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Où va la France?

Ce qui se passe en France depuis quelques semaines dépasse l’entendement et rend l’indignation trop tiède...


Je ne parle pas de la démarche erratique d’un gouvernement et d’un pouvoir qui, à force de contradictions d’un jour à l’autre, selon l’appréciation du rapport de force, refusent puis acceptent, durcissent puis cèdent, méprisent puis flattent et sont en réalité dépassés par ce qu’ils ne savent plus maîtriser. Nous sommes saisis par l’incroyable libération d’une violence collective n’éprouvant même plus le besoin de prendre pour prétexte un ressort politique mais seulement soucieuse de servir une finalité destructrice, mortifère. Je suis lassé d’entendre, face à ces déchaînements d’une intensité inouïe, un savoir se contentant de nous expliquer doctement que le passé avait connu les mêmes péripéties, comme, par exemple, Alain Bauer à l’Heure des pros du 27 mars, ou un relativisme cherchant à nous faire accroire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et qu’au fond rien n’est grave puisque tout a déjà eu lieu.

Partialité effrayante des médias après les désordres à Sainte-Soline

Pourtant – sur ce point, Alain Bauer admettait la triste originalité -, une rupture radicale s’est produite quand on est passé de la résistance à la police dans l’exercice légitime de ses missions, à la volonté de s’en prendre à elle en l’attirant par exemple dans des pièges parfois mortels. Les malfaisants ont pris l’initiative d’incendier, de frapper, de blesser délibérément les policiers par haine obsessionnelle de l’ordre qu’ils ont à défendre. Bien au-delà de la police, cette hostilité organisée a été mise en œuvre contre tous ceux qui avaient pour charge d’assurer des missions officielles de secours, d’assistance, de sauvegarde, de représentation ou des actions médicales; contre la France de la solidarité, administrative et salutaire.

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Il me semble que des basculements terrifiants peuvent être constatés qui renvoient l’argument sur le « rien de nouveau » à une banalité dont la visée est de noyer aujourd’hui dans hier, pour le sous-estimer. Si la violence singulière et collective a toujours existé au fil des temps, si, en particulier, elle a souvent été complaisamment évoquée dès lors qu’elle s’assignait un but subversif, ses modalités ont pris un tour de plus en plus odieux, notamment en ce qu’il révèle une totale indifférence à l’égard de la vie humaine. Le transgresseur ne s’assigne plus aucune limite et est d’autant plus conforté dans sa cruauté cynique que le climat général politico-médiatique ne lui oppose qu’une faible contradiction quand ce n’est pas une complaisance scandaleuse.

Manifestation « Bassines non merci » à Sainte-Soline, le 25 mars 2023 © Ugo Amez/SIPA

On n’a jamais en effet connu une telle perversion des valeurs, un bouleversement aussi radical du licite et de l’illicite. Des élus participent à des manifestations interdites et loin d’en éprouver un peu de contrition, un zeste de mauvaise conscience, ils osent justifier leur présence en invoquant un quelconque contrôle de leur part quand, au contraire, excipant de leur qualité, ils attisent les tensions et légitiment le pire. Ce n’est pas d’aujourd’hui certes que le « révolutionnaire » a bonne presse dans notre pays mais dorénavant le deux poids deux mesures atteint des proportions inédites. L’extrême gauche et sa fureur permanente, son agitation frénétique ne tolérant pas une once de concorde, bénéficient, derrière le discours superficiellement critique, d’une sorte d’adhésion, de validation déférente, de retenue républicaine, comme si la volonté de subversion, de détestation du capitalisme avaient droit de cité même dans les démocraties les plus certaines d’elles-mêmes. Quand il y a Eric Zemmour pour dénoncer à juste titre Jean-Luc Mélenchon comme le responsable, pour lui exclusif, des désordres et violences récents, combien peu ont stigmatisé son « la police tue » et la propension de ses soutiens et de sa mouvance à ne tolérer la police que si elle est agressée ou impuissante.

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À consulter l’ensemble des médias le lundi 27 mars, on est effaré par la partialité effrayante qui, notamment sur France Inter, Libération et Mediapart, cible les « violences policières » à Sainte-Soline en oubliant la masse de ceux qui, armés diversement, n’avaient que l’envie d’en découdre pour manifester leur opposition à ce « gouvernement de salopards ». On n’ose imaginer ce qui serait advenu s’il n’y avait pas eu ces 4 000 grenades de désencerclement tant vilipendées, de la même manière que ces BRAV-M dont la suppression est demandée précisément parce qu’elles sont nécessaires à la sauvegarde de l’ordre public et aux interpellations trop rares et judiciairement guère exploitées.

Une rupture radicale est souhaitable

À cause de l’impossibilité de l’individualisation de la preuve à l’encontre de ces groupes, la Justice est désarmée, alors qu’il conviendrait de sanctionner ces entreprises collectivement violentes – tous étant co-auteurs. Le fonctionnaire de police, s’il est auteur d’une violence illégitime, est immédiatement incriminé. Il n’est pas protégé, lui, par une masse qui le rendrait invisible. La rupture radicale qui serait souhaitable pour qu’on n’ait plus à choisir entre la démocratie ou la honte représente une différence nette avec le passé. Ce dernier permettait des retouches, des aménagements, des modifications ou des suppressions ici ou là et ces révisions partielles étaient opératoires.

Tandis qu’aujourd’hui, avec un État régalien qui prend l’eau, une Justice moins laxiste que débordée et parfois idéologiquement gangrenée, une police présumée si vite coupable, une part d’élus dégradant une République en osant affirmer qu’elle la sert, un pouvoir dont l’exemplarité fait défaut, des médias plus intéressés par le mensonge qui provoque que par la vérité banale, il faudrait tout changer pour qu’on puisse espérer le salut. Il n’est plus la moindre entreprise de restauration ou de redressement qui pourrait se dire autonome, indépendante des autres. Tout se tient. Il faudrait une révolution digne et humaniste. Et courageuse. N’était-ce pas le titre du livre d’Emmanuel Macron, publié avant qu’il devînt président ? Comme c’est loin et oublié !

Juan Branco: le chaos très au point

Le ténor du barreau publie un nouvel essai, Coup d’Etat (Au diable vauvert, 30 mars), présenté comme un manuel d’insurrection. Mais malheureusement pour notre jeune révolutionnaire, sa prose fait plus penser à Damien Saez qu’à Malaparte…


Ecouter les interventions de Juan Branco, sur ThinkerView ou sur TV Libertés, c’est un peu se retrouver dans la peau des personnages de Philipp K. Dick qui, enterrés dans les profondeurs de la Terre à l’abri des radiations nucléaires, finissent par faire un tour à la surface et découvrent le luxe dans lequel vivent les derniers humains restés tout là-haut…

Boxeur de salon

Pur produit du microcosme parisien, installé sur l’Île Saint-Louis, en plein cœur de la Matrice, Juan Branco nous raconte, dans ses passages sur ces chaines YouTube, les origines supposément troubles de la fortune de Xavier Niel ou de l’obtention de la construction du nouveau Tribunal de Paris par Bouygues. Aussi, c’est non sans gourmandise que nous attendions son nouveau livre, sobrement intitulé Coup d’État...

Envolées lyriques et rimes en «é»

Se présentant comme l’ancien avocat des gilets jaunes, de Julian Assange et de Jean-Luc Mélenchon (il aurait même rencontré certains d’entre eux !), Juan Branco est bien décidé à faire trembler l’oligarchie nationale et mondiale. Annoncé en février dernier, l’ouvrage prend un écho un peu particulier en cette fin mars 2023, alors que le mouvement contre la réforme des retraites bat son plein.

D.R.

Coup d’Etat est divisé en trois temps. La première partie, dans un style lyrique – trop – voire amphigourique, présente un texte qui est une succession de petits paragraphes rimant en « é » (« Jeunesse et vitalité absentes, exclues de tout, saturées de cris jamais portés, qui disent:/ Laissez-nous exister !/ Partout, des victimes, laissées à l’abandon en des paysages dévastés./ Nous défaire de notre allergie à cette notion qu’est le pouvoir consiste à accepter la damnation qui habite toute société humaine. À prendre au sérieux les cris qui sont portés » et ainsi de suite, sur plusieurs paragraphes), si bien que le lecteur se demande s’il ne s’est pas davantage retrouvé dans une chanson de Damien Saez plutôt que dans La Technique du Coup d’État de Curzio Malaparte. Pourtant, à le lire, Branco refuse tout romantisme naïf. Il désigne avec un excès de métaphores des stratégies de classe. Il voit l’État comme « une idée archaïque qui ne fait que sombrer », mais veut quand même récupérer une souveraineté. Il y a même quelques accents quasi gaulliens (« Nous avons besoin d’un pays qui non seulement demeure, mais retrouve sa grandeur. Des critères objectifs permettent de le justifier, et d’arguer que la permanence de notre civilisation, de tout ce qu’elle a permis d’accumuler, n’est pas que caprice ou affaire de pur intérêt, et justifie qu’un effort collectif soit mené ») et l’on croit reconnaître Du Bellay quand il évoque la France (« Où es-tu, France, toi qui est montée jusque l’idée, construisant un rapport au Tout, devenant chose, entrant en rapport avec les divinités, où es-tu et que tu désires-tu ? »). Interdit de rigoler: on parle de la France, quand même !

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Bons tuyaux révolutionnaires

Dans un deuxième temps, Branco propose trois voies pour parvenir à nos fins: les élections, le coup d’État ou la révolution. Pour les élections, on comprend bien vite que c’est un piège à cons, dans laquelle la France insoumise serait tombée. Jean-Luc Mélenchon est qualifié de « parlementaire d’un certain âge, apparatchik que l’on pensait fat et satisfait, ayant passé 30 ans à se nourrir aux frais de la princesse » ; on a connu avocats plus aimables avec leurs anciens clients. Il faut reconnaître que la plume de Branco s’améliore lorsqu’elle se charge de fiel, évoquant la bourgeoisie, et notamment « un mariage bourgeois dans le centre de Paris » où l’auteur doit « supporter le défilé des visages atteints par le lucre et le stupre, l’insuffisance mentale et physique »… Branco n’est pas toujours tendre avec les gens politiquement les moins éloignés de lui, par exemple François Bégaudeau, François Ruffin et le comité invisible.

Envahir la Villa Montmorency et Monaco

On comprend donc vite qu’il vaut mieux miser sur le coup d’État ou la révolution. Dans la troisième partie, Branco développe donc sa stratégie – ce qui permet au livre d’enfin mériter son sous-titre : « manuel d’insurrection ». Il propose aux successeurs des gilets jaunes d’attaquer les préfectures, d’y prendre en otages quelques haut-fonctionnaires, de piquer des armes dans les polices municipales, de saccager les archives et les stocks de données, de rallier au mouvement policiers et militaires, d’arrêter les résidents de la Villa Montmorency, d’envahir Monaco – le Général de Gaulle n’aurait pas complètement désapprouvé. Il nous glisse sur plusieurs pages ses bons tuyaux révolutionnaires en proposant une géographie complète des câbles de fibre longue distance à débrancher le long des plages bretonnes ou sur la dune du Pilat.

Homme de l’intérieur du système, Branco connaît les failles des portes d’entrée des ministères. Ça va faire quand même beaucoup de conjurés dispatchés sur tout le territoire… « Qu’est-ce qui a manqué [lors du mouvement des gilets jaunes] ? La possibilité d’offrir une alternative crédible, des négociateurs porteurs, non d’un discours cohérent – le nôtre l’était – mais suffisamment proches – c’est toujours, malheureusement, le paradoxe – des lignes hiérarchiques ennemies pour balayer les hésitations de ceux qui nous enfaçaient (sic) ». Comme par hasard, avec son pedigree, Branco répond parfaitement au profil recherché…

Coup d'état: Manuel insurrectionnel

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Moldavie-Roumanie: vers la réunification?

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Dans la matinée du 27 mars, la présidente moldave Maïa Sandu a promulgué une loi entérinant le changement de langue officielle de la petite république, supprimant ainsi toute référence au moldave. 


Les thuriféraires de la mesure estiment en effet cette dénomination fort impropre, n’étant en réalité autre chose que du roumain ne différant aucunement de celui des locuteurs d’outre-Prout, tandis que ses opposants dénoncent déjà une concession faite à l’Occident, voire une propédeutique à une annexion du pays par Bucarest. Au cœur de l’épineuse question se trouvent les liens historiques, culturels et linguistiques qui unissent ces deux pays. 

Tentative de forger un peuple distinct à l’issue de la Seconde Guerre mondiale

De fait, l’utilisation de l’ethnonyme n’est pas prise à la légère dans la petite république de 2,6 millions d’habitants à l’histoire aussi mouvementée que complexe. Si la Moldavie fut de 1359 à 1859 l’une des trois principautés constitutives du futur Royaume de Roumanie, et forme encore l’une des trois grandes régions traditionnelles du pays dans sa partie occidentale, l’Etat moldave actuel doit sa genèse à l’URSS. Celle-ci n’avait en effet pas supporté la perte de ses territoires bessarabes et avait créé en 1924 une « République Socialiste Soviétique Autonome Moldave » sur le territoire ukrainien afin de préparer les esprits à la conquête de la région, ce qu’elle fera effectivement vingt ans plus tard à l’issue du second conflit mondial. Outre l’imposition de ce nom pour tenter de forger un peuple distinct, Moscou en avait alors profité pour peupler la zone orientale par des populations russes afin de l’ancrer plus profondément dans son giron.

