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Jean-David Lévitte, meilleur ouvrier de France, option diplomatie

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Parmi les conseillers du président de la République, on distingue les tonitruants et les discrets. D’un côté les Henri Guaino, Emmanuelle Mignon, Georges-Marc Benamou, de l’autre les Raymond Soubie, chargé des affaires sociales ou Jean-David Lévitte, chef de la cellule diplomatique.

A l’exception d’Henri Guaino, toujours en fonction, les bavards ont quitté rapidement leurs bureaux du faubourg Saint-Honoré, alors que les muets sont toujours là. Ces derniers, comme par hasard, ont en charge des secteurs où Nicolas Sarkozy peut se prévaloir de succès non négligeables, et où la rupture annoncée par le candidat à l’élection présidentielle est la plus perceptible. La réforme des retraites, la refondation du dialogue social, la mise en place d’un service minimum dans les transports ont été effectués sans susciter un soulèvement généralisé des salariés du genre de ceux qui avaient mis à bas la réforme Juppé de 1995 ou le CPE de Dominique de Villepin en 2005. L’habileté et la longue pratique des partenaires sociaux de Raymond Soubie, ancien chef de cabinet de Raymond Barre, ont été pour beaucoup dans ce succès, notamment parce qu’elles ont permis l’instauration d’un dialogue direct, à l’abri des regards, entre Nicolas Sarkozy et Bernard Thibault.

Ceux qui pensent que la politique étrangère de la France est élaborée au Quai d’Orsay sous la direction éclairée de Bernard Kouchner confondent présence médiatique et pouvoir réel : jamais, dans l’histoire récente de la Ve République, le poids de la cellule diplomatique de l’Elysée n’a été aussi important qu’aujourd’hui. La raison en est simple: il ne s’agit plus d’appliquer de vieilles recettes mitonnées du temps du Général en les adaptant plus ou moins bien aux péripéties de la vie internationale, mais d’opérer une mutation radicale du comportement de la France dans l’Europe et dans le monde. En matière de politique européenne, la direction des opérations a été confiée à un autre ministre d’ouverture, Jean-Pierre Jouyet, moins flamboyant mais diablement plus efficace que Kouchner. Le reste du monde, les crises diverses et variées, les « coups diplomatiques », la vision à moyen et long terme, les affaires stratégiques sont du ressort du très discret et très secret Jean-David Lévitte. S’il n’avait choisi la diplomatie à sa sortie des Langues-Orientales (chinois et indonésien) en 1970, il aurait pu faire carrière (et fortune) comme pro du poker, tant sa pensée est indéchiffrable sur les traits de son visage. Les journalistes accompagnant, lundi 8 septembre, Nicolas Sarkozy dans sa navette entre Moscou et Tbilissi n’en sont pas encore revenu de l’avoir entendu bramer « On est les champions ! » après la conclusion au forceps, d’un accord de retrait de Géorgie des troupes russes. De sa part, un tel langage paraît aussi incongru que les flatulences d’une duchesse pendant sa révérence devant la reine d’Angleterre.

C’est que sans particule ni diplôme de l’ENA, il sait « faire » le diplomate comme si sa famille était dans la carrière depuis des générations. Toujours tiré à quatre épingles, il ne tient en public que des discours positifs, n’exposant jamais un problème sans suggérer des solutions propres à satisfaire son interlocuteur.

Reste que s’il n’était que cela, la modestie de ses diplômes – il est entré au Quai par la petite porte du concours d’Orient – l’aurait mené, en fin de carrière et avec de la chance, jusqu’à un poste d’ambassadeur dans un « petit dragon » asiatique comme Singapour, la Malaisie ou les Philippines…

Ce « quelque chose de plus » qui transforme un haut-fonctionnaire lambda (« pour être un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être bête, encore faut-il être poli », disait un ancien Secrétaire général du Quai…) en un acteur respecté de la haute diplomatie mondiale vient peut-être, chez Lévitte, d’un itinéraire personnel et familial franchement atypique dans son milieu.

Dans le portrait que Le Monde lui consacre en juin 2007, il est indiqué d’entrée que Jean-David est issu d’un père russe et d’une mère sud-africaine. Ben voyons! Georges Lévitte, le père, né en 1918 à Ekaterinenbourg, a quitté son Ukraine natale avec ses parents en 1922, fuyant les bolchéviques. De russe, la famille ne possédait que la langue, pratiquée avec le yiddish dans toutes les bourgades et quartiers de la « zone réservée » assignée aux juifs par le régime tsariste. Sans être paranoïaque, on peut trouver surprenant que Le Monde ne fasse aucune mention de cette appartenance dans le tableau qu’il brosse de l’itinéraire personnel et familial du sherpa du président. Pour le quotidien « de référence », c’est en tant que « Russes blancs » que les Lévitte fuient la Russie pour s’installer en France. La disparition de ses grands-parents à Auschwitz est évoquée sans autre explication, comme si les nazis avaient systématiquement exterminé les partisans de la dynastie Romanov. Que Georges Lévitte, fondateur avec son frère Simon, de la maison d’enfants juifs de Moissac, soit devenu après la guerre