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Zénitude muséale

Nos musées sont en train de se transformer en salles de yoga. L’esthétique cède la place au culte de soi.


Ces temps-ci, aller au musée est en passe de devenir un casse-tête. On n’a en effet que l’embarras du choix. Non pas quant à l’artiste à côtoyer ou aux œuvres à admirer, mais en raison des activités périphériques désormais proposées. L’art ne se suffisant sans doute plus à lui-même, la mode de l’agrémenter de pratiques annexes se répand à grande vitesse. Ainsi, au musée Fabre de Montpellier, des séances de yoga se tiennent devant les œuvres abstraites du plasticien Christian Jacquard.

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Même supplément orientalisant au menu d’autres lieux dont la liste s’allonge de jour en jour. Au musée d’Art moderne de Paris, ce yoga s’enrichit du qualificatif de « profond », alors qu’à la Cité de l’architecture et du patrimoine, ainsi qu’aux musées Delacroix et Henner, il se métamorphose en « yoga vinyasa ». On s’en réjouit. Au Louvre, qui donne lui aussi dans ces innovations, la Joconde n’en a probablement pas fini avec son petit sourire en coin. Au train où vont les choses, l’apparition d’ateliers french-cancan au musée Toulouse-Lautrec ne saurait être exclue. On peut se moquer de cette vogue, certes, mais au-delà de ces initiatives de bonne intention se profile le travers majeur des temps modernes : l’obsession de soi, un égocentrisme quasi névrotique. Le musée, la contemplation de l’œuvre d’art ne sont plus le lieu et le moment où l’on s’oublie soi-même pour s’immerger dans plus grand que soi, où l’on s’invite à espérer transcender sa condition d’humain bien ordinaire, mais le sanctuaire où l’on doit pouvoir persister dans l’illusion d’être le seul et unique héros de sa vie. Dès lors, fréquenter ces œuvres en sacrifiant à l’humilité heureuse d’admirer serait une perte de temps, de même que serait à proscrire toute activité n’étant pas consacrée in fine à cajoler l’ego. Alors oui, décidément, le moi est bel et bien haïssable. Surtout le moi en sueur…

D.R

Marianne dans la fosse

Quoi qu’il en coule…


Le pays sombre. Terminé pour les machines et le grand bleu-blanc-rouge. Enfin un consensus. L’endroit le plus profond de la croûte terrestre, à proximité de l’île de Guam, c’est la fosse des Mariannes : moins 11 000 mètres. La France, son histoire, sa culture, sa grandeur, son honneur importent peu aux élites mondialisées, journalistes lotophages, politiques bas de plafond.  « Ils dînent du mensonge et soupent du scandale » (Chénier).

À l’occasion des remaniements, à la foire du trône des ambitions, de la bêtise et du cynisme, tout se troque et se monnaie : mairie de Paris, pairies, parachutes, prébendes, dignités d’ambassadeur, billard à trois bandes de Mormons. « Il faut sauver la France… Oui, il est temps de se réveiller, croyez-moi » (Nicole Beltrame, mère du colonel Arnaud Beltrame).

Cap Carnaval

L’Etat est indigent, épuisé de troupes et d’argent. Un tas de nains difformes vendent le pays au poids. Tout se fait par intrigue et rien par loyauté. Tous les voyants sont au rouge : désindustrialisation, déficit commercial record de 100 milliards €, déculottées diplomatiques à répétition, chaos migratoire, obscurantisme, séparatismes, corporatismes, bureaucratie, quoi qu’il en coule.

L’écho de la débâcle est amplifié, redoublé par les incantations d’un président naufragé qui répète ad nauseam qu’il a un cap, qu’il accélère, qu’il réarme, retrouve des souverainetés. Le redressement, c’est pour Plutarque. Depuis huit ans, il gesticule, essaie, d’incarner la France, des costumes trop larges pour lui. Lundi Romulus, mardi Brutus, mercredi Pyrrhos, jeudi Pompée, vendredi Colombo, samedi Houdini, dimanche Inspecteur Gadget. A l’image d’un Georges Marchais qui amusait la galerie en jouant l’affreux Jojo dans les années 80, Emmanuel Goldorak se complaît dans sa caricature, « Macron- Transformation ».

Arrivé à Matignon déguisé en Monsieur Hamel (La Dernière classe, Alphonse Daudet), moitié Bibi Fricotin, moitié Martine, Gabriel Attal est sur tous les fronts. Pimpant et volontaire comme l’héroïne, à l’école, à la ferme, à la foire, petit rat de l’opéra, le Premier ministre fait du théâtre, protège la nature, apprend à nager. Il sait aussi taper du poing sur la table : « Tu casses, tu répares ; tu salis, tu nettoies ; tu défies l’autorité, on t’apprend à la respecter ». L’ordre est de retour. Juan Branco et les cailleras font dans leur jogging. 

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Notre Education nationale, censée instruire et former la jeunesse, réussit l’exploit d’être la plus médiocre, la plus inégalitaire et la plus stressante de l’OCDE. Les syndicats aboient, le caravansérail éducatif déraille dans le déni, le jargon, les trajectoires -non euclidiennes – d’inclusion durable. Depuis deux générations, rien n’y fait. Postures, impostures, la garde meurt et Michard l’attend. Pour noyer le poisson, masquer l’écroulement, les FFI de la pédagogie (Forces Françaises de l’Inférieur) allument des contrefeux, lynchent Stanislas, flinguent ce qui marche, coupent ce qui dépasse : le mérite, les diplômes, les talents. Les rancœurs et fureurs des médiocres, idéologues rentiers de l’idéal victimaire, insoumis en peau de lapin (blanc aux yeux rouges), sont inextinguibles.

Dans les classes, sur Pronote, Parcoursup, la mode est au management : acronymes mystérieux, HLP (Humanités-Littérature-Philo), HGGSP (Histoire-Géographie-Géopolitique-Sciences-Politiques), PowerPoints interactifs, transdisciplinaires, civico-humanitaires, sur tout, partout : Mumbai, une métropole fragmentée ; Les Cévennes, un territoire rural multifonctionnel. Après son exfiltration de la rue de Grenelle, Amélie Oudéa-Castéra confesse, radieuse : « Je me sens plus aguerrie que jamais, le regard tourné vers l’avenir, droit devant ». C’est louche.

Frédéric Mitterrand raille. La nouvelle ministre de la Culture « n’y connait rien, mais ce n’est pas grave ». Qui connaissait, que connaissaient, Rima Abdul Malak, Frank Riester, Fleur Pellerin ? Rachida Dati a une ambition, classique comme un tailleur Chanel. Elle veut « replacer la culture au cœur de notre projet de société », réchauffe pour la 1000e fois le Proust « pour tous », répète un numéro bien rodé de fille à la valise, en carton, sauce piquante (Milady-Pauline Bonaparte-Chihuahua Pearl). Puissance et gloire de l’ascenseur social. Dans l’eau trouble d’un regard, l’aventure et la passion, autour de Château Valmont… Les Héritiers vengeurs de race, les agrégées de Lettres ouvertes, Trissotin progressistes, sont taisants, piégés dans le Bourdieu, l’accusation de « mépris de classe », l’angoisse de se faire sucrer une subvention publique. Leurs aides de géants les empêchent de râler.

Décomposition française

Sur l’essentiel, les enjeux civilisationnels (la nature arraisonnée par la Technique, L’Homme unidimensionnel, le règne de la marchandise, le sac du droit civil, les transgressions généalogiques, la crétinisation numérique), le gouvernement et les médias, incapables de se projeter, nous abreuvent de mensonges amers et pathétiques, slogans magiques (la transition écologique, le mix énergétique), miroirs aux alouettes bios. Demandez les nouveautés en magasin ! Un « pack gouvernemental » (Dupond c’est vendeur, le pack a remplacé les pactes), l’IA made in France, un ubuesque « verrou numérique » pour limiter l’accès des mineurs aux réseaux sociaux, un 666e nouveau plan anti-stups, spécial villes moyennes…

La Start-up nation vient d’être sacrée championne du monde de boulangerie (devant la Corée du sud et le Japon), Richard Plaud est recordman de la plus haute Tour Eiffel en allumettes. Bip-Bip… Comme Coyote à la poursuite de Roadrunner et des déconvenues, Marianne mouline des jambes, dans le vide. Pour éviter de se fracasser au fond du canyon, elle se raccroche à un couteau sans lame auquel il manque un manche, l’Europe à l’agonie. À Bruxelles, on peut admirer La Chute d’Icare, chef-d’œuvre de Brueghel l’Ancien. Son testament artistique, La Parabole des aveugles, est conservée au musée Capodimonte de Naples. « Si un aveugle guide un aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse » (Mt 15,14).

Les plans B sont enterrés, les lendemains ne chantent plus. Nous sommes au-delà du « Tous pourris », de la rancœur, de la haine parfois. Les citoyens qui vont encore voter n’attendent plus qu’une chose de leurs représentants : qu’ils les fassent rire. Emmanuel Guy Lux, Gabriel Garnier et les vachettes du gouvernement font le job. Intervide… Tout cela va mal finir.

« Gouvernants, méfiez-vous des mots. Ils soulèvent les montagnes quand ils sont des mots vivants ; ils les sapent quand ils sont des mots morts. Rappelez-vous que, de même qu’il est préférable de ne pas donner un ordre, à en donner un dont l’exécution ne sera pas exigée, de même il est préférable de se taire, à lâcher des mots qu’on a privés de leur aiguillon ; je vais jusqu’à croire que le vice du verbiage est une des causes de notre décadence : on avait beau nous dire (comme aujourd’hui) les meilleures choses du monde, personne n’écoutait plus. Qu’on me pardonne un concetto : dans ce creux, la nation s’engouffre » (Henry de Montherlant).  

Le Hamas contre Israël, ce n’est pas David contre Goliath!

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Selon de nombreux commentateurs occidentaux, Israël, dans sa campagne contre le Hamas, a déclenché une violence cataclysmique sans que les moyens « disproportionnés » qu’il mettrait en œuvre lui garantissent la victoire sur les forces paramilitaires en face. Selon Edward Luttwak, un des plus grands spécialistes de stratégie militaire, les promoteurs de cette analyse n’ont rien compris, ni à l’approche israélienne, ni à la façon dont la guerre est en train d’évoluer.


Depuis le début du présent conflit entre Israël et le Hamas, un récit s’est imposé dans la plupart des médias occidentaux, surtout ceux de gauche. Ce récit dépeint l’organisation terroriste palestinienne en David et les forces armées israéliennes en Goliath. Selon le narratif en question, ces dernières disposeraient du dernier cri en matière d’armements sophistiqués, seraient constamment ravitaillées par les stocks quasi inépuisables des États-Unis et déploieraient une puissance de feu massive pour annihiler toute opposition, en sacrifiant allègrement d’innombrables vies de civils palestiniens. Pour autant, elles n’arriveraient pas à vaincre la résistance apparemment courageuse des combattants du Hamas tapis dans les ruines laissées par des bombardements supposément incessants de l’aviation et de l’artillerie israéliennes. Cette vision manichéenne de la situation est combattue par un petit nombre d’experts, dont Edward Luttwak, historien militaire chevronné et spécialiste du concept anglo-saxon de « grande stratégie », à savoir la poursuite cohérente par une nation de ses intérêts à long terme en tenant compte des moyens à la fois militaires et non-militaires. Né en Roumanie en 1942, ayant étudié en Sicile et en Angleterre, il devient citoyen américain dans les années 1970, après avoir entamé une série de best-sellers sur la géopolitique et l’art de la guerre – dont il a aussi une expérience de combattant. Il vient de publier un article dans The Tablet pour expliquer, comme le dit son titre, « Pourquoi Israël est en train de gagner à Gaza ».

Israël : de David à Goliath ?

Pendant longtemps, Israël avait la réputation d’être un David, c’est-à-dire une petite nation combattive entourée de tous les côtés par des ennemis ayant juré sa perte. Aujourd’hui, cette vision est renversée. Le récit transformant Israël en Goliath brutal voué à une défaite ultime s’est mis en place au cours des trois premiers mois du conflit. Par exemple, dans une série d’articles publiés dans le quotidien britannique de gauche, The Guardian, Paul Rogers, professeur émérite de « Peace Studies » (études de la paix) à l’université de Bradford et membre honoraire du Joint Services Command and Staff College (académie militaire supérieure au Royaume Uni), affirme qu’Israël ne ferait autre qu’appliquer la « Doctrine Dahiya ». Selon cette dernière, formulée en 2008 par le général Gadi Eizenkot qui cherchait à tirer les leçons du conflit israélo-libanais de 2006, Israël doit riposter à toute action hostile de la part de ses adversaires au Liban ou à Gaza par une démonstration de force massive et disproportionnée, seule capable de produire un effet de dissuasion apte à décourager toute attaque future. Avant Noël, le même Paul Rogers annonce que, loin de gagner sa guerre contre le Hamas, Israël est en train de la perdre, à cause de cette stratégie. Une analyse similaire se trouve dans le texte, « Israël perd cette guerre », publié dans la revue américaine de gauche, The Nation, le 8 décembre, et traduit en français par la revue communiste, Contretemps. Selon les auteurs, Tony Karon, rédacteur de AJ+, la branche numérique d’Al Jazeera, et Daniel Levy, ancien conseiller du gouvernement israélien et président de l’ONG US/Middle East Project (USMEP), il ne serait plus absurde « de suggérer qu’un groupe d’irréguliers armés, comptant quelques dizaines de milliers de personnes, assiégé et n’ayant qu’un accès limité à des armes de pointe, puisse faire le poids face à l’une des armées les plus puissantes du monde, soutenue et armée par les États-Unis ». Il n’est pas besoin d’être d’extrême gauche pour prendre au sérieux l’idée que la stratégie apparente d’Israël pourrait conduire à sa défaite. Le 7 novembre, Jon B. Alterman, du Center for Strategic and International Studies, think tank basé à Washington, envisage l’échec de l’approche israélienne si cette dernière « motive des générations futures de Palestiniens qui célébreront même de petites victoires remportées malgré des défis apparemment insurmontables ». Récemment, l’inénarrable Jeremy Bowen, reporter de guerre vétéran et rédacteur international de la BBC, dans un article au sous-titre qui dit tout sur sa perspective personnelle, « La mort et la quête de la « victoire totale » par Israël », conclut qu’« Israël a infligé des pertes considérables au Hamas, mais n’a pas brisé sa capacité de se battre ». Il est évident que la stratégie israélienne est toujours en train de suivre son cours, mais le message invariable de ces médias est qu’Israël a déjà sacrifié tout respect pour les règles de la guerre ou les normes humanitaires sans même arriver à assurer une victoire sur son ennemi. Quand de nombreuses publications proclament que sa campagne militaire à Gaza est une des plus destructrices de l’histoire, l’impression donnée est que la disparité des forces en place, entre Tsahal-Goliath et le Hamas-David, mitige ou compense la barbarie de l’attaque du 7 octobre qui a déclenché cette guerre.

Soldat israélien à la frontière avec Gaza, 24 novembre 2023 © Tsafrir Abayov/AP/SIPA

Concours de débrouillardise

Certes, le budget militaire d’Israël est sans comparaison avec celui du Hamas. En 2022, il a dépensé 23,4 milliards sur ses forces armées, et les horreurs du 7 octobre l’ont obligé à augmenter son budget. Mais cet argent est consacré à la défense de tout un pays qui est constamment menacé par des attaques en provenance du nord, du sud et du ciel, attaques financées en partie par un autre État, l’Iran. En face, les finances du Hamas sont loin d’être celles de quelque guérilla paysanne. Le budget de l’organisation terroriste s’élevait à un milliard de dollars en 2014. Depuis, avec ses confrères du Jihad islamique palestinien, elle aurait levé plus de 130 millions de dollars rien qu’à travers les cryptomonnaies. Les grands chefs du Hamas valent ensemble 11 milliards de dollars. Et à quoi le Hamas consacre-t-il ses dépenses militaires ? A part l’achat et la production des roquettes par lesquelles il fait régner la peur sur la population israélienne, ses fonds sont alloués à la construction et à l’entretien du vaste réseau de tunnels qui s’étend sous les villes, les hôpitaux et les bâtiments publics de la bande de Gaza. Ces souterrains sont destinés à la protection exclusive des dirigeants et des combattants de l’organisation. Aucun abri n’a été construit pour la protection des populations civiles qui, elles, sont abandonnées à la surface afin de servir de boucliers humains et de sacrifices sur l’autel de l’opinion publique mondiale. Se confiant à Actualité juive en janvier, l’ingénieur et ancien officier Yehuda Kfir souligne le fait que le réseau de tunnels découvert par les forces israéliennes est non seulement plus étendu qu’on ne prévoyait, mais aussi plus profond et plus sophistiqué en termes des techniques de forage et de construction utilisées – et par conséquent plus coûteux en termes de l’argent investi.[1] Le monde vient d’apprendre que le Hamas a même réussi à construire un centre de données sous le QG de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), sans que les dirigeants de cet organisme onusien soient au courant.