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Avec l’indépendance de 1991, l’idée d’une éventuelle unification entre la Moldavie et la Roumanie suscita l’intérêt des spécialistes de la politique internationale. Régulièrement évoquée dans les médias et alimentant les discussions entre les gouvernements et les citoyens des deux pays depuis trente ans, la thématique n’a toutefois jusqu’ici débouché sur rien de concret. Toutefois, le peuple moldave a affirmé jusqu’ici sa volonté d’indépendance, notamment lors du référendum de 1994, tenu il est vrai sous la pression sécesionniste de l’entité transnistrienne et des armées russes.

La Roumanie a rejoint l’U.E. en 2007

Depuis la chute du régime soviétique, la Moldavie a toutefois cherché à se rapprocher de l’Union européenne et à se libérer de l’influence russe, notamment par le biais de l’l’Union européenne (U.E). De son côté, la Roumanie a rejoint l’U.E en 2007 et a pris une position ferme en faveur de l’intégration européenne de sa petite voisine, sans que la situation ne semble progresser davantage. On sait la présidente Sandu très européanisante, positionnement encore accru avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine le 22 février dernier. Beaucoup à Chisinau craignent en effet d’être la prochaine proie de l’agression russe, ce qui s’est vu par les nombreux appels de la présidente, qui exprime régulièrement sa crainte d’une déstabilisation en provenance du Kremlin. L’union avec la Roumanie permettrait ainsi de court-circuiter les circuits traditionnels, dans ce pays où près du quart de la population possède déjà un passeport roumain.

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Cependant, l’unification des deux pays est un sujet complexe qui soulève de nombreuses questions et préoccupations. Aux questions de la souveraineté de la Moldavie et de la volonté de ses citoyens se superposent les problèmes économiques et sociaux que la Moldavie doit résoudre avant de pouvoir envisager une quelconque union. Enfin, il serait étonnant d’obtenir pour ce faire une position accommodante du Kremlin, qui considère la Moldavie comme faisant partie de sa sphère d’influence, et ce, d’autant plus du fait de la présence d’une minorité russophone en Transnistrie, de facto indépendante. 

Mais les équilibres bougent beaucoup depuis un an, et ce qui semblait ne jamais pouvoir arriver il y a peu est désormais perçu comme une possibilité par certains. 

Si le chemin vers une telle union est long et semé d’embuches, la première pierre vient peut-être d’en être posée.

Pap Ndiaye, wokiste à temps partiel

Pap Ndiaye est-il woke ? Une question à nuancer car le ministre de l’Éducation nationale est un virtuose du «en même temps», capable de défendre un jour l’universalisme républicain et le lendemain le racialisme américain.


Pap Ndiaye a au moins un point commun avec Jean-Michel Blanquer, son prédécesseur Rue de Grenelle : il n’a pas peur de prononcer le mot « woke », pourtant considéré par Libération comme le « nouveau point Godwin de la conversation publique » et par France Info comme une « arme de disqualification massive utilisée contre le discours de gauche ». Mais voilà, le nouveau ministre de l’Éducation nationale est un intellectuel honnête qui ne craint pas d’appeler un woke un woke.

Un terme qui est un marqueur réac

C’est même sous sa plume que ce vocable – pris dans son acception politique – a fait l’une de ses premières apparitions en France. Dans une tribune publiée par Le Monde en juin 2020 pour être précis. À l’époque, peu de monde avait entendu parler de Pap Ndiaye et du wokisme. Mais le quotidien vespéral cherchait un « spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis » pour décrypter les émeutes qui venaient de se produire outre-Atlantique sous l’effet du mouvement Black Lives Matter. L’auteur de Noirs américains : en marche pour l’égalité (Gallimard, 2009) était tout indiqué pour pontifier sur le sujet. « Woke vient du verbe to wake, “se réveiller”, et signifie être conscient des injustices qui pèsent sur les minorités », expliqua-t-il alors sans ambages, tordant le cou à ceux qui feignent de voir dans l’emploi de ce terme un infâme marqueur réac.

Mais alors, le ministre serait donc un woke assumé ? Pas si vite ! Ndiaye connaît trop bien la bêtise du nouvel antiracisme américain pour revendiquer une adhésion pleine et entière au mouvement. « Le woke prend parfois la forme d’un discours moralisateur, sentencieux et poseur », reconnaît-il toujours dans Le Monde. « Le woke refuse d’envisager que son point de vue puisse être transformé par autrui », déplore-t-il, lucide. Résultat, l’ex-directeur de la Cité de l’immigration se déclare « plus cool que woke ». Comprenez : simple compagnon de route.

Une route qu’il emprunte hélas plus souvent qu’à son tour. En juin 2020, par exemple, interrogé sur France Inter au sujet des « violences policières » supposées pourrir la vie des jeunes Français « racialisés » (concept que Ndiaye préfère à « racisés »), le frère de Marie Ndiaye condamne le « déni des autorités », qui « se raidissent » selon lui dans leur refus de comparer les affaires George Floyd et Adama Traoré. Et d’ajouter : « On attend de la part du gouvernement que la question du maintien de l’ordre soit un enjeu démocratique au lieu d’être simplement réservée au ministère de l’Intérieur et à des postures un peu martiales depuis toujours. » On ignore si, désormais ministre de l’Éducation, il tient toujours ce genre de propos quand il s’assied chaque mercredi matin non loin de Gérald Darmanin dans le salon Murat de l’Élysée.

Il rêve d’importer les « blacks studies » en France

Autre sujet sur lequel Ndiaye est souvent tenté de plaquer la consternante grille d’analyse woke : la culture. On a pu le voir notamment dans le « Rapport sur la diversité à l’Opéra national de Paris », qu’il a cosigné il y a environ deux ans avec Constance Rivière, secrétaire générale du Défenseur des droits. Un texte où tout n’est pas à jeter bien sûr. Les auteurs, qui récusent sans ambiguïté la « cancel culture » et reconnaissent le besoin de préserver notre patrimoine culturel, y sont convaincants quand ils plaident pour que le corps de ballet s’ouvre davantage aux danseurs « non blancs », qui ont sans doute été longtemps ostracisés par l’institution à cause d’inavouables critères physiques. Mais pourquoi prôner la même politique de discrimination positive pour les musiciens ? À l’Opéra de Paris, les auditions se font à l’aveugle ! Comme dans tous les grands orchestres du monde, les candidats jouent derrière des paravents. Qui peut croire que la forte présence d’instrumentistes blancs dans les formations classiques françaises serait une conséquence du « racisme systémique » censé sévir dans notre pays d’après Ndiaye ?

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Même biais woke quand il parle de son métier d’historien. Depuis son retour des États-Unis, il y a vingt-cinq ans, Ndiaye ne cache pas son désir de « poser les fondations d’un nouveau champ d’études en France, les black studies ». Un projet affiché dès 2006 dans une contribution à l’ouvrage collectif De la question sociale à la question raciale ?, dirigé par Éric et Didier Fassin  (La Découverte) : « Nous voulons être visibles du point de vue de nos identités culturelles noires, de nos rapports précieux et uniques à la société et à la culture française. » Drôle d’ambition quand on sait que celui qui la proclame écrit dans le même article, quelques lignes plus tôt : « Être noir n’est ni une essence ni une culture, mais le produit d’un rapport social : il y a des Noirs parce qu’on les considère comme tels. » Ainsi donc la culture noire n’existe pas, mais… la visibilité du point de vue de l’identité culturelle noire, elle, doit être affirmée. Zéro pointé pour la rigueur scientifique, élève Ndiaye ! Mais vous ferez un excellent homme politique.

Lors d’un voyage officiel à Washington il y a six mois, le ministre de l’Éducation a prononcé un discours remarqué à l’université Howard, la « Harvard noire », dont la vice-présidente des États-Unis, Kamala Harris, est notamment diplômée. Lui-même ancien étudiant d’un prestigieux établissement américain (l’université de Virginie, où enseigna William Faulkner), Ndiaye sait ce jour-là que se trouveront dans la salle de belles âmes progressistes à même de le comprendre : « Le concept de race reste très sensible en France, se désole-t-il devant son auditoire dans un anglais parfait. […] Je peux attester du prix à payer quand on ose en parler. » Pas sûr que le public ait été convaincu par ce numéro de victimisation. Difficile en effet de passer pour un dissident quand on est ministre en son propre pays. À moins que Ndiaye ait essayé de nous envoyer un message subliminal. De nous dire que travailler avec Emmanuel Macron s’apparente à une pénitence, à un « prix à payer ». Il n’est peut-être pas évident tous les jours de jouer le rôle de « woke de service ».

Les noirs américains: De l'esclavage à Black Lives Matter

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« John Wick 4 »: chorégraphie de la violence

Notre chroniqueur, qui a gardé une âme d’enfant, est allé voir pour nous le dernier film de Keanu Reeves, John Wick Chapitre 4. Verdict: c’est le cinéma rendu à son essence première, le mouvement perpétuel.


Attention, divulgâchage: au dernier plan, John Wick est enterré à côté de son épouse (morte juste avant le début du John Wick initial), la caméra enfin s’arrête sur un plan fixe sur une pierre tombale, « John Wick Loving husband » — et le film est terminé. Jusque-là ça n’a pas cessé de virevolter, dans une chorégraphie sanglante qui nous rappelle que le mot cinéma vient du grec κίνημα, qui signifie mouvement. Et que tous ces films soi-disant introspectifs, plans fixes qui n’en finissent pas et introspections à deux balles, sont la négation de ce qu’est vraiment le cinéma : le train entre dans la gare (de la Ciotat, celle de Black Rock chez John Sturges ou dans l’Ouest de Sergio Leone), et l’action est tout entière dans cette menace : un homme descend du train, et enfourche un cheval — par exemple au début de Et pour quelques dollars de plus.

© Metropolitan Filmexport

Le cinéma, ça bouge — et Chad Stahelski a fait très fort. John Wick bouge tout le temps, ce qui fait qu’on ne voit pas passer les 2 heures ½ du film. Un régal, après tant de films français immobiles.

Vers la fin du premier tiers du film, le grand acteur japonais Hiroyuki Sanada demande à John Wick d’en tuer « le plus possible ». Croyez-moi, le héros fait de son mieux. Rien que dans la scène sublimement chorégraphiée tournée autour de l’Arc de triomphe de l’Etoile, « Baba Yaga » — son surnom chez les Russes qui l’ont jadis vu tuer « three men with a fucking pencil » — envoie dans l’autre monde une bonne cinquantaine de malfaisants.

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C’est un film de mondialisation de la violence. New York, Berlin, Osaka, Paris: la série se clôt sur le cadavre du héros alangui sur les marches du Sacré-Cœur. Et là aussi, dans la rue Maurice Utrillo, tout en escaliers — j’y ai des souvenirs essoufflés de joggings matinaux, dix ans durant —, ça flingue sévère. Comme on peut s’y attendre, ces pétarades n’éveillent aucun flic parisien : c’est du cinéma, voyons !


Comme il est conseillé de subir tout le générique final — une surprise vous attend à la fin —, vous constatez que la liste des cascadeurs est très fournie. Chad Stahelski le fut lui-même dans une vie précédente, il fournit de quoi s’occuper à ses confrères. À pied, en moto ou en voiture, il fracasse le matériel métallique ou humain. Et plus ça meurt, plus on en redemande. Le cinéma rendu à son essence, et le drame à sa fonction première, la catharsis : on sort meilleur d’un film aussi sanglant, où tant de gens sont morts à notre place, et où le héros en tue autant que nous aimerions le faire.

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Dans la même journée, je suis allé voir The Fabelmans, sorti il y a déjà quelque temps, mais j’avais longtemps hésité, Spielberg m’a souvent déçu. Eh bien, c’est un film formidable, formidablement joué, une autobiographie rêvée qui donne envie d’écrire la sienne — non, pas une autofiction à la française ! Rien que pour la séquence où John Ford (oui, le John Ford de La Prisonnière du désert, joué par David Lynch soi-même avec gourmandise et conforme à ce que vécut Spielberg il y a soixante ans) explique au jeune héros où doit se situer, dans le plan, la ligne d’horizon, il ne faut sous aucun prétexte rater ce petit chef d’œuvre qui permet à Michelle Williams un numéro anthologique.

© Metropolitan Filmexport

Les Américains n’ont pas fait un accueil enthousiaste au film de Spielberg — comme ils ont renâclé devant ce chef-d’œuvre phénoménal qu’est Babylon. C’est un peuple à QI insuffisant pour saisir tous les aspects méta-cinématographiques, ce lot de références subtiles qui épanouissent le cœur du vrai cinéphile et provoquent l’incompréhension du connard moyen. Mais il ne peut être tout à fait mauvais, il fait un triomphe à John Wick Chapter 4.

En quête du salut

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À l’affiche ce mercredi, Le capitaine Volkonogov s’est échappé, un film de Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov. Le récit national de la Sainte Russie en prend un coup…


En prologue, un escadron d’Adonis slaves, cheveux sabot de 1, torses athlétiques, gymnastes harnachés de cuir, revolver au ceinturon et uniformément accoutrés de jogging rouge vif façon houligans, batifolent comme des marmots : l’un, à quatre pattes, mime un clébard qui jappe sous la domination de son maître ; on se fait la courte échelle pour récupérer un ballon coincé dans les pampilles du gros lustre en cristal, vestige d’un autre temps – entre jeunes mâles, il faut bien s’amuser. En toile de fond, le salon lambrissé d’un palais aristocratique de la défunte Saint–Pétersbourg, transformé en une salle de garde qu’encombrent dossiers, paperasses, machines à écrire… Une carte géante de la ville remplace le trumeau.   

