troublant, atroce, dramatique et presque apocalyptique de l’Histoire – celle d’une France occupée par l’Allemagne nazie, avec la collaboration de Français de bonne foi ou cyniques, et la multitude de profiteurs jouissant de ce que ce temps offrait aux privilégiés tandis que la pénurie accablait la masse – le scénario se révèle exemplaire. Il montre avec précision, pour Jean Luchaire, le passage d’un pacifisme généreux à une naïveté coupable, jusqu’à une trahison faite de faiblesse et d’abandon ; pour sa fille Corinne, l’évolution d’une actrice atypique et brillante, couronnée de gloire et de facilités somptuaires sous le regard adorateur et complaisant d’un père, avant la dérive, la chute et l’oubli ; pour Otto Abetz enfin, la dégradation d’un Allemand d’abord peu convaincu par le nazisme en un militant hitlérien justifiant tout, et devenu férocement antisémite.

Promotion excessive ?

Il y a dans ce film exceptionnel – le grand art sublime la misère et le malheur des êtres – la création d’un climat qui, au fil des scènes, glisse de la normalité ambitieuse vers les excès et les délires d’un monde déjà pressenti proche de sa fin. On y reconnaît une France où se mêlent aux nazis les collaborateurs, les corrompus, les affairistes, les êtres de plaisir… Le sens de la fête devait s’aiguiser parce que le temps était compté, que le désastre approchait et que la mort, parfois obscurément désirée, semblait suspendue au-dessus des têtes. On pouvait tout se permettre puisqu’on avait déjà tout perdu… Je ne voudrais pas encourir moi-même le reproche de participer à une promotion excessive et je me contenterai d’inviter ceux qui me font l’honneur me lire à aller, à partir du 18 mars, s’abreuver aux sources de ce très grand film, où se mêlent aveuglement, tragique et pitié. Au début de ce billet, évoquant le caractère unique de cette œuvre, je l’avais jugée sans équivalent. À la fin de ce post, dans une comparaison très élargie, je ne vois guère que la série Un village français qui puisse se situer au même niveau.

Puisque Xavier Giannoli n’a pas peur de l’Histoire et qu’il a su, avec tant de talent et de probité, explorer cette obscure séquence du dévoiement, des compromissions et parfois de la mort affrontée courageusement, je rêverais qu’il consacrât un jour son immense talent à Robert Brasillach. Il y aurait là, pour un cinéaste de sa trempe, la possibilité de sonder une autre destinée tragique, où se mêlent l’aveuglement politique d’un écrivain égaré et le prix terrible que l’Histoire exige parfois de ceux qui ont choisi le mauvais camp. J’irai revoir ce film unique.