Publication sur X de Richard Kemp, ancien colonel dans l’armée britannique, aujourd’hui spécialiste des questions stratégiques. « Le commissaire général de l’UNRWA affirme que l’UNRWA ne savait pas qu’il y avait un tunnel du Hamas sous son siège. Un non-sens bien sûr. L’UNRWA était au courant de tout cela et l’infrastructure terroriste était installée dans de nombreux locaux, y compris dans les écoles. L’UNRWA est un facilitateur des terroristes génocidaires du Hamas ».

On peut en conclure que les dirigeants du Hamas sont aussi débrouillards qu’ils sont indifférents au sort de leurs civils. Mais de son côté Israël ne s’est jamais fié uniquement au soutien de ses alliés, les États-Unis en tête, qui au début de l’existence de l’État juif lui ont fourni très peu d’armes. Israël ne s’est jamais contenté non plus d’allouer de vastes sommes au budget recherche et développement de ses militaires. C’est la conclusion d’une analyse historique très détaillée conduite par Edward Luttwak avec son collègue Eitan Shamir, professeur à l’université Bar-Ilan et ancien haut fonctionnaire au ministère des Affaires stratégiques. Ils ont publié leurs conclusions dans un livre The Art of Military Innovation: Lessons from the Israel Defense Forces (L’art de l’innovation militaire: leçons des forces de défense israéliennes), sorti en octobre aux presses universitaires de Harvard. Luttwak et Shamir partent du constat que, pendant longtemps, Israël n’avait pas les moyens financiers des grands États occidentaux, et, qu’obligé de faire très fréquemment la guerre tout au long de son existence, ses forces armées furent en état d’alerte presque permanent. Dès lors, le pays a dû sa survie en grande partie à sa capacité à innover rapidement et avec peu de ressources, en termes d’armements comme en termes de tactiques nécessaires à leur exploitation. Dans le monde de l’entreprise, on parle d’« innovation frugale » pour désigner la capacité à répondre à un besoin de manière efficace avec le minimum de moyens et à bas coût. Selon le slogan à la mode, il s’agit de « faire mieux avec moins ». Telle est depuis toujours l’approche d’Israël en termes militaires. Tandis que les grandes puissances ont tendance à créer des armements ultrasophistiqués, dotés de gadgets perfectionnés, dont le développement est très long mais qui se révèlent en pratique très vite dépassés, Israël se débrouille en bricolant des solutions à partir d’armements existants ou en improvisant des solutions nouvelles adaptées aux circonstances.

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Una armée adaptée aux défis

C’est en exploitant sa familiarité avec les armements israéliens que, dans son nouvel article publié le 9 février, Edward Luttwak explique pourquoi Israël est en train de gagner, malgré la difficulté de sa tâche. Les soldats israéliens doivent avancer dans des zones urbaines densément peuplées où leurs adversaires restent cachés et transforment les civils en boucliers vivants. Le triple objectif  des forces de Tsahal consiste à repérer et neutraliser les combattants du Hamas, à protéger les vies de ses propres soldats et à épargner le plus possible celles des populations civiles. Pour relever ce défi complexe, elles possèdent des moyens mieux adaptés que ceux de toute autre armée.

D’abord, les Israéliens ont renoncé à l’usage de certains armements qui leur auraient donné un avantage mais qui auraient infligé une destruction trop systématique aux Gazaouis. Ils n’ont pas exploité leurs mortiers lourds de 160 mm, qui sont plus petits et moins chers que la plupart des obusiers des armées occidentales mais qui sont capables d’emporter une charge explosive de 30 kilos sur de courtes distances. Ces mortiers auraient été très efficaces dans un environnement urbain, mais trop destructeurs. En outre, les Israéliens ont eu recours à seulement une fraction de leur puissance aérienne. En revanche, ils ont pu exploiter des atouts uniques. D’abord, le Yahalom, l’unité d’élite de leur  génie militaire, formé pour faire face à des situations complexes telles que la guerre dans les tunnels. Le Yahalom (« diamant » en hébreux) possède tout un équipement adapté à son activité : capteurs radars à basse fréquence, engins de terrassement, robots, mini-drones, bombes intelligentes… Leur travail de pointe épargne la vie des soldats, tout en évitant la nécessité d’une campagne de destruction massive. Le char israélien, le Merkava, s’est révélé plus performant à Gaza que le Léopard allemand en Ukraine. Plus lourd, muni d’un blindage très épais, il est équipé du système de protection active « Trophy », capable de lancer un projectile contre un missile anti-char pour le détruire avant qu’il n’atteigne le tank. Le Namer, véhicule blindé et chenillé de transport de troupes, est le véhicule le plus blindé de tous les temps. Le conducteur et son équipage ne sont pas exposés aux tirs ennemis, car ils ont une vue panoramique à 360° grâce à des micro-caméras enchâssées dans le blindage. L’infanterie est guidée par des caméras dans des mini-drones qui la préviennent de la présence de snipers et d’ennemis se tenant en embuscade. En effet, les drones sont une spécialité israélienne : aujourd’hui, certains sont aussi minuscules que des insectes. Finalement, Tsahal utilise une méthode d’entraînement intensif héritée des Britanniques et n’envoie pas des recrues sans formation au front, comme c’est trop souvent le cas dans la guerre ukrainienne.

Publication d’Edward Luttwak: « La victoire naissante d’Israël à Gaza a deux aspects : la destruction physique de l’ennemi et un faible nombre de victimes. Il s’avère que le Hamas est meilleur pour tuer des personnes non armées que pour combattre des soldats hautement entraînés et que l’équipement de fabrication israélienne fonctionne vraiment. Moral ? Excellent ! »

Tous ces atouts favorisent la victoire sans nécessiter la « violence cataclysmique » évoquée par certains commentateurs. Et la victoire semble au rendez-vous. Le 11 février, le nombre des morts des forces israéliennes s’élevait à 564. Ce chiffre comprend 312 soldats et policiers tombés le 7 octobre, ce qui veut dire que seuls 252 militaires ont perdu la vie depuis le début de l’opération actuelle. En même temps, Israël prétend avoir tué ou mis hors de combat quelque 10 000 combattants du Hamas. Selon Luttwak, ce « kill ratio » ou ratio pertes adversaires/pertes amies de 50 à 1 est exceptionnel, « sensationnel », et s’explique pas des armements et des techniques qui sont uniques à l’armée israélienne.

Comparaison sans raison

Peut-on dire, comme le font certains experts, que c’est la campagne la plus mortifère de l’histoire récente ? Selon les sources palestiniennes, le nombre des morts de Gazaouis civils serait près de 28 000. Selon les Israéliens, ce chiffre comprend les 9 000 combattants du Hamas qu’ils ont tués. Si le total reste élevé, cela s’explique par la manière dont le Hamas utilise les civils pour se camoufler et se protéger. La comparaison est souvent faite avec la bataille de la ville de Mossoul en Iraq. Là, il y avait 2 millions d’habitants répartis sur une superficie comparable à celle de Gaza. Entre octobre 2016 et mars 2017, 10 000 civils ont perdu la vie. Pourtant, les forces de la coalition combattant l’État islamique ont pu permettre aux résidents de quitter la ville, tandis que les Israéliens sont contraints d’inviter les Gazaouis à se déplacer à l’intérieur de la bande. Les forces de l’État islamique, assiégées dans la ville, avaient moins de tunnels à leur disposition et étaient moins adeptes de l’exploitation des civils comme boucliers. La situation est donc similaire mais sans être vraiment comparable. D’ailleurs, dans un article dans Newsweek le 12 février, John Spencer qui, après une carrière dans l’infanterie américaine, détient la chaire de combat urbain à l’Institut de la guerre moderne à West Point, nous enjoint d’arrêter de chercher des précédents historiques pour la situation à Gaza qui est vraiment sui generis. Il nous rappelle que le siège de la ville ukrainienne de Marioupol par les Russes en 2022 a provoqué jusqu’à 25 000 pertes civiles; que 300 000 civils sont morts en Syrie ; et que, entre 1994 et 2009, les deux guerres de Tchétchénie ont plus que décimé la population tchétchène. Le bombardement de Dresde en 1945 a fait 25 000 morts en trois nuits, et une seule nuit de bombardement américain à Tokyo a fait autour de 100 000 morts.

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Revenons à l’accusation portée par Paul Rogers dans The Guardian. Israël est-il toujours en train d’appliquer simplement et systématiquement la Doctrine Dahiya formulée en 2008 et consistant à détruire toute l’infrastructure de l’adversaire ? Selon une étude publiée en 2017 par la Rand Corporation, célèbre think tank américain consacré aux questions de stratégie et de R&D, les forces israéliennes auraient constamment changé de tactiques entre 2009 et 2014 pour s’adapter à un ennemi hybride dans un terrain urbain complexe. Cette évolution constante infirme la notion qu’Israël serait resté fixé sur une seule approche rudimentaire. D’ailleurs, ses tactiques ont déjà changé sensiblement au mois de janvier, en évoluant vers un affrontement de moindre intensité. La pression de ses alliés, les États-Unis en tête, y joue un rôle.

Enfin, pourquoi supposer que tout ce qui se passe à Gaza est la seule faute d’Israël ? Si le Hamas veut épargner les civils, il n’a qu’à se rendre ou du moins commencer à négocier sérieusement. Mais il ne le fait pas. L’histoire de David et de Goliath est citée dans le Coran, dont le texte ajoute cette explication profonde : « Et si Allah ne neutralisait pas une partie des hommes par une autre, la terre serait certainement corrompue ». Mais qui est véritablement David dans la situation actuelle ? Qui fait le plus d’efforts pour épargner des vies humaines ?


[1] Actualité juive, n° 1721, 25 janvier 2024, pp. 6-7.

Par ici la sortie… de l’Histoire

Les Européistes et eurocrates font tout – et n’importe quoi – pour déconstruire les nations du Vieux Continent. L’éditorial du mois de février d’Élisabeth Lévy.


On dirait des villageois qui dansent en rond pour faire venir la pluie (ce qui soit dit en passant s’est réellement produit dans un village français il y a quelques mois). Depuis plusieurs décennies, les adorateurs de la « construction européenne » implorent les dieux de faire advenir ce fantasmatique peuple européen qui nous délivrera enfin de nos coupables lubies – également appelées égoïsmes nationaux. Ils devraient en causer à la Chine et à l’Amérique, de l’égoïsme national. On voit mal comment une nation existerait sans une population convaincue qu’il faut la préférer et la défendre. L’Europe, justement, se fait une fierté de ne pas être égoïste et d’affronter le reste du monde à coups de valeurs. Le résultat, c’est que son influence n’est pas indexée sur ces évanescentes valeurs, mais sur sa capacité de consommation. Quand d’autres aspirent à être le laboratoire ou l’atelier du monde, l’Europe est un « grand marché ». Ou, comme l’observait un brin désabusé le philosophe Peter Sloterdijk, une vaste salle de gym, dont les charmes, espère-t-on à Bruxelles, finiront par avoir raison des rouspétances des Hongrois, Polonais et autres Tchèques.

Qu’on me pardonne cette allusion personnelle, il se trouve que j’écris ce texte dans l’avion qui me ramène de Tel-Aviv[1]. Entre la fatigue européenne d’être soi et la volonté israélienne de persister dans son être, le contraste est cruel. Quand chaque mère, en Israël, accepte le déchirement de sacrifier ses enfants à l’avenir du pays, les Européens, transformés en individus-rois, n’ont de cesse de demander ce que leur pays peut faire pour eux et de brailler parce que ce n’est jamais assez. Autrement dit, le grand rêve européen n’est pas de se réconcilier avec son passé, mais d’en finir avec lui. Sortons enfin de l’Histoire et de ses tourments.

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Pour construire l’Europe, il est donc urgent de déconstruire les nations qui la composent. Européistes et eurocrates n’ont pas ménagé leurs efforts pour ouvrir nos âmes endurcies, alternant chantage moral – l’Europe ou le fascisme – et promesse – d’un avenir radieux.

La résolution visant à promouvoir une « conscience historique européenne » votée le 17 janvier par le Parlement de Strasbourg entend soumettre l’étude du passé du Vieux Continent à l’intérêt supérieur de l’Union, en favorisant un enseignement rompant avec « les stéréotypes et les vaches sacrées des histoires nationales ». Remarquez, Niyazi Kizilyürek, le député chypriote d’extrême gauche qui a pondu ce texte est un sacré farceur. Tout en affirmant « l’histoire ne doit jamais être relativisée, déformée ou falsifiée à des fins politiques », sa résolution affirme que « le chauvinisme, les stéréotypes sexistes, les asymétries de pouvoir et les inégalités structurelles sont profondément ancrés dans l’histoire européenne ». Face à ce passé de crime et d’obscurité, l’enseignement doit rendre justice aux « invisibilisés » et en finir avec « la marginalisation des femmes et autres groupes sous-représentés ». Ce salmigondis woke se conjugue, sans surprise, à l’inévitable jargon pédagogiste précisant que l’enseignement doit être « interdisciplinaire et intersectionnel » (faudra m’expliquer), appliquer « une pédagogie innovante et centrée sur l’apprenant », et utiliser toutes sortes de sources, y compris les récits oraux– espérons que des conteurs africains viendront prêter main-forte à nos professeurs. En attendant, les gouvernements devraient plutôt se soucier de l’abyssale ignorance des élèves. Quand 46 % des jeunes Français sont incapables de situer dans le temps le début de la Révolution[2], leur demander de connaître Olympe de Gouges est un brin présomptueux.

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Le plus rigolo c’est que cette brillante initiative a abouti à la déconfiture de son auteur. Dans sa version initiale, la résolution mentionnait « les crimes commis par les régimes totalitaires nazis, fascistes et à l’époque du colonialisme » – on notera la subtile assimilation a posteriori du colonialisme à l’hitlérisme. Or, suite à diverses manœuvres excellemment relatées par Charlotte d’Ornellas[3], un amendement proposé par François-Xavier Bellamy et voté par les élus de l’ancien bloc soviétique a ajouté à la liste « les crimes du communisme ». À gauche, on ne voit pas de quoi il est question, sans doute une invention des forces réactionnaires. Résultat, Niyazi Kizilyürek et avec lui toute la gauche europarlementaire renient leur enfant au mépris de tous les usages, ce qui contraint (pour des raisons procédurales) une élue de la droite européenne à le reprendre sous son aile. Le texte est adopté contre ses initiateurs[4]. Et toc !

Reste qu’heureusement, ce texte n’aura pas la moindre conséquence concrète. L’épisode est néanmoins révélateur, non seulement du wokisme furibond qui gangrène les gauches européennes, mais aussi de l’hémiplégie persistante de leur mémoire. L’Europe doit regarder son passé en face, mais à condition de n’ouvrir qu’un œil.


[1] Je participais à un voyage de solidarité organisé par le KKL.

[2] Étude OpinionWay pour La Tribune, 7 janvier 2024.

[3] Charlotte d’Ornellas, « Derrière la culpabilisation de l’histoire européenne », le débat sur le communisme, Le Journal du dimanche, 26 janv. 2024.

[4] François-Xavier Bellamy explique au JDD que, s’il ne pouvait pas voter un tel texte, il ne voulait pas non plus joindre sa voix à celles d’une gauche qui refuse d’inscrire le communisme parmi les fléaux du siècle dernier. Il s’est donc abstenu.

Gestion forestiere «à la française»: une excellence à défendre

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Les forêts couvrent 31% du territoire métropolitain. Une grande richesse. Le défi du siècle: renforcer la résistance de nos forêts, qui seront fortement affectées par le réchauffement climatique.


Dans l’actualité, « forêt » renvoie souvent à des images funestes – feux ravageurs et déforestation galopante. Si les incendies de grande ampleur touchent en effet l’ensemble des pays, les pratiques françaises en matière de sauvegarde des forêts contrastent avec celles de nos voisins. Notre pays se distingue en effet par l’excellence de sa gestion forestière – responsable, durable et résiliente au changement climatique. La France doit cette position enviable à sa singulière stratégie forestière et à la qualité du travail de ses forestiers. Très attachés à leurs forêts, les Français doivent prendre conscience que ceux qui les gèrent le font avec passion, savoir-faire et volonté d’en prendre soin.

La reforestation : un objectif planétaire, une réalité française

La préservation de la forêt, puits de carbone et refuge de la biodiversité, est un enjeu environnemental de premier ordre. En 2021, les dirigeants de plus de 100 pays et territoires se sont ainsi engagés à stopper la déforestation mondiale d’ici 2030, et basculer ensuite vers la reforestation. Cette lutte semble toutefois mal engagée : loin de refluer, la déforestation mondiale s’est accrue de 4 % en 2022.

Comme aucun autre discours n’est audible, les Français pensent qu’il en va de même pour leurs chères forêts – saccagées, coupées, rasées, pour laisser place à des immeubles ou des autoroutes. Les trois-quarts des Français s’imaginent ainsi que la surface de la forêt, en France, a reculé depuis deux siècles. Elle a en fait doublé sur la période. En effet, les derniers chiffres de l’IGN montrent que les forêts françaises couvraient, en 2022, 31% du territoire métropolitain, pour 17,3 millions d’hectares. C’était seulement 19 % en 1908 ! Cette dynamique de reforestation s’est même accélérée ces dernières décennies : depuis 1950, la forêt française gagne en moyenne 80 000 hectares par an.

