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Macron: la résolution de velours

En choisissant de cautionner, à quelques nuances près, la nouvelle loi sur l’immigration, le chef de l’État confirme le virage à droite qu’il avait déjà négocié sur d’autres questions. Et si, l’air de rien, Emmanuel Macron était en train de devenir le président le moins progressiste des cinquante dernières années ?


C’est l’histoire d’un lapin sorti d’un chapeau. D’une loi sur l’immigration, beaucoup plus stricte que prévu, qui a été votée à une incontestable majorité ce 20 décembre au Parlement. Personne ne la voyait venir, tant le sujet est tabou, tant on s’était habitué à ce que les gouvernants regardent ailleurs à chaque fois que la volonté populaire demande plus de frontières, moins d’aides aux étrangers, moins d’aménité pour les hors-la-loi venus d’ailleurs.

Mais voilà, il aura fallu que le groupe écologiste à l’Assemblée nationale, décidément composé d’amateurs, lance une rarissime motion de rejet contre une première version du texte, aussi fade que les 18 réformes précédentes adoptées sur le sujet depuis trente ans, pour qu’une nouvelle copie, autrement plus sévère, soit soumise à l’Assemblée nationale, où elle a fini par être adoptée avec 349 voix pour, 186 voix contre et 38 abstentions.

Le bouclier qui nous manquait

En quoi cette loi marque-t-elle une rupture ? Comme l’a fort justement noté Marine Le Pen (dont le parti a approuvé le texte malgré la possibilité de régularisation que celui-ci instaure pour les sans-papiers travaillant dans les métiers « en tension »), c’est la première fois dans l’histoire de la VeRépublique que des mesures de préférence nationale sont prises pour diminuer les flux migratoires.

Emmanuel Macron a eu beau, dès le lendemain sur le plateau de « C à vous » (France 5), minimiser le poids de ce symbole et pointer quelques détails qu’il« n’aime pas » dans la loi (comme la « caution retour » qui sera demandée aux étudiants étrangers), il n’en a pas moins salué la fermeté du texte, le qualifiant même de « bouclier qui nous manquait ». Une formule sans doute employée à contrecœur. Il n’empêche. Même si le président a, ce soir-là, mangé son chapeau, le lapin qui en est sorti, lui, est toujours sur la table : il prend la forme de l’entrée dans notre droit d’une idée cardinale du Rassemblement national.

Techniquement, cette préférence nationale – que Marine Le Pen préfère appeler à présent « priorité nationale » pour se démarquer du lexique de son père – se traduit par de nouveaux principes appliqués aux prestations sociales « non contributives » (aides au logement, allocations familiales, allocation personnalisée pour l’autonomie), qui ne seront plus versées immédiatement aux étrangers arrivant en France, mais au bout de cinq ans de résidence sur notre territoire quand ces derniers ne travaillent pas, et de trente mois pour ceux qui ont un emploi. Une règle déjà en vigueur pour le RSA, par exemple, sans que personne de sensé ait jamais trouvé cela d’une infâme cruauté.

Parmi les autres articles qui raidissent notre Code de l’immigration, il faut aussi signaler la fin de l’acquisition de la nationalité de plein droit pour les enfants d’étrangers nés en France, le rétablissement du délit de « séjour irrégulier », ou la réduction du nombre de possibilités de recours pour les personnes soumises à OQTF (obligation de quitter le territoire français).

On ne peut toutefois exclure que certaines de ces nouveautés soient retoquées par le Conseil constitutionnel. Il sera, le temps venu, intéressant d’analyser la décision des sages de la rue de Montpensier, qui vont en somme se retrouver chargés d’arbitrer entre d’un côté les attentes de plus de 70 % des Français en matière migratoire et de l’autre les « anciennes vertus chrétiennes devenues folles » (G.K. Chersterton) telles qu’elles prévalent dans les beaux quartiers.

Mais sans attendre et sans surprise, le petit théâtre de l’antifascisme a, dès l’adoption de la loi, donné quelques représentations exceptionnelles. Jean-Luc Mélenchon a condamné par voie de tweet un nouvel « axe » politique Macron-Le Pen, renvoyant au vocabulaire d’Adolf Hitler et Benito Mussolini lors de leur alliance secrète du 23 octobre 1936. Les militants d’Attac ont quant à eux parlé d’une « trahison de notre histoire », Anne Hidalgo s’est déclarée « en résistance », Sandrine Rousseau a qualifié le texte « d’extrême droite attentatoire aux droits humains fondamentaux » et les présidents de gauche de 32 départements ont promis de ne pas appliquer certains articles de la loi. Autant de bruit émanant du « camp du bien » laisse penser que cette loi n’est pas si mal… N’oublions pas les artistes qui ont pétitionné, les présidents d’université qui se sont indignés et Le Monde qui a éditorialisé sur la « dérive » et la « rupture morale » d’Emmanuel Macron.

Potion conservatrice

Le président pourtant n’est pas prêt de gouverner avec Marine Le Pen. Rappelons que celle-ci, lors de la dernière campagne présidentielle, avait pour programme rien moins que de « supprimer le droit du sol, traiter les demandes de droit d’asile uniquement à l’étranger, assurer la priorité nationale d’accès au logement social et à l’emploi (y compris dans le secteur privé), supprimer l’autorisation de séjour pour tout étranger n’ayant pas travaillé depuis un an en France, et expulser systématiquement les délinquants et criminels étrangers ». Il reste donc un gouffre entre la coalition Ensemble-LR qui est de fait au pouvoir, et ses adversaires du RN ou de Reconquête.

Cela dit, peut-on continuer de décrire Emmanuel Macron en homme du centre mou ? Est-il toujours la version « Comme j’aime » de François Hollande, le double français de Justin Trudeau ? Car le voilà désormais, dans presque tous les dossiers, à adopter des positions dignes d’un membre on ne peut plus classique des Tories anglais ou de la CDU allemande. N’est-il pas à présent plus élitiste, en matière d’Éducation nationale, que Valéry Giscard d’Estaing, dont il est en train de démanteler le « collège unique » avec l’aide de son ministre Gabriel Attal ? Plus austéritaire que Marine Le Pen qui, contrairement à lui, voulait maintenir la retraite à 60 ans ? Plus atlantiste que Nicolas Sarkozy, cet apôtre d’un compromis avec Vladimir Poutine ? Plus pro-israélien qu’un Jacques Chirac, et même plus gaulois que cet amateur de Corona et de tournois de sumo depuis qu’il a refusé de retirer sa Légion d’honneur à Gérard Depardieu ? Emmanuel Macron n’est peut-être pas tombé dedans quand il était petit, mais on se prend à se demander s’il ne prend pas de la potion conservatrice depuis quelque temps.

Un crime sans victime est-il un crime?

Souhaitant faire tomber Gérard Depardieu pour viol, les féministes brandissent la preuve de la vidéo de la gamine coréenne sur son cheval, dont il commente le passage avec des propos grivois. Sauf que la gamine n’a sûrement rien compris des propos salaces de notre Gégé national ! L’idée de micro-agression est tout de même la plus bête de ce siècle bête, ajoutons-y l’idée de crime sans victime…


Encore Gérard. Non, ce n’est pas une diversion qui empêche de parler de l’immigration massive. C’est une preuve supplémentaire de la force qu’ont aujourd’hui les idéologies de dissimulation du réel. Dans l’Union Soviétique des grandes années, il fallait prendre des vessies pour des lanternes, sinon goulag. Au moins la source du mensonge était évidente : l’État et ses innombrables troupes de policiers et de délateurs. Aujourd’hui les bouches du mensonge sont encore plus nombreuses, néoféminisme, immigrationnisme, écologie punitive etc., mais le résultat est le même : la société française est bâillonnée par des idéologues qui ne reculent devant aucune contre-vérité. Ce sont les idéologues de l’anti-France, pour reprendre une expression trop moquée.

Un nouveau concept juridique

Le Figaro, journal pourtant pluraliste comme le prouve l’équilibre qu’il garde entre Israéliens et Palestiniens, a écrit le  22 décembre une grosse bêtise antigérardienne : “Une phrase a particulièrement choqué les téléspectateurs, celle qui serait adressée à une petite fille de 10 ans en train de faire de l’équitation : “Si jamais elle galope, elle jouit”. Laura Terrazas qui écrit sur le soutien à Depardieu de Carole Bouquet (soutien de courte durée) utilise de travers le verbe “adresser”, qui signifie parler à quelqu’un en lui disant tu ou vous, mais sûrement pas elle[1]. Je l’ai déjà écrit dans ces colonnes[2], la petite fille passait au trot, à dix mètres des deux Français, en quoi aurait-elle pu se sentir agressée par des mots qu’elle n’a vraisemblablement pas entendus dans une langue qu’elle ne comprend vraisemblablement pas ? Est-elle aujourd’hui dans une clinique de la riche nomenklatura coréenne (un pays où le peuple crève de faim) entourée de docteurs et de psychologues qui essayent de la soulager du choc produit par les paroles de l’ogre français ? Non. Nous sommes donc en présence d’un crime sans victime, concept juridique entièrement nouveau à qui il faut casser les reins avant qu’il ne fasse d’autres dégâts.

Deux remarques. Étant l’unique défenseur de la GPA dans la droite française, j’ai déjà écrit sur Causeur que celle-ci était un crime sans victime[3]. La mère porteuse ? L’Ukrainienne coulerait des jours heureux dans sa nouvelle datcha s’il n’y avait pas la guerre. L’Américaine a pu offrir à sa famille, fana de Emily in Paris, une visite dans la ville de leurs rêves. L’Indienne a pu acheter un champ à son mari et émerger un peu de sa condition d’intouchable. Le bébé victime ? J’étais à Paris à une réunion organisée par le courageux couple Mennesson, j’ai exposé à l’assistance l’objection qui consiste à dire que le bébé souffre atrocement du changement des voix qu’il entend avant et après sa naissance. Près de moi, une grande belle jeune femme a éclaté de rire : elle fait partie des premiers nés par GPA, elle est heureuse de vivre et ne se rappelle pas avoir le moins du monde souffert du fameux syndrome de changement de voix. Bébé micro-agressé ? L’idée de micro-agression est tout de même la plus bête de ce siècle bête, ajoutons-y l’idée de crime sans victime. Un Américain a écrit un article ironique dans un grand journal new-yorkais, il s’intitule : “Nous avons participé à une manifestation contre les micro-agressions, maintenant allons crier “Mort aux Juifs !” A cette réunion organisée par les Mennesson, il n’y avait que des couples hétéros dont les femmes sont nées sans utérus. Eux souffrent et sont victimes de votre aveuglement et de votre méchanceté. Les scandalisés par la GPA endurent une micro-agression à la lecture d’un article sur le sujet pendant que leur croissant trempe dans leur café, les couples que j’ai vus endurent une douleur profonde, aussi archaïque que l’humanité : la stérilité. Un cœur chrétien comme le mien, croyant d’une religion où un enfant a surgi pour nous sauver, sait compatir avec les vraies douleurs.

Depardieu pédophile ? Bah voyons

Les soutiens de Depardieu mettent maintenant en avant le doute qu’il y aurait sur le montage du fameux documentaire de Tristan Waleckx. Les propos salaces de Depardieu viseraient une femme adulte et auraient été rajoutés frauduleusement sur des images de fillette de dix ans. Si c’est le cas, le Tristan serait encore plus abject que prévu. Pourtant il faut défendre Depardieu même s’il a fantasmé sur la fillette. Le désir sexuel masculin ou féminin, est un produit de nos glandes dont nous ne sommes pas responsables. Mais il y a des moyens de le canaliser, voire d’en éviter toute manifestation. Lewis Carroll ne s’intéressait qu’aux petites filles, il les photographiait, leur écrivait des lettres et des poèmes où il leur recommandait de ne pas grandir. Il n’a jamais été condamné et est mort vierge. “Un homme, ça s’empêche”, c’est la magnifique phrase du père de Camus qui finira par le rendre plus célèbre que son fils. Un pédophile qui s’empêche, qui fait totalement barrage à ce terrible désir, est un homme à qui on devrait élever des statues. Je veux un Lewis Carroll en marbre devant chaque école !

L’écrivain n’est pas devenu prêtre, mais il fut diacre de l’Église anglicane à laquelle il était lié autant par sa famille que par ses activités d’enseignant. Ce qui m’amène à une question d’apparence saugrenue : que serait l’affaire Depardieu dans un monde encore régi par le christianisme ? Entre le tribunal illégitime de l’opinion qui a toujours existé (souvenons-nous de Madame de Merteuil qui devient la risée publique en punition de ses manigances à la fin des Liaisons dangereuses) et les tribunaux officiels de la Justice, il existait, il existe encore pour certains d’entre nous, le tribunal de la Pénitence. Idéal pour juger les crimes privés qui ne tombent pas sous le coup des lois. Gérard au confessionnal… Après tout, il interpréta de façon convaincante un jeune prêtre tourmenté dans Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat. Allez, Gérard, un beau geste, condamne-toi à faire à pied le chemin de ta cachette belge à Saint-Jacques de Compostelle. En buvant de l’eau et au pain sec. Ce qui donnera la plus inattendue des réincarnations, l’ogre énorme devenu un beau vieillard ascétique. Et sur les chemins de France et d’Espagne, tu demanderas humblement pardon à toutes femmes, filles et fillettes rencontrées. Sans la miséricorde du Christ, ce monde est décidément invivable.


[1] https://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/actu-tele/complement-d-enquete-est-une-emission-degueulasse-carole-bouquet-dezingue-le-magazine-de-france-2-20231221

[2] https://www.causeur.fr/depardieu-complement-d-enquete-viols-propos-grivois-271350

[3] https://www.causeur.fr/eric-zemmour-ne-doit-pas-prendre-dengagement-contre-la-pma-et-la-gpa-pour-des-raisons-zemmouriennes-230022

Ma trinité profane

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Notre inlassable chroniqueur révèle les trois faits marquants de l’actualité qui ont le plus retenu son attention en 2023. Pour 2024, il nous souhaite de continuer à ne pas être toujours d’accord entre nous. Et de pouvoir le formuler, dans la courtoisie.


Il serait lassant pour vous que je dise à nouveau ma sainte horreur de ces inventaires de fin d’année, de cette sélection rétrospective qui essaie de dégager les meilleurs moments de l’année passée et d’honorer les quelques personnalités qui l’ont illustrée. Un zeste sadique, j’avais formé le projet de transgresser les règles du jeu et de faire le classement de ceux (en français : hommes et femmes) dont on avait trop parlé et je ne doute pas que ma liste aurait été bien remplie.

Mais je ne vais pas commencer cette nouvelle année sur un mode provocateur. Je vais me contenter, comme il convient, de choisir dans l’immense vivier géopolitique et national, ma trinité profane, les trois événements ou tendances qui m’ont paru, essentiellement sur le plan politique, donner un caractère spécifique à 2023. J’ose croire qu’on me fera la grâce d’y voir un constat et pas forcément une adhésion ou une critique. Je suis persuadé que de la part des médias ou des citoyens prêts à pratiquer l’exercice, d’autres orientations seront privilégiées et ce sera tant mieux.

À ne pas manquer: Causeur #119 : Alain Finkielkraut: «École: Attal, espoir terminal?»

La barbarie islamiste du 7 octobre

Au risque d’être banal – mais il ne faut pas fuir les poncifs nécessaires -, la barbarie du 7 octobre commise par le Hamas est évidemment horriblement présente. Dans un monde pourtant tellement habitué aux ignominies, aux pires transgressions, ces atrocités ont engendré un effet inédit de saisissement et d’indignation. Parce qu’à aucun moment on ne pouvait imaginer que l’homme serait porteur de tant d’inhumanité, avec des actes dépassant l’affreuse inventivité de tous les cauchemars. Rien ni personne ne s’est trouvé à l’abri, l’innocence a été massacrée avec une joie et une volupté telles que les assassins annonçaient l’immonde à leurs familles qui les félicitaient.

Le 7 octobre, il y a eu là d’un coup la confirmation que l’Histoire était susceptible, bien au-delà des pessimismes les plus lucides, de s’écrire en lettres de sang sur un mode inouï dont personne ne s’est encore remis. Aussi cruelle que soit la riposte avec les dommages humains et matériels qu’elle engendre à Gaza, elle ne nous a pas fait quitter les territoires de l’horreur concevable, elle ne nous a pas fait sortir des limites même les plus extrêmes de l’humain. Il était difficile de réclamer à Israël une défense proportionnée alors que ce qu’avait subi ce pays se situait justement hors de toute proportion. Aussi détestable que puisse apparaître mon propos à certains, il faut prendre acte du fait que la légitime défense, elle, est demeurée dans ce que à quoi l’expérience et la dureté des guerres nous avaient accoutumés. Ce n’est pas rien. Avec, pour conséquence chez nous l’abjecte augmentation des insultes et actes antisémites.

La banalisation de Marine Le Pen

De la part de l’opposant politique au RN que je suis – mais avec le refus démocratique et humain d’une haine pour ce camp, qui n’a pas été interdit que je sache -, considérer que la normalisation de ce parti est le deuxième point saillant de cette année n’est pas neutre. Qu’on m’entende bien : je ne suis pas naïf. Je le suis si peu que contre beaucoup de prévisions je maintiens que le moment venu Marine Le Pen, candidate naturelle de son parti (Julien Odoul l’a encore rappelé et c’est fantasmer que d’imaginer Jordan Bardella se substituer à elle en 2027 : il a le temps !) sera battue pour la dernière fois. Emmanuel Macron nous quittera sans qu’on puisse le créditer d’avoir entravé la montée du RN ; la défaite de Marine Le Pen ne relèvera donc que de sa propre responsabilité.

