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« Celtique? » Retour sur une exposition controversée

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Alors qu’elle s’est achevée le 4 décembre, l’exposition «Celtique ?», au musée de Rennes, a déchainé les passions sur la péninsule bretonne… Où vont se nicher les susceptibilités identitaires ?


Le point d’interrogation fâche : l’exposition est coupable de présenter l’identité celte de la Bretagne non comme une « réalité » mais comme un « mythe identitaire ». Sur le site internet du Musée, on peut lire notamment : « la confrontation des connaissances archéologiques, historiques ou linguistiques des périodes anciennes (de l’âge du Fer au Moyen-Âge) à la longue élaboration d’un récit régional permet de déconstruire les clichés ».

« Cliché » donc… se pourrait-il que la Bretagne celtique ne soit qu’un folklore, une image d’Épinal ou un territoire imitant sa propre carte postale ? 2000 ans après le peuplement du territoire par les Celtes, 1500 ans après la fondation du Duché de Bretagne, l’identité bretonne se veut un « revival » : soit une redécouverte d’un trésor linguistique et culturel remontant aux origines de la Gaule. Sa recherche a passionné les romantiques au XIXe comme les nouveaux mouvements sociaux des années 1960. Deux millénaires ou un millénaire et demi, c’est long. Entre-temps l’ensemble du territoire français a connu plusieurs invasions, politiques d’assimilation culturelles… Et depuis, les Bretons se sentent-ils tous celtes ? Et si ce revival identitaire n’était finalement qu’un vival que des esprits taquins diraient un tantinet artificiel ?

Alan Stivell retire son parrainage

Le musicien Alain Stivell – star de la musique celtique – a en tout cas retiré son parrainage et s’en explique dans Ouest-France le 17 octobre: « Les échanges et croisements incessants depuis plus de 6 000 ans entre Bretagne, Galles, Irlande, Ecosse, démontré par l’ADN, on s’en tape ! Les multiples preuves dans les pratiques religieuses, le légendaire, la poésie, l’habitat: du vent ! Circulez ! » Dans une tribune, publiée le 25 octobre dans les colonnes du même journal, au titre évocateur, « le musée de Bretagne ou le jacobinisme jusqu’au bout », le magistrat et écrivain régionaliste Yvon Ollivier en remet une couche et inscrit la polémique dans la continuité de vieux drames nationaux : « L’affaire de l’exposition ratée du musée de Bretagne « Celtique ? » m’amène à réfléchir au jacobinisme en tant qu’idéologie visant à l’homogénéisation totale de la société au mépris de l’altérité pour mieux concentrer le pouvoir. Nous avons tous en mémoire les tragédies générées par la grande Révolution. » Le verbe est haut.

On sait que la Troisième République et ses hussards noirs furent particulièrement offensifs dans leur politique d’assimilation des régions périphériques.

Le caractère arbitraire du sentiment d’appartenance

Avec son point d’interrogation, le comité scientifique de l’exposition ne pensait sans doute pas réveiller de telles passions historiques. Pour ramener de l’ordre dans les esprits, certains en appellent à l’autorité intellectuelle des clercs. « Le catalogue de l’exposition Celtique ? permettra-t-il de retrouver la raison et la sérénité dans une polémique trop souvent polluée par les passions identitaires ? », s’interrogent une trentaine de spécialistes de l’université Rennes 2 comme nous l’apprend Ouest-France dans un article du 16 octobre dernier. Obsédée d’objectivité – et parfois de destruction – l’Université plaide depuis plusieurs décennies pour une histoire scientifique cherchant à rabattre certaines passions identitaires issues des différents romans nationaux et régionaux.

En histoire, de nombreux travaux partent du postulat que toute identité est engendrée par un récit fondateur lui-même commandé par une volonté politique, parfois au service d’obscures volontés de domination. Cette méthode et son caractère systématique – si elles permettent de nuancer certains déterminismes – exagèrent parfois le caractère arbitraire des sentiments d’appartenance.  Quoique d’appellation « scientifique », elle a aussi ses propres dogmes : à savoir que la France n’est qu’un roman, que la Bretagne n’est qu’une légende, que tout particularisme est un folklore, que toute identité est une construction et que tout chose n’est finalement qu’un mot.

Réalité ou mythe, identité ou folklore, mot ou chose, dans le cœur breton, ce récit a en tout cas encore la cote: on voit des drapeaux régionaux à toutes occasions,  le festival de musique celtique attire chaque année des dizaines de milliers de visiteurs – lesquels sont aussi orientés Rennes ou Nantes par des panneaux bilingues en français et en breton alors que personne n’a jamais parlé un mot du dialecte dans ces deux métropoles… A l’est de Bretagne, le parler y était le gallo – une langue romane. Le Breton ne concernait que la pointe occidentale de la péninsule. L’archipel français de Jérôme Fourquet s’intéressait à des passions identitaires devenues obsédantes – montrant une France divisée – non par la mer comme l’Indonésie – mais par la recherche tous azimuts d’origines, de racines, d’identités et de légendes.

On découvre désormais ces passions archipélagiques peuvent aussi être péninsulaires.

Celtique ?: La Bretagne et son héritage celtique

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Mathieu Slama ou la pontification du vide

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Il était passé sous mes radars (pourtant puissants). Une fois repéré par ma ligne de défense anti-démagos immigrationnistes, tous mes écrans de contrôle se sont mis à clignoter. J’ai pu ainsi rattraper mon retard et écouter différentes interventions du sieur Mathieu Slama, puisqu’il s’agit de lui. 


Je crois d’ores et déjà être en mesure d’affirmer que nous avons affaire là à un beau cas, une pointure, un champion du monde – si le poncif gauchiste et immigrationniste se mesurait, Mathieu Slama servirait de mètre étalon ; il serait exposé à Sèvres (1).

Mes investigations ont commencé par le « débat » sur l’immigration entre cet énergumène et Laurent Obertone sur la chaîne YouTube Le Crayon. En réalité, il n’y eut aucun débat. Mathieu Slama aime pontifier mais n’estime pas devoir écouter son interlocuteur. Il adore en revanche asséner des lieux communs dont je donnerai tantôt quelques exemples, ainsi que les apostrophes habituelles de la gauche bien-pensante – « Vous êtes raciste », « Vous êtes en train de faire du racisme », « Vous êtes d’extrême droite », « vous tenez des positions d’extrême droite. » Si ses propos insipides sur l’immigration sont, grosso modo, les mêmes que ceux tenus par Yaël Goosz ou Thomas Legrand, Mathieu Slama réussit l’exploit de les rendre encore plus bêtes. Devant Laurent Obertone, ce poncificateur de compétition s’est surpassé.

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« La France n’est jamais rien de plus que les gens qui la composent »

M. Slama n’écoute pas ce que dit son contradicteur. D’abord parce qu’il croit savoir ce que pense ce dernier. Ensuite, et surtout, parce que, connaissant ses propres limites, il lui faut adopter une écoute sélective et corrompue lui permettant de répondre systématiquement avec un argumentaire préfabriqué et répétitif. Après avoir inventé des propos racistes que Laurent Obertone ne tient pas, il se lance dans un marathon logorrhéique, enfilant cliché antiraciste sur cliché antiraciste, banalité immigrationniste sur banalité immigrationniste, truisme humanitariste sur truisme humanitariste. Exemples : « Il y a une très forte libération de la parole xénophobe, en tous cas anti-immigration a minima, et finalement on est pollué par ce discours qui finit par prendre le dessus sur toutes les autres considérations. » Ou : « Vous êtes amenés à dire des choses tout à fait scandaleuses et totalement contraires à l’esprit républicain […] vous faites le lien entre l’immigration et l’insécurité. Ce n’est pas l’immigration qui mine notre pays, c’est ce que vous êtes en train de dire. » Ou encore : « Donc on va continuer de laisser mourir les migrants dans la Méditerranée ou dans la Manche. Vous oubliez qu’il y a des vies humaines derrière tout ça, des familles qui sont en détresse. » Mais aussi : « Je pense qu’on est en train de couler à cause de propos comme les vôtres […] Moi je défends la France, je défends les principes républicains. » Et, ma préférée : « La France n’est jamais rien de plus que les gens qui la composent. » En plus de ces platitudes, Mathieu Slama pense qu’utiliser le terme d’ensauvagement est « absolument terrifiant », que Macron et Darmanin se rapprochent de l’extrême droite sur l’immigration, que l’affaire Lola a été suivie « d’un déferlement de haine raciste de toute l’extrême droite », que Marine Le Pen prépare un Etat policier et que Renaud Camus est un « quasi-fasciste ». Le propos est famélique, unidirectionnel et itératif. Le ton est tantôt misérabiliste, tantôt sentencieux, toujours faux et arrogant. Laurent Obertone, ignorant la duplicité de son adversaire et les interruptions discourtoises, est parvenu à rester d’un calme olympien. Chapeau ! Il faut dire aussi que l’auteur de Guérilla sait pertinemment que le meilleur moyen de discréditer ce genre d’individu est encore de le laisser parler et exhiber ainsi la vacuité de ce qu’on ose à peine appeler un raisonnement.

« 700 voitures qui brûlent, c’est dommage »

Dans l’émission “Morandini Live”, rebelote. Devant Gilles Platret, maire LR de Chalon-sur-Saône qui dit être confronté à des phénomènes de plus en plus inquiétants de délinquance, en particulier durant la nuit de la Saint-Sylvestre, le même stupéfiant Mathieu Slama soutient « qu’il n’y a pas eu grand chose, il y a eu quelques centaines de voitures brûlées […] il faut hiérarchiser les informations, 700 bagnoles qui brûlent, c’est dommage, c’est terrible, mais il y a les assurances qui jouent, ce n’est pas un fait notable ». Et pourquoi, d’après ce paresseux du bulbe, cela n’est pas un fait notable ? « Parce que ça fait depuis les années 80 que ça existe ! […] C’est un fait divers. On devrait même pas en parler ! » Non, rétorque Gilles Platret, ces incendies ne sont pas des faits divers mais des faits de société éminemment politiques, des prises de contrôle de territoires au même titre que les attaques de gendarmeries ou les tirs de mortiers sur les policiers. « Vous êtes dans un délire, dans un délire idéologique », répète inlassablement la machine à poncifs, le pontificateur du vide, l’unilinguiste du néant intellectuel.

Mathieu Slama enseigne la communication politique au Celsa-Sorbonne Université, université sise à Neuilly-sur-Seine et spécialisée dans les sciences de l’information et de la communication et le journalisme. Ce n’est pas anodin. Comme les sommités gauchistes auxquelles il ne cesse de se référer – les journalistes de Libération, du Monde et de la radio publique, Edwy Plenel, Cédric Herrou ou les responsables de la Nupes – il est obsédé par « l’extrême droite ». Il est écologiste, comme tout le monde, et en faveur d’une immigration illimitée – ce qui, dans son esprit, vaut labellisation antiraciste. Bref, il est engagé dans le camp du Bien et tient à le faire savoir. Aussi, mouton parmi les moutons, bêle-t-il le 2 janvier : « Polémique grotesque autour des propos d’Omar Sy qui ne fait qu’énoncer une évidence sur nos indignations parfois sélectives. Et comme par hasard, c’est principalement l’extrême droite qui s’acharne sur lui. On se demande bien pourquoi. » Quelle hardiesse !

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Pourquoi s’attarder sur ce beau cas ? Parce qu’il est le résultat de plusieurs décennies d’enseignement pédagogiste, progressiste, de gauche, un échantillon caricatural de cette jeune caste intellectuelle issue du gauchisme culturel et académique des sciences sociales et politiques. Sa perception du monde est abstraite – son narcissisme intellectuel, encouragé par cet enseignement, le tient éloigné de la réalité. M. Slama ignore à peu près tout des ravages provoqués par une immigration hors de contrôle. Il ne les voit pas, ou les ignore, ou les réduit à des symptômes, les signes d’une société inégalitaire. Ayant gobé tous les clichés gauchisants sur l’égalité et la fraternité, ce père la vertu dit aimer son prochain ou, plutôt, « être ouvert à l’autre » – mais il faut pour cela que ce dernier vienne de loin, de bien plus loin en tout cas que de la « France périphérique » qui ne l’intéresse pas. Il fait partie de ces jeunes gens disciplinés auxquels on a appris « la transmission des valeurs républicaines, la laïcité, la citoyenneté, la culture de l’engagement et la lutte contre toutes les formes de discrimination » (dixit le site de l’Éducation nationale) et qui, plus malins que les autres et habitués à répéter en boucle et avec des airs d’intelligence la propagande progressiste, la régurgite à l’université et dans les médias. M. Slama espère gagner ainsi quelques galons universitaires et une reconnaissance dans certains milieux journalistiques pouvant déboucher sur une longue carrière de parasite du système médiatico-académique.

Routine idéologique

Mathieu Slama est aujourd’hui un des ces professeurs qui, dans les matières les pires qui puissent exister en termes d’imprégnation et de propagation de cette propagande, inculquent aux nouvelles générations la détestation de leur pays et l’amour de l’Autre en leur mettant dans la tête une kyrielle d’idées simplistes et moralisatrices sur le « racisme systémique » de la France et sur l’immigration. En bon professeur de gauche économe de ses efforts intellectuels, M. Slama n’a que les syntagmes « valeurs républicaines », « droits de l’homme » et « principes démocratiques » à la bouche – avec ça, il contente un petit monde estudiantin se satisfaisant d’un enseignement asséché souvent remplacé par un engagement citoyen. Enseignant conformiste de gauche et roi des poncifs, M. Slama dit « valeurs républicaines » ou « État de droit » comme il dit « retour des heures sombres » ou « extrême droite nauséabonde », par routine idéologique, par facilité politique et, surtout, par paresse intellectuelle et avec le désir de montrer qu’il est un professeur engagé. Comme Allan Bloom à propos de l’université américaine dès la fin des années 60, nous constatons que l’université française, « ne croyant plus à sa plus haute vocation », a elle aussi cédé face à « une populace étudiante et professorale extrêmement idéologisée » et dont le contenu de l’idéologie est, à rebours de toute prétention à étudier, admirer, apprendre et chercher la vérité, la « valeur de l’engagement ». Là où « l’engagement a été considéré plus profond que la science, la passion plus que la raison », écrit Bloom, « l’impératif de la promotion de l’égalité, de l’éradication du racisme, du sexisme et de l’élitisme […] est primordial pour un homme qui ne peut définir aucun autre intérêt digne d’être défendu » (2). Nous pouvons aujourd’hui ajouter à cette liste de sujets promus dans le but de cacher la misère intellectuelle en même temps que de se faire mousser moralement, l’immigrationnisme. Mathieu Slama, enseignant gauchiste, communicant politique et cuistre moralisateur, est l’incarnation quasi-parfaite du principe destructeur qui asphyxie l’université et contamine les médias, ce principe monstrueux qui regroupe tout à la fois l’ignorance, le nombrilisme, le déni du réel, l’enseignement du faux, l’arrogance, l’emphase bouffie et la pontification du vide. Un mètre étalon, vous dis-je.

