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Dialogue avec les spectres

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Le nouveau roman de Patrice Jean met en scène un héros mûr et cultivé qui promène un oeil désabusé et critique sur ce qu’est devenue l’humanité aujourd’hui. Jouissif.


« Seul a de l’avenir l’artiste que la critique juge inactuel ». Gómez Dávila nous avait prévenus. C’est dans cet inactuel furieusement plastifié que se débattent et luttent les personnages de Patrice Jean, comme des fourmis prises dans la bave « consciente » de l’époque.

Dans la Vie des spectres, nouveau roman jouissif, aussi spleenétique que fantaisiste, on retrouve le traditionnel héros Jeanesque (qu’on peut suivre par exemple dans Tour d’ivoire ou l’Homme surnuméraire), homme mûr et cultivé, un peu désabusé, aux prises avec les forces occupantes et dévorantes du Bien. De plus en plus inactuel dans cette nouvelle réalité, il mute en spectre de plus en plus invisible (surtout aux jeunes femmes) hantant des rues autrefois connues et dont il ne reste que certaines vieilles pierres pour s’accrocher et escalader ce qui nous reste de vie.

Dulac, brosseur de portraits dans un journal « Culture » (de gauche, forcément) et auteur d’un roman sans cesse inachevé, n’est plus compris par sa femme, son fils, son patron, nouveaux agents-collabos éhontés du progrès-compresseur en marche. Et quand bien même, taquin mais naïf, il s’amuse à démasquer leurs mensonges, supercheries, hypocrisies et bassesses, c’est lui encore et toujours le grand coupable, celui qui doit expier pour complaire à cette ultime humanité, moche car vengeresse, qui enfle et écrase ce qui reste du passé honni.

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Dulac vit quand même de sa plume, mais on le bride, on le censure, on l’émascule, on l’accuse même d’avoir viré sa cuti, lui l’ancien communiste dévoyé, nouveau coupable idéal et limpide, monstre à tout faire, bouc de l’Ancien Monde qui ose encore ramper dans les égouts de la ville nouvelle, celle qui milite en annulant, rêve en tabassant, et pardonne en condamnant, surtout ceux qui ont le toupet d’avoir, pour la énième fois, raison (« Truth is a white privilege »). Il ne lui reste comme débris que des fantômes d’amis, voire quelques mourants magnifiques, anciens camarades de classe moqués par le passé, et triomphants au présent, mais pour si peu de temps, la mort étant aux petits soins dans ce roman post-Covid.

Quelques visions romantiques s’incarnent encore au loin, à travers des vitres sales, dans le personnage d’une prof de lettres tout droit sortie d’un conte fabuleux, d’un rêve de beauté et de charme, aussi évanescent que ces songes dans lesquels on aimerait se blottir mais qui s’enfuient au moindre battement de paupières, comme ces âmes farouches qui pourrissent sous les fleurs des cimetières.

Les esprits s’étiolant, les mots se mettent à rouiller, et les humains piégés par Jean, héritier du fantastique Aymé, en perdent la parole. Seule solution (découverte par hasard), revenir à la littérature, la vraie, celle des poètes du temps glorieux où nous ramenait le génial essai du même Jean paru début 2024 : Kafka au candy-shop (Léo Scheer).

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Regain de vie, de passion, d’amour ! Tout le monde redécouvre et dévore les classiques, dans la rue, aux Abribus, aux terrasses ! La rage du progrès s’arrête enfin et nous fout la paix. Jean délire à fond, apaisé devant cette vision d’un peuple pour une fois éloigné des contingences, plongé dans l’eau cristalline des vers infinis, la poésie qui magnifie toute chose et réinvoque la magie cachée en chacun de nous. Les chancres buccaux – nouvelle vérole ! – disparaissent et la santé reparaît dans les corps. Le meilleur ami de Dulac retrouve ses envies libidineuses, et notre héros peut retourner à son curieux destin, regonflé à bloc par cette hypnose générale mais passagère qui aura ramené ses congénères vers le droit chemin, celui d’eux-mêmes, ce tunnel sombre qui attend au fond de chacun de nous pour mener les plus audacieux spéléologues aux portes de lumière.

Patrice Jean, un des derniers grands auteurs (de cette « zone » qu’on appelait France), cette race d’artistes en voie de disparition (comme les brebis landaises), poursuit sa magnifique œuvre vers la mort (quelle autre destination ?), celle qui absout et consacre. Il chevauche seul le train fou de la déchéance, la perte de tout espoir, de toute illusion, et cette œuvre de sincérité, d’humour (toujours léger et serein chez Jean), de beauté, ode aux spectres que nous devenons tous avec l’âge, restera impossible aux yeux pourris d’espoirs, mais ravira les cœurs rincés, tous les authentiques lecteurs épris de beauté mais fatigués d’exister en ces temps mous, tous ceux qui ont perdu l’adresse du quai, l’heure d’arrivée de la navette, l’emplacement du guichet, tous les malheureux oubliés du futur, ceux qui ne vivront plus jamais, mais sauront habiter ces phrases éternelles au style limpide qui fait de son auteur le logique descendant de Flaubert, style dont le Génie voyageur (Dieu ?) s’habille à chaque été, à chaque siècle du Temps qui ne meurt pas, et ne mourra jamais, tant que l’Homme écrira des histoires.

L'homme surnuméraire

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Le chant du Kazoo

Pour sa dernière carte postale de l’été, notre chroniqueur se souvient de la nostalgie au goût du curaçao de Paolo Conte.


Voilà, c’est fini. Les agapes olympiques sont un émouvant souvenir. La vasque ne fume plus, la piste violette du Stade de France attend désormais les paralympiens. La rentrée est là, à un ticket de péage, elle toque à nos portes d’un poing levé ; les ministrables n’ont jamais été aussi friables ; les cabinets se forment et se déforment au gré de la rumeur élyséenne en cette fin du mois d’août ; les grèves s’impatientent et les touristes ont la mélancolie d’un Paris couleur bleu gendarmerie. Les vacances finissent mal en général. Car la perspective d’y retourner, au boulot, dans le métro, au bureau ou sous un préau est insoutenable pour les Hommes de cœur.

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Alors, on se raccroche au bluesman d’Asti, le chanteur au kazoo à gueule de fumetti, l’avocat syllabique de la poésie italienne que l’on avait presque oublié après son succès planétaire « Via con me », peut-être son titre le moins persuasif, le moins transgressif, mélodie trop aseptisée qui effleure à peine le génie de cet artiste né en 1937. Nous n’étions pas en froid. Aucunement fâchés. Simplement à distance, je ne l’écoutais plus comme je ne lis plus les romans de Fajardie. Et puis, j’ai eu une révélation. Ce Corto Maltese des piano-bars m’était atrocement familier.  Toute mon horloge biologique s’est remise en marche. Elle se souvenait de tout. De ses mots, de ses formules, de ses emprunts à la langue française et anglaise, de son art déclamatoire éraflé, de cette écriture musicale qui retient la lente érosion des sentiments, qui raconte la complainte des gens malheureux. Tout m’est revenu d’un coup comme après une longue absence. On aime Paolo Conte pour la vie. On renage avec lui, on repédale avec lui, comme au premier jour. Tout était intact et mystérieux, là où je l’avais abandonné, il y a quarante ans. C’était hier, nous traversions une forêt du Berry pour nous rendre au lycée en voiture. L’autoradio de ma mère qui n’avait rien de philarmonique crachait des sonorités nouvelles et des aphorismes merveilleux que je ne comprenais pas. Paolo Conte distillait dans son alambic à mots les éclats d’un monde insoupçonné. Je m’amusais à prononcer à haute voix « Sparring Partner » avec l’intonation piémontaise. C’est parce que je ne comprenais pas tout, que les rébus du jazzman pénétraient si aisément dans mon cerveau. Je ne me lassais pas de les réciter dans ma tête, de les faire macérer pour qu’ils produisent des images incongrues. Paolo Conte faisait de la littérature, de la grande littérature, sans le savoir.

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Depuis deux semaines, à nouveau, je fais rouler dans ma bouche ces sortes de saillies mi-drolatiques, mi-désespérées. Mes nuits sont enchantées par des apparitions célestes. Je m’endors en rêvant à « Il nostro amico Angiolino », à un certain « Mocambo », j’ai une envie soudaine d’« Un gelato al limon », je partirai bien demain pour « Timbuktu ». Paolo Conte déplie tout son bazar, il y a Bartali, Hemingway, une Topolino amaranto, il nous parle de Parigi et d’impermeabili. Il se situe entre Celentano et Dante. Pour mieux cerner sa personnalité et revenir sur sa carrière, je vous conseille de regarder le documentaire Paolo Conte, via con me datant de 2020 depuis peu disponible en VOD sur Orange (en version sous-titrée). Il est signé Giorgio Verdelli et rend hommage durant 1 h 40 à cet interprète qui conquit l’Europe entière, notamment la France et les Pays-Bas. Ce film vaut pour la qualité des célébrités qui évoquent leur amitié et leur admiration pour le chanteur. On y croise Jane Birkin, Roberto Benigni qui surnomme Paolo Conte, le prince, Luca Zingaretti (Commissaire Montalbano à l’écran et grand fan), Isabella Rossellini, Patrice Leconte, Caterina Caselli ou encore la comédienne Luisa Ranieri. Ce parfum d’Italie vous guérira des affres de la rentrée.

Monsieur Nostalgie

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Paris et le mystère français des Jeux olympiques

Sophie de Menthon fait son mea-culpa : comme d’autres, elle avait prévu – à tort – des désastres organisationnels lors des JO. Mais maintenant la belle « parenthèse », où régnait ordre, sécurité, bonne humeur, s’est fermée. Elle s’interroge : et si on ne la fermait pas ?


La fameuse parenthèse, le bonheur éclatant des Français, les succès en série, Paris la magnifique dont on devient fiers et dont on avait oublié qu’elle fut si belle, les Parisiens aimables, les policiers encore plus, le métro qui fonctionne facilement arpenté par son PDG devenu agent d’accueil, l’organisation qui ne faiblit nulle part, les rues propres, les éboueurs qui passent plus… on pourrait poursuivre la litanie du bonheur. En un mot, on a été bons sur toute la ligne.

Un peu secoués dans les médias, les prévisionnistes en catastrophes se sont reconvertis en présentateurs groupies oubliant la morosité des longs mois de préparation… et moi-même qui me suis trompée avec obstination, imaginant les déboires en série, non pas ceux des athlètes mais ceux des organisateurs car ayant hélas l’expérience de toute la complexité administrative et de la lenteur pour faire quoique ce soit, y compris un simple passeport !  

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Moi, qui éructais de rage à Paris contre les rues brusquement interdites puis ouvertes sans raison, les barrières partout, les stations de métro fermées, les QR code dont on avait besoin pour aller au bureau mais que l’on refusait d’attribuer sans explications, les monuments qu’on ne voyait plus, la Concorde impraticable, les ponts fermés, la Seine qu’on ne pouvait traverser ni à la nage ni à pied ni en voiture, le Champ de Mars clôturé… les gens de tellement mauvaise humeur que les piétons s’insultaient en se croisant, les bouquinistes qu’on a failli virer, les vélos bousculés par les automobilistes, les automobilistes menacés par les 2 roues, les sirènes permanentes de voitures de police qui manquaient de renverser tous ceux qui étaient sur leur chemin (mauvais signe !), les restaurants inaccessibles, la place du Trocadéro transformée en gymkhana, etc. Comment pouvais-je imaginer le coup de baguette magique !

La France à la hauteur

Alors que s’est-il donc passé ?  Comment comprendre ce renversement ? Une fracture de plus entre Paris et la province qui n’a pas vécu le tremblement de terre des trottoirs de la capitale et puis il faut le dire : un échec absolu de la communication gouvernementale et de la mairie de Paris pendant les préparatifs et les travaux qui ne s’achevaient jamais et dont on ne voyait pas le résultat. « On » nous expliquait par ailleurs que cela allait coûter une fortune, que rien ne serait prêt, les politiques s’en mêlaient, les oppositions s’opposaient, on dissolvait les Jeux olympiques comme l’Assemblée nationale ! La dépression gagnait… et toujours aucune info sur le pourquoi de ce qui nous paralysait, il eût été facile pourtant de nous expliquer que nous retrouverions la liberté de circuler, de dire pourquoi telle artère était condamnée et jusqu’à quand, de donner les heures d’ouverture de certains ponts, la durée des travaux et pourquoi on les faisait. On aurait pu éviter d’ordonner aux salariés de rester en télétravail, d’aller suggérer de fermer les entreprises (sic) sans mot dire aux patrons… bref, de décourager le peuple de Paris et par contagion tous les Français.

Maintenant, on nous dit que c’était une parenthèse magique mais que c’est fini. Mais pourquoi ? Ne peut-on pas augmenter les effectifs des policiers pour conserver cette sécurité appréciée ? Peut-être peuvent-ils continuer à nous serrer dans leurs bras quand nous sommes perdus ! Nous nous engageons de notre côté à sourire au lieu de râler, à être aimables avec les passants, à ne plus jeter de papiers par terre en participant à l’objectif d’une ville propre. Les travaux dans Paris bénéficieraient de pancartes explicatives chaque semaine pour que nous nous armions de patience. Les aménagements mis en place pour favoriser l’accessibilité à l’occasion des Jeux paralympiques deviendraient le parangon de l’accès pour tous aux transports en commun. La maire de Paris arrêterait de nous punir de tout, et nous rendrait une partie de la ville qu’elle nous a confisquée au nom de je ne sais quelle idéologie. Nous resterions fiers de la capitale en contribuant à cette fierté avec une nouvelle attitude de part et d’autre.

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Mais au-delà de ça, la question intéressante est de savoir qui est responsable de ce succès des Jeux olympiques auquel personne ne s’attendait ? On sait toujours qui est responsable de ce qui ne va pas, qui nous met des bâtons dans les roues, qui nous matraque fiscalement, qui laisse aller à vau-l’eau insécurité et drogue, coupables en liberté… En revanche aucune idée de qui sont les super patrons qui ont réussi à surmonter les obstacles, les interdits, les retards, supervisé les entrainements des athlètes, la mise en valeur des monuments, la capacité à recevoir les visiteurs et les touristes… qui a obtenu toutes les autorisations qui ont laissé place aux innombrables interdictions et formalités qui polluent notre vie quotidienne ?

C’est finalement le grand mystère de ces Jeux. Certes, le président de la République n’est pas en odeur de sainteté, mais admettons qu’on lui doit un peu cette réussite. D’ailleurs, si les jeux n’avaient pas été à la hauteur, que ne nous lui aurions pas reproché !  Le grand Manitou organisateur Tony Estanguet lui, pourrait incontestablement être Premier ministre instigateur de tous les consensus puisque finalement on cherche toujours un homme providentiel… qui peut le plus, peut le moins.  Il faut donc ne rien lâcher et revendiquer au quotidien ce génie français qui s’est tout à coup libéré, il faut créer partout les mêmes conditions de cette liberté, arrêter d’imposer aux Français un mode de vie qu’ils n’ont pas choisi et supprimer ou revoir tout ce qui bloque les entreprises et fait de la France un pays de très mauvaise humeur !