Notre pays tire ici les bénéfices d’une stratégie singulière, qui gagnerait à être imitée: privilégier, sur tout le territoire, une gestion multifonctionnelle des forêts – à la fois écologique, sociale et économique, tout en renforçant leur résilience au changement climatique.

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La France profite également de l’excellence du travail de ses forestiers, et plus généralement de ses réseaux d’experts. Notre filière forêt-bois est structurée et efficace, avec différents organismes aux rôles complémentaires, chargés de sauvegarder, soigner, valoriser et faire croître nos forêts. Parmi eux, on citera en exemple l’Office National des Forêts (ONF), en charge de la gestion durable des forêts publiques, qui joue un rôle prépondérant dans la préservation et le développement de ces espaces. L’Union de la Coopération Forestière Française (UCFF), qui représente et soutient les coopératives forestières, contribuant au développement durable de la filière. Enfin, Fransylva, une fédération représentant et défendant les intérêts des propriétaires forestiers en France auprès des instances locales, nationales et internationales​​ et le CNPF (Centre national de la propriété forestière), un établissement public français chargé du développement de la gestion durable des forêts privées, comptent parmi les associations qui s’engagent au quotidien dans la gestion et la préservation des forêts.

Ces organismes, comme l’ensemble du réseau français, travaillent main dans la main avec les propriétaires forestiers, eux aussi conscients des enjeux environnementaux et désireux, dans leur majorité, de participer à cet effort collectif. Notons enfin, la collaboration indispensable de l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage) qui joue un grand rôle dans l’équilibre sylvo-cynégétique.

Une gestion durable favorable au climat et à la biodiversité

Cette collaboration soutient une approche forestière durable, notamment en favorisant les forêts étagées et mélangées[1], et le couvert forestier continu. Cette stratégie permet d’accueillir une densité végétale accrue : elle se traduit par une hausse spectaculaire du taux de stockage de carbone des forêts françaises, passé de 58 tonnes de CO2 par hectare en 1981 à 81 tonnes par hectare en 2022. En 40 ans, le puits de carbone offert par les forêts françaises a ainsi presque doublé[2].

Mais le bénéfice environnemental de cette gestion vertueuse va plus loin : elle renforce la résistance de nos forêts, elles aussi fortement touchées par le réchauffement climatique. Par exemple, la hausse de la mortalité des arbres qui en découle compromet de fragiles équilibres : la filière française s’attache ainsi à rendre les forêts plus résistantes à la chaleur, à combattre les invasions de ravageurs (que favorisent les automnes doux) tout en préservant la biodiversité, à réparer les massifs démolis par les tempêtes, ou encore à replanter les forêts détruites par les incendies. Elle participe ainsi à réduire l’impact des catastrophes naturelles et accompagne la régénération des populations après des épisodes de crise.

C’est également une stratégie d’anticipation que déploie la filière. La France métropolitaine possède en effet les forêts les plus variées d’Europe. Avec 190 essences d’arbres différentes, elle compte près de trois quarts des essences présentes en Europe. Par cette diversité, les forêts tricolores offrent ainsi une grande variété d’écosystèmes forestiers, leur garantissant une plus grande résilience face au réchauffement, et une large biodiversité pour les autres végétaux et les animaux.

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Cette biodiversité est également favorisée par la sauvegarde des forêts anciennes. Cette gestion de la maturité des forêts est là aussi un enjeu crucial dans la gestion forestière durable. En plus d’être un habitat idéal pour toutes sortes de faunes et de flores, les forêts âgées ont une plus grande capacité à produire du bois et à séquestrer le dioxyde de carbone. Cela souligne l’importance d’une stratégie de gestion qui ne doit pas se limiter à la reforestation ou à des objectifs exclusivement productivistes. Il convient, comme la filière le fait, de prendre en compte la protection et l’entretien des forêts existantes pour maximiser leur potentiel écologique et leur contribution à la lutte contre le changement climatique.

Fierté et confiance

Seule ombre au tableau : malgré la bonne volonté de la plupart des propriétaires, 40% des surfaces forestières privées[3] ne sont pas véritablement gérées, par manque de moyen, de temps et de savoir-faire. Notre stratégie forestière doit mieux prendre en compte ce morcellement du territoire forestier en petites parcelles privées, notamment par un soutien de l’État aux plus petits propriétaires : nous pourrons ainsi synchroniser et harmoniser l’ensemble de nos pratiques forestières vers la durabilité.

Si les pouvoirs publics sont attentifs aux besoins des forêts et aux risques qui les menacent, il reste bien sûr beaucoup à faire. Des dispositifs comme le plan incendie de l’été 2023, ou le plan pour le renouvellement forestier (PNRF), attendu pour la fin de l’année 2023, participent cependant à conserver l’avance de la France sur ses voisins dans la gestion raisonnée de son trésor forestier.

Malgré les signaux forts qui brouillent l’image de nos forêts auprès des Français, la France peut s’enorgueillir, avec mesure, tant les chantiers nécessaires sont encore grands et les enjeux à venir importants, de la qualité de sa gestion des forêts, durable et cohérente avec cette urgence climatique. Pragmatique, privilégiant la résilience et le long-terme, pansant efficacement les plaies des catastrophes, la filière forêt-bois française fait figure de référence pour nos voisins, et se positionne en première ligne des défis majeurs de notre siècle.


[1] Avec des arbres de tailles et d’âges différents, associant plusieurs essences d’arbres, par opposition à la monoculture avec des arbres d’âge identique, beaucoup plus sensible aux catastrophes et aux ravageurs.

[2] En combinant la double hausse des surfaces forestières et du captage par hectare.

[3] Soit 30 % de la surface forestière totale, 75 % de cette dernière étant détenue par des propriétaires privés.

Justice: Emmanuel Macron entre mépris et récupération…

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Vendredi 9 février, Emmanuel Macron a assisté à la prestation de serment d’une promotion annuelle de l’École nationale de la magistrature, à Bordeaux. L’ombre de Robert Badinter planait au-dessus de l’évènement. Philippe Bilger rappelle que, malgré les mots sages contenus dans ce discours de notre président, ce dernier a démontré depuis 2017 qu’il ne tenait pas en haute estime les magistrats.


Le vendredi 9 février, le jour de la mort de Robert Badinter, le président de la République est à Bordeaux et il prononce un discours devant 459 auditeurs de justice – une promotion historiquement élevée – à l’École nationale de la magistrature dont l’ancienne avocate qui la dirige, Nathalie Roret, n’est pas dénuée d’idées pertinentes et d’actions valables. Alors que j’analyse son rapport général avec l’institution judiciaire et la Justice comme un mépris à peine dissimulé et une récupération assumée, il y a tout de même dans son allocution des propos qui ne peuvent que me réjouir puisque je n’ai cessé de réclamer du service public de la justice rapidité et efficacité. Au service précisément du public.

Partiellement lucide

Quand Emmanuel Macron affirme que « nous devons diviser les délais de notre justice par deux d’ici à 2027 ; ce n’est pas un objectif, c’est un impératif… cette rapidité est source de légitimité… Si la justice ne gagne pas en efficacité, en proximité, en célérité, alors, qu’on se le dise, chacun trouvera toujours d’autres moyens de juger les litiges, chacun les trouve d’ailleurs déjà : par l’opprobre médiatique, par le bannissement social, au mépris de la présomption d’innocence », il a évidemment totalement raison. Le citoyen doit être notre juge bien davantage que la bureaucratie administrative et ministérielle qui inspire, domine et étouffe. Mais cette lucidité ponctuelle est gâchée par sa vision structurelle du monde judiciaire et surtout de la magistrature elle-même. Comment peut-on être un bon berger quand, par mille signes, actions, abstentions ou nominations, on manifeste qu’on n’estime pas son troupeau ? Comment ce dernier pourrait-il être convaincu par un enseignement diffusé par un président avec si peu d’empathie ?

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Le président de la République a évidemment célébré Robert Badinter, en particulier pour son rôle capital dans l’abolition de la peine de mort en 1981, grandement facilité par un François Mitterrand à la fois provocateur (il avait beaucoup fait décapiter sous la IVe République) mais repentant.

En respectant le délai de décence, j’ai moi-même salué d’emblée sur CNews, Europe 1 et Valeurs actuelles cette personnalité exceptionnelle disparue, en rappelant ses brillantes et diverses activités, notamment avec les postes prestigieux qu’il a occupés, mais on peut aussi critiquer sa politique pénale comme l’a très bien fait Georges Fenech. Ses principaux éléments ont tous favorisé – à l’exception de l’heureuse abolition de la peine de mort – un laxisme porté par une idéologie très hémiplégique. Il suffit de relever qu’elle a été constituée essentiellement par des suppressions et des adoucissements. Il a fallu ensuite tenter de rattraper la rigueur perdue ! La société était moins à protéger que les principes d’une gauche si sûre d’elle-même… Bien sûr, le président ne pouvait pas être négatif mais un accord profond se laissait toutefois deviner entre cette philosophie pénale emplie de mansuétude et la faiblesse régalienne depuis 2017 malgré quelques voltes fluctuantes et sur le tard moins naïves.

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Présomption d’innocence, un nouveau culte macroniste

Je ne peux non plus éluder – même si j’en ai déjà trop parlé – la nomination provocatrice d’un remarquable avocat d’assises comme ministre, mais dont la particularité était d’avoir toujours dénigré le monde professionnel dont il aurait la charge. Maintenu lors du changement de gouvernement, mis en examen, relaxé par la CJR sans qu’un procureur général frileux tire par un appel les conclusions d’une décision juridiquement incohérente, renouvelé sous Gabriel Attal, son parcours manifeste le peu de crédit qu’Emmanuel Macron a attaché à la Justice. Son seul souci étant d’exprimer le sentiment condescendant que la magistrature lui inspirait et de n’être évidemment pas gêné par un Dupond-Moretti sur la même ligne, avant.

29 novembre 2023 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Un exemple déterminant de cette hostilité est le changement radical que le président a opéré sur la volonté initiale de faire démissionner les ministres mis en examen, avant d’effectuer un revirement manifesté par l’apparent culte de la présomption d’innocence. Comme si celle-ci ne relevait pas du seul plan judiciaire à gérer dehors par le mis en examen. Alors que son maintien, au contraire, mettait à bas sa légitimité politique et sa crédibilité dans l’action à l’égard des concitoyens. Il n’était pas très républicain d’assurer de sa confiance systématiquement tous les politiques et ministres de son bord mis en cause. Comme s’il faisait forcément l’impasse sur ce qui pouvait leur advenir judiciairement. Il n’était pas non plus d’une grande élégance de reprocher aux magistrats de vouloir composer, faire ou défaire les gouvernements comme si ceux-ci, saisis de soupçons de transgression de la part de certains ministres, avaient un autre choix que d’instruire sur eux. La circonstance que quelques-uns ont été relaxés n’infirme pas mon argumentation. Il y a eu des appels pour François Bayrou et pour Olivier Dussopt (pas reconduit comme ministre) et on a vu ce qu’il en était pour Dupond-Moretti. Les « prévisions de culpabilité » démenties, dont Emmanuel Macron se félicite, peuvent demain être révisées à charge.

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Il est pertinent de conclure que la violation de la sage « jurisprudence Balladur » – mis en examen, le ministre doit démissionner – révèle chez Emmanuel Macron, plutôt que l’apparent souci de la présomption d’innocence, la volonté de tenir pour rien, sur le plan politique, les décrets d’un univers judiciaire moqué par le président et son conseiller le plus proche, Alexis Kohler. Louis Hausalter dans cet article du Figaro a raison quand il écrit que « depuis qu’il est au pouvoir, le chef de l’Etat ne tient pas les magistrats en haute estime ». Emmanuel Macron a de la chance d’être en partie protégé par un double bouclier : celui des outrances politisées du Syndicat de la magistrature et celui de la passivité étonnante du corps judiciaire face à ce qu’il faut bien considérer comme un scandaleux discrédit présidentiel. Cette approche présidentielle, entre mépris et récupération, pourrait être aisément récusée par cette justice honorable et travailleuse dont elle se moque mais qu’elle prétend pourtant stimuler. En effet, citoyens, ces magistrats dédaignés ne pourraient-ils pas retourner le compliment à ce pouvoir tel qu’il est présidé en dénonçant sa légitimité à les juger quand lui-même serait évidemment condamné dans le cadre d’un procès équitable !

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La poudre aux yeux, symptôme du vide en politique

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Ivan Rioufol n’attend plus grand-chose de Gérald Darmanin ou Gabriel Attal, dont l’audace n’est qu’apparente. La politique de la poudre aux yeux prend les citoyens pour des imbéciles.


L’anecdote illustre le vide qui emplit la politique : alors qu’un député argumente à l’Assemblée, lundi dernier, sur la motion de censure déposée par la gauche contre le gouvernement, Gabriel Attal est photographié montrant à ses voisines, dont Rachida Dati, la photo de son chow-chow, Volta, que les sœurs du Premier ministre viennent de lui envoyer sur son portable. Si l’on rapproche cette scène puérile sur le petit chien du long entretien accordé ce week-end par Vladimir Poutine au journaliste américain Tucker Carlson, se mesure par contraste ce que le politologue Gaël Brustier décrit comme « l’épuisement complet de la vie politique et de ses protagonistes »1Tandis que l’autocrate russe puise longuement dans l’histoire et « l’âme » de son peuple pour justifier sa politique vis-vis de l’Ukraine et du monde occidental, les dirigeants français affichent une affligeante légèreté devant le tragique de l’histoire. L’ancien Premier ministre macronien, Edouard Philippe, parle d’or quand il voit, dans La Tribune-Dimanche2, le futur président de 2027 comme « enraciné, grave, qui parle peu mais fait ». Cependant, ce contre-portrait d’Emmanuel Macron ne trouve à s’incarner chez aucun de ses disciples au pouvoir, qui persistent à chanter les mérites de la mondialisation et de l’Europe supranationale. Comme le rappelle cette fois François Bayrou à l’adresse du chef de l’État et de son jeune Premier ministre, dont il a refusé de rejoindre l’équipe, rien n’est plus préoccupant que « l’ignorance par les responsables du sommet de ce que vit la base ». Pour avoir porté depuis des lustres cette critique du déracinement des élites et de leur éloignement des gens ordinaires, je ne peux qu’approuver ce diagnostic tardif.

Ce constat a une conséquence immédiate : il ne faut rien attendre de ceux qui ont mis la France dans cet état de chaos ; ils sont possédés par leurs erreurs. Déjà, les agriculteurs menacent de reprendre leur mouvement. Le volontarisme déclamé par Attal sur l’École n’aura duré que quelques semaines. En nommant, jeudi, Nicole Belloubet pour lui succéder, le chef de l’État a réintroduit la gauche idéologue au cœur de l’Éducation nationale. Les écrits d’hier de l’ancienne militante socialiste laissent présager son alignement sur les positions syndicales qui ont contribué à l’effondrement du système scolaire. C’est la nouvelle ministre de l’Éducation qui a parlé en 2016 des « fariboles sur la restauration de l’autorité » et qui a défendu l’urgence de « sortir du cadre rigide du cours magistral ». 

De la même manière, il ne faut guère attendre de résultats après l’audace apparente de Gérald Darmanin, qui a annoncé ce week-end vouloir supprimer le droit du sol à Mayotte, 101ème département submergé par l’invasion comorienne et africaine. L’effet d’annonce, que le gouvernement refuse d’étendre à l’ensemble de la France, a surtout été le prétexte pour mettre fin aux visas territorialisés qui assignaient à demeurer dans l’archipel. Dès hier, des titulaires d’un titre de séjour ont été acheminés en métropole afin d’y être disséminés. La politique de la poudre aux yeux prend les citoyens pour des imbéciles. Les dirigeants devraient y prendre garde…


  1. Les analphabètes au pouvoir, Editions du Cerf ↩︎
  2. https://www.latribune.fr/economie/politique/la-competition-ne-me-fait-pas-peur-edouard-philippe-990221.html ↩︎

Hidalgo ou la guerre scolaire… urbaine

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Voici venue la «guerre scolaire urbaine» alerte Anne Coffinier ! À Paris, sept établissements d’enseignement privés se retrouvent piégés par le plan local d’urbanisme de la mairie.


Le nouveau PLU (plan local d’urbanisme) de la Ville de Paris a prévu de contraindre près de 2000 bâtiments à se transformer à terme, en tout ou partie, en logements sociaux. Techniquement, ces parcelles sont classées en « emplacements réservés » ; on dit ainsi pudiquement qu’elles sont « pastillées » par le PLU. Des établissements publics sont visés, tels que le CROUS de Mabillon, mais aussi des immeubles de bureaux, des immeubles de logement et même – et c’est l’objet de cet article – des établissements d’enseignement privés sous contrat.

Manœuvres immobilières

Les propriétaires institutionnels de bureau ont conduit un lobbying actif et se sont vivement défendus dans les médias. Ils menacent d’utiliser massivement leur droit de « délaissement » pour forcer la Mairie de Paris à reculer. Concrètement, ils prévoient de demander à la Mairie de racheter leur bâtiment et, si elle ne l’avait pas fait dans le délai imparti d’un an, le bâtiment en question serait dépastillé, donc libéré de ses obligations quant aux logements sociaux.

A lire aussi, Jean-Robert Pitte : Merci à Stanislas !