Le Capitaine Volkonogov s’est échappé

Nous sommes donc à Leningrad en 1938, au pic de la Terreur stalinienne. Chargés des basses œuvres du régime, ces petits durs s’en donnent à cœur joie. Arrestations, tortures, exécutions sommaires, programmées à la chaîne. Le capitaine Fedia Volkonogov est l’une de ces recrues du NKVD en charge d’épurer la société soviétique.  Elles-mêmes se voient soumises à des « réévaluations » qui ne sont pas sans risques : la Révolution dévore ses propres enfants. Leurs ballets virils, leurs chœurs patriotiques émeuvent l’âme. Sinon qu’ils n’étouffent pas les cris des victimes que ces brutes torturent avec inventivité : sous ces murs festonnés, la marqueterie du parquet a d’ailleurs été recouverte d’un manteau de paille – plus absorbant que le chêne ciré. 

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Fedia est un bon exécutant. Jusqu’au jour où son meilleur camarade disparaît à son tour dans le maelstrom de cette purge sans fond – une balle dans la nuque. Alors, le capitaine Volkonogov se carapate. S’ensuit une chasse à l’homme frénétique dont le commandant de ces « brigades rouges », phtisique et crachotant, est le fer de lance. Mais dans une hallucination, Fedia voit l’ami défunt (qu’il a dû lui-même jeter dans la fosse commune des condamnés) lui prédire qu’il trouvera son salut dans l’au-delà, pourvu qu’il fasse repentance et qu’une victime, une seule, lui accorde le pardon pour ses crimes. Comment sauver, et sa peau, et son âme ? Entre deux réminiscences où ses forfaits lui apparaissent dans leur monstruosité, l’archange maudit, pourchassé par les sbires, se met mystiquement en quête de son rachat devant le Très Haut auprès des femmes, des pères, des enfants, de ceux qu’il a froidement assassinés. Mais qui saura pardonner l’impardonnable ?    


Tourné en 2021, en pleine pandémie, dans le théâtre rougeoyant et ambré de la photogénique cité, Volkonogov s’est échappé esquive de façon délibérée toute littéralité « archéologique », à bonne distance de la fresque historique et de la reconstitution en costumes. Et c’est même ce qui fait de cette « rétro-dystopie »un objet contemporain, structuré de main de maître, captivant de part en part. De l’ancienne capitale opulente et décatie où se croisent tramways, charrettes, chevaux et rutilantes limousines noires, dans une misère peuplée de prolétaires en haillons, la toile de fond n’est jamais ici, dans sa beauté navrée, presque irréelle, que la cimaise d’une parabole sur le Mal et la Rédemption. 

Il n’est pas indifférent que le rôle du capitaine Volkonogov soit tenu par l’immense comédien Yuriy Borisov, 30 ans – découvert en 2011 dans Elena, chef-d’œuvre absolu d’Andreï Zviaguintsev, et qu’on aura revu dans des incarnations chaque fois plus mémorables : dans La fièvre de Petrov, de Kirill Serebrennikov, dans le film extraordinaire Compartiment n°6, de Juho Kuosmanen, sans compter Gerda, de Natalia Koudriachova et Maman, je suis à la maison ! de Vladimir Bitokov, deux films dont on attend avec impatience la sortie en salles. Doué d’une présence inouïe qui ajoute à sa plastique de bad boy aux traits de mannequin, charpenté qui plus est comme une vivante académie, il ne fait aucun doute que Borisov est au Septième art russe ce que Brad Pitt fut, en son jeune temps, au cinéma américain : une apparition. Borisov a l’aura d’une star.  

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Si Le capitaine Volkonogov… est une réussite, c’est aussi parce que, unis au civil par le mariage, le tandem Natalia Merkoulova & Alexeï Tchoupov (lesquels démarrent à présent, pour Netflix, la réalisation d’Anna K., nouvelle adaptation du roman de Tolstoï Anna Karénine) savent s’entourer des meilleurs : tel le fabuleux chef opérateur estonien Mart Taniel  (c’est leur troisième collaboration), ou encore, pour le montage, réalisé en France, une pointure comme François Gédigier (qui a travaillé pour Brian de Palma, Patrice Chéreau, Lars von Trier, Arnaud Desplechin – excusez du peu…).  

Né sous tant de bons auspices, il arrive que le film se teinte d’un étrange onirisme, par exemple lorsque surgit à l’image, silencieux, occupant tout le volume du ciel, l’énorme dirigeable rosâtre estampillé « 1938 », astre de mauvais augure. Il est des scènes authentiquement sublimes, telle celle où Fedia se croit (enfin !) rédimé par la caresse, sur son visage glabre et lisse, de la main décharnée d’une vieillarde à l’agonie qu’il vient de laver délicatement, dans un geste baptismal. Il est encore des séquences qui font comprendre pourquoi le film n’est décidément pas bienvenu dans la Russie de Poutine, et ses auteurs désormais en exil : « – Tu ne comprends rien à la dialectique :  ce ne sont [les condamnés] ni des espions, ni des traîtres, ni des terroristes », explique le commandant à son capitaine. « Pourtant, ils n’arrivent pas là par hasard. C’est parce que ce sont des éléments pas fiables. (…) T’imagines pas le nombre de ces éléments pas fiables. C’est le danger. Pour l’instant, ils sont innocents. Mais demain, ils seront coupables. On ne peut pas attendre (…). On prend de l’avance. On ne peut pas les exécuter sans raison. C’est illégal. On est dans un état de droit. À chaque châtiment doit correspondre un crime ». Logique imparable, non ? Quoiqu’on y fasse, l’Histoire est toujours une affaire actuelle.   

Le capitaine Volkonogov s’est échappé. Film de Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov. Avec Yuriy Borisov. Russie, France, Estonie, 2022.  Durée : 2h05.  En salles le 29 mars 2023.

France révoltée: Macron a-t-il déjà perdu?

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Elisabeth Borne n’assume plus trop le 49-3… Le Premier ministre a annoncé qu’elle ne l’emploierait plus que pour les textes « financiers »


Emmanuel Macron a perdu. Persister dans sa réforme des retraites s’annonce explosif. La colère ne se calmera plus de sitôt. Dans le rapport de force engagé par l’Elysée, le déséquilibre joue en sa défaveur. Le gouvernement ne pourra tenir par la seule répression policière.

En effet, l’exaspération populaire n’est plus seulement sociale et syndicale. Elle est devenue démocratique, en protestation contre la relégation des citoyens ordinaires. Jeudi dernier, les manifestations massives ont été rejointes par des gens qui récusent l’autoritarisme d’État et la pente despotique d’un pouvoir personnel et solitaire. La présence remarquée de la jeunesse apporte également une nouvelle dimension à la contestation d’un système oligarchique. La somme de maladresses accumulées par le chef de l’Etat et son gouvernement a porté le pays à ébullition. Macron a d’ailleurs eu raison d’annuler in extrémis la venue du roi Charles III, en l’honneur de qui un dîner officiel était prévu ce lundi au château de Versailles. La promesse d’Elisabeth Borne, hier, de ne plus avoir recours au 49-3 en dehors des textes financiers laisse voir une légitime inquiétude du pouvoir.

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Reste que, comme le constate ce lundi Henri Guaino dans Le Figaro, « une limite a été franchie » : la révolte, qui traverse toute la société, oblige Macron à oublier son orgueil et sa posture de chef prétendument éclairé. En 1984, face à l’ampleur des manifestations en défense de l’Ecole libre, François Mitterrand avait renoncé à son projet d’harmonisation éducatif. Macron serait bien inspiré d’en faire autant.

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Le choix présidentiel du pourrissement et du parti de l’ordre a peu de chance de fonctionner à nouveau. Cette stratégie a été gagnante lors de l’épisode des gilets jaunes. Mais c’est précisément parce qu’aucune leçon n’a été tirée de cette première alerte démocratique que cette même issue semble improbable. Certes, les scènes spectaculaires de guérillas rurales qui ont eu lieu, samedi, autour de la retenue d’eau de Sainte-Soline (Deux Sèvres), ont permis à l’Etat de s’affirmer en rempart d’une extrême-gauche écologiste, fanatisée et hyper-violente. Mais la macronie est elle-même comptable de ces factieux qu’elle a protégés. Selon le discours officiel, seule « l’extrême droite » était censée être le danger pour la République. Le récent procès des Barjols, groupe soi-disant terroriste, a pu montrer la réalité du profil de ces Pieds-Nickelés bas du front. Dans son entretien télévisé de mercredi dernier, Macron a mis en alerte contre de possibles épisodes semblables à ceux de la prise du Capitole américain par des partisans de Trump, ou des institutions brésiliennes par des pro-Bolsonaro. Mais ce spectre de l’extrême droite, toujours agité par Macron, aveugle sur la réalité du totalitarisme de l’extrême gauche, coupée du peuple et du monde rural. C’est cette France des Oubliés qui proteste à nouveau. Je la décris et la soutiens ici depuis longtemps. C’est elle qui n’a pas dit son dernier mot.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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Les écrivains sous les drapeaux

À l’occasion des 400 ans des Troupes de marine, 17 auteurs sont envoyés aux côtés de ceux qui défendent nos libertés. Un recueil de témoignages poignants, aux Éditions Fayard, pour un nouveau volume de la collection « Promenades singulières ».


Au 14ème siècle, celui que l’on surnomme le père de la sociologie, Ibn Khaldoun, a montré que lorsqu’un peuple ne comprend plus ceux qui se battent pour le défendre ni les raisons qui les poussent à accepter ce combat, alors c’est la survie même de la nation qui devient incertaine. Plus profondément encore, « si un jour on ne doit plus comprendre comment un homme a pu donner sa vie pour quelque chose qui le dépasse, ce sera fini de tout un monde, peut-être de toute une civilisation » a écrit Hélie de Saint Marc. C’est donc non seulement un choix littéraire bienvenu, mais aussi une démarche citoyenne précieuse, nécessaire, que celle des éditions Fayard qui publient Les écrivains sous les drapeaux, 17 textes écrits par leurs auteurs après cinq jours passés aux côtés des Troupes de marine. Cinq jours… et nuits ! « Il était un peu plus d’une heure du matin, en cette nuit noire et glaciale du début du mois de mars… » Et alors que l’actualité nous décrit chaque jour un pays qui se désagrège, il est bon de prendre un instant pour se plonger dans ces témoignages qui rendent compte d’une France qui tient bon. « Le soldat se lève car il sait qui il est. Son héritage l’oblige. »

« Pourquoi tuez-vous des gens ? »

Disons-le tout net : le livre est excellent, en plus d’être intéressant. Le regard, ou plutôt les multiples regards de ces écrivains, sont évidemment extérieurs à la « chose militaire ». Mais parce qu’ils sont extérieurs, ils ont deux avantages. D’abord, aucune obligation de réserve ne les contraint. Ensuite, ils peuvent dire sans craindre de paraître prétentieux leur respect, et même leur admiration, pour les hommes et les femmes qui servent sous les drapeaux, là où les militaires eux-mêmes hésiteraient sans doute. C’est un recueil dont chaque voix est singulière, mais qui forme une chorale dont le tout est harmonieux et dessine, par petites touches successives, un portrait fidèle de l’humanité des soldats.