Le luxe

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La France sens dessus dessous !: Les caprices de Marianne

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BD sur l’ « Histoire de Jérusalem », une référence ? Non !

Les 4000 ans d’histoire résumés par les auteurs ne permettent pas au lecteur de comprendre les enjeux actuels au Moyen Orient. Quoique louangée par les médias bien-pensants, cette BD ne présente qu’une vision partiale et partielle des événements.


Enfin, j’ai lu l’Histoire de Jérusalem, la fameuse bande dessinée que l’on voit affichée sur les murs du métro et dans les devantures de bien des librairies. Le Nouvel Obs nous promet « une plongée lumineuse et rigoureuse de 250 pages pour comprendre les racines du conflit israélo-palestinien ». 250 000 exemplaires sont déjà vendus, la bande dessinée fait partie des meilleures ventes, et c’est par elle que tout un chacun essaie de comprendre l’histoire du Proche-Orient. En ce qui me concerne, à l’étonnement devant la présentation historico-religieuse choisie a succédé le dépit de penser qu’un ouvrage si tendancieux faisait figure de référence.

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Premier chapitre, « Au commencement était le Temple – 2000 / – 586 ». L’ambition est de présenter le substrat religieux, entre -2000 et -586. Cela se fait malheureusement dans un manque de chronologie et d’intelligibilité. Voici quelques exemples de l’approche choisie : Les noms des lieux, ainsi que ceux d’Abraham et de Moïse sont immédiatement donnés en hébreu et en arabe. L’intention inclusive est louable, mais ce territoire n’est-il pas entièrement imprégné de sa toponymie hébraïque ancestrale, et cet ancrage dans la langue n’est-il pas une clef de compréhension ? Plus prosaïquement, utiliser la langue arabe, dont la plus ancienne inscription date de +267, a-t-il un sens dans ce chapitre ? En revanche, un grand absent dans cette présentation est Jacob Israël, dont la terre porte le nom. Un Juif présente Moïse comme un « prince égyptien » libérant les Hébreux, et l’on apprend que les musulmans vénèrent la tombe de « Nabi Moussa » près de Jéricho, « il paraît que c’est très beau » précise V. Lemire qui sort de la neutralité attendue d’un historien. Pourtant, présenter d’abord Moïse comme un Hébreu libérant son propre peuple, et lui offrant une destinée basée sur une promesse, permettrait de mieux comprendre comment histoire et mythes fondateurs s’entremêlent.

Dans une singulière chronologie, on passe ensuite à Abraham, qui « serait venu à Jérusalem pour sacrifier son fils […] Isaac selon la tradition juive, Ismaël selon la tradition musulmane ». On ne sait qui est qui : y a-t-il un fils ou deux fils ? Quelle est l’histoire originelle ? Le lecteur sans souvenir de l’histoire biblique est laissé dans un flou ambigu, entre Bible et Coran. La Bible est ainsi dépossédée de son antériorité et de son intérêt particulier pour la compréhension de cette terre.

Traitement à géométrie variable

Dans la suite de l’album, les violences de la conquête arabe ne sont que très pudiquement évoquées, et la lecture ne permet pas de saisir le statut inférieur des Juifs et des Chrétiens sous domination musulmane. Concernant la cause des croisades, l’interdiction de l’accès aux lieux saints chrétiens par les Turcs ottomans n’est pas mentionnée, et quand on parle de « véritable razzia », c’est uniquement pour désigner de terribles exactions chrétiennes. L’auteur présente très classiquement les sionistes comme des colonialistes occidentaux ne comprenant rien à la terre de l’ancien Israël, et apportant la guerre dans un pays où tous vivaient harmonieusement. Dans l’ouvrage, quand un Juif européen rencontre un Juif de Palestine ottomane, ils n’ont aucune langue commune ; évoquer l’usage avéré de l’hébreu comme langue véhiculaire, bien avant sa renaissance massive, rappellerait pourtant utilement la part levantine du monde ashkénaze.

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Ainsi, rien dans le texte de V. Lemire ne peut nous faire comprendre que l’aspiration des Juifs d’Europe vers la terre d’Israël est une auto-émancipation[1] sur la terre de leurs ancêtres. L’histoire du XXe siècle est succincte, et révèle des choix manquant d’équilibre : Les pogroms de 1834[2], 1838, 1921 sont ignorés et celui de 1929[3] est essentiellement présenté comme un affrontement expliqué par les revendications juives sur le mur occidental (“mur des lamentations”). Le mot « terroriste » est uniquement “juif”, il désigne les auteurs de l’attentat contre le commandement britannique à l’hôtel King David en 1946. Le massacre de Deir Yassin[4] est évoqué, mais pas le massacre du convoi juif pour l’hôpital du mont Scopus[5]. Excepté le plan de partage de la Palestine en 1947, aucune des propositions de séparation acceptée par les Juifs et refusée par la partie arabe n’est mentionnée. La famille Husseini est présentée comme une famille de notables, l’extrémisme avéré du mufti Mohammed Amin al-Husseini, ami de Hitler ayant radicalisé la position arabe et inspiré le Hamas est oublié. Il est bien précisé qu’Arafat a vécu dans un quartier de Jérusalem, mais il est omis de dire qu’il n’y a vécu que quatre années d’enfance, qu’il est né en Égypte et y est retourné à l’âge de 8 ans. Quelle tristesse ! Outre l’antisémitisme décomplexé qui promet des voix lors des élections, le lecteur néophyte découvre avec V. Lemire une histoire soigneusement triée, qui rend impossible le discernement et la compréhension des différentes parties. Espérons que d’autres ouvrages[6], porteurs de paix et de nuance, sauront éclairer les lecteurs à l’heure où des drames se jouent.

Histoire de Jérusalem

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Les Origines du conflit israélo-arabe (1870-1950)

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Nous vivrons - Enquête sur l'avenir des juifs

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[1] cf. Georges Bensoussan https://youtu.be/x7uo-SsQjho?si=Axj4iQ0L2_o7h7Z0, Simon Epstein.

[2] Pour l’année 1834, V. Lemire retient l’incendie du Saint Sépulcre lors de la Pâque orthodoxe, et la panique qui s’en est suivie entraînant 400 morts. Les autorités musulmanes apparaissent comme pacificatrices et raisonnables face à des traditions chrétiennes “grotesques”. L’auteur ne mentionne pas le pogrom opéré à quelques kilomètres de là, prémices du conflit actuel. “Le pogrom proprement dit débute le 15 juin 1834. Il dure trente-trois jours. C’est un carnage. Les villageois arabes et bédouins ainsi que les habitants de Safed (dont des Turcs) qui se sont armés, massacrent les Juifs et violent leurs femmes. On compte probablement plus de cinq-cents morts.” Georges Bensoussan, “Les pogroms en Palestine avant la création de l’État d’Israël (1830-1948)”, avril 2024 : https://www.fondapol.org/etude/les-pogroms-en-palestine-avant-la-creation-de-letat-disrael-1830-1948/

[3] Lire Georges Bensoussan, ibid.

[4] Le massacre de Deir Yassin s’est déroulé le 9 avril 1948 au terme de la prise du village de Deir Yassin. Les historiens évaluent aujourd’hui le nombre de tués à 107 ou 110.

[5] Le 13 avril 1948, quatre jours après la tragédie de Deir Yassin, a lieu la mise à mort d’un convoi sanitaire du Maguen David Adom (l’équivalent juif de la Croix-Rouge). 77 personnes périssent brûlées vives. Lire Georges Bensoussan, ibid.

[6] Georges Bensoussan, Les Origines du conflit israélo-arabe (1870-1950), Gallimard, « Que sais-je? », 2023 ; Joann Sfar, Nous vivrons. Enquête sur l’avenir des Juifs, Les Arènes, 2024.

Réécrire la loi 1905

Notre chroniqueur manifestement aiguise ses arguments en vue des débats que pourrait susciter la parution de son prochain livre, L’Ecole sous emprise, fin août. Le voici qui s’en prend une fois de plus aux musulmans, qui aspirent tous, comme nous le savons bien en France, à devenir des compatriotes pacifiques, très désireux de s’intégrer et de respecter les lois…


Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est l’insistance de la gauche la plus favorable à l’islamisation rampante de la France : « Mais la loi de 1905 (sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat) suffit bien pour réglementer toutes les religions » — y compris l’islam qui n’apparaissait pas dans le spectre des soucis législatifs sous la IIIe République… Je suis donc allé y voir de plus près.

Le mot « laïcité » n’apparaît pas dans cette loi. Il ne sera écrit dans la Constitution qu’en 1946, et repris tel quel dans celle de 1958, qui continue à nous régir : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». En 2004, le Conseil constitutionnel a précisé que ces dispositions « interdisent à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes régissant les relations entre collectivités publiques et particuliers ». C’est effectivement cela, la laïcité.
Le problème commence lorsqu’on se demande ce que sont ces relations et ces règles communes. C’est là qu’un aller simple pour 1905 éclaircit les choses — car si le mot « laïcité » n’était pas écrit, il était dans l’esprit du législateur.

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L’article 19 de cette loi (que l’on peut lire en résumé ici et en détail ) stipule en effet : « Les associations cultuelles ont exclusivement pour objet l’exercice d’un culte. Elles ne doivent, ni par leur objet statutaire, ni par leurs activités effectives, porter atteinte à l’ordre public ».

Et à l’article 25, la loi précise : « Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions ». C’est par respect pour cet article que les prêtres catholiques s’habillent en civil pour déambuler en ville, et que les bonnes sœurs, sauf circonstances locales exceptionnelles (à Lourdes, par exemple) évitent de parader en tenues de nonnettes.

Appliquons la loi de façon un peu stricte — et c’est en cela déjà qu’il serait bon de la réécrire pour préciser les choses : toute tenue vestimentaire visant au prosélytisme doit être interdite. Le voile islamique, par exemple, et autres accoutrements de la « pudeur musulmane ». C’est en cela que la Commission Stasi, du nom de son président, a gravement failli. Après avoir répertorié les très nombreux manquements à la laïcité (port d’un signe religieux ostensible à l’école ; demandes d’absences systématiques un jour de la semaine ; interruption de cours et d’examens pour un motif de prière ou de jeûne ; contestation du programme d’histoire ou de sciences et vie de la terre ; certificats médicaux injustifiés pour se faire dispenser des cours d’éducation physique et sportive ; autorité des enseignantes contestée par des élèves ou leurs parents, opposition à des transfusions sanguines ; refus par des hommes de voir leurs épouses ou leurs filles soignées ou accouchées par des médecins hommes ; couloirs transformés en lieux privatifs de prière ; cantines parallèles aux cantines hospitalières — et j’en passe), la commission a rappelé que « toutes ces attitudes sont illégales. Même si elles ne sont le fait que d’une minorité activiste, elles portent gravement atteinte aux principes qui régissent le service public ».

La dangerosité de la laïcité molle

Et pourtant, la loi de 2004 n’a pas osé appliquer à fond le principe de laïcité, ni même l’article 25 de la loi de 1905. Les universités sont envahies de porteuses de voiles sans cesse plus militantes, certaines (Saint-Denis, par exemple) ont ouvert des lieux de prière pour les observateurs des superstitions islamiques, la rue est ouverte à toutes les jeunes femmes sous influence qui prétendent que leurs voiles, leurs gants, leurs diverses tenues couvrantes sont du même ressort que les mini-jupes des unes ou les cheveux au vent des autres.
Tout cela est illégal, et un gouvernement fort doit faire appliquer la loi de façon rigoureuse. Que diriez-vous si d’autres lois (l’interdiction d’épouser des enfants, par exemple) étaient bafouées aussi ostensiblement ? Que dirait le ministère de l’Intérieur si un imam se faisait le propagandiste de la polygamie et de l’infériorité de principe des femmes ? Pour une enquête effective, combien de prêcheurs d’obscurité continuent impunément à instiller dans les crânes vides de leurs ouailles-aïe-aïe des principes hérités d’un rêveur du désert ?

La rigueur de la loi s’abattant sur un missionnaire de la charia à Marseille cache la forêt de ceux qui, impunément, continuent de diffuser un message d’obéissance aveugle, perinde ac cadaver, aux préceptes d’un spécialiste des razzias sanglantes du VIIe siècle. Ce n’est pas un hasard si Florence Bergeaud-Blackler, dans son enquête sur Les Frères musulmans et leurs réseaux, a détecté des prêches extrémistes partout en France, une infiltration de fait dans l’Education Nationale (bien relayée par des politiques qui voient dans leur obéissance aux lois coraniques la promesse d’un électorat nouveau, si bien qu’on ne peut plus aujourd’hui, sans faire rire, se prétendre laïque et de gauche) et une « guerre à bas bruit » de l’islamisme en France. Pas un hasard non plus si depuis la parution de son livre, elle est sous protection policière. Mais qui fait la loi dans ce pays, en viendrait-on à se demander…

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Il faut réécrire la loi de 1905 — la toiletter tout au moins. Y inclure une définition franche de la laïcité — qui n’est pas l’objet sans forme qu’en avait fait Jean-Louis Bianco, adepte de la « laïcité ouverte » ou « aménagée ». Y expliquer dans le détail ce qui est permis et ce qui ne l’est pas : chez vous, tout ce que vous voulez, dans la mesure du respect des droits de l’homme ; et dans la rue, les facs, les hôpitaux ou les prisons, la règle commune.

Accepter la moindre anicroche, c’est mettre le doigt dans un engrenage dangereux. Faire la moindre concession à l’adversaire, c’est déjà lui donner les clefs du royaume — d’autant que l’Histoire nous apprend que chaque fois que les musulmans, dans leurs conquêtes, se sont heurtés à des antagonistes décidés — les Croisés ou les Mongols, par exemple —, ils ont sagement battu en retraite : ils ne sont pas des foudres de guerre, savez-vous, pas même des guerriers ordinaires, mais des praticiens de l’embuscade et de l’assassinat dans le dos. Ils ont bien saisi que la démocratie avait en soi quelque chose de mou : il faut leur faire savoir que la République peut être dure ­et même très dure.

L'école sous emprise

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Le Frérisme et ses réseaux: l'enquête

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Sicile: voyage en mondialisation 2024

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Lors d’un séjour à Catane, en Sicile, au pied de l’Etna, le médecin Jean Lacau St Guily a découvert une ville qui fait tout pour accueillir les touristes en essayant de cacher sa vraie misère. Une vision du sort qui nous attend en France? Récit.