La manœuvre est habile : la Mairie de Paris, déjà lourdement endettée, n’aura pas les moyens financiers d’acheter des centaines de parcelles à Paris, a fortiori dans un contexte également compliqué pour les bailleurs sociaux.

Sept écoles piégées !

Et voilà qu’on découvre qu’au moins sept établissements privés catholiques scolaires sous contrat sont pastillés  dans la capitale ! Ces derniers ne pourront ni construire, ni mener une restructuration lourde, ni réaliser une extension, ni surélever un bâtiment, ni réaliser un changement de destination sans devoir créer des habitations dont une partie de logements sociaux pouvant aller jusqu’à 100% de la surface d’habitation créée. Autrement dit, cela signifie que ces derniers seront privés de la possibilité de réaliser tout type de travaux de grande ampleur. Leur développement sera donc gelé.

Mais de quels établissements s’agit-il ? Le collège Saint-Jean Gabriel dans le 4è arrondissement, l’école Saint-Eloi, le collège Sainte-Clotilde et le lycée Saint-Michel de Picpus dans le 12è, mais aussi les groupes scolaires Saint-Vincent de Paul et de Notre-Dame de France dans le 13è arrondissement ainsi que le lycée Saint-Michel des Batignolles dans le 17è. Curieux coup du sort, qui vient dans le contexte de l’annonce de la suspension des subventions de la Ville de Paris à l’école Stanislas, en contradiction avec la loi.

Les écoles pastillées viennent donc d’être invitées par la Direction diocésaine de Paris à protester par écrit, dans le cadre de l’enquête publique ouverte jusqu’au 29 février. En plus de cette étape nécessaire, les établissements catholiques concernés et les parents d’élèves ont évidemment intérêt à faire connaître fortement leur opposition, à l’instar de ce qu’ont fait les foncières et autres propriétaires institutionnels de bureaux, sans quoi  ils seront immolés par « notre Drame de Paris », Anne Hidalgo.

Le pas de vague n’est pas possible

En politique, le « pas de vagues » n’est pas une option. En religion, non plus d’ailleurs, mais c’est un autre sujet.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli : Brutes, racailles et sauvageons: le quotidien des enseignants

Une fois le PLU adopté, restera la possiblité de l’attaquer au tribunal administratif pour illégalité. N’est-ce pas en effet un détournement de procédure que de classer tant de parcelles en emplacement réservé, alors que la Mairie de Paris sait bien qu’elle est incapable de les racheter lorsque les propriétaires feront valoir en nombre leur droit de délaissement ?

Cet usage offensif du dispositif de pastillage est de la politique. Anne Hidalgo fait même preuve d’innovation en inventant une nouvelle dimension à la guerre scolaire qui se joue maintenant… dans la rue ! Voici en effet venue la « guerre scolaire urbaine ».  Comme c’est technique, la Maire de Paris a pu avancer sans être repérée.

Il est quand même inouï que les écoles visées n’aient été prévenues que le 6 février. Au Conseil de Paris, personne n’a identifié cette attaque contre les établissements catholiques sous contrat lorsque le PLU a été examiné. Il faut dire que les parcelles sont nommées uniquement par les numéros de rue et que la loi ne prévoit pas d’obligation pour les mairies de prévenir les propriétaires concernés. Là encore, seuls les initiés pourront agir et sauver la valeur marchande et la liberté d’utilisation de leur propriété. Drôle de conception de la transparence politique et du respect des droits des citoyens, dont pas moins de 40% des enfants sont scolarisés dans les établissements sous contrat parisiens…

Donald Trump, président de la Confédération des États… (dés)Unis

Entré en rébellion ouverte contre Washington, le Texas menace les États-Unis d’une nouvelle sécession. Une idée qui fait son chemin chez les Républicains à la veille des élections générales où les Américains sont appelés à renouveler leurs élus. En cas de nouvelle défaite, leur champion, Donald Trump, sera-t-il le nouveau Jefferson Davis fantasmé d’une nouvelle Confédération sudiste à venir ? 


Dépeignant une Amérique du Nord plongée dans une guerre civile terrifiante, le film « Civil War » du réalisateur Alex Garland, dont la sortie en salles est programmée dans deux mois, résonne déjà comme une production prophétique dans un pays plus divisé que jamais à l’approche d’élections générales cruciales.

Etats républicains frondeurs

Face à l’afflux de milliers de migrants traversant la frontière mexicaine pour entrer au Texas, cet État du sud des Etats-Unis a décidé en juillet 2023 d’ériger des kilomètres de barbelés et d’installer des barrières flottantes le long du Rio Grande.  Une décision qui n’a guère été du goût de Washington. On ne compte désormais plus les morts et blessés qui ont tenté de traverser ce mur du sang pour vivre le rêve américain.

Confronté aux gardes-fédéraux qui lui ont ordonné de démanteler son mur, Greg Abbott, le gouverneur républicain du « Lone Star State », a refusé d’obtempérer. L’affaire a été portée devant la Cour suprême, qui a statué que ceux-ci étaient légalement autorisés à intervenir avec une pince pour couper cette clôture en fer aux pointes acérées. Loin d’être décontenancé par cette décision, Greg Abbott a invoqué son droit « constitutionnel à se défendre et à se protéger contre cette invasion ». Accusant parallèlement le président Joe Biden de « refuser d’appliquer et de violer les lois actuelles sur l’immigration », Abbott a déclaré, dans une lettre publiée le 24 janvier dernier, que le « gouvernement fédéral avait rompu le pacte entre les États-Unis et les États », déclenchant ainsi une tempête médiatique et ravivant les discussions sur la sécession. En outre, 24 autres gouverneurs républicains ont conjointement signé une lettre de soutien au Texas, exprimant ainsi leur rébellion ouverte contre la Maison blanche. Vingt-six procureurs généraux républicains leur ont emboîté le pas en envoyant une lettre similaire au président Biden. « À l’heure actuelle, les cartels, les groupes terroristes et d’autres acteurs malveillants profitent du chaos à la frontière pour orchestrer un afflux massif de personnes. Les gangs utilisent le flux de personnes pour dissimuler leurs membres « prédateurs » lorsqu’ils entrent aux États-Unis », ont dénoncé ces hauts fonctionnaires.

Dangereuse politique

Pour ses détracteurs, Greg Abbott a ressuscité une ancienne théorie qui a encore pignon sur rue dans le Sud des États-Unis (Dixie). Il s’agit de l’idée selon laquelle le gouvernement fédéral tire son pouvoir des États, un argument autrefois utilisé par le politicien sudiste John Calhoun, originaire de Caroline du Sud, considéré comme le père de la sécession des États du Sud en 1861. Bien que ce point de vue ait perdu de sa vigueur après la guerre civile, il a récemment ressurgi avec l’avènement de Donald Trump, dont la présidence (2017-2021) a ravivé l’irrédentisme sécessionniste. Sanford Levinson, professeur de droit et de gouvernement à l’Université du Texas, affirme que la description de la crise frontalière par le gouverneur est « absurde d’un point de vue juridique et dangereuse d’un point de vue politique ». Il soutient qu’Abbott utilise délibérément à mauvais escient le terme « invasion » pour justifier le renforcement des troupes de la Garde nationale à la frontière du Texas, comparant cela à la situation où un président déploierait des troupes pour réprimer la « violence domestique » sur la base d’informations faisant état de violences conjugales généralisées.

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Successivement français puis espagnol, le Texas est devenu une possession mexicaine au moment où Mexico a obtenu son indépendance de Madrid en 1821. Peu peuplée et économiquement peu développée, la nouvelle république mexicaine a encouragé l’installation d’Américains afin de transformer l’État. Cependant, des tensions ont rapidement surgi entre les Mexicains et les 300 familles américaines, principalement autour de la question de l’esclavage. En 1835, cette confrontation dégénère en insurrection, se transformant en une véritable révolution contre le pouvoir du général Santa Anna. L’épisode le plus célèbre de cette guerre demeure le siège de Fort Alamo. Face aux rebelles, 600 Mexicains tombent au champ d’honneur contre les Texans, qui enregistrent seulement 200 pertes, dont le célèbre trappeur Davy Crockett. En avril 1836, la bataille de San Jacinto marque un tournant dans l’histoire du Texas. Battus, les Mexicains doivent accorder l’indépendance aux rebelles, qui proclament la République avant de rejoindre les États-Unis une décennie plus tard. C’est en tant qu’État esclavagiste que le Texas rejoindra la Confédération sudiste, liant ainsi son destin à celui-ci. Avant d’être réintégré à l’Union. Aujourd’hui encore, de nombreux nostalgiques de cette période conservent dans leur subconscient le traumatisme de la défaite. En pleine période du mouvement Black Lives Matter (BLM), ils ont réussi à empêcher le déboulonnage des symboles sudistes, contrairement à d’autres États voisins. En face du Capitole à Austin, un monument imposant rend toujours hommage aux héros de la guerre de Sécession.

Néo-sudistes

Ce n’est pas la première fois que le spectre de la sécession plane au-dessus des États-Unis. Bien que ce mouvement demeure encore largement minoritaire, il connaît une forte progression. Selon un sondage récent mené par Redfield & Wilton Strategies, 33% des Texans soutiendraient l’idée séparatiste, un chiffre similaire à celui enregistré en Californie, en Floride et en Géorgie. C’est d’ailleurs parmi les Républicains (66% d’entre eux y sont largement favorables selon une enquête réalisée dans 13 états du Sud) en 2021 que l’on trouve le plus de soutiens à cette cause néo-sudiste (certains mouvements se sont transformés en milices paramilitaires) qui n’hésite pas à agiter les drapeaux de la Confédération lors de manifestations anti-gouvernementales. Les mêmes aperçus lors de l’assaut donné au Capitole par les partisans de l’ancien président Donald Trump qui a tenté de se maintenir au pouvoir en 2021 après avoir échoué à se faire réélire… En 2017, une enquête dirigée par l’institut Zogby International a révélé que 68% des Américains se disaient ouverts à un « divorce national », selon les termes de la députée républicaine Marjorie Taylor Greene.

Cette confrontation entre Greg Abott et Washington n’est cependant pas anodine et dessine l’atmosphère ambiante aux Etats-Unis à la veille des élections générales de novembre 2024 où les Américains sont appelés à renouveler leurs élus. Grand favori de cette présidentielle, le républicain Donald Trump, dont l’ombre n’a jamais cessé de planer au-dessus de la Maison Blanche depuis quatre ans, conserve une certaine aura parmi une partie de l’électorat en dépit de ses multiples ennuis judiciaires. Ce nouveau duel à venir avec Joe Biden suscite des inquiétudes parmi les Américains, car les deux opposants restent constamment au coude à coude dans les sondages. En cas d’une nouvelle défaite de leur champion, les gouverneurs républicains pourraient-ils être tentés de proclamer la sécession de leurs États ? 

Dans ses discours, Donald Trump encourage régulièrement ses partisans à considérer leurs opposants démocrates comme des traîtres irrémédiables, des criminels, des satanistes, des pédophiles et des conspirateurs. En faisant volontairement germer l’idée d’une possible sécession dans l’esprit de ses électeurs, le tonitruant milliardaire, qui a récemment confessé que la guerre de Sécession était « horrible et fascinante à la fois » ne chercherait-il pas devenir le leader d’une nouvelle confédération sudiste vidée de tout son substrat yankee ? Une question qui pourrait se poser dans le cas où Donald Trump échouerait à se faire réélire président des États… (dés)Unis.

Hommage aux Français exterminés par le Hamas: de la Cour d’honneur des Invalides à celle du Palais des papes

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Le discours du président Macron, le 7 février dernier à Paris, lors de l’hommage aux Français victimes des attaques islamistes en Israël, était très attendu. Analyse.


Mercredi 7 février, dans la cour d’honneur de l’hôtel national des Invalides, en plein cœur de Paris : quarante-deux portraits et trois chaises vides ; quatre mois après le 7 octobre, le Kaddish de Maurice Ravel monte au ciel ; sobriété et recueillement dans un lieu majestueux. En présence des représentants de leurs familles meurtries, la France rend hommage à ses compatriotes victimes du pogrom perpétré en Israël par le Hamas. Le chef de l’État prononce alors un discours, nécessaire, attendu. Cette allocution, eu égard aux circonstances, aurait gagné à être plus mesurée ; moins déclamé. On aurait aussi apprécié qu’elle nous épargnât l’incantatoire célébration d’une unité française qui n’est plus. Le deuil, comme la douleur, aime l’ombre et le repli ; quant à la tragédie, elle exige la vérité.

Certes, rien n’est plus difficile à écrire qu’un discours d’hommage. Il ne doit pas trop sentir la sueur et rester fluide pour paraître sincère. Aussi, celui qui le rédige doit en proscrire la pompe et le tragique superflus, la frisure et l’hyperbole, l’ostentation et la parure qui ne font qu’attirer l’attention sur « les dessous de l’affaire ». La charpente du discours doit rester invisible sous la chair des mots, ses ficelles, écrous ou stratagèmes dissimulés. Si tel n’est pas le cas, et on le vérifie dans l’hommage proféré par Emmanuel Macron, l’auditeur agacé ne voit plus que les limites de l’allocution et en cherche les failles. Quant à l’orateur, qu’il s’interdise de déclamer afin de ne pas donner à son auditoire le fâcheux sentiment qu’il s’écoute parler.

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Passé la litanie numérale initiale, le début du discours a sonné juste. Sans trop de fioritures, il faut en convenir, dans la peinture de vies semblables aux nôtres, fauchées par la barbarie. On aurait donc été tenté d’y croire et même de se montrer indulgent envers la puérilité déconcertante qui affleurait déjà subrepticement dans l’expression : « Dieu, la vie, le monde (…) », « des sourires en forme de promesse », « des rêves plein la tête », si elle n’avait pas été malheureusement accompagnée de l’hyperbole douteuse : « des idéaux dans la houle du monde », « Des histoires de famille où s’entrebâillait parfois un gouffre indicible (…) » qu’on a vu culminer dans la peinture du pogrom. Las ! De la cour d’honneur des Invalides à celle du Palais des papes, en Avignon, il n’y a qu’un pas. Emmanuel Macron déclame et voici que l’emphase emporte tout sur son passage : « Les jeunes qui dansaient-là ne savaient pas qu’ils étaient dans la mâchoire de la mort (…) des motos hérissées d’armes allaient fondre sur eux. » ; « Le ciel livide se zèbre de missiles ».  Les mots s’emballent ; ils pétaradent dans le silence du recueillement tandis que l’éloquent, servi par un discours boursouflé, s’exhibe. On note au passage que, dans cette sortie de lit du verbe, l’épithète « islamiste » qu’on attendait accolée à « terrorisme » a disparu.

Cérémonie en hommage aux victimes françaises des attaques terroristes du 7 octobre 2023 en Israël, Cour d’Honneur des Invalides, Paris, 7 février 2024 © Eric TSCHAEN-POOL/SIPA

Et puis, pourquoi vouloir célébrer à toute force l’unité des Français dont on sait bien qu’elle a vécu ? Ce discours rebattu qui se veut performatif, lasse. Stérile, il n’est qu’invocatoire et vise à conjurer la terrible réalité ; celle de deux peuples désormais face à face. Qui peut actuellement encore croire qu’il existerait une France « (…) refusant les séparations comme les divisions, refusant l’idée de mort, de chaos et de clivages qui nourrissent les terroristes. » ; une France « unie pour elle-même et pour les autres. » ; « unie pour se tenir au-delà des destins et des différences (…) », « unie dans ces moments de souffrance (…) » alors que l’antisémitisme prospère dans nos banlieues, encouragé par une partie de la classe politique ? L’anaphore ne fait rien à l’affaire ; nous n’étions pas, loin s’en faut et nous le déplorons, 68 millions à pleurer nos frères, en ce 7 février. Que penser enfin de l’éternelle injonction au pacifisme et au pardon exigés au nom de Lumières qui éclairent notre pays désormais aussi bien que des chandelles mal mouchées ?  « Ceux qui tuent par haine trouveront toujours face à eux ceux qui sont prêts à mourir par amour. » « Jamais en nous, nous ne laisserons prospérer l’esprit de revanche » : après la joue droite, tendez la joue gauche, braves gens. Décidément, nous attendions mieux de ce discours, pour la mémoire de nos frères suppliciés, pour leurs familles dévastées et pour notre pays malmené.

« Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable ; la poésie, la musique, la peinture, le discours public. Quel supplice que celui d’entendre déclamer pompeusement un froid discours, ou prononcer de médiocres vers avec toute l’emphase d’un mauvais poète ! »
(La Bruyère, Les Caractères, Des ouvrages de l’esprit)

Zénitude muséale

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D.R

Nos musées sont en train de se transformer en salles de yoga. L’esthétique cède la place au culte de soi.


Ces temps-ci, aller au musée est en passe de devenir un casse-tête. On n’a en effet que l’embarras du choix. Non pas quant à l’artiste à côtoyer ou aux œuvres à admirer, mais en raison des activités périphériques désormais proposées. L’art ne se suffisant sans doute plus à lui-même, la mode de l’agrémenter de pratiques annexes se répand à grande vitesse. Ainsi, au musée Fabre de Montpellier, des séances de yoga se tiennent devant les œuvres abstraites du plasticien Christian Jacquard.