Le président Macron a reçu Marine Le Pen (RN) à l’Elysée, le 21 juin 2022 Ludovic Marin/AP/SIPA

Le résultat inespéré des élections législatives, le groupe parlementaire tenu d’une main de fer, le génie tactique et l’opportunisme de Mme Le Pen ne s’embarrassant d’aucun scrupule, l’exaspération face à un pouvoir aux résultats médiocres sur le plan régalien malgré la bonne volonté de Gérald Darmanin, l’impatience d’une part tout de même importante du peuple n’en pouvant plus de la politique traditionnelle plus prodigue en promesses qu’en actes, l’incroyable grossièreté de LFI à l’Assemblée nationale, avec la déplorable dérive de Jean-Luc Mélenchon, ont permis, à des degrés divers, cette banalisation du RN. Il faut y ajouter, à gauche et à l’extrême gauche, le dérèglement et le désarroi durables de forces partisanes incapables, par pauvreté intellectuelle et idéologique, de sortir de la moraline pour combattre cet adversaire qu’elles ne cessent de renforcer par leur dogmatisme. Leurs bons sentiments républicains (si souvent démentis) n’impressionnent plus personne : on attend toujours une argumentation sur le fond comme on attend en vain Godot… Peu m’importe le débat surréaliste sur la dédiabolisation (qui, de bonne foi, peut en contester la réalité sauf à regretter le bon vieux temps avec Jean-Marie Le Pen ?), le caractère sincère ou hypocrite de l’évolution du RN, le caractère limité du règne des apparences et les retournements de programme, notamment sur le plan européen… On peut débattre de ces doutes et de ces problématiques mais l’essentiel est que cette droite extrême, conservatrice mais aux tendances contradictoires si on suit Marine Le Pen, s’est installée en 2023 comme une force de gouvernement : une majorité de Français l’a ainsi qualifiée.

À lire aussi, Isabelle Larmat: Les contorsions d’Emmanuel Macron

Macron, nouveau roi fainéant ?

Enfin, en dernier lieu, et ce n’est pas sans lien avec le thème précédent, je voudrais retenir cette impression d’un vrai désenchantement à l’égard du président de la République, depuis sa réélection. Le magicien a perdu ses pouvoirs, le pouvoir a rencontré le réel qui a fait plus que résister, l’illusionniste s’est heurté au plancher des vaches, l’homme unique s’est découvert, sans l’admettre, comme les autres. Mon analyse ne porte pas sur le plan de la quotidienneté politique et du rôle du président à l’international car des critiques ont déjà été formulées par beaucoup, dont des soutiens d’origine. L’inconsistance du « en même temps » pour les actions présidentielles de toutes sortes a été clairement dénoncée. Il paraît qu’il est « toujours en quête d’un cap pour son quinquennat » ![1]

2023 a fait surgir ce sentiment que ce président, à la personnalité moins disruptive qu’indécise, moins autoritaire qu’influençable, moins fière de sa fonction que solitaire, moins entreprenante que cumulative, moins transparente que verbeuse, moins soucieuse de la vérité que de l’image, moins complète que successivement contradictoire, moins poète de la politique que tâcheron de la cuisine partisane, a été infiniment décevant. Même pour ceux qui continuaient, malgré leur opposition à son gouvernement et à une Première ministre incurablement sans élan, à appréhender le président telle une « denrée rare ». L’impitoyable vigilance républicaine a fait son œuvre et le président a été remis à une place plus grise que celle éblouissante qu’il s’assignait. Ce n’est sans doute pas inutile mais notre désenchantement est amer. On contestera ma trinité profane ou on validera mes choix. Cette liberté, cette contradiction, mais dans la courtoisie, ne me gêneront pas. Bien au contraire. C’est l’ADN de mes billets et de la section commentaires…

Libres propos d'un inclassable

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[1] https://www.lefigaro.fr/politique/apres-une-annee-difficile-emmanuel-macron-cherche-son-cap-pour-2024-20231229

Justice pour Actéon!

Casseuses de bonbons néoféministes et peine-à-jouir islamistes pourraient communier dans la détestation d’Actéon, comme ils le font dans la haine de l’Occident. Ce malheureux qu’on nommerait aujourd’hui « porc » fait un parfait bouc émissaire intersectionnel.


Avec les islamistes en culottes courtes[1] qui peuplent désormais nombre de nos établissements scolaires, on apprend en s’amusant. Comme vous, j’avais un peu oublié Ovide –qu’on a évidemment tous lu en VO. Et particulièrement cet épisode des Métamorphoses où Actéon, s’égarant au cours d’une chasse, surprend Diane et ses copines se baignant en petite tenue. Or, le fripon semble prendre un certain plaisir à cette contemplation non consentie. Chasseur et prédateur : le crime est signé.

Ces replètes baigneuses, qui ont inspiré de nombreux peintres, ont créé un mini-scandale au collège Jacques-Cartier d’Issou (Yvelines). Dans un cours de sensibilisation à l’art, une prof de français montre à une classe de sixième un tableau du xviie siècle intitulé Diane et Actéon[2]. On imagine que certains émettent ces gloussements forcés exprimant le mélange de gêne et d’excitation de garçons travaillés par les hormones. Mais il s’en trouve quelques-uns, une « poignée » selon le rectorat, pour proclamer leur dégoût, et détourner les yeux. Haram !

Puis la machine à rumeur s’emballe, on parle de propos islamophobes et racistes. Des parents récriminateurs s’en mêlent. Le ministre se déplace. On apprend que, depuis la rentrée, un groupe de familles musulmanes de sixième, donc nouvellement arrivées, pourrissent la vie de l’équipe pédagogique par leurs incessantes critiques et réclamations. Air connu : éternels offensés, jamais responsables de rien.

J’ignore si la réaction de l’État est allée au-delà de la mobilisation de « référents Valeurs de la République ».

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En attendant, l’incident est emblématique du choc des cultures qui ébranle la société et singulièrement l’École. En refusant d’admirer un corps nu, les petits bigots rejettent le cœur de l’art occidental : les noces tumultueuses de l’érotisme et de la culpabilité. Bien sûr, ils n’en savent rien, tout comme ils ignorent que l’emprise religieuse exerce chez eux, dans toute son effectivité, sa fonction de répression sexuelle, passablement amoindrie en Occident. L’ironie grinçante de l’époque est que cette religiosité de coincés ait trouvé des alliés à l’avant-garde du monde libéral. Islamisme et néoféminisme, même combat – contre le désir, les hommes, la littérature et les talons aiguilles. En un mot, contre la sexualité.

Si les collégiens pudibonds d’Issou et leurs parents étaient capables de symbolisation et de conceptualisation, ils ne se seraient pas arrêtés au spectacle si choquant de femmes dévêtues. Au contraire, ils auraient apprécié la très convenable morale de l’histoire et sa fin, particulièrement édifiante. Ce sale petit voyeur d’Actéon, changé en cerf, finit dévoré par ses propres chiens (il ne mégotait pas sur le gore, Ovide). Ce destin cruel et inhumain suscite l’effroi et la pitié. Il faut que la mémoire d’Actéon soit vengée et son nom, réhabilité.

Casseuses de bonbons néoféministes et peine-à-jouir islamistes pourraient communier dans la détestation d’Actéon, comme ils le font dans la haine de l’Occident. Ce malheureux qu’on nommerait aujourd’hui « porc » fait un parfait bouc émissaire intersectionnel. Pour la bonne raison qu’il s’octroie la liberté que vomissent pareillement islamistes et féministes. Ce corps humain jeté aux chiens parce que c’est un corps de mécréant fait penser – pardon pour l’image – aux corps juifs suppliciés du 7 octobre.

Jeté aux chiens, c’est aussi, quoiqu’en termes métaphoriques, le sort que les ligues de vertu féministes réservent à tous les hommes qu’elles accusent de turpitudes et cochonneries – c’est-à-dire à tous les hommes célèbres, l’extension continue du domaine du viol permettant de ratisser large. Chaque jour, un artiste ou un people est jeté aux chiens de garde de la funeste révolution #Metoo et dépecé sous les hourras numériques des tricoteuses fanatiques. Si t’as pas été accusé de viol à 50 ans, t’as raté ta vie d’artiste. Cependant, nos mangeuses d’hommes ont peut-être présumé de leurs forces en s’attaquant à Depardieu (lire à ce sujet la défense implacable de Yannis Ezziadi). Elles vont avoir du mal à recracher notre monstre sacré en pâtée pour chien. C’est même le contraire. Depardieu pourrait être l’os (ou le poulet entier) qui restera coincé dans leur gorge. En tout cas le premier coup sérieux porté à leur règne par la peur et l’intimidation. Que le président de la République ose braver la doxa néoféministe qu’il avait érigée en vérité officielle – « femmes on vous croit » ! – change le rapport de forces. Ou entérine le fait qu’il a changé. Peut-être que la roue tourne. Et que justice sera bientôt rendue à Actéon.

Les Métamorphoses

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[1] En vrai en jogging, mais on aura compris.

[2] Diane et Actéon, de Giuseppe Cesari.

Affaire Depardieu: la bourgeoisie de farces et attrapes dans tous ses états

Après une intense campagne de dénigrement et d’accusations médiatiques, des célébrités se retirent de la pétition qu’elles avaient signée en soutien à l’acteur Gérard Depardieu. On ne partirait pas à la guerre avec elles ! Le billet de Dominique Labarrière


« N’effacez pas Gérard Depardieu ». Ils avaient signé la pétition qui visait à fustiger la chasse à l’homme menée contre Gérard Depardieu. Il s’agissait principalement de cela, et non, si on a bien compris, d’encenser ou de cautionner sans réserves les propos d’ailleurs indéfendables tenus par cet acteur, remarquable également, de mon point de vue, par l’état permanent – ou quasi permanent – d’ébriété mentale dans lequel il évolue. (À cet égard, peut-être la prescription d’un peu de thérapie pourrait-elle opportunément précéder celle du bûcher ?)

Mais voilà bien que l’initiateur de la tribune ne convient pas à certains signataires. Trop marqué mauvais camp. Trop encanaillé peste brune et bien trop empestant le souffre.

C’est que la caste des signeurs cultive ses interdits, ses coquetteries et ses travers, dont un fort bien connu : plutôt avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. Tel aura été, tel est, et tel sera probablement à jamais le mantra de cette étrange tribu. Nous avons donc ici un énième remake très bas-de-gamme de cette somptueuse imposture.

A lire aussi: Affaire Depardieu, la revanche des minables

Certains des signataires, regrettant un bon sens précipité, font machine arrière. Retirent leur nom. Rentrent dans le rang, la plume honteuse et la queue basse. C’est qu’il serait terriblement irresponsable, n’est-ce pas, d’hypothéquer sa réputation salonnarde ainsi que ses espérances de carrière en se mélangeant si inconsidérément.

Ceux, plus nombreux et moins regardants, qui ont apposé leur signature à côté de celle de Médine, rappeur cumulant les beautés intellectuelles de l’antisémitisme et du sexisme le plus rance, ne sont pas travaillés par de tels scrupules. Pourquoi, d’ailleurs, le seraient-ils ? La contre-tribune va dans le sens du vent et l’on s’y expose en excellente compagnie. Voilà le lieu parfait où la bourgeoisie de farces et attrapes peut parader tranquille, faire mine de mener la lutte d’une vie, et ceindre par anticipation l’auréole de la sainteté idéologique. C’est ce qui explique évidemment la longueur de la liste de ces courageux contempteurs des mauvaises mœurs, des pitoyables façons du mis en cause. On se bouscule. Normal. Les hallalis sans risque ont toujours eu la faveur du brave bourgeois, qu’il soit d’estrade, de rente ou de cour.

Mitterrand, Don Juan en politique

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Affaire Depardieu, la revanche des minables

Gérard Depardieu est devenu l’ennemi public numéro un du milieu artistique. Retiré du musée Grévin, insulté par la ministre de la Culture, black-listé de l’audiovisuel public… il n’a pourtant été condamné par aucun tribunal (judiciaire). Peu de voix s’élèvent pour le soutenir. Yannis Ezziadi dit tout haut ce que beaucoup d’acteurs pensent tout bas.


C’est au tour de Gérard Depardieu. Le plus grand des acteurs ! Ils ont réussi à précipiter sa chute. Une statue déboulonnée de plus. Ils étaient nombreux sur le coup, à en rêver. Miam ! Quelle jouissance ça doit être pour les petits, pour les minables, de voir tomber le dernier monstre sacré. Quelle revanche pour eux ! Eux à qui on ne pardonne rien. Lui à qui on passait beaucoup. C’est vrai qu’on lui avait presque tout passé jusque-là ! Les pets, Castro, Poutine, l’exil fiscal. Mais « la moule », elle, ne passe pas ! Surtout lorsqu’elle est « touffue ».Elle reste coincée en travers de la gorge de la bien-pensance. « Chatte », « moule », « clito »… c’en est trop ! Oui, c’est vrai qu’il y avait déjà cette plainte pour viol qui traînait. Mais pour le moment, pas de preuves ! Pas de condamnation de la justice.

Heureusement, les poubelles ont parlé. Les chutes du film de Yann Moix nous ont montré une vérité indiscutable. Nous tenions enfin la preuve irréfutable de la grivoiserie, de la gauloiserie de Depardieu ! « J’ai une poutre dans le caleçon ! » Oh que c’est offensant, oh que c’est violent. « Petite chatte poilue »… oh que ça fait mal. Quel traumatisme. Non mais quelle blague ! Et quelle malhonnêteté ! Se servir des saillies scabreuses de l’acteur pour venir appuyer la thèse du viol… quelle honte. « Moule », « chatte », « clito » dans la bouche de Depardieu, ça vous surprend ? Ça vous choque ? Ce genre de propos faisait pourtant bien marrer tout le monde il y a peu encore.

Souvenez-vous, il y a une dizaine d’années, sur le plateau du « Petit journal ». Yann Barthès présentait une séquence dans laquelle ses équipes tentaient de filmer Depardieu lors du tournage d’un film. L’acteur se cachait et sortait sa tête de temps en temps pour crier aux équipes de l’émission « Petit journal… le sexe ! », « La chatte ! Petit journal… la chatte ! » Rire général sur le plateau. Personne ne semblait heurté. Allez, je vais oser le dire : moi, rien ne me choque dans les images du film de Moix. J’ai même beaucoup ri ! Y compris lors de la séquence avec la petite fille. Vous trouvez ça grave ? Il l’a touchée cette petite ? Il lui a dit des choses pouvant la traumatiser ? Non ! Il parle loin d’elle, dans une langue qu’elle ne comprend pas. Rappelons-le d’ailleurs : la famille Depardieu, dans une tribune publiée par le JDD, explique que l’acteur n’aurait pas fait cette blague au sujet de la jeune fille, que c’est le montage malhonnête des images qui laissait penser cela. Mais quand bien même ! Hier, on louait Gérard Depardieu « le monstre », « le voyou », « le provocateur ».Aujourd’hui, on le voudrait sage, tel un petit-bourgeois comme un autre. N’est-ce pas cette liberté dans les paroles qui, chez lui, plaisait tellement ? Cette liberté poussée parfois à l’extrême ? Contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, il est faux d’affirmer qu’aujourd’hui« la moule » ne fait plus rire personne et que « la chatte » choque ! Je vous assure que ça plaît toujours et que le succès reste au rendez-vous dans la France « normale ».

Nous voilà privés de l’ogre magnifique, du monstre sacré

Beaucoup de gens du cinéma trouvent le traitement réservé à Depardieu tout à fait disproportionné, malhonnête et franchement dégueulasse. Mais problème ! Personne n’ose le dire publiquement. Je connais des acteurs célèbres qui voudraient le soutenir. Je sais que certaines stars du cinéma ont contacté l’acteur et sa famille par de gentils SMS de soutien. Mais ces hommes savent que s’ils parlent publiquement, s’ils osent aller à l’encontre de l’époque MeeToo, ce sera à leur tour de tomber. Ils savent qu’on ira possiblement leur trouver, bien caché derrière les fagots, un petit SMS lourdingue envoyé tard dans la nuit à une belle, qui deviendra la preuve absolue d’une accusation de viol qui sortira par surprise. Aujourd’hui, au-dessus de la tête de chaque homme célèbre plane une lourde épée de Damoclès, qu’il soit irréprochable ou non. Et même si la justice acquitte, relaxe ou classe sans suite l’enquête, c’en sera terminé de son image respectable et de sa carrière.

Combien de fois est-ce déjà arrivé ? Combien de temps cela va-t-il encore durer ? Tout le monde se tait ! C’est la terreur. C’est l’inquisition. Mais revenons-en au cas Depardieu.C’est un double crime ! Crime contre la liberté de blaguer, même lourdement. Et crime contre l’art. D’ailleurs, n’est-ce pas un peu cela que l’on attaque à travers Depardieu ? Le grand art ! Le grand art inégalitaire. Oui, Gérard Depardieu écrase les autres. Il les écrase par la supériorité de son génie. Et ça fait chier les mauvais. Depardieu est insupportable pour certains, car il les dépasse de trop loin et qu’ils n’arriveront jamais à le rattraper. Et puis, il est trop libre pour eux. Cette liberté – insupportable à ceux qui ne l’ont pas –, c’est parce que tout le monde l’acceptait sans broncher qu’il a pu se la permettre. Et pourquoi ? Parce qu’il est irremplaçable ! Parce qu’il est le roi des acteurs. Parce qu’avoir Depardieu dans son film est un honneur. Et ça coûte cher ! Ça se paye. Pas que financièrement. Ça coûte cher parce qu’un génie, il faut se le farcir. Lui et son lourd cortège d’angoisses, d’impatiences, de caprices et de provocations. Lui et sa fragilité, son besoin d’attention et d’amour. Lui et ses blessures, son désespoir. Lui et sa sensibilité à fleur de peau. Mais comment faire autrement ? C’est ainsi. Pagnol en a souvent bavé avec Raimu. Coppola en a bavé avec Brando. Et que dire de Michel Simon ? La liste est longue. Et ça, ceux à qui l’on ne pardonne rien, ceux qui ne peuvent rien se permettre parce qu’ils sont remplaçables, ne le supportent pas. La jalousie ! Les ennemis de l’art me répondront « Ah mais pour vous, parce que c’est un grand un acteur, il peut tout se permettre ? »et je répondrai très honnêtement que oui. Qu’il peut au moins se permettre beaucoup ! Quand je parle d’art, je ne parle pas de morale. Si Depardieu a fait chier une partie des gens avec qui il bossait, dans la balance, cela pèse moins lourd que le bien qu’il a fait par son art, que sa contribution géniale et unique à la longue liste des chefs-d’œuvre auxquels il a participé.