Avec Palerme, Catane fait partie des grandes villes de l’île ; elle est couverte des constructions des rois normands, de couvents et de merveilleuses églises, d’un duomo fameux, de monuments et de places baroques, de ruines grecques et romaines. Son avenue principale, la via Etnea avance sur trois kilomètres droit sur l’Etna et les dernières maisons de la ville sont présentes jusque loin sur ses flancs ; son fils chéri est Bellini, l’auteur de Norma et l’opéra qui porte son nom est un haut lieu de l’art lyrique. Catane est somptueuse. Superbe et décrépite. Baroque et lépreuse. Sale. Les bâtiments sont presque partout au bord de l’écroulement… En y marchant même dans les lieux les plus touristiques, j’ai pensé au Paris pré-haussmannien que Balzac décrivait sous forme de rues fétides et sombres, malsaines et suintantes, du côté de la Seine ou vers Denfert.

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Mais pourtant que d’efforts à Catane (et plus encore à Palerme) fournis pour être à la hauteur de la mondialisation heureuse. Tout affichage est bilingue italien et anglais (plus personne ne parle un mot de français) : un Américain peut descendre de son avion et, où qu’il soit, pourra s’exprimer en claironnant son américain le plus arrogant ; aucune appétence aux langues subalternes nécessaire, on lui dira bien quelques mots de base avec l’affreux accent italo-globish (je ne sais pas pourquoi l’italien va si mal aux autres langues, surtout l’anglais). L’Américain s’en fout, au pire il se contentera de dire « do you speak our langage ? ». Il y a street-food marqué sur toutes les devantures de trattoria, c’est ce qui est demandé pour faire moderne, la nourriture de rue… Les mobilités nouvelles individuelles (les trottinettes, etc.) se poussent du col avec persévérance. Comme la voiture rejetée aux périphéries, ainsi les vieux, les vieilles personnes, celles qui survivent à l’ancienne ; ils se fichent des nouvelles mobilités, de l’anglais, de la street food, des food stores aux murs de brique. Ils se sentent vite indésirables. Ils font bizarre dans les rues piétonnisées où glandent les jeunes touristes et les retraités des voyages en groupe. Dans les rues mondialisées de Sicile, dans les jolies citées baroques, il y a des poubelles pour le tri sélectif, mais partout ailleurs, le long des routes, des autoroutes, des rues sans attraits, les ordures sont éparpillées en masses, par millions de tonnes, car personne ne les ramasse. Il n’y a pas d’Etat, seulement des municipalités qui cherchent à faire bonne figure dans les sites des guides de voyage d’Amérique, sur les réseaux sociaux climato-sensibles et chez les influenceurs d’Instagram. Pas d’Etat, parce que l’Etat, c’est la mafia qui prenait sa place depuis toujours. Il y a moins de mafia peut-être, mais ils ont laissé les rats. La peste va bien finir par revenir. Marseille, ça a l’air riant à côté, parce qu’il y a encore de l’Etat, même si les immeubles s’y effondrent aussi. Ça glisse. Paris prend bien le chemin. Avant on disait que la France faisait exactement ce que faisait l’Amérique avec 10 ans de retard. Maintenant, c’est la Sicile qu’on suit mais dans la dégringolade.

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C’est quand même long de tomber, on se souvient de la sortie du Prince Salina dans le Guépard que nous allons pouvoir revoir ces jours-ci en hommage à Delon : « Nous fumes les guépards et les lions ; ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes… tout cela ne devrait pas pouvoir durer, cependant cela va durer toujours ; le toujours humain, un siècle, deux siècles… et après ce sera différent mais pire… » Elio Vittorini qui fut le premier éditeur à lire le roman était un homme de gauche qui pensait comme l’interlocuteur du Prince que « cet état de chose ne durera pas car notre administration nouvelle, agile et moderne, changera tout ». Bien entendu, il refusa à Lampedusa de l’éditer. Nous, nous savons que cette administration ne changera rien mais précipitera toujours un peu plus la ville dans ce désir de décor, de boursouflure, de mimétisme mondialisé… se faire reconnaître comme un des leurs… au milieu des maires modernes, ceux qui se cooptent à travers le monde en se congratulant. Je ne sais pas qui est le maire de Catane, je connais juste le maire (on dit peut-être la mairesse ?) de Paris et celui de quelques villes-monde comme ils disent. Au jeu de l’oie général, on a dû être gagnants, cette année : vous organisez les JO, grâce à cela Paris ressemble mieux à ce que prescrit Emily in Paris, vous avancez de dix cases.

Je raconte cela mais il est possible que ce soient les grands incendies ultimes des bords de la Méditerranée, Sicile en premier, qui nous emportent globalement tous dans la même fournaise.

Martial Solal : l’itinéraire d’un musicien pétri de dons

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La renommée de Martial Solal dépasse, depuis des lustres, les frontières du jazz – si tant est que cette musique qui a nourri le siècle dernier possède encore des limites, ce qui semble aujourd’hui de plus en plus improbable. Mais là n’est pas le sujet. Le pianiste légendaire vient de publier son autobiographie à 97 ans.


Pianiste virtuose, compositeur, improvisateur stupéfiant par son imagination et son sens de l’harmonie, Solal a survolé son temps avec, le plus souvent, une longueur d’avance. Hormis les grands créateurs tels Charlie Parker, Miles Davis, John Coltrane, ou, pour rester dans le domaine pianistique, Art Tatum ou Cecil Taylor, nul mieux que lui n’a su intégrer les acquis et les innovations, pour les faire siens, les dépasser et les intégrer à sa propre esthétique. Celle-ci a pour moteur principal l’innovation. Aussi est-il malaisé de choisir, dans une œuvre abondante et multiforme, un morceau, une période. La discographie figurant en annexe de son autobiographie en offre pourtant la possibilité. Un précieux document pour les amateurs.

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Parvenu à l’âge vénérable de quatre-vingt-dix-sept ans, Martial se penche sur son passé, en déroule les méandres. Souvenirs, anecdotes, révélations, confidences se succèdent, s’entremêlent dans une autobiographie dont le titre, Mon siècle de jazz, n’est nullement usurpé.

Né à Alger le 23 août 1927, Martial entreprend des études de piano avant de découvrir le jazz sur les ondes de Radio Alger. Nous sommes en 1942. Il a juste quinze ans et ignore tout de cette musique qui le change de Mozart et de Vivaldi. Elle va l’absorber corps et âme au point qu’il va y consacrer sa vie.

Un « amour immodéré de la bougeotte »

Cette existence, il la parcourt ici « à sauts et à gambades », comme eût dit Montaigne, au fil de la plume, sans grand souci de la chronologie. Preuve qu’en tous domaines, c’est la liberté qui prime. Sans entrer dans le détail, mission quasiment impossible, on en retiendra que, nanti, déjà, d’une solide réputation acquise grâce à ses émissions à la radio de sa ville natale, il s’établit à Paris dès vingt-deux ans, en 1950. C’est là qu’il va parachever son apprentissage jalonné de péripéties, de moments fastes alternant avec des périodes de vaches maigres. Sa maîtrise instrumentale s’accroît tandis que s’affirme son souci constant de rester soi-même, sans rien devoir à quiconque.

Le récit de cette période parisienne est jalonné de rencontres, d’anecdotes qui s’enchaînent au fil des souvenirs. Vie privée et sentimentale, passions amoureuses parfois tumultueuses, vie professionnelle qui va le conduire au zénith du jazz mondial, portraits souvent persillés d’humour et témoignant d’un sens aigu de l’observation, tout cela s’enchaîne, se chevauche, s’entremêle sans que l’intérêt faiblisse. Ainsi participe-t-on « de l’intérieur » à l’essor d’un pianiste qui quittera bientôt le tabouret du Club Saint-Germain, longtemps sa « résidence parisienne principale », pour parcourir le monde entier, notamment les États-Unis, où il résidera à maintes reprises, donnera des concerts d’anthologie et sera célébré à sa juste valeur.

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L’heure du bilan coïncide avec celle de la stabilité enfin trouvée sur tous les plans, et d’abord sur le plan familial, avec la rencontre d’Anna, la « femme ultime », au sens que Raymond Abellio donne à cette expression. D’un premier mariage est né, en 1952, Eric, qui fera de Martial un heureux grand-père. Mais c’est Claudia, fruit de son union avec Anna et chanteuse de grand talent, qui portera son bonheur à son comble. Non seulement elle fera un temps partie de sa formation, mais elle donnera naissance à une petite Amalia, adorée par son grand-père.

Coda

La boucle est bouclée. A l’heure du bilan, force est de constater que, sur le plan artistique, ce globe-trotter impénitent n’a pas varié d’un iota. Évoquant, au début de son livre, son apprentissage du jazz, il raconte : « Je n’écoutais jamais de disques. Je ne voulais ressembler à personne, pas même à ceux que j’admirais ». Plus loin, « Mon ambition était de faire évoluer le jazz : il va lui falloir, s’il veut durer, passer, sur le plan harmonique, de Mozart à Debussy ». Quoique l’on puisse penser d’une telle assertion qui ferait un beau sujet de dissertation pour étudiants en musicologie, force est de constater qu’elle témoigne, chez son auteur, d’une belle constance.

La guirlande de Martial

Qui ne se souvient de Julie d’Angennes, la divine Julie, fille de Madame de Rambouillet ? Elle inspira, au XVIIe siècle, la Guirlande de Julie, recueil poétique à sa gloire. Le livre de Martial Solal suscite, mutatis mutandis, une telle ferveur. Une couronne de textes divers sert de prélude à ces mémoires, chacun des intervenants proposant un éclairage original. Parmi eux, tout d’abord, Alain Gerber, auteur d’une préface, « A bride abattue », où éclate, une fois encore, son art de camper corps et âme un personnage, de le faire vivre avec une telle vérité que le lecteur éprouve une impression unique de proximité, voire de familiarité. Gerber connaît Solal et son œuvre comme les bouts de bois de sa propre batterie. Il lui a déjà consacré, avec Alain Tercinet, un coffret de la collection The Quintessence, en 2014, chez le même éditeur, Patrick Frémeaux. Ce dernier évoque ici des souvenirs personnels tandis que le pianiste Laurent de Wilde et le critique Franck Bergerot joignent leurs louanges et leurs analyses à ce florilège illustré de plusieurs photographies. Fût-on ou non amateur de jazz, difficile d’être plus exhaustif. Et, pour tout dire, plus passionnant.

Martial Solal, Mon siècle de jazz, préface d’Alain Gerber, Frémeaux & Associés,153 pages, 20 €.

Négociations à Doha : le piège islamiste

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Si le Hamas se sert des Gazaouis comme bouclier humain, c’est n’est pas seulement pour protéger ses chefs terrés dans des tunnels, c’est aussi pour apitoyer les Occidentaux pour que ces derniers fassent pression sur Israël. Son objectif? Un cessez-le-feu qui lui permettra de recommencer à terme le 7 octobre.


A Doha, les Occidentaux font pression sur les Israéliens et le Hamas pour qu’ils acceptent un cessez-le-feu. La condition principale, c’est évidemment que les otages soient libérés. Mais il est évident qu’un bon nombre d’entre eux sont déjà morts, en particulier les plus âgés et les plus fragiles. Et que dire du sort des jeunes femmes ? Ce cessez-le-feu serait une victoire pour le Hamas qui passerait ainsi du statut de mouvement terroriste à celui d’interlocuteur privilégié dans des négociations qui ressemblent à une duperie. 

En faisant commettre des actions d’une barbarie inouïe par ses soldats, des employés de l’UNRWA ou des habitants de Gaza, le Hamas savait parfaitement quelle allait être la réaction des Israéliens et quel prix allaient payer les Gazaouis, hommes, femmes et enfants sous les bombardements de Tsahal. D’autant plus que tout l’argent de l’aide internationale avait servi à construire des centaines de kilomètres de tunnels et non des abris pour la population. D’autant plus que les écoles, mosquées, hôpitaux abritaient des caches d’armes et des positions de lancement de roquettes et de missiles. 

Le bouclier humain, une arme de choix ?

Mais pourquoi dans cette guerre comme dans d’autres guerres de ce type, la population sert-elle de bouclier humain face à l’ennemi ? Est-ce seulement pour protéger des soldats ? Les islamistes connaissent parfaitement les masses arabes et leur caractère inflammable, et ils savent qu’il est facile de mobiliser leur sentiment d’être des victimes des Juifs et de l’Occident, en un mot leur paranoïa complotiste. Ils connaissent également la culture chrétienne, faite dans les temps modernes de contrition et de repentance, ces fameuses « vertus chrétiennes devenues folles » comme l’écrivait Chesterton. 

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Ainsi tout comme les Africains noyés dans la Méditerranée, les enfants palestiniens bombardés deviennent une arme pointée sur le cœur des Occidentaux. Le cessez-le-feu apitoyé et humanitaire, demandé à Israël par les Occidentaux, doit servir ainsi à sauver le Hamas et à lui permettre, comme il l’affirme, de recommencer le 7 octobre, autant de fois qu’il sera nécessaire pour se débarrasser une fois pour toutes de « l’entité sioniste » et des Juifs. L’Occident saura-t-il voir le piège qui lui est tendu, à lui et pas seulement à Israël, et combattre cet ennemi islamiste qui avance, là-bas comme ici, portant le masque de la justice et de la libération ?

Thierry Breton contre Elon Musk : l’Europe contre la liberté d’expression ?

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La Commission européenne a rapidement désapprouvé les menaces à peine voilées que Thierry Breton a adressées à Elon Musk sur X, alors que la campagne présidentielle américaine bat son plein. En jeu, non seulement les relations entre l’Union européenne et les Etats-Unis, mais aussi la liberté d’expression.


Thierry Breton, le commissaire européen au numérique, ne cache pas ses ambitions. Il a très envie de prendre la place d’Ursula Van der Leyen. Aveuglé par son objectif, il n’a pas pesé son influence réelle et a essayé de s’imposer au niveau international en entamant une partie de bras de fer avec les Américains. Dans son viseur, Elon Musk, le charismatique patron de Tesla et X. Le commissaire européen est ressorti de l’échange public qui a eu lieu sur X, isolé et les fesses écarlates. Visiblement, si l’Europe rêve de mettre en œuvre une politique d’extraterritorialité équivalente à celle des Etats-Unis, elle a encore quelques progrès à faire et les premiers pas de Thierry Breton dans l’exercice ont tourné à la déconfiture.

En effet, le psychodrame qui s’est joué autour de l’application du Digital Service Act ou DSA, la loi européenne visant à contrôler les réseaux et les contenus diffusés, montre les limites du rêve technocratique d’imposer sa vision du monde en faisant d’une interprétation partielle et partiale, une vérité générale et absolue.