Adieu la liberté: Essai sur la société disciplinaire

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(1) a) Les plus audiardiens de nos lecteurs auront reconnu, un poil détournée, une des merveilleuses répliques de Ferdinand Maréchal, alias le Dabe (Jean Gabin), dans “Le cave se rebiffe”, film de Gilles Grangier de 1961. b) Le Bureau International des Poids et des Mesures est situé dans le parc de Saint-Cloud, à Sèvres.

(2) Allan Bloom, L’âme désarmée, Essai sur le déclin de la culture générale, Éditions Les Belles Lettres (2018).

Jean-Jacques Debout, l’adolescence éternelle

Jean-Jacques Debout est la mémoire vivante du music-hall et de la chanson française. Il publie La Couleur des fantômes, un nouvel opus de ses souvenirs. L’auteur-compositeur et interprète se mue en conteur exceptionnel.


Jean-Jacques Debout s’est fait connaître en 1961 par un mélodrame, la plainte d’un enfant triste, Les Boutons dorés, de Jacques Datin (parolier) et Maurice Vidalin (compositeur), qu’ont chanté également Barbara et plus tard Adamo. Le grand succès lui est venu avec sa propre chanson interprétée par l’idole des jeunes, Pour moi la vie va commencer, du film D’où viens-tu Johnny ? (Noël Howard, 1963.) Les temps changent, une jeunesse se révèle : disposant d’un peu d’argent de poche, elle achète des disques, fréquente des lieux qui lui sont destinés…

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Aimé de tous, beau gosse, doué pour la musique, JJD est le « copain » idéal. Bien sûr, en 1966, il paraît sur la « photo du siècle », de Jean-Marie Périer [1]. Il croise une jeune femme ravissante, dont il tombe amoureux : il l’épouse. Ils ne se sont plus quittés. Elle se nomme Chantal Goya ; Jean-Luc Godard la choisit pour incarner, dans Masculin féminin (1966), la « demoiselle âge tendre » d’un monde que menace le désenchantement. Debout compose la musique du film, le visage de Chantal Goya reste gravé dans notre mémoire, ainsi que celui de Catherine-Isabelle Duport, disparue des écrans peu après. 

L’art de la conversation

À présent, Jean-Jacques Debout a 82 ans. Il a triomphé de quelques adversités redoutables. Il compose et il vient d’écrire la suite de ses mémoires. Les souvenirs se bousculent, l’entraînent, il s’y égare un peu : emportés par le flot du récit, les dates, les personnes, les faits, parfois, brouillent la chronologie. Il faut y voir la marque de sa générosité. On lui pardonne aisément ces télescopages : il a fréquenté tout le monde, alors il veut absolument nous présenter Marlène Dietrich, Jean Gabin, Jeanne Moreau, Jean-Paul Belmondo, Jacques Mesrine, Stevie Wonder, les deux grands Charles, Aznavour et Trenet, et mille autres qui rendent la lecture passionnante.

Jean-Jacques Debout pratique l’art presque perdu de la conversation : il est bien l’un de nos derniers et plus charmants causeurs. 

Rendez-vous rue Montpensier

C’était en 2004, au mois de juin. Il faisait beau ce soir-là, un temps à mettre Paris dehors. J’ignorais tout de Sandrine Rousseau, de Raquel Garrido je ne savais rien, et, lorsque j’évoquais le nom de Corbière, c’est le prénom de Tristan [2] qui me venait à l’esprit et non celui d’Alexis. Enfin, je n’aurais jamais songé à « manger mes morts », surtout depuis qu’un Brésilien, rencontré des années auparavant, s’était, un soir, montré pressant en me glissant à l’oreille : « As-tu vu le film Qu’il était bon mon petit Français ? » [3] 

Bref, ce 24 juin mes pas me conduisaient vers le Théâtre du Palais-Royal, rue Montpensier. J’étais convié au récital d’un garçon que j’avais toujours connu, un compositeur de refrains charmants qui accompagnaient ma mélancolie depuis toujours : Jean-Jacques Debout.

Il y avait foule devant le 38, qui forme avec la rue de Beaujolais un territoire enchanté : au 36 se trouve l’entresol où logeait Jean Cocteau et au dernier étage habitaient Mireille et Emmanuel Berl. Tous avaient pour voisine Colette, dont l’adresse était au 9, rue de Beaujolais : contiguïté rendue possible par l’angle droit que forment ces deux rues.

Une tragédie lente

Jean-Jacques Debout émergeait d’une longue période de troubles qui s’était achevée par un séjour en prison : il avait percuté un véhicule de la police et son taux d’alcoolémie, immédiatement contrôlé, dépassait quelque peu la limite autorisée…

Il parut sur scène, puis sonnèrent les accords de la première chanson, Nos doigts se sont croisés. Le texte est simple, sans mièvrerie excessive, mais empreint de cet accablement qui nous saisit lorsqu’on voit s’éloigner définitivement une silhouette aimée. Il rapporte la petite tragédie d’une rencontre entre un garçon et une fille sur une piste de danse : 

« Nos doigts se sont croisés
Pour la première fois
Lorsque tu as dansé
Près de moi, près de moi,
Nos yeux se sont aimés
Pour la dernière fois
Lorsque tu as dansé
Loin de moi, loin de moi. »

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Deux minutes cinquante-six secondes d’une plainte adorable : c’est suffisant pour que se forme la combinaison de l’espoir et du chagrin. Dans le slow, préliminaire amoureux tombé en désuétude, deux corps vérifient leur compatibilité, puis la signifient par le délicieux abandon de la tête sur une épaule ou par l’enveloppement consenti d’une hanche par une main audacieuse.

Le slow, c’est le piétinement balancé de deux individus qu’isole la pénombre exquise. Grâce au slow, nous mesurons l’attirance que nous éprouvons et celle que nous suscitons. Un slow qui s’achève met fin à une épreuve de séduction commencée par un regard : « Nos yeux se sont aimés / Pour la dernière fois / Lorsque tu as dansé / Loin de moi, loin de moi. »

Ce soir-là, 700 adolescents éperdus qui avaient dépassé la date prescrite firent une ovation debout… à Debout. Notre ferveur disait notre acquiescement à l’ordre amoureux que nous suggéraient ces couplets sur un air de « trois fois rien » : le slow est une leçon de modestie :[4] 

— Vous dansez mademoiselle ?
— Oui, mais pas avec vous !

La Couleur des fantômes, de Jean-Jacques Debout, Talent éditions, 336 p., 2022, 20,90€.

Ma vie à dormir debout

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[1] La « Photo du siècle » est le surnom d’une photographie rassemblant les vedettes yéyé de l’époque prise par Jean-Marie Périer en 1966 pour le magazine Salut les copains.

[2] Les Amours jaunes, Tristan Corbière (1845-1875) : tiré de ce recueil de poèmes, « Armor » parut chez René Helleu, en 1935, illustré de huit eaux fortes signées Romanin. Ce pseudonyme cachait un jeune sous-préfet de gauche, un vrai rebelle qui ne se donnait pas le genre insoumis : Jean Moulin.

[3] Film de Nelson Pereira dos Santos (1971).

[4]. Serge Gainsbourg a signé un superbe slow, Ne dis rien, interprété par Ana Karina, tiré de sa comédie musicale Anna, réalisée par Pierre Korlanik (1967). Parmi les œuvres majeures de la « slowénie », Il y a de l’amour dans l’air, de Claude-Michel Schönberg, par Bruna Giraldi : voix d’imploration, gorge lacrymale…irrésistible ! 

Un antisémite de moins, c’est toujours ça de gagné

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Dans une lettre publiée dans le journal franco-israélien Israël Magazine, l’humoriste Dieudonné demande pardon à la communauté juive.


Celle-là, on ne s’y attendait pas ! En 2004, l’humoriste et comédien multicondamné pour injure antisémite et contestation de crime contre l’humanité répliquait dans un spectacle intitulé « Mes excuses », où il en rajoutait dans la pitrerie antisémite, façon Shoah-ananas.

Il change de registre. Malade, il part finir sa vie au Cameroun et semble vouloir solder les comptes, faire la paix avec ceux qu’il a offensés. Il demande donc pardon à la communauté juive pour ses outrances. « Je n’ai pas réussi à la faire rire, et je le regrette », écrit-il.

En supposant qu’il ne s’agisse pas d’une nouvelle blague, ce mea culpa est un peu à côté de la plaque.

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D’abord, Dieudonné n’a pas offensé seulement les juifs mais tous les Français, et même, particulièrement les descendants d’esclaves qu’il a embarqués dans son combat douteux pour rester polie. Ensuite, son antisémitisme dépassait le registre de l’humour.  En 2012, quand il présentait sa Liste antisioniste [1] avec Alain Soral, antisémite rabique, dangereux et pas du tout repenti, il ne rigolait pas. Quand il affirmait que les juifs sont des négriers reconvertis dans la banque, il ne rigolait pas. Quand il disait arracher les pages sur la Shoah des livres d’histoire de sa fille, il ne rigolait pas.

Couverture du numéro 10 de « Causeur », février 2014

Du reste, beaucoup de gens comme Rachel Khan ou Arno Klarsfeld se montrent très sceptiques sur sa sincérité. En réalité, peu importe. On s’en fiche qu’il soit sincère ! Ce qui compte, c’est ce qu’il dit publiquement et l’effet de ses paroles sur ses partisans.

Dieudonné a été l’étendard d’un nouvel antisémitisme qui se parait d’antiracisme. Les juifs étaient haïssables en tant que racistes (on n’oubliera pas la Conférence de l’ONU contre le racisme à Durban en 2000, qui a été un festival d’antisémitisme). Il a porté à son comble la concurrence victimaire en prétendant que les Juifs voulaient être les chouchous du malheur aux dépens de tous les autres opprimés et humiliés de l’Histoire. Il a banalisé un complotisme glauque qui prétend que les Juifs dirigent le monde (qu’on a d’ailleurs retrouvé chez certains Gilets jaunes, obsédés par le passage d’Emmanuel Macron à la banque Rothschild).

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Cet antisémitisme a séduit une fraction de la jeunesse musulmane, mais aussi une certaine gauche, celle des professions intellectuelles prolétarisées, voire certains profs. Beaucoup de gens qui ne sont nullement des marginaux se prenaient pour de courageux dissidents parce qu’ils crachaient avec lui sur les victimes de la Shoah, autrement dit parce qu’ils profanaient ce que nos sociétés ont de plus sacré. Or, on peut craindre que nombre de ses partisans ne le suivent pas dans son repentir, mais au contraire qu’il les conforte dans leur vision paranoïaque – la Communauté organisée, comme dit Soral, est tellement puissante qu’elle a réussi à faire plier Dieudonné.

Cependant, j’ai plutôt tendance à penser que ses excuses sont sincères. N’oublions pas que Dieudonné n’est pas, loin s’en faut, un intellectuel, mais un artiste, au demeurant talentueux jusqu’à ce que ses obsessions malsaines viennent gâcher ce talent. Après tout, un antisémite de moins, c’est toujours ça de gagné.

Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio.

Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi après le journal de 8 heures.


[1] C’est la période où nous l’avons interviewé dans Causeur.

Quand la Roumanie exportait ses Juifs

L’animatrice star de France inter caracole en tête des ventes de livres, avec le récit stupéfiant du départ de ses grands-parents maternels de la Roumanie communiste des années 60.


On connaît surtout Sonia Devillers comme grande prêtresse progressiste dans la matinale de France Inter. À l’automne 2022, est sorti également son premier livre ; l’histoire de la famille de sa mère, famille juive de Roumanie non pas exilée mais vendue par le régime communiste d’alors… Une histoire un peu trop énorme pour avoir une chance d’en faire un livre raté.


La journaliste raconte donc son histoire familiale, en remontant aux années 30, dans une Roumanie sortie victorieuse de la Grande Guerre. Récompensée, la monarchie roumaine récupère une bonne partie de l’ancien Empire austro-hongrois ainsi que l’actuelle Moldavie. Elle double ainsi sa population juive, ce qui ne manque pas de réveiller de vieilles fureurs antisémites. Mihail Sebastian avait raconté dans son journal l’ambiance de la Roumanie de ces années 30-40 et l’ascension de la Garde de Fer, mouvement furieusement antisémite mené par Corneliu Codreanu, tribun fasciste et mystique qui électrisa les foules roumaines. De ces années de pogroms et d’insultes antisémites qui allaient préparer le terrain à la déportation de 150 000 juifs roumains dans d’anciennes porcheries de Transnistrie, les grands-parents de Sonia Devillers en ont fait un récit très édulcoré, n’en rapportant presque que les heures heureuses de la petite famille bourgeoise de Bucarest, arpentant les pistes de ski l’hiver, non sans nostalgie. Le pogrom de janvier 1941, auquel le grand-père, Harry Greenberg, réchappa de justesse, devient par euphémisation « la révolte de la Garde de fer » dans le récit de la grand-mère Gabriela. Il faut dire que le maréchal Antonescu, allié d’Hitler et à la tête d’un régime fasciste et antisémite, avait muselé les Légionnaires de la Garde de fer, un peu trop turbulents en temps de guerre. Ceux-ci se défoulèrent alors sur les Juifs de Bucarest. Ils furent jetés en prison, non pas pour le pogrom, mais pour s’être rebellés.