On y lit, bien sûr, le constat d’Ibn Khaldoun, lorsqu’un des auteurs écrit, à propos des militaires engagés dans l’opération Sentinelle : « Ces missions en France leur donnent l’occasion de rencontrer des gens qui ignorent tout du monde militaire et qui s’en font une idée parfois étrange. « Pourquoi tuez-vous des gens ? » demande cette dame croisée dans une rue. Et eux qui ont l’impression d’être là pour protéger le citoyen et garantir l’intégrité de la nation, qui obéissent aux lois de la République et combattent pour ses valeurs, sont un peu désarçonnés. »

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On y entend la conscience d’un besoin, à la fois idéaliste et viscéral. « Il y a quelque chose de profondément émouvant, et de profondément admirable, dans cette époque du risque zéro, de l’hypocondrie généralisée, de la consommation périssable, de la complainte victimaire et de l’individualisme roi, à penser qu’il existe encore des hommes et des femmes rompus au danger et voués à l’effort. Des hommes et des femmes capables, pour le bien d’autrui, du sacrifice de leur vie. » Et capables, aussi, parce que c’est parfois nécessaire, de tuer, et donc du sacrifice de leur confort moral et intellectuel. « Personne ne comptera les points. La question est seulement de savoir si votre adversaire sera hors de combat. Ou vous…. »

La réalité douce-amère de notre nature humaine

On y côtoie, toujours pudique, mais toujours présente, la question de la mort et du sacrifice. « Ils avaient neutralisé les djihadistes, mais deux des camarades du major avaient été blessés ce jour-là. L’un, le fémur broyé, s’était retrouvé à ramper dans les dunes tandis que le major traînait le second, touché au mollet et à l’épaule, sous les tirs de kalachnikov. « À cet instant, le temps s’est arrêté », commente-t-il sobrement. » « Assurément, ils sont gorgés de pathos, c’est-à-dire de souffrance et d’émotion, autant que d’ethos, c’est-à-dire de caractère et d’intégrité. (….) Ils ont traversé l’ombre et la poussière, ils ont perdu et pleuré des frères. Bien sûr, ils rêvent d’intensité, de voyages et d’amitiés surhumaines, mais ils savent qu’entre la guerre – bellum – et la beauté ; entre le champ de bataille et le chant de l’honneur ; entre la férocité du premier et la noblesse du second, il n’y a qu’un souffle. Je crois qu’ils ont conscience de leur force, et qu’ils savent qu’aucune puissance collective ne va sans une certaine bonté individuelle. »

On y retrouve la grandeur, mais aussi la réalité douce-amère de notre nature humaine. « On ne le dit pas assez : un soldat meurt presque toujours par amour – amour d’autrui, du drapeau, du pays. Ôtez à un marsouin ou à un bigor cette fierté de pouvoir mourir en soldat, et vous lui enlevez l’une de ses raisons de vivre. » Ce qui n’empêche pas « …. les quartiers libres, avec leurs fins de nuits émaillées d’histoires d’alcool, de filles et de bagarres » ni « les retours espérés, idéalisés aussi, qui peuvent se révéler autant de rendez-vous manqués. Ce n’est facile ni pour ceux qui rentrent, parfois très éprouvés, dans ce cocon douillet qui doit aussi leur sembler dérisoire, ni pour celles qui rêvaient de moments tendres et d’un relais, enfin, dans leur quotidien et qui retrouvent un mari aussi explosif que tourmenté » car c’est aussi ce que vivent « ces hommes et ces femmes qui ont le « cran » de s’engager pour une société dont ils finissent par être décalés. » On entend ces combattants qui se disent que « il faut refuser de se battre en pensant à l’argent. Laissons ça aux mercenaires » mais on ne peut qu’acquiescer au commentaire de l’auteur: « Tout de même, ingrate patrie, parfois…. »

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On y devine l’écho d’une histoire bien plus profonde et plus vaste que les modes du moment, d’autant que pour beaucoup de ces écrivains, il est question, au détour d’une page, d’une ligne, d’ancêtres militaires, proches ou lointains, que cette découverte fait revivre. Et quand dans la décoration d’un bureau on croise le portrait officiel et obligatoire du chef de l’État, il faut « rappeler que les militaires ne servent pas une marionnette (sic) élue pour quelques années, mais notre nation qui vient de plus loin. » 

Il y a là une histoire faite de décisions avisées, « si moderne soit-elle, cette unité est en réalité conforme à l’idée fondatrice de Richelieu, il y a quatre siècles. Le souvenir du Cardinal est peut-être un peu lointain, son intuition reste toujours d’actualité » mais aussi de choix politiques plus discutables. « Je m’enquiers d’une absence qui m’a frappé : où sont les sergents-chefs, les adjudants et les adjudants-chefs qui, à mon époque, détenaient l’expérience, en avaient beaucoup vu et, même blasés ou désinvoltes, tenaient la barre du régiment, vers qui l’on se tournait en cas de pépin ? (….) Le régiment manque de sous-officiers supérieurs, en raison des aléas des campagnes de recrutement et des restrictions budgétaires datant d’il y a une douzaine d’années. » Les célèbres dividendes de la paix… « Nous n’aimions plus la guerre et nous laissions à d’autres le soin de la mener, quitte à les critiquer sans relâche quand ils s’égaraient dans la carrière des armes. (….) La gauche et surtout les écologistes militaient pour un désarmement unilatéral, conjointement avec le démantèlement des centrales nucléaires. » Oui, « les aléas politiques sont hors de portée des militaires. Ils font d’eux les serviteurs souvent sacrifiés de la patrie. » Et se souvenir du père Charles de Foucauld s’écriant « Et au nom de Dieu, vive la coloniale » « à la vue de la colonne de marsouins accourue à son secours, dans les montagnes du Hoggar » n’interdit pas les réflexions mélancoliques et lucides sur la colonisation.

« Ce n’est pas l’ascenseur social, mais l’escalier social ! »

Ce qui demeure néanmoins, plus que tout, ce sont des exemples à suivre, une solidité forgée génération après génération, transmise et reçue. « Elles s’inclinent, ces nuques qui ont rarement plié. Ces hommes debout saluent ceux qui sont morts, frères en baroud ou héros inconnus. (…) Ces hommes et ces femmes écoutent, ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas, rassemblés dans la même communion. Elles disent tant d’histoires, ces nuques qui rendent hommage au don ultime des Anciens… » Beaucoup parlent des salles d’honneur des régiments, et comprennent intuitivement que « on n’y cultive pas la nostalgie, mais on y puise l’inspiration. »

On y voit le sens du contact, pour accueillir ces hommes et femmes de plume aux parcours divers, mais aussi vis-à-vis des populations civiles des pays où ils interviennent. « C’est ce qui les différencie de l’armée américaine, par exemple. Pas question de refuser de boire le thé parce que l’on craint la dysentrie et, ce faisant, de vexer à mort son interlocuteur. »

Accueil aussi de ceux qui s’engagent, dans un cadre où le troisième terme de la devise nationale prend enfin son véritable sens. « Le Régiment du Service Militaire Adapté n’engage pas un combat contre les autres, mais un combat de chacun contre soi, contre cette part de soi qui cède à la facilité, au laisser-aller. Ce n’est pas une question de classe sociale, de couleur de peau ou de croyance, mais de comportement. » On y vit l’importance humaine, charnelle, du terroir et des provinces – qu’elles soient de métropole ou d’outre-mer. Dans cette « grande famille bigarrée » la fraternité ne se décrète pas à coup de concurrence victimaire et de « vivrensemble » mais dans l’effort partagé, « suant, soufflant, ils sont heureux de ce qu’ils ont accompli », l’idéal commun, le sens du devoir, le respect mutuel mérité. Car ici, « ce n’est pas l’ascenseur social, mais l’escalier social – il faut faire des efforts. » Et les chefs se doivent de montrer l’exemple, comme ce colonel qui n’a « aucune familiarité, aucune condescendance dans ses manières mais une proximité qui est celle d’un chef qui connaît sa troupe. » Culture de l’exigence, « des hommes qui se donnent entièrement au service de quelque chose de plus grand qu’eux – et refusent de vivre au rabais » où, aussi, on redécouvre que « la noblesse française n’est pas là que pour nourrir une nostalgie emperruquée, et l’éthique aristocratique peut encore s’incarner dans l’armée, aux quatre coins du globe. »

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Tous sont unanimes, et ne partent qu’à regrets. « C’était déjà le dernier jour. (….) Je songeais en moi-même : mon Dieu, comme j’ai aimé la vie de soldat ! » « J’étais aussi triste de partir que si j’avais passé ma vie dans ce régiment, avec ces fous de guerre, tous si beaux, drôles, lucides sur leur rôle, sensibles à leur responsabilité, et bien sûr, muettement, aussi révoltés que nous tous que l’humanité soit toujours contrainte de s’armer. Des êtres solidaires et généreux, dont la vie a un sens. » « On tient d’abord pour les copains. (…) J’ai rarement eu l’occasion de voir un groupe aussi soudé. (….) En partant, j’ai la gorge serrée. »

On envie ces écrivains d’avoir ainsi côtoyé, avec authenticité et franchise, « … toute cette jeunesse pour qui le mot « servir » a encore un noble sens. » Et on les remercie de nous faire partager, le temps d’une lecture, l’opportunité de nous ressourcer auprès de ceux qui ont choisi de « donner du sens à leur vie en se donnant au pays. Que ceux qui ne croient plus à la France viennent faire un tour ici (…) dans ce monde à part qui cultive l’exigence, la bienveillance et l’impertinence. »

Les écrivains sous les drapeaux

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Qui veut gagner des millions?

À San Francisco, en Californie, un plan de réparations financières du « racisme systémique » très ambitieux enflamme la population. Les critères définitifs d’éligibilité, ainsi que les montants alloués, seront communiqués en juin.


Le 14 mars, le Conseil municipal de San Francisco annonçait vouloir verser 5 millions de dollars à chaque descendant d’esclaves afro-américains.

Un « plan de réparation » qui comprend en plus de ce joli pactole, un salaire annuel de 100 000 dollars pendant deux cent cinquante ans, ainsi que la suppression des dettes personnelles, pour « dédommager le racisme systémique hérité de l’esclavage ». Et d’après les calculs de l’Institution Hoover de l’Université de Stanford, l’opération coûterait au minimum 600 000 dollars par famille non noire. La population afro-américaine de San Francisco représentant environ 46 000 personnes, l’opération s’élèverait à plus de 230 milliards de dollars. Le chef du Parti républicain à San Francisco, John Dennis, dénonce ce projet ridicule, le budget annuel de la ville n’étant que de 14 milliards. Tant pis pour les millions d’Américains vivant dans leur voiture.

Les critères d’éligibilité seront communiqués avant le mois de juin, ce qui laisse encore le temps de gagner quelques teintes au centre de bronzage le plus proche. Faut-il être 100% noir ? Faut-il être précaire ? Faut-il présenter son arbre généalogique pour justifier une indemnisation ?

Ce projet, aussi absurde soit-il, démontre en tout cas que l’extrême gauche américaine est moins anticapitaliste qu’opportuniste. Rappelons ici que la cofondatrice de Black Lives Matter, Patrisse Cullors, s’était acheté quatre belles villas depuis la création du mouvement, et que Shalomyah Bowers, un des dirigeants du mouvement, est accusé d’avoir détourné 10 millions de dollars de dons…

Sans nier les inégalités raciales au pays de l’oncle Sam, il est certain que le business de la victimisation s’avère très lucratif.

La Révolution racialiste, et autres virus idéologiques

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France-Pays-Bas: quand la police hollandaise part « en safari » à Saint-Denis

À l’occasion du match de football opposant la France aux Pays-Bas, des policiers hollandais découvrent avec effroi le multiculturalisme tricolore.


Six policiers néerlandais hors service, visitant Saint-Denis avant le match de football France-Pays-Bas, risquent gros pour leurs appréciations sur les Dionysiens. Dès l’apparition de leur vidéo sur des réseaux sociaux, dimanche 26 mars, ils ont été suspendus de leurs fonctions en attendant une décision sur leur sort.

Dans leurs observations, la consternation sur ce qu’ils voient autour du Stade de France les mène à une franche rigolade. L’un des flics s’émeut quand il « voit enfin une personne blanche ». Qui se trouve être une femme d’un certain âge, marchant à l’aide d’une canne dans une rue jonchée de détritus – à moins que cela ne soit plutôt des marchandises vendues à la sauvette et que palpent des femmes d’origine africaine. Quand, dans leur minivan, les sbires hollandais passent devant ce qui semble être un autre marché à la sauvette, l’un d’eux fait mine de voir un marchand « de ceintures d’explosifs ». On s’esclaffe. Horrifié, le chauffeur constate peu de temps après que l’hôtel où ils ont réservé leurs chambres pour le soir du match se situe tout près. S’ensuivent des cris d’épouvante, et la troupe feint alors de vouloir rebrousser chemin. Puis, nos explorateurs pestent contre leur hôtel, qui a vanté sa proximité avec le Stade, sans signaler qu’il était également situé « en plein milieu d’un marché marocain », toujours selon l’un des policiers. 

À lire aussi : Le déni de Saint-Denis

Leur revient alors en mémoire la mal famée question rhétorique du dirigeant politique de droite Geert Wilders, lors d’un meeting électoral : « Vous voulez plus de Marocains, ou moins ? » « – Moins, moins ! » s’époumonent ses supporteurs.

Roulant au pas dans une rue où, en effet, rien n’évoque la France, l’un des six policiers observe qu’ils se comportent « comme des visiteurs dans un zoo ». Un autre confirme: « Mais c’est exactement cela ! » Il faut dire que les flics sont finalement agréablement surpris par l’attitude de celles et ceux qu’ils filment comme s’ils participaient à un safari… « Ils nous laissent faire, ne font preuve d’aucune hostilité », les complimente un des fans de football.

Leurs remarques, pas du meilleur goût, justifient-elles des sanctions ? Les réseaux sociaux néerlandais de droite fulminent contre cette entrave à la liberté d’expression. Dans un passé récent, des tweets de flics à Rotterdam et La Haye, visant des « Africains et Marocains de m… », et bien pire encore, avaient donné lieu à des réprimandes et des transferts forcés, mais pas aux licenciements exigés par des représentants des populations « issues de l’immigration ». Leur visite à Saint-Denis aura de toute façon laissé des souvenirs amers aux policiers bataves, dont les identités n’ont pas été publiées. Le soir, au Stade, les Bleus ne firent qu’une bouchée des Néerlandais, battus 4-0. 

Où va la France?

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Manifestation "Bassines non merci" à Sainte-Soline, le 25 mars 2023 © Ugo Amez/SIPA

Ce qui se passe en France depuis quelques semaines dépasse l’entendement et rend l’indignation trop tiède...