Maria Laura Antonelli/AGF/SIPA

Et puis, si je défends ici Depardieu, c’est que de toute façon, je ne suis pas bien convaincu par cette histoire de viol. C’est comme ça. Que voulez-vous ? Il y a des gens qui ne se cachent pas pour dire que « Depardieu violeur », ils y croient et qu’avec tout ce que l’on sait, ça leur semble probable. Anouk Grinberg ne se cache pas pour dire que Depardieu a violé Charlotte Arnould, qu’il ment quand il nie. Comme si elle y était, dans cette chambre ! « Cette espèce de salaud l’a violée avec son gros doigt de pute », dit-elle au micro de France Inter sans que Sonia Devillers juge bon de rappeler la présomption d’innocence. D’ailleurs, Grinberg traite aussi Josée Dayan de camionneuse sans que Devillers lui rappelle que son propos est homophobe. En parlant de Charlotte Arnould, elle dit aussi« Une jeune femme de son âge, frêle comme elle, vierge comme elle l’était, vous pensez qu’elle voudrait se faire dépuceler par un cachalot ?», sans que la journaliste de France Inter épingle la grossophobie de ses propos. Maiscomment le sait-elle que Depardieu a vraiment violé ? Pas parce qu’elle en a été témoin mais parce que Charlotte Arnould, c’est sa copine !Alors moi, je ne m’empêcherai pasde dire que « Depardieuvioleur », a priori, je n’y crois pas. Moi aussi je donne mon petit avis, comme tout le monde.

Il faut dire qu’elle va être difficile à tenir la crédibilité des femmes après toutes ses accusations à tort et à travers. Quand j’ai vu, moi, la manière dont on a traité mon ami Philippe Caubère qui (ouf !)a été blanchi par la justice… j’avoue que, maintenant, je me méfie. Je ne suis pas comme Yann Moix qui avait dit dans l’émission d’Hanouna « Gérard a peut-être violé, peut-être pas, la justice n’a pas encore tranché. Et moi je prends toujours la défense des femmes et je ne pense pas qu’il y ait des mythomanes chez les femmes. » Eh bien, moi, c’est le contraire. Sans parler de mythomanie, je sais que la plainte pour agression sexuelle est devenue un outil de chantage, de menace, de pouvoir et de vengeance. Mais, comme on dit, la justice tranchera.

Ce n’est pas lui qui a changé, c’est le monde

En attendant, nous voilà privés de l’ogre magnifique, du monstre sacré. Le courage, c’est lui qui l’a eu. Le courage de ne reculer devant aucune provocation. Le courage de se glisser dans les situations les plus indélicates afin d’affirmer sa liberté, quitte à se tromper. Afin de rester dans l’inconfort. Sa liberté et son insoumission, il les paye aujourd’hui. Cher. Très cher.Mais après tout, est-ce si grave que cela ? Grave pour l’art, oui. Mais grave pour lui, pas certain. Il a tourné avec les plus grands réalisateurs, joué les plus beaux rôles. Qu’offre le cinéma contemporain de grandiose ? Pas grand-chose ! Quels grands films va-t-il rater ? Probablement aucun ! Et si, par ses dernières provocations, c’était lui-même qui avait amorcé sa fuite ? Si ces derniers pieds-de-nez au conformisme wokisto-bourgeois signalaient son refus de participer à ce monde de la « culture » qui n’est plus celui de l’art. Lui ne perd rien. C’est nous qui perdons. Enfin, pas vraiment. Car Depardieu laisse derrière lui tant de beauté, tant de grandeur. Et puis, le destin d’un grand artiste n’est-il pas de finir ainsi, répudié par ceux qui pensent comme il faut ! L’excommunication des acteurs, des vrais, serait-elle de retour ? Nous en sommes si proches. Un grand acteur est une chose bizarre, incompréhensible, un sorcier, un voyou. Un grand acteur dérange, effraie, gêne. Au diable ! Lorsqu’il mourra, Depardieu sera-t-il enterré discrètement, sans un seul minable petit représentant du ministère de la Culture ? Tout comme Molière fut enterré de nuit et sans messe à Saint-Eustache ? Ce sera tout à son honneur ! Libre jusqu’à la fin. C’est une manière de se consoler.Mais beaucoup d’entre nous auraient tellement aimé en profiter encore un peu. Quelques concerts. Un film par-ci, par-là, même mauvais. Mais pouvoir encore entendre quelques phrases inédites être prononcées par lui. Entendre sa voix unique emplir les mots et les charger de sens. Entendre un peu de son lyrisme, encore.

Car Depardieu, aujourd’hui, reste toujours le grand acteur lyrique et poétique qu’il était hier. Son génie n’a pas bougé. Lui non plus. Ce n’est pas lui qui a changé, c’est le monde. Nous n’assistons pas à sa chute. Lui reste debout, droit. C’est le monde qui s’effrite et s’effondre autour de lui. Depardieu fou ? Oui ! Mais le monde devient encore plus fou que lui. Le voilà rattrapé ! Et ce monde fou, hystérique, tyrannique réclame des artistes sages. Autant dire que l’art, c’est terminé. Rideau. Torreton a gagné ! Les hautes instances de l’« art » et de la « culture » ne pardonneront plus à Depardieu. Tout ça, c’est de l’histoire ancienne. L’histoire ancienne, regardons-la d’ailleurs. Sarah Bernhardt, par exemple, à qui l’on passait aussi beaucoup de choses. L’immense tragédien Édouard de Max, partenaire de scène de la grande Sarah, avait écrit un texte bouleversant sur l’actrice dont voici quelques extraits, qui me laissent rêveur…

« […] Il y a deux Sarah – au moins. Il y a celle qu’on voit de la salle. Et il y a celle qu’on voit des coulisses. Le malheur est que, des coulisses, on voit quelques fois la même que dans la salle, la plus belle. C’est un malheur, parce que, ces jours-là, on n’est plus maître de soi ; on arrive avec de la haine, de la fureur, on veut se venger d’elle, et puis on devient spectateur en jouant et, quand le rideau se ferme, on lui baise les mains, avec des larmes. […] Sarah, c’est l’actrice Sarah. Ce qui se passe derrière la toile, c’est pour les acteurs. Ils peuvent voir, ils peuvent être déçus. Ça n’a aucune espèce d’importance, puisque leurs piresdéceptions ne les ont menés qu’à tant d’extases et d’éblouissement. […] C’est toujours une petite fille, une insupportable petite fille, qui a des caprices, des cris, des crises. […] On a à tout moment une envie ardente de l’étrangler. Logiquement, elle devrait avoir été étranglée depuis longtemps. Mais ses victimes ont toujours différé de devenir ses bourreaux et le différeront toujours, parce que, je pense, nous avons cette curiosité, devant l’acte d’un fou ou d’un enfant, ou d’un enfant fou, de savoir s’il arrivera à trouver pire la prochaine fois. »

On a connu un Jean-Luc Mélenchon heureux…

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La lecture de l’autobiographie du socialiste Pierre Moscovici rappelle la période où le leader de l’extrême gauche française était au gouvernement, et elle nous permet peut-être de comprendre sa dérive depuis.


Le dernier livre de Pierre Moscovici, Nos meilleures années – la jeunesse, les amis, la politique (Gallimard, 2023) est remarquable. Tant par son fond, où l’auteur nous offre une vision passionnante de ses origines, de ses parents, de la richesse et de la diversité d’une carrière multiple – il est actuellement premier président de la Cour des comptes -, que grâce à sa forme, avec un style limpide et d’une élégance retenue.

Quand Mélenchon était notre ministre délégué à l’Enseignement professionnel

Même pour les chapitres « engagés », concernant la vie du parti socialiste, ses propres ambitions, les jeux d’appareil, les alliances espérées, trahies ou non, ses fonctions de ministre et ses hautes responsabilités européennes, l’expression demeure toujours sereine, sans complaisance ni détestation, dans une juste mesure. Mais l’acidité de ses traits n’en est que plus cruelle quand sa sincérité le lui impose : les pages consacrées à DSK, sur ce plan, sont un régal. L’histoire d’une admiration, d’une amitié puis d’une désaffection irréversible. Il y a des offenses qu’on n’oublie pas.

Mais, pour une admiration durable, Pierre Moscovici rend hommage à Lionel Jospin qui a été Premier ministre du 2 juin 1997 au 6 mai 2002 avec ce qu’on avait appelé à l’époque de la gauche plurielle une « dream team », tant le chef du gouvernement et les ministres – dont Pierre Moscovici lui-même – avaient su donner un bel exemple de talent, de compétence et de discipline collective, au moins jusqu’au départ de DSK en 2001 pour cause de MNEF.

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Dans les chapitres consacrés à cette période, la lumière projetée par Pierre Moscovici sur Jean-Luc Mélenchon, qui était ministre délégué à l’Enseignement professionnel, m’a particulièrement intéressé. Le comportement et la psychologie de Jean-Luc Mélenchon semblaient être aux antipodes de ceux d’aujourd’hui. J’use du terme « semblaient » parce que l’auteur, contre l’opinion habituelle, affirme que le Mélenchon des années 90 n’était pas « si différent de ce qu’il est aujourd’hui » et qu’il convient peut-être d’en tenir compte dans nos appréciations.

2013: Mélenchon accuse Moscovici de ne pas « penser français » mais « finance internationale »

Pierre Moscovici en effet, s’il souligne que « certains dérapages intellectuels se sont produits ensuite », confirme cependant que Jean-Luc Mélenchon « portait déjà en lui un projet de gauche radicale, qu’il était un tribun aux accents protestataires ». Il n’y aurait pas eu, dans sa personnalité à l’époque, moins de vigueur et d’extrémisme mais ces dispositions étaient maîtrisées et mises au service de la cause gouvernementale. Lionel Jospin « l’avait considéré, avait su lui donner sa chance de gouverner, de piloter une politique publique, Lionel Jospin l’a fait sans sectarisme, avec intelligence… ». Jean-Luc Mélenchon a été « motivé et heureux… aujourd’hui encore, au milieu de beaucoup d’excès, il continue de louer cette époque et reste reconnaissant à Lionel Jospin… qui savait respecter et responsabiliser ceux qui ne pensaient pas comme lui, et ce fut une grande force. Tout cela a manqué par la suite ». Cette objectivité de Pierre Moscovici à l’égard de Jean-Luc Mélenchon est d’autant plus à saluer que ce dernier, en 2013, avait tenu des propos odieux à son encontre.

Nous ne sommes pas obligés de partager l’enthousiasme de Moscovici sur Lionel Jospin même si ceux qui ont travaillé avec lui sont à peu près accordés avec cette vision positive. Mais il est sûr que ce Premier ministre avait compris les forces et les faiblesses de Mélenchon et qu’il avait réussi à tirer le meilleur de ce ministre à la fois difficile et discipliné. Parce qu’on oublie trop souvent que, derrière les fureurs et les provocations du Jean-Luc Mélenchon d’avant la Nupes, de la Nupes puis de LFI seule, il y a d’abord un homme qui a besoin de se faire aimer, d’être aimé. Il détesterait évidemment cette manière de le réduire à une dimension « psychologisante ». Il s’arc-boute d’autant plus sur son idéologie qu’il est trop lucide pour ne pas la sentir comme un rempart contre ses fragilités de caractère. Peu d’êtres confirment davantage que lui cette si pertinente pensée de Marcel Proust : « les idées sont des succédanés des chagrins ». Depuis Lionel Jospin, Jean-Luc Mélenchon se détruit à petit feu parce qu’il n’est plus reconnu et qu’il en souffre. Cette faille a pour conséquence de le voir délirer, se singulariser au-delà de toute mesure, chercher désespérément les moyens d’être unique, précisément parce qu’au fond, aigri de ne plus être aimé, en nostalgie d’une époque bénie où quelqu’un lui avait manifesté une affection politique, une affection tout court en étant sûr de ce qu’il valait, Jean-Luc Mélenchon préfère, tous comptes faits, être détesté.

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Parce qu’il n’est pas dupe. Quand il répète que François Mitterrand l’avait assuré qu’il était « le meilleur », il n’ignore pas que l’ancien président de la République faisait don de ce compliment à beaucoup de ses rivaux à gauche… Jean-Luc Mélenchon est au centre d’un petit cercle inconditionnel jusqu’à l’absurde, dévoué jusqu’au sacrifice et aveugle jusqu’à la bêtise mais, j’en suis persuadé, il n’en surestime pas les qualités. Quoi de commun, pour un Jean-Luc Mélenchon, entre un Louis Boyard et lui-même ? Pour que les hyperboles aient du sens, il faudrait qu’elles proviennent d’un partenaire plausible ! Certes sa « cour » le craint, au mieux elle le respecte ; elle ne l’aime pas. Jean-Luc Mélenchon n’a pas d’autre choix, aujourd’hui, que de se rêver obstinément président de la République en 2027. Y croit-il vraiment ? Cette quête acharnée, brisant tout et tous derrière une apparente sérénité feignant de laisser leur chance à d’autres, est devenue l’unique sens de sa vie.

Et présider, un dur métier, serait pour lui la guérison suprême : être aimé, être heureux ne seraient plus des désirs à satisfaire. Mais seulement, pour lui, des nostalgies.

Nos meilleures années. La jeunesse, les amis, la politique

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Beatrice Venezi, le militant de gauche, la beauté et la laideur du monde

Des militants ont tenté d’interrompre une représentation aux cris de « Pas de facho à l’opéra, pas d’opéra pour les fachos ».


Vêtue d’une longue et seyante robe rouge, Beatrice Venezi s’apprêtait à entamer sa représentation, à l’occasion du concert gratuit de Nouvel An, à Nice, lorsqu’elle fut interrompue par un histrion d’une gauche que l’on devine radicale, pour ne pas dire extrême. 

Loin de se laisser décontenancer, la cheffe d’orchestre italienne répondit de la plus belle des manières, en opposant la grâce aux vociférations injustes et méchantes, l’harmonie au bruit d’un monde qui part à vau-l’eau, l’art tout simplement en plein cœur d’une époque qui en manque cruellement.

C’est au cri peu inspiré de « Pas de facho à l’opéra, pas d’opéra pour les fachos », que Beatrice Venezi fut donc interrompue. La jeune femme a beau se défendre de faire de la politique, la sénestre lui reproche d’être la fille de son paternel, qui fut dirigeant de Forzo Nuova, parti néofasciste, et d’être la conseillère musicale du ministre italien de la Culture, Gennaro Sangiuliano, au sein d’un gouvernement dirigé par Giorgia Meloni.

On pourrait sommer la gauche de « séparer l’œuvre et l’artiste », comme si d’ailleurs l’une pouvait être indissociable de l’autre, mais ce serait omettre l’essentiel : autant que la question migratoire, le pouvoir d’achat ou la situation internationale, la culture s’est à nouveau imposée, depuis quelques années, à l’avant-plan du débat intellectuel et politique, avec des lignes de fractures facilement identifiables. 

C’est ainsi qu’est ravivée, à intervalles devenus réguliers, une version contemporaine de la querelle des Anciens et des Modernes, qui opposait jadis les auteurs sur l’héritage indépassable ou non de l’Antiquité, et qui met désormais aux prises, dans une déclinaison certes de moindre qualité, les amoureux des bals populaires et de Michel Sardou aux fans de Juliette Armanet et de Médine, les pro et les anti-Depardieu qui se ridiculisent – plus qu’ils ne font avancer le débat – à coups de pétitions, Vincent Van Gogh et les militants écologistes jetant de la peinture sur ses Tournesols. 

En surplomb, réapparaît l’épineuse question de la cancel culture qui, plus encore qu’une culture de l’effacement, est un effacement pur et simple de la culture. C’est bien à celle-ci qu’une partie de la gauche mène une guerre sournoise, dont les cibles sont également la Beauté, l’esthétique, et la verticalité, symbolisée par les mélodies qui s’envolent, quelque part, vers les cieux, vers les Dieux peut-être, en tout cas vers l’infini.  Au lieu de mégoter sur l’absence de réactions indignées de la ministre française de la Culture Rima Abdul Malak, dont nous connaissons la position sans qu’elle n’ait à l’exprimer, nous préférons commencer l’année sur quelques belles notes, en nous plongeant dans l’oeuvre de Beatrice Venezi, dont sa reprise du répertoire de Puccini. En écoutant Le Villi, Madame Butterfly ou Suor Angelica, nous nous consolons : les grandes œuvres finissent par traverser les époques et les modes.

«Flinguer» Camus et autres basses œuvres de l’Université de Caroline du Nord

Dans son essai à charge contre Albert Camus (Oublier Camus, La Fabrique) Olivier Gloag n’essaie pas de contextualiser ou de comprendre la pensée d’Albert Camus. Il le juge. Son verdict ? Il faut annuler le Prix Nobel de littérature 1957 ! Analyse.


Flinguer Camus, n’est pas le titre choisi par Olivier Gloag pour son pamphlet de démolition de Camus. Il l’a intitulé Oublier Camus[1]. C’est plus grave. Après un meurtre, il reste la mémoire de la victime. Une date d’abord : « Mort le… » Souvent une plaque scellée sur le mur de l’immeuble devant lequel le gars est tombé : « Ici a été fusillé untel par les séides de la gestapo… », une plaque devant laquelle un élu local, paré de l’écharpe tricolore, va prononcer un hommage et déposer un bouquet de fleurs à la date anniversaire du meurtre. Il y a aussi la dalle de granit devant laquelle les amis et admirateurs peuvent venir se recueillir : « Ici repose… » On nomme cela « la mémoire ». On peut ainsi aller se recueillir sur la tombe ou devant le mémorial d’une personne disparue, un de ces « vivants piliers » qui, longtemps après leur mort, ont aidé certains d’entre nous à traverser l’existence… « Les forces de l’esprit ». Ainsi, tel de mes amis est allé au cimetière de Saint-Brieuc pour se recueillir devant la tombe de son écrivain favori, tel autre a fait le détour par Portbou pour se souvenir de Walter Benjamin, tel autre fera le voyage a Borgonovo pour se recueillir devant la pierre d’Alberto Giacometti. Sur un célèbre cliché du photographe Ken Regan on voit Bob Dylan et Allen Ginsberg venus se recueillir sur la tombe de Jack Kerouac, au cimetière Edson de Lowell au Massachusetts, en 1975. « Les forces de l’esprit » encore. Tous ces défunts sont des exécutés, des suicidés, d’autres sont morts de maladie ou de « leur belle mort ». Flingués par la Camarde. Ce sont les chanceux.