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Dans les derniers mois de la guerre, alors que l’Armée rouge s’apprête à débouler, la Roumanie change de camp et déclare la guerre à l’Axe. Déjà, dès 1943, Antonescu sentait la victoire nazie moins inéluctable et avait bloqué la déportation et la livraison des Juifs roumains aux Allemands, pas vraiment par philosémitisme retrouvé mais plutôt par souci de ménager son avenir et celui de la Roumanie d’après-guerre. La Roumanie passe ensuite sous influence soviétique et devient une république populaire. Les grands-parents adhèrent à l’utopie de la nouvelle Roumanie communiste avec un mélange d’enthousiasme et d’opportunisme. La promesse du nouveau régime est qu’il va abolir les anciens clivages de jadis, et que dans cette Roumanie régénérée, il n’y aurait plus de juifs et de non-juifs, une méthode comme une autre pour abolir une bonne fois pour toute l’antisémitisme. Ça tombe bien, les Greenberg n’ont jamais eu que faire de leur judéité ; ils troquent même leur nom de famille, Greenberg, pour un nom bien plus roumain, Deleanu. Dans les faits, la Roumanie communiste a recyclé pas mal d’anciens fonctionnaires, de cadres et de militants de la Roumanie fasciste, qui n’ont pas tous été condamnés à mort et qui n’ont pas tous été au bout de leur peine de prison. Quand la Roumanie d’après-guerre est tentée de placer une juive, Ana Pauker, à la tête des sections locales, Staline arrive à la rescousse et demande que l’on nomme-là « un vrai Roumain ». Ana Pauker tombe peu après sous l’accusation de « cosmopolitisme ». La brutalité furieuse des décennies précédentes a laissé place à l’ère de la suspicion. L’antisémitisme s’est mué et a pris le nom d’antisionisme. L’application de Gabriela Deleanu à maintenir son bon niveau d’anglais, de français et d’allemand lui vaut rapidement tous les soupçons d’espionnage et d’intelligence avec l’Ouest.

Les journées commencent à devenir pesantes pour les Deleanu, privés de leurs emplois par le régime communiste, jusqu’à ce qu’intervienne un petit bonhomme grassouillet, Henry Jacober. De cette Roumanie que tout le monde avait envie de fuir, Jacober parvient à les extraire, direction Paris. Jacober traversait alors le rideau de fer comme Dutilleul traversait murs et murailles dans la nouvelle de Marcel Aymé. Il faut dire que ce juif hongrois naturalisé anglais est un commercial hors-pair : il était parvenu à mettre un système de troc et échangeait des Juifs roumains contre du bétail, surtout des porcs Landrace venus du Danemark, très recherchés par la Roumanie des années 1960 qui manque d’à peu près tout. Pour la mise en place de ce commerce, la Roumanie reçoit l’aval de Khrouchtchev, toujours enclin à dire oui quand on lui offre une bonne partie de chasse à l’ours alcoolisée dans les Carpates. Le secret est tellement bien gardé que Nicolae Ceausescu, qui occupait déjà un poste très élevé, tombe des nues en découvrant tout de ce système quand il arrive au pouvoir en 1965 et s’inquiète fortement pour l’image du pays si l’affaire était éventée. Quelques années plus tard, il se ravise et rouvre la filière, désormais reprise en main par Israël. Entretemps, Jacober a reçu à Londres la visite du Mossad ; il faut imaginer des sortes d’Inglorious Basterds venir menacer le super-VRP de finir comme Eichmann si jamais il remettait le nez dans ce trafic de juifs contre cochons. Revenu de ses premiers scrupules, le Conducator rigolard pouvait déclarer : « les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation ». Ce qu’Antonescu avait envisagé de faire à la fin de la guerre, vendre les juifs, les communistes l’ont mis en place. « Sur le plan commercial et pécuniaire, les communistes ont réussi là où les fascistes ont échoué ».

Les exportés

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Chérie, ils ont rétréci le Mondial de l’auto!

Le dernier Mondial de l’automobile a été un triste rendez-vous. Finie la foule d’amateurs venus en famille, finies les belles carrosseries et les grosses cylindrées étrangères, adieu pin-up et hôtesses souriantes… L’heure est à la repentance sous l’égide d’un ordre moral écolo.


Je me suis autorisé à prendre un taxi pour aller au Mondial de l’auto. Il y a une sorte de cohérence à se rendre à ce genre de manifestation en voiture. Je voulais me renseigner. Ma voiture, Crit’Air 3, allait être bientôt interdite de centre-ville. J’ai quand même été un peu déçu de voir que le chauffeur avait besoin de chercher sur Internet pour savoir où ça se tenait.

La dernière fois que j’étais venu à ce salon, c’était avec mon père, il y a presque cinquante ans. Il m’avait accordé cette échappée à deux. C’est toujours bien, dans la vie, quand il y a un peu de place pour le plaisir. La cohue, à cette époque, était encore plus monstrueuse qu’au Salon de l’agriculture. Mon père croyait au progrès, au programme autoroutier, au peintre Matthieu et surtout à la voiture. En fait, il croyait à l’avenir du pays et peut-être même au mien par la même occasion.

Déprime au Mondial…

Le taxi m’a laissé à l’entrée du Palais des expositions. Il n’y avait pas de queue. Les gens ont dû prendre leurs billets sur Internet, me suis-je dit. Je me suis avancé sur l’allée principale, presque déserte. Cent mètres plus loin, une quinzaine de personnes, presque exclusivement des hommes, étaient agglutinées devant une colonne indiquant les marques participantes et leur emplacement.

– Il n’y a pas Alfa Romeo ! se désolait mon voisin de gauche.

– Aucune allemande ! râlait celui de droite.

– Ni de japonaises ! geignait un autre.

Certains pestaient contre les nouvelles taxes. D’autres s’en prenaient aux écolos. Finalement, le silence est retombé. C’était l’impasse.

– Mais, ai-je fait remarquer avec une nuance de gaieté forcée, il y a Renault et Peugeot !

Personne n’a relevé.

– Allez, René, on s’en va, a tranché une femme.

– Chérie, a répondu avec hargne son mari, c’est toi qui as voulu venir !

La plupart restaient là, bras ballants, à chercher l’erreur. C’était comme s’ils venaient de comprendre que les Français ordinaires seraient condamnés à rouler dans de petites voitures, comme jadis les habitants des pays de l’Est avec leur Trabant. Je me suis dirigé vers le hall B accueillant la première marque française participante.

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Symphonie des efforts

Contrairement aux souvenirs que j’avais de la visite avec mon père, il n’y avait pas de belles nanas sur les capots. Cependant, sur une estrade débutait un débat relayé par un écran géant. Le parterre était presque exclusivement masculin. Deux femmes managers, représentant le constructeur, étaient assises face à la caméra. Sur le côté, un homme du public avait été invité à monter à la tribune.

– Tu t’appelles comment ? a dit la première manager.

– Alain.

– Merci, Alain, d’avoir accepté de venir débattre. Dis-nous ce que tu aimes dans la vie !

– Bah, c’est pas compliqué, j’aime ce qui fait du bien !

Sifflements…

– Tu peux préciser ? a repris la première.

– Évidemment, j’aime bien les voitures, j’aime rouler, partir en week-end, partir en vacances, aller à la pêche ! Je suis content même quand je lave ma voiture !

– Je vois ! a lâché la première manager.

– J’imagine, est intervenue la seconde, que tu es bien conscient, Alain, qu’il va falloir faire des efforts, n’est-ce pas ? Sortir de ta zone de confort, n’est-ce pas ? Consentir quelques petits sacrifices. Ça s’appelle é-vo-luer, n’est-ce pas, Alain ?

Cette femme m’intriguait. Elle semblait avoir oublié son rôle promotionnel et commercial. Plutôt que sur la classique érotisation des voitures, elle misait tout sur l’enthousiasme à se fondre dans une symphonie des efforts. Elle mettait en avant la satisfaction morale de contribuer au salut de la planète. Les ingénieurs de la marque faisaient, disait-elle, des efforts considérables, mais chacun d’entre nous devait en faire autant. Les gens l’écoutaient sans broncher et avec bonne volonté. Au bout d’un moment, j’ai quand même eu vaguement l’impression que cette femme savourait le fait d’expliquer à cette assemblée d’hommes que leurs plaisirs, misérablement virilistes, seraient dorénavant rationnés.

Le débat fini, j’ai fait la queue pour m’asseoir dans le véhicule le plus gros de la marque. L’intérieur était pourtant très exigu, ma tête touchait le plafond et mon épaule la vitre. Le pare-brise et les glaces étaient d’étroites fentes, comme si ce SUV était configuré pour la chasse au rhinocéros. La carrosserie aux formes polygonales était moche, presque vulgaire. Le plus grave était le prix, presque le double de celui de ma voiture actuelle, et il fallait y ajouter un éprouvant calcul de taxes et de bonus. En résumé, ce véhicule hybride rechargeable extraordinairement coûteux n’était nullement désirable. J’ai fait la même expérience avec les voitures voisines. C’est pourtant bien, la vie, quand il y reste un peu de place pour le plaisir.

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Consolation coupable

Ensuite, j’ai filé vers le hall C. Chemin faisant, j’ai noté la présence d’une foultitude d’équipementiers qui m’étaient inconnus, mettant en avant des arguments principalement d’ordre moral. J’ai repensé à ma première voiture, une R5 rouge décapotable d’occasion. J’ai des souvenirs imprécis et peu nombreux de ma première femme – honte à moi –, mais je n’ai rien oublié de ma première voiture. Elle était la liberté à l’état pur. Aucune scène de ménage. Juste la liberté. Avec elle, j’ai découvert la France, j’ai découvert l’Europe. J’ai découvert la vie.

Je suis arrivé au hall C où se trouvait le deuxième grand constructeur français. J’ai compris instantanément que tout était du même tonneau. En cherchant la sortie, j’ai remarqué de l’affluence dans un cul-de-sac, au fond du hall. Il semblait y avoir des rideaux, comme si ce coin était réservé aux stands pornos. Je me suis approché. On exposait là d’anciens modèles de voitures de sport. On y avait même autorisé des pin-up. Les gens étaient contents. Ils faisaient des selfies.

Mon père, à la fin de sa vie, avait tenu à s’acheter une Mercedes. Il voulait finir en beauté. Sa berline a peu roulé. Si on avait été au Néolithique, on l’aurait enterrée avec lui, sous un tumulus.

Quand je suis sorti, le temps était gris et doux. J’ai parcouru une centaine de mètres avant de déboucher sur un espace où des bancs formaient un cercle. Il y avait également une cahute où l’on vendait des saucisses. Une trentaine d’hommes y étaient assis et la plupart mangeaient des hot-dogs. Personne ne disait rien. Ils mâchaient en regardant devant eux. Moi aussi, je me suis payé un hot-dog, avec supplément moutarde. C’est toujours bien, dans la vie, quand il y a un peu de place pour le plaisir.

Les évènements de Brasilia ont offert à Lula une légitimité démocratique jusque-là contestée

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Le dimanche 8 janvier, près de 4 000 manifestants ont investi les trois principaux lieux de pouvoir à Brasilia : le palais présidentiel du Planalto, le Tribunal Suprême Fédéral et le Congrès. Ces évènements de violence jusque-là inconnus au Brésil révèlent la profonde désunion qui règne dans le pays.


Dimanche 8 janvier au Brésil, près de 4000 manifestants ont passé les barrages d’une police militaire quasiment inactive pour arriver sur l’esplanade où se trouvent les trois principaux lieux du pouvoir brésilien, ont forcé les portes des bâtiments vides, et les ont saccagés. Arrivés la veille par dizaines de bus, ils réclamaient l’intervention de l’Armée pour réinstaurer la démocratie qu’ils estiment volée par Lula. Si les autorités brésiliennes n’avaient peut-être pas prévu le coup dimanche, elles avaient au moins anticipé ce genre d’évènement bien en avance, compte tenu de la rapidité et la précision de leur réaction.

Une question de légitimité

Au fond du problème se trouve la colère exprimée par une grande partie du peuple brésilien après l’élection contestée de Lula. L’ancien président socialiste avait exercé le pouvoir de 2003 à 2011 puis, ne pouvant se représenter, avait fait élire sa cheffe de cabinet, Dilma Rousseff. Accusé de corruption pour vente à prix réduit ou mise à sa disposition de biens immobiliers, condamné en appel à douze années de prison (2018), ses droits électoraux lui furent retirés. Il est finalement relaxé en 2019 après une pirouette juridique du Tribunal Suprême Fédéral (TSF), dont le rôle est de juger les élus, les membres du gouvernement et les militaires. Rétrospectivement, il apparaît que Lula a surtout couvert un large trafic de corruption d’élus pour obtenir leur soutien. Malgré ses six autres poursuites, le TSF rétablit ses droits de candidater à la présidence de la République, puis annule ses condamnations en 2021 (il reste encore quatre affaires mineures à juger).

En octobre dernier, les élections se déroulent dans un climat tendu. Attaqué par toute la presse de gauche, qualifié d’extrémiste voire de fasciste, Bolsonaro réplique tout aussi violemment dans ses discours, entraînant une hystérisation de la campagne. Affaibli par son étiquette de corrompu, mais fort d’un réel soutien populaire, Lula remporte l’élection d’une bien courte et contestée différence le 30 octobre (50,9%). En effet, les scrutins le placent 1 point devant son adversaire, Jair Bolsonaro (49,1%), soit la plus faible différence depuis la fin de la dictature militaire (1985). Au soir des résultats, le pays est déjà en ébullition. Nombreux sont les Brésiliens qui ont encore le sentiment d’une élection volée.