Thierry Breton accusé d’ingérence dans la campagne électorale américaine

C’est ainsi que Thierry Breton, tout à sa détestation d’Elon Musk et de Donald Trump, a réussi à créer un incident diplomatique entre l’Europe et les Etats-Unis. Apprenant qu’Elon Musk avait décidé de diffuser un entretien avec le candidat républicain à la présidence des Etats-Unis sur X, le commissaire européen l’a interpellé et menacé publiquement sur les réseaux sociaux. La réponse ne s’est pas fait attendre. Le contraste entre les deux modes d’expression est frappant. Alors que le commissaire européen est tout en circonlocutions ampoulées et autres contorsions verbales, le tout aboutissant à des menaces réelles camouflées sous des phrases telles que : « vous devez veiller à ce que toutes les mesures d’atténuation proportionnées et efficaces soient mises en place en ce qui concerne l’amplification de contenus préjudiciables en rapport avec des évènements pertinents », l’Américain lui répond simplement « Fuck » par le biais d’un extrait du film Tonnerre sous les Tropiques. La réponse gagne en clarté ce qu’elle perd en courtoisie, mais parle aussi du bras de fer que peut provoquer la mise en place de la modération des réseaux sociaux quand elle est utilisée comme outil de censure.

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Hélas pour l’irascible Français, le collège des commissaires l’a désavoué. Ursula Van der Leyen a officiellement déploré que la lettre de Thierry Breton ait été envoyée sans son consentement. Il faut dire que le commissaire européen au Marché intérieur a pour le moins manqué de discernement et de sens politique dans cette affaire. Il a ainsi donné l’impression que la Commission européenne s’immisçait dans la campagne présidentielle des Etats-Unis. Voilà pourquoi celle-ci a immédiatement pris ses distances en critiquant à la fois le choix du moment, comme la formulation du courrier. Et elle a eu le nez creux car si la réponse d’Elon Musk aux accusations et aux menaces de Thierry Breton était désinvolte, la lettre adressée par le Congrès américain au commissaire européen au Marché intérieur et publiée sur X est, elle, cinglante. Elle intime à Thierry Breton de cesser « d’interférer avec le processus démocratique américain ». Une accusation lourde de sens et de conséquence et qui peut annoncer un bras de fer violent en matière d’extraterritorialité entre l’Union européenne et l’Etat américain. Or, à partir en guerre, mieux vaut s’assurer d’avoir les moyens de ses menaces, d’assumer une politique de puissance et de se doter de la volonté politique pour l’appliquer. Sur ce point l’Etat américain s’est souvent montré plus performant que l’outil technocratique européen.

Un Digital Act Service propice au retour de la censure

Il n’en reste pas moins que le contenu du courrier de Thierry Breton n’est pas à balayer d’un revers de main, pas plus que les exemples cités dans son courrier ou dans les analyses des juristes au sujet du DSA (Digital Services Act). Mais si certains objectifs sont parfaitement louables, d’autres exemples font craindre qu’au nom des bons sentiments, ce soit à une reprise en main idéologique aussi brutale que liberticide que nous soyons confrontés.

Le discours de l’Union européenne pour promouvoir le DSA s’appuie sur la nécessité de lutter contre le terrorisme, la pédopornographie, le trafic d’enfants, l’appel au meurtre… des objectifs tout à fait légitimes que personne ne conteste. Ce n’est pas là que le bât blesse.

Le réseau Tik Tok a été suspendu en Nouvelle Calédonie durant les émeutes, car il diffusait des informations incitant à la violence et au meurtre. Pour le suspendre, nul besoin de la réglementation européenne, il a suffi à la France de s’appuyer sur les lois anti-terroristes en vigueur dans le pays et personne n’a hurlé à la censure. Sanctionner un appel au meurtre ne pose pas de question et ne saurait être assimilé à un acte illégitime. Mais que fait-on par exemple face à la question des émeutes en Angleterre? Croit-on vraiment que leur ampleur est liée à la fausse nouvelle diffusée sur X concernant l’identité de l’agresseur ? N’est-ce-pas une façon pour un pouvoir de s’exonérer de ses responsabilités en trouvant un bouc émissaire facile, alors que l’origine des émeutes est bien plus complexe et remet en cause l’idéologie  multiculturaliste en vigueur au Royaume plus si uni.

Des réseaux sociaux contrôlés au nom de la lutte contre les fake news, pendant que la dérive militante des médias est oubliée ?

Par ailleurs les plateformes ne produisent pas de contenus, elles le diffusent, alors quid des fausses nouvelles diffusées par des journaux ou par l’AFP et relayées sur les réseaux ? Quand Le Monde fait passer Yahya Sinwar dans une infographie pour un personnage modéré et respectable, c’est une opinion ou une deep fake news à censurer ? Quand la propagande du Hamas est relayée dans les journaux et que les journalistes condamnent le bombardement d’une école ou d’un hôpital à Gaza en omettant le fait que le lieu abrite aussi un QG du Hamas ou l’entrée d’un tunnel, les réseaux sociaux ont-ils le droit/le devoir de supprimer cette publication ? Pourquoi contrôler des plateformes dont tout le monde connait les défauts, alors que les fausses informations et les allégations militantes présentées comme des faits ne sont pas contrôlés dans les médias officiels ? Quand une personne comme Rima Hassan, députée européenne, ment en racontant que les israéliens utilisent des chiens pour violer les prisonniers palestiniens, curieusement personne n’a pensé à brandir le DSA contre la plateforme, ni à sanctionner Rima Hassan ou à mettre LFI face à ses responsabilités.

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Comme d’habitude, l’enfer technocratique est pavé de bonnes intentions morales. C’est souvent le cas avec des structures plus administratives que démocratiques, comme l’Union européenne. Les choses sont toujours plus compliquées quand elles confinent au délit d’opinion ou quand les critères auxquels la sanction possible est adossée sont flous. Prenons par exemple une notion aussi subjective et mal définie que la « discrimination ». Aujourd’hui cette notion tente d’être utilisée pour fermer la bouche à tous ceux qui expliquent que l’on ne peut pas changer son sexe biologique et qu’un homme ne peut pas vraiment devenir femme ou l’inverse. Il peut juste tendre à en avoir l’apparence. Cette vérité biologique pourrait être assimilé à de la transphobie selon la DSA et donc être interdite sur les réseaux.

Distinguer la peau de la chemise

Dans Le Monde, Francis Donnat, un avocat, a donné une interview sur la mise en place du DSA. Il explique qu’il faut trouver un équilibre entre la liberté d’expression et une vision raisonnée « respectueuse des droits d’autrui qui limiterait la diffusion de certains propos de nature à blesser un grand nombre d’utilisateurs ». Le problème c’est que la notion de blessure n’a rien d’objectif ni d’évaluable. Par ailleurs la référence au « grand nombre d’utilisateurs » lie la capacité de censure au nombre. Il n’y a plus de travail sur la vérité et l’objectivité d’un propos. Si celui-ci est vu comme vexatoire par un groupe constitué, il entraîne de fait une censure visant à éviter le conflit. C’est le politiquement correct élevé au rang de loi.

Ainsi cette réglementation serait un magnifique cheval de Troie pour censurer la critique des religions. Car ce qu’évoque cet avocat, est un chemin pertinent pour rétablir le blasphème au nom du respect des sentiments d’autrui. Or nul n’a besoin d’une réglementation aussi dangereuse car dans aucun pays d’Europe la liberté d’expression n’est absolue. Il y a toujours des limites et ceux qui nous ont précédés ont réfléchi à ces questions avec bien plus de profondeur que nos juristes actuels, plus pressés de témoigner de leur vertu que de leur subtilité.

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Ces régulations sont démocratiques et passent avant tout par les tribunaux et l’usage du contradictoire, elles ne font pas appel à l’arbitraire d’un propriétaire privé ou d’un pouvoir politico-administratif. Le droit, lui, limite la liberté d’expression, en distinguant la peau de la chemise, le danger physique véritable de la susceptibilité exacerbée. Autrement dit, le droit de critiquer toutes les opinions, toutes les religions, toutes les œuvres intellectuelles, de mettre métaphoriquement le doigt dans le fondement de tous les personnages mythiques, légendaires ou historiques qui vous viennent à l’esprit, est protégé. Il se trouve que dans l’espace public, la sensibilité peut être blessée, cela s’appelle la vie en société, mais la parole de l’autre ne doit vous mettre en danger. La limite c’est donc l’appel à la violence ou au meurtre. Je peux détester les religions, je n’ai en revanche pas le droit d’appeler à la persécution d’une personne existante à raison de sa religion. Pour ce qui concerne le mensonge ou l’insulte, il y a l’outil de la diffamation et de l’insulte publique. Bien sûr cela nécessite l’intervention d’un tribunal et ne repose pas sur une autocensure sur pression étatique. Or avec le DSA, c’est le retour de la censure lié au pouvoir privé (les choix du propriétaire du réseau social) et aux injonctions étatiques, le pire de ce que l’on peut faire en matière de déni démocratique.

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Otages du 7 octobre : six corps sont revenus

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L’armée israélienne annonce avoir retrouvé six corps d’otages enlevés par le Hamas le 7 octobre 2023. Ces six corps étaient des personnes, des hommes, des vies. Tout doit être fait pour sauver les otages survivants. Tribune de Richard Prasquier.


A Doha, des négociations avaient lieu à ce sujet sous l’égide des États-Unis, du Qatar et de l’Egypte. Légère particularité : si la partie israélienne était bien présente aux négociations, la partie d’en face, le Hamas, ne l’était pas. Ce n’est pas la seule, mais c’est certainement la plus marquante des raisons qui font que ces négociations dites « de la dernière chance » donnent la tragique impression d’être un théâtre d’ombres.

Ce qui rend la manifestation des Mères de l’Espoir particulièrement émouvante, c’est qu’elle rappelle que derrière les chiffres, il y a – il y avait – des vies, autrement dit des liens, des rêves et des passions. 

Ce matin, l’armée israélienne annonce avoir retrouvé les cadavres de six de ces otages. Pour cinq d’entre eux, elle avait déjà annoncé leur mort il y a quelques mois.

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Pour le sixième, Avraham Munder, 79 ans, du kibboutz Nir Oz, son décès n’était pas connu, mais il était redouté. Il était un homme malade. Et on peut imaginer les conditions de sa détention, car une autre membre de son kibboutz, l’infirmière Nili Margalit, libérée le 30 novembre, l’a vu et a parlé de son état de faiblesse. Elle-même a décrit les conditions terribles dans lesquelles son groupe d’une dizaine de prisonniers, en majorité des gens âgés, étaient restés enfermés dans la même pièce d’un tunnel sans ventilation, médicaments ou lunettes. C’est, dit son neveu, dans un tunnel de Kan Younes, que le corps de Avraham Munder fut retrouvé. Son fils avait été tué le 7 octobre. Sa fille et son petit-fils, qui étaient venus en visite à Nir Oz furent libérés, comme son épouse, fin novembre.

Yagev Buchshtav avait 34 ans. C’était un musicien, ingénieur du son et grand ami des animaux, qu’il recueillait chez lui. Il a été enlevé dans le Kibboutz Nirim en même temps que son épouse avec qui il a partagé sa captivité jusqu’à ce que celle-ci, qui ne voulait pas l’abandonner, soit libérée fin novembre.

Nadav Popplewell, 51 ans, informaticien, membre lui aussi du kibboutz Nirim, avait des parents anglais. Il partageait le goût des grands espaces et des cavalcades avec son frère ainé, qui a été tué le 7 octobre et qui était considéré comme une force de la nature et en même temps un peintre talentueux. Leur mère emmenée aussi en otage a été libérée en novembre. Dans une video diffusée en mai par les brigades Ezzedine al-Qassam du Hamas, Nadav était brièvement apparu, blessé à l’œil et apparemment molesté physiquement. Le Hamas a prétendu qu’il était mort des suites d’un bombardement israélien.

Haim Peri, 80 ans, était un membre du kibboutz Nir Oz. Père de 5 enfants et grand-père de 13, il avait pu mettre son épouse à l’abri avant d’être capturé par les terroristes. C’était un activiste du dialogue, membre d’une association de volontaires qui venaient chercher les habitants de Gaza et de la Cisjordanie pour les guider vers des soins médicaux en Israël. C’était aussi un passionné d’art, ayant fondé une improbable galerie, appelée la Maison-Blanche, à distance de toute agglomération, où il exposait des œuvres d’artistes israéliens contemporains. Il avait été vu vivant dans une video diffusée par le Hamas en décembre. 

Yoram Metzger, du même âge et du même kibboutz Nir Oz, était visible avec Haim Peri dans la même vidéo. Tous deux sont morts dans les tunnels à une date indéterminée. Père de trois enfants, grand-père de sept, Yoram Metzger, dont l’épouse a été enlevée puis libérée en novembre, était responsable de la cave et du garage de son kibboutz et était réputé être particulièrement chaleureux. Sa famille a publié un communiqué où, remerciant Tsahal d’avoir retrouvé le corps, elle indique qu’il ne vaut pas la peine de mettre en risque la vie d’un soldat pour retrouver un cadavre.

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Enfin l’armée a retrouvé le corps de Alex Dancyg, lui aussi du kibboutz Nir Oz. Il était né en 1948, à Varsovie. Ses parents avaient survécu à la guerre sous de fausses identités dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Biélorussie. Ils avaient reçu l’aide de Polonais. A Varsovie, leur famille avait habité dans un immeuble au 20 de la rue Mila, tout près de ce qui allait devenir le bunker de Anielewicz et de ses amis. Ils ont quitté la Pologne pour Israël en 1956, après l’arrivée de Gomulka au pouvoir et Alex Dancyg, devenu historien, revendiqua sa double identité de juif et de polonais. Il servait de pont entre les deux pays, entre Yad Vashem et le Musée d’Auschwitz. Il était en même temps fidèle à l’idéologie socialiste de ses parents en vivant dans un kibboutz, cette extraordinaire réalisation de la société israélienne. 

Voilà ; six vies parmi d’autres. Elles me frappent par leur simplicité, leur solidité et leur humanité. J’utilise ce dernier terme avec prudence car cette humanité-là n’est pas une donnée de fait chez les humains. Ceux qui ont commis les crimes du 7 octobre en étaient dépourvus. 

Protéger, c’est une exigence. C’est là où des responsables israéliens ont failli le 7 octobre et cela a provoqué une brisure profonde dans la société. Protéger s’impose aujourd’hui plus que jamais. Entre chercher à protéger et chercher à se venger se situe une ligne de crête difficile pour les négociateurs.

Une fois cette ligne assurée, grâce à leurs compétences et leurs informations, ils savent, comme dit le Talmud, que sauver un homme, c’est sauver un monde. Je ne doute pas qu’ils feront tout pour sauver les otages survivants. Toute autre considération serait misérable…

Dialogue avec les spectres

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Patrice Jean. © François GRIVELET/Opale.photo

Le nouveau roman de Patrice Jean met en scène un héros mûr et cultivé qui promène un oeil désabusé et critique sur ce qu’est devenue l’humanité aujourd’hui. Jouissif.


« Seul a de l’avenir l’artiste que la critique juge inactuel ». Gómez Dávila nous avait prévenus. C’est dans cet inactuel furieusement plastifié que se débattent et luttent les personnages de Patrice Jean, comme des fourmis prises dans la bave « consciente » de l’époque.