Et puis il y a les autres. Ceux pour qui la mort n’a pas été jugée une punition suffisante et à qui l’on a voulu infliger une peine pire que la mort : l’oubli. C’est cela que réclame Gloag pour Camus dans les fielleuses pages de son chef d’œuvre de l’abjection wokiste. En d’autre temps, pour ceux que l’on souhaitait annuler, l’oubli avait pour nom la Kolyma, la baie de Magadan, la Mer Blanche et les îles Solovki, le goulag – ils furent ainsi deux millions en 1950 à y être « annulés ». Plus à l’Est il y eut la version laogaï… Aujourd’hui, à Asheville en Caroline du Nord, de nouveaux NKVD se lèvent, les Guépéou ont nom Oxford University Press et des Gloag sont les Dzerjinski et les Iagoda des nouveaux Camps du Bien.

L’essayiste d’extrême gauche Olivier Gloag. Capture YouTube.

On sait que certains des rescapés du goulag sont parvenus à s’extraire de l’oubli. Ayant pris des notes et après huit ans de bagne, l’un d’eux, Soljenitsyne, put réapparaître et même accéder au prix Nobel de littérature. Pour tenter de le renvoyer dans l’oubli, le Parti Communiste Français, et son journal L’Humanité, le traitèrent de sympathisant pronazi, il eut droit aux qualificatifs d’antisémite et d’ultra-nationaliste. Dans le livre d’Olivier Gloag, on apprend en page 134 que Camus a été « récupéré » par « l’Etat français » ! En page 129 on nous dit que l’« on peut qualifier son rapport aux femmes d’adversatif » (sic !), et que dans le Mythe de Sisyphe il « théorisa sa misogynie ». Quant au couplet « Daoud dédouane Camus », (p 132) sur l’analyse de L’Étranger et du roman de Kamel Daoud Meursault, contre-enquête, l’argumentaire du lynchage est digne du sinistre procureur des procès de Moscou, Andreï Vychinski.

La cancel culture est aujourd’hui le moyen de relégation dans le goulag mental que prône cette tumeur maligne du progressisme qu’est le wokisme importé des Etats-Unis. Les manœuvres de suppression, d’annulation, d’effacement d’un individu consistent, au-delà de la mort physique, à ruiner par dénigrement son souvenir, sa mémoire. C’est une deuxième mort qui vise à désamorcer ces forces de l’esprit qui parviennent à relier certains vivants à des défunts qui continuent de les inspirer, « ces vivants piliers », « ces aînés qui m’ont aidé à grandir » qu’évoque Régis Debray.[2]

L’entreprise d’Oliver Gloag d’annulation de Camus est un petit chef-d’œuvre de cette destruction de notre culture visant à précipiter dans la fosse de l’oubli nombre de ses figures. L’Associate Professor de l’Université de Caroline du Nord amorce en douceur son infâmie. Il faut tisser la toile avant de porter le coup de grâce. Ainsi, les reportages de Camus sur la misère en Kabylie[3] relèvent, nous dit le professeur, d’une stratégie : « l’humanitaire au service du colonialisme » (p 27) puisque, précise Gloag, « ses lecteurs (sont) essentiellement des pieds noirs ». Quand un grand-père lui présente une fillette kabyle « éthique et loqueteuse », et que Camus avoue éprouver une mauvaise conscience, Gloag écrit : « Ce désir d’extraire cette fillette kabyle de sa pauvreté abjecte pour qu’elle puisse être comme « n’importe quelle française » dit l’ambition de cette charité : l’inclusion dans l’ordre colonial, l’appartement dans la famille France » (p 27). On apprend plus loin que « son article de Combat du 23 mai 1945, intitulé « C’est la justice qui sauvera l’Algérie de la haine », comporte un appel à intensifier la colonisation » ! (p31). Il est raciste (p 80), « virulement (sic !) anticommuniste passéiste » (p 83). On aura compris : salaud de Camus !

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On imagine le merveilleux film qu’après son Napoléon Ridley Scott pourrait réaliser sur la base du scénario d’un Associate Professor de l’Université de Caroline du Nord, comme Olivier Gloag, tant ce professeur dont « les recherches portent notamment sur les représentations coloniales dans la littérature hexagonale » semble s’être fixé comme objectif la démolition de la culture française qu’il honnit.

Il y eut bien sûr des précédents dans ce type d’entreprise de vilenie par lesquelles certains individus trouvent à se réaliser. On pense ici au déboulonnage de la statue de de Gaulle, entrepris par Stéphane Zagdanski dans son livre Pauvre de Gaulle [4], dans la même veine que l’entreprise de Gloag contre Camus. La vulgarité des moyens de Zagdanski tenait plus du délire psychopathe que de l’entreprise critique. On y lit que de Gaulle « ne fut jamais au fond qu’un vulgaire politicien publicitaire au charabia charlatanesque, un diplomate cynique et ingrat, un menteur impénitent, un soldat raté, un théoricien surfait, un mégalomane colérique […] féru des stéréotypes romantico-fascistes les plus écoeurants, » Etc… On sait que ces cinq cent pages d’insanités n’ont pas réussi à dézinguer la statue du commandeur qui survivra sans peine à son petit démolisseur.

Voltaire a déjà été présenté devant le tribunal populaire, car on n’est pas sûr qu’il n’ait pas eu des actions chez le sieur Jean-Gabriel de Montaudouin de la Touche, armateur négrier à Nantes. Dans L’essai sur les mœurs et l’esprit de nations de 1756, dans Le traité de métaphysique de 1734, certains ont débusqué l’insinuation de la supériorité des blancs, un peu d’antisémitisme, une touche d’islamophobie, un zeste d’indulgence pour l’esclavagisme. Salaud de Voltaire ! Si l’on parvenait à annuler puis oublier de tels personnages selon les techniques du professeur Gloag, on imagine les places que l’on dégagerait au Panthéon sur les quatre-vingts illustres panthéonisés à ce jour. C’est très possible. Mirabeau en a été extrait après quelques trois années de séjour lorsqu’on découvrit qu’il avait été corrompu par la Cour. Jean-Paul Marat n’y resta que quelques mois et Lepeletier de Saint-Fargeau seulement deux ans. Rousseau, Hugo, Voltaire, Gambetta, Jaurès, Malraux, Genevoix… c’est bien le diable si, en cherchant bien, on ne pourrait pas faire un peu de place…

Camus, Voltaire, de Gaulle… Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, un délice pour un professeur d’Université de Caroline du Nord, ou du Massachussetts, féru de la culture de l’annulation. Que de délicieuses entreprises de démolition en vue, en forme de sujets de thèse, mémoires et colloques ! Quand, lors d’une audition par le Congrès en décembre 2023, on demanda à la présidente de l’Université de Harvard Claudine Gay, « si appeler au génocide des juifs pouvait violer le règlement intérieur de l’université», elle répondit que « cela dépendait du contexte ». Tout devient donc possible ! Ce révisionnisme a déjà ouvert de belles perspectives au wokisme qui essaime aujourd’hui dans les universités françaises. Ainsi, l’université de Bordeaux-Montaigne avait franchi le pas un jour d’octobre 2019 quand elle fit interdire de parole la philosophe et académicienne Sylviane Agacinsky. Cette université peut s’enorgueillir de lui avoir préféré en mars 2023 un « conférencier » ancien responsable du groupe terroriste Action directe, récemment sorti de prison pour assassinat, Jean-Marc Rouillan. On sait que la destruction de livres de François Hollande, de Frédéric Beigbeder, d’Éric Zemmour est maintenant d’actualité au pays de Montaigne. A quand une France décorée par ces autodafés qui en 1933 illuminèrent les villes d’Allemagne ! On y brûlerait les livres de Michel Houellebecq, les toiles de Picasso, de Gustave Courbet, et sous l’œil de l’insoumise Annie Ernaux, on y déclamerait des textes de Houria Bouteldja, de Sandrine Rousseau, de Jean-Luc Robespierre. On se souvient de l’élégance avec laquelle la no-belle de 2022 avait savouré la non attribution du prix à Houellebecq en déclarant « Quitte à avoir une audience avec ce prix prix… franchement, mieux vaut que ce soit moi ». La classe non ?

Mais Annie Ernaux ne devrait pas trop se réjouir… tout le monde a oublié le nom de Guy Mazeline, lauréat du Goncourt de 1932, mais retenu celui de l’écrivain qui ne l’a pas eu cette année-là : Louis Ferdinand Céline. Le risque existe de rejoindre « le cimetière des Nobels oubliés » comme, Colette, Apollinaire, Céline furent les grands noms du « cimetière des Goncourt oubliés ».

Les perspectives d’annulation, de cancellation de personnalités qui ont fondé la culture occidentale sont vastes. De Rabelais à Jean-Jacques Rousseau, de Léonard de Vinci à Victor Hugo, des siècles de génie artistique. De fins limiers pourraient être invités à aller fouiller dans toutes ces biographies. Certains de ces illustres sont évidemment plus exposés que d’autres. Dégommer un Picasso avec le rêve de faire dégringoler le plus grand peinte du XXe siècle doit faire rêver les petits Gloags de Caroline du Nord ou de Bordeaux-Montaigne. Gauguin n’a-t-il pas déjà vu sa vie sexuelle condamnée par le tribunal wokiste ?

L’épuration qui sévit à Hollywood ou à Princeton pourrait ainsi s’étendre au Louvre, au Musée d’Orsay, à tous les musées de France. Tant de vieilleries y trainent qui n’intéressent que l’homme blanc, hétérosexuel, de plus de cinquante ans. Pour qu’advienne l’Homme nouveau, l’oubli de l’héritage est nécessaire.  Du passé faisons table rase :

Qu’enfin le passé s’engloutisse !
Qu’un genre humain transfiguré
Sous le ciel clair de la Justice
Mûrisse avec l’épi doré !

(Eugène Pottier)

Je pense au sale boulot de Gloag sur son barbouillage de Camus … et je repense à ces mots de Lucien Camus, le père d’Albert : « Un homme ça s’empêche ». Si peu en sont capables… !


[1] Oliver Gloag, Oublier Camus, La Fabrique éditions, 2023.
[2] Regis Debray, Où de vivants piliers, Gallimard, 2023.
[3] Parus dans le journal Alger républicain du 5 au 15 juin 1939.
[4] Stéphane Zagdanski, Pauvre de Gaulle, Pauvert, 1999.

La dernière reine de France en lumière

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Au docu-fiction d’arte, préférons la lecture du passionnant travail de Charles-Eloi Vial, en vente en librairie ce 4 janvier


Encore une biographie de « l’Autrichienne », cette reine martyre changée en icône fashion ? Reste-t-il encore quelque chose à connaître de la « Lady Diana » de l’Ancien Régime, immortalisée depuis des lustres par des tombereaux de livres, de films – de Stefan Zweig à Sofia Coppola –, voire de séries télévisées ?  

Dérive woke sur arte

À l’occasion de la récente restauration du hameau du Petit Trianon qui menaçait ruine, la chaîne franco-allemande remet le couvert avec un long métrage en libre accès sur arte.fr jusqu’à fin février. Documentaire photogénique, forcément, au reste pas déshonorant du tout sur le terrain de la véracité factuelle, telle qu’énoncée en voix off. La réalisation n’en est pas moins émaillée des inévitables inserts fictionnés qui sont aujourd’hui le poncif obligé du docu (roucoulade muette de Fersen, l’imberbe amant prussien, fixant d’un regard embué sa Marie-Antoinette enamourée). Mais surtout, on déplorera que ce docu-fiction ne résiste pas à dévaler tout schuss la piste wokiste, en tendant à nous peindre la reine fantasque et dispendieuse sous le jour fallacieux d’une militante féministe avant la lettre… Passons.

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Historien émérite à qui l’on doit déjà, sous les fidèles auspices des éditions Perrin, plusieurs ouvrages de référence sur la fin de l’Ancien régime et les révolutions françaises (Les Derniers feux de la monarchie – la cour au siècle des révolutions, 1789-1870, ou encore La Famille royale au temple), Charles-Eloi Vial s’est lancé quant à lui dans un Marie-Antoinette dont on peut dire a contrario qu’il dépasse de très haut toutes les attentes. Car ce pavé de plus de 700 pages ne se contente pas de raconter par le menu les étapes mille fois ressassées de cette vie d’enfant gâtée tranchée par la Terreur révolutionnaire quelques mois après l’exécution du royal époux, bientôt suivi sur l’échafaud par Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI.

Remise en perspective

Ce qui rend neuf et véritablement passionnant le récit concocté par cet archiviste paléographe et conservateur à la BNF, c’est que, retournant aux seules sources avérées et les fouaillant avec une précision quasi-chirurgicale, il restitue à plein cette destinée follement romanesque (et pour cause si durablement sujette aux extrapolations les plus débridées) dans le contexte intellectuel, moral, diplomatique et géopolitique du temps. En sorte que ce volume ne vient pas compléter de façon oiseuse une historiographie déjà surabondante sur ce personnage « clivant », «  d’abord dauphine immature puis souveraine frivole, épouse mélancolique et mère épanouie, s’entourant d’une coterie qui n’appartenait qu’à elle, vivant dans un monde à part, sourde à tous les avertissements » (…) jusqu’à cette « maturité (…) qu’elle ne put jamais connaître avant sa terrible captivité et son passage sous le couperet de la guillotine, à seulement trente-sept ans ».

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De fait, un projet ambitieux habite l’ouvrage de Charles-Eloi Vial: au prisme de cette tragédie tout à la fois intime et publique, livrer les clefs d’une lecture historique qui, confrontant documents d’archives et témoignages d’époque – journaux intimes, Mémoires, correspondances diplomatiques…-, analyse, en creux, la réalité sociale, politique, confessionnelle, morale qui sous-tend et conditionne l’existence entière de Marie-Antoinette. Passionnante remise en perspective. Si le livre se lit de bout en bout comme un roman-fleuve palpitant, c’est qu’il conjugue ainsi, dans l’écrin d’une prose élégante et limpide, l’observation très fine de la société aristocratique au crépuscule de l’Ancien Régime, et la chronologie détaillée de l’inexorable descente aux enfers de Louis XVI et de son épouse.

Docteur en histoire, l’archiviste Charles-Éloi Vial publie « Marie-Antoinette » chez Perrin. Photo: capture Youtube.

Un monde englouti

Attentif à relever les innombrables citations apocryphes comme les impérissables anachronismes, l’historien montre de quel poids étouffant l’étiquette de la cour, dans la France extraordinairement stratifiée de l’Ancien régime, conditionne les comportements, et à quel point la Révolution fut, pour le couple royal comme pour la plupart des courtisans, un événement incompréhensible compte tenu de leur éducation intellectuelle. Marie-Antoinette  – qui  entre parenthèses « jamais ne joua à la fermière, ne donna pas de grain aux poules ni ne battit le grain dans la baratte » nous apparaît, à distance du portrait extravagant et trivial propagé de nos jours par la doxa féministe, sous les traits d’une princesse de haute lignée « habituée au luxe dès sa petite enfance », excessivement naïve, infiniment seule car propulsée dès ses 15 ans, en gage d’une fragile alliance internationale, dans un environnement qui lui était parfaitement inconnu, otage à Versailles d’un cérémonial honni que, nostalgique de son pays natal, elle fuira précisément dans les bals, le jeu, dans sa passion immodérée pour l’architecture et les arts décoratifs, sans se rendre compte «  que la simplicité champêtre à laquelle elle aspirait coûtait extrêmement cher. Elle avait préféré comprendre, remarque l’auteur, que le déficit [de l’Etat], bien abstrait à ses yeux, était avant tout causé par les dépenses militaires et en aucun cas par ses caprices ». Vernie sur le tard, en mûrissant, d’un commencement de culture politique, « L’Autrichienne » s’avèrera capable de tenir un (vain) double jeu quand elle sentira le piège de la Révolution se refermer sur elle. Animée, dans son calvaire ultime, « d’un courage et d’une dignité qui forcent l’admiration, transformant son image pour la postérité ».

Au-delà du portrait subtil et nullement hagiographique qu’il fait de la dernière reine de France, Charles-Eloi Vial rend compte au premier chef, avec une minutie captivante, des réalités tangibles propres à cette époque troublée. De fait, « la figure marmoréenne de la reine martyre éclipse toute la complexité de l’Ancien Régime finissant. Derrière Marie-Antoinette se cache tout un monde englouti ». Un monde que son talent érudit remet en surface, pour notre admirative délectation.   


A voir : Le Versailles secret de Marie-Antoinette. Documentaire-fiction de Mark Daniels et Sylvie Faiveley. France, Allemagne, couleur, 2018. Durée : 1h30. Sur Arte. Disponible en accès libre sur arte.tv jusqu’au 28 février 2024.

A lire : Marie-Antoinette, par Charles-Eloi Vial. 715 pages, éditions Perrin. En librairie le 4 janvier 2024

Marie-Antoinette

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Macron: la résolution de velours

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Projet de loi immigration : Emmanuel Macron invité de l’émission « C à vous » sur France 5, 20 décembre 2023 © Jacques Witt/SIPA

En choisissant de cautionner, à quelques nuances près, la nouvelle loi sur l’immigration, le chef de l’État confirme le virage à droite qu’il avait déjà négocié sur d’autres questions. Et si, l’air de rien, Emmanuel Macron était en train de devenir le président le moins progressiste des cinquante dernières années ?