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Même supplément orientalisant au menu d’autres lieux dont la liste s’allonge de jour en jour. Au musée d’Art moderne de Paris, ce yoga s’enrichit du qualificatif de « profond », alors qu’à la Cité de l’architecture et du patrimoine, ainsi qu’aux musées Delacroix et Henner, il se métamorphose en « yoga vinyasa ». On s’en réjouit. Au Louvre, qui donne lui aussi dans ces innovations, la Joconde n’en a probablement pas fini avec son petit sourire en coin. Au train où vont les choses, l’apparition d’ateliers french-cancan au musée Toulouse-Lautrec ne saurait être exclue. On peut se moquer de cette vogue, certes, mais au-delà de ces initiatives de bonne intention se profile le travers majeur des temps modernes : l’obsession de soi, un égocentrisme quasi névrotique. Le musée, la contemplation de l’œuvre d’art ne sont plus le lieu et le moment où l’on s’oublie soi-même pour s’immerger dans plus grand que soi, où l’on s’invite à espérer transcender sa condition d’humain bien ordinaire, mais le sanctuaire où l’on doit pouvoir persister dans l’illusion d’être le seul et unique héros de sa vie. Dès lors, fréquenter ces œuvres en sacrifiant à l’humilité heureuse d’admirer serait une perte de temps, de même que serait à proscrire toute activité n’étant pas consacrée in fine à cajoler l’ego. Alors oui, décidément, le moi est bel et bien haïssable. Surtout le moi en sueur…

D.R

Marianne dans la fosse

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Richard Plaud et sa Tour Eiffel en allumettes, Charente-Maritime. Capture d'écran FRANCE 3

Quoi qu’il en coule…


Le pays sombre. Terminé pour les machines et le grand bleu-blanc-rouge. Enfin un consensus. L’endroit le plus profond de la croûte terrestre, à proximité de l’île de Guam, c’est la fosse des Mariannes : moins 11 000 mètres. La France, son histoire, sa culture, sa grandeur, son honneur importent peu aux élites mondialisées, journalistes lotophages, politiques bas de plafond.  « Ils dînent du mensonge et soupent du scandale » (Chénier).

À l’occasion des remaniements, à la foire du trône des ambitions, de la bêtise et du cynisme, tout se troque et se monnaie : mairie de Paris, pairies, parachutes, prébendes, dignités d’ambassadeur, billard à trois bandes de Mormons. « Il faut sauver la France… Oui, il est temps de se réveiller, croyez-moi » (Nicole Beltrame, mère du colonel Arnaud Beltrame).

Cap Carnaval

L’Etat est indigent, épuisé de troupes et d’argent. Un tas de nains difformes vendent le pays au poids. Tout se fait par intrigue et rien par loyauté. Tous les voyants sont au rouge : désindustrialisation, déficit commercial record de 100 milliards €, déculottées diplomatiques à répétition, chaos migratoire, obscurantisme, séparatismes, corporatismes, bureaucratie, quoi qu’il en coule.

L’écho de la débâcle est amplifié, redoublé par les incantations d’un président naufragé qui répète ad nauseam qu’il a un cap, qu’il accélère, qu’il réarme, retrouve des souverainetés. Le redressement, c’est pour Plutarque. Depuis huit ans, il gesticule, essaie, d’incarner la France, des costumes trop larges pour lui. Lundi Romulus, mardi Brutus, mercredi Pyrrhos, jeudi Pompée, vendredi Colombo, samedi Houdini, dimanche Inspecteur Gadget. A l’image d’un Georges Marchais qui amusait la galerie en jouant l’affreux Jojo dans les années 80, Emmanuel Goldorak se complaît dans sa caricature, « Macron- Transformation ».

Arrivé à Matignon déguisé en Monsieur Hamel (La Dernière classe, Alphonse Daudet), moitié Bibi Fricotin, moitié Martine, Gabriel Attal est sur tous les fronts. Pimpant et volontaire comme l’héroïne, à l’école, à la ferme, à la foire, petit rat de l’opéra, le Premier ministre fait du théâtre, protège la nature, apprend à nager. Il sait aussi taper du poing sur la table : « Tu casses, tu répares ; tu salis, tu nettoies ; tu défies l’autorité, on t’apprend à la respecter ». L’ordre est de retour. Juan Branco et les cailleras font dans leur jogging. 

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Notre Education nationale, censée instruire et former la jeunesse, réussit l’exploit d’être la plus médiocre, la plus inégalitaire et la plus stressante de l’OCDE. Les syndicats aboient, le caravansérail éducatif déraille dans le déni, le jargon, les trajectoires -non euclidiennes – d’inclusion durable. Depuis deux générations, rien n’y fait. Postures, impostures, la garde meurt et Michard l’attend. Pour noyer le poisson, masquer l’écroulement, les FFI de la pédagogie (Forces Françaises de l’Inférieur) allument des contrefeux, lynchent Stanislas, flinguent ce qui marche, coupent ce qui dépasse : le mérite, les diplômes, les talents. Les rancœurs et fureurs des médiocres, idéologues rentiers de l’idéal victimaire, insoumis en peau de lapin (blanc aux yeux rouges), sont inextinguibles.

Dans les classes, sur Pronote, Parcoursup, la mode est au management : acronymes mystérieux, HLP (Humanités-Littérature-Philo), HGGSP (Histoire-Géographie-Géopolitique-Sciences-Politiques), PowerPoints interactifs, transdisciplinaires, civico-humanitaires, sur tout, partout : Mumbai, une métropole fragmentée ; Les Cévennes, un territoire rural multifonctionnel. Après son exfiltration de la rue de Grenelle, Amélie Oudéa-Castéra confesse, radieuse : « Je me sens plus aguerrie que jamais, le regard tourné vers l’avenir, droit devant ». C’est louche.

Frédéric Mitterrand raille. La nouvelle ministre de la Culture « n’y connait rien, mais ce n’est pas grave ». Qui connaissait, que connaissaient, Rima Abdul Malak, Frank Riester, Fleur Pellerin ? Rachida Dati a une ambition, classique comme un tailleur Chanel. Elle veut « replacer la culture au cœur de notre projet de société », réchauffe pour la 1000e fois le Proust « pour tous », répète un numéro bien rodé de fille à la valise, en carton, sauce piquante (Milady-Pauline Bonaparte-Chihuahua Pearl). Puissance et gloire de l’ascenseur social. Dans l’eau trouble d’un regard, l’aventure et la passion, autour de Château Valmont… Les Héritiers vengeurs de race, les agrégées de Lettres ouvertes, Trissotin progressistes, sont taisants, piégés dans le Bourdieu, l’accusation de « mépris de classe », l’angoisse de se faire sucrer une subvention publique. Leurs aides de géants les empêchent de râler.

Décomposition française

Sur l’essentiel, les enjeux civilisationnels (la nature arraisonnée par la Technique, L’Homme unidimensionnel, le règne de la marchandise, le sac du droit civil, les transgressions généalogiques, la crétinisation numérique), le gouvernement et les médias, incapables de se projeter, nous abreuvent de mensonges amers et pathétiques, slogans magiques (la transition écologique, le mix énergétique), miroirs aux alouettes bios. Demandez les nouveautés en magasin ! Un « pack gouvernemental » (Dupond c’est vendeur, le pack a remplacé les pactes), l’IA made in France, un ubuesque « verrou numérique » pour limiter l’accès des mineurs aux réseaux sociaux, un 666e nouveau plan anti-stups, spécial villes moyennes…

La Start-up nation vient d’être sacrée championne du monde de boulangerie (devant la Corée du sud et le Japon), Richard Plaud est recordman de la plus haute Tour Eiffel en allumettes. Bip-Bip… Comme Coyote à la poursuite de Roadrunner et des déconvenues, Marianne mouline des jambes, dans le vide. Pour éviter de se fracasser au fond du canyon, elle se raccroche à un couteau sans lame auquel il manque un manche, l’Europe à l’agonie. À Bruxelles, on peut admirer La Chute d’Icare, chef-d’œuvre de Brueghel l’Ancien. Son testament artistique, La Parabole des aveugles, est conservée au musée Capodimonte de Naples. « Si un aveugle guide un aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse » (Mt 15,14).

Les plans B sont enterrés, les lendemains ne chantent plus. Nous sommes au-delà du « Tous pourris », de la rancœur, de la haine parfois. Les citoyens qui vont encore voter n’attendent plus qu’une chose de leurs représentants : qu’ils les fassent rire. Emmanuel Guy Lux, Gabriel Garnier et les vachettes du gouvernement font le job. Intervide… Tout cela va mal finir.

« Gouvernants, méfiez-vous des mots. Ils soulèvent les montagnes quand ils sont des mots vivants ; ils les sapent quand ils sont des mots morts. Rappelez-vous que, de même qu’il est préférable de ne pas donner un ordre, à en donner un dont l’exécution ne sera pas exigée, de même il est préférable de se taire, à lâcher des mots qu’on a privés de leur aiguillon ; je vais jusqu’à croire que le vice du verbiage est une des causes de notre décadence : on avait beau nous dire (comme aujourd’hui) les meilleures choses du monde, personne n’écoutait plus. Qu’on me pardonne un concetto : dans ce creux, la nation s’engouffre » (Henry de Montherlant).  

Le Hamas contre Israël, ce n’est pas David contre Goliath!

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Le géopolitologue et expert militaire Edward Luttwak, interviewé par le journal japonais, "Yomiuri Shimbun", à Tokyo, le 11 octobre 2018 © Jo Iwasa/AP/SIPA

Selon de nombreux commentateurs occidentaux, Israël, dans sa campagne contre le Hamas, a déclenché une violence cataclysmique sans que les moyens « disproportionnés » qu’il mettrait en œuvre lui garantissent la victoire sur les forces paramilitaires en face. Selon Edward Luttwak, un des plus grands spécialistes de stratégie militaire, les promoteurs de cette analyse n’ont rien compris, ni à l’approche israélienne, ni à la façon dont la guerre est en train d’évoluer.


Depuis le début du présent conflit entre Israël et le Hamas, un récit s’est imposé dans la plupart des médias occidentaux, surtout ceux de gauche. Ce récit dépeint l’organisation terroriste palestinienne en David et les forces armées israéliennes en Goliath. Selon le narratif en question, ces dernières disposeraient du dernier cri en matière d’armements sophistiqués, seraient constamment ravitaillées par les stocks quasi inépuisables des États-Unis et déploieraient une puissance de feu massive pour annihiler toute opposition, en sacrifiant allègrement d’innombrables vies de civils palestiniens. Pour autant, elles n’arriveraient pas à vaincre la résistance apparemment courageuse des combattants du Hamas tapis dans les ruines laissées par des bombardements supposément incessants de l’aviation et de l’artillerie israéliennes. Cette vision manichéenne de la situation est combattue par un petit nombre d’experts, dont Edward Luttwak, historien militaire chevronné et spécialiste du concept anglo-saxon de « grande stratégie », à savoir la poursuite cohérente par une nation de ses intérêts à long terme en tenant compte des moyens à la fois militaires et non-militaires. Né en Roumanie en 1942, ayant étudié en Sicile et en Angleterre, il devient citoyen américain dans les années 1970, après avoir entamé une série de best-sellers sur la géopolitique et l’art de la guerre – dont il a aussi une expérience de combattant. Il vient de publier un article dans The Tablet pour expliquer, comme le dit son titre, « Pourquoi Israël est en train de gagner à Gaza ».

Israël : de David à Goliath ?

Pendant longtemps, Israël avait la réputation d’être un David, c’est-à-dire une petite nation combattive entourée de tous les côtés par des ennemis ayant juré sa perte. Aujourd’hui, cette vision est renversée. Le récit transformant Israël en Goliath brutal voué à une défaite ultime s’est mis en place au cours des trois premiers mois du conflit. Par exemple, dans une série d’articles publiés dans le quotidien britannique de gauche, The Guardian, Paul Rogers, professeur émérite de « Peace Studies » (études de la paix) à l’université de Bradford et membre honoraire du Joint Services Command and Staff College (académie militaire supérieure au Royaume Uni), affirme qu’Israël ne ferait autre qu’appliquer la « Doctrine Dahiya ». Selon cette dernière, formulée en 2008 par le général Gadi Eizenkot qui cherchait à tirer les leçons du conflit israélo-libanais de 2006, Israël doit riposter à toute action hostile de la part de ses adversaires au Liban ou à Gaza par une démonstration de force massive et disproportionnée, seule capable de produire un effet de dissuasion apte à décourager toute attaque future. Avant Noël, le même Paul Rogers annonce que, loin de gagner sa guerre contre le Hamas, Israël est en train de la perdre, à cause de cette stratégie. Une analyse similaire se trouve dans le texte, « Israël perd cette guerre », publié dans la revue américaine de gauche, The Nation, le 8 décembre, et traduit en français par la revue communiste, Contretemps. Selon les auteurs, Tony Karon, rédacteur de AJ+, la branche numérique d’Al Jazeera, et Daniel Levy, ancien conseiller du gouvernement israélien et président de l’ONG US/Middle East Project (USMEP), il ne serait plus absurde « de suggérer qu’un groupe d’irréguliers armés, comptant quelques dizaines de milliers de personnes, assiégé et n’ayant qu’un accès limité à des armes de pointe, puisse faire le poids face à l’une des armées les plus puissantes du monde, soutenue et armée par les États-Unis ». Il n’est pas besoin d’être d’extrême gauche pour prendre au sérieux l’idée que la stratégie apparente d’Israël pourrait conduire à sa défaite. Le 7 novembre, Jon B. Alterman, du Center for Strategic and International Studies, think tank basé à Washington, envisage l’échec de l’approche israélienne si cette dernière « motive des générations futures de Palestiniens qui célébreront même de petites victoires remportées malgré des défis apparemment insurmontables ». Récemment, l’inénarrable Jeremy Bowen, reporter de guerre vétéran et rédacteur international de la BBC, dans un article au sous-titre qui dit tout sur sa perspective personnelle, « La mort et la quête de la « victoire totale » par Israël », conclut qu’« Israël a infligé des pertes considérables au Hamas, mais n’a pas brisé sa capacité de se battre ». Il est évident que la stratégie israélienne est toujours en train de suivre son cours, mais le message invariable de ces médias est qu’Israël a déjà sacrifié tout respect pour les règles de la guerre ou les normes humanitaires sans même arriver à assurer une victoire sur son ennemi. Quand de nombreuses publications proclament que sa campagne militaire à Gaza est une des plus destructrices de l’histoire, l’impression donnée est que la disparité des forces en place, entre Tsahal-Goliath et le Hamas-David, mitige ou compense la barbarie de l’attaque du 7 octobre qui a déclenché cette guerre.

Soldat israélien à la frontière avec Gaza, 24 novembre 2023 © Tsafrir Abayov/AP/SIPA

Concours de débrouillardise

Certes, le budget militaire d’Israël est sans comparaison avec celui du Hamas. En 2022, il a dépensé 23,4 milliards sur ses forces armées, et les horreurs du 7 octobre l’ont obligé à augmenter son budget. Mais cet argent est consacré à la défense de tout un pays qui est constamment menacé par des attaques en provenance du nord, du sud et du ciel, attaques financées en partie par un autre État, l’Iran. En face, les finances du Hamas sont loin d’être celles de quelque guérilla paysanne. Le budget de l’organisation terroriste s’élevait à un milliard de dollars en 2014. Depuis, avec ses confrères du Jihad islamique palestinien, elle aurait levé plus de 130 millions de dollars rien qu’à travers les cryptomonnaies. Les grands chefs du Hamas valent ensemble 11 milliards de dollars. Et à quoi le Hamas consacre-t-il ses dépenses militaires ? A part l’achat et la production des roquettes par lesquelles il fait régner la peur sur la population israélienne, ses fonds sont alloués à la construction et à l’entretien du vaste réseau de tunnels qui s’étend sous les villes, les hôpitaux et les bâtiments publics de la bande de Gaza. Ces souterrains sont destinés à la protection exclusive des dirigeants et des combattants de l’organisation. Aucun abri n’a été construit pour la protection des populations civiles qui, elles, sont abandonnées à la surface afin de servir de boucliers humains et de sacrifices sur l’autel de l’opinion publique mondiale. Se confiant à Actualité juive en janvier, l’ingénieur et ancien officier Yehuda Kfir souligne le fait que le réseau de tunnels découvert par les forces israéliennes est non seulement plus étendu qu’on ne prévoyait, mais aussi plus profond et plus sophistiqué en termes des techniques de forage et de construction utilisées – et par conséquent plus coûteux en termes de l’argent investi.[1] Le monde vient d’apprendre que le Hamas a même réussi à construire un centre de données sous le QG de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), sans que les dirigeants de cet organisme onusien soient au courant.

Publication sur X de Richard Kemp, ancien colonel dans l’armée britannique, aujourd’hui spécialiste des questions stratégiques. « Le commissaire général de l’UNRWA affirme que l’UNRWA ne savait pas qu’il y avait un tunnel du Hamas sous son siège. Un non-sens bien sûr. L’UNRWA était au courant de tout cela et l’infrastructure terroriste était installée dans de nombreux locaux, y compris dans les écoles. L’UNRWA est un facilitateur des terroristes génocidaires du Hamas ».