Dans la Vie des spectres, nouveau roman jouissif, aussi spleenétique que fantaisiste, on retrouve le traditionnel héros Jeanesque (qu’on peut suivre par exemple dans Tour d’ivoire ou l’Homme surnuméraire), homme mûr et cultivé, un peu désabusé, aux prises avec les forces occupantes et dévorantes du Bien. De plus en plus inactuel dans cette nouvelle réalité, il mute en spectre de plus en plus invisible (surtout aux jeunes femmes) hantant des rues autrefois connues et dont il ne reste que certaines vieilles pierres pour s’accrocher et escalader ce qui nous reste de vie.

Dulac, brosseur de portraits dans un journal « Culture » (de gauche, forcément) et auteur d’un roman sans cesse inachevé, n’est plus compris par sa femme, son fils, son patron, nouveaux agents-collabos éhontés du progrès-compresseur en marche. Et quand bien même, taquin mais naïf, il s’amuse à démasquer leurs mensonges, supercheries, hypocrisies et bassesses, c’est lui encore et toujours le grand coupable, celui qui doit expier pour complaire à cette ultime humanité, moche car vengeresse, qui enfle et écrase ce qui reste du passé honni.

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Dulac vit quand même de sa plume, mais on le bride, on le censure, on l’émascule, on l’accuse même d’avoir viré sa cuti, lui l’ancien communiste dévoyé, nouveau coupable idéal et limpide, monstre à tout faire, bouc de l’Ancien Monde qui ose encore ramper dans les égouts de la ville nouvelle, celle qui milite en annulant, rêve en tabassant, et pardonne en condamnant, surtout ceux qui ont le toupet d’avoir, pour la énième fois, raison (« Truth is a white privilege »). Il ne lui reste comme débris que des fantômes d’amis, voire quelques mourants magnifiques, anciens camarades de classe moqués par le passé, et triomphants au présent, mais pour si peu de temps, la mort étant aux petits soins dans ce roman post-Covid.

Quelques visions romantiques s’incarnent encore au loin, à travers des vitres sales, dans le personnage d’une prof de lettres tout droit sortie d’un conte fabuleux, d’un rêve de beauté et de charme, aussi évanescent que ces songes dans lesquels on aimerait se blottir mais qui s’enfuient au moindre battement de paupières, comme ces âmes farouches qui pourrissent sous les fleurs des cimetières.

Les esprits s’étiolant, les mots se mettent à rouiller, et les humains piégés par Jean, héritier du fantastique Aymé, en perdent la parole. Seule solution (découverte par hasard), revenir à la littérature, la vraie, celle des poètes du temps glorieux où nous ramenait le génial essai du même Jean paru début 2024 : Kafka au candy-shop (Léo Scheer).

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Regain de vie, de passion, d’amour ! Tout le monde redécouvre et dévore les classiques, dans la rue, aux Abribus, aux terrasses ! La rage du progrès s’arrête enfin et nous fout la paix. Jean délire à fond, apaisé devant cette vision d’un peuple pour une fois éloigné des contingences, plongé dans l’eau cristalline des vers infinis, la poésie qui magnifie toute chose et réinvoque la magie cachée en chacun de nous. Les chancres buccaux – nouvelle vérole ! – disparaissent et la santé reparaît dans les corps. Le meilleur ami de Dulac retrouve ses envies libidineuses, et notre héros peut retourner à son curieux destin, regonflé à bloc par cette hypnose générale mais passagère qui aura ramené ses congénères vers le droit chemin, celui d’eux-mêmes, ce tunnel sombre qui attend au fond de chacun de nous pour mener les plus audacieux spéléologues aux portes de lumière.

Patrice Jean, un des derniers grands auteurs (de cette « zone » qu’on appelait France), cette race d’artistes en voie de disparition (comme les brebis landaises), poursuit sa magnifique œuvre vers la mort (quelle autre destination ?), celle qui absout et consacre. Il chevauche seul le train fou de la déchéance, la perte de tout espoir, de toute illusion, et cette œuvre de sincérité, d’humour (toujours léger et serein chez Jean), de beauté, ode aux spectres que nous devenons tous avec l’âge, restera impossible aux yeux pourris d’espoirs, mais ravira les cœurs rincés, tous les authentiques lecteurs épris de beauté mais fatigués d’exister en ces temps mous, tous ceux qui ont perdu l’adresse du quai, l’heure d’arrivée de la navette, l’emplacement du guichet, tous les malheureux oubliés du futur, ceux qui ne vivront plus jamais, mais sauront habiter ces phrases éternelles au style limpide qui fait de son auteur le logique descendant de Flaubert, style dont le Génie voyageur (Dieu ?) s’habille à chaque été, à chaque siècle du Temps qui ne meurt pas, et ne mourra jamais, tant que l’Homme écrira des histoires.

L'homme surnuméraire

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Le chant du Kazoo

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Paolo Conte en concert à Venise le 9 juillet 2023 © Ottavia Da Re/Sintesi/SIPA

Pour sa dernière carte postale de l’été, notre chroniqueur se souvient de la nostalgie au goût du curaçao de Paolo Conte.


Voilà, c’est fini. Les agapes olympiques sont un émouvant souvenir. La vasque ne fume plus, la piste violette du Stade de France attend désormais les paralympiens. La rentrée est là, à un ticket de péage, elle toque à nos portes d’un poing levé ; les ministrables n’ont jamais été aussi friables ; les cabinets se forment et se déforment au gré de la rumeur élyséenne en cette fin du mois d’août ; les grèves s’impatientent et les touristes ont la mélancolie d’un Paris couleur bleu gendarmerie. Les vacances finissent mal en général. Car la perspective d’y retourner, au boulot, dans le métro, au bureau ou sous un préau est insoutenable pour les Hommes de cœur.

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Alors, on se raccroche au bluesman d’Asti, le chanteur au kazoo à gueule de fumetti, l’avocat syllabique de la poésie italienne que l’on avait presque oublié après son succès planétaire « Via con me », peut-être son titre le moins persuasif, le moins transgressif, mélodie trop aseptisée qui effleure à peine le génie de cet artiste né en 1937. Nous n’étions pas en froid. Aucunement fâchés. Simplement à distance, je ne l’écoutais plus comme je ne lis plus les romans de Fajardie. Et puis, j’ai eu une révélation. Ce Corto Maltese des piano-bars m’était atrocement familier.  Toute mon horloge biologique s’est remise en marche. Elle se souvenait de tout. De ses mots, de ses formules, de ses emprunts à la langue française et anglaise, de son art déclamatoire éraflé, de cette écriture musicale qui retient la lente érosion des sentiments, qui raconte la complainte des gens malheureux. Tout m’est revenu d’un coup comme après une longue absence. On aime Paolo Conte pour la vie. On renage avec lui, on repédale avec lui, comme au premier jour. Tout était intact et mystérieux, là où je l’avais abandonné, il y a quarante ans. C’était hier, nous traversions une forêt du Berry pour nous rendre au lycée en voiture. L’autoradio de ma mère qui n’avait rien de philarmonique crachait des sonorités nouvelles et des aphorismes merveilleux que je ne comprenais pas. Paolo Conte distillait dans son alambic à mots les éclats d’un monde insoupçonné. Je m’amusais à prononcer à haute voix « Sparring Partner » avec l’intonation piémontaise. C’est parce que je ne comprenais pas tout, que les rébus du jazzman pénétraient si aisément dans mon cerveau. Je ne me lassais pas de les réciter dans ma tête, de les faire macérer pour qu’ils produisent des images incongrues. Paolo Conte faisait de la littérature, de la grande littérature, sans le savoir.

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Depuis deux semaines, à nouveau, je fais rouler dans ma bouche ces sortes de saillies mi-drolatiques, mi-désespérées. Mes nuits sont enchantées par des apparitions célestes. Je m’endors en rêvant à « Il nostro amico Angiolino », à un certain « Mocambo », j’ai une envie soudaine d’« Un gelato al limon », je partirai bien demain pour « Timbuktu ». Paolo Conte déplie tout son bazar, il y a Bartali, Hemingway, une Topolino amaranto, il nous parle de Parigi et d’impermeabili. Il se situe entre Celentano et Dante. Pour mieux cerner sa personnalité et revenir sur sa carrière, je vous conseille de regarder le documentaire Paolo Conte, via con me datant de 2020 depuis peu disponible en VOD sur Orange (en version sous-titrée). Il est signé Giorgio Verdelli et rend hommage durant 1 h 40 à cet interprète qui conquit l’Europe entière, notamment la France et les Pays-Bas. Ce film vaut pour la qualité des célébrités qui évoquent leur amitié et leur admiration pour le chanteur. On y croise Jane Birkin, Roberto Benigni qui surnomme Paolo Conte, le prince, Luca Zingaretti (Commissaire Montalbano à l’écran et grand fan), Isabella Rossellini, Patrice Leconte, Caterina Caselli ou encore la comédienne Luisa Ranieri. Ce parfum d’Italie vous guérira des affres de la rentrée.

Monsieur Nostalgie

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Paris et le mystère français des Jeux olympiques

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Des officiers de police se tiennent près des Tuileries, lors de la cérémonie de clôture des JO 2024 le 11 août © Dar Yasin/AP/SIPA

Sophie de Menthon fait son mea-culpa : comme d’autres, elle avait prévu – à tort – des désastres organisationnels lors des JO. Mais maintenant la belle « parenthèse », où régnait ordre, sécurité, bonne humeur, s’est fermée. Elle s’interroge : et si on ne la fermait pas ?


La fameuse parenthèse, le bonheur éclatant des Français, les succès en série, Paris la magnifique dont on devient fiers et dont on avait oublié qu’elle fut si belle, les Parisiens aimables, les policiers encore plus, le métro qui fonctionne facilement arpenté par son PDG devenu agent d’accueil, l’organisation qui ne faiblit nulle part, les rues propres, les éboueurs qui passent plus… on pourrait poursuivre la litanie du bonheur. En un mot, on a été bons sur toute la ligne.

Un peu secoués dans les médias, les prévisionnistes en catastrophes se sont reconvertis en présentateurs groupies oubliant la morosité des longs mois de préparation… et moi-même qui me suis trompée avec obstination, imaginant les déboires en série, non pas ceux des athlètes mais ceux des organisateurs car ayant hélas l’expérience de toute la complexité administrative et de la lenteur pour faire quoique ce soit, y compris un simple passeport !  

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Moi, qui éructais de rage à Paris contre les rues brusquement interdites puis ouvertes sans raison, les barrières partout, les stations de métro fermées, les QR code dont on avait besoin pour aller au bureau mais que l’on refusait d’attribuer sans explications, les monuments qu’on ne voyait plus, la Concorde impraticable, les ponts fermés, la Seine qu’on ne pouvait traverser ni à la nage ni à pied ni en voiture, le Champ de Mars clôturé… les gens de tellement mauvaise humeur que les piétons s’insultaient en se croisant, les bouquinistes qu’on a failli virer, les vélos bousculés par les automobilistes, les automobilistes menacés par les 2 roues, les sirènes permanentes de voitures de police qui manquaient de renverser tous ceux qui étaient sur leur chemin (mauvais signe !), les restaurants inaccessibles, la place du Trocadéro transformée en gymkhana, etc. Comment pouvais-je imaginer le coup de baguette magique !

La France à la hauteur

Alors que s’est-il donc passé ?  Comment comprendre ce renversement ? Une fracture de plus entre Paris et la province qui n’a pas vécu le tremblement de terre des trottoirs de la capitale et puis il faut le dire : un échec absolu de la communication gouvernementale et de la mairie de Paris pendant les préparatifs et les travaux qui ne s’achevaient jamais et dont on ne voyait pas le résultat. « On » nous expliquait par ailleurs que cela allait coûter une fortune, que rien ne serait prêt, les politiques s’en mêlaient, les oppositions s’opposaient, on dissolvait les Jeux olympiques comme l’Assemblée nationale ! La dépression gagnait… et toujours aucune info sur le pourquoi de ce qui nous paralysait, il eût été facile pourtant de nous expliquer que nous retrouverions la liberté de circuler, de dire pourquoi telle artère était condamnée et jusqu’à quand, de donner les heures d’ouverture de certains ponts, la durée des travaux et pourquoi on les faisait. On aurait pu éviter d’ordonner aux salariés de rester en télétravail, d’aller suggérer de fermer les entreprises (sic) sans mot dire aux patrons… bref, de décourager le peuple de Paris et par contagion tous les Français.

Maintenant, on nous dit que c’était une parenthèse magique mais que c’est fini. Mais pourquoi ? Ne peut-on pas augmenter les effectifs des policiers pour conserver cette sécurité appréciée ? Peut-être peuvent-ils continuer à nous serrer dans leurs bras quand nous sommes perdus ! Nous nous engageons de notre côté à sourire au lieu de râler, à être aimables avec les passants, à ne plus jeter de papiers par terre en participant à l’objectif d’une ville propre. Les travaux dans Paris bénéficieraient de pancartes explicatives chaque semaine pour que nous nous armions de patience. Les aménagements mis en place pour favoriser l’accessibilité à l’occasion des Jeux paralympiques deviendraient le parangon de l’accès pour tous aux transports en commun. La maire de Paris arrêterait de nous punir de tout, et nous rendrait une partie de la ville qu’elle nous a confisquée au nom de je ne sais quelle idéologie. Nous resterions fiers de la capitale en contribuant à cette fierté avec une nouvelle attitude de part et d’autre.

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Mais au-delà de ça, la question intéressante est de savoir qui est responsable de ce succès des Jeux olympiques auquel personne ne s’attendait ? On sait toujours qui est responsable de ce qui ne va pas, qui nous met des bâtons dans les roues, qui nous matraque fiscalement, qui laisse aller à vau-l’eau insécurité et drogue, coupables en liberté… En revanche aucune idée de qui sont les super patrons qui ont réussi à surmonter les obstacles, les interdits, les retards, supervisé les entrainements des athlètes, la mise en valeur des monuments, la capacité à recevoir les visiteurs et les touristes… qui a obtenu toutes les autorisations qui ont laissé place aux innombrables interdictions et formalités qui polluent notre vie quotidienne ?

C’est finalement le grand mystère de ces Jeux. Certes, le président de la République n’est pas en odeur de sainteté, mais admettons qu’on lui doit un peu cette réussite. D’ailleurs, si les jeux n’avaient pas été à la hauteur, que ne nous lui aurions pas reproché !  Le grand Manitou organisateur Tony Estanguet lui, pourrait incontestablement être Premier ministre instigateur de tous les consensus puisque finalement on cherche toujours un homme providentiel… qui peut le plus, peut le moins.  Il faut donc ne rien lâcher et revendiquer au quotidien ce génie français qui s’est tout à coup libéré, il faut créer partout les mêmes conditions de cette liberté, arrêter d’imposer aux Français un mode de vie qu’ils n’ont pas choisi et supprimer ou revoir tout ce qui bloque les entreprises et fait de la France un pays de très mauvaise humeur !