Je ne parle pas de la démarche erratique d’un gouvernement et d’un pouvoir qui, à force de contradictions d’un jour à l’autre, selon l’appréciation du rapport de force, refusent puis acceptent, durcissent puis cèdent, méprisent puis flattent et sont en réalité dépassés par ce qu’ils ne savent plus maîtriser. Nous sommes saisis par l’incroyable libération d’une violence collective n’éprouvant même plus le besoin de prendre pour prétexte un ressort politique mais seulement soucieuse de servir une finalité destructrice, mortifère. Je suis lassé d’entendre, face à ces déchaînements d’une intensité inouïe, un savoir se contentant de nous expliquer doctement que le passé avait connu les mêmes péripéties, comme, par exemple, Alain Bauer à l’Heure des pros du 27 mars, ou un relativisme cherchant à nous faire accroire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et qu’au fond rien n’est grave puisque tout a déjà eu lieu.

Partialité effrayante des médias après les désordres à Sainte-Soline

Pourtant – sur ce point, Alain Bauer admettait la triste originalité -, une rupture radicale s’est produite quand on est passé de la résistance à la police dans l’exercice légitime de ses missions, à la volonté de s’en prendre à elle en l’attirant par exemple dans des pièges parfois mortels. Les malfaisants ont pris l’initiative d’incendier, de frapper, de blesser délibérément les policiers par haine obsessionnelle de l’ordre qu’ils ont à défendre. Bien au-delà de la police, cette hostilité organisée a été mise en œuvre contre tous ceux qui avaient pour charge d’assurer des missions officielles de secours, d’assistance, de sauvegarde, de représentation ou des actions médicales; contre la France de la solidarité, administrative et salutaire.

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Il me semble que des basculements terrifiants peuvent être constatés qui renvoient l’argument sur le « rien de nouveau » à une banalité dont la visée est de noyer aujourd’hui dans hier, pour le sous-estimer. Si la violence singulière et collective a toujours existé au fil des temps, si, en particulier, elle a souvent été complaisamment évoquée dès lors qu’elle s’assignait un but subversif, ses modalités ont pris un tour de plus en plus odieux, notamment en ce qu’il révèle une totale indifférence à l’égard de la vie humaine. Le transgresseur ne s’assigne plus aucune limite et est d’autant plus conforté dans sa cruauté cynique que le climat général politico-médiatique ne lui oppose qu’une faible contradiction quand ce n’est pas une complaisance scandaleuse.

Manifestation « Bassines non merci » à Sainte-Soline, le 25 mars 2023 © Ugo Amez/SIPA

On n’a jamais en effet connu une telle perversion des valeurs, un bouleversement aussi radical du licite et de l’illicite. Des élus participent à des manifestations interdites et loin d’en éprouver un peu de contrition, un zeste de mauvaise conscience, ils osent justifier leur présence en invoquant un quelconque contrôle de leur part quand, au contraire, excipant de leur qualité, ils attisent les tensions et légitiment le pire. Ce n’est pas d’aujourd’hui certes que le « révolutionnaire » a bonne presse dans notre pays mais dorénavant le deux poids deux mesures atteint des proportions inédites. L’extrême gauche et sa fureur permanente, son agitation frénétique ne tolérant pas une once de concorde, bénéficient, derrière le discours superficiellement critique, d’une sorte d’adhésion, de validation déférente, de retenue républicaine, comme si la volonté de subversion, de détestation du capitalisme avaient droit de cité même dans les démocraties les plus certaines d’elles-mêmes. Quand il y a Eric Zemmour pour dénoncer à juste titre Jean-Luc Mélenchon comme le responsable, pour lui exclusif, des désordres et violences récents, combien peu ont stigmatisé son « la police tue » et la propension de ses soutiens et de sa mouvance à ne tolérer la police que si elle est agressée ou impuissante.

À lire aussi, Hadrien Desuin: La violence policière est légitime

À consulter l’ensemble des médias le lundi 27 mars, on est effaré par la partialité effrayante qui, notamment sur France Inter, Libération et Mediapart, cible les « violences policières » à Sainte-Soline en oubliant la masse de ceux qui, armés diversement, n’avaient que l’envie d’en découdre pour manifester leur opposition à ce « gouvernement de salopards ». On n’ose imaginer ce qui serait advenu s’il n’y avait pas eu ces 4 000 grenades de désencerclement tant vilipendées, de la même manière que ces BRAV-M dont la suppression est demandée précisément parce qu’elles sont nécessaires à la sauvegarde de l’ordre public et aux interpellations trop rares et judiciairement guère exploitées.

Une rupture radicale est souhaitable

À cause de l’impossibilité de l’individualisation de la preuve à l’encontre de ces groupes, la Justice est désarmée, alors qu’il conviendrait de sanctionner ces entreprises collectivement violentes – tous étant co-auteurs. Le fonctionnaire de police, s’il est auteur d’une violence illégitime, est immédiatement incriminé. Il n’est pas protégé, lui, par une masse qui le rendrait invisible. La rupture radicale qui serait souhaitable pour qu’on n’ait plus à choisir entre la démocratie ou la honte représente une différence nette avec le passé. Ce dernier permettait des retouches, des aménagements, des modifications ou des suppressions ici ou là et ces révisions partielles étaient opératoires.

Tandis qu’aujourd’hui, avec un État régalien qui prend l’eau, une Justice moins laxiste que débordée et parfois idéologiquement gangrenée, une police présumée si vite coupable, une part d’élus dégradant une République en osant affirmer qu’elle la sert, un pouvoir dont l’exemplarité fait défaut, des médias plus intéressés par le mensonge qui provoque que par la vérité banale, il faudrait tout changer pour qu’on puisse espérer le salut. Il n’est plus la moindre entreprise de restauration ou de redressement qui pourrait se dire autonome, indépendante des autres. Tout se tient. Il faudrait une révolution digne et humaniste. Et courageuse. N’était-ce pas le titre du livre d’Emmanuel Macron, publié avant qu’il devînt président ? Comme c’est loin et oublié !

Juan Branco: le chaos très au point

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Juan Branco photographié à Paris, octobre 2022 © STEPHANE DUPRAT/SIPA

Le ténor du barreau publie un nouvel essai, Coup d’Etat (Au diable vauvert, 30 mars), présenté comme un manuel d’insurrection. Mais malheureusement pour notre jeune révolutionnaire, sa prose fait plus penser à Damien Saez qu’à Malaparte…


Ecouter les interventions de Juan Branco, sur ThinkerView ou sur TV Libertés, c’est un peu se retrouver dans la peau des personnages de Philipp K. Dick qui, enterrés dans les profondeurs de la Terre à l’abri des radiations nucléaires, finissent par faire un tour à la surface et découvrent le luxe dans lequel vivent les derniers humains restés tout là-haut…

Boxeur de salon

Pur produit du microcosme parisien, installé sur l’Île Saint-Louis, en plein cœur de la Matrice, Juan Branco nous raconte, dans ses passages sur ces chaines YouTube, les origines supposément troubles de la fortune de Xavier Niel ou de l’obtention de la construction du nouveau Tribunal de Paris par Bouygues. Aussi, c’est non sans gourmandise que nous attendions son nouveau livre, sobrement intitulé Coup d’État...

Envolées lyriques et rimes en «é»

Se présentant comme l’ancien avocat des gilets jaunes, de Julian Assange et de Jean-Luc Mélenchon (il aurait même rencontré certains d’entre eux !), Juan Branco est bien décidé à faire trembler l’oligarchie nationale et mondiale. Annoncé en février dernier, l’ouvrage prend un écho un peu particulier en cette fin mars 2023, alors que le mouvement contre la réforme des retraites bat son plein.

D.R.

Coup d’Etat est divisé en trois temps. La première partie, dans un style lyrique – trop – voire amphigourique, présente un texte qui est une succession de petits paragraphes rimant en « é » (« Jeunesse et vitalité absentes, exclues de tout, saturées de cris jamais portés, qui disent:/ Laissez-nous exister !/ Partout, des victimes, laissées à l’abandon en des paysages dévastés./ Nous défaire de notre allergie à cette notion qu’est le pouvoir consiste à accepter la damnation qui habite toute société humaine. À prendre au sérieux les cris qui sont portés » et ainsi de suite, sur plusieurs paragraphes), si bien que le lecteur se demande s’il ne s’est pas davantage retrouvé dans une chanson de Damien Saez plutôt que dans La Technique du Coup d’État de Curzio Malaparte. Pourtant, à le lire, Branco refuse tout romantisme naïf. Il désigne avec un excès de métaphores des stratégies de classe. Il voit l’État comme « une idée archaïque qui ne fait que sombrer », mais veut quand même récupérer une souveraineté. Il y a même quelques accents quasi gaulliens (« Nous avons besoin d’un pays qui non seulement demeure, mais retrouve sa grandeur. Des critères objectifs permettent de le justifier, et d’arguer que la permanence de notre civilisation, de tout ce qu’elle a permis d’accumuler, n’est pas que caprice ou affaire de pur intérêt, et justifie qu’un effort collectif soit mené ») et l’on croit reconnaître Du Bellay quand il évoque la France (« Où es-tu, France, toi qui est montée jusque l’idée, construisant un rapport au Tout, devenant chose, entrant en rapport avec les divinités, où es-tu et que tu désires-tu ? »). Interdit de rigoler: on parle de la France, quand même !

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Bons tuyaux révolutionnaires

Dans un deuxième temps, Branco propose trois voies pour parvenir à nos fins: les élections, le coup d’État ou la révolution. Pour les élections, on comprend bien vite que c’est un piège à cons, dans laquelle la France insoumise serait tombée. Jean-Luc Mélenchon est qualifié de « parlementaire d’un certain âge, apparatchik que l’on pensait fat et satisfait, ayant passé 30 ans à se nourrir aux frais de la princesse » ; on a connu avocats plus aimables avec leurs anciens clients. Il faut reconnaître que la plume de Branco s’améliore lorsqu’elle se charge de fiel, évoquant la bourgeoisie, et notamment « un mariage bourgeois dans le centre de Paris » où l’auteur doit « supporter le défilé des visages atteints par le lucre et le stupre, l’insuffisance mentale et physique »… Branco n’est pas toujours tendre avec les gens politiquement les moins éloignés de lui, par exemple François Bégaudeau, François Ruffin et le comité invisible.

Envahir la Villa Montmorency et Monaco

On comprend donc vite qu’il vaut mieux miser sur le coup d’État ou la révolution. Dans la troisième partie, Branco développe donc sa stratégie – ce qui permet au livre d’enfin mériter son sous-titre : « manuel d’insurrection ». Il propose aux successeurs des gilets jaunes d’attaquer les préfectures, d’y prendre en otages quelques haut-fonctionnaires, de piquer des armes dans les polices municipales, de saccager les archives et les stocks de données, de rallier au mouvement policiers et militaires, d’arrêter les résidents de la Villa Montmorency, d’envahir Monaco – le Général de Gaulle n’aurait pas complètement désapprouvé. Il nous glisse sur plusieurs pages ses bons tuyaux révolutionnaires en proposant une géographie complète des câbles de fibre longue distance à débrancher le long des plages bretonnes ou sur la dune du Pilat.

Homme de l’intérieur du système, Branco connaît les failles des portes d’entrée des ministères. Ça va faire quand même beaucoup de conjurés dispatchés sur tout le territoire… « Qu’est-ce qui a manqué [lors du mouvement des gilets jaunes] ? La possibilité d’offrir une alternative crédible, des négociateurs porteurs, non d’un discours cohérent – le nôtre l’était – mais suffisamment proches – c’est toujours, malheureusement, le paradoxe – des lignes hiérarchiques ennemies pour balayer les hésitations de ceux qui nous enfaçaient (sic) ». Comme par hasard, avec son pedigree, Branco répond parfaitement au profil recherché…

Coup d'état: Manuel insurrectionnel

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Moldavie-Roumanie: vers la réunification?

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La présidente moldave Maia Sandu reçoit le président français à Chisinau, 15 juin 2022 SPUTNIK/SIPA

Dans la matinée du 27 mars, la présidente moldave Maïa Sandu a promulgué une loi entérinant le changement de langue officielle de la petite république, supprimant ainsi toute référence au moldave. 


Les thuriféraires de la mesure estiment en effet cette dénomination fort impropre, n’étant en réalité autre chose que du roumain ne différant aucunement de celui des locuteurs d’outre-Prout, tandis que ses opposants dénoncent déjà une concession faite à l’Occident, voire une propédeutique à une annexion du pays par Bucarest. Au cœur de l’épineuse question se trouvent les liens historiques, culturels et linguistiques qui unissent ces deux pays. 

Tentative de forger un peuple distinct à l’issue de la Seconde Guerre mondiale

De fait, l’utilisation de l’ethnonyme n’est pas prise à la légère dans la petite république de 2,6 millions d’habitants à l’histoire aussi mouvementée que complexe. Si la Moldavie fut de 1359 à 1859 l’une des trois principautés constitutives du futur Royaume de Roumanie, et forme encore l’une des trois grandes régions traditionnelles du pays dans sa partie occidentale, l’Etat moldave actuel doit sa genèse à l’URSS. Celle-ci n’avait en effet pas supporté la perte de ses territoires bessarabes et avait créé en 1924 une « République Socialiste Soviétique Autonome Moldave » sur le territoire ukrainien afin de préparer les esprits à la conquête de la région, ce qu’elle fera effectivement vingt ans plus tard à l’issue du second conflit mondial. Outre l’imposition de ce nom pour tenter de forger un peuple distinct, Moscou en avait alors profité pour peupler la zone orientale par des populations russes afin de l’ancrer plus profondément dans son giron.