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Très mal élu, Lula n’a d’autre choix que de mener une politique de fraternisation pour tenter d’apaiser les tensions. Sa légitimité électorale étant contestée, en minorité au Congrès comme au niveau des gouverneurs, le nouveau président se trouve alors dans la pire position politique possible au lendemain de l’élection. Mais Lula est renforcé par le Tribunal Suprême Fédéral (TSF), instance constitutionnelle et judiciaire cruciale du système brésilien, dont 8 juges sur 11 lui sont acquis (dont 3 juges nommés par lui et 4 par Dilma Roussef).

Judiciariser le débat politique : une technique de la gauche sud-américaine

Lula ne peut que profiter de la situation. Sa légitimité démocratique jusque-là contestée se gagne en quelques heures. Dénonçant l’extrémisme des forces pro-Bolsonaro, il accuse le candidat du Parti Libéral d’être un « fasciste », dénonce un « putsch » organisé par les forces de droite, qualifie les évènements « d’actes terroristes », avec l’appui du TSF. En clair, il se présente comme…

>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue « Conflits » <<

Valence: un conseiller municipal allié des islamistes?

Le Journal du dimanche a révélé le contenu explosif d’une note du renseignement territorial de la Drôme. Elle évoque des liens entre Adem Benchelloug, conseiller municipal et le mouvement radical des Frères musulmans, interdit dans de nombreux pays mais pas en France. L’émotion est grande dans la ville, mais le maire LR préfère soutenir l’élu dont l’opposition réclame la démission.


Pourquoi n’arrive-t-on pas à lutter contre la progression de l’islamisme et l’entrisme de ses militants dans les institutions ? Peut-être est-ce en raison d’un manque de doctrine claire sur le sujet chez les différents partis politiques et au sommet de l’État, du manque de réactivité des services de l’État et d’une forme de connivence chez des élus locaux plus soucieux de conserver leur pouvoir que d’exercer une mission d’intérêt général.

Adem Benchelloug est conseiller municipal en charge des sports et des équipements des quartiers depuis 8 ans. Photo: D.R.

À Valence, ce flou conceptuel a favorisé les manipulations d’un élu et d’une association liée aux frères musulmans. L’affaire est assez classique : une association dont le leader est lié à la mouvance frériste souhaite ouvrir une école « musulmane ». Il trouve une écoute bienveillante de la part de la municipalité qui sait que construction d’une mosquée ou ouverture d’une école musulmane lui assure le soutien de leaders communautaires dont l’influence est grande sur la communauté musulmane. La municipalité accepte alors de lui vendre un terrain. En général, à partir de là, l’affaire est conclue et rien ne vient troubler cette nouvelle idylle.

La préfète entend utiliser la nouvelle loi « séparatisme »

Sauf qu’à Valence, l’État local a réagi et la préfète, par courrier, a prévenu cet été le maire que l’association qui porte le projet d’école est liée au mouvement islamiste et que, dans le cadre de la loi séparatisme, elle fera ce qui est en son pouvoir pour empêcher cette installation. Elle est ici parfaitement dans son rôle. Certes, on peut déplorer qu’au niveau national l’Etat n’interdise pas clairement l’organisation des frères musulmans et qu’au niveau local, il ait réagi bien tardivement, mais le pire eut été qu’il n’agisse pas aujourd’hui pour faire oublier qu’il n’avait pas agi hier.

La question de la longue cécité de la préfecture n’est pas une question rhétorique car elle explique aussi la dimension qu’a prise le conflit. En effet, l’école coranique, dont la préfète a fait capoter le projet d’achat d’un terrain municipal, existe au sein des locaux de la mosquée de Valence depuis 2012, elle a été contrôlée tous les ans par l’Éducation nationale selon les dires du maire et celle-ci n’aurait rien trouvé à redire à la situation. Or, si la préfecture n’envoie aucune alerte et si l’Éducation nationale valide ce qui se passe au sein de l’école, il devient compliqué pour l’élu local de mener une bataille qui peut être vue comme une croisade. Cependant, si une fois que l’État se mobilise et assume son rôle, il se fait tirer dans le dos par un édile dont le premier rôle est pourtant d’être aussi un garant de la loi, alors il va être difficile de combattre efficacement l’entrisme islamiste. Et c’est bien là que nous en sommes à Valence.

Une colère qui confine à l’aveuglement

Certes le maire s’est plié à la demande de la préfecture et a annulé la délibération prévoyant la vente du terrain litigieux à l’association, mais manifestement le simple fait d’avoir dû entendre une raison et un pouvoir différent du sien a plongé l’édile dans une telle colère qu’elle confine à l’aveuglement. Dépourvu de toute mesure, le voilà qui se fait le meilleur avocat des islamistes, accusant la préfecture d’incompétence, faisant des procès d’intention aux journalistes qui le contrarient et prenant fait et cause pour un de ses adjoints que la sécurité intérieure accuse d’être lié aux frères musulmans. Autant on pouvait comprendre l’agacement du premier magistrat de la commune à l’idée de devoir gérer une crise politique et entendre ses interrogations quant au temps que met l’État à se positionner sur ce type de dossier. Mais une fois la décision prise, on aurait attendu un peu plus de hauteur et de sens de l’intérêt général.

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Or quand le JDD sort l’information selon laquelle l’adjoint au maire de Valence, Adem Benchelloug est proche des islamistes canal frère musulman (un mouvement qui n’a rien à envier au nazisme et dont le leader récemment décédé El Qarawi prônait l’exécution des Juifs, des apostats et des « kouffars » et justifiait le jihad), au lieu de prendre acte de l’information, l’élu fait le procès des décisions locales de l’État. Tout ce qu’affirme son adjoint est parole d’évangile si l’on peut dire, tandis que les Renseignements généraux et la préfète sont ses cibles favorites. Tout cela ne dénotant pas d’une grande tenue ni du minimum de décence commune que l’on est en droit d’attendre entre représentants d’institutions. L’Etat local (la préfecture ici) est accusé de régler ses comptes, sauf qu’à part l’exaltation en forme de délire de persécution parfois perceptible dans la logorrhée du maire, il n’y a aucune réflexion autour de la réalité de l’entrisme islamiste dans les collectivités locales. Pourtant celle-ci est connue et passe souvent par l’installation de mosquées et d’écoles hors contrat. Quant à accuser la préfète et certains représentants de l’Etat de se dire « après moi le déluge » et de mener des « démarches indignes » [1], on se demande bien sur quelles argumentations le maire de Valence fonde de telles accusations. À moins que contrarier un élu local soit en soi un crime de lèse-majesté.

Petit à petit, l’oiseau fait son nid

La seule chose sur laquelle l’édile est tout à fait entendable, c’est lorsqu’il se demande pourquoi des associations convaincues de liens avec les frères musulmans ne sont pas empêchées ou interdites, ou pourquoi l’école musulmane dont il est question a pu rouvrir pour cette rentrée scolaire. Certes l’homme ne doit pas ignorer à quel point notre droit rend compliqué la dissolution d’associations, mais il est clair que si les frères musulmans étaient classifiés comme organisation terroriste en France, cela pourrait donner une plus grande latitude d’action à l’administration.

Et si le cas de Valence était emblématique de la somme des lâchetés qui conduit à ce que les représentants d’une idéologie totalitariste, et violente, soit devenue dans certaines villes un allié incontournable du pouvoir, même quand celui-ci pourrait s’en passer pour gagner les élections ? C’est le cas de Valence où le maire a été réélu au premier tour avec presque 60% des voix. Il n’en reste pas moins que l’absence de ligne claire sur la façon dont les islamistes et plus particulièrement les frères musulmans fonctionnent, l’absence de doctrine de l’État dans sa manière de combattre l’entrisme islamiste comme l’absence de sens des responsabilités d’un certain type d’élu sont une véritable mine d’or pour les sectes islamistes. Diviser pour mieux régner est une leçon que les frères musulmans maîtrisent, se faire instrumentaliser par eux pour in fine servir une cause contraire aux valeurs de notre république est une expérience à laquelle le maire de Valence devrait mettre un terme au plus vite.

Silence coupable

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[1] France Bleu Drôme Ardèche, dimanche 8 janvier 2023 « Je suis laïc et républicain » dit l’élu de Valence Adem Benchelloug

Canada: euthanasie, la solution miracle?

Plutôt qu’un recours ultime à une situation terrible et irrémédiable, le Canada semble utiliser l’euthanasie comme solution économique. Certaines dérives de l’utilisation de l’euthanasie y sont aberrantes.


En avril 2016, le Parlement canadien adoptait une loi autorisant l’euthanasie. Un patient atteint d’une maladie incurable, jugeant ses souffrances insupportables, peut donc demander l’assistance au suicide. Il en va de même pour une personne handicapée physiquement. Pour l’instant, les personnes souffrant de maladie mentale n’y ont pas accès, mais un débat les concernant devrait s’ouvrir dès 2023. L’extension du droit de mourir aux « mature minors », les enfants de plus de 12 ans, sera considérée en même temps.

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C’est dans ce contexte que l’entreprise québécoise de vêtements Simons a fait polémique. Fin octobre, elle a publié une vidéo intitulée « Tout est beauté », présentant de manière idéalisée l’histoire de Jennyfer Hatch, une Canadienne de 37 ans, victime d’une maladie génétique rare, qui a fait le choix de l’euthanasie. Depuis, il s’est avéré qu’elle ne voulait pas mourir, mais que la difficulté à avoir accès aux soins dont elle avait besoin ne lui laissait pas d’alternative. D’ailleurs, un rapport publié dans le Journal de l’association médicale canadienne en 2017 avait présenté l’euthanasie comme une opportunité pour faire des économies énormes en termes de soins coûteux pour certains malades. Les dérives liées à l’euthanasie se multiplient. Des retraités y ont eu recours pour fuir leurs difficultés économiques. Elle a été accordée à un homme qui ne supportait pas le bruit dans une maison de retraite. En décembre, d’anciens combattants ont rapporté que l’administration canadienne leur avait proposé l’euthanasie alors qu’ils demandaient des soins en raison de troubles post-traumatiques. De plus en plus de soignants sortent du silence pour dénoncer les pressions qu’ils subissent pour les contraindre à exécuter cette pratique.

Alors que le 9 décembre, Élisabeth Borne a lancé la convention pour la fin de vie, et que tout porte à croire que l’on se dirige vers une légalisation de l’euthanasie en France, qui peut nous garantir que l’Hexagone serait préservé de ces dérives ?

Redécouvrir Henri Bergson

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Henri Bergson: un saint laïc?


On croit avoir un vieux fond de culture, on a entendu parler dans ses jeunes années d’Henri Bergson. Le philosophe de la durée, de l’intuition et l’analyste du rire. Puis le temps a fait son œuvre d’effacement. Il m’a fallu attendre la superbe et déchirante biographie, par Michel Laval (Il est cinq heures, le cours est terminé, le 13 janvier aux éditions Les Belles Lettres), de cette personnalité exceptionnelle pour savoir qui elle était vraiment, pour connaître la profondeur de sa pensée et ses extrêmes qualités morales et humaines. Pour que Henri Bergson renaisse en moi et pour tous ceux que ce livre passionnera, bouleversera. Superbe existence, en effet, que l’auteur qualifie « d’itinéraire », qui a conduit le jeune Bergson pourvu de tous les dons jusqu’aux cimes du savoir, de la gloire académique et littéraire.


Abandonné dans une pension israélite à Paris par ses parents, Henri Bergson (né en 1859 et mort à Paris en 1941) est passé par l’École normale supérieure, a obtenu l’agrégation de philosophie, est devenu un professeur prestigieux au Collège de France, a été admis à l’Académie française et a vu consacrés ses talents littéraires et la perfection limpide et si française de son style par le prix Nobel de littérature.

Il est cinq heures, le cours est terminé…

Ce cumul qui aurait pu en détruire plus d’un, serait bien incomplet si on ne retenait pas notamment Essai sur les données immédiates de la conscience et Les deux sources de la morale et de la religion qui ont révolutionné la philosophie de l’époque. Au point qu’Emmanuel Levinas a parlé de lui comme de « l’un des plus grands génies philosophiques de tous les temps ».

Il est intéressant de remarquer comme la sociabilité polie mais peu expansive de Bergson lui a cependant attiré les plus vives adhésions, avec des admirateurs toujours prêts à le défendre, à se battre pour lui, comme l’intrépide et plus que jamais actuel Charles Péguy. Son immense réputation philosophique et littéraire, qui a suscité jalousies et aigreurs, auxquelles il a opposé la sérénité de son âme et la force de son esprit, n’a jamais empêché Henri Bergson de faire preuve d’une absolue lucidité sur les périls qui menaçaient la France et sa civilisation et sur le danger allemand.

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Déchirante vie donc, qui n’a pas détourné Bergson des orages de l’Histoire, l’a incité à accepter des missions diplomatiques, l’a plongé dans l’angoisse en même temps que la maladie l’affaiblissait gravement. Cette conscience douloureuse, chez lui, qu’à certains moments, quand la patrie est menacée dans son être même, il est urgent de reléguer les spéculations intellectuelles au profit d’autres urgences. Un homme admirable, d’un courage et d’une résolution inébranlables, un homme qui, alors que la France se déshonorait par la collaboration et la persécution des Juifs, a refusé de se désolidariser de ceux-ci en coupant court à une conversion catholique annoncée. Les derniers mots de Bergson furent : Il est cinq heures, le cours est terminé…

On comprendra pourquoi ce livre, décrivant une sorte de « saint laïque », fait passer son lecteur, avec une maestria due à une écriture à la fois dense et sensible, du cœur à l’esprit, de l’intelligence à l’émotion et presque, dans les dernières pages, aux larmes.

« Celtique? » Retour sur une exposition controversée

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Musée de Bretagne de Rennes.

Alors qu’elle s’est achevée le 4 décembre, l’exposition «Celtique ?», au musée de Rennes, a déchainé les passions sur la péninsule bretonne… Où vont se nicher les susceptibilités identitaires ?