On peut en conclure que les dirigeants du Hamas sont aussi débrouillards qu’ils sont indifférents au sort de leurs civils. Mais de son côté Israël ne s’est jamais fié uniquement au soutien de ses alliés, les États-Unis en tête, qui au début de l’existence de l’État juif lui ont fourni très peu d’armes. Israël ne s’est jamais contenté non plus d’allouer de vastes sommes au budget recherche et développement de ses militaires. C’est la conclusion d’une analyse historique très détaillée conduite par Edward Luttwak avec son collègue Eitan Shamir, professeur à l’université Bar-Ilan et ancien haut fonctionnaire au ministère des Affaires stratégiques. Ils ont publié leurs conclusions dans un livre The Art of Military Innovation: Lessons from the Israel Defense Forces (L’art de l’innovation militaire: leçons des forces de défense israéliennes), sorti en octobre aux presses universitaires de Harvard. Luttwak et Shamir partent du constat que, pendant longtemps, Israël n’avait pas les moyens financiers des grands États occidentaux, et, qu’obligé de faire très fréquemment la guerre tout au long de son existence, ses forces armées furent en état d’alerte presque permanent. Dès lors, le pays a dû sa survie en grande partie à sa capacité à innover rapidement et avec peu de ressources, en termes d’armements comme en termes de tactiques nécessaires à leur exploitation. Dans le monde de l’entreprise, on parle d’« innovation frugale » pour désigner la capacité à répondre à un besoin de manière efficace avec le minimum de moyens et à bas coût. Selon le slogan à la mode, il s’agit de « faire mieux avec moins ». Telle est depuis toujours l’approche d’Israël en termes militaires. Tandis que les grandes puissances ont tendance à créer des armements ultrasophistiqués, dotés de gadgets perfectionnés, dont le développement est très long mais qui se révèlent en pratique très vite dépassés, Israël se débrouille en bricolant des solutions à partir d’armements existants ou en improvisant des solutions nouvelles adaptées aux circonstances.

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Una armée adaptée aux défis

C’est en exploitant sa familiarité avec les armements israéliens que, dans son nouvel article publié le 9 février, Edward Luttwak explique pourquoi Israël est en train de gagner, malgré la difficulté de sa tâche. Les soldats israéliens doivent avancer dans des zones urbaines densément peuplées où leurs adversaires restent cachés et transforment les civils en boucliers vivants. Le triple objectif  des forces de Tsahal consiste à repérer et neutraliser les combattants du Hamas, à protéger les vies de ses propres soldats et à épargner le plus possible celles des populations civiles. Pour relever ce défi complexe, elles possèdent des moyens mieux adaptés que ceux de toute autre armée.

D’abord, les Israéliens ont renoncé à l’usage de certains armements qui leur auraient donné un avantage mais qui auraient infligé une destruction trop systématique aux Gazaouis. Ils n’ont pas exploité leurs mortiers lourds de 160 mm, qui sont plus petits et moins chers que la plupart des obusiers des armées occidentales mais qui sont capables d’emporter une charge explosive de 30 kilos sur de courtes distances. Ces mortiers auraient été très efficaces dans un environnement urbain, mais trop destructeurs. En outre, les Israéliens ont eu recours à seulement une fraction de leur puissance aérienne. En revanche, ils ont pu exploiter des atouts uniques. D’abord, le Yahalom, l’unité d’élite de leur  génie militaire, formé pour faire face à des situations complexes telles que la guerre dans les tunnels. Le Yahalom (« diamant » en hébreux) possède tout un équipement adapté à son activité : capteurs radars à basse fréquence, engins de terrassement, robots, mini-drones, bombes intelligentes… Leur travail de pointe épargne la vie des soldats, tout en évitant la nécessité d’une campagne de destruction massive. Le char israélien, le Merkava, s’est révélé plus performant à Gaza que le Léopard allemand en Ukraine. Plus lourd, muni d’un blindage très épais, il est équipé du système de protection active « Trophy », capable de lancer un projectile contre un missile anti-char pour le détruire avant qu’il n’atteigne le tank. Le Namer, véhicule blindé et chenillé de transport de troupes, est le véhicule le plus blindé de tous les temps. Le conducteur et son équipage ne sont pas exposés aux tirs ennemis, car ils ont une vue panoramique à 360° grâce à des micro-caméras enchâssées dans le blindage. L’infanterie est guidée par des caméras dans des mini-drones qui la préviennent de la présence de snipers et d’ennemis se tenant en embuscade. En effet, les drones sont une spécialité israélienne : aujourd’hui, certains sont aussi minuscules que des insectes. Finalement, Tsahal utilise une méthode d’entraînement intensif héritée des Britanniques et n’envoie pas des recrues sans formation au front, comme c’est trop souvent le cas dans la guerre ukrainienne.

Publication d’Edward Luttwak: « La victoire naissante d’Israël à Gaza a deux aspects : la destruction physique de l’ennemi et un faible nombre de victimes. Il s’avère que le Hamas est meilleur pour tuer des personnes non armées que pour combattre des soldats hautement entraînés et que l’équipement de fabrication israélienne fonctionne vraiment. Moral ? Excellent ! »

Tous ces atouts favorisent la victoire sans nécessiter la « violence cataclysmique » évoquée par certains commentateurs. Et la victoire semble au rendez-vous. Le 11 février, le nombre des morts des forces israéliennes s’élevait à 564. Ce chiffre comprend 312 soldats et policiers tombés le 7 octobre, ce qui veut dire que seuls 252 militaires ont perdu la vie depuis le début de l’opération actuelle. En même temps, Israël prétend avoir tué ou mis hors de combat quelque 10 000 combattants du Hamas. Selon Luttwak, ce « kill ratio » ou ratio pertes adversaires/pertes amies de 50 à 1 est exceptionnel, « sensationnel », et s’explique pas des armements et des techniques qui sont uniques à l’armée israélienne.

Comparaison sans raison

Peut-on dire, comme le font certains experts, que c’est la campagne la plus mortifère de l’histoire récente ? Selon les sources palestiniennes, le nombre des morts de Gazaouis civils serait près de 28 000. Selon les Israéliens, ce chiffre comprend les 9 000 combattants du Hamas qu’ils ont tués. Si le total reste élevé, cela s’explique par la manière dont le Hamas utilise les civils pour se camoufler et se protéger. La comparaison est souvent faite avec la bataille de la ville de Mossoul en Iraq. Là, il y avait 2 millions d’habitants répartis sur une superficie comparable à celle de Gaza. Entre octobre 2016 et mars 2017, 10 000 civils ont perdu la vie. Pourtant, les forces de la coalition combattant l’État islamique ont pu permettre aux résidents de quitter la ville, tandis que les Israéliens sont contraints d’inviter les Gazaouis à se déplacer à l’intérieur de la bande. Les forces de l’État islamique, assiégées dans la ville, avaient moins de tunnels à leur disposition et étaient moins adeptes de l’exploitation des civils comme boucliers. La situation est donc similaire mais sans être vraiment comparable. D’ailleurs, dans un article dans Newsweek le 12 février, John Spencer qui, après une carrière dans l’infanterie américaine, détient la chaire de combat urbain à l’Institut de la guerre moderne à West Point, nous enjoint d’arrêter de chercher des précédents historiques pour la situation à Gaza qui est vraiment sui generis. Il nous rappelle que le siège de la ville ukrainienne de Marioupol par les Russes en 2022 a provoqué jusqu’à 25 000 pertes civiles; que 300 000 civils sont morts en Syrie ; et que, entre 1994 et 2009, les deux guerres de Tchétchénie ont plus que décimé la population tchétchène. Le bombardement de Dresde en 1945 a fait 25 000 morts en trois nuits, et une seule nuit de bombardement américain à Tokyo a fait autour de 100 000 morts.

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Revenons à l’accusation portée par Paul Rogers dans The Guardian. Israël est-il toujours en train d’appliquer simplement et systématiquement la Doctrine Dahiya formulée en 2008 et consistant à détruire toute l’infrastructure de l’adversaire ? Selon une étude publiée en 2017 par la Rand Corporation, célèbre think tank américain consacré aux questions de stratégie et de R&D, les forces israéliennes auraient constamment changé de tactiques entre 2009 et 2014 pour s’adapter à un ennemi hybride dans un terrain urbain complexe. Cette évolution constante infirme la notion qu’Israël serait resté fixé sur une seule approche rudimentaire. D’ailleurs, ses tactiques ont déjà changé sensiblement au mois de janvier, en évoluant vers un affrontement de moindre intensité. La pression de ses alliés, les États-Unis en tête, y joue un rôle.

Enfin, pourquoi supposer que tout ce qui se passe à Gaza est la seule faute d’Israël ? Si le Hamas veut épargner les civils, il n’a qu’à se rendre ou du moins commencer à négocier sérieusement. Mais il ne le fait pas. L’histoire de David et de Goliath est citée dans le Coran, dont le texte ajoute cette explication profonde : « Et si Allah ne neutralisait pas une partie des hommes par une autre, la terre serait certainement corrompue ». Mais qui est véritablement David dans la situation actuelle ? Qui fait le plus d’efforts pour épargner des vies humaines ?


[1] Actualité juive, n° 1721, 25 janvier 2024, pp. 6-7.

Par ici la sortie… de l’Histoire

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Le député européen Niyazi Kizilyurek en 2019. © Philippos Christou/AP/SIPA

Les Européistes et eurocrates font tout – et n’importe quoi – pour déconstruire les nations du Vieux Continent. L’éditorial du mois de février d’Élisabeth Lévy.


On dirait des villageois qui dansent en rond pour faire venir la pluie (ce qui soit dit en passant s’est réellement produit dans un village français il y a quelques mois). Depuis plusieurs décennies, les adorateurs de la « construction européenne » implorent les dieux de faire advenir ce fantasmatique peuple européen qui nous délivrera enfin de nos coupables lubies – également appelées égoïsmes nationaux. Ils devraient en causer à la Chine et à l’Amérique, de l’égoïsme national. On voit mal comment une nation existerait sans une population convaincue qu’il faut la préférer et la défendre. L’Europe, justement, se fait une fierté de ne pas être égoïste et d’affronter le reste du monde à coups de valeurs. Le résultat, c’est que son influence n’est pas indexée sur ces évanescentes valeurs, mais sur sa capacité de consommation. Quand d’autres aspirent à être le laboratoire ou l’atelier du monde, l’Europe est un « grand marché ». Ou, comme l’observait un brin désabusé le philosophe Peter Sloterdijk, une vaste salle de gym, dont les charmes, espère-t-on à Bruxelles, finiront par avoir raison des rouspétances des Hongrois, Polonais et autres Tchèques.

Qu’on me pardonne cette allusion personnelle, il se trouve que j’écris ce texte dans l’avion qui me ramène de Tel-Aviv[1]. Entre la fatigue européenne d’être soi et la volonté israélienne de persister dans son être, le contraste est cruel. Quand chaque mère, en Israël, accepte le déchirement de sacrifier ses enfants à l’avenir du pays, les Européens, transformés en individus-rois, n’ont de cesse de demander ce que leur pays peut faire pour eux et de brailler parce que ce n’est jamais assez. Autrement dit, le grand rêve européen n’est pas de se réconcilier avec son passé, mais d’en finir avec lui. Sortons enfin de l’Histoire et de ses tourments.

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Pour construire l’Europe, il est donc urgent de déconstruire les nations qui la composent. Européistes et eurocrates n’ont pas ménagé leurs efforts pour ouvrir nos âmes endurcies, alternant chantage moral – l’Europe ou le fascisme – et promesse – d’un avenir radieux.

La résolution visant à promouvoir une « conscience historique européenne » votée le 17 janvier par le Parlement de Strasbourg entend soumettre l’étude du passé du Vieux Continent à l’intérêt supérieur de l’Union, en favorisant un enseignement rompant avec « les stéréotypes et les vaches sacrées des histoires nationales ». Remarquez, Niyazi Kizilyürek, le député chypriote d’extrême gauche qui a pondu ce texte est un sacré farceur. Tout en affirmant « l’histoire ne doit jamais être relativisée, déformée ou falsifiée à des fins politiques », sa résolution affirme que « le chauvinisme, les stéréotypes sexistes, les asymétries de pouvoir et les inégalités structurelles sont profondément ancrés dans l’histoire européenne ». Face à ce passé de crime et d’obscurité, l’enseignement doit rendre justice aux « invisibilisés » et en finir avec « la marginalisation des femmes et autres groupes sous-représentés ». Ce salmigondis woke se conjugue, sans surprise, à l’inévitable jargon pédagogiste précisant que l’enseignement doit être « interdisciplinaire et intersectionnel » (faudra m’expliquer), appliquer « une pédagogie innovante et centrée sur l’apprenant », et utiliser toutes sortes de sources, y compris les récits oraux– espérons que des conteurs africains viendront prêter main-forte à nos professeurs. En attendant, les gouvernements devraient plutôt se soucier de l’abyssale ignorance des élèves. Quand 46 % des jeunes Français sont incapables de situer dans le temps le début de la Révolution[2], leur demander de connaître Olympe de Gouges est un brin présomptueux.

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Le plus rigolo c’est que cette brillante initiative a abouti à la déconfiture de son auteur. Dans sa version initiale, la résolution mentionnait « les crimes commis par les régimes totalitaires nazis, fascistes et à l’époque du colonialisme » – on notera la subtile assimilation a posteriori du colonialisme à l’hitlérisme. Or, suite à diverses manœuvres excellemment relatées par Charlotte d’Ornellas[3], un amendement proposé par François-Xavier Bellamy et voté par les élus de l’ancien bloc soviétique a ajouté à la liste « les crimes du communisme ». À gauche, on ne voit pas de quoi il est question, sans doute une invention des forces réactionnaires. Résultat, Niyazi Kizilyürek et avec lui toute la gauche europarlementaire renient leur enfant au mépris de tous les usages, ce qui contraint (pour des raisons procédurales) une élue de la droite européenne à le reprendre sous son aile. Le texte est adopté contre ses initiateurs[4]. Et toc !

Reste qu’heureusement, ce texte n’aura pas la moindre conséquence concrète. L’épisode est néanmoins révélateur, non seulement du wokisme furibond qui gangrène les gauches européennes, mais aussi de l’hémiplégie persistante de leur mémoire. L’Europe doit regarder son passé en face, mais à condition de n’ouvrir qu’un œil.


[1] Je participais à un voyage de solidarité organisé par le KKL.

[2] Étude OpinionWay pour La Tribune, 7 janvier 2024.

[3] Charlotte d’Ornellas, « Derrière la culpabilisation de l’histoire européenne », le débat sur le communisme, Le Journal du dimanche, 26 janv. 2024.

[4] François-Xavier Bellamy explique au JDD que, s’il ne pouvait pas voter un tel texte, il ne voulait pas non plus joindre sa voix à celles d’une gauche qui refuse d’inscrire le communisme parmi les fléaux du siècle dernier. Il s’est donc abstenu.

Gestion forestiere «à la française»: une excellence à défendre

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Les forêts couvrent 31% du territoire métropolitain. Une grande richesse. Le défi du siècle: renforcer la résistance de nos forêts, qui seront fortement affectées par le réchauffement climatique.


Dans l’actualité, « forêt » renvoie souvent à des images funestes – feux ravageurs et déforestation galopante. Si les incendies de grande ampleur touchent en effet l’ensemble des pays, les pratiques françaises en matière de sauvegarde des forêts contrastent avec celles de nos voisins. Notre pays se distingue en effet par l’excellence de sa gestion forestière – responsable, durable et résiliente au changement climatique. La France doit cette position enviable à sa singulière stratégie forestière et à la qualité du travail de ses forestiers. Très attachés à leurs forêts, les Français doivent prendre conscience que ceux qui les gèrent le font avec passion, savoir-faire et volonté d’en prendre soin.

La reforestation : un objectif planétaire, une réalité française

La préservation de la forêt, puits de carbone et refuge de la biodiversité, est un enjeu environnemental de premier ordre. En 2021, les dirigeants de plus de 100 pays et territoires se sont ainsi engagés à stopper la déforestation mondiale d’ici 2030, et basculer ensuite vers la reforestation. Cette lutte semble toutefois mal engagée : loin de refluer, la déforestation mondiale s’est accrue de 4 % en 2022.

Comme aucun autre discours n’est audible, les Français pensent qu’il en va de même pour leurs chères forêts – saccagées, coupées, rasées, pour laisser place à des immeubles ou des autoroutes. Les trois-quarts des Français s’imaginent ainsi que la surface de la forêt, en France, a reculé depuis deux siècles. Elle a en fait doublé sur la période. En effet, les derniers chiffres de l’IGN montrent que les forêts françaises couvraient, en 2022, 31% du territoire métropolitain, pour 17,3 millions d’hectares. C’était seulement 19 % en 1908 ! Cette dynamique de reforestation s’est même accélérée ces dernières décennies : depuis 1950, la forêt française gagne en moyenne 80 000 hectares par an.

Notre pays tire ici les bénéfices d’une stratégie singulière, qui gagnerait à être imitée: privilégier, sur tout le territoire, une gestion multifonctionnelle des forêts – à la fois écologique, sociale et économique, tout en renforçant leur résilience au changement climatique.