A lire aussi: Vincent Desportes: Préparons-nous à la guerre “à l’ancienne”

Avec l’indépendance de 1991, l’idée d’une éventuelle unification entre la Moldavie et la Roumanie suscita l’intérêt des spécialistes de la politique internationale. Régulièrement évoquée dans les médias et alimentant les discussions entre les gouvernements et les citoyens des deux pays depuis trente ans, la thématique n’a toutefois jusqu’ici débouché sur rien de concret. Toutefois, le peuple moldave a affirmé jusqu’ici sa volonté d’indépendance, notamment lors du référendum de 1994, tenu il est vrai sous la pression sécesionniste de l’entité transnistrienne et des armées russes.

La Roumanie a rejoint l’U.E. en 2007

Depuis la chute du régime soviétique, la Moldavie a toutefois cherché à se rapprocher de l’Union européenne et à se libérer de l’influence russe, notamment par le biais de l’l’Union européenne (U.E). De son côté, la Roumanie a rejoint l’U.E en 2007 et a pris une position ferme en faveur de l’intégration européenne de sa petite voisine, sans que la situation ne semble progresser davantage. On sait la présidente Sandu très européanisante, positionnement encore accru avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine le 22 février dernier. Beaucoup à Chisinau craignent en effet d’être la prochaine proie de l’agression russe, ce qui s’est vu par les nombreux appels de la présidente, qui exprime régulièrement sa crainte d’une déstabilisation en provenance du Kremlin. L’union avec la Roumanie permettrait ainsi de court-circuiter les circuits traditionnels, dans ce pays où près du quart de la population possède déjà un passeport roumain.

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Cependant, l’unification des deux pays est un sujet complexe qui soulève de nombreuses questions et préoccupations. Aux questions de la souveraineté de la Moldavie et de la volonté de ses citoyens se superposent les problèmes économiques et sociaux que la Moldavie doit résoudre avant de pouvoir envisager une quelconque union. Enfin, il serait étonnant d’obtenir pour ce faire une position accommodante du Kremlin, qui considère la Moldavie comme faisant partie de sa sphère d’influence, et ce, d’autant plus du fait de la présence d’une minorité russophone en Transnistrie, de facto indépendante. 

Mais les équilibres bougent beaucoup depuis un an, et ce qui semblait ne jamais pouvoir arriver il y a peu est désormais perçu comme une possibilité par certains. 

Si le chemin vers une telle union est long et semé d’embuches, la première pierre vient peut-être d’en être posée.

Pap Ndiaye, wokiste à temps partiel

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© GAILLARD/POOL/SIPA

Pap Ndiaye est-il woke ? Une question à nuancer car le ministre de l’Éducation nationale est un virtuose du «en même temps», capable de défendre un jour l’universalisme républicain et le lendemain le racialisme américain.


Pap Ndiaye a au moins un point commun avec Jean-Michel Blanquer, son prédécesseur Rue de Grenelle : il n’a pas peur de prononcer le mot « woke », pourtant considéré par Libération comme le « nouveau point Godwin de la conversation publique » et par France Info comme une « arme de disqualification massive utilisée contre le discours de gauche ». Mais voilà, le nouveau ministre de l’Éducation nationale est un intellectuel honnête qui ne craint pas d’appeler un woke un woke.

Un terme qui est un marqueur réac

C’est même sous sa plume que ce vocable – pris dans son acception politique – a fait l’une de ses premières apparitions en France. Dans une tribune publiée par Le Monde en juin 2020 pour être précis. À l’époque, peu de monde avait entendu parler de Pap Ndiaye et du wokisme. Mais le quotidien vespéral cherchait un « spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis » pour décrypter les émeutes qui venaient de se produire outre-Atlantique sous l’effet du mouvement Black Lives Matter. L’auteur de Noirs américains : en marche pour l’égalité (Gallimard, 2009) était tout indiqué pour pontifier sur le sujet. « Woke vient du verbe to wake, “se réveiller”, et signifie être conscient des injustices qui pèsent sur les minorités », expliqua-t-il alors sans ambages, tordant le cou à ceux qui feignent de voir dans l’emploi de ce terme un infâme marqueur réac.

Mais alors, le ministre serait donc un woke assumé ? Pas si vite ! Ndiaye connaît trop bien la bêtise du nouvel antiracisme américain pour revendiquer une adhésion pleine et entière au mouvement. « Le woke prend parfois la forme d’un discours moralisateur, sentencieux et poseur », reconnaît-il toujours dans Le Monde. « Le woke refuse d’envisager que son point de vue puisse être transformé par autrui », déplore-t-il, lucide. Résultat, l’ex-directeur de la Cité de l’immigration se déclare « plus cool que woke ». Comprenez : simple compagnon de route.

Une route qu’il emprunte hélas plus souvent qu’à son tour. En juin 2020, par exemple, interrogé sur France Inter au sujet des « violences policières » supposées pourrir la vie des jeunes Français « racialisés » (concept que Ndiaye préfère à « racisés »), le frère de Marie Ndiaye condamne le « déni des autorités », qui « se raidissent » selon lui dans leur refus de comparer les affaires George Floyd et Adama Traoré. Et d’ajouter : « On attend de la part du gouvernement que la question du maintien de l’ordre soit un enjeu démocratique au lieu d’être simplement réservée au ministère de l’Intérieur et à des postures un peu martiales depuis toujours. » On ignore si, désormais ministre de l’Éducation, il tient toujours ce genre de propos quand il s’assied chaque mercredi matin non loin de Gérald Darmanin dans le salon Murat de l’Élysée.

Il rêve d’importer les « blacks studies » en France

Autre sujet sur lequel Ndiaye est souvent tenté de plaquer la consternante grille d’analyse woke : la culture. On a pu le voir notamment dans le « Rapport sur la diversité à l’Opéra national de Paris », qu’il a cosigné il y a environ deux ans avec Constance Rivière, secrétaire générale du Défenseur des droits. Un texte où tout n’est pas à jeter bien sûr. Les auteurs, qui récusent sans ambiguïté la « cancel culture » et reconnaissent le besoin de préserver notre patrimoine culturel, y sont convaincants quand ils plaident pour que le corps de ballet s’ouvre davantage aux danseurs « non blancs », qui ont sans doute été longtemps ostracisés par l’institution à cause d’inavouables critères physiques. Mais pourquoi prôner la même politique de discrimination positive pour les musiciens ? À l’Opéra de Paris, les auditions se font à l’aveugle ! Comme dans tous les grands orchestres du monde, les candidats jouent derrière des paravents. Qui peut croire que la forte présence d’instrumentistes blancs dans les formations classiques françaises serait une conséquence du « racisme systémique » censé sévir dans notre pays d’après Ndiaye ?

A lire aussi : La position du démissionnaire, témoignage d’un enseignant

Même biais woke quand il parle de son métier d’historien. Depuis son retour des États-Unis, il y a vingt-cinq ans, Ndiaye ne cache pas son désir de « poser les fondations d’un nouveau champ d’études en France, les black studies ». Un projet affiché dès 2006 dans une contribution à l’ouvrage collectif De la question sociale à la question raciale ?, dirigé par Éric et Didier Fassin  (La Découverte) : « Nous voulons être visibles du point de vue de nos identités culturelles noires, de nos rapports précieux et uniques à la société et à la culture française. » Drôle d’ambition quand on sait que celui qui la proclame écrit dans le même article, quelques lignes plus tôt : « Être noir n’est ni une essence ni une culture, mais le produit d’un rapport social : il y a des Noirs parce qu’on les considère comme tels. » Ainsi donc la culture noire n’existe pas, mais… la visibilité du point de vue de l’identité culturelle noire, elle, doit être affirmée. Zéro pointé pour la rigueur scientifique, élève Ndiaye ! Mais vous ferez un excellent homme politique.

Lors d’un voyage officiel à Washington il y a six mois, le ministre de l’Éducation a prononcé un discours remarqué à l’université Howard, la « Harvard noire », dont la vice-présidente des États-Unis, Kamala Harris, est notamment diplômée. Lui-même ancien étudiant d’un prestigieux établissement américain (l’université de Virginie, où enseigna William Faulkner), Ndiaye sait ce jour-là que se trouveront dans la salle de belles âmes progressistes à même de le comprendre : « Le concept de race reste très sensible en France, se désole-t-il devant son auditoire dans un anglais parfait. […] Je peux attester du prix à payer quand on ose en parler. » Pas sûr que le public ait été convaincu par ce numéro de victimisation. Difficile en effet de passer pour un dissident quand on est ministre en son propre pays. À moins que Ndiaye ait essayé de nous envoyer un message subliminal. De nous dire que travailler avec Emmanuel Macron s’apparente à une pénitence, à un « prix à payer ». Il n’est peut-être pas évident tous les jours de jouer le rôle de « woke de service ».

Les noirs américains: De l'esclavage à Black Lives Matter

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« John Wick 4 »: chorégraphie de la violence

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Keanu Reeves dans John Wick : chapitre 4 © Metropolitan Filmexport

Notre chroniqueur, qui a gardé une âme d’enfant, est allé voir pour nous le dernier film de Keanu Reeves, John Wick Chapitre 4. Verdict: c’est le cinéma rendu à son essence première, le mouvement perpétuel.


Attention, divulgâchage: au dernier plan, John Wick est enterré à côté de son épouse (morte juste avant le début du John Wick initial), la caméra enfin s’arrête sur un plan fixe sur une pierre tombale, « John Wick Loving husband » — et le film est terminé. Jusque-là ça n’a pas cessé de virevolter, dans une chorégraphie sanglante qui nous rappelle que le mot cinéma vient du grec κίνημα, qui signifie mouvement. Et que tous ces films soi-disant introspectifs, plans fixes qui n’en finissent pas et introspections à deux balles, sont la négation de ce qu’est vraiment le cinéma : le train entre dans la gare (de la Ciotat, celle de Black Rock chez John Sturges ou dans l’Ouest de Sergio Leone), et l’action est tout entière dans cette menace : un homme descend du train, et enfourche un cheval — par exemple au début de Et pour quelques dollars de plus.

© Metropolitan Filmexport

Le cinéma, ça bouge — et Chad Stahelski a fait très fort. John Wick bouge tout le temps, ce qui fait qu’on ne voit pas passer les 2 heures ½ du film. Un régal, après tant de films français immobiles.

Vers la fin du premier tiers du film, le grand acteur japonais Hiroyuki Sanada demande à John Wick d’en tuer « le plus possible ». Croyez-moi, le héros fait de son mieux. Rien que dans la scène sublimement chorégraphiée tournée autour de l’Arc de triomphe de l’Etoile, « Baba Yaga » — son surnom chez les Russes qui l’ont jadis vu tuer « three men with a fucking pencil » — envoie dans l’autre monde une bonne cinquantaine de malfaisants.

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C’est un film de mondialisation de la violence. New York, Berlin, Osaka, Paris: la série se clôt sur le cadavre du héros alangui sur les marches du Sacré-Cœur. Et là aussi, dans la rue Maurice Utrillo, tout en escaliers — j’y ai des souvenirs essoufflés de joggings matinaux, dix ans durant —, ça flingue sévère. Comme on peut s’y attendre, ces pétarades n’éveillent aucun flic parisien : c’est du cinéma, voyons !


Comme il est conseillé de subir tout le générique final — une surprise vous attend à la fin —, vous constatez que la liste des cascadeurs est très fournie. Chad Stahelski le fut lui-même dans une vie précédente, il fournit de quoi s’occuper à ses confrères. À pied, en moto ou en voiture, il fracasse le matériel métallique ou humain. Et plus ça meurt, plus on en redemande. Le cinéma rendu à son essence, et le drame à sa fonction première, la catharsis : on sort meilleur d’un film aussi sanglant, où tant de gens sont morts à notre place, et où le héros en tue autant que nous aimerions le faire.

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Dans la même journée, je suis allé voir The Fabelmans, sorti il y a déjà quelque temps, mais j’avais longtemps hésité, Spielberg m’a souvent déçu. Eh bien, c’est un film formidable, formidablement joué, une autobiographie rêvée qui donne envie d’écrire la sienne — non, pas une autofiction à la française ! Rien que pour la séquence où John Ford (oui, le John Ford de La Prisonnière du désert, joué par David Lynch soi-même avec gourmandise et conforme à ce que vécut Spielberg il y a soixante ans) explique au jeune héros où doit se situer, dans le plan, la ligne d’horizon, il ne faut sous aucun prétexte rater ce petit chef d’œuvre qui permet à Michelle Williams un numéro anthologique.

© Metropolitan Filmexport

Les Américains n’ont pas fait un accueil enthousiaste au film de Spielberg — comme ils ont renâclé devant ce chef-d’œuvre phénoménal qu’est Babylon. C’est un peuple à QI insuffisant pour saisir tous les aspects méta-cinématographiques, ce lot de références subtiles qui épanouissent le cœur du vrai cinéphile et provoquent l’incompréhension du connard moyen. Mais il ne peut être tout à fait mauvais, il fait un triomphe à John Wick Chapter 4.

En quête du salut

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Le Capitaine Volkonogov s’est échappé © Kinovista

À l’affiche ce mercredi, Le capitaine Volkonogov s’est échappé, un film de Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov. Le récit national de la Sainte Russie en prend un coup…


En prologue, un escadron d’Adonis slaves, cheveux sabot de 1, torses athlétiques, gymnastes harnachés de cuir, revolver au ceinturon et uniformément accoutrés de jogging rouge vif façon houligans, batifolent comme des marmots : l’un, à quatre pattes, mime un clébard qui jappe sous la domination de son maître ; on se fait la courte échelle pour récupérer un ballon coincé dans les pampilles du gros lustre en cristal, vestige d’un autre temps – entre jeunes mâles, il faut bien s’amuser. En toile de fond, le salon lambrissé d’un palais aristocratique de la défunte Saint–Pétersbourg, transformé en une salle de garde qu’encombrent dossiers, paperasses, machines à écrire… Une carte géante de la ville remplace le trumeau.   