C’est l’histoire d’un lapin sorti d’un chapeau. D’une loi sur l’immigration, beaucoup plus stricte que prévu, qui a été votée à une incontestable majorité ce 20 décembre au Parlement. Personne ne la voyait venir, tant le sujet est tabou, tant on s’était habitué à ce que les gouvernants regardent ailleurs à chaque fois que la volonté populaire demande plus de frontières, moins d’aides aux étrangers, moins d’aménité pour les hors-la-loi venus d’ailleurs.

Mais voilà, il aura fallu que le groupe écologiste à l’Assemblée nationale, décidément composé d’amateurs, lance une rarissime motion de rejet contre une première version du texte, aussi fade que les 18 réformes précédentes adoptées sur le sujet depuis trente ans, pour qu’une nouvelle copie, autrement plus sévère, soit soumise à l’Assemblée nationale, où elle a fini par être adoptée avec 349 voix pour, 186 voix contre et 38 abstentions.

Le bouclier qui nous manquait

En quoi cette loi marque-t-elle une rupture ? Comme l’a fort justement noté Marine Le Pen (dont le parti a approuvé le texte malgré la possibilité de régularisation que celui-ci instaure pour les sans-papiers travaillant dans les métiers « en tension »), c’est la première fois dans l’histoire de la VeRépublique que des mesures de préférence nationale sont prises pour diminuer les flux migratoires.

Emmanuel Macron a eu beau, dès le lendemain sur le plateau de « C à vous » (France 5), minimiser le poids de ce symbole et pointer quelques détails qu’il« n’aime pas » dans la loi (comme la « caution retour » qui sera demandée aux étudiants étrangers), il n’en a pas moins salué la fermeté du texte, le qualifiant même de « bouclier qui nous manquait ». Une formule sans doute employée à contrecœur. Il n’empêche. Même si le président a, ce soir-là, mangé son chapeau, le lapin qui en est sorti, lui, est toujours sur la table : il prend la forme de l’entrée dans notre droit d’une idée cardinale du Rassemblement national.

Techniquement, cette préférence nationale – que Marine Le Pen préfère appeler à présent « priorité nationale » pour se démarquer du lexique de son père – se traduit par de nouveaux principes appliqués aux prestations sociales « non contributives » (aides au logement, allocations familiales, allocation personnalisée pour l’autonomie), qui ne seront plus versées immédiatement aux étrangers arrivant en France, mais au bout de cinq ans de résidence sur notre territoire quand ces derniers ne travaillent pas, et de trente mois pour ceux qui ont un emploi. Une règle déjà en vigueur pour le RSA, par exemple, sans que personne de sensé ait jamais trouvé cela d’une infâme cruauté.

Parmi les autres articles qui raidissent notre Code de l’immigration, il faut aussi signaler la fin de l’acquisition de la nationalité de plein droit pour les enfants d’étrangers nés en France, le rétablissement du délit de « séjour irrégulier », ou la réduction du nombre de possibilités de recours pour les personnes soumises à OQTF (obligation de quitter le territoire français).

On ne peut toutefois exclure que certaines de ces nouveautés soient retoquées par le Conseil constitutionnel. Il sera, le temps venu, intéressant d’analyser la décision des sages de la rue de Montpensier, qui vont en somme se retrouver chargés d’arbitrer entre d’un côté les attentes de plus de 70 % des Français en matière migratoire et de l’autre les « anciennes vertus chrétiennes devenues folles » (G.K. Chersterton) telles qu’elles prévalent dans les beaux quartiers.

Mais sans attendre et sans surprise, le petit théâtre de l’antifascisme a, dès l’adoption de la loi, donné quelques représentations exceptionnelles. Jean-Luc Mélenchon a condamné par voie de tweet un nouvel « axe » politique Macron-Le Pen, renvoyant au vocabulaire d’Adolf Hitler et Benito Mussolini lors de leur alliance secrète du 23 octobre 1936. Les militants d’Attac ont quant à eux parlé d’une « trahison de notre histoire », Anne Hidalgo s’est déclarée « en résistance », Sandrine Rousseau a qualifié le texte « d’extrême droite attentatoire aux droits humains fondamentaux » et les présidents de gauche de 32 départements ont promis de ne pas appliquer certains articles de la loi. Autant de bruit émanant du « camp du bien » laisse penser que cette loi n’est pas si mal… N’oublions pas les artistes qui ont pétitionné, les présidents d’université qui se sont indignés et Le Monde qui a éditorialisé sur la « dérive » et la « rupture morale » d’Emmanuel Macron.

Potion conservatrice

Le président pourtant n’est pas prêt de gouverner avec Marine Le Pen. Rappelons que celle-ci, lors de la dernière campagne présidentielle, avait pour programme rien moins que de « supprimer le droit du sol, traiter les demandes de droit d’asile uniquement à l’étranger, assurer la priorité nationale d’accès au logement social et à l’emploi (y compris dans le secteur privé), supprimer l’autorisation de séjour pour tout étranger n’ayant pas travaillé depuis un an en France, et expulser systématiquement les délinquants et criminels étrangers ». Il reste donc un gouffre entre la coalition Ensemble-LR qui est de fait au pouvoir, et ses adversaires du RN ou de Reconquête.

Cela dit, peut-on continuer de décrire Emmanuel Macron en homme du centre mou ? Est-il toujours la version « Comme j’aime » de François Hollande, le double français de Justin Trudeau ? Car le voilà désormais, dans presque tous les dossiers, à adopter des positions dignes d’un membre on ne peut plus classique des Tories anglais ou de la CDU allemande. N’est-il pas à présent plus élitiste, en matière d’Éducation nationale, que Valéry Giscard d’Estaing, dont il est en train de démanteler le « collège unique » avec l’aide de son ministre Gabriel Attal ? Plus austéritaire que Marine Le Pen qui, contrairement à lui, voulait maintenir la retraite à 60 ans ? Plus atlantiste que Nicolas Sarkozy, cet apôtre d’un compromis avec Vladimir Poutine ? Plus pro-israélien qu’un Jacques Chirac, et même plus gaulois que cet amateur de Corona et de tournois de sumo depuis qu’il a refusé de retirer sa Légion d’honneur à Gérard Depardieu ? Emmanuel Macron n’est peut-être pas tombé dedans quand il était petit, mais on se prend à se demander s’il ne prend pas de la potion conservatrice depuis quelque temps.

Un crime sans victime est-il un crime?

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Gérard Depardieu en Corée du nord, 2018. Capture Compléments d'enquête.

Souhaitant faire tomber Gérard Depardieu pour viol, les féministes brandissent la preuve de la vidéo de la gamine coréenne sur son cheval, dont il commente le passage avec des propos grivois. Sauf que la gamine n’a sûrement rien compris des propos salaces de notre Gégé national ! L’idée de micro-agression est tout de même la plus bête de ce siècle bête, ajoutons-y l’idée de crime sans victime…


Encore Gérard. Non, ce n’est pas une diversion qui empêche de parler de l’immigration massive. C’est une preuve supplémentaire de la force qu’ont aujourd’hui les idéologies de dissimulation du réel. Dans l’Union Soviétique des grandes années, il fallait prendre des vessies pour des lanternes, sinon goulag. Au moins la source du mensonge était évidente : l’État et ses innombrables troupes de policiers et de délateurs. Aujourd’hui les bouches du mensonge sont encore plus nombreuses, néoféminisme, immigrationnisme, écologie punitive etc., mais le résultat est le même : la société française est bâillonnée par des idéologues qui ne reculent devant aucune contre-vérité. Ce sont les idéologues de l’anti-France, pour reprendre une expression trop moquée.

Un nouveau concept juridique

Le Figaro, journal pourtant pluraliste comme le prouve l’équilibre qu’il garde entre Israéliens et Palestiniens, a écrit le  22 décembre une grosse bêtise antigérardienne : “Une phrase a particulièrement choqué les téléspectateurs, celle qui serait adressée à une petite fille de 10 ans en train de faire de l’équitation : “Si jamais elle galope, elle jouit”. Laura Terrazas qui écrit sur le soutien à Depardieu de Carole Bouquet (soutien de courte durée) utilise de travers le verbe “adresser”, qui signifie parler à quelqu’un en lui disant tu ou vous, mais sûrement pas elle[1]. Je l’ai déjà écrit dans ces colonnes[2], la petite fille passait au trot, à dix mètres des deux Français, en quoi aurait-elle pu se sentir agressée par des mots qu’elle n’a vraisemblablement pas entendus dans une langue qu’elle ne comprend vraisemblablement pas ? Est-elle aujourd’hui dans une clinique de la riche nomenklatura coréenne (un pays où le peuple crève de faim) entourée de docteurs et de psychologues qui essayent de la soulager du choc produit par les paroles de l’ogre français ? Non. Nous sommes donc en présence d’un crime sans victime, concept juridique entièrement nouveau à qui il faut casser les reins avant qu’il ne fasse d’autres dégâts.

Deux remarques. Étant l’unique défenseur de la GPA dans la droite française, j’ai déjà écrit sur Causeur que celle-ci était un crime sans victime[3]. La mère porteuse ? L’Ukrainienne coulerait des jours heureux dans sa nouvelle datcha s’il n’y avait pas la guerre. L’Américaine a pu offrir à sa famille, fana de Emily in Paris, une visite dans la ville de leurs rêves. L’Indienne a pu acheter un champ à son mari et émerger un peu de sa condition d’intouchable. Le bébé victime ? J’étais à Paris à une réunion organisée par le courageux couple Mennesson, j’ai exposé à l’assistance l’objection qui consiste à dire que le bébé souffre atrocement du changement des voix qu’il entend avant et après sa naissance. Près de moi, une grande belle jeune femme a éclaté de rire : elle fait partie des premiers nés par GPA, elle est heureuse de vivre et ne se rappelle pas avoir le moins du monde souffert du fameux syndrome de changement de voix. Bébé micro-agressé ? L’idée de micro-agression est tout de même la plus bête de ce siècle bête, ajoutons-y l’idée de crime sans victime. Un Américain a écrit un article ironique dans un grand journal new-yorkais, il s’intitule : “Nous avons participé à une manifestation contre les micro-agressions, maintenant allons crier “Mort aux Juifs !” A cette réunion organisée par les Mennesson, il n’y avait que des couples hétéros dont les femmes sont nées sans utérus. Eux souffrent et sont victimes de votre aveuglement et de votre méchanceté. Les scandalisés par la GPA endurent une micro-agression à la lecture d’un article sur le sujet pendant que leur croissant trempe dans leur café, les couples que j’ai vus endurent une douleur profonde, aussi archaïque que l’humanité : la stérilité. Un cœur chrétien comme le mien, croyant d’une religion où un enfant a surgi pour nous sauver, sait compatir avec les vraies douleurs.

Depardieu pédophile ? Bah voyons

Les soutiens de Depardieu mettent maintenant en avant le doute qu’il y aurait sur le montage du fameux documentaire de Tristan Waleckx. Les propos salaces de Depardieu viseraient une femme adulte et auraient été rajoutés frauduleusement sur des images de fillette de dix ans. Si c’est le cas, le Tristan serait encore plus abject que prévu. Pourtant il faut défendre Depardieu même s’il a fantasmé sur la fillette. Le désir sexuel masculin ou féminin, est un produit de nos glandes dont nous ne sommes pas responsables. Mais il y a des moyens de le canaliser, voire d’en éviter toute manifestation. Lewis Carroll ne s’intéressait qu’aux petites filles, il les photographiait, leur écrivait des lettres et des poèmes où il leur recommandait de ne pas grandir. Il n’a jamais été condamné et est mort vierge. “Un homme, ça s’empêche”, c’est la magnifique phrase du père de Camus qui finira par le rendre plus célèbre que son fils. Un pédophile qui s’empêche, qui fait totalement barrage à ce terrible désir, est un homme à qui on devrait élever des statues. Je veux un Lewis Carroll en marbre devant chaque école !

L’écrivain n’est pas devenu prêtre, mais il fut diacre de l’Église anglicane à laquelle il était lié autant par sa famille que par ses activités d’enseignant. Ce qui m’amène à une question d’apparence saugrenue : que serait l’affaire Depardieu dans un monde encore régi par le christianisme ? Entre le tribunal illégitime de l’opinion qui a toujours existé (souvenons-nous de Madame de Merteuil qui devient la risée publique en punition de ses manigances à la fin des Liaisons dangereuses) et les tribunaux officiels de la Justice, il existait, il existe encore pour certains d’entre nous, le tribunal de la Pénitence. Idéal pour juger les crimes privés qui ne tombent pas sous le coup des lois. Gérard au confessionnal… Après tout, il interpréta de façon convaincante un jeune prêtre tourmenté dans Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat. Allez, Gérard, un beau geste, condamne-toi à faire à pied le chemin de ta cachette belge à Saint-Jacques de Compostelle. En buvant de l’eau et au pain sec. Ce qui donnera la plus inattendue des réincarnations, l’ogre énorme devenu un beau vieillard ascétique. Et sur les chemins de France et d’Espagne, tu demanderas humblement pardon à toutes femmes, filles et fillettes rencontrées. Sans la miséricorde du Christ, ce monde est décidément invivable.


[1] https://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/actu-tele/complement-d-enquete-est-une-emission-degueulasse-carole-bouquet-dezingue-le-magazine-de-france-2-20231221

[2] https://www.causeur.fr/depardieu-complement-d-enquete-viols-propos-grivois-271350

[3] https://www.causeur.fr/eric-zemmour-ne-doit-pas-prendre-dengagement-contre-la-pma-et-la-gpa-pour-des-raisons-zemmouriennes-230022

Ma trinité profane

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Notre inlassable chroniqueur révèle les trois faits marquants de l’actualité qui ont le plus retenu son attention en 2023. Pour 2024, il nous souhaite de continuer à ne pas être toujours d’accord entre nous. Et de pouvoir le formuler, dans la courtoisie.


Il serait lassant pour vous que je dise à nouveau ma sainte horreur de ces inventaires de fin d’année, de cette sélection rétrospective qui essaie de dégager les meilleurs moments de l’année passée et d’honorer les quelques personnalités qui l’ont illustrée. Un zeste sadique, j’avais formé le projet de transgresser les règles du jeu et de faire le classement de ceux (en français : hommes et femmes) dont on avait trop parlé et je ne doute pas que ma liste aurait été bien remplie.

Mais je ne vais pas commencer cette nouvelle année sur un mode provocateur. Je vais me contenter, comme il convient, de choisir dans l’immense vivier géopolitique et national, ma trinité profane, les trois événements ou tendances qui m’ont paru, essentiellement sur le plan politique, donner un caractère spécifique à 2023. J’ose croire qu’on me fera la grâce d’y voir un constat et pas forcément une adhésion ou une critique. Je suis persuadé que de la part des médias ou des citoyens prêts à pratiquer l’exercice, d’autres orientations seront privilégiées et ce sera tant mieux.

À ne pas manquer: Causeur #119 : Alain Finkielkraut: «École: Attal, espoir terminal?»

La barbarie islamiste du 7 octobre

Au risque d’être banal – mais il ne faut pas fuir les poncifs nécessaires -, la barbarie du 7 octobre commise par le Hamas est évidemment horriblement présente. Dans un monde pourtant tellement habitué aux ignominies, aux pires transgressions, ces atrocités ont engendré un effet inédit de saisissement et d’indignation. Parce qu’à aucun moment on ne pouvait imaginer que l’homme serait porteur de tant d’inhumanité, avec des actes dépassant l’affreuse inventivité de tous les cauchemars. Rien ni personne ne s’est trouvé à l’abri, l’innocence a été massacrée avec une joie et une volupté telles que les assassins annonçaient l’immonde à leurs familles qui les félicitaient.

Le 7 octobre, il y a eu là d’un coup la confirmation que l’Histoire était susceptible, bien au-delà des pessimismes les plus lucides, de s’écrire en lettres de sang sur un mode inouï dont personne ne s’est encore remis. Aussi cruelle que soit la riposte avec les dommages humains et matériels qu’elle engendre à Gaza, elle ne nous a pas fait quitter les territoires de l’horreur concevable, elle ne nous a pas fait sortir des limites même les plus extrêmes de l’humain. Il était difficile de réclamer à Israël une défense proportionnée alors que ce qu’avait subi ce pays se situait justement hors de toute proportion. Aussi détestable que puisse apparaître mon propos à certains, il faut prendre acte du fait que la légitime défense, elle, est demeurée dans ce que à quoi l’expérience et la dureté des guerres nous avaient accoutumés. Ce n’est pas rien. Avec, pour conséquence chez nous l’abjecte augmentation des insultes et actes antisémites.

La banalisation de Marine Le Pen

De la part de l’opposant politique au RN que je suis – mais avec le refus démocratique et humain d’une haine pour ce camp, qui n’a pas été interdit que je sache -, considérer que la normalisation de ce parti est le deuxième point saillant de cette année n’est pas neutre. Qu’on m’entende bien : je ne suis pas naïf. Je le suis si peu que contre beaucoup de prévisions je maintiens que le moment venu Marine Le Pen, candidate naturelle de son parti (Julien Odoul l’a encore rappelé et c’est fantasmer que d’imaginer Jordan Bardella se substituer à elle en 2027 : il a le temps !) sera battue pour la dernière fois. Emmanuel Macron nous quittera sans qu’on puisse le créditer d’avoir entravé la montée du RN ; la défaite de Marine Le Pen ne relèvera donc que de sa propre responsabilité.

