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Le déni de Saint-Denis

Le déni de Saint-Denis
Saint-Denis, 28 mai 2022 © Christophe Ena/AP/SIPA

Les violences au Stade de France ont mis en lumière la délinquance endémique de la Seine-Saint-Denis. Relevant davantage de la voyoucratie plus ou moins organisée que de gangs prêts à la guerre civile, celle-ci étend toujours plus ses zones de non-droit. Mais pour ne pas « stigmatiser », la majorité des élus préfèrent la nier.


« Techniquement il faut faire attention, le stade est à Saint-Denis, pas à Paris. […] Croyez-moi, vous ne voulez pas être à Saint-Denis. Ce n’est pas pareil que Paris, croyez-moi. » La scène se passe sur le plateau de CBS Sport, le mercredi 4 mai 2022. L’ancien footballeur international Thierry Henry évoque le match Liverpool-Real Madrid qui doit avoir lieu le 28 mai au Stade de France. Il ne fait que dire ce que tout le monde sait. Mais décrire le réel de certaines banlieues déclenche immédiatement un procès en discrimination.

Cet échange fait donc immédiatement réagir Mathieu Hanotin, le maire de Saint-Denis, qui dénonce un mépris non acceptable de l’ancien champion du monde. Il appelle à regarder la jeunesse dionysienne avec plus d’empathie que d’inquiétude. Une vingtaine de jours après cet échange par réseaux sociaux interposés, les événements du Stade de France confirment la justesse du constat lapidaire de Thierry Henry : effectivement, Saint-Denis, ce n’est pas Paris. Ces événements illustrent l’extension des zones de non-droit et montrent que des équipements prestigieux ne suffisent pas à créer la mixité sociale. Pire, ils démontrent que du « côte à côte », nous sommes en train de passer au « face à face », selon le mot de Gérard Collomb.

La peur de banlieues incontrôlables

Les violences autour du Stade de France touchent en effet un lieu symbolique. Le choix de Saint-Denis était censé manifester la volonté de l’État de casser les ghettos en installant des équipements prestigieux dans des zones défavorisées. Or, comme on a pu constater très vite, pour favoriser la mixité sociale, il faut d’abord rétablir la sécurité. En attendant, la réaction des Français face aux images de ce fiasco témoigne du retour de peurs que l’on croyait disparues : celles de territoires échappant à tout contrôle, où tout déplacement, tout rassemblement est synonyme de danger. Les Français sont confrontés concrètement au fait que l’État ne peut pas garantir concrètement l’intégrité physique et les libertés sur tout le territoire. Voilà pourquoi les images du Stade de France ont traumatisé tout un pays : elles ont ravivé un sentiment d’insécurité et de déliquescence des institutions auquel le réel ne cesse de donner de la consistance.

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Avec ce qui s’est passé à Saint-Denis, tout était réuni pour réveiller ces angoisses latentes de guerre civile qu’a notamment portées la candidature d’Éric Zemmour. Pourtant, les experts du sujet estiment qu’on en est loin. Ce qui explique ce désastre, c’est une accumulation d’erreurs d’organisation, de coordination et d’anticipation, plutôt qu’un degré franchi dans l’échelle de la violence.

Ancien préfet pour l’égalité des chances en Seine-Saint-Denis, Claude Morel est resté très attaché à ce territoire. Il rappelle volontiers que la situation du département est très contrastée : pauvreté des habitants d’un côté, réel dynamisme économique de l’autre. La délinquance endémique vient surtout du fait que la population n’y est pas stable, car ce territoire accueille toutes les vagues successives d’immigration. « Quand il y a un conflit, on voit arriver les migrants en nombre, cela a été les Syriens, puis les Afghans, aujourd’hui les Ukrainiens. La proportion de primo-arrivants, de populations déplacées est élevée dans le département. Ceux qui réussissent le quittent et sont remplacés par d’autres encore plus pauvres que ceux qui ne peuvent le quitter. L’équation est difficile à résoudre. » Il ne voit cependant pas dans la violence qui existe en Seine-Saint-Denis un phénomène organisé et structuré par des groupes à l’image des gangs américains, encore moins par des cellules politico-religieuses rêvant d’un soulèvement des banlieues. « Au Stade de France, on a surtout eu affaire à une délinquance d’opportunité, ainsi qu’à l’effet d’aubaine qui a fait se déplacer les migrants de la colline du crack pour rançonner les supporters. La situation n’avait pas été prévue, les policiers devaient tenir les points d’accès et il n’y avait pas d’équipes pour prendre en charge l’afflux des délinquants. Il y a eu une accumulation d’erreurs qui ont amené à cette situation, mais ce n’est pas révélateur d’un territoire qui échapperait à tout contrôle. »