Le point d’interrogation fâche : l’exposition est coupable de présenter l’identité celte de la Bretagne non comme une « réalité » mais comme un « mythe identitaire ». Sur le site internet du Musée, on peut lire notamment : « la confrontation des connaissances archéologiques, historiques ou linguistiques des périodes anciennes (de l’âge du Fer au Moyen-Âge) à la longue élaboration d’un récit régional permet de déconstruire les clichés ».

« Cliché » donc… se pourrait-il que la Bretagne celtique ne soit qu’un folklore, une image d’Épinal ou un territoire imitant sa propre carte postale ? 2000 ans après le peuplement du territoire par les Celtes, 1500 ans après la fondation du Duché de Bretagne, l’identité bretonne se veut un « revival » : soit une redécouverte d’un trésor linguistique et culturel remontant aux origines de la Gaule. Sa recherche a passionné les romantiques au XIXe comme les nouveaux mouvements sociaux des années 1960. Deux millénaires ou un millénaire et demi, c’est long. Entre-temps l’ensemble du territoire français a connu plusieurs invasions, politiques d’assimilation culturelles… Et depuis, les Bretons se sentent-ils tous celtes ? Et si ce revival identitaire n’était finalement qu’un vival que des esprits taquins diraient un tantinet artificiel ?

Alan Stivell retire son parrainage

Le musicien Alain Stivell – star de la musique celtique – a en tout cas retiré son parrainage et s’en explique dans Ouest-France le 17 octobre: « Les échanges et croisements incessants depuis plus de 6 000 ans entre Bretagne, Galles, Irlande, Ecosse, démontré par l’ADN, on s’en tape ! Les multiples preuves dans les pratiques religieuses, le légendaire, la poésie, l’habitat: du vent ! Circulez ! » Dans une tribune, publiée le 25 octobre dans les colonnes du même journal, au titre évocateur, « le musée de Bretagne ou le jacobinisme jusqu’au bout », le magistrat et écrivain régionaliste Yvon Ollivier en remet une couche et inscrit la polémique dans la continuité de vieux drames nationaux : « L’affaire de l’exposition ratée du musée de Bretagne « Celtique ? » m’amène à réfléchir au jacobinisme en tant qu’idéologie visant à l’homogénéisation totale de la société au mépris de l’altérité pour mieux concentrer le pouvoir. Nous avons tous en mémoire les tragédies générées par la grande Révolution. » Le verbe est haut.

On sait que la Troisième République et ses hussards noirs furent particulièrement offensifs dans leur politique d’assimilation des régions périphériques.

Le caractère arbitraire du sentiment d’appartenance

Avec son point d’interrogation, le comité scientifique de l’exposition ne pensait sans doute pas réveiller de telles passions historiques. Pour ramener de l’ordre dans les esprits, certains en appellent à l’autorité intellectuelle des clercs. « Le catalogue de l’exposition Celtique ? permettra-t-il de retrouver la raison et la sérénité dans une polémique trop souvent polluée par les passions identitaires ? », s’interrogent une trentaine de spécialistes de l’université Rennes 2 comme nous l’apprend Ouest-France dans un article du 16 octobre dernier. Obsédée d’objectivité – et parfois de destruction – l’Université plaide depuis plusieurs décennies pour une histoire scientifique cherchant à rabattre certaines passions identitaires issues des différents romans nationaux et régionaux.

En histoire, de nombreux travaux partent du postulat que toute identité est engendrée par un récit fondateur lui-même commandé par une volonté politique, parfois au service d’obscures volontés de domination. Cette méthode et son caractère systématique – si elles permettent de nuancer certains déterminismes – exagèrent parfois le caractère arbitraire des sentiments d’appartenance.  Quoique d’appellation « scientifique », elle a aussi ses propres dogmes : à savoir que la France n’est qu’un roman, que la Bretagne n’est qu’une légende, que tout particularisme est un folklore, que toute identité est une construction et que tout chose n’est finalement qu’un mot.

Réalité ou mythe, identité ou folklore, mot ou chose, dans le cœur breton, ce récit a en tout cas encore la cote: on voit des drapeaux régionaux à toutes occasions,  le festival de musique celtique attire chaque année des dizaines de milliers de visiteurs – lesquels sont aussi orientés Rennes ou Nantes par des panneaux bilingues en français et en breton alors que personne n’a jamais parlé un mot du dialecte dans ces deux métropoles… A l’est de Bretagne, le parler y était le gallo – une langue romane. Le Breton ne concernait que la pointe occidentale de la péninsule. L’archipel français de Jérôme Fourquet s’intéressait à des passions identitaires devenues obsédantes – montrant une France divisée – non par la mer comme l’Indonésie – mais par la recherche tous azimuts d’origines, de racines, d’identités et de légendes.

On découvre désormais ces passions archipélagiques peuvent aussi être péninsulaires.

Celtique ?: La Bretagne et son héritage celtique

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Mathieu Slama ou la pontification du vide

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L'enseignant Mathieu Slama © Philippe Matsas

Il était passé sous mes radars (pourtant puissants). Une fois repéré par ma ligne de défense anti-démagos immigrationnistes, tous mes écrans de contrôle se sont mis à clignoter. J’ai pu ainsi rattraper mon retard et écouter différentes interventions du sieur Mathieu Slama, puisqu’il s’agit de lui. 


Je crois d’ores et déjà être en mesure d’affirmer que nous avons affaire là à un beau cas, une pointure, un champion du monde – si le poncif gauchiste et immigrationniste se mesurait, Mathieu Slama servirait de mètre étalon ; il serait exposé à Sèvres (1).

Mes investigations ont commencé par le « débat » sur l’immigration entre cet énergumène et Laurent Obertone sur la chaîne YouTube Le Crayon. En réalité, il n’y eut aucun débat. Mathieu Slama aime pontifier mais n’estime pas devoir écouter son interlocuteur. Il adore en revanche asséner des lieux communs dont je donnerai tantôt quelques exemples, ainsi que les apostrophes habituelles de la gauche bien-pensante – « Vous êtes raciste », « Vous êtes en train de faire du racisme », « Vous êtes d’extrême droite », « vous tenez des positions d’extrême droite. » Si ses propos insipides sur l’immigration sont, grosso modo, les mêmes que ceux tenus par Yaël Goosz ou Thomas Legrand, Mathieu Slama réussit l’exploit de les rendre encore plus bêtes. Devant Laurent Obertone, ce poncificateur de compétition s’est surpassé.

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« La France n’est jamais rien de plus que les gens qui la composent »

M. Slama n’écoute pas ce que dit son contradicteur. D’abord parce qu’il croit savoir ce que pense ce dernier. Ensuite, et surtout, parce que, connaissant ses propres limites, il lui faut adopter une écoute sélective et corrompue lui permettant de répondre systématiquement avec un argumentaire préfabriqué et répétitif. Après avoir inventé des propos racistes que Laurent Obertone ne tient pas, il se lance dans un marathon logorrhéique, enfilant cliché antiraciste sur cliché antiraciste, banalité immigrationniste sur banalité immigrationniste, truisme humanitariste sur truisme humanitariste. Exemples : « Il y a une très forte libération de la parole xénophobe, en tous cas anti-immigration a minima, et finalement on est pollué par ce discours qui finit par prendre le dessus sur toutes les autres considérations. » Ou : « Vous êtes amenés à dire des choses tout à fait scandaleuses et totalement contraires à l’esprit républicain […] vous faites le lien entre l’immigration et l’insécurité. Ce n’est pas l’immigration qui mine notre pays, c’est ce que vous êtes en train de dire. » Ou encore : « Donc on va continuer de laisser mourir les migrants dans la Méditerranée ou dans la Manche. Vous oubliez qu’il y a des vies humaines derrière tout ça, des familles qui sont en détresse. » Mais aussi : « Je pense qu’on est en train de couler à cause de propos comme les vôtres […] Moi je défends la France, je défends les principes républicains. » Et, ma préférée : « La France n’est jamais rien de plus que les gens qui la composent. » En plus de ces platitudes, Mathieu Slama pense qu’utiliser le terme d’ensauvagement est « absolument terrifiant », que Macron et Darmanin se rapprochent de l’extrême droite sur l’immigration, que l’affaire Lola a été suivie « d’un déferlement de haine raciste de toute l’extrême droite », que Marine Le Pen prépare un Etat policier et que Renaud Camus est un « quasi-fasciste ». Le propos est famélique, unidirectionnel et itératif. Le ton est tantôt misérabiliste, tantôt sentencieux, toujours faux et arrogant. Laurent Obertone, ignorant la duplicité de son adversaire et les interruptions discourtoises, est parvenu à rester d’un calme olympien. Chapeau ! Il faut dire aussi que l’auteur de Guérilla sait pertinemment que le meilleur moyen de discréditer ce genre d’individu est encore de le laisser parler et exhiber ainsi la vacuité de ce qu’on ose à peine appeler un raisonnement.

« 700 voitures qui brûlent, c’est dommage »

Dans l’émission “Morandini Live”, rebelote. Devant Gilles Platret, maire LR de Chalon-sur-Saône qui dit être confronté à des phénomènes de plus en plus inquiétants de délinquance, en particulier durant la nuit de la Saint-Sylvestre, le même stupéfiant Mathieu Slama soutient « qu’il n’y a pas eu grand chose, il y a eu quelques centaines de voitures brûlées […] il faut hiérarchiser les informations, 700 bagnoles qui brûlent, c’est dommage, c’est terrible, mais il y a les assurances qui jouent, ce n’est pas un fait notable ». Et pourquoi, d’après ce paresseux du bulbe, cela n’est pas un fait notable ? « Parce que ça fait depuis les années 80 que ça existe ! […] C’est un fait divers. On devrait même pas en parler ! » Non, rétorque Gilles Platret, ces incendies ne sont pas des faits divers mais des faits de société éminemment politiques, des prises de contrôle de territoires au même titre que les attaques de gendarmeries ou les tirs de mortiers sur les policiers. « Vous êtes dans un délire, dans un délire idéologique », répète inlassablement la machine à poncifs, le pontificateur du vide, l’unilinguiste du néant intellectuel.

Mathieu Slama enseigne la communication politique au Celsa-Sorbonne Université, université sise à Neuilly-sur-Seine et spécialisée dans les sciences de l’information et de la communication et le journalisme. Ce n’est pas anodin. Comme les sommités gauchistes auxquelles il ne cesse de se référer – les journalistes de Libération, du Monde et de la radio publique, Edwy Plenel, Cédric Herrou ou les responsables de la Nupes – il est obsédé par « l’extrême droite ». Il est écologiste, comme tout le monde, et en faveur d’une immigration illimitée – ce qui, dans son esprit, vaut labellisation antiraciste. Bref, il est engagé dans le camp du Bien et tient à le faire savoir. Aussi, mouton parmi les moutons, bêle-t-il le 2 janvier : « Polémique grotesque autour des propos d’Omar Sy qui ne fait qu’énoncer une évidence sur nos indignations parfois sélectives. Et comme par hasard, c’est principalement l’extrême droite qui s’acharne sur lui. On se demande bien pourquoi. » Quelle hardiesse !

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Pourquoi s’attarder sur ce beau cas ? Parce qu’il est le résultat de plusieurs décennies d’enseignement pédagogiste, progressiste, de gauche, un échantillon caricatural de cette jeune caste intellectuelle issue du gauchisme culturel et académique des sciences sociales et politiques. Sa perception du monde est abstraite – son narcissisme intellectuel, encouragé par cet enseignement, le tient éloigné de la réalité. M. Slama ignore à peu près tout des ravages provoqués par une immigration hors de contrôle. Il ne les voit pas, ou les ignore, ou les réduit à des symptômes, les signes d’une société inégalitaire. Ayant gobé tous les clichés gauchisants sur l’égalité et la fraternité, ce père la vertu dit aimer son prochain ou, plutôt, « être ouvert à l’autre » – mais il faut pour cela que ce dernier vienne de loin, de bien plus loin en tout cas que de la « France périphérique » qui ne l’intéresse pas. Il fait partie de ces jeunes gens disciplinés auxquels on a appris « la transmission des valeurs républicaines, la laïcité, la citoyenneté, la culture de l’engagement et la lutte contre toutes les formes de discrimination » (dixit le site de l’Éducation nationale) et qui, plus malins que les autres et habitués à répéter en boucle et avec des airs d’intelligence la propagande progressiste, la régurgite à l’université et dans les médias. M. Slama espère gagner ainsi quelques galons universitaires et une reconnaissance dans certains milieux journalistiques pouvant déboucher sur une longue carrière de parasite du système médiatico-académique.

Routine idéologique

Mathieu Slama est aujourd’hui un des ces professeurs qui, dans les matières les pires qui puissent exister en termes d’imprégnation et de propagation de cette propagande, inculquent aux nouvelles générations la détestation de leur pays et l’amour de l’Autre en leur mettant dans la tête une kyrielle d’idées simplistes et moralisatrices sur le « racisme systémique » de la France et sur l’immigration. En bon professeur de gauche économe de ses efforts intellectuels, M. Slama n’a que les syntagmes « valeurs républicaines », « droits de l’homme » et « principes démocratiques » à la bouche – avec ça, il contente un petit monde estudiantin se satisfaisant d’un enseignement asséché souvent remplacé par un engagement citoyen. Enseignant conformiste de gauche et roi des poncifs, M. Slama dit « valeurs républicaines » ou « État de droit » comme il dit « retour des heures sombres » ou « extrême droite nauséabonde », par routine idéologique, par facilité politique et, surtout, par paresse intellectuelle et avec le désir de montrer qu’il est un professeur engagé. Comme Allan Bloom à propos de l’université américaine dès la fin des années 60, nous constatons que l’université française, « ne croyant plus à sa plus haute vocation », a elle aussi cédé face à « une populace étudiante et professorale extrêmement idéologisée » et dont le contenu de l’idéologie est, à rebours de toute prétention à étudier, admirer, apprendre et chercher la vérité, la « valeur de l’engagement ». Là où « l’engagement a été considéré plus profond que la science, la passion plus que la raison », écrit Bloom, « l’impératif de la promotion de l’égalité, de l’éradication du racisme, du sexisme et de l’élitisme […] est primordial pour un homme qui ne peut définir aucun autre intérêt digne d’être défendu » (2). Nous pouvons aujourd’hui ajouter à cette liste de sujets promus dans le but de cacher la misère intellectuelle en même temps que de se faire mousser moralement, l’immigrationnisme. Mathieu Slama, enseignant gauchiste, communicant politique et cuistre moralisateur, est l’incarnation quasi-parfaite du principe destructeur qui asphyxie l’université et contamine les médias, ce principe monstrueux qui regroupe tout à la fois l’ignorance, le nombrilisme, le déni du réel, l’enseignement du faux, l’arrogance, l’emphase bouffie et la pontification du vide. Un mètre étalon, vous dis-je.