Le président Macron a reçu Marine Le Pen (RN) à l’Elysée, le 21 juin 2022 Ludovic Marin/AP/SIPA

Le résultat inespéré des élections législatives, le groupe parlementaire tenu d’une main de fer, le génie tactique et l’opportunisme de Mme Le Pen ne s’embarrassant d’aucun scrupule, l’exaspération face à un pouvoir aux résultats médiocres sur le plan régalien malgré la bonne volonté de Gérald Darmanin, l’impatience d’une part tout de même importante du peuple n’en pouvant plus de la politique traditionnelle plus prodigue en promesses qu’en actes, l’incroyable grossièreté de LFI à l’Assemblée nationale, avec la déplorable dérive de Jean-Luc Mélenchon, ont permis, à des degrés divers, cette banalisation du RN. Il faut y ajouter, à gauche et à l’extrême gauche, le dérèglement et le désarroi durables de forces partisanes incapables, par pauvreté intellectuelle et idéologique, de sortir de la moraline pour combattre cet adversaire qu’elles ne cessent de renforcer par leur dogmatisme. Leurs bons sentiments républicains (si souvent démentis) n’impressionnent plus personne : on attend toujours une argumentation sur le fond comme on attend en vain Godot… Peu m’importe le débat surréaliste sur la dédiabolisation (qui, de bonne foi, peut en contester la réalité sauf à regretter le bon vieux temps avec Jean-Marie Le Pen ?), le caractère sincère ou hypocrite de l’évolution du RN, le caractère limité du règne des apparences et les retournements de programme, notamment sur le plan européen… On peut débattre de ces doutes et de ces problématiques mais l’essentiel est que cette droite extrême, conservatrice mais aux tendances contradictoires si on suit Marine Le Pen, s’est installée en 2023 comme une force de gouvernement : une majorité de Français l’a ainsi qualifiée.

À lire aussi, Isabelle Larmat: Les contorsions d’Emmanuel Macron

Macron, nouveau roi fainéant ?

Enfin, en dernier lieu, et ce n’est pas sans lien avec le thème précédent, je voudrais retenir cette impression d’un vrai désenchantement à l’égard du président de la République, depuis sa réélection. Le magicien a perdu ses pouvoirs, le pouvoir a rencontré le réel qui a fait plus que résister, l’illusionniste s’est heurté au plancher des vaches, l’homme unique s’est découvert, sans l’admettre, comme les autres. Mon analyse ne porte pas sur le plan de la quotidienneté politique et du rôle du président à l’international car des critiques ont déjà été formulées par beaucoup, dont des soutiens d’origine. L’inconsistance du « en même temps » pour les actions présidentielles de toutes sortes a été clairement dénoncée. Il paraît qu’il est « toujours en quête d’un cap pour son quinquennat » ![1]

2023 a fait surgir ce sentiment que ce président, à la personnalité moins disruptive qu’indécise, moins autoritaire qu’influençable, moins fière de sa fonction que solitaire, moins entreprenante que cumulative, moins transparente que verbeuse, moins soucieuse de la vérité que de l’image, moins complète que successivement contradictoire, moins poète de la politique que tâcheron de la cuisine partisane, a été infiniment décevant. Même pour ceux qui continuaient, malgré leur opposition à son gouvernement et à une Première ministre incurablement sans élan, à appréhender le président telle une « denrée rare ». L’impitoyable vigilance républicaine a fait son œuvre et le président a été remis à une place plus grise que celle éblouissante qu’il s’assignait. Ce n’est sans doute pas inutile mais notre désenchantement est amer. On contestera ma trinité profane ou on validera mes choix. Cette liberté, cette contradiction, mais dans la courtoisie, ne me gêneront pas. Bien au contraire. C’est l’ADN de mes billets et de la section commentaires…

Libres propos d'un inclassable

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[1] https://www.lefigaro.fr/politique/apres-une-annee-difficile-emmanuel-macron-cherche-son-cap-pour-2024-20231229

Justice pour Actéon!

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La journaliste Elisabeth Lévy © Photo : Pierre Olivier

Casseuses de bonbons néoféministes et peine-à-jouir islamistes pourraient communier dans la détestation d’Actéon, comme ils le font dans la haine de l’Occident. Ce malheureux qu’on nommerait aujourd’hui « porc » fait un parfait bouc émissaire intersectionnel.


Avec les islamistes en culottes courtes[1] qui peuplent désormais nombre de nos établissements scolaires, on apprend en s’amusant. Comme vous, j’avais un peu oublié Ovide –qu’on a évidemment tous lu en VO. Et particulièrement cet épisode des Métamorphoses où Actéon, s’égarant au cours d’une chasse, surprend Diane et ses copines se baignant en petite tenue. Or, le fripon semble prendre un certain plaisir à cette contemplation non consentie. Chasseur et prédateur : le crime est signé.

Ces replètes baigneuses, qui ont inspiré de nombreux peintres, ont créé un mini-scandale au collège Jacques-Cartier d’Issou (Yvelines). Dans un cours de sensibilisation à l’art, une prof de français montre à une classe de sixième un tableau du xviie siècle intitulé Diane et Actéon[2]. On imagine que certains émettent ces gloussements forcés exprimant le mélange de gêne et d’excitation de garçons travaillés par les hormones. Mais il s’en trouve quelques-uns, une « poignée » selon le rectorat, pour proclamer leur dégoût, et détourner les yeux. Haram !

Puis la machine à rumeur s’emballe, on parle de propos islamophobes et racistes. Des parents récriminateurs s’en mêlent. Le ministre se déplace. On apprend que, depuis la rentrée, un groupe de familles musulmanes de sixième, donc nouvellement arrivées, pourrissent la vie de l’équipe pédagogique par leurs incessantes critiques et réclamations. Air connu : éternels offensés, jamais responsables de rien.

J’ignore si la réaction de l’État est allée au-delà de la mobilisation de « référents Valeurs de la République ».

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En attendant, l’incident est emblématique du choc des cultures qui ébranle la société et singulièrement l’École. En refusant d’admirer un corps nu, les petits bigots rejettent le cœur de l’art occidental : les noces tumultueuses de l’érotisme et de la culpabilité. Bien sûr, ils n’en savent rien, tout comme ils ignorent que l’emprise religieuse exerce chez eux, dans toute son effectivité, sa fonction de répression sexuelle, passablement amoindrie en Occident. L’ironie grinçante de l’époque est que cette religiosité de coincés ait trouvé des alliés à l’avant-garde du monde libéral. Islamisme et néoféminisme, même combat – contre le désir, les hommes, la littérature et les talons aiguilles. En un mot, contre la sexualité.

Si les collégiens pudibonds d’Issou et leurs parents étaient capables de symbolisation et de conceptualisation, ils ne se seraient pas arrêtés au spectacle si choquant de femmes dévêtues. Au contraire, ils auraient apprécié la très convenable morale de l’histoire et sa fin, particulièrement édifiante. Ce sale petit voyeur d’Actéon, changé en cerf, finit dévoré par ses propres chiens (il ne mégotait pas sur le gore, Ovide). Ce destin cruel et inhumain suscite l’effroi et la pitié. Il faut que la mémoire d’Actéon soit vengée et son nom, réhabilité.

Casseuses de bonbons néoféministes et peine-à-jouir islamistes pourraient communier dans la détestation d’Actéon, comme ils le font dans la haine de l’Occident. Ce malheureux qu’on nommerait aujourd’hui « porc » fait un parfait bouc émissaire intersectionnel. Pour la bonne raison qu’il s’octroie la liberté que vomissent pareillement islamistes et féministes. Ce corps humain jeté aux chiens parce que c’est un corps de mécréant fait penser – pardon pour l’image – aux corps juifs suppliciés du 7 octobre.

Jeté aux chiens, c’est aussi, quoiqu’en termes métaphoriques, le sort que les ligues de vertu féministes réservent à tous les hommes qu’elles accusent de turpitudes et cochonneries – c’est-à-dire à tous les hommes célèbres, l’extension continue du domaine du viol permettant de ratisser large. Chaque jour, un artiste ou un people est jeté aux chiens de garde de la funeste révolution #Metoo et dépecé sous les hourras numériques des tricoteuses fanatiques. Si t’as pas été accusé de viol à 50 ans, t’as raté ta vie d’artiste. Cependant, nos mangeuses d’hommes ont peut-être présumé de leurs forces en s’attaquant à Depardieu (lire à ce sujet la défense implacable de Yannis Ezziadi). Elles vont avoir du mal à recracher notre monstre sacré en pâtée pour chien. C’est même le contraire. Depardieu pourrait être l’os (ou le poulet entier) qui restera coincé dans leur gorge. En tout cas le premier coup sérieux porté à leur règne par la peur et l’intimidation. Que le président de la République ose braver la doxa néoféministe qu’il avait érigée en vérité officielle – « femmes on vous croit » ! – change le rapport de forces. Ou entérine le fait qu’il a changé. Peut-être que la roue tourne. Et que justice sera bientôt rendue à Actéon.

Les Métamorphoses

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[1] En vrai en jogging, mais on aura compris.

[2] Diane et Actéon, de Giuseppe Cesari.

Affaire Depardieu: la bourgeoisie de farces et attrapes dans tous ses états

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L'acteur Jacques Weber (photographié ici à Deauville, en 2022), engagé politiquement à gauche, affirme le 1er janvier "mesurer chaque jour son aveuglement". Sans rire, il écrit sur le site de Mediapart: "Oui, ma signature était un autre viol" © Jacques BENAROCH/SIPA

Après une intense campagne de dénigrement et d’accusations médiatiques, des célébrités se retirent de la pétition qu’elles avaient signée en soutien à l’acteur Gérard Depardieu. On ne partirait pas à la guerre avec elles ! Le billet de Dominique Labarrière


« N’effacez pas Gérard Depardieu ». Ils avaient signé la pétition qui visait à fustiger la chasse à l’homme menée contre Gérard Depardieu. Il s’agissait principalement de cela, et non, si on a bien compris, d’encenser ou de cautionner sans réserves les propos d’ailleurs indéfendables tenus par cet acteur, remarquable également, de mon point de vue, par l’état permanent – ou quasi permanent – d’ébriété mentale dans lequel il évolue. (À cet égard, peut-être la prescription d’un peu de thérapie pourrait-elle opportunément précéder celle du bûcher ?)

Mais voilà bien que l’initiateur de la tribune ne convient pas à certains signataires. Trop marqué mauvais camp. Trop encanaillé peste brune et bien trop empestant le souffre.

C’est que la caste des signeurs cultive ses interdits, ses coquetteries et ses travers, dont un fort bien connu : plutôt avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. Tel aura été, tel est, et tel sera probablement à jamais le mantra de cette étrange tribu. Nous avons donc ici un énième remake très bas-de-gamme de cette somptueuse imposture.

A lire aussi: Affaire Depardieu, la revanche des minables

Certains des signataires, regrettant un bon sens précipité, font machine arrière. Retirent leur nom. Rentrent dans le rang, la plume honteuse et la queue basse. C’est qu’il serait terriblement irresponsable, n’est-ce pas, d’hypothéquer sa réputation salonnarde ainsi que ses espérances de carrière en se mélangeant si inconsidérément.

Ceux, plus nombreux et moins regardants, qui ont apposé leur signature à côté de celle de Médine, rappeur cumulant les beautés intellectuelles de l’antisémitisme et du sexisme le plus rance, ne sont pas travaillés par de tels scrupules. Pourquoi, d’ailleurs, le seraient-ils ? La contre-tribune va dans le sens du vent et l’on s’y expose en excellente compagnie. Voilà le lieu parfait où la bourgeoisie de farces et attrapes peut parader tranquille, faire mine de mener la lutte d’une vie, et ceindre par anticipation l’auréole de la sainteté idéologique. C’est ce qui explique évidemment la longueur de la liste de ces courageux contempteurs des mauvaises mœurs, des pitoyables façons du mis en cause. On se bouscule. Normal. Les hallalis sans risque ont toujours eu la faveur du brave bourgeois, qu’il soit d’estrade, de rente ou de cour.

Mitterrand, Don Juan en politique

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Affaire Depardieu, la revanche des minables

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Gérard Depardieu dans Danton d’Andrzej Wajda, 1983 D.R.

Gérard Depardieu est devenu l’ennemi public numéro un du milieu artistique. Retiré du musée Grévin, insulté par la ministre de la Culture, black-listé de l’audiovisuel public… il n’a pourtant été condamné par aucun tribunal (judiciaire). Peu de voix s’élèvent pour le soutenir. Yannis Ezziadi dit tout haut ce que beaucoup d’acteurs pensent tout bas.


C’est au tour de Gérard Depardieu. Le plus grand des acteurs ! Ils ont réussi à précipiter sa chute. Une statue déboulonnée de plus. Ils étaient nombreux sur le coup, à en rêver. Miam ! Quelle jouissance ça doit être pour les petits, pour les minables, de voir tomber le dernier monstre sacré. Quelle revanche pour eux ! Eux à qui on ne pardonne rien. Lui à qui on passait beaucoup. C’est vrai qu’on lui avait presque tout passé jusque-là ! Les pets, Castro, Poutine, l’exil fiscal. Mais « la moule », elle, ne passe pas ! Surtout lorsqu’elle est « touffue ».Elle reste coincée en travers de la gorge de la bien-pensance. « Chatte », « moule », « clito »… c’en est trop ! Oui, c’est vrai qu’il y avait déjà cette plainte pour viol qui traînait. Mais pour le moment, pas de preuves ! Pas de condamnation de la justice.

Heureusement, les poubelles ont parlé. Les chutes du film de Yann Moix nous ont montré une vérité indiscutable. Nous tenions enfin la preuve irréfutable de la grivoiserie, de la gauloiserie de Depardieu ! « J’ai une poutre dans le caleçon ! » Oh que c’est offensant, oh que c’est violent. « Petite chatte poilue »… oh que ça fait mal. Quel traumatisme. Non mais quelle blague ! Et quelle malhonnêteté ! Se servir des saillies scabreuses de l’acteur pour venir appuyer la thèse du viol… quelle honte. « Moule », « chatte », « clito » dans la bouche de Depardieu, ça vous surprend ? Ça vous choque ? Ce genre de propos faisait pourtant bien marrer tout le monde il y a peu encore.

Souvenez-vous, il y a une dizaine d’années, sur le plateau du « Petit journal ». Yann Barthès présentait une séquence dans laquelle ses équipes tentaient de filmer Depardieu lors du tournage d’un film. L’acteur se cachait et sortait sa tête de temps en temps pour crier aux équipes de l’émission « Petit journal… le sexe ! », « La chatte ! Petit journal… la chatte ! » Rire général sur le plateau. Personne ne semblait heurté. Allez, je vais oser le dire : moi, rien ne me choque dans les images du film de Moix. J’ai même beaucoup ri ! Y compris lors de la séquence avec la petite fille. Vous trouvez ça grave ? Il l’a touchée cette petite ? Il lui a dit des choses pouvant la traumatiser ? Non ! Il parle loin d’elle, dans une langue qu’elle ne comprend pas. Rappelons-le d’ailleurs : la famille Depardieu, dans une tribune publiée par le JDD, explique que l’acteur n’aurait pas fait cette blague au sujet de la jeune fille, que c’est le montage malhonnête des images qui laissait penser cela. Mais quand bien même ! Hier, on louait Gérard Depardieu « le monstre », « le voyou », « le provocateur ».Aujourd’hui, on le voudrait sage, tel un petit-bourgeois comme un autre. N’est-ce pas cette liberté dans les paroles qui, chez lui, plaisait tellement ? Cette liberté poussée parfois à l’extrême ? Contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, il est faux d’affirmer qu’aujourd’hui« la moule » ne fait plus rire personne et que « la chatte » choque ! Je vous assure que ça plaît toujours et que le succès reste au rendez-vous dans la France « normale ».

Nous voilà privés de l’ogre magnifique, du monstre sacré

Beaucoup de gens du cinéma trouvent le traitement réservé à Depardieu tout à fait disproportionné, malhonnête et franchement dégueulasse. Mais problème ! Personne n’ose le dire publiquement. Je connais des acteurs célèbres qui voudraient le soutenir. Je sais que certaines stars du cinéma ont contacté l’acteur et sa famille par de gentils SMS de soutien. Mais ces hommes savent que s’ils parlent publiquement, s’ils osent aller à l’encontre de l’époque MeeToo, ce sera à leur tour de tomber. Ils savent qu’on ira possiblement leur trouver, bien caché derrière les fagots, un petit SMS lourdingue envoyé tard dans la nuit à une belle, qui deviendra la preuve absolue d’une accusation de viol qui sortira par surprise. Aujourd’hui, au-dessus de la tête de chaque homme célèbre plane une lourde épée de Damoclès, qu’il soit irréprochable ou non. Et même si la justice acquitte, relaxe ou classe sans suite l’enquête, c’en sera terminé de son image respectable et de sa carrière.

Combien de fois est-ce déjà arrivé ? Combien de temps cela va-t-il encore durer ? Tout le monde se tait ! C’est la terreur. C’est l’inquisition. Mais revenons-en au cas Depardieu.C’est un double crime ! Crime contre la liberté de blaguer, même lourdement. Et crime contre l’art. D’ailleurs, n’est-ce pas un peu cela que l’on attaque à travers Depardieu ? Le grand art ! Le grand art inégalitaire. Oui, Gérard Depardieu écrase les autres. Il les écrase par la supériorité de son génie. Et ça fait chier les mauvais. Depardieu est insupportable pour certains, car il les dépasse de trop loin et qu’ils n’arriveront jamais à le rattraper. Et puis, il est trop libre pour eux. Cette liberté – insupportable à ceux qui ne l’ont pas –, c’est parce que tout le monde l’acceptait sans broncher qu’il a pu se la permettre. Et pourquoi ? Parce qu’il est irremplaçable ! Parce qu’il est le roi des acteurs. Parce qu’avoir Depardieu dans son film est un honneur. Et ça coûte cher ! Ça se paye. Pas que financièrement. Ça coûte cher parce qu’un génie, il faut se le farcir. Lui et son lourd cortège d’angoisses, d’impatiences, de caprices et de provocations. Lui et sa fragilité, son besoin d’attention et d’amour. Lui et ses blessures, son désespoir. Lui et sa sensibilité à fleur de peau. Mais comment faire autrement ? C’est ainsi. Pagnol en a souvent bavé avec Raimu. Coppola en a bavé avec Brando. Et que dire de Michel Simon ? La liste est longue. Et ça, ceux à qui l’on ne pardonne rien, ceux qui ne peuvent rien se permettre parce qu’ils sont remplaçables, ne le supportent pas. La jalousie ! Les ennemis de l’art me répondront « Ah mais pour vous, parce que c’est un grand un acteur, il peut tout se permettre ? »et je répondrai très honnêtement que oui. Qu’il peut au moins se permettre beaucoup ! Quand je parle d’art, je ne parle pas de morale. Si Depardieu a fait chier une partie des gens avec qui il bossait, dans la balance, cela pèse moins lourd que le bien qu’il a fait par son art, que sa contribution géniale et unique à la longue liste des chefs-d’œuvre auxquels il a participé.