Erwan Guermeur, le secrétaire départemental Unité SGP Police de Seine-Saint-Denis confirme : « La majorité des attaques ont été commises par des migrants, ceux qu’on appelle “ jeunes mineurs isolés”. La mauvaise organisation des accès a créé un bouchon humain. Les prédateurs ont été attirés par le nombre et la situation de souricière dans laquelle se trouvaient les touristes, ils ont exploité une situation, ils ne l’ont pas créée. » D’après Jean-Christophe Couvy, secrétaire national SGP Police, beaucoup de ces jeunes peuvent se rassembler en bande, même s’ils ont au préalable des liens très faibles. « Leur logique de prédation est identique, ils peuvent donc interagir, même pendant un temps limité, pour opérer leurs forfaits et s’éparpiller aussi vite qu’ils se sont coordonnés. Ils agissent de concert, mais ne nouent pas de liens forts. » Lui non plus ne souscrit pas à l’image de réseaux structurés rêvant de révolution ou de prise de pouvoir. « Bien sûr qu’il y a des armes en banlieue, mais c’est lié au trafic de drogue, au banditisme, elles ne circulent pas n’importe où. »

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Quand on cite la formule de Gérard Collomb, Erwan Guermeur traduit : « Il est vrai qu’il y a un véritable repli communautaire, que les accusations de racisme sont permanentes, que les gens se renferment sur leur identité ethnique, religieuse, que se faire traiter de Français équivaut dans certains lieux à se faire traiter de raciste ou de salaud, mais les gens qui parlent de guerre civile ne se rendent pas compte de ce qu’ils disent. » Les deux syndicalistes parlent aussi de la situation difficile des habitants des zones de non-droit : ils connaissent moins l’ordre public que celui des voyous et même s’ils rêvent du premier, ils vivent au quotidien avec le second. Cela rend les relations ambivalentes : donner des gages aux voyous garantit la sécurité quotidienne plus sûrement que s’appuyer sur la police.

À cela s’ajoute la difficulté de certains élus à aborder les questions de violences urbaines sans que soit aussitôt brandi le drapeau du racisme. Faire le lien entre niveau d’immigration, pauvreté, manque d’éducation et délinquance, c’est prendre le risque d’encourir la foudre médiatique et politique, et d’être classé « extrême droite ». L’exemple du Stade de France est là encore instructif. Dès les premiers témoignages concernant des attaques de bandes de migrants ou de « jeunes » venant de cité, le président du conseil départemental, Stéphane Troussel, déclarait : « Je n’accepte pas que, comme toujours, l’extrême droite se déchaîne contre son objet favori, la Seine-Saint-Denis et ses habitants. » Quant au maire de Saint-Denis, il se présente en chevalier blanc jugeant inacceptable que les habitants de sa ville soient des « boucs émissaires ».

Le déni du réel, acte de cynisme ou marque de l’impuissance ?

Que des élus aient à cœur de défendre leur ville est légitime et respectable. Que cette défense se mue en censure et en déni l’est beaucoup moins. Pour Jean-Christophe Couvy, certains élus sont prisonniers de situations issues de doctrines passées qui se sont révélées fausses : la politique des grands frères qui devait apaiser les quartiers a dégénéré en logique de caïdat et en communautarisme, les tentatives d’acheter la paix sociale ont mis des territoires sous coupe réglée. À cela s’ajoute un sentiment d’impuissance qui conduit les élus, mis en cause personnellement au moindre dysfonctionnement, à préférer dénoncer la discrimination, un alibi à toute épreuve, plutôt que d’engager des réponses policières et pénales qu’ils ne maîtrisent pas. Restent l’allégeance personnelle, les réseaux, les liens clientélistes, le deal avec les communautés raciales ou religieuses. On peut imaginer la difficulté quand il s’agit pour la police d’intervenir dans de tels contextes.

On a de fortes pressions pour intervenir sur le terrain, c’est vrai, mais si cela dégénère, alors les mêmes détournent le regard ou accusent la police de mal faire son travail.