Le Capitaine Volkonogov s’est échappé

Nous sommes donc à Leningrad en 1938, au pic de la Terreur stalinienne. Chargés des basses œuvres du régime, ces petits durs s’en donnent à cœur joie. Arrestations, tortures, exécutions sommaires, programmées à la chaîne. Le capitaine Fedia Volkonogov est l’une de ces recrues du NKVD en charge d’épurer la société soviétique.  Elles-mêmes se voient soumises à des « réévaluations » qui ne sont pas sans risques : la Révolution dévore ses propres enfants. Leurs ballets virils, leurs chœurs patriotiques émeuvent l’âme. Sinon qu’ils n’étouffent pas les cris des victimes que ces brutes torturent avec inventivité : sous ces murs festonnés, la marqueterie du parquet a d’ailleurs été recouverte d’un manteau de paille – plus absorbant que le chêne ciré. 

À lire aussi : “L’Arche russe”, le grand film “réactionnaire” ressort au cinéma

Fedia est un bon exécutant. Jusqu’au jour où son meilleur camarade disparaît à son tour dans le maelstrom de cette purge sans fond – une balle dans la nuque. Alors, le capitaine Volkonogov se carapate. S’ensuit une chasse à l’homme frénétique dont le commandant de ces « brigades rouges », phtisique et crachotant, est le fer de lance. Mais dans une hallucination, Fedia voit l’ami défunt (qu’il a dû lui-même jeter dans la fosse commune des condamnés) lui prédire qu’il trouvera son salut dans l’au-delà, pourvu qu’il fasse repentance et qu’une victime, une seule, lui accorde le pardon pour ses crimes. Comment sauver, et sa peau, et son âme ? Entre deux réminiscences où ses forfaits lui apparaissent dans leur monstruosité, l’archange maudit, pourchassé par les sbires, se met mystiquement en quête de son rachat devant le Très Haut auprès des femmes, des pères, des enfants, de ceux qu’il a froidement assassinés. Mais qui saura pardonner l’impardonnable ?    


Tourné en 2021, en pleine pandémie, dans le théâtre rougeoyant et ambré de la photogénique cité, Volkonogov s’est échappé esquive de façon délibérée toute littéralité « archéologique », à bonne distance de la fresque historique et de la reconstitution en costumes. Et c’est même ce qui fait de cette « rétro-dystopie »un objet contemporain, structuré de main de maître, captivant de part en part. De l’ancienne capitale opulente et décatie où se croisent tramways, charrettes, chevaux et rutilantes limousines noires, dans une misère peuplée de prolétaires en haillons, la toile de fond n’est jamais ici, dans sa beauté navrée, presque irréelle, que la cimaise d’une parabole sur le Mal et la Rédemption. 

Il n’est pas indifférent que le rôle du capitaine Volkonogov soit tenu par l’immense comédien Yuriy Borisov, 30 ans – découvert en 2011 dans Elena, chef-d’œuvre absolu d’Andreï Zviaguintsev, et qu’on aura revu dans des incarnations chaque fois plus mémorables : dans La fièvre de Petrov, de Kirill Serebrennikov, dans le film extraordinaire Compartiment n°6, de Juho Kuosmanen, sans compter Gerda, de Natalia Koudriachova et Maman, je suis à la maison ! de Vladimir Bitokov, deux films dont on attend avec impatience la sortie en salles. Doué d’une présence inouïe qui ajoute à sa plastique de bad boy aux traits de mannequin, charpenté qui plus est comme une vivante académie, il ne fait aucun doute que Borisov est au Septième art russe ce que Brad Pitt fut, en son jeune temps, au cinéma américain : une apparition. Borisov a l’aura d’une star.  

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Si Le capitaine Volkonogov… est une réussite, c’est aussi parce que, unis au civil par le mariage, le tandem Natalia Merkoulova & Alexeï Tchoupov (lesquels démarrent à présent, pour Netflix, la réalisation d’Anna K., nouvelle adaptation du roman de Tolstoï Anna Karénine) savent s’entourer des meilleurs : tel le fabuleux chef opérateur estonien Mart Taniel  (c’est leur troisième collaboration), ou encore, pour le montage, réalisé en France, une pointure comme François Gédigier (qui a travaillé pour Brian de Palma, Patrice Chéreau, Lars von Trier, Arnaud Desplechin – excusez du peu…).  

Né sous tant de bons auspices, il arrive que le film se teinte d’un étrange onirisme, par exemple lorsque surgit à l’image, silencieux, occupant tout le volume du ciel, l’énorme dirigeable rosâtre estampillé « 1938 », astre de mauvais augure. Il est des scènes authentiquement sublimes, telle celle où Fedia se croit (enfin !) rédimé par la caresse, sur son visage glabre et lisse, de la main décharnée d’une vieillarde à l’agonie qu’il vient de laver délicatement, dans un geste baptismal. Il est encore des séquences qui font comprendre pourquoi le film n’est décidément pas bienvenu dans la Russie de Poutine, et ses auteurs désormais en exil : « – Tu ne comprends rien à la dialectique :  ce ne sont [les condamnés] ni des espions, ni des traîtres, ni des terroristes », explique le commandant à son capitaine. « Pourtant, ils n’arrivent pas là par hasard. C’est parce que ce sont des éléments pas fiables. (…) T’imagines pas le nombre de ces éléments pas fiables. C’est le danger. Pour l’instant, ils sont innocents. Mais demain, ils seront coupables. On ne peut pas attendre (…). On prend de l’avance. On ne peut pas les exécuter sans raison. C’est illégal. On est dans un état de droit. À chaque châtiment doit correspondre un crime ». Logique imparable, non ? Quoiqu’on y fasse, l’Histoire est toujours une affaire actuelle.   

Le capitaine Volkonogov s’est échappé. Film de Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov. Avec Yuriy Borisov. Russie, France, Estonie, 2022.  Durée : 2h05.  En salles le 29 mars 2023.

France révoltée: Macron a-t-il déjà perdu?

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Un éco-terroriste s'en prend aux forces de l'ordre, à Sainte-Soline (79), 25 mars 2023 © UGO AMEZ/SIPA

Elisabeth Borne n’assume plus trop le 49-3… Le Premier ministre a annoncé qu’elle ne l’emploierait plus que pour les textes « financiers »


Emmanuel Macron a perdu. Persister dans sa réforme des retraites s’annonce explosif. La colère ne se calmera plus de sitôt. Dans le rapport de force engagé par l’Elysée, le déséquilibre joue en sa défaveur. Le gouvernement ne pourra tenir par la seule répression policière.

En effet, l’exaspération populaire n’est plus seulement sociale et syndicale. Elle est devenue démocratique, en protestation contre la relégation des citoyens ordinaires. Jeudi dernier, les manifestations massives ont été rejointes par des gens qui récusent l’autoritarisme d’État et la pente despotique d’un pouvoir personnel et solitaire. La présence remarquée de la jeunesse apporte également une nouvelle dimension à la contestation d’un système oligarchique. La somme de maladresses accumulées par le chef de l’Etat et son gouvernement a porté le pays à ébullition. Macron a d’ailleurs eu raison d’annuler in extrémis la venue du roi Charles III, en l’honneur de qui un dîner officiel était prévu ce lundi au château de Versailles. La promesse d’Elisabeth Borne, hier, de ne plus avoir recours au 49-3 en dehors des textes financiers laisse voir une légitime inquiétude du pouvoir.

A lire aussi, Frédéric Magellan: Montre de Macron: encore une «fake news» de la gauche !

Reste que, comme le constate ce lundi Henri Guaino dans Le Figaro, « une limite a été franchie » : la révolte, qui traverse toute la société, oblige Macron à oublier son orgueil et sa posture de chef prétendument éclairé. En 1984, face à l’ampleur des manifestations en défense de l’Ecole libre, François Mitterrand avait renoncé à son projet d’harmonisation éducatif. Macron serait bien inspiré d’en faire autant.

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Le choix présidentiel du pourrissement et du parti de l’ordre a peu de chance de fonctionner à nouveau. Cette stratégie a été gagnante lors de l’épisode des gilets jaunes. Mais c’est précisément parce qu’aucune leçon n’a été tirée de cette première alerte démocratique que cette même issue semble improbable. Certes, les scènes spectaculaires de guérillas rurales qui ont eu lieu, samedi, autour de la retenue d’eau de Sainte-Soline (Deux Sèvres), ont permis à l’Etat de s’affirmer en rempart d’une extrême-gauche écologiste, fanatisée et hyper-violente. Mais la macronie est elle-même comptable de ces factieux qu’elle a protégés. Selon le discours officiel, seule « l’extrême droite » était censée être le danger pour la République. Le récent procès des Barjols, groupe soi-disant terroriste, a pu montrer la réalité du profil de ces Pieds-Nickelés bas du front. Dans son entretien télévisé de mercredi dernier, Macron a mis en alerte contre de possibles épisodes semblables à ceux de la prise du Capitole américain par des partisans de Trump, ou des institutions brésiliennes par des pro-Bolsonaro. Mais ce spectre de l’extrême droite, toujours agité par Macron, aveugle sur la réalité du totalitarisme de l’extrême gauche, coupée du peuple et du monde rural. C’est cette France des Oubliés qui proteste à nouveau. Je la décris et la soutiens ici depuis longtemps. C’est elle qui n’a pas dit son dernier mot.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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Les écrivains sous les drapeaux

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14 juillet 2017 à Paris © Delalande/SIPA

À l’occasion des 400 ans des Troupes de marine, 17 auteurs sont envoyés aux côtés de ceux qui défendent nos libertés. Un recueil de témoignages poignants, aux Éditions Fayard, pour un nouveau volume de la collection « Promenades singulières ».


Au 14ème siècle, celui que l’on surnomme le père de la sociologie, Ibn Khaldoun, a montré que lorsqu’un peuple ne comprend plus ceux qui se battent pour le défendre ni les raisons qui les poussent à accepter ce combat, alors c’est la survie même de la nation qui devient incertaine. Plus profondément encore, « si un jour on ne doit plus comprendre comment un homme a pu donner sa vie pour quelque chose qui le dépasse, ce sera fini de tout un monde, peut-être de toute une civilisation » a écrit Hélie de Saint Marc. C’est donc non seulement un choix littéraire bienvenu, mais aussi une démarche citoyenne précieuse, nécessaire, que celle des éditions Fayard qui publient Les écrivains sous les drapeaux, 17 textes écrits par leurs auteurs après cinq jours passés aux côtés des Troupes de marine. Cinq jours… et nuits ! « Il était un peu plus d’une heure du matin, en cette nuit noire et glaciale du début du mois de mars… » Et alors que l’actualité nous décrit chaque jour un pays qui se désagrège, il est bon de prendre un instant pour se plonger dans ces témoignages qui rendent compte d’une France qui tient bon. « Le soldat se lève car il sait qui il est. Son héritage l’oblige. »

« Pourquoi tuez-vous des gens ? »

Disons-le tout net : le livre est excellent, en plus d’être intéressant. Le regard, ou plutôt les multiples regards de ces écrivains, sont évidemment extérieurs à la « chose militaire ». Mais parce qu’ils sont extérieurs, ils ont deux avantages. D’abord, aucune obligation de réserve ne les contraint. Ensuite, ils peuvent dire sans craindre de paraître prétentieux leur respect, et même leur admiration, pour les hommes et les femmes qui servent sous les drapeaux, là où les militaires eux-mêmes hésiteraient sans doute. C’est un recueil dont chaque voix est singulière, mais qui forme une chorale dont le tout est harmonieux et dessine, par petites touches successives, un portrait fidèle de l’humanité des soldats.