Le luxe

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La France sens dessus dessous !: Les caprices de Marianne

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BD sur l’ « Histoire de Jérusalem », une référence ? Non !

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Couverture de la bande dessinée l' "Histoire de Jérusalem" © Les Arènes BD

Les 4000 ans d’histoire résumés par les auteurs ne permettent pas au lecteur de comprendre les enjeux actuels au Moyen Orient. Quoique louangée par les médias bien-pensants, cette BD ne présente qu’une vision partiale et partielle des événements.


Enfin, j’ai lu l’Histoire de Jérusalem, la fameuse bande dessinée que l’on voit affichée sur les murs du métro et dans les devantures de bien des librairies. Le Nouvel Obs nous promet « une plongée lumineuse et rigoureuse de 250 pages pour comprendre les racines du conflit israélo-palestinien ». 250 000 exemplaires sont déjà vendus, la bande dessinée fait partie des meilleures ventes, et c’est par elle que tout un chacun essaie de comprendre l’histoire du Proche-Orient. En ce qui me concerne, à l’étonnement devant la présentation historico-religieuse choisie a succédé le dépit de penser qu’un ouvrage si tendancieux faisait figure de référence.

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Premier chapitre, « Au commencement était le Temple – 2000 / – 586 ». L’ambition est de présenter le substrat religieux, entre -2000 et -586. Cela se fait malheureusement dans un manque de chronologie et d’intelligibilité. Voici quelques exemples de l’approche choisie : Les noms des lieux, ainsi que ceux d’Abraham et de Moïse sont immédiatement donnés en hébreu et en arabe. L’intention inclusive est louable, mais ce territoire n’est-il pas entièrement imprégné de sa toponymie hébraïque ancestrale, et cet ancrage dans la langue n’est-il pas une clef de compréhension ? Plus prosaïquement, utiliser la langue arabe, dont la plus ancienne inscription date de +267, a-t-il un sens dans ce chapitre ? En revanche, un grand absent dans cette présentation est Jacob Israël, dont la terre porte le nom. Un Juif présente Moïse comme un « prince égyptien » libérant les Hébreux, et l’on apprend que les musulmans vénèrent la tombe de « Nabi Moussa » près de Jéricho, « il paraît que c’est très beau » précise V. Lemire qui sort de la neutralité attendue d’un historien. Pourtant, présenter d’abord Moïse comme un Hébreu libérant son propre peuple, et lui offrant une destinée basée sur une promesse, permettrait de mieux comprendre comment histoire et mythes fondateurs s’entremêlent.

Dans une singulière chronologie, on passe ensuite à Abraham, qui « serait venu à Jérusalem pour sacrifier son fils […] Isaac selon la tradition juive, Ismaël selon la tradition musulmane ». On ne sait qui est qui : y a-t-il un fils ou deux fils ? Quelle est l’histoire originelle ? Le lecteur sans souvenir de l’histoire biblique est laissé dans un flou ambigu, entre Bible et Coran. La Bible est ainsi dépossédée de son antériorité et de son intérêt particulier pour la compréhension de cette terre.

Traitement à géométrie variable

Dans la suite de l’album, les violences de la conquête arabe ne sont que très pudiquement évoquées, et la lecture ne permet pas de saisir le statut inférieur des Juifs et des Chrétiens sous domination musulmane. Concernant la cause des croisades, l’interdiction de l’accès aux lieux saints chrétiens par les Turcs ottomans n’est pas mentionnée, et quand on parle de « véritable razzia », c’est uniquement pour désigner de terribles exactions chrétiennes. L’auteur présente très classiquement les sionistes comme des colonialistes occidentaux ne comprenant rien à la terre de l’ancien Israël, et apportant la guerre dans un pays où tous vivaient harmonieusement. Dans l’ouvrage, quand un Juif européen rencontre un Juif de Palestine ottomane, ils n’ont aucune langue commune ; évoquer l’usage avéré de l’hébreu comme langue véhiculaire, bien avant sa renaissance massive, rappellerait pourtant utilement la part levantine du monde ashkénaze.

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Ainsi, rien dans le texte de V. Lemire ne peut nous faire comprendre que l’aspiration des Juifs d’Europe vers la terre d’Israël est une auto-émancipation[1] sur la terre de leurs ancêtres. L’histoire du XXe siècle est succincte, et révèle des choix manquant d’équilibre : Les pogroms de 1834[2], 1838, 1921 sont ignorés et celui de 1929[3] est essentiellement présenté comme un affrontement expliqué par les revendications juives sur le mur occidental (“mur des lamentations”). Le mot « terroriste » est uniquement “juif”, il désigne les auteurs de l’attentat contre le commandement britannique à l’hôtel King David en 1946. Le massacre de Deir Yassin[4] est évoqué, mais pas le massacre du convoi juif pour l’hôpital du mont Scopus[5]. Excepté le plan de partage de la Palestine en 1947, aucune des propositions de séparation acceptée par les Juifs et refusée par la partie arabe n’est mentionnée. La famille Husseini est présentée comme une famille de notables, l’extrémisme avéré du mufti Mohammed Amin al-Husseini, ami de Hitler ayant radicalisé la position arabe et inspiré le Hamas est oublié. Il est bien précisé qu’Arafat a vécu dans un quartier de Jérusalem, mais il est omis de dire qu’il n’y a vécu que quatre années d’enfance, qu’il est né en Égypte et y est retourné à l’âge de 8 ans. Quelle tristesse ! Outre l’antisémitisme décomplexé qui promet des voix lors des élections, le lecteur néophyte découvre avec V. Lemire une histoire soigneusement triée, qui rend impossible le discernement et la compréhension des différentes parties. Espérons que d’autres ouvrages[6], porteurs de paix et de nuance, sauront éclairer les lecteurs à l’heure où des drames se jouent.

Histoire de Jérusalem

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Les Origines du conflit israélo-arabe (1870-1950)

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Nous vivrons - Enquête sur l'avenir des juifs

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[1] cf. Georges Bensoussan https://youtu.be/x7uo-SsQjho?si=Axj4iQ0L2_o7h7Z0, Simon Epstein.

[2] Pour l’année 1834, V. Lemire retient l’incendie du Saint Sépulcre lors de la Pâque orthodoxe, et la panique qui s’en est suivie entraînant 400 morts. Les autorités musulmanes apparaissent comme pacificatrices et raisonnables face à des traditions chrétiennes “grotesques”. L’auteur ne mentionne pas le pogrom opéré à quelques kilomètres de là, prémices du conflit actuel. “Le pogrom proprement dit débute le 15 juin 1834. Il dure trente-trois jours. C’est un carnage. Les villageois arabes et bédouins ainsi que les habitants de Safed (dont des Turcs) qui se sont armés, massacrent les Juifs et violent leurs femmes. On compte probablement plus de cinq-cents morts.” Georges Bensoussan, “Les pogroms en Palestine avant la création de l’État d’Israël (1830-1948)”, avril 2024 : https://www.fondapol.org/etude/les-pogroms-en-palestine-avant-la-creation-de-letat-disrael-1830-1948/

[3] Lire Georges Bensoussan, ibid.

[4] Le massacre de Deir Yassin s’est déroulé le 9 avril 1948 au terme de la prise du village de Deir Yassin. Les historiens évaluent aujourd’hui le nombre de tués à 107 ou 110.

[5] Le 13 avril 1948, quatre jours après la tragédie de Deir Yassin, a lieu la mise à mort d’un convoi sanitaire du Maguen David Adom (l’équivalent juif de la Croix-Rouge). 77 personnes périssent brûlées vives. Lire Georges Bensoussan, ibid.

[6] Georges Bensoussan, Les Origines du conflit israélo-arabe (1870-1950), Gallimard, « Que sais-je? », 2023 ; Joann Sfar, Nous vivrons. Enquête sur l’avenir des Juifs, Les Arènes, 2024.

Réécrire la loi 1905

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Jean-Paul Brighelli © Hannah Assouline

Notre chroniqueur manifestement aiguise ses arguments en vue des débats que pourrait susciter la parution de son prochain livre, L’Ecole sous emprise, fin août. Le voici qui s’en prend une fois de plus aux musulmans, qui aspirent tous, comme nous le savons bien en France, à devenir des compatriotes pacifiques, très désireux de s’intégrer et de respecter les lois…


Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est l’insistance de la gauche la plus favorable à l’islamisation rampante de la France : « Mais la loi de 1905 (sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat) suffit bien pour réglementer toutes les religions » — y compris l’islam qui n’apparaissait pas dans le spectre des soucis législatifs sous la IIIe République… Je suis donc allé y voir de plus près.

Le mot « laïcité » n’apparaît pas dans cette loi. Il ne sera écrit dans la Constitution qu’en 1946, et repris tel quel dans celle de 1958, qui continue à nous régir : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». En 2004, le Conseil constitutionnel a précisé que ces dispositions « interdisent à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes régissant les relations entre collectivités publiques et particuliers ». C’est effectivement cela, la laïcité.
Le problème commence lorsqu’on se demande ce que sont ces relations et ces règles communes. C’est là qu’un aller simple pour 1905 éclaircit les choses — car si le mot « laïcité » n’était pas écrit, il était dans l’esprit du législateur.

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L’article 19 de cette loi (que l’on peut lire en résumé ici et en détail ) stipule en effet : « Les associations cultuelles ont exclusivement pour objet l’exercice d’un culte. Elles ne doivent, ni par leur objet statutaire, ni par leurs activités effectives, porter atteinte à l’ordre public ».

Et à l’article 25, la loi précise : « Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions ». C’est par respect pour cet article que les prêtres catholiques s’habillent en civil pour déambuler en ville, et que les bonnes sœurs, sauf circonstances locales exceptionnelles (à Lourdes, par exemple) évitent de parader en tenues de nonnettes.

Appliquons la loi de façon un peu stricte — et c’est en cela déjà qu’il serait bon de la réécrire pour préciser les choses : toute tenue vestimentaire visant au prosélytisme doit être interdite. Le voile islamique, par exemple, et autres accoutrements de la « pudeur musulmane ». C’est en cela que la Commission Stasi, du nom de son président, a gravement failli. Après avoir répertorié les très nombreux manquements à la laïcité (port d’un signe religieux ostensible à l’école ; demandes d’absences systématiques un jour de la semaine ; interruption de cours et d’examens pour un motif de prière ou de jeûne ; contestation du programme d’histoire ou de sciences et vie de la terre ; certificats médicaux injustifiés pour se faire dispenser des cours d’éducation physique et sportive ; autorité des enseignantes contestée par des élèves ou leurs parents, opposition à des transfusions sanguines ; refus par des hommes de voir leurs épouses ou leurs filles soignées ou accouchées par des médecins hommes ; couloirs transformés en lieux privatifs de prière ; cantines parallèles aux cantines hospitalières — et j’en passe), la commission a rappelé que « toutes ces attitudes sont illégales. Même si elles ne sont le fait que d’une minorité activiste, elles portent gravement atteinte aux principes qui régissent le service public ».

La dangerosité de la laïcité molle

Et pourtant, la loi de 2004 n’a pas osé appliquer à fond le principe de laïcité, ni même l’article 25 de la loi de 1905. Les universités sont envahies de porteuses de voiles sans cesse plus militantes, certaines (Saint-Denis, par exemple) ont ouvert des lieux de prière pour les observateurs des superstitions islamiques, la rue est ouverte à toutes les jeunes femmes sous influence qui prétendent que leurs voiles, leurs gants, leurs diverses tenues couvrantes sont du même ressort que les mini-jupes des unes ou les cheveux au vent des autres.
Tout cela est illégal, et un gouvernement fort doit faire appliquer la loi de façon rigoureuse. Que diriez-vous si d’autres lois (l’interdiction d’épouser des enfants, par exemple) étaient bafouées aussi ostensiblement ? Que dirait le ministère de l’Intérieur si un imam se faisait le propagandiste de la polygamie et de l’infériorité de principe des femmes ? Pour une enquête effective, combien de prêcheurs d’obscurité continuent impunément à instiller dans les crânes vides de leurs ouailles-aïe-aïe des principes hérités d’un rêveur du désert ?

La rigueur de la loi s’abattant sur un missionnaire de la charia à Marseille cache la forêt de ceux qui, impunément, continuent de diffuser un message d’obéissance aveugle, perinde ac cadaver, aux préceptes d’un spécialiste des razzias sanglantes du VIIe siècle. Ce n’est pas un hasard si Florence Bergeaud-Blackler, dans son enquête sur Les Frères musulmans et leurs réseaux, a détecté des prêches extrémistes partout en France, une infiltration de fait dans l’Education Nationale (bien relayée par des politiques qui voient dans leur obéissance aux lois coraniques la promesse d’un électorat nouveau, si bien qu’on ne peut plus aujourd’hui, sans faire rire, se prétendre laïque et de gauche) et une « guerre à bas bruit » de l’islamisme en France. Pas un hasard non plus si depuis la parution de son livre, elle est sous protection policière. Mais qui fait la loi dans ce pays, en viendrait-on à se demander…

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Il faut réécrire la loi de 1905 — la toiletter tout au moins. Y inclure une définition franche de la laïcité — qui n’est pas l’objet sans forme qu’en avait fait Jean-Louis Bianco, adepte de la « laïcité ouverte » ou « aménagée ». Y expliquer dans le détail ce qui est permis et ce qui ne l’est pas : chez vous, tout ce que vous voulez, dans la mesure du respect des droits de l’homme ; et dans la rue, les facs, les hôpitaux ou les prisons, la règle commune.

Accepter la moindre anicroche, c’est mettre le doigt dans un engrenage dangereux. Faire la moindre concession à l’adversaire, c’est déjà lui donner les clefs du royaume — d’autant que l’Histoire nous apprend que chaque fois que les musulmans, dans leurs conquêtes, se sont heurtés à des antagonistes décidés — les Croisés ou les Mongols, par exemple —, ils ont sagement battu en retraite : ils ne sont pas des foudres de guerre, savez-vous, pas même des guerriers ordinaires, mais des praticiens de l’embuscade et de l’assassinat dans le dos. Ils ont bien saisi que la démocratie avait en soi quelque chose de mou : il faut leur faire savoir que la République peut être dure ­et même très dure.

L'école sous emprise

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Le Frérisme et ses réseaux: l'enquête

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Sicile: voyage en mondialisation 2024

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Eruption du volcan Etna, à Catane, en 2001 © OLYMPIA/SIPA

Lors d’un séjour à Catane, en Sicile, au pied de l’Etna, le médecin Jean Lacau St Guily a découvert une ville qui fait tout pour accueillir les touristes en essayant de cacher sa vraie misère. Une vision du sort qui nous attend en France? Récit.