Maria Laura Antonelli/AGF/SIPA

Et puis, si je défends ici Depardieu, c’est que de toute façon, je ne suis pas bien convaincu par cette histoire de viol. C’est comme ça. Que voulez-vous ? Il y a des gens qui ne se cachent pas pour dire que « Depardieu violeur », ils y croient et qu’avec tout ce que l’on sait, ça leur semble probable. Anouk Grinberg ne se cache pas pour dire que Depardieu a violé Charlotte Arnould, qu’il ment quand il nie. Comme si elle y était, dans cette chambre ! « Cette espèce de salaud l’a violée avec son gros doigt de pute », dit-elle au micro de France Inter sans que Sonia Devillers juge bon de rappeler la présomption d’innocence. D’ailleurs, Grinberg traite aussi Josée Dayan de camionneuse sans que Devillers lui rappelle que son propos est homophobe. En parlant de Charlotte Arnould, elle dit aussi« Une jeune femme de son âge, frêle comme elle, vierge comme elle l’était, vous pensez qu’elle voudrait se faire dépuceler par un cachalot ?», sans que la journaliste de France Inter épingle la grossophobie de ses propos. Maiscomment le sait-elle que Depardieu a vraiment violé ? Pas parce qu’elle en a été témoin mais parce que Charlotte Arnould, c’est sa copine !Alors moi, je ne m’empêcherai pasde dire que « Depardieuvioleur », a priori, je n’y crois pas. Moi aussi je donne mon petit avis, comme tout le monde.

Il faut dire qu’elle va être difficile à tenir la crédibilité des femmes après toutes ses accusations à tort et à travers. Quand j’ai vu, moi, la manière dont on a traité mon ami Philippe Caubère qui (ouf !)a été blanchi par la justice… j’avoue que, maintenant, je me méfie. Je ne suis pas comme Yann Moix qui avait dit dans l’émission d’Hanouna « Gérard a peut-être violé, peut-être pas, la justice n’a pas encore tranché. Et moi je prends toujours la défense des femmes et je ne pense pas qu’il y ait des mythomanes chez les femmes. » Eh bien, moi, c’est le contraire. Sans parler de mythomanie, je sais que la plainte pour agression sexuelle est devenue un outil de chantage, de menace, de pouvoir et de vengeance. Mais, comme on dit, la justice tranchera.

Ce n’est pas lui qui a changé, c’est le monde

En attendant, nous voilà privés de l’ogre magnifique, du monstre sacré. Le courage, c’est lui qui l’a eu. Le courage de ne reculer devant aucune provocation. Le courage de se glisser dans les situations les plus indélicates afin d’affirmer sa liberté, quitte à se tromper. Afin de rester dans l’inconfort. Sa liberté et son insoumission, il les paye aujourd’hui. Cher. Très cher.Mais après tout, est-ce si grave que cela ? Grave pour l’art, oui. Mais grave pour lui, pas certain. Il a tourné avec les plus grands réalisateurs, joué les plus beaux rôles. Qu’offre le cinéma contemporain de grandiose ? Pas grand-chose ! Quels grands films va-t-il rater ? Probablement aucun ! Et si, par ses dernières provocations, c’était lui-même qui avait amorcé sa fuite ? Si ces derniers pieds-de-nez au conformisme wokisto-bourgeois signalaient son refus de participer à ce monde de la « culture » qui n’est plus celui de l’art. Lui ne perd rien. C’est nous qui perdons. Enfin, pas vraiment. Car Depardieu laisse derrière lui tant de beauté, tant de grandeur. Et puis, le destin d’un grand artiste n’est-il pas de finir ainsi, répudié par ceux qui pensent comme il faut ! L’excommunication des acteurs, des vrais, serait-elle de retour ? Nous en sommes si proches. Un grand acteur est une chose bizarre, incompréhensible, un sorcier, un voyou. Un grand acteur dérange, effraie, gêne. Au diable ! Lorsqu’il mourra, Depardieu sera-t-il enterré discrètement, sans un seul minable petit représentant du ministère de la Culture ? Tout comme Molière fut enterré de nuit et sans messe à Saint-Eustache ? Ce sera tout à son honneur ! Libre jusqu’à la fin. C’est une manière de se consoler.Mais beaucoup d’entre nous auraient tellement aimé en profiter encore un peu. Quelques concerts. Un film par-ci, par-là, même mauvais. Mais pouvoir encore entendre quelques phrases inédites être prononcées par lui. Entendre sa voix unique emplir les mots et les charger de sens. Entendre un peu de son lyrisme, encore.

Car Depardieu, aujourd’hui, reste toujours le grand acteur lyrique et poétique qu’il était hier. Son génie n’a pas bougé. Lui non plus. Ce n’est pas lui qui a changé, c’est le monde. Nous n’assistons pas à sa chute. Lui reste debout, droit. C’est le monde qui s’effrite et s’effondre autour de lui. Depardieu fou ? Oui ! Mais le monde devient encore plus fou que lui. Le voilà rattrapé ! Et ce monde fou, hystérique, tyrannique réclame des artistes sages. Autant dire que l’art, c’est terminé. Rideau. Torreton a gagné ! Les hautes instances de l’« art » et de la « culture » ne pardonneront plus à Depardieu. Tout ça, c’est de l’histoire ancienne. L’histoire ancienne, regardons-la d’ailleurs. Sarah Bernhardt, par exemple, à qui l’on passait aussi beaucoup de choses. L’immense tragédien Édouard de Max, partenaire de scène de la grande Sarah, avait écrit un texte bouleversant sur l’actrice dont voici quelques extraits, qui me laissent rêveur…

« […] Il y a deux Sarah – au moins. Il y a celle qu’on voit de la salle. Et il y a celle qu’on voit des coulisses. Le malheur est que, des coulisses, on voit quelques fois la même que dans la salle, la plus belle. C’est un malheur, parce que, ces jours-là, on n’est plus maître de soi ; on arrive avec de la haine, de la fureur, on veut se venger d’elle, et puis on devient spectateur en jouant et, quand le rideau se ferme, on lui baise les mains, avec des larmes. […] Sarah, c’est l’actrice Sarah. Ce qui se passe derrière la toile, c’est pour les acteurs. Ils peuvent voir, ils peuvent être déçus. Ça n’a aucune espèce d’importance, puisque leurs piresdéceptions ne les ont menés qu’à tant d’extases et d’éblouissement. […] C’est toujours une petite fille, une insupportable petite fille, qui a des caprices, des cris, des crises. […] On a à tout moment une envie ardente de l’étrangler. Logiquement, elle devrait avoir été étranglée depuis longtemps. Mais ses victimes ont toujours différé de devenir ses bourreaux et le différeront toujours, parce que, je pense, nous avons cette curiosité, devant l’acte d’un fou ou d’un enfant, ou d’un enfant fou, de savoir s’il arrivera à trouver pire la prochaine fois. »

On a connu un Jean-Luc Mélenchon heureux…

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Jean-Luc Mélenchon à l'Assemblée nationale, 2 octobre 2001, il est alors ministre de Lionel Jospin © MICHEL EULER/AP/SIPA

La lecture de l’autobiographie du socialiste Pierre Moscovici rappelle la période où le leader de l’extrême gauche française était au gouvernement, et elle nous permet peut-être de comprendre sa dérive depuis.


Le dernier livre de Pierre Moscovici, Nos meilleures années – la jeunesse, les amis, la politique (Gallimard, 2023) est remarquable. Tant par son fond, où l’auteur nous offre une vision passionnante de ses origines, de ses parents, de la richesse et de la diversité d’une carrière multiple – il est actuellement premier président de la Cour des comptes -, que grâce à sa forme, avec un style limpide et d’une élégance retenue.

Quand Mélenchon était notre ministre délégué à l’Enseignement professionnel

Même pour les chapitres « engagés », concernant la vie du parti socialiste, ses propres ambitions, les jeux d’appareil, les alliances espérées, trahies ou non, ses fonctions de ministre et ses hautes responsabilités européennes, l’expression demeure toujours sereine, sans complaisance ni détestation, dans une juste mesure. Mais l’acidité de ses traits n’en est que plus cruelle quand sa sincérité le lui impose : les pages consacrées à DSK, sur ce plan, sont un régal. L’histoire d’une admiration, d’une amitié puis d’une désaffection irréversible. Il y a des offenses qu’on n’oublie pas.

Mais, pour une admiration durable, Pierre Moscovici rend hommage à Lionel Jospin qui a été Premier ministre du 2 juin 1997 au 6 mai 2002 avec ce qu’on avait appelé à l’époque de la gauche plurielle une « dream team », tant le chef du gouvernement et les ministres – dont Pierre Moscovici lui-même – avaient su donner un bel exemple de talent, de compétence et de discipline collective, au moins jusqu’au départ de DSK en 2001 pour cause de MNEF.

A lire aussi: La plus grande trahison du PS

Dans les chapitres consacrés à cette période, la lumière projetée par Pierre Moscovici sur Jean-Luc Mélenchon, qui était ministre délégué à l’Enseignement professionnel, m’a particulièrement intéressé. Le comportement et la psychologie de Jean-Luc Mélenchon semblaient être aux antipodes de ceux d’aujourd’hui. J’use du terme « semblaient » parce que l’auteur, contre l’opinion habituelle, affirme que le Mélenchon des années 90 n’était pas « si différent de ce qu’il est aujourd’hui » et qu’il convient peut-être d’en tenir compte dans nos appréciations.

2013: Mélenchon accuse Moscovici de ne pas « penser français » mais « finance internationale »

Pierre Moscovici en effet, s’il souligne que « certains dérapages intellectuels se sont produits ensuite », confirme cependant que Jean-Luc Mélenchon « portait déjà en lui un projet de gauche radicale, qu’il était un tribun aux accents protestataires ». Il n’y aurait pas eu, dans sa personnalité à l’époque, moins de vigueur et d’extrémisme mais ces dispositions étaient maîtrisées et mises au service de la cause gouvernementale. Lionel Jospin « l’avait considéré, avait su lui donner sa chance de gouverner, de piloter une politique publique, Lionel Jospin l’a fait sans sectarisme, avec intelligence… ». Jean-Luc Mélenchon a été « motivé et heureux… aujourd’hui encore, au milieu de beaucoup d’excès, il continue de louer cette époque et reste reconnaissant à Lionel Jospin… qui savait respecter et responsabiliser ceux qui ne pensaient pas comme lui, et ce fut une grande force. Tout cela a manqué par la suite ». Cette objectivité de Pierre Moscovici à l’égard de Jean-Luc Mélenchon est d’autant plus à saluer que ce dernier, en 2013, avait tenu des propos odieux à son encontre.

Nous ne sommes pas obligés de partager l’enthousiasme de Moscovici sur Lionel Jospin même si ceux qui ont travaillé avec lui sont à peu près accordés avec cette vision positive. Mais il est sûr que ce Premier ministre avait compris les forces et les faiblesses de Mélenchon et qu’il avait réussi à tirer le meilleur de ce ministre à la fois difficile et discipliné. Parce qu’on oublie trop souvent que, derrière les fureurs et les provocations du Jean-Luc Mélenchon d’avant la Nupes, de la Nupes puis de LFI seule, il y a d’abord un homme qui a besoin de se faire aimer, d’être aimé. Il détesterait évidemment cette manière de le réduire à une dimension « psychologisante ». Il s’arc-boute d’autant plus sur son idéologie qu’il est trop lucide pour ne pas la sentir comme un rempart contre ses fragilités de caractère. Peu d’êtres confirment davantage que lui cette si pertinente pensée de Marcel Proust : « les idées sont des succédanés des chagrins ». Depuis Lionel Jospin, Jean-Luc Mélenchon se détruit à petit feu parce qu’il n’est plus reconnu et qu’il en souffre. Cette faille a pour conséquence de le voir délirer, se singulariser au-delà de toute mesure, chercher désespérément les moyens d’être unique, précisément parce qu’au fond, aigri de ne plus être aimé, en nostalgie d’une époque bénie où quelqu’un lui avait manifesté une affection politique, une affection tout court en étant sûr de ce qu’il valait, Jean-Luc Mélenchon préfère, tous comptes faits, être détesté.

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Parce qu’il n’est pas dupe. Quand il répète que François Mitterrand l’avait assuré qu’il était « le meilleur », il n’ignore pas que l’ancien président de la République faisait don de ce compliment à beaucoup de ses rivaux à gauche… Jean-Luc Mélenchon est au centre d’un petit cercle inconditionnel jusqu’à l’absurde, dévoué jusqu’au sacrifice et aveugle jusqu’à la bêtise mais, j’en suis persuadé, il n’en surestime pas les qualités. Quoi de commun, pour un Jean-Luc Mélenchon, entre un Louis Boyard et lui-même ? Pour que les hyperboles aient du sens, il faudrait qu’elles proviennent d’un partenaire plausible ! Certes sa « cour » le craint, au mieux elle le respecte ; elle ne l’aime pas. Jean-Luc Mélenchon n’a pas d’autre choix, aujourd’hui, que de se rêver obstinément président de la République en 2027. Y croit-il vraiment ? Cette quête acharnée, brisant tout et tous derrière une apparente sérénité feignant de laisser leur chance à d’autres, est devenue l’unique sens de sa vie.

Et présider, un dur métier, serait pour lui la guérison suprême : être aimé, être heureux ne seraient plus des désirs à satisfaire. Mais seulement, pour lui, des nostalgies.

Nos meilleures années. La jeunesse, les amis, la politique

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Beatrice Venezi, le militant de gauche, la beauté et la laideur du monde

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Le chef d'orchestre Beatrice Venezi © Rocco Spaziani/Mondadori Portfol/SIPA

Des militants ont tenté d’interrompre une représentation aux cris de « Pas de facho à l’opéra, pas d’opéra pour les fachos ».


Vêtue d’une longue et seyante robe rouge, Beatrice Venezi s’apprêtait à entamer sa représentation, à l’occasion du concert gratuit de Nouvel An, à Nice, lorsqu’elle fut interrompue par un histrion d’une gauche que l’on devine radicale, pour ne pas dire extrême. 

Loin de se laisser décontenancer, la cheffe d’orchestre italienne répondit de la plus belle des manières, en opposant la grâce aux vociférations injustes et méchantes, l’harmonie au bruit d’un monde qui part à vau-l’eau, l’art tout simplement en plein cœur d’une époque qui en manque cruellement.

C’est au cri peu inspiré de « Pas de facho à l’opéra, pas d’opéra pour les fachos », que Beatrice Venezi fut donc interrompue. La jeune femme a beau se défendre de faire de la politique, la sénestre lui reproche d’être la fille de son paternel, qui fut dirigeant de Forzo Nuova, parti néofasciste, et d’être la conseillère musicale du ministre italien de la Culture, Gennaro Sangiuliano, au sein d’un gouvernement dirigé par Giorgia Meloni.

On pourrait sommer la gauche de « séparer l’œuvre et l’artiste », comme si d’ailleurs l’une pouvait être indissociable de l’autre, mais ce serait omettre l’essentiel : autant que la question migratoire, le pouvoir d’achat ou la situation internationale, la culture s’est à nouveau imposée, depuis quelques années, à l’avant-plan du débat intellectuel et politique, avec des lignes de fractures facilement identifiables. 

C’est ainsi qu’est ravivée, à intervalles devenus réguliers, une version contemporaine de la querelle des Anciens et des Modernes, qui opposait jadis les auteurs sur l’héritage indépassable ou non de l’Antiquité, et qui met désormais aux prises, dans une déclinaison certes de moindre qualité, les amoureux des bals populaires et de Michel Sardou aux fans de Juliette Armanet et de Médine, les pro et les anti-Depardieu qui se ridiculisent – plus qu’ils ne font avancer le débat – à coups de pétitions, Vincent Van Gogh et les militants écologistes jetant de la peinture sur ses Tournesols. 

En surplomb, réapparaît l’épineuse question de la cancel culture qui, plus encore qu’une culture de l’effacement, est un effacement pur et simple de la culture. C’est bien à celle-ci qu’une partie de la gauche mène une guerre sournoise, dont les cibles sont également la Beauté, l’esthétique, et la verticalité, symbolisée par les mélodies qui s’envolent, quelque part, vers les cieux, vers les Dieux peut-être, en tout cas vers l’infini.  Au lieu de mégoter sur l’absence de réactions indignées de la ministre française de la Culture Rima Abdul Malak, dont nous connaissons la position sans qu’elle n’ait à l’exprimer, nous préférons commencer l’année sur quelques belles notes, en nous plongeant dans l’oeuvre de Beatrice Venezi, dont sa reprise du répertoire de Puccini. En écoutant Le Villi, Madame Butterfly ou Suor Angelica, nous nous consolons : les grandes œuvres finissent par traverser les époques et les modes.

«Flinguer» Camus et autres basses œuvres de l’Université de Caroline du Nord

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DR

Dans son essai à charge contre Albert Camus (Oublier Camus, La Fabrique) Olivier Gloag n’essaie pas de contextualiser ou de comprendre la pensée d’Albert Camus. Il le juge. Son verdict ? Il faut annuler le Prix Nobel de littérature 1957 ! Analyse.