Adieu la liberté: Essai sur la société disciplinaire

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(1) a) Les plus audiardiens de nos lecteurs auront reconnu, un poil détournée, une des merveilleuses répliques de Ferdinand Maréchal, alias le Dabe (Jean Gabin), dans “Le cave se rebiffe”, film de Gilles Grangier de 1961. b) Le Bureau International des Poids et des Mesures est situé dans le parc de Saint-Cloud, à Sèvres.

(2) Allan Bloom, L’âme désarmée, Essai sur le déclin de la culture générale, Éditions Les Belles Lettres (2018).

Jean-Jacques Debout, l’adolescence éternelle

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Jean-Jacques Debout, lors d'une émission en hommage à la chanteuse Mireille, 1991. Ina/Ina via AFP

Jean-Jacques Debout est la mémoire vivante du music-hall et de la chanson française. Il publie La Couleur des fantômes, un nouvel opus de ses souvenirs. L’auteur-compositeur et interprète se mue en conteur exceptionnel.


Jean-Jacques Debout s’est fait connaître en 1961 par un mélodrame, la plainte d’un enfant triste, Les Boutons dorés, de Jacques Datin (parolier) et Maurice Vidalin (compositeur), qu’ont chanté également Barbara et plus tard Adamo. Le grand succès lui est venu avec sa propre chanson interprétée par l’idole des jeunes, Pour moi la vie va commencer, du film D’où viens-tu Johnny ? (Noël Howard, 1963.) Les temps changent, une jeunesse se révèle : disposant d’un peu d’argent de poche, elle achète des disques, fréquente des lieux qui lui sont destinés…

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Aimé de tous, beau gosse, doué pour la musique, JJD est le « copain » idéal. Bien sûr, en 1966, il paraît sur la « photo du siècle », de Jean-Marie Périer [1]. Il croise une jeune femme ravissante, dont il tombe amoureux : il l’épouse. Ils ne se sont plus quittés. Elle se nomme Chantal Goya ; Jean-Luc Godard la choisit pour incarner, dans Masculin féminin (1966), la « demoiselle âge tendre » d’un monde que menace le désenchantement. Debout compose la musique du film, le visage de Chantal Goya reste gravé dans notre mémoire, ainsi que celui de Catherine-Isabelle Duport, disparue des écrans peu après. 

L’art de la conversation

À présent, Jean-Jacques Debout a 82 ans. Il a triomphé de quelques adversités redoutables. Il compose et il vient d’écrire la suite de ses mémoires. Les souvenirs se bousculent, l’entraînent, il s’y égare un peu : emportés par le flot du récit, les dates, les personnes, les faits, parfois, brouillent la chronologie. Il faut y voir la marque de sa générosité. On lui pardonne aisément ces télescopages : il a fréquenté tout le monde, alors il veut absolument nous présenter Marlène Dietrich, Jean Gabin, Jeanne Moreau, Jean-Paul Belmondo, Jacques Mesrine, Stevie Wonder, les deux grands Charles, Aznavour et Trenet, et mille autres qui rendent la lecture passionnante.

Jean-Jacques Debout pratique l’art presque perdu de la conversation : il est bien l’un de nos derniers et plus charmants causeurs. 

Rendez-vous rue Montpensier

C’était en 2004, au mois de juin. Il faisait beau ce soir-là, un temps à mettre Paris dehors. J’ignorais tout de Sandrine Rousseau, de Raquel Garrido je ne savais rien, et, lorsque j’évoquais le nom de Corbière, c’est le prénom de Tristan [2] qui me venait à l’esprit et non celui d’Alexis. Enfin, je n’aurais jamais songé à « manger mes morts », surtout depuis qu’un Brésilien, rencontré des années auparavant, s’était, un soir, montré pressant en me glissant à l’oreille : « As-tu vu le film Qu’il était bon mon petit Français ? » [3] 

Bref, ce 24 juin mes pas me conduisaient vers le Théâtre du Palais-Royal, rue Montpensier. J’étais convié au récital d’un garçon que j’avais toujours connu, un compositeur de refrains charmants qui accompagnaient ma mélancolie depuis toujours : Jean-Jacques Debout.

Il y avait foule devant le 38, qui forme avec la rue de Beaujolais un territoire enchanté : au 36 se trouve l’entresol où logeait Jean Cocteau et au dernier étage habitaient Mireille et Emmanuel Berl. Tous avaient pour voisine Colette, dont l’adresse était au 9, rue de Beaujolais : contiguïté rendue possible par l’angle droit que forment ces deux rues.

Une tragédie lente

Jean-Jacques Debout émergeait d’une longue période de troubles qui s’était achevée par un séjour en prison : il avait percuté un véhicule de la police et son taux d’alcoolémie, immédiatement contrôlé, dépassait quelque peu la limite autorisée…

Il parut sur scène, puis sonnèrent les accords de la première chanson, Nos doigts se sont croisés. Le texte est simple, sans mièvrerie excessive, mais empreint de cet accablement qui nous saisit lorsqu’on voit s’éloigner définitivement une silhouette aimée. Il rapporte la petite tragédie d’une rencontre entre un garçon et une fille sur une piste de danse : 

« Nos doigts se sont croisés
Pour la première fois
Lorsque tu as dansé
Près de moi, près de moi,
Nos yeux se sont aimés
Pour la dernière fois
Lorsque tu as dansé
Loin de moi, loin de moi. »

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Deux minutes cinquante-six secondes d’une plainte adorable : c’est suffisant pour que se forme la combinaison de l’espoir et du chagrin. Dans le slow, préliminaire amoureux tombé en désuétude, deux corps vérifient leur compatibilité, puis la signifient par le délicieux abandon de la tête sur une épaule ou par l’enveloppement consenti d’une hanche par une main audacieuse.

Le slow, c’est le piétinement balancé de deux individus qu’isole la pénombre exquise. Grâce au slow, nous mesurons l’attirance que nous éprouvons et celle que nous suscitons. Un slow qui s’achève met fin à une épreuve de séduction commencée par un regard : « Nos yeux se sont aimés / Pour la dernière fois / Lorsque tu as dansé / Loin de moi, loin de moi. »

Ce soir-là, 700 adolescents éperdus qui avaient dépassé la date prescrite firent une ovation debout… à Debout. Notre ferveur disait notre acquiescement à l’ordre amoureux que nous suggéraient ces couplets sur un air de « trois fois rien » : le slow est une leçon de modestie :[4] 

— Vous dansez mademoiselle ?
— Oui, mais pas avec vous !

La Couleur des fantômes, de Jean-Jacques Debout, Talent éditions, 336 p., 2022, 20,90€.

Ma vie à dormir debout

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[1] La « Photo du siècle » est le surnom d’une photographie rassemblant les vedettes yéyé de l’époque prise par Jean-Marie Périer en 1966 pour le magazine Salut les copains.

[2] Les Amours jaunes, Tristan Corbière (1845-1875) : tiré de ce recueil de poèmes, « Armor » parut chez René Helleu, en 1935, illustré de huit eaux fortes signées Romanin. Ce pseudonyme cachait un jeune sous-préfet de gauche, un vrai rebelle qui ne se donnait pas le genre insoumis : Jean Moulin.

[3] Film de Nelson Pereira dos Santos (1971).

[4]. Serge Gainsbourg a signé un superbe slow, Ne dis rien, interprété par Ana Karina, tiré de sa comédie musicale Anna, réalisée par Pierre Korlanik (1967). Parmi les œuvres majeures de la « slowénie », Il y a de l’amour dans l’air, de Claude-Michel Schönberg, par Bruna Giraldi : voix d’imploration, gorge lacrymale…irrésistible ! 

Un antisémite de moins, c’est toujours ça de gagné

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Dans une lettre publiée dans le journal franco-israélien Israël Magazine, l’humoriste Dieudonné demande pardon à la communauté juive.


Celle-là, on ne s’y attendait pas ! En 2004, l’humoriste et comédien multicondamné pour injure antisémite et contestation de crime contre l’humanité répliquait dans un spectacle intitulé « Mes excuses », où il en rajoutait dans la pitrerie antisémite, façon Shoah-ananas.

Il change de registre. Malade, il part finir sa vie au Cameroun et semble vouloir solder les comptes, faire la paix avec ceux qu’il a offensés. Il demande donc pardon à la communauté juive pour ses outrances. « Je n’ai pas réussi à la faire rire, et je le regrette », écrit-il.

En supposant qu’il ne s’agisse pas d’une nouvelle blague, ce mea culpa est un peu à côté de la plaque.

A lire aussi, l’éditorial d’Elisabeth Lévy: Espèce de sale BD!

D’abord, Dieudonné n’a pas offensé seulement les juifs mais tous les Français, et même, particulièrement les descendants d’esclaves qu’il a embarqués dans son combat douteux pour rester polie. Ensuite, son antisémitisme dépassait le registre de l’humour.  En 2012, quand il présentait sa Liste antisioniste [1] avec Alain Soral, antisémite rabique, dangereux et pas du tout repenti, il ne rigolait pas. Quand il affirmait que les juifs sont des négriers reconvertis dans la banque, il ne rigolait pas. Quand il disait arracher les pages sur la Shoah des livres d’histoire de sa fille, il ne rigolait pas.

Couverture du numéro 10 de « Causeur », février 2014

Du reste, beaucoup de gens comme Rachel Khan ou Arno Klarsfeld se montrent très sceptiques sur sa sincérité. En réalité, peu importe. On s’en fiche qu’il soit sincère ! Ce qui compte, c’est ce qu’il dit publiquement et l’effet de ses paroles sur ses partisans.

Dieudonné a été l’étendard d’un nouvel antisémitisme qui se parait d’antiracisme. Les juifs étaient haïssables en tant que racistes (on n’oubliera pas la Conférence de l’ONU contre le racisme à Durban en 2000, qui a été un festival d’antisémitisme). Il a porté à son comble la concurrence victimaire en prétendant que les Juifs voulaient être les chouchous du malheur aux dépens de tous les autres opprimés et humiliés de l’Histoire. Il a banalisé un complotisme glauque qui prétend que les Juifs dirigent le monde (qu’on a d’ailleurs retrouvé chez certains Gilets jaunes, obsédés par le passage d’Emmanuel Macron à la banque Rothschild).

A lire aussi: Causeur: Arrêtez d’emmerder les automobilistes!

Cet antisémitisme a séduit une fraction de la jeunesse musulmane, mais aussi une certaine gauche, celle des professions intellectuelles prolétarisées, voire certains profs. Beaucoup de gens qui ne sont nullement des marginaux se prenaient pour de courageux dissidents parce qu’ils crachaient avec lui sur les victimes de la Shoah, autrement dit parce qu’ils profanaient ce que nos sociétés ont de plus sacré. Or, on peut craindre que nombre de ses partisans ne le suivent pas dans son repentir, mais au contraire qu’il les conforte dans leur vision paranoïaque – la Communauté organisée, comme dit Soral, est tellement puissante qu’elle a réussi à faire plier Dieudonné.

Cependant, j’ai plutôt tendance à penser que ses excuses sont sincères. N’oublions pas que Dieudonné n’est pas, loin s’en faut, un intellectuel, mais un artiste, au demeurant talentueux jusqu’à ce que ses obsessions malsaines viennent gâcher ce talent. Après tout, un antisémite de moins, c’est toujours ça de gagné.

Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio.

Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi après le journal de 8 heures.


[1] C’est la période où nous l’avons interviewé dans Causeur.

Quand la Roumanie exportait ses Juifs

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La journaliste Sonia Devillers © Pascal Ito / Flammarion

L’animatrice star de France inter caracole en tête des ventes de livres, avec le récit stupéfiant du départ de ses grands-parents maternels de la Roumanie communiste des années 60.


On connaît surtout Sonia Devillers comme grande prêtresse progressiste dans la matinale de France Inter. À l’automne 2022, est sorti également son premier livre ; l’histoire de la famille de sa mère, famille juive de Roumanie non pas exilée mais vendue par le régime communiste d’alors… Une histoire un peu trop énorme pour avoir une chance d’en faire un livre raté.


La journaliste raconte donc son histoire familiale, en remontant aux années 30, dans une Roumanie sortie victorieuse de la Grande Guerre. Récompensée, la monarchie roumaine récupère une bonne partie de l’ancien Empire austro-hongrois ainsi que l’actuelle Moldavie. Elle double ainsi sa population juive, ce qui ne manque pas de réveiller de vieilles fureurs antisémites. Mihail Sebastian avait raconté dans son journal l’ambiance de la Roumanie de ces années 30-40 et l’ascension de la Garde de Fer, mouvement furieusement antisémite mené par Corneliu Codreanu, tribun fasciste et mystique qui électrisa les foules roumaines. De ces années de pogroms et d’insultes antisémites qui allaient préparer le terrain à la déportation de 150 000 juifs roumains dans d’anciennes porcheries de Transnistrie, les grands-parents de Sonia Devillers en ont fait un récit très édulcoré, n’en rapportant presque que les heures heureuses de la petite famille bourgeoise de Bucarest, arpentant les pistes de ski l’hiver, non sans nostalgie. Le pogrom de janvier 1941, auquel le grand-père, Harry Greenberg, réchappa de justesse, devient par euphémisation « la révolte de la Garde de fer » dans le récit de la grand-mère Gabriela. Il faut dire que le maréchal Antonescu, allié d’Hitler et à la tête d’un régime fasciste et antisémite, avait muselé les Légionnaires de la Garde de fer, un peu trop turbulents en temps de guerre. Ceux-ci se défoulèrent alors sur les Juifs de Bucarest. Ils furent jetés en prison, non pas pour le pogrom, mais pour s’être rebellés.