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La France profite également de l’excellence du travail de ses forestiers, et plus généralement de ses réseaux d’experts. Notre filière forêt-bois est structurée et efficace, avec différents organismes aux rôles complémentaires, chargés de sauvegarder, soigner, valoriser et faire croître nos forêts. Parmi eux, on citera en exemple l’Office National des Forêts (ONF), en charge de la gestion durable des forêts publiques, qui joue un rôle prépondérant dans la préservation et le développement de ces espaces. L’Union de la Coopération Forestière Française (UCFF), qui représente et soutient les coopératives forestières, contribuant au développement durable de la filière. Enfin, Fransylva, une fédération représentant et défendant les intérêts des propriétaires forestiers en France auprès des instances locales, nationales et internationales​​ et le CNPF (Centre national de la propriété forestière), un établissement public français chargé du développement de la gestion durable des forêts privées, comptent parmi les associations qui s’engagent au quotidien dans la gestion et la préservation des forêts.

Ces organismes, comme l’ensemble du réseau français, travaillent main dans la main avec les propriétaires forestiers, eux aussi conscients des enjeux environnementaux et désireux, dans leur majorité, de participer à cet effort collectif. Notons enfin, la collaboration indispensable de l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage) qui joue un grand rôle dans l’équilibre sylvo-cynégétique.

Une gestion durable favorable au climat et à la biodiversité

Cette collaboration soutient une approche forestière durable, notamment en favorisant les forêts étagées et mélangées[1], et le couvert forestier continu. Cette stratégie permet d’accueillir une densité végétale accrue : elle se traduit par une hausse spectaculaire du taux de stockage de carbone des forêts françaises, passé de 58 tonnes de CO2 par hectare en 1981 à 81 tonnes par hectare en 2022. En 40 ans, le puits de carbone offert par les forêts françaises a ainsi presque doublé[2].

Mais le bénéfice environnemental de cette gestion vertueuse va plus loin : elle renforce la résistance de nos forêts, elles aussi fortement touchées par le réchauffement climatique. Par exemple, la hausse de la mortalité des arbres qui en découle compromet de fragiles équilibres : la filière française s’attache ainsi à rendre les forêts plus résistantes à la chaleur, à combattre les invasions de ravageurs (que favorisent les automnes doux) tout en préservant la biodiversité, à réparer les massifs démolis par les tempêtes, ou encore à replanter les forêts détruites par les incendies. Elle participe ainsi à réduire l’impact des catastrophes naturelles et accompagne la régénération des populations après des épisodes de crise.

C’est également une stratégie d’anticipation que déploie la filière. La France métropolitaine possède en effet les forêts les plus variées d’Europe. Avec 190 essences d’arbres différentes, elle compte près de trois quarts des essences présentes en Europe. Par cette diversité, les forêts tricolores offrent ainsi une grande variété d’écosystèmes forestiers, leur garantissant une plus grande résilience face au réchauffement, et une large biodiversité pour les autres végétaux et les animaux.

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Cette biodiversité est également favorisée par la sauvegarde des forêts anciennes. Cette gestion de la maturité des forêts est là aussi un enjeu crucial dans la gestion forestière durable. En plus d’être un habitat idéal pour toutes sortes de faunes et de flores, les forêts âgées ont une plus grande capacité à produire du bois et à séquestrer le dioxyde de carbone. Cela souligne l’importance d’une stratégie de gestion qui ne doit pas se limiter à la reforestation ou à des objectifs exclusivement productivistes. Il convient, comme la filière le fait, de prendre en compte la protection et l’entretien des forêts existantes pour maximiser leur potentiel écologique et leur contribution à la lutte contre le changement climatique.

Fierté et confiance

Seule ombre au tableau : malgré la bonne volonté de la plupart des propriétaires, 40% des surfaces forestières privées[3] ne sont pas véritablement gérées, par manque de moyen, de temps et de savoir-faire. Notre stratégie forestière doit mieux prendre en compte ce morcellement du territoire forestier en petites parcelles privées, notamment par un soutien de l’État aux plus petits propriétaires : nous pourrons ainsi synchroniser et harmoniser l’ensemble de nos pratiques forestières vers la durabilité.

Si les pouvoirs publics sont attentifs aux besoins des forêts et aux risques qui les menacent, il reste bien sûr beaucoup à faire. Des dispositifs comme le plan incendie de l’été 2023, ou le plan pour le renouvellement forestier (PNRF), attendu pour la fin de l’année 2023, participent cependant à conserver l’avance de la France sur ses voisins dans la gestion raisonnée de son trésor forestier.

Malgré les signaux forts qui brouillent l’image de nos forêts auprès des Français, la France peut s’enorgueillir, avec mesure, tant les chantiers nécessaires sont encore grands et les enjeux à venir importants, de la qualité de sa gestion des forêts, durable et cohérente avec cette urgence climatique. Pragmatique, privilégiant la résilience et le long-terme, pansant efficacement les plaies des catastrophes, la filière forêt-bois française fait figure de référence pour nos voisins, et se positionne en première ligne des défis majeurs de notre siècle.


[1] Avec des arbres de tailles et d’âges différents, associant plusieurs essences d’arbres, par opposition à la monoculture avec des arbres d’âge identique, beaucoup plus sensible aux catastrophes et aux ravageurs.

[2] En combinant la double hausse des surfaces forestières et du captage par hectare.

[3] Soit 30 % de la surface forestière totale, 75 % de cette dernière étant détenue par des propriétaires privés.

Justice: Emmanuel Macron entre mépris et récupération…

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Bordeaux, 9 fevrier 2024. Le président Macron assiste à la prestation de serment de plus de 450 auditeurs de Justice réunis au Palais des Congres en présence du ministre de l'Iterieur Gérald Darmanin et du ministre de la justice et garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti © SEBASTIEN ORTOLA-POOL/SIPA

Vendredi 9 février, Emmanuel Macron a assisté à la prestation de serment d’une promotion annuelle de l’École nationale de la magistrature, à Bordeaux. L’ombre de Robert Badinter planait au-dessus de l’évènement. Philippe Bilger rappelle que, malgré les mots sages contenus dans ce discours de notre président, ce dernier a démontré depuis 2017 qu’il ne tenait pas en haute estime les magistrats.


Le vendredi 9 février, le jour de la mort de Robert Badinter, le président de la République est à Bordeaux et il prononce un discours devant 459 auditeurs de justice – une promotion historiquement élevée – à l’École nationale de la magistrature dont l’ancienne avocate qui la dirige, Nathalie Roret, n’est pas dénuée d’idées pertinentes et d’actions valables. Alors que j’analyse son rapport général avec l’institution judiciaire et la Justice comme un mépris à peine dissimulé et une récupération assumée, il y a tout de même dans son allocution des propos qui ne peuvent que me réjouir puisque je n’ai cessé de réclamer du service public de la justice rapidité et efficacité. Au service précisément du public.

Partiellement lucide

Quand Emmanuel Macron affirme que « nous devons diviser les délais de notre justice par deux d’ici à 2027 ; ce n’est pas un objectif, c’est un impératif… cette rapidité est source de légitimité… Si la justice ne gagne pas en efficacité, en proximité, en célérité, alors, qu’on se le dise, chacun trouvera toujours d’autres moyens de juger les litiges, chacun les trouve d’ailleurs déjà : par l’opprobre médiatique, par le bannissement social, au mépris de la présomption d’innocence », il a évidemment totalement raison. Le citoyen doit être notre juge bien davantage que la bureaucratie administrative et ministérielle qui inspire, domine et étouffe. Mais cette lucidité ponctuelle est gâchée par sa vision structurelle du monde judiciaire et surtout de la magistrature elle-même. Comment peut-on être un bon berger quand, par mille signes, actions, abstentions ou nominations, on manifeste qu’on n’estime pas son troupeau ? Comment ce dernier pourrait-il être convaincu par un enseignement diffusé par un président avec si peu d’empathie ?

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Le président de la République a évidemment célébré Robert Badinter, en particulier pour son rôle capital dans l’abolition de la peine de mort en 1981, grandement facilité par un François Mitterrand à la fois provocateur (il avait beaucoup fait décapiter sous la IVe République) mais repentant.

En respectant le délai de décence, j’ai moi-même salué d’emblée sur CNews, Europe 1 et Valeurs actuelles cette personnalité exceptionnelle disparue, en rappelant ses brillantes et diverses activités, notamment avec les postes prestigieux qu’il a occupés, mais on peut aussi critiquer sa politique pénale comme l’a très bien fait Georges Fenech. Ses principaux éléments ont tous favorisé – à l’exception de l’heureuse abolition de la peine de mort – un laxisme porté par une idéologie très hémiplégique. Il suffit de relever qu’elle a été constituée essentiellement par des suppressions et des adoucissements. Il a fallu ensuite tenter de rattraper la rigueur perdue ! La société était moins à protéger que les principes d’une gauche si sûre d’elle-même… Bien sûr, le président ne pouvait pas être négatif mais un accord profond se laissait toutefois deviner entre cette philosophie pénale emplie de mansuétude et la faiblesse régalienne depuis 2017 malgré quelques voltes fluctuantes et sur le tard moins naïves.

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Présomption d’innocence, un nouveau culte macroniste

Je ne peux non plus éluder – même si j’en ai déjà trop parlé – la nomination provocatrice d’un remarquable avocat d’assises comme ministre, mais dont la particularité était d’avoir toujours dénigré le monde professionnel dont il aurait la charge. Maintenu lors du changement de gouvernement, mis en examen, relaxé par la CJR sans qu’un procureur général frileux tire par un appel les conclusions d’une décision juridiquement incohérente, renouvelé sous Gabriel Attal, son parcours manifeste le peu de crédit qu’Emmanuel Macron a attaché à la Justice. Son seul souci étant d’exprimer le sentiment condescendant que la magistrature lui inspirait et de n’être évidemment pas gêné par un Dupond-Moretti sur la même ligne, avant.

29 novembre 2023 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Un exemple déterminant de cette hostilité est le changement radical que le président a opéré sur la volonté initiale de faire démissionner les ministres mis en examen, avant d’effectuer un revirement manifesté par l’apparent culte de la présomption d’innocence. Comme si celle-ci ne relevait pas du seul plan judiciaire à gérer dehors par le mis en examen. Alors que son maintien, au contraire, mettait à bas sa légitimité politique et sa crédibilité dans l’action à l’égard des concitoyens. Il n’était pas très républicain d’assurer de sa confiance systématiquement tous les politiques et ministres de son bord mis en cause. Comme s’il faisait forcément l’impasse sur ce qui pouvait leur advenir judiciairement. Il n’était pas non plus d’une grande élégance de reprocher aux magistrats de vouloir composer, faire ou défaire les gouvernements comme si ceux-ci, saisis de soupçons de transgression de la part de certains ministres, avaient un autre choix que d’instruire sur eux. La circonstance que quelques-uns ont été relaxés n’infirme pas mon argumentation. Il y a eu des appels pour François Bayrou et pour Olivier Dussopt (pas reconduit comme ministre) et on a vu ce qu’il en était pour Dupond-Moretti. Les « prévisions de culpabilité » démenties, dont Emmanuel Macron se félicite, peuvent demain être révisées à charge.

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Il est pertinent de conclure que la violation de la sage « jurisprudence Balladur » – mis en examen, le ministre doit démissionner – révèle chez Emmanuel Macron, plutôt que l’apparent souci de la présomption d’innocence, la volonté de tenir pour rien, sur le plan politique, les décrets d’un univers judiciaire moqué par le président et son conseiller le plus proche, Alexis Kohler. Louis Hausalter dans cet article du Figaro a raison quand il écrit que « depuis qu’il est au pouvoir, le chef de l’Etat ne tient pas les magistrats en haute estime ». Emmanuel Macron a de la chance d’être en partie protégé par un double bouclier : celui des outrances politisées du Syndicat de la magistrature et celui de la passivité étonnante du corps judiciaire face à ce qu’il faut bien considérer comme un scandaleux discrédit présidentiel. Cette approche présidentielle, entre mépris et récupération, pourrait être aisément récusée par cette justice honorable et travailleuse dont elle se moque mais qu’elle prétend pourtant stimuler. En effet, citoyens, ces magistrats dédaignés ne pourraient-ils pas retourner le compliment à ce pouvoir tel qu’il est présidé en dénonçant sa légitimité à les juger quand lui-même serait évidemment condamné dans le cadre d’un procès équitable !

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La poudre aux yeux, symptôme du vide en politique

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"Elle devait rester mon jardin secret… Une photo de mon écran de téléphone cette semaine en a décidé autrement" a écrit le Premier ministre Gabriel Attal sur le réseau social Instagram en présentant à ses fans sa chienne "Volta". Photo: RS.

Ivan Rioufol n’attend plus grand-chose de Gérald Darmanin ou Gabriel Attal, dont l’audace n’est qu’apparente. La politique de la poudre aux yeux prend les citoyens pour des imbéciles.


L’anecdote illustre le vide qui emplit la politique : alors qu’un député argumente à l’Assemblée, lundi dernier, sur la motion de censure déposée par la gauche contre le gouvernement, Gabriel Attal est photographié montrant à ses voisines, dont Rachida Dati, la photo de son chow-chow, Volta, que les sœurs du Premier ministre viennent de lui envoyer sur son portable. Si l’on rapproche cette scène puérile sur le petit chien du long entretien accordé ce week-end par Vladimir Poutine au journaliste américain Tucker Carlson, se mesure par contraste ce que le politologue Gaël Brustier décrit comme « l’épuisement complet de la vie politique et de ses protagonistes »1Tandis que l’autocrate russe puise longuement dans l’histoire et « l’âme » de son peuple pour justifier sa politique vis-vis de l’Ukraine et du monde occidental, les dirigeants français affichent une affligeante légèreté devant le tragique de l’histoire. L’ancien Premier ministre macronien, Edouard Philippe, parle d’or quand il voit, dans La Tribune-Dimanche2, le futur président de 2027 comme « enraciné, grave, qui parle peu mais fait ». Cependant, ce contre-portrait d’Emmanuel Macron ne trouve à s’incarner chez aucun de ses disciples au pouvoir, qui persistent à chanter les mérites de la mondialisation et de l’Europe supranationale. Comme le rappelle cette fois François Bayrou à l’adresse du chef de l’État et de son jeune Premier ministre, dont il a refusé de rejoindre l’équipe, rien n’est plus préoccupant que « l’ignorance par les responsables du sommet de ce que vit la base ». Pour avoir porté depuis des lustres cette critique du déracinement des élites et de leur éloignement des gens ordinaires, je ne peux qu’approuver ce diagnostic tardif.

Ce constat a une conséquence immédiate : il ne faut rien attendre de ceux qui ont mis la France dans cet état de chaos ; ils sont possédés par leurs erreurs. Déjà, les agriculteurs menacent de reprendre leur mouvement. Le volontarisme déclamé par Attal sur l’École n’aura duré que quelques semaines. En nommant, jeudi, Nicole Belloubet pour lui succéder, le chef de l’État a réintroduit la gauche idéologue au cœur de l’Éducation nationale. Les écrits d’hier de l’ancienne militante socialiste laissent présager son alignement sur les positions syndicales qui ont contribué à l’effondrement du système scolaire. C’est la nouvelle ministre de l’Éducation qui a parlé en 2016 des « fariboles sur la restauration de l’autorité » et qui a défendu l’urgence de « sortir du cadre rigide du cours magistral ». 

De la même manière, il ne faut guère attendre de résultats après l’audace apparente de Gérald Darmanin, qui a annoncé ce week-end vouloir supprimer le droit du sol à Mayotte, 101ème département submergé par l’invasion comorienne et africaine. L’effet d’annonce, que le gouvernement refuse d’étendre à l’ensemble de la France, a surtout été le prétexte pour mettre fin aux visas territorialisés qui assignaient à demeurer dans l’archipel. Dès hier, des titulaires d’un titre de séjour ont été acheminés en métropole afin d’y être disséminés. La politique de la poudre aux yeux prend les citoyens pour des imbéciles. Les dirigeants devraient y prendre garde…


  1. Les analphabètes au pouvoir, Editions du Cerf ↩︎
  2. https://www.latribune.fr/economie/politique/la-competition-ne-me-fait-pas-peur-edouard-philippe-990221.html ↩︎

Hidalgo ou la guerre scolaire… urbaine

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Paris. DR.

Voici venue la «guerre scolaire urbaine» alerte Anne Coffinier ! À Paris, sept établissements d’enseignement privés se retrouvent piégés par le plan local d’urbanisme de la mairie.


Le nouveau PLU (plan local d’urbanisme) de la Ville de Paris a prévu de contraindre près de 2000 bâtiments à se transformer à terme, en tout ou partie, en logements sociaux. Techniquement, ces parcelles sont classées en « emplacements réservés » ; on dit ainsi pudiquement qu’elles sont « pastillées » par le PLU. Des établissements publics sont visés, tels que le CROUS de Mabillon, mais aussi des immeubles de bureaux, des immeubles de logement et même – et c’est l’objet de cet article – des établissements d’enseignement privés sous contrat.

Manœuvres immobilières

Les propriétaires institutionnels de bureau ont conduit un lobbying actif et se sont vivement défendus dans les médias. Ils menacent d’utiliser massivement leur droit de « délaissement » pour forcer la Mairie de Paris à reculer. Concrètement, ils prévoient de demander à la Mairie de racheter leur bâtiment et, si elle ne l’avait pas fait dans le délai imparti d’un an, le bâtiment en question serait dépastillé, donc libéré de ses obligations quant aux logements sociaux.