Flinguer Camus, n’est pas le titre choisi par Olivier Gloag pour son pamphlet de démolition de Camus. Il l’a intitulé Oublier Camus[1]. C’est plus grave. Après un meurtre, il reste la mémoire de la victime. Une date d’abord : « Mort le… » Souvent une plaque scellée sur le mur de l’immeuble devant lequel le gars est tombé : « Ici a été fusillé untel par les séides de la gestapo… », une plaque devant laquelle un élu local, paré de l’écharpe tricolore, va prononcer un hommage et déposer un bouquet de fleurs à la date anniversaire du meurtre. Il y a aussi la dalle de granit devant laquelle les amis et admirateurs peuvent venir se recueillir : « Ici repose… » On nomme cela « la mémoire ». On peut ainsi aller se recueillir sur la tombe ou devant le mémorial d’une personne disparue, un de ces « vivants piliers » qui, longtemps après leur mort, ont aidé certains d’entre nous à traverser l’existence… « Les forces de l’esprit ». Ainsi, tel de mes amis est allé au cimetière de Saint-Brieuc pour se recueillir devant la tombe de son écrivain favori, tel autre a fait le détour par Portbou pour se souvenir de Walter Benjamin, tel autre fera le voyage a Borgonovo pour se recueillir devant la pierre d’Alberto Giacometti. Sur un célèbre cliché du photographe Ken Regan on voit Bob Dylan et Allen Ginsberg venus se recueillir sur la tombe de Jack Kerouac, au cimetière Edson de Lowell au Massachusetts, en 1975. « Les forces de l’esprit » encore. Tous ces défunts sont des exécutés, des suicidés, d’autres sont morts de maladie ou de « leur belle mort ». Flingués par la Camarde. Ce sont les chanceux.

Et puis il y a les autres. Ceux pour qui la mort n’a pas été jugée une punition suffisante et à qui l’on a voulu infliger une peine pire que la mort : l’oubli. C’est cela que réclame Gloag pour Camus dans les fielleuses pages de son chef d’œuvre de l’abjection wokiste. En d’autre temps, pour ceux que l’on souhaitait annuler, l’oubli avait pour nom la Kolyma, la baie de Magadan, la Mer Blanche et les îles Solovki, le goulag – ils furent ainsi deux millions en 1950 à y être « annulés ». Plus à l’Est il y eut la version laogaï… Aujourd’hui, à Asheville en Caroline du Nord, de nouveaux NKVD se lèvent, les Guépéou ont nom Oxford University Press et des Gloag sont les Dzerjinski et les Iagoda des nouveaux Camps du Bien.

L’essayiste d’extrême gauche Olivier Gloag. Capture YouTube.

On sait que certains des rescapés du goulag sont parvenus à s’extraire de l’oubli. Ayant pris des notes et après huit ans de bagne, l’un d’eux, Soljenitsyne, put réapparaître et même accéder au prix Nobel de littérature. Pour tenter de le renvoyer dans l’oubli, le Parti Communiste Français, et son journal L’Humanité, le traitèrent de sympathisant pronazi, il eut droit aux qualificatifs d’antisémite et d’ultra-nationaliste. Dans le livre d’Olivier Gloag, on apprend en page 134 que Camus a été « récupéré » par « l’Etat français » ! En page 129 on nous dit que l’« on peut qualifier son rapport aux femmes d’adversatif » (sic !), et que dans le Mythe de Sisyphe il « théorisa sa misogynie ». Quant au couplet « Daoud dédouane Camus », (p 132) sur l’analyse de L’Étranger et du roman de Kamel Daoud Meursault, contre-enquête, l’argumentaire du lynchage est digne du sinistre procureur des procès de Moscou, Andreï Vychinski.

La cancel culture est aujourd’hui le moyen de relégation dans le goulag mental que prône cette tumeur maligne du progressisme qu’est le wokisme importé des Etats-Unis. Les manœuvres de suppression, d’annulation, d’effacement d’un individu consistent, au-delà de la mort physique, à ruiner par dénigrement son souvenir, sa mémoire. C’est une deuxième mort qui vise à désamorcer ces forces de l’esprit qui parviennent à relier certains vivants à des défunts qui continuent de les inspirer, « ces vivants piliers », « ces aînés qui m’ont aidé à grandir » qu’évoque Régis Debray.[2]

L’entreprise d’Oliver Gloag d’annulation de Camus est un petit chef-d’œuvre de cette destruction de notre culture visant à précipiter dans la fosse de l’oubli nombre de ses figures. L’Associate Professor de l’Université de Caroline du Nord amorce en douceur son infâmie. Il faut tisser la toile avant de porter le coup de grâce. Ainsi, les reportages de Camus sur la misère en Kabylie[3] relèvent, nous dit le professeur, d’une stratégie : « l’humanitaire au service du colonialisme » (p 27) puisque, précise Gloag, « ses lecteurs (sont) essentiellement des pieds noirs ». Quand un grand-père lui présente une fillette kabyle « éthique et loqueteuse », et que Camus avoue éprouver une mauvaise conscience, Gloag écrit : « Ce désir d’extraire cette fillette kabyle de sa pauvreté abjecte pour qu’elle puisse être comme « n’importe quelle française » dit l’ambition de cette charité : l’inclusion dans l’ordre colonial, l’appartement dans la famille France » (p 27). On apprend plus loin que « son article de Combat du 23 mai 1945, intitulé « C’est la justice qui sauvera l’Algérie de la haine », comporte un appel à intensifier la colonisation » ! (p31). Il est raciste (p 80), « virulement (sic !) anticommuniste passéiste » (p 83). On aura compris : salaud de Camus !

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On imagine le merveilleux film qu’après son Napoléon Ridley Scott pourrait réaliser sur la base du scénario d’un Associate Professor de l’Université de Caroline du Nord, comme Olivier Gloag, tant ce professeur dont « les recherches portent notamment sur les représentations coloniales dans la littérature hexagonale » semble s’être fixé comme objectif la démolition de la culture française qu’il honnit.

Il y eut bien sûr des précédents dans ce type d’entreprise de vilenie par lesquelles certains individus trouvent à se réaliser. On pense ici au déboulonnage de la statue de de Gaulle, entrepris par Stéphane Zagdanski dans son livre Pauvre de Gaulle [4], dans la même veine que l’entreprise de Gloag contre Camus. La vulgarité des moyens de Zagdanski tenait plus du délire psychopathe que de l’entreprise critique. On y lit que de Gaulle « ne fut jamais au fond qu’un vulgaire politicien publicitaire au charabia charlatanesque, un diplomate cynique et ingrat, un menteur impénitent, un soldat raté, un théoricien surfait, un mégalomane colérique […] féru des stéréotypes romantico-fascistes les plus écoeurants, » Etc… On sait que ces cinq cent pages d’insanités n’ont pas réussi à dézinguer la statue du commandeur qui survivra sans peine à son petit démolisseur.

Voltaire a déjà été présenté devant le tribunal populaire, car on n’est pas sûr qu’il n’ait pas eu des actions chez le sieur Jean-Gabriel de Montaudouin de la Touche, armateur négrier à Nantes. Dans L’essai sur les mœurs et l’esprit de nations de 1756, dans Le traité de métaphysique de 1734, certains ont débusqué l’insinuation de la supériorité des blancs, un peu d’antisémitisme, une touche d’islamophobie, un zeste d’indulgence pour l’esclavagisme. Salaud de Voltaire ! Si l’on parvenait à annuler puis oublier de tels personnages selon les techniques du professeur Gloag, on imagine les places que l’on dégagerait au Panthéon sur les quatre-vingts illustres panthéonisés à ce jour. C’est très possible. Mirabeau en a été extrait après quelques trois années de séjour lorsqu’on découvrit qu’il avait été corrompu par la Cour. Jean-Paul Marat n’y resta que quelques mois et Lepeletier de Saint-Fargeau seulement deux ans. Rousseau, Hugo, Voltaire, Gambetta, Jaurès, Malraux, Genevoix… c’est bien le diable si, en cherchant bien, on ne pourrait pas faire un peu de place…

Camus, Voltaire, de Gaulle… Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, un délice pour un professeur d’Université de Caroline du Nord, ou du Massachussetts, féru de la culture de l’annulation. Que de délicieuses entreprises de démolition en vue, en forme de sujets de thèse, mémoires et colloques ! Quand, lors d’une audition par le Congrès en décembre 2023, on demanda à la présidente de l’Université de Harvard Claudine Gay, « si appeler au génocide des juifs pouvait violer le règlement intérieur de l’université», elle répondit que « cela dépendait du contexte ». Tout devient donc possible ! Ce révisionnisme a déjà ouvert de belles perspectives au wokisme qui essaime aujourd’hui dans les universités françaises. Ainsi, l’université de Bordeaux-Montaigne avait franchi le pas un jour d’octobre 2019 quand elle fit interdire de parole la philosophe et académicienne Sylviane Agacinsky. Cette université peut s’enorgueillir de lui avoir préféré en mars 2023 un « conférencier » ancien responsable du groupe terroriste Action directe, récemment sorti de prison pour assassinat, Jean-Marc Rouillan. On sait que la destruction de livres de François Hollande, de Frédéric Beigbeder, d’Éric Zemmour est maintenant d’actualité au pays de Montaigne. A quand une France décorée par ces autodafés qui en 1933 illuminèrent les villes d’Allemagne ! On y brûlerait les livres de Michel Houellebecq, les toiles de Picasso, de Gustave Courbet, et sous l’œil de l’insoumise Annie Ernaux, on y déclamerait des textes de Houria Bouteldja, de Sandrine Rousseau, de Jean-Luc Robespierre. On se souvient de l’élégance avec laquelle la no-belle de 2022 avait savouré la non attribution du prix à Houellebecq en déclarant « Quitte à avoir une audience avec ce prix prix… franchement, mieux vaut que ce soit moi ». La classe non ?

Mais Annie Ernaux ne devrait pas trop se réjouir… tout le monde a oublié le nom de Guy Mazeline, lauréat du Goncourt de 1932, mais retenu celui de l’écrivain qui ne l’a pas eu cette année-là : Louis Ferdinand Céline. Le risque existe de rejoindre « le cimetière des Nobels oubliés » comme, Colette, Apollinaire, Céline furent les grands noms du « cimetière des Goncourt oubliés ».

Les perspectives d’annulation, de cancellation de personnalités qui ont fondé la culture occidentale sont vastes. De Rabelais à Jean-Jacques Rousseau, de Léonard de Vinci à Victor Hugo, des siècles de génie artistique. De fins limiers pourraient être invités à aller fouiller dans toutes ces biographies. Certains de ces illustres sont évidemment plus exposés que d’autres. Dégommer un Picasso avec le rêve de faire dégringoler le plus grand peinte du XXe siècle doit faire rêver les petits Gloags de Caroline du Nord ou de Bordeaux-Montaigne. Gauguin n’a-t-il pas déjà vu sa vie sexuelle condamnée par le tribunal wokiste ?

L’épuration qui sévit à Hollywood ou à Princeton pourrait ainsi s’étendre au Louvre, au Musée d’Orsay, à tous les musées de France. Tant de vieilleries y trainent qui n’intéressent que l’homme blanc, hétérosexuel, de plus de cinquante ans. Pour qu’advienne l’Homme nouveau, l’oubli de l’héritage est nécessaire.  Du passé faisons table rase :

Qu’enfin le passé s’engloutisse !
Qu’un genre humain transfiguré
Sous le ciel clair de la Justice
Mûrisse avec l’épi doré !

(Eugène Pottier)

Je pense au sale boulot de Gloag sur son barbouillage de Camus … et je repense à ces mots de Lucien Camus, le père d’Albert : « Un homme ça s’empêche ». Si peu en sont capables… !


[1] Oliver Gloag, Oublier Camus, La Fabrique éditions, 2023.
[2] Regis Debray, Où de vivants piliers, Gallimard, 2023.
[3] Parus dans le journal Alger républicain du 5 au 15 juin 1939.
[4] Stéphane Zagdanski, Pauvre de Gaulle, Pauvert, 1999.

La dernière reine de France en lumière

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Portrait de la reine Marie-Antoinette dit « à la rose », Élisabeth-Louise Vigée-Lebrun, 1783. DR.

Au docu-fiction d’arte, préférons la lecture du passionnant travail de Charles-Eloi Vial, en vente en librairie ce 4 janvier


Encore une biographie de « l’Autrichienne », cette reine martyre changée en icône fashion ? Reste-t-il encore quelque chose à connaître de la « Lady Diana » de l’Ancien Régime, immortalisée depuis des lustres par des tombereaux de livres, de films – de Stefan Zweig à Sofia Coppola –, voire de séries télévisées ?  

Dérive woke sur arte

À l’occasion de la récente restauration du hameau du Petit Trianon qui menaçait ruine, la chaîne franco-allemande remet le couvert avec un long métrage en libre accès sur arte.fr jusqu’à fin février. Documentaire photogénique, forcément, au reste pas déshonorant du tout sur le terrain de la véracité factuelle, telle qu’énoncée en voix off. La réalisation n’en est pas moins émaillée des inévitables inserts fictionnés qui sont aujourd’hui le poncif obligé du docu (roucoulade muette de Fersen, l’imberbe amant prussien, fixant d’un regard embué sa Marie-Antoinette enamourée). Mais surtout, on déplorera que ce docu-fiction ne résiste pas à dévaler tout schuss la piste wokiste, en tendant à nous peindre la reine fantasque et dispendieuse sous le jour fallacieux d’une militante féministe avant la lettre… Passons.

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Historien émérite à qui l’on doit déjà, sous les fidèles auspices des éditions Perrin, plusieurs ouvrages de référence sur la fin de l’Ancien régime et les révolutions françaises (Les Derniers feux de la monarchie – la cour au siècle des révolutions, 1789-1870, ou encore La Famille royale au temple), Charles-Eloi Vial s’est lancé quant à lui dans un Marie-Antoinette dont on peut dire a contrario qu’il dépasse de très haut toutes les attentes. Car ce pavé de plus de 700 pages ne se contente pas de raconter par le menu les étapes mille fois ressassées de cette vie d’enfant gâtée tranchée par la Terreur révolutionnaire quelques mois après l’exécution du royal époux, bientôt suivi sur l’échafaud par Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI.

Remise en perspective

Ce qui rend neuf et véritablement passionnant le récit concocté par cet archiviste paléographe et conservateur à la BNF, c’est que, retournant aux seules sources avérées et les fouaillant avec une précision quasi-chirurgicale, il restitue à plein cette destinée follement romanesque (et pour cause si durablement sujette aux extrapolations les plus débridées) dans le contexte intellectuel, moral, diplomatique et géopolitique du temps. En sorte que ce volume ne vient pas compléter de façon oiseuse une historiographie déjà surabondante sur ce personnage « clivant », «  d’abord dauphine immature puis souveraine frivole, épouse mélancolique et mère épanouie, s’entourant d’une coterie qui n’appartenait qu’à elle, vivant dans un monde à part, sourde à tous les avertissements » (…) jusqu’à cette « maturité (…) qu’elle ne put jamais connaître avant sa terrible captivité et son passage sous le couperet de la guillotine, à seulement trente-sept ans ».

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De fait, un projet ambitieux habite l’ouvrage de Charles-Eloi Vial: au prisme de cette tragédie tout à la fois intime et publique, livrer les clefs d’une lecture historique qui, confrontant documents d’archives et témoignages d’époque – journaux intimes, Mémoires, correspondances diplomatiques…-, analyse, en creux, la réalité sociale, politique, confessionnelle, morale qui sous-tend et conditionne l’existence entière de Marie-Antoinette. Passionnante remise en perspective. Si le livre se lit de bout en bout comme un roman-fleuve palpitant, c’est qu’il conjugue ainsi, dans l’écrin d’une prose élégante et limpide, l’observation très fine de la société aristocratique au crépuscule de l’Ancien Régime, et la chronologie détaillée de l’inexorable descente aux enfers de Louis XVI et de son épouse.

Docteur en histoire, l’archiviste Charles-Éloi Vial publie « Marie-Antoinette » chez Perrin. Photo: capture Youtube.

Un monde englouti

Attentif à relever les innombrables citations apocryphes comme les impérissables anachronismes, l’historien montre de quel poids étouffant l’étiquette de la cour, dans la France extraordinairement stratifiée de l’Ancien régime, conditionne les comportements, et à quel point la Révolution fut, pour le couple royal comme pour la plupart des courtisans, un événement incompréhensible compte tenu de leur éducation intellectuelle. Marie-Antoinette  – qui  entre parenthèses « jamais ne joua à la fermière, ne donna pas de grain aux poules ni ne battit le grain dans la baratte » nous apparaît, à distance du portrait extravagant et trivial propagé de nos jours par la doxa féministe, sous les traits d’une princesse de haute lignée « habituée au luxe dès sa petite enfance », excessivement naïve, infiniment seule car propulsée dès ses 15 ans, en gage d’une fragile alliance internationale, dans un environnement qui lui était parfaitement inconnu, otage à Versailles d’un cérémonial honni que, nostalgique de son pays natal, elle fuira précisément dans les bals, le jeu, dans sa passion immodérée pour l’architecture et les arts décoratifs, sans se rendre compte «  que la simplicité champêtre à laquelle elle aspirait coûtait extrêmement cher. Elle avait préféré comprendre, remarque l’auteur, que le déficit [de l’Etat], bien abstrait à ses yeux, était avant tout causé par les dépenses militaires et en aucun cas par ses caprices ». Vernie sur le tard, en mûrissant, d’un commencement de culture politique, « L’Autrichienne » s’avèrera capable de tenir un (vain) double jeu quand elle sentira le piège de la Révolution se refermer sur elle. Animée, dans son calvaire ultime, « d’un courage et d’une dignité qui forcent l’admiration, transformant son image pour la postérité ».

Au-delà du portrait subtil et nullement hagiographique qu’il fait de la dernière reine de France, Charles-Eloi Vial rend compte au premier chef, avec une minutie captivante, des réalités tangibles propres à cette époque troublée. De fait, « la figure marmoréenne de la reine martyre éclipse toute la complexité de l’Ancien Régime finissant. Derrière Marie-Antoinette se cache tout un monde englouti ». Un monde que son talent érudit remet en surface, pour notre admirative délectation.   


A voir : Le Versailles secret de Marie-Antoinette. Documentaire-fiction de Mark Daniels et Sylvie Faiveley. France, Allemagne, couleur, 2018. Durée : 1h30. Sur Arte. Disponible en accès libre sur arte.tv jusqu’au 28 février 2024.

A lire : Marie-Antoinette, par Charles-Eloi Vial. 715 pages, éditions Perrin. En librairie le 4 janvier 2024

Marie-Antoinette

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