On y lit, bien sûr, le constat d’Ibn Khaldoun, lorsqu’un des auteurs écrit, à propos des militaires engagés dans l’opération Sentinelle : « Ces missions en France leur donnent l’occasion de rencontrer des gens qui ignorent tout du monde militaire et qui s’en font une idée parfois étrange. « Pourquoi tuez-vous des gens ? » demande cette dame croisée dans une rue. Et eux qui ont l’impression d’être là pour protéger le citoyen et garantir l’intégrité de la nation, qui obéissent aux lois de la République et combattent pour ses valeurs, sont un peu désarçonnés. »

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On y entend la conscience d’un besoin, à la fois idéaliste et viscéral. « Il y a quelque chose de profondément émouvant, et de profondément admirable, dans cette époque du risque zéro, de l’hypocondrie généralisée, de la consommation périssable, de la complainte victimaire et de l’individualisme roi, à penser qu’il existe encore des hommes et des femmes rompus au danger et voués à l’effort. Des hommes et des femmes capables, pour le bien d’autrui, du sacrifice de leur vie. » Et capables, aussi, parce que c’est parfois nécessaire, de tuer, et donc du sacrifice de leur confort moral et intellectuel. « Personne ne comptera les points. La question est seulement de savoir si votre adversaire sera hors de combat. Ou vous…. »

La réalité douce-amère de notre nature humaine

On y côtoie, toujours pudique, mais toujours présente, la question de la mort et du sacrifice. « Ils avaient neutralisé les djihadistes, mais deux des camarades du major avaient été blessés ce jour-là. L’un, le fémur broyé, s’était retrouvé à ramper dans les dunes tandis que le major traînait le second, touché au mollet et à l’épaule, sous les tirs de kalachnikov. « À cet instant, le temps s’est arrêté », commente-t-il sobrement. » « Assurément, ils sont gorgés de pathos, c’est-à-dire de souffrance et d’émotion, autant que d’ethos, c’est-à-dire de caractère et d’intégrité. (….) Ils ont traversé l’ombre et la poussière, ils ont perdu et pleuré des frères. Bien sûr, ils rêvent d’intensité, de voyages et d’amitiés surhumaines, mais ils savent qu’entre la guerre – bellum – et la beauté ; entre le champ de bataille et le chant de l’honneur ; entre la férocité du premier et la noblesse du second, il n’y a qu’un souffle. Je crois qu’ils ont conscience de leur force, et qu’ils savent qu’aucune puissance collective ne va sans une certaine bonté individuelle. »

On y retrouve la grandeur, mais aussi la réalité douce-amère de notre nature humaine. « On ne le dit pas assez : un soldat meurt presque toujours par amour – amour d’autrui, du drapeau, du pays. Ôtez à un marsouin ou à un bigor cette fierté de pouvoir mourir en soldat, et vous lui enlevez l’une de ses raisons de vivre. » Ce qui n’empêche pas « …. les quartiers libres, avec leurs fins de nuits émaillées d’histoires d’alcool, de filles et de bagarres » ni « les retours espérés, idéalisés aussi, qui peuvent se révéler autant de rendez-vous manqués. Ce n’est facile ni pour ceux qui rentrent, parfois très éprouvés, dans ce cocon douillet qui doit aussi leur sembler dérisoire, ni pour celles qui rêvaient de moments tendres et d’un relais, enfin, dans leur quotidien et qui retrouvent un mari aussi explosif que tourmenté » car c’est aussi ce que vivent « ces hommes et ces femmes qui ont le « cran » de s’engager pour une société dont ils finissent par être décalés. » On entend ces combattants qui se disent que « il faut refuser de se battre en pensant à l’argent. Laissons ça aux mercenaires » mais on ne peut qu’acquiescer au commentaire de l’auteur: « Tout de même, ingrate patrie, parfois…. »

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On y devine l’écho d’une histoire bien plus profonde et plus vaste que les modes du moment, d’autant que pour beaucoup de ces écrivains, il est question, au détour d’une page, d’une ligne, d’ancêtres militaires, proches ou lointains, que cette découverte fait revivre. Et quand dans la décoration d’un bureau on croise le portrait officiel et obligatoire du chef de l’État, il faut « rappeler que les militaires ne servent pas une marionnette (sic) élue pour quelques années, mais notre nation qui vient de plus loin. » 

Il y a là une histoire faite de décisions avisées, « si moderne soit-elle, cette unité est en réalité conforme à l’idée fondatrice de Richelieu, il y a quatre siècles. Le souvenir du Cardinal est peut-être un peu lointain, son intuition reste toujours d’actualité » mais aussi de choix politiques plus discutables. « Je m’enquiers d’une absence qui m’a frappé : où sont les sergents-chefs, les adjudants et les adjudants-chefs qui, à mon époque, détenaient l’expérience, en avaient beaucoup vu et, même blasés ou désinvoltes, tenaient la barre du régiment, vers qui l’on se tournait en cas de pépin ? (….) Le régiment manque de sous-officiers supérieurs, en raison des aléas des campagnes de recrutement et des restrictions budgétaires datant d’il y a une douzaine d’années. » Les célèbres dividendes de la paix… « Nous n’aimions plus la guerre et nous laissions à d’autres le soin de la mener, quitte à les critiquer sans relâche quand ils s’égaraient dans la carrière des armes. (….) La gauche et surtout les écologistes militaient pour un désarmement unilatéral, conjointement avec le démantèlement des centrales nucléaires. » Oui, « les aléas politiques sont hors de portée des militaires. Ils font d’eux les serviteurs souvent sacrifiés de la patrie. » Et se souvenir du père Charles de Foucauld s’écriant « Et au nom de Dieu, vive la coloniale » « à la vue de la colonne de marsouins accourue à son secours, dans les montagnes du Hoggar » n’interdit pas les réflexions mélancoliques et lucides sur la colonisation.

« Ce n’est pas l’ascenseur social, mais l’escalier social ! »

Ce qui demeure néanmoins, plus que tout, ce sont des exemples à suivre, une solidité forgée génération après génération, transmise et reçue. « Elles s’inclinent, ces nuques qui ont rarement plié. Ces hommes debout saluent ceux qui sont morts, frères en baroud ou héros inconnus. (…) Ces hommes et ces femmes écoutent, ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas, rassemblés dans la même communion. Elles disent tant d’histoires, ces nuques qui rendent hommage au don ultime des Anciens… » Beaucoup parlent des salles d’honneur des régiments, et comprennent intuitivement que « on n’y cultive pas la nostalgie, mais on y puise l’inspiration. »

On y voit le sens du contact, pour accueillir ces hommes et femmes de plume aux parcours divers, mais aussi vis-à-vis des populations civiles des pays où ils interviennent. « C’est ce qui les différencie de l’armée américaine, par exemple. Pas question de refuser de boire le thé parce que l’on craint la dysentrie et, ce faisant, de vexer à mort son interlocuteur. »

Accueil aussi de ceux qui s’engagent, dans un cadre où le troisième terme de la devise nationale prend enfin son véritable sens. « Le Régiment du Service Militaire Adapté n’engage pas un combat contre les autres, mais un combat de chacun contre soi, contre cette part de soi qui cède à la facilité, au laisser-aller. Ce n’est pas une question de classe sociale, de couleur de peau ou de croyance, mais de comportement. » On y vit l’importance humaine, charnelle, du terroir et des provinces – qu’elles soient de métropole ou d’outre-mer. Dans cette « grande famille bigarrée » la fraternité ne se décrète pas à coup de concurrence victimaire et de « vivrensemble » mais dans l’effort partagé, « suant, soufflant, ils sont heureux de ce qu’ils ont accompli », l’idéal commun, le sens du devoir, le respect mutuel mérité. Car ici, « ce n’est pas l’ascenseur social, mais l’escalier social – il faut faire des efforts. » Et les chefs se doivent de montrer l’exemple, comme ce colonel qui n’a « aucune familiarité, aucune condescendance dans ses manières mais une proximité qui est celle d’un chef qui connaît sa troupe. » Culture de l’exigence, « des hommes qui se donnent entièrement au service de quelque chose de plus grand qu’eux – et refusent de vivre au rabais » où, aussi, on redécouvre que « la noblesse française n’est pas là que pour nourrir une nostalgie emperruquée, et l’éthique aristocratique peut encore s’incarner dans l’armée, aux quatre coins du globe. »

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Tous sont unanimes, et ne partent qu’à regrets. « C’était déjà le dernier jour. (….) Je songeais en moi-même : mon Dieu, comme j’ai aimé la vie de soldat ! » « J’étais aussi triste de partir que si j’avais passé ma vie dans ce régiment, avec ces fous de guerre, tous si beaux, drôles, lucides sur leur rôle, sensibles à leur responsabilité, et bien sûr, muettement, aussi révoltés que nous tous que l’humanité soit toujours contrainte de s’armer. Des êtres solidaires et généreux, dont la vie a un sens. » « On tient d’abord pour les copains. (…) J’ai rarement eu l’occasion de voir un groupe aussi soudé. (….) En partant, j’ai la gorge serrée. »

On envie ces écrivains d’avoir ainsi côtoyé, avec authenticité et franchise, « … toute cette jeunesse pour qui le mot « servir » a encore un noble sens. » Et on les remercie de nous faire partager, le temps d’une lecture, l’opportunité de nous ressourcer auprès de ceux qui ont choisi de « donner du sens à leur vie en se donnant au pays. Que ceux qui ne croient plus à la France viennent faire un tour ici (…) dans ce monde à part qui cultive l’exigence, la bienveillance et l’impertinence. »

Les écrivains sous les drapeaux

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Qui veut gagner des millions?

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Yulanda Williams (photo) a donné des arguments devant le Conseil municipal de San Francisco en faveur du plan de réparations © Noah Berger/AP/SIPA

À San Francisco, en Californie, un plan de réparations financières du « racisme systémique » très ambitieux enflamme la population. Les critères définitifs d’éligibilité, ainsi que les montants alloués, seront communiqués en juin.


Le 14 mars, le Conseil municipal de San Francisco annonçait vouloir verser 5 millions de dollars à chaque descendant d’esclaves afro-américains.

Un « plan de réparation » qui comprend en plus de ce joli pactole, un salaire annuel de 100 000 dollars pendant deux cent cinquante ans, ainsi que la suppression des dettes personnelles, pour « dédommager le racisme systémique hérité de l’esclavage ». Et d’après les calculs de l’Institution Hoover de l’Université de Stanford, l’opération coûterait au minimum 600 000 dollars par famille non noire. La population afro-américaine de San Francisco représentant environ 46 000 personnes, l’opération s’élèverait à plus de 230 milliards de dollars. Le chef du Parti républicain à San Francisco, John Dennis, dénonce ce projet ridicule, le budget annuel de la ville n’étant que de 14 milliards. Tant pis pour les millions d’Américains vivant dans leur voiture.

Les critères d’éligibilité seront communiqués avant le mois de juin, ce qui laisse encore le temps de gagner quelques teintes au centre de bronzage le plus proche. Faut-il être 100% noir ? Faut-il être précaire ? Faut-il présenter son arbre généalogique pour justifier une indemnisation ?

Ce projet, aussi absurde soit-il, démontre en tout cas que l’extrême gauche américaine est moins anticapitaliste qu’opportuniste. Rappelons ici que la cofondatrice de Black Lives Matter, Patrisse Cullors, s’était acheté quatre belles villas depuis la création du mouvement, et que Shalomyah Bowers, un des dirigeants du mouvement, est accusé d’avoir détourné 10 millions de dollars de dons…

Sans nier les inégalités raciales au pays de l’oncle Sam, il est certain que le business de la victimisation s’avère très lucratif.

La Révolution racialiste, et autres virus idéologiques

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France-Pays-Bas: quand la police hollandaise part « en safari » à Saint-Denis

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France - Pays-Bas le 24 mars 2023 © Baratoux/LABEL IMAGES/SIPA

À l’occasion du match de football opposant la France aux Pays-Bas, des policiers hollandais découvrent avec effroi le multiculturalisme tricolore.


Six policiers néerlandais hors service, visitant Saint-Denis avant le match de football France-Pays-Bas, risquent gros pour leurs appréciations sur les Dionysiens. Dès l’apparition de leur vidéo sur des réseaux sociaux, dimanche 26 mars, ils ont été suspendus de leurs fonctions en attendant une décision sur leur sort.

Dans leurs observations, la consternation sur ce qu’ils voient autour du Stade de France les mène à une franche rigolade. L’un des flics s’émeut quand il « voit enfin une personne blanche ». Qui se trouve être une femme d’un certain âge, marchant à l’aide d’une canne dans une rue jonchée de détritus – à moins que cela ne soit plutôt des marchandises vendues à la sauvette et que palpent des femmes d’origine africaine. Quand, dans leur minivan, les sbires hollandais passent devant ce qui semble être un autre marché à la sauvette, l’un d’eux fait mine de voir un marchand « de ceintures d’explosifs ». On s’esclaffe. Horrifié, le chauffeur constate peu de temps après que l’hôtel où ils ont réservé leurs chambres pour le soir du match se situe tout près. S’ensuivent des cris d’épouvante, et la troupe feint alors de vouloir rebrousser chemin. Puis, nos explorateurs pestent contre leur hôtel, qui a vanté sa proximité avec le Stade, sans signaler qu’il était également situé « en plein milieu d’un marché marocain », toujours selon l’un des policiers. 

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Leur revient alors en mémoire la mal famée question rhétorique du dirigeant politique de droite Geert Wilders, lors d’un meeting électoral : « Vous voulez plus de Marocains, ou moins ? » « – Moins, moins ! » s’époumonent ses supporteurs.

Roulant au pas dans une rue où, en effet, rien n’évoque la France, l’un des six policiers observe qu’ils se comportent « comme des visiteurs dans un zoo ». Un autre confirme: « Mais c’est exactement cela ! » Il faut dire que les flics sont finalement agréablement surpris par l’attitude de celles et ceux qu’ils filment comme s’ils participaient à un safari… « Ils nous laissent faire, ne font preuve d’aucune hostilité », les complimente un des fans de football.

Leurs remarques, pas du meilleur goût, justifient-elles des sanctions ? Les réseaux sociaux néerlandais de droite fulminent contre cette entrave à la liberté d’expression. Dans un passé récent, des tweets de flics à Rotterdam et La Haye, visant des « Africains et Marocains de m… », et bien pire encore, avaient donné lieu à des réprimandes et des transferts forcés, mais pas aux licenciements exigés par des représentants des populations « issues de l’immigration ». Leur visite à Saint-Denis aura de toute façon laissé des souvenirs amers aux policiers bataves, dont les identités n’ont pas été publiées. Le soir, au Stade, les Bleus ne firent qu’une bouchée des Néerlandais, battus 4-0.