A lire aussi: Léa Salamé: «France Inter n’est pas de gauche»!

Dans les derniers mois de la guerre, alors que l’Armée rouge s’apprête à débouler, la Roumanie change de camp et déclare la guerre à l’Axe. Déjà, dès 1943, Antonescu sentait la victoire nazie moins inéluctable et avait bloqué la déportation et la livraison des Juifs roumains aux Allemands, pas vraiment par philosémitisme retrouvé mais plutôt par souci de ménager son avenir et celui de la Roumanie d’après-guerre. La Roumanie passe ensuite sous influence soviétique et devient une république populaire. Les grands-parents adhèrent à l’utopie de la nouvelle Roumanie communiste avec un mélange d’enthousiasme et d’opportunisme. La promesse du nouveau régime est qu’il va abolir les anciens clivages de jadis, et que dans cette Roumanie régénérée, il n’y aurait plus de juifs et de non-juifs, une méthode comme une autre pour abolir une bonne fois pour toute l’antisémitisme. Ça tombe bien, les Greenberg n’ont jamais eu que faire de leur judéité ; ils troquent même leur nom de famille, Greenberg, pour un nom bien plus roumain, Deleanu. Dans les faits, la Roumanie communiste a recyclé pas mal d’anciens fonctionnaires, de cadres et de militants de la Roumanie fasciste, qui n’ont pas tous été condamnés à mort et qui n’ont pas tous été au bout de leur peine de prison. Quand la Roumanie d’après-guerre est tentée de placer une juive, Ana Pauker, à la tête des sections locales, Staline arrive à la rescousse et demande que l’on nomme-là « un vrai Roumain ». Ana Pauker tombe peu après sous l’accusation de « cosmopolitisme ». La brutalité furieuse des décennies précédentes a laissé place à l’ère de la suspicion. L’antisémitisme s’est mué et a pris le nom d’antisionisme. L’application de Gabriela Deleanu à maintenir son bon niveau d’anglais, de français et d’allemand lui vaut rapidement tous les soupçons d’espionnage et d’intelligence avec l’Ouest.

Les journées commencent à devenir pesantes pour les Deleanu, privés de leurs emplois par le régime communiste, jusqu’à ce qu’intervienne un petit bonhomme grassouillet, Henry Jacober. De cette Roumanie que tout le monde avait envie de fuir, Jacober parvient à les extraire, direction Paris. Jacober traversait alors le rideau de fer comme Dutilleul traversait murs et murailles dans la nouvelle de Marcel Aymé. Il faut dire que ce juif hongrois naturalisé anglais est un commercial hors-pair : il était parvenu à mettre un système de troc et échangeait des Juifs roumains contre du bétail, surtout des porcs Landrace venus du Danemark, très recherchés par la Roumanie des années 1960 qui manque d’à peu près tout. Pour la mise en place de ce commerce, la Roumanie reçoit l’aval de Khrouchtchev, toujours enclin à dire oui quand on lui offre une bonne partie de chasse à l’ours alcoolisée dans les Carpates. Le secret est tellement bien gardé que Nicolae Ceausescu, qui occupait déjà un poste très élevé, tombe des nues en découvrant tout de ce système quand il arrive au pouvoir en 1965 et s’inquiète fortement pour l’image du pays si l’affaire était éventée. Quelques années plus tard, il se ravise et rouvre la filière, désormais reprise en main par Israël. Entretemps, Jacober a reçu à Londres la visite du Mossad ; il faut imaginer des sortes d’Inglorious Basterds venir menacer le super-VRP de finir comme Eichmann si jamais il remettait le nez dans ce trafic de juifs contre cochons. Revenu de ses premiers scrupules, le Conducator rigolard pouvait déclarer : « les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation ». Ce qu’Antonescu avait envisagé de faire à la fin de la guerre, vendre les juifs, les communistes l’ont mis en place. « Sur le plan commercial et pécuniaire, les communistes ont réussi là où les fascistes ont échoué ».

Les exportés

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Chérie, ils ont rétréci le Mondial de l’auto!

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L'édition 2022 du Mondial de l'automobile de Paris. RETMEN/SIPA

Le dernier Mondial de l’automobile a été un triste rendez-vous. Finie la foule d’amateurs venus en famille, finies les belles carrosseries et les grosses cylindrées étrangères, adieu pin-up et hôtesses souriantes… L’heure est à la repentance sous l’égide d’un ordre moral écolo.


Je me suis autorisé à prendre un taxi pour aller au Mondial de l’auto. Il y a une sorte de cohérence à se rendre à ce genre de manifestation en voiture. Je voulais me renseigner. Ma voiture, Crit’Air 3, allait être bientôt interdite de centre-ville. J’ai quand même été un peu déçu de voir que le chauffeur avait besoin de chercher sur Internet pour savoir où ça se tenait.

La dernière fois que j’étais venu à ce salon, c’était avec mon père, il y a presque cinquante ans. Il m’avait accordé cette échappée à deux. C’est toujours bien, dans la vie, quand il y a un peu de place pour le plaisir. La cohue, à cette époque, était encore plus monstrueuse qu’au Salon de l’agriculture. Mon père croyait au progrès, au programme autoroutier, au peintre Matthieu et surtout à la voiture. En fait, il croyait à l’avenir du pays et peut-être même au mien par la même occasion.

Déprime au Mondial…

Le taxi m’a laissé à l’entrée du Palais des expositions. Il n’y avait pas de queue. Les gens ont dû prendre leurs billets sur Internet, me suis-je dit. Je me suis avancé sur l’allée principale, presque déserte. Cent mètres plus loin, une quinzaine de personnes, presque exclusivement des hommes, étaient agglutinées devant une colonne indiquant les marques participantes et leur emplacement.

– Il n’y a pas Alfa Romeo ! se désolait mon voisin de gauche.

– Aucune allemande ! râlait celui de droite.

– Ni de japonaises ! geignait un autre.

Certains pestaient contre les nouvelles taxes. D’autres s’en prenaient aux écolos. Finalement, le silence est retombé. C’était l’impasse.

– Mais, ai-je fait remarquer avec une nuance de gaieté forcée, il y a Renault et Peugeot !

Personne n’a relevé.

– Allez, René, on s’en va, a tranché une femme.

– Chérie, a répondu avec hargne son mari, c’est toi qui as voulu venir !

La plupart restaient là, bras ballants, à chercher l’erreur. C’était comme s’ils venaient de comprendre que les Français ordinaires seraient condamnés à rouler dans de petites voitures, comme jadis les habitants des pays de l’Est avec leur Trabant. Je me suis dirigé vers le hall B accueillant la première marque française participante.

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Symphonie des efforts

Contrairement aux souvenirs que j’avais de la visite avec mon père, il n’y avait pas de belles nanas sur les capots. Cependant, sur une estrade débutait un débat relayé par un écran géant. Le parterre était presque exclusivement masculin. Deux femmes managers, représentant le constructeur, étaient assises face à la caméra. Sur le côté, un homme du public avait été invité à monter à la tribune.

– Tu t’appelles comment ? a dit la première manager.

– Alain.

– Merci, Alain, d’avoir accepté de venir débattre. Dis-nous ce que tu aimes dans la vie !

– Bah, c’est pas compliqué, j’aime ce qui fait du bien !

Sifflements…

– Tu peux préciser ? a repris la première.

– Évidemment, j’aime bien les voitures, j’aime rouler, partir en week-end, partir en vacances, aller à la pêche ! Je suis content même quand je lave ma voiture !

– Je vois ! a lâché la première manager.

– J’imagine, est intervenue la seconde, que tu es bien conscient, Alain, qu’il va falloir faire des efforts, n’est-ce pas ? Sortir de ta zone de confort, n’est-ce pas ? Consentir quelques petits sacrifices. Ça s’appelle é-vo-luer, n’est-ce pas, Alain ?

Cette femme m’intriguait. Elle semblait avoir oublié son rôle promotionnel et commercial. Plutôt que sur la classique érotisation des voitures, elle misait tout sur l’enthousiasme à se fondre dans une symphonie des efforts. Elle mettait en avant la satisfaction morale de contribuer au salut de la planète. Les ingénieurs de la marque faisaient, disait-elle, des efforts considérables, mais chacun d’entre nous devait en faire autant. Les gens l’écoutaient sans broncher et avec bonne volonté. Au bout d’un moment, j’ai quand même eu vaguement l’impression que cette femme savourait le fait d’expliquer à cette assemblée d’hommes que leurs plaisirs, misérablement virilistes, seraient dorénavant rationnés.

Le débat fini, j’ai fait la queue pour m’asseoir dans le véhicule le plus gros de la marque. L’intérieur était pourtant très exigu, ma tête touchait le plafond et mon épaule la vitre. Le pare-brise et les glaces étaient d’étroites fentes, comme si ce SUV était configuré pour la chasse au rhinocéros. La carrosserie aux formes polygonales était moche, presque vulgaire. Le plus grave était le prix, presque le double de celui de ma voiture actuelle, et il fallait y ajouter un éprouvant calcul de taxes et de bonus. En résumé, ce véhicule hybride rechargeable extraordinairement coûteux n’était nullement désirable. J’ai fait la même expérience avec les voitures voisines. C’est pourtant bien, la vie, quand il y reste un peu de place pour le plaisir.

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Consolation coupable

Ensuite, j’ai filé vers le hall C. Chemin faisant, j’ai noté la présence d’une foultitude d’équipementiers qui m’étaient inconnus, mettant en avant des arguments principalement d’ordre moral. J’ai repensé à ma première voiture, une R5 rouge décapotable d’occasion. J’ai des souvenirs imprécis et peu nombreux de ma première femme – honte à moi –, mais je n’ai rien oublié de ma première voiture. Elle était la liberté à l’état pur. Aucune scène de ménage. Juste la liberté. Avec elle, j’ai découvert la France, j’ai découvert l’Europe. J’ai découvert la vie.

Je suis arrivé au hall C où se trouvait le deuxième grand constructeur français. J’ai compris instantanément que tout était du même tonneau. En cherchant la sortie, j’ai remarqué de l’affluence dans un cul-de-sac, au fond du hall. Il semblait y avoir des rideaux, comme si ce coin était réservé aux stands pornos. Je me suis approché. On exposait là d’anciens modèles de voitures de sport. On y avait même autorisé des pin-up. Les gens étaient contents. Ils faisaient des selfies.

Mon père, à la fin de sa vie, avait tenu à s’acheter une Mercedes. Il voulait finir en beauté. Sa berline a peu roulé. Si on avait été au Néolithique, on l’aurait enterrée avec lui, sous un tumulus.

Quand je suis sorti, le temps était gris et doux. J’ai parcouru une centaine de mètres avant de déboucher sur un espace où des bancs formaient un cercle. Il y avait également une cahute où l’on vendait des saucisses. Une trentaine d’hommes y étaient assis et la plupart mangeaient des hot-dogs. Personne ne disait rien. Ils mâchaient en regardant devant eux. Moi aussi, je me suis payé un hot-dog, avec supplément moutarde. C’est toujours bien, dans la vie, quand il y a un peu de place pour le plaisir.

Les évènements de Brasilia ont offert à Lula une légitimité démocratique jusque-là contestée

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Photo Conflits / TON MOLINA/FOTOARENA/SIPA USA)/43726817/TON MOLINA/2301090516

Le dimanche 8 janvier, près de 4 000 manifestants ont investi les trois principaux lieux de pouvoir à Brasilia : le palais présidentiel du Planalto, le Tribunal Suprême Fédéral et le Congrès. Ces évènements de violence jusque-là inconnus au Brésil révèlent la profonde désunion qui règne dans le pays.


Dimanche 8 janvier au Brésil, près de 4000 manifestants ont passé les barrages d’une police militaire quasiment inactive pour arriver sur l’esplanade où se trouvent les trois principaux lieux du pouvoir brésilien, ont forcé les portes des bâtiments vides, et les ont saccagés. Arrivés la veille par dizaines de bus, ils réclamaient l’intervention de l’Armée pour réinstaurer la démocratie qu’ils estiment volée par Lula. Si les autorités brésiliennes n’avaient peut-être pas prévu le coup dimanche, elles avaient au moins anticipé ce genre d’évènement bien en avance, compte tenu de la rapidité et la précision de leur réaction.

Une question de légitimité

Au fond du problème se trouve la colère exprimée par une grande partie du peuple brésilien après l’élection contestée de Lula. L’ancien président socialiste avait exercé le pouvoir de 2003 à 2011 puis, ne pouvant se représenter, avait fait élire sa cheffe de cabinet, Dilma Rousseff. Accusé de corruption pour vente à prix réduit ou mise à sa disposition de biens immobiliers, condamné en appel à douze années de prison (2018), ses droits électoraux lui furent retirés. Il est finalement relaxé en 2019 après une pirouette juridique du Tribunal Suprême Fédéral (TSF), dont le rôle est de juger les élus, les membres du gouvernement et les militaires. Rétrospectivement, il apparaît que Lula a surtout couvert un large trafic de corruption d’élus pour obtenir leur soutien. Malgré ses six autres poursuites, le TSF rétablit ses droits de candidater à la présidence de la République, puis annule ses condamnations en 2021 (il reste encore quatre affaires mineures à juger).

En octobre dernier, les élections se déroulent dans un climat tendu. Attaqué par toute la presse de gauche, qualifié d’extrémiste voire de fasciste, Bolsonaro réplique tout aussi violemment dans ses discours, entraînant une hystérisation de la campagne. Affaibli par son étiquette de corrompu, mais fort d’un réel soutien populaire, Lula remporte l’élection d’une bien courte et contestée différence le 30 octobre (50,9%). En effet, les scrutins le placent 1 point devant son adversaire, Jair Bolsonaro (49,1%), soit la plus faible différence depuis la fin de la dictature militaire (1985). Au soir des résultats, le pays est déjà en ébullition. Nombreux sont les Brésiliens qui ont encore le sentiment d’une élection volée.