Erwan Guermeur

Erwan Guermeur explique la difficulté d’agir quand on est soumis à des injonctions contradictoires : « On a de fortes pressions pour intervenir sur le terrain, c’est vrai, mais si cela dégénère, alors les mêmes détournent le regard ou accusent la police de mal faire son travail. Le problème est qu’intervenir sur des situations de crise avec des individus violents et sanguins, cela se passe rarement en douceur. Maîtriser quelqu’un qui s’y refuse, ce n’est pas facile et pas joli à voir. » Et quand ces interventions sont filmées et diffusées sur les réseaux, c’est de la dynamite politique. Le syndicaliste constate aussi la multiplication des refus d’obtempérer et la désinhibition d’une partie de la population vis-à-vis de l’autorité en général. Sans oublier un travail politique systématique qui qualifie l’État de raciste et parle de persécution à l’égard des musulmans. « Du coup, même chez des gens sans histoire, le consentement à l’ordre social régresse. » Toute intervention liée à un fait délictuel peut être vécue comme une agression raciale ou une persécution religieuse. Derrière le délinquant, il y a tout un collectif pour qui l’acte compte moins que l’appartenance. En arrêter un, c’est toucher à la communauté auquel il appartient et le réflexe de solidarité joue à plein. Ce qui pose la question de la capacité à contrôler ces territoires dans de telles conditions, quand le soutien politique n’est pas acquis.

L’heure des accommodements

Selon Erwan Guermeur, « le problème avec certains élus, c’est qu’ils aiment bien dire que la police doit défendre le pacte républicain, mais qu’ils sont moins à l’aise avec la traduction concrète de ce postulat dans certains endroits. Toute intervention pose à la fois la question de la violence à affronter, vu que celle-ci devient de plus en plus répandue, et le fait que s’il y a des conséquences, on est souvent désignés comme boucs émissaires. » Tout déplacement, contrôle, ou interpellation est susceptible de déclencher une émeute nécessitant l’intervention de forces conséquentes durant des jours. « Les élus sont pris entre deux feux, les demandes de leur population de plus de sécurité et le fait qu’en cas d’émeute, celle-ci oublie facilement ses réclamations de présence policière et tient les élus pour responsables à la fois des débordements et de l’exaspération d’une partie des jeunes face à la présence policière. Ils désignent alors la police pour mieux se dédouaner, mais cela délégitime notre action au moment où elle est le plus nécessaire. » Cette peur de l’embrasement des quartiers est souvent avancée pour justifier des négociations et des arrangements passés avec des représentants communautaires et/ou religieux, voire pour expliquer pourquoi certains élus de terrain préfèrent cibler la police que dire leur fait aux petits voyous. Intervenir dans certains quartiers est vu comme sans issue, donc autant détourner le regard. Élue moi-même, je fus régulièrement le témoin de ces discussions : « On ne peut pas mettre fin au trafic de drogue car sans cette économie souterraine les banlieues exploseraient », « il faut accepter le port du voile ou le burkini sans cela certaines femmes ne sortiront jamais de chez elles », « on sait qu’il y a du trafic d’armes dans les banlieues mais intervenir serait trop dangereux et risquerait de les embraser »…

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Ces représentations témoignent de la peur d’avoir perdu définitivement le contrôle de certaines zones et du fait que la plupart des politiques ne croient plus que l’idéal républicain soit susceptible de recréer un lien citoyen. Moyennant quoi l’idée du séparatisme, c’est-à-dire de deux populations vivant sur le même territoire selon des normes différentes, progresse. Beaucoup d’élus ont ainsi renoncé à défendre notre contrat social, parce qu’il n’existait plus vraiment chez eux et qu’ils se sont habitués aux rues où on ne parle plus français, aux femmes voilées de pied en cape, aux affaires d’honneur, à la charia rampante et à la logique du caïdat. Ces élus se vivent souvent comme pragmatiques, raisonnables. Pour eux, le séparatisme est un fait, mais il ne les dérange guère car il ne touche pas leurs propres sphères de sociabilité. Soit ils échappent aux conséquences de leur clientélisme, soit, quand ils sont issus des quartiers, ce même clientélisme nourrit leur influence et leur pouvoir. Cela explique l’aveuglement des maires de ces villes face à la dérive d’une partie de leur population : celle-ci n’entrave pas leur liberté ni ne handicape l’avenir de leurs enfants. Ils ne subissent pas eux-mêmes les effets d’un discours victimaire qui, sous couvert de refuser les discriminations, recouvre d’un manteau de complaisance jusqu’aux pires délinquants.

Désormais, le monde entier a constaté qu’effectivement, la Seine-Saint-Denis, ce n’est pas Paris. Ce n’est pas non plus le lieu où se fomenteraient les prémices d’une possible guerre civile que certains fantasment. Le département illustre juste, dans ses quartiers les plus ghettoïsés, ce que serait une France où le séparatisme aurait remplacé l’idéal de la nation. Cela ne fait pas rêver, mais à l’évidence, cela n’empêche pas non plus qui que ce soit de dormir.


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Ancienne conseillère régionale PS d'Île de France et cofondatrice, avec Fatiha Boudjahlat, du mouvement citoyen Viv(r)e la République, Céline Pina est essayiste et chroniqueuse. Dernier essai: "Ces biens essentiels" (Bouquins, 2021)

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