Avec Palerme, Catane fait partie des grandes villes de l’île ; elle est couverte des constructions des rois normands, de couvents et de merveilleuses églises, d’un duomo fameux, de monuments et de places baroques, de ruines grecques et romaines. Son avenue principale, la via Etnea avance sur trois kilomètres droit sur l’Etna et les dernières maisons de la ville sont présentes jusque loin sur ses flancs ; son fils chéri est Bellini, l’auteur de Norma et l’opéra qui porte son nom est un haut lieu de l’art lyrique. Catane est somptueuse. Superbe et décrépite. Baroque et lépreuse. Sale. Les bâtiments sont presque partout au bord de l’écroulement… En y marchant même dans les lieux les plus touristiques, j’ai pensé au Paris pré-haussmannien que Balzac décrivait sous forme de rues fétides et sombres, malsaines et suintantes, du côté de la Seine ou vers Denfert.

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Mais pourtant que d’efforts à Catane (et plus encore à Palerme) fournis pour être à la hauteur de la mondialisation heureuse. Tout affichage est bilingue italien et anglais (plus personne ne parle un mot de français) : un Américain peut descendre de son avion et, où qu’il soit, pourra s’exprimer en claironnant son américain le plus arrogant ; aucune appétence aux langues subalternes nécessaire, on lui dira bien quelques mots de base avec l’affreux accent italo-globish (je ne sais pas pourquoi l’italien va si mal aux autres langues, surtout l’anglais). L’Américain s’en fout, au pire il se contentera de dire « do you speak our langage ? ». Il y a street-food marqué sur toutes les devantures de trattoria, c’est ce qui est demandé pour faire moderne, la nourriture de rue… Les mobilités nouvelles individuelles (les trottinettes, etc.) se poussent du col avec persévérance. Comme la voiture rejetée aux périphéries, ainsi les vieux, les vieilles personnes, celles qui survivent à l’ancienne ; ils se fichent des nouvelles mobilités, de l’anglais, de la street food, des food stores aux murs de brique. Ils se sentent vite indésirables. Ils font bizarre dans les rues piétonnisées où glandent les jeunes touristes et les retraités des voyages en groupe. Dans les rues mondialisées de Sicile, dans les jolies citées baroques, il y a des poubelles pour le tri sélectif, mais partout ailleurs, le long des routes, des autoroutes, des rues sans attraits, les ordures sont éparpillées en masses, par millions de tonnes, car personne ne les ramasse. Il n’y a pas d’Etat, seulement des municipalités qui cherchent à faire bonne figure dans les sites des guides de voyage d’Amérique, sur les réseaux sociaux climato-sensibles et chez les influenceurs d’Instagram. Pas d’Etat, parce que l’Etat, c’est la mafia qui prenait sa place depuis toujours. Il y a moins de mafia peut-être, mais ils ont laissé les rats. La peste va bien finir par revenir. Marseille, ça a l’air riant à côté, parce qu’il y a encore de l’Etat, même si les immeubles s’y effondrent aussi. Ça glisse. Paris prend bien le chemin. Avant on disait que la France faisait exactement ce que faisait l’Amérique avec 10 ans de retard. Maintenant, c’est la Sicile qu’on suit mais dans la dégringolade.

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C’est quand même long de tomber, on se souvient de la sortie du Prince Salina dans le Guépard que nous allons pouvoir revoir ces jours-ci en hommage à Delon : « Nous fumes les guépards et les lions ; ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes… tout cela ne devrait pas pouvoir durer, cependant cela va durer toujours ; le toujours humain, un siècle, deux siècles… et après ce sera différent mais pire… » Elio Vittorini qui fut le premier éditeur à lire le roman était un homme de gauche qui pensait comme l’interlocuteur du Prince que « cet état de chose ne durera pas car notre administration nouvelle, agile et moderne, changera tout ». Bien entendu, il refusa à Lampedusa de l’éditer. Nous, nous savons que cette administration ne changera rien mais précipitera toujours un peu plus la ville dans ce désir de décor, de boursouflure, de mimétisme mondialisé… se faire reconnaître comme un des leurs… au milieu des maires modernes, ceux qui se cooptent à travers le monde en se congratulant. Je ne sais pas qui est le maire de Catane, je connais juste le maire (on dit peut-être la mairesse ?) de Paris et celui de quelques villes-monde comme ils disent. Au jeu de l’oie général, on a dû être gagnants, cette année : vous organisez les JO, grâce à cela Paris ressemble mieux à ce que prescrit Emily in Paris, vous avancez de dix cases.

Je raconte cela mais il est possible que ce soient les grands incendies ultimes des bords de la Méditerranée, Sicile en premier, qui nous emportent globalement tous dans la même fournaise.

Martial Solal : l’itinéraire d’un musicien pétri de dons

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Martial Solal en 2006, en concert à la maison de la Radio © D.R

La renommée de Martial Solal dépasse, depuis des lustres, les frontières du jazz – si tant est que cette musique qui a nourri le siècle dernier possède encore des limites, ce qui semble aujourd’hui de plus en plus improbable. Mais là n’est pas le sujet. Le pianiste légendaire vient de publier son autobiographie à 97 ans.


Pianiste virtuose, compositeur, improvisateur stupéfiant par son imagination et son sens de l’harmonie, Solal a survolé son temps avec, le plus souvent, une longueur d’avance. Hormis les grands créateurs tels Charlie Parker, Miles Davis, John Coltrane, ou, pour rester dans le domaine pianistique, Art Tatum ou Cecil Taylor, nul mieux que lui n’a su intégrer les acquis et les innovations, pour les faire siens, les dépasser et les intégrer à sa propre esthétique. Celle-ci a pour moteur principal l’innovation. Aussi est-il malaisé de choisir, dans une œuvre abondante et multiforme, un morceau, une période. La discographie figurant en annexe de son autobiographie en offre pourtant la possibilité. Un précieux document pour les amateurs.

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Parvenu à l’âge vénérable de quatre-vingt-dix-sept ans, Martial se penche sur son passé, en déroule les méandres. Souvenirs, anecdotes, révélations, confidences se succèdent, s’entremêlent dans une autobiographie dont le titre, Mon siècle de jazz, n’est nullement usurpé.

Né à Alger le 23 août 1927, Martial entreprend des études de piano avant de découvrir le jazz sur les ondes de Radio Alger. Nous sommes en 1942. Il a juste quinze ans et ignore tout de cette musique qui le change de Mozart et de Vivaldi. Elle va l’absorber corps et âme au point qu’il va y consacrer sa vie.

Un « amour immodéré de la bougeotte »

Cette existence, il la parcourt ici « à sauts et à gambades », comme eût dit Montaigne, au fil de la plume, sans grand souci de la chronologie. Preuve qu’en tous domaines, c’est la liberté qui prime. Sans entrer dans le détail, mission quasiment impossible, on en retiendra que, nanti, déjà, d’une solide réputation acquise grâce à ses émissions à la radio de sa ville natale, il s’établit à Paris dès vingt-deux ans, en 1950. C’est là qu’il va parachever son apprentissage jalonné de péripéties, de moments fastes alternant avec des périodes de vaches maigres. Sa maîtrise instrumentale s’accroît tandis que s’affirme son souci constant de rester soi-même, sans rien devoir à quiconque.

Le récit de cette période parisienne est jalonné de rencontres, d’anecdotes qui s’enchaînent au fil des souvenirs. Vie privée et sentimentale, passions amoureuses parfois tumultueuses, vie professionnelle qui va le conduire au zénith du jazz mondial, portraits souvent persillés d’humour et témoignant d’un sens aigu de l’observation, tout cela s’enchaîne, se chevauche, s’entremêle sans que l’intérêt faiblisse. Ainsi participe-t-on « de l’intérieur » à l’essor d’un pianiste qui quittera bientôt le tabouret du Club Saint-Germain, longtemps sa « résidence parisienne principale », pour parcourir le monde entier, notamment les États-Unis, où il résidera à maintes reprises, donnera des concerts d’anthologie et sera célébré à sa juste valeur.

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L’heure du bilan coïncide avec celle de la stabilité enfin trouvée sur tous les plans, et d’abord sur le plan familial, avec la rencontre d’Anna, la « femme ultime », au sens que Raymond Abellio donne à cette expression. D’un premier mariage est né, en 1952, Eric, qui fera de Martial un heureux grand-père. Mais c’est Claudia, fruit de son union avec Anna et chanteuse de grand talent, qui portera son bonheur à son comble. Non seulement elle fera un temps partie de sa formation, mais elle donnera naissance à une petite Amalia, adorée par son grand-père.

Coda

La boucle est bouclée. A l’heure du bilan, force est de constater que, sur le plan artistique, ce globe-trotter impénitent n’a pas varié d’un iota. Évoquant, au début de son livre, son apprentissage du jazz, il raconte : « Je n’écoutais jamais de disques. Je ne voulais ressembler à personne, pas même à ceux que j’admirais ». Plus loin, « Mon ambition était de faire évoluer le jazz : il va lui falloir, s’il veut durer, passer, sur le plan harmonique, de Mozart à Debussy ». Quoique l’on puisse penser d’une telle assertion qui ferait un beau sujet de dissertation pour étudiants en musicologie, force est de constater qu’elle témoigne, chez son auteur, d’une belle constance.

La guirlande de Martial

Qui ne se souvient de Julie d’Angennes, la divine Julie, fille de Madame de Rambouillet ? Elle inspira, au XVIIe siècle, la Guirlande de Julie, recueil poétique à sa gloire. Le livre de Martial Solal suscite, mutatis mutandis, une telle ferveur. Une couronne de textes divers sert de prélude à ces mémoires, chacun des intervenants proposant un éclairage original. Parmi eux, tout d’abord, Alain Gerber, auteur d’une préface, « A bride abattue », où éclate, une fois encore, son art de camper corps et âme un personnage, de le faire vivre avec une telle vérité que le lecteur éprouve une impression unique de proximité, voire de familiarité. Gerber connaît Solal et son œuvre comme les bouts de bois de sa propre batterie. Il lui a déjà consacré, avec Alain Tercinet, un coffret de la collection The Quintessence, en 2014, chez le même éditeur, Patrick Frémeaux. Ce dernier évoque ici des souvenirs personnels tandis que le pianiste Laurent de Wilde et le critique Franck Bergerot joignent leurs louanges et leurs analyses à ce florilège illustré de plusieurs photographies. Fût-on ou non amateur de jazz, difficile d’être plus exhaustif. Et, pour tout dire, plus passionnant.

Martial Solal, Mon siècle de jazz, préface d’Alain Gerber, Frémeaux & Associés,153 pages, 20 €.

Mon siècle de Jazz: L’autobiographie de Martial Solal

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Négociations à Doha : le piège islamiste

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La bande de Gaza, touchée par des frappes israéliennes le 20 août 2024 © CHINE NOUVELLE/SIPA

Si le Hamas se sert des Gazaouis comme bouclier humain, c’est n’est pas seulement pour protéger ses chefs terrés dans des tunnels, c’est aussi pour apitoyer les Occidentaux pour que ces derniers fassent pression sur Israël. Son objectif? Un cessez-le-feu qui lui permettra de recommencer à terme le 7 octobre.


A Doha, les Occidentaux font pression sur les Israéliens et le Hamas pour qu’ils acceptent un cessez-le-feu. La condition principale, c’est évidemment que les otages soient libérés. Mais il est évident qu’un bon nombre d’entre eux sont déjà morts, en particulier les plus âgés et les plus fragiles. Et que dire du sort des jeunes femmes ? Ce cessez-le-feu serait une victoire pour le Hamas qui passerait ainsi du statut de mouvement terroriste à celui d’interlocuteur privilégié dans des négociations qui ressemblent à une duperie. 

En faisant commettre des actions d’une barbarie inouïe par ses soldats, des employés de l’UNRWA ou des habitants de Gaza, le Hamas savait parfaitement quelle allait être la réaction des Israéliens et quel prix allaient payer les Gazaouis, hommes, femmes et enfants sous les bombardements de Tsahal. D’autant plus que tout l’argent de l’aide internationale avait servi à construire des centaines de kilomètres de tunnels et non des abris pour la population. D’autant plus que les écoles, mosquées, hôpitaux abritaient des caches d’armes et des positions de lancement de roquettes et de missiles. 

Le bouclier humain, une arme de choix ?

Mais pourquoi dans cette guerre comme dans d’autres guerres de ce type, la population sert-elle de bouclier humain face à l’ennemi ? Est-ce seulement pour protéger des soldats ? Les islamistes connaissent parfaitement les masses arabes et leur caractère inflammable, et ils savent qu’il est facile de mobiliser leur sentiment d’être des victimes des Juifs et de l’Occident, en un mot leur paranoïa complotiste. Ils connaissent également la culture chrétienne, faite dans les temps modernes de contrition et de repentance, ces fameuses « vertus chrétiennes devenues folles » comme l’écrivait Chesterton. 

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Ainsi tout comme les Africains noyés dans la Méditerranée, les enfants palestiniens bombardés deviennent une arme pointée sur le cœur des Occidentaux. Le cessez-le-feu apitoyé et humanitaire, demandé à Israël par les Occidentaux, doit servir ainsi à sauver le Hamas et à lui permettre, comme il l’affirme, de recommencer le 7 octobre, autant de fois qu’il sera nécessaire pour se débarrasser une fois pour toutes de « l’entité sioniste » et des Juifs. L’Occident saura-t-il voir le piège qui lui est tendu, à lui et pas seulement à Israël, et combattre cet ennemi islamiste qui avance, là-bas comme ici, portant le masque de la justice et de la libération ?

Thierry Breton contre Elon Musk : l’Europe contre la liberté d’expression ?

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Thierry Breton à Vernon en 2022 (© NICOLAS MESSYASZ/SIPA); image de l'interview entre Elon Musk et Donald Trump sur X le 12 août 2024 (© Andre M Chang/ZUMA Press Wire/Sh/SIPA).

La Commission européenne a rapidement désapprouvé les menaces à peine voilées que Thierry Breton a adressées à Elon Musk sur X, alors que la campagne présidentielle américaine bat son plein. En jeu, non seulement les relations entre l’Union européenne et les Etats-Unis, mais aussi la liberté d’expression.


Thierry Breton, le commissaire européen au numérique, ne cache pas ses ambitions. Il a très envie de prendre la place d’Ursula Van der Leyen. Aveuglé par son objectif, il n’a pas pesé son influence réelle et a essayé de s’imposer au niveau international en entamant une partie de bras de fer avec les Américains. Dans son viseur, Elon Musk, le charismatique patron de Tesla et X. Le commissaire européen est ressorti de l’échange public qui a eu lieu sur X, isolé et les fesses écarlates. Visiblement, si l’Europe rêve de mettre en œuvre une politique d’extraterritorialité équivalente à celle des Etats-Unis, elle a encore quelques progrès à faire et les premiers pas de Thierry Breton dans l’exercice ont tourné à la déconfiture.

En effet, le psychodrame qui s’est joué autour de l’application du Digital Service Act ou DSA, la loi européenne visant à contrôler les réseaux et les contenus diffusés, montre les limites du rêve technocratique d’imposer sa vision du monde en faisant d’une interprétation partielle et partiale, une vérité générale et absolue.