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Très mal élu, Lula n’a d’autre choix que de mener une politique de fraternisation pour tenter d’apaiser les tensions. Sa légitimité électorale étant contestée, en minorité au Congrès comme au niveau des gouverneurs, le nouveau président se trouve alors dans la pire position politique possible au lendemain de l’élection. Mais Lula est renforcé par le Tribunal Suprême Fédéral (TSF), instance constitutionnelle et judiciaire cruciale du système brésilien, dont 8 juges sur 11 lui sont acquis (dont 3 juges nommés par lui et 4 par Dilma Roussef).

Judiciariser le débat politique : une technique de la gauche sud-américaine

Lula ne peut que profiter de la situation. Sa légitimité démocratique jusque-là contestée se gagne en quelques heures. Dénonçant l’extrémisme des forces pro-Bolsonaro, il accuse le candidat du Parti Libéral d’être un « fasciste », dénonce un « putsch » organisé par les forces de droite, qualifie les évènements « d’actes terroristes », avec l’appui du TSF. En clair, il se présente comme…

>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue « Conflits » <<

Valence: un conseiller municipal allié des islamistes?

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Le Journal du dimanche a révélé le contenu explosif d’une note du renseignement territorial de la Drôme. Elle évoque des liens entre Adem Benchelloug, conseiller municipal et le mouvement radical des Frères musulmans, interdit dans de nombreux pays mais pas en France. L’émotion est grande dans la ville, mais le maire LR préfère soutenir l’élu dont l’opposition réclame la démission.


Pourquoi n’arrive-t-on pas à lutter contre la progression de l’islamisme et l’entrisme de ses militants dans les institutions ? Peut-être est-ce en raison d’un manque de doctrine claire sur le sujet chez les différents partis politiques et au sommet de l’État, du manque de réactivité des services de l’État et d’une forme de connivence chez des élus locaux plus soucieux de conserver leur pouvoir que d’exercer une mission d’intérêt général.

Adem Benchelloug est conseiller municipal en charge des sports et des équipements des quartiers depuis 8 ans. Photo: D.R.

À Valence, ce flou conceptuel a favorisé les manipulations d’un élu et d’une association liée aux frères musulmans. L’affaire est assez classique : une association dont le leader est lié à la mouvance frériste souhaite ouvrir une école « musulmane ». Il trouve une écoute bienveillante de la part de la municipalité qui sait que construction d’une mosquée ou ouverture d’une école musulmane lui assure le soutien de leaders communautaires dont l’influence est grande sur la communauté musulmane. La municipalité accepte alors de lui vendre un terrain. En général, à partir de là, l’affaire est conclue et rien ne vient troubler cette nouvelle idylle.

La préfète entend utiliser la nouvelle loi « séparatisme »

Sauf qu’à Valence, l’État local a réagi et la préfète, par courrier, a prévenu cet été le maire que l’association qui porte le projet d’école est liée au mouvement islamiste et que, dans le cadre de la loi séparatisme, elle fera ce qui est en son pouvoir pour empêcher cette installation. Elle est ici parfaitement dans son rôle. Certes, on peut déplorer qu’au niveau national l’Etat n’interdise pas clairement l’organisation des frères musulmans et qu’au niveau local, il ait réagi bien tardivement, mais le pire eut été qu’il n’agisse pas aujourd’hui pour faire oublier qu’il n’avait pas agi hier.

La question de la longue cécité de la préfecture n’est pas une question rhétorique car elle explique aussi la dimension qu’a prise le conflit. En effet, l’école coranique, dont la préfète a fait capoter le projet d’achat d’un terrain municipal, existe au sein des locaux de la mosquée de Valence depuis 2012, elle a été contrôlée tous les ans par l’Éducation nationale selon les dires du maire et celle-ci n’aurait rien trouvé à redire à la situation. Or, si la préfecture n’envoie aucune alerte et si l’Éducation nationale valide ce qui se passe au sein de l’école, il devient compliqué pour l’élu local de mener une bataille qui peut être vue comme une croisade. Cependant, si une fois que l’État se mobilise et assume son rôle, il se fait tirer dans le dos par un édile dont le premier rôle est pourtant d’être aussi un garant de la loi, alors il va être difficile de combattre efficacement l’entrisme islamiste. Et c’est bien là que nous en sommes à Valence.

Une colère qui confine à l’aveuglement

Certes le maire s’est plié à la demande de la préfecture et a annulé la délibération prévoyant la vente du terrain litigieux à l’association, mais manifestement le simple fait d’avoir dû entendre une raison et un pouvoir différent du sien a plongé l’édile dans une telle colère qu’elle confine à l’aveuglement. Dépourvu de toute mesure, le voilà qui se fait le meilleur avocat des islamistes, accusant la préfecture d’incompétence, faisant des procès d’intention aux journalistes qui le contrarient et prenant fait et cause pour un de ses adjoints que la sécurité intérieure accuse d’être lié aux frères musulmans. Autant on pouvait comprendre l’agacement du premier magistrat de la commune à l’idée de devoir gérer une crise politique et entendre ses interrogations quant au temps que met l’État à se positionner sur ce type de dossier. Mais une fois la décision prise, on aurait attendu un peu plus de hauteur et de sens de l’intérêt général.

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Or quand le JDD sort l’information selon laquelle l’adjoint au maire de Valence, Adem Benchelloug est proche des islamistes canal frère musulman (un mouvement qui n’a rien à envier au nazisme et dont le leader récemment décédé El Qarawi prônait l’exécution des Juifs, des apostats et des « kouffars » et justifiait le jihad), au lieu de prendre acte de l’information, l’élu fait le procès des décisions locales de l’État. Tout ce qu’affirme son adjoint est parole d’évangile si l’on peut dire, tandis que les Renseignements généraux et la préfète sont ses cibles favorites. Tout cela ne dénotant pas d’une grande tenue ni du minimum de décence commune que l’on est en droit d’attendre entre représentants d’institutions. L’Etat local (la préfecture ici) est accusé de régler ses comptes, sauf qu’à part l’exaltation en forme de délire de persécution parfois perceptible dans la logorrhée du maire, il n’y a aucune réflexion autour de la réalité de l’entrisme islamiste dans les collectivités locales. Pourtant celle-ci est connue et passe souvent par l’installation de mosquées et d’écoles hors contrat. Quant à accuser la préfète et certains représentants de l’Etat de se dire « après moi le déluge » et de mener des « démarches indignes » [1], on se demande bien sur quelles argumentations le maire de Valence fonde de telles accusations. À moins que contrarier un élu local soit en soi un crime de lèse-majesté.

Petit à petit, l’oiseau fait son nid

La seule chose sur laquelle l’édile est tout à fait entendable, c’est lorsqu’il se demande pourquoi des associations convaincues de liens avec les frères musulmans ne sont pas empêchées ou interdites, ou pourquoi l’école musulmane dont il est question a pu rouvrir pour cette rentrée scolaire. Certes l’homme ne doit pas ignorer à quel point notre droit rend compliqué la dissolution d’associations, mais il est clair que si les frères musulmans étaient classifiés comme organisation terroriste en France, cela pourrait donner une plus grande latitude d’action à l’administration.

Et si le cas de Valence était emblématique de la somme des lâchetés qui conduit à ce que les représentants d’une idéologie totalitariste, et violente, soit devenue dans certaines villes un allié incontournable du pouvoir, même quand celui-ci pourrait s’en passer pour gagner les élections ? C’est le cas de Valence où le maire a été réélu au premier tour avec presque 60% des voix. Il n’en reste pas moins que l’absence de ligne claire sur la façon dont les islamistes et plus particulièrement les frères musulmans fonctionnent, l’absence de doctrine de l’État dans sa manière de combattre l’entrisme islamiste comme l’absence de sens des responsabilités d’un certain type d’élu sont une véritable mine d’or pour les sectes islamistes. Diviser pour mieux régner est une leçon que les frères musulmans maîtrisent, se faire instrumentaliser par eux pour in fine servir une cause contraire aux valeurs de notre république est une expérience à laquelle le maire de Valence devrait mettre un terme au plus vite.

Silence coupable

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[1] France Bleu Drôme Ardèche, dimanche 8 janvier 2023 « Je suis laïc et républicain » dit l’élu de Valence Adem Benchelloug

Canada: euthanasie, la solution miracle?

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D.R

Plutôt qu’un recours ultime à une situation terrible et irrémédiable, le Canada semble utiliser l’euthanasie comme solution économique. Certaines dérives de l’utilisation de l’euthanasie y sont aberrantes.


En avril 2016, le Parlement canadien adoptait une loi autorisant l’euthanasie. Un patient atteint d’une maladie incurable, jugeant ses souffrances insupportables, peut donc demander l’assistance au suicide. Il en va de même pour une personne handicapée physiquement. Pour l’instant, les personnes souffrant de maladie mentale n’y ont pas accès, mais un débat les concernant devrait s’ouvrir dès 2023. L’extension du droit de mourir aux « mature minors », les enfants de plus de 12 ans, sera considérée en même temps.

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C’est dans ce contexte que l’entreprise québécoise de vêtements Simons a fait polémique. Fin octobre, elle a publié une vidéo intitulée « Tout est beauté », présentant de manière idéalisée l’histoire de Jennyfer Hatch, une Canadienne de 37 ans, victime d’une maladie génétique rare, qui a fait le choix de l’euthanasie. Depuis, il s’est avéré qu’elle ne voulait pas mourir, mais que la difficulté à avoir accès aux soins dont elle avait besoin ne lui laissait pas d’alternative. D’ailleurs, un rapport publié dans le Journal de l’association médicale canadienne en 2017 avait présenté l’euthanasie comme une opportunité pour faire des économies énormes en termes de soins coûteux pour certains malades. Les dérives liées à l’euthanasie se multiplient. Des retraités y ont eu recours pour fuir leurs difficultés économiques. Elle a été accordée à un homme qui ne supportait pas le bruit dans une maison de retraite. En décembre, d’anciens combattants ont rapporté que l’administration canadienne leur avait proposé l’euthanasie alors qu’ils demandaient des soins en raison de troubles post-traumatiques. De plus en plus de soignants sortent du silence pour dénoncer les pressions qu’ils subissent pour les contraindre à exécuter cette pratique.

Alors que le 9 décembre, Élisabeth Borne a lancé la convention pour la fin de vie, et que tout porte à croire que l’on se dirige vers une légalisation de l’euthanasie en France, qui peut nous garantir que l’Hexagone serait préservé de ces dérives ?

Redécouvrir Henri Bergson

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Henri Bergson en 1910. ©MARY EVANS/SIPA

Henri Bergson: un saint laïc?


On croit avoir un vieux fond de culture, on a entendu parler dans ses jeunes années d’Henri Bergson. Le philosophe de la durée, de l’intuition et l’analyste du rire. Puis le temps a fait son œuvre d’effacement. Il m’a fallu attendre la superbe et déchirante biographie, par Michel Laval (Il est cinq heures, le cours est terminé, le 13 janvier aux éditions Les Belles Lettres), de cette personnalité exceptionnelle pour savoir qui elle était vraiment, pour connaître la profondeur de sa pensée et ses extrêmes qualités morales et humaines. Pour que Henri Bergson renaisse en moi et pour tous ceux que ce livre passionnera, bouleversera. Superbe existence, en effet, que l’auteur qualifie « d’itinéraire », qui a conduit le jeune Bergson pourvu de tous les dons jusqu’aux cimes du savoir, de la gloire académique et littéraire.


Abandonné dans une pension israélite à Paris par ses parents, Henri Bergson (né en 1859 et mort à Paris en 1941) est passé par l’École normale supérieure, a obtenu l’agrégation de philosophie, est devenu un professeur prestigieux au Collège de France, a été admis à l’Académie française et a vu consacrés ses talents littéraires et la perfection limpide et si française de son style par le prix Nobel de littérature.

Il est cinq heures, le cours est terminé…

Ce cumul qui aurait pu en détruire plus d’un, serait bien incomplet si on ne retenait pas notamment Essai sur les données immédiates de la conscience et Les deux sources de la morale et de la religion qui ont révolutionné la philosophie de l’époque. Au point qu’Emmanuel Levinas a parlé de lui comme de « l’un des plus grands génies philosophiques de tous les temps ».

Il est intéressant de remarquer comme la sociabilité polie mais peu expansive de Bergson lui a cependant attiré les plus vives adhésions, avec des admirateurs toujours prêts à le défendre, à se battre pour lui, comme l’intrépide et plus que jamais actuel Charles Péguy. Son immense réputation philosophique et littéraire, qui a suscité jalousies et aigreurs, auxquelles il a opposé la sérénité de son âme et la force de son esprit, n’a jamais empêché Henri Bergson de faire preuve d’une absolue lucidité sur les périls qui menaçaient la France et sa civilisation et sur le danger allemand.

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Déchirante vie donc, qui n’a pas détourné Bergson des orages de l’Histoire, l’a incité à accepter des missions diplomatiques, l’a plongé dans l’angoisse en même temps que la maladie l’affaiblissait gravement. Cette conscience douloureuse, chez lui, qu’à certains moments, quand la patrie est menacée dans son être même, il est urgent de reléguer les spéculations intellectuelles au profit d’autres urgences. Un homme admirable, d’un courage et d’une résolution inébranlables, un homme qui, alors que la France se déshonorait par la collaboration et la persécution des Juifs, a refusé de se désolidariser de ceux-ci en coupant court à une conversion catholique annoncée. Les derniers mots de Bergson furent : Il est cinq heures, le cours est terminé…

On comprendra pourquoi ce livre, décrivant une sorte de « saint laïque », fait passer son lecteur, avec une maestria due à une écriture à la fois dense et sensible, du cœur à l’esprit, de l’intelligence à l’émotion et presque, dans les dernières pages, aux larmes.