A lire aussi, Jean-Robert Pitte : Merci à Stanislas !

La manœuvre est habile : la Mairie de Paris, déjà lourdement endettée, n’aura pas les moyens financiers d’acheter des centaines de parcelles à Paris, a fortiori dans un contexte également compliqué pour les bailleurs sociaux.

Sept écoles piégées !

Et voilà qu’on découvre qu’au moins sept établissements privés catholiques scolaires sous contrat sont pastillés  dans la capitale ! Ces derniers ne pourront ni construire, ni mener une restructuration lourde, ni réaliser une extension, ni surélever un bâtiment, ni réaliser un changement de destination sans devoir créer des habitations dont une partie de logements sociaux pouvant aller jusqu’à 100% de la surface d’habitation créée. Autrement dit, cela signifie que ces derniers seront privés de la possibilité de réaliser tout type de travaux de grande ampleur. Leur développement sera donc gelé.

Mais de quels établissements s’agit-il ? Le collège Saint-Jean Gabriel dans le 4è arrondissement, l’école Saint-Eloi, le collège Sainte-Clotilde et le lycée Saint-Michel de Picpus dans le 12è, mais aussi les groupes scolaires Saint-Vincent de Paul et de Notre-Dame de France dans le 13è arrondissement ainsi que le lycée Saint-Michel des Batignolles dans le 17è. Curieux coup du sort, qui vient dans le contexte de l’annonce de la suspension des subventions de la Ville de Paris à l’école Stanislas, en contradiction avec la loi.

Les écoles pastillées viennent donc d’être invitées par la Direction diocésaine de Paris à protester par écrit, dans le cadre de l’enquête publique ouverte jusqu’au 29 février. En plus de cette étape nécessaire, les établissements catholiques concernés et les parents d’élèves ont évidemment intérêt à faire connaître fortement leur opposition, à l’instar de ce qu’ont fait les foncières et autres propriétaires institutionnels de bureaux, sans quoi  ils seront immolés par « notre Drame de Paris », Anne Hidalgo.

Le pas de vague n’est pas possible

En politique, le « pas de vagues » n’est pas une option. En religion, non plus d’ailleurs, mais c’est un autre sujet.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli : Brutes, racailles et sauvageons: le quotidien des enseignants

Une fois le PLU adopté, restera la possiblité de l’attaquer au tribunal administratif pour illégalité. N’est-ce pas en effet un détournement de procédure que de classer tant de parcelles en emplacement réservé, alors que la Mairie de Paris sait bien qu’elle est incapable de les racheter lorsque les propriétaires feront valoir en nombre leur droit de délaissement ?

Cet usage offensif du dispositif de pastillage est de la politique. Anne Hidalgo fait même preuve d’innovation en inventant une nouvelle dimension à la guerre scolaire qui se joue maintenant… dans la rue ! Voici en effet venue la « guerre scolaire urbaine ».  Comme c’est technique, la Maire de Paris a pu avancer sans être repérée.

Il est quand même inouï que les écoles visées n’aient été prévenues que le 6 février. Au Conseil de Paris, personne n’a identifié cette attaque contre les établissements catholiques sous contrat lorsque le PLU a été examiné. Il faut dire que les parcelles sont nommées uniquement par les numéros de rue et que la loi ne prévoit pas d’obligation pour les mairies de prévenir les propriétaires concernés. Là encore, seuls les initiés pourront agir et sauver la valeur marchande et la liberté d’utilisation de leur propriété. Drôle de conception de la transparence politique et du respect des droits des citoyens, dont pas moins de 40% des enfants sont scolarisés dans les établissements sous contrat parisiens…

Donald Trump, président de la Confédération des États… (dés)Unis

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Donald Trump et Greg Abbott, Pharr, Texas, juin 2021 © Eric Gay/AP/SIPA

Entré en rébellion ouverte contre Washington, le Texas menace les États-Unis d’une nouvelle sécession. Une idée qui fait son chemin chez les Républicains à la veille des élections générales où les Américains sont appelés à renouveler leurs élus. En cas de nouvelle défaite, leur champion, Donald Trump, sera-t-il le nouveau Jefferson Davis fantasmé d’une nouvelle Confédération sudiste à venir ? 


Dépeignant une Amérique du Nord plongée dans une guerre civile terrifiante, le film « Civil War » du réalisateur Alex Garland, dont la sortie en salles est programmée dans deux mois, résonne déjà comme une production prophétique dans un pays plus divisé que jamais à l’approche d’élections générales cruciales.

Etats républicains frondeurs

Face à l’afflux de milliers de migrants traversant la frontière mexicaine pour entrer au Texas, cet État du sud des Etats-Unis a décidé en juillet 2023 d’ériger des kilomètres de barbelés et d’installer des barrières flottantes le long du Rio Grande.  Une décision qui n’a guère été du goût de Washington. On ne compte désormais plus les morts et blessés qui ont tenté de traverser ce mur du sang pour vivre le rêve américain.

Confronté aux gardes-fédéraux qui lui ont ordonné de démanteler son mur, Greg Abbott, le gouverneur républicain du « Lone Star State », a refusé d’obtempérer. L’affaire a été portée devant la Cour suprême, qui a statué que ceux-ci étaient légalement autorisés à intervenir avec une pince pour couper cette clôture en fer aux pointes acérées. Loin d’être décontenancé par cette décision, Greg Abbott a invoqué son droit « constitutionnel à se défendre et à se protéger contre cette invasion ». Accusant parallèlement le président Joe Biden de « refuser d’appliquer et de violer les lois actuelles sur l’immigration », Abbott a déclaré, dans une lettre publiée le 24 janvier dernier, que le « gouvernement fédéral avait rompu le pacte entre les États-Unis et les États », déclenchant ainsi une tempête médiatique et ravivant les discussions sur la sécession. En outre, 24 autres gouverneurs républicains ont conjointement signé une lettre de soutien au Texas, exprimant ainsi leur rébellion ouverte contre la Maison blanche. Vingt-six procureurs généraux républicains leur ont emboîté le pas en envoyant une lettre similaire au président Biden. « À l’heure actuelle, les cartels, les groupes terroristes et d’autres acteurs malveillants profitent du chaos à la frontière pour orchestrer un afflux massif de personnes. Les gangs utilisent le flux de personnes pour dissimuler leurs membres « prédateurs » lorsqu’ils entrent aux États-Unis », ont dénoncé ces hauts fonctionnaires.

Dangereuse politique

Pour ses détracteurs, Greg Abbott a ressuscité une ancienne théorie qui a encore pignon sur rue dans le Sud des États-Unis (Dixie). Il s’agit de l’idée selon laquelle le gouvernement fédéral tire son pouvoir des États, un argument autrefois utilisé par le politicien sudiste John Calhoun, originaire de Caroline du Sud, considéré comme le père de la sécession des États du Sud en 1861. Bien que ce point de vue ait perdu de sa vigueur après la guerre civile, il a récemment ressurgi avec l’avènement de Donald Trump, dont la présidence (2017-2021) a ravivé l’irrédentisme sécessionniste. Sanford Levinson, professeur de droit et de gouvernement à l’Université du Texas, affirme que la description de la crise frontalière par le gouverneur est « absurde d’un point de vue juridique et dangereuse d’un point de vue politique ». Il soutient qu’Abbott utilise délibérément à mauvais escient le terme « invasion » pour justifier le renforcement des troupes de la Garde nationale à la frontière du Texas, comparant cela à la situation où un président déploierait des troupes pour réprimer la « violence domestique » sur la base d’informations faisant état de violences conjugales généralisées.

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Successivement français puis espagnol, le Texas est devenu une possession mexicaine au moment où Mexico a obtenu son indépendance de Madrid en 1821. Peu peuplée et économiquement peu développée, la nouvelle république mexicaine a encouragé l’installation d’Américains afin de transformer l’État. Cependant, des tensions ont rapidement surgi entre les Mexicains et les 300 familles américaines, principalement autour de la question de l’esclavage. En 1835, cette confrontation dégénère en insurrection, se transformant en une véritable révolution contre le pouvoir du général Santa Anna. L’épisode le plus célèbre de cette guerre demeure le siège de Fort Alamo. Face aux rebelles, 600 Mexicains tombent au champ d’honneur contre les Texans, qui enregistrent seulement 200 pertes, dont le célèbre trappeur Davy Crockett. En avril 1836, la bataille de San Jacinto marque un tournant dans l’histoire du Texas. Battus, les Mexicains doivent accorder l’indépendance aux rebelles, qui proclament la République avant de rejoindre les États-Unis une décennie plus tard. C’est en tant qu’État esclavagiste que le Texas rejoindra la Confédération sudiste, liant ainsi son destin à celui-ci. Avant d’être réintégré à l’Union. Aujourd’hui encore, de nombreux nostalgiques de cette période conservent dans leur subconscient le traumatisme de la défaite. En pleine période du mouvement Black Lives Matter (BLM), ils ont réussi à empêcher le déboulonnage des symboles sudistes, contrairement à d’autres États voisins. En face du Capitole à Austin, un monument imposant rend toujours hommage aux héros de la guerre de Sécession.

Néo-sudistes

Ce n’est pas la première fois que le spectre de la sécession plane au-dessus des États-Unis. Bien que ce mouvement demeure encore largement minoritaire, il connaît une forte progression. Selon un sondage récent mené par Redfield & Wilton Strategies, 33% des Texans soutiendraient l’idée séparatiste, un chiffre similaire à celui enregistré en Californie, en Floride et en Géorgie. C’est d’ailleurs parmi les Républicains (66% d’entre eux y sont largement favorables selon une enquête réalisée dans 13 états du Sud) en 2021 que l’on trouve le plus de soutiens à cette cause néo-sudiste (certains mouvements se sont transformés en milices paramilitaires) qui n’hésite pas à agiter les drapeaux de la Confédération lors de manifestations anti-gouvernementales. Les mêmes aperçus lors de l’assaut donné au Capitole par les partisans de l’ancien président Donald Trump qui a tenté de se maintenir au pouvoir en 2021 après avoir échoué à se faire réélire… En 2017, une enquête dirigée par l’institut Zogby International a révélé que 68% des Américains se disaient ouverts à un « divorce national », selon les termes de la députée républicaine Marjorie Taylor Greene.

Cette confrontation entre Greg Abott et Washington n’est cependant pas anodine et dessine l’atmosphère ambiante aux Etats-Unis à la veille des élections générales de novembre 2024 où les Américains sont appelés à renouveler leurs élus. Grand favori de cette présidentielle, le républicain Donald Trump, dont l’ombre n’a jamais cessé de planer au-dessus de la Maison Blanche depuis quatre ans, conserve une certaine aura parmi une partie de l’électorat en dépit de ses multiples ennuis judiciaires. Ce nouveau duel à venir avec Joe Biden suscite des inquiétudes parmi les Américains, car les deux opposants restent constamment au coude à coude dans les sondages. En cas d’une nouvelle défaite de leur champion, les gouverneurs républicains pourraient-ils être tentés de proclamer la sécession de leurs États ? 

Dans ses discours, Donald Trump encourage régulièrement ses partisans à considérer leurs opposants démocrates comme des traîtres irrémédiables, des criminels, des satanistes, des pédophiles et des conspirateurs. En faisant volontairement germer l’idée d’une possible sécession dans l’esprit de ses électeurs, le tonitruant milliardaire, qui a récemment confessé que la guerre de Sécession était « horrible et fascinante à la fois » ne chercherait-il pas devenir le leader d’une nouvelle confédération sudiste vidée de tout son substrat yankee ? Une question qui pourrait se poser dans le cas où Donald Trump échouerait à se faire réélire président des États… (dés)Unis.

Hommage aux Français exterminés par le Hamas: de la Cour d’honneur des Invalides à celle du Palais des papes

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Cérémonie en hommage aux victimes françaises des attaques terroristes du 7 octobre 2023 en Israël, Invalides, Paris, 7 février 2024 © Eric TSCHAEN-POOL/SIPA

Le discours du président Macron, le 7 février dernier à Paris, lors de l’hommage aux Français victimes des attaques islamistes en Israël, était très attendu. Analyse.


Mercredi 7 février, dans la cour d’honneur de l’hôtel national des Invalides, en plein cœur de Paris : quarante-deux portraits et trois chaises vides ; quatre mois après le 7 octobre, le Kaddish de Maurice Ravel monte au ciel ; sobriété et recueillement dans un lieu majestueux. En présence des représentants de leurs familles meurtries, la France rend hommage à ses compatriotes victimes du pogrom perpétré en Israël par le Hamas. Le chef de l’État prononce alors un discours, nécessaire, attendu. Cette allocution, eu égard aux circonstances, aurait gagné à être plus mesurée ; moins déclamé. On aurait aussi apprécié qu’elle nous épargnât l’incantatoire célébration d’une unité française qui n’est plus. Le deuil, comme la douleur, aime l’ombre et le repli ; quant à la tragédie, elle exige la vérité.

Certes, rien n’est plus difficile à écrire qu’un discours d’hommage. Il ne doit pas trop sentir la sueur et rester fluide pour paraître sincère. Aussi, celui qui le rédige doit en proscrire la pompe et le tragique superflus, la frisure et l’hyperbole, l’ostentation et la parure qui ne font qu’attirer l’attention sur « les dessous de l’affaire ». La charpente du discours doit rester invisible sous la chair des mots, ses ficelles, écrous ou stratagèmes dissimulés. Si tel n’est pas le cas, et on le vérifie dans l’hommage proféré par Emmanuel Macron, l’auditeur agacé ne voit plus que les limites de l’allocution et en cherche les failles. Quant à l’orateur, qu’il s’interdise de déclamer afin de ne pas donner à son auditoire le fâcheux sentiment qu’il s’écoute parler.

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Passé la litanie numérale initiale, le début du discours a sonné juste. Sans trop de fioritures, il faut en convenir, dans la peinture de vies semblables aux nôtres, fauchées par la barbarie. On aurait donc été tenté d’y croire et même de se montrer indulgent envers la puérilité déconcertante qui affleurait déjà subrepticement dans l’expression : « Dieu, la vie, le monde (…) », « des sourires en forme de promesse », « des rêves plein la tête », si elle n’avait pas été malheureusement accompagnée de l’hyperbole douteuse : « des idéaux dans la houle du monde », « Des histoires de famille où s’entrebâillait parfois un gouffre indicible (…) » qu’on a vu culminer dans la peinture du pogrom. Las ! De la cour d’honneur des Invalides à celle du Palais des papes, en Avignon, il n’y a qu’un pas. Emmanuel Macron déclame et voici que l’emphase emporte tout sur son passage : « Les jeunes qui dansaient-là ne savaient pas qu’ils étaient dans la mâchoire de la mort (…) des motos hérissées d’armes allaient fondre sur eux. » ; « Le ciel livide se zèbre de missiles ».  Les mots s’emballent ; ils pétaradent dans le silence du recueillement tandis que l’éloquent, servi par un discours boursouflé, s’exhibe. On note au passage que, dans cette sortie de lit du verbe, l’épithète « islamiste » qu’on attendait accolée à « terrorisme » a disparu.

Cérémonie en hommage aux victimes françaises des attaques terroristes du 7 octobre 2023 en Israël, Cour d’Honneur des Invalides, Paris, 7 février 2024 © Eric TSCHAEN-POOL/SIPA

Et puis, pourquoi vouloir célébrer à toute force l’unité des Français dont on sait bien qu’elle a vécu ? Ce discours rebattu qui se veut performatif, lasse. Stérile, il n’est qu’invocatoire et vise à conjurer la terrible réalité ; celle de deux peuples désormais face à face. Qui peut actuellement encore croire qu’il existerait une France « (…) refusant les séparations comme les divisions, refusant l’idée de mort, de chaos et de clivages qui nourrissent les terroristes. » ; une France « unie pour elle-même et pour les autres. » ; « unie pour se tenir au-delà des destins et des différences (…) », « unie dans ces moments de souffrance (…) » alors que l’antisémitisme prospère dans nos banlieues, encouragé par une partie de la classe politique ? L’anaphore ne fait rien à l’affaire ; nous n’étions pas, loin s’en faut et nous le déplorons, 68 millions à pleurer nos frères, en ce 7 février. Que penser enfin de l’éternelle injonction au pacifisme et au pardon exigés au nom de Lumières qui éclairent notre pays désormais aussi bien que des chandelles mal mouchées ?  « Ceux qui tuent par haine trouveront toujours face à eux ceux qui sont prêts à mourir par amour. » « Jamais en nous, nous ne laisserons prospérer l’esprit de revanche » : après la joue droite, tendez la joue gauche, braves gens. Décidément, nous attendions mieux de ce discours, pour la mémoire de nos frères suppliciés, pour leurs familles dévastées et pour notre pays malmené.

« Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable ; la poésie, la musique, la peinture, le discours public. Quel supplice que celui d’entendre déclamer pompeusement un froid discours, ou prononcer de médiocres vers avec toute l’emphase d’un mauvais poète ! »
(La Bruyère, Les Caractères, Des ouvrages de l’esprit)