Thierry Breton accusé d’ingérence dans la campagne électorale américaine

C’est ainsi que Thierry Breton, tout à sa détestation d’Elon Musk et de Donald Trump, a réussi à créer un incident diplomatique entre l’Europe et les Etats-Unis. Apprenant qu’Elon Musk avait décidé de diffuser un entretien avec le candidat républicain à la présidence des Etats-Unis sur X, le commissaire européen l’a interpellé et menacé publiquement sur les réseaux sociaux. La réponse ne s’est pas fait attendre. Le contraste entre les deux modes d’expression est frappant. Alors que le commissaire européen est tout en circonlocutions ampoulées et autres contorsions verbales, le tout aboutissant à des menaces réelles camouflées sous des phrases telles que : « vous devez veiller à ce que toutes les mesures d’atténuation proportionnées et efficaces soient mises en place en ce qui concerne l’amplification de contenus préjudiciables en rapport avec des évènements pertinents », l’Américain lui répond simplement « Fuck » par le biais d’un extrait du film Tonnerre sous les Tropiques. La réponse gagne en clarté ce qu’elle perd en courtoisie, mais parle aussi du bras de fer que peut provoquer la mise en place de la modération des réseaux sociaux quand elle est utilisée comme outil de censure.

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Hélas pour l’irascible Français, le collège des commissaires l’a désavoué. Ursula Van der Leyen a officiellement déploré que la lettre de Thierry Breton ait été envoyée sans son consentement. Il faut dire que le commissaire européen au Marché intérieur a pour le moins manqué de discernement et de sens politique dans cette affaire. Il a ainsi donné l’impression que la Commission européenne s’immisçait dans la campagne présidentielle des Etats-Unis. Voilà pourquoi celle-ci a immédiatement pris ses distances en critiquant à la fois le choix du moment, comme la formulation du courrier. Et elle a eu le nez creux car si la réponse d’Elon Musk aux accusations et aux menaces de Thierry Breton était désinvolte, la lettre adressée par le Congrès américain au commissaire européen au Marché intérieur et publiée sur X est, elle, cinglante. Elle intime à Thierry Breton de cesser « d’interférer avec le processus démocratique américain ». Une accusation lourde de sens et de conséquence et qui peut annoncer un bras de fer violent en matière d’extraterritorialité entre l’Union européenne et l’Etat américain. Or, à partir en guerre, mieux vaut s’assurer d’avoir les moyens de ses menaces, d’assumer une politique de puissance et de se doter de la volonté politique pour l’appliquer. Sur ce point l’Etat américain s’est souvent montré plus performant que l’outil technocratique européen.

Un Digital Act Service propice au retour de la censure

Il n’en reste pas moins que le contenu du courrier de Thierry Breton n’est pas à balayer d’un revers de main, pas plus que les exemples cités dans son courrier ou dans les analyses des juristes au sujet du DSA (Digital Services Act). Mais si certains objectifs sont parfaitement louables, d’autres exemples font craindre qu’au nom des bons sentiments, ce soit à une reprise en main idéologique aussi brutale que liberticide que nous soyons confrontés.

Le discours de l’Union européenne pour promouvoir le DSA s’appuie sur la nécessité de lutter contre le terrorisme, la pédopornographie, le trafic d’enfants, l’appel au meurtre… des objectifs tout à fait légitimes que personne ne conteste. Ce n’est pas là que le bât blesse.

Le réseau Tik Tok a été suspendu en Nouvelle Calédonie durant les émeutes, car il diffusait des informations incitant à la violence et au meurtre. Pour le suspendre, nul besoin de la réglementation européenne, il a suffi à la France de s’appuyer sur les lois anti-terroristes en vigueur dans le pays et personne n’a hurlé à la censure. Sanctionner un appel au meurtre ne pose pas de question et ne saurait être assimilé à un acte illégitime. Mais que fait-on par exemple face à la question des émeutes en Angleterre? Croit-on vraiment que leur ampleur est liée à la fausse nouvelle diffusée sur X concernant l’identité de l’agresseur ? N’est-ce-pas une façon pour un pouvoir de s’exonérer de ses responsabilités en trouvant un bouc émissaire facile, alors que l’origine des émeutes est bien plus complexe et remet en cause l’idéologie  multiculturaliste en vigueur au Royaume plus si uni.

Des réseaux sociaux contrôlés au nom de la lutte contre les fake news, pendant que la dérive militante des médias est oubliée ?

Par ailleurs les plateformes ne produisent pas de contenus, elles le diffusent, alors quid des fausses nouvelles diffusées par des journaux ou par l’AFP et relayées sur les réseaux ? Quand Le Monde fait passer Yahya Sinwar dans une infographie pour un personnage modéré et respectable, c’est une opinion ou une deep fake news à censurer ? Quand la propagande du Hamas est relayée dans les journaux et que les journalistes condamnent le bombardement d’une école ou d’un hôpital à Gaza en omettant le fait que le lieu abrite aussi un QG du Hamas ou l’entrée d’un tunnel, les réseaux sociaux ont-ils le droit/le devoir de supprimer cette publication ? Pourquoi contrôler des plateformes dont tout le monde connait les défauts, alors que les fausses informations et les allégations militantes présentées comme des faits ne sont pas contrôlés dans les médias officiels ? Quand une personne comme Rima Hassan, députée européenne, ment en racontant que les israéliens utilisent des chiens pour violer les prisonniers palestiniens, curieusement personne n’a pensé à brandir le DSA contre la plateforme, ni à sanctionner Rima Hassan ou à mettre LFI face à ses responsabilités.

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Comme d’habitude, l’enfer technocratique est pavé de bonnes intentions morales. C’est souvent le cas avec des structures plus administratives que démocratiques, comme l’Union européenne. Les choses sont toujours plus compliquées quand elles confinent au délit d’opinion ou quand les critères auxquels la sanction possible est adossée sont flous. Prenons par exemple une notion aussi subjective et mal définie que la « discrimination ». Aujourd’hui cette notion tente d’être utilisée pour fermer la bouche à tous ceux qui expliquent que l’on ne peut pas changer son sexe biologique et qu’un homme ne peut pas vraiment devenir femme ou l’inverse. Il peut juste tendre à en avoir l’apparence. Cette vérité biologique pourrait être assimilé à de la transphobie selon la DSA et donc être interdite sur les réseaux.

Distinguer la peau de la chemise

Dans Le Monde, Francis Donnat, un avocat, a donné une interview sur la mise en place du DSA. Il explique qu’il faut trouver un équilibre entre la liberté d’expression et une vision raisonnée « respectueuse des droits d’autrui qui limiterait la diffusion de certains propos de nature à blesser un grand nombre d’utilisateurs ». Le problème c’est que la notion de blessure n’a rien d’objectif ni d’évaluable. Par ailleurs la référence au « grand nombre d’utilisateurs » lie la capacité de censure au nombre. Il n’y a plus de travail sur la vérité et l’objectivité d’un propos. Si celui-ci est vu comme vexatoire par un groupe constitué, il entraîne de fait une censure visant à éviter le conflit. C’est le politiquement correct élevé au rang de loi.

Ainsi cette réglementation serait un magnifique cheval de Troie pour censurer la critique des religions. Car ce qu’évoque cet avocat, est un chemin pertinent pour rétablir le blasphème au nom du respect des sentiments d’autrui. Or nul n’a besoin d’une réglementation aussi dangereuse car dans aucun pays d’Europe la liberté d’expression n’est absolue. Il y a toujours des limites et ceux qui nous ont précédés ont réfléchi à ces questions avec bien plus de profondeur que nos juristes actuels, plus pressés de témoigner de leur vertu que de leur subtilité.

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Ces régulations sont démocratiques et passent avant tout par les tribunaux et l’usage du contradictoire, elles ne font pas appel à l’arbitraire d’un propriétaire privé ou d’un pouvoir politico-administratif. Le droit, lui, limite la liberté d’expression, en distinguant la peau de la chemise, le danger physique véritable de la susceptibilité exacerbée. Autrement dit, le droit de critiquer toutes les opinions, toutes les religions, toutes les œuvres intellectuelles, de mettre métaphoriquement le doigt dans le fondement de tous les personnages mythiques, légendaires ou historiques qui vous viennent à l’esprit, est protégé. Il se trouve que dans l’espace public, la sensibilité peut être blessée, cela s’appelle la vie en société, mais la parole de l’autre ne doit vous mettre en danger. La limite c’est donc l’appel à la violence ou au meurtre. Je peux détester les religions, je n’ai en revanche pas le droit d’appeler à la persécution d’une personne existante à raison de sa religion. Pour ce qui concerne le mensonge ou l’insulte, il y a l’outil de la diffamation et de l’insulte publique. Bien sûr cela nécessite l’intervention d’un tribunal et ne repose pas sur une autocensure sur pression étatique. Or avec le DSA, c’est le retour de la censure lié au pouvoir privé (les choix du propriétaire du réseau social) et aux injonctions étatiques, le pire de ce que l’on peut faire en matière de déni démocratique.

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Otages du 7 octobre : six corps sont revenus

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Rassemblement pour la libération des otages du Hamas, le 5 avril 2024 © Laurent CARON/ZEPPELIN/SIPA

L’armée israélienne annonce avoir retrouvé six corps d’otages enlevés par le Hamas le 7 octobre 2023. Ces six corps étaient des personnes, des hommes, des vies. Tout doit être fait pour sauver les otages survivants. Tribune de Richard Prasquier.


A Doha, des négociations avaient lieu à ce sujet sous l’égide des États-Unis, du Qatar et de l’Egypte. Légère particularité : si la partie israélienne était bien présente aux négociations, la partie d’en face, le Hamas, ne l’était pas. Ce n’est pas la seule, mais c’est certainement la plus marquante des raisons qui font que ces négociations dites « de la dernière chance » donnent la tragique impression d’être un théâtre d’ombres.

Ce qui rend la manifestation des Mères de l’Espoir particulièrement émouvante, c’est qu’elle rappelle que derrière les chiffres, il y a – il y avait – des vies, autrement dit des liens, des rêves et des passions. 

Ce matin, l’armée israélienne annonce avoir retrouvé les cadavres de six de ces otages. Pour cinq d’entre eux, elle avait déjà annoncé leur mort il y a quelques mois.

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Pour le sixième, Avraham Munder, 79 ans, du kibboutz Nir Oz, son décès n’était pas connu, mais il était redouté. Il était un homme malade. Et on peut imaginer les conditions de sa détention, car une autre membre de son kibboutz, l’infirmière Nili Margalit, libérée le 30 novembre, l’a vu et a parlé de son état de faiblesse. Elle-même a décrit les conditions terribles dans lesquelles son groupe d’une dizaine de prisonniers, en majorité des gens âgés, étaient restés enfermés dans la même pièce d’un tunnel sans ventilation, médicaments ou lunettes. C’est, dit son neveu, dans un tunnel de Kan Younes, que le corps de Avraham Munder fut retrouvé. Son fils avait été tué le 7 octobre. Sa fille et son petit-fils, qui étaient venus en visite à Nir Oz furent libérés, comme son épouse, fin novembre.

Yagev Buchshtav avait 34 ans. C’était un musicien, ingénieur du son et grand ami des animaux, qu’il recueillait chez lui. Il a été enlevé dans le Kibboutz Nirim en même temps que son épouse avec qui il a partagé sa captivité jusqu’à ce que celle-ci, qui ne voulait pas l’abandonner, soit libérée fin novembre.

Nadav Popplewell, 51 ans, informaticien, membre lui aussi du kibboutz Nirim, avait des parents anglais. Il partageait le goût des grands espaces et des cavalcades avec son frère ainé, qui a été tué le 7 octobre et qui était considéré comme une force de la nature et en même temps un peintre talentueux. Leur mère emmenée aussi en otage a été libérée en novembre. Dans une video diffusée en mai par les brigades Ezzedine al-Qassam du Hamas, Nadav était brièvement apparu, blessé à l’œil et apparemment molesté physiquement. Le Hamas a prétendu qu’il était mort des suites d’un bombardement israélien.

Haim Peri, 80 ans, était un membre du kibboutz Nir Oz. Père de 5 enfants et grand-père de 13, il avait pu mettre son épouse à l’abri avant d’être capturé par les terroristes. C’était un activiste du dialogue, membre d’une association de volontaires qui venaient chercher les habitants de Gaza et de la Cisjordanie pour les guider vers des soins médicaux en Israël. C’était aussi un passionné d’art, ayant fondé une improbable galerie, appelée la Maison-Blanche, à distance de toute agglomération, où il exposait des œuvres d’artistes israéliens contemporains. Il avait été vu vivant dans une video diffusée par le Hamas en décembre. 

Yoram Metzger, du même âge et du même kibboutz Nir Oz, était visible avec Haim Peri dans la même vidéo. Tous deux sont morts dans les tunnels à une date indéterminée. Père de trois enfants, grand-père de sept, Yoram Metzger, dont l’épouse a été enlevée puis libérée en novembre, était responsable de la cave et du garage de son kibboutz et était réputé être particulièrement chaleureux. Sa famille a publié un communiqué où, remerciant Tsahal d’avoir retrouvé le corps, elle indique qu’il ne vaut pas la peine de mettre en risque la vie d’un soldat pour retrouver un cadavre.

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Enfin l’armée a retrouvé le corps de Alex Dancyg, lui aussi du kibboutz Nir Oz. Il était né en 1948, à Varsovie. Ses parents avaient survécu à la guerre sous de fausses identités dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Biélorussie. Ils avaient reçu l’aide de Polonais. A Varsovie, leur famille avait habité dans un immeuble au 20 de la rue Mila, tout près de ce qui allait devenir le bunker de Anielewicz et de ses amis. Ils ont quitté la Pologne pour Israël en 1956, après l’arrivée de Gomulka au pouvoir et Alex Dancyg, devenu historien, revendiqua sa double identité de juif et de polonais. Il servait de pont entre les deux pays, entre Yad Vashem et le Musée d’Auschwitz. Il était en même temps fidèle à l’idéologie socialiste de ses parents en vivant dans un kibboutz, cette extraordinaire réalisation de la société israélienne. 

Voilà ; six vies parmi d’autres. Elles me frappent par leur simplicité, leur solidité et leur humanité. J’utilise ce dernier terme avec prudence car cette humanité-là n’est pas une donnée de fait chez les humains. Ceux qui ont commis les crimes du 7 octobre en étaient dépourvus. 

Protéger, c’est une exigence. C’est là où des responsables israéliens ont failli le 7 octobre et cela a provoqué une brisure profonde dans la société. Protéger s’impose aujourd’hui plus que jamais. Entre chercher à protéger et chercher à se venger se situe une ligne de crête difficile pour les négociateurs.

Une fois cette ligne assurée, grâce à leurs compétences et leurs informations, ils savent, comme dit le Talmud, que sauver un homme, c’est sauver un monde. Je ne doute pas qu’ils feront tout pour sauver les otages survivants. Toute autre considération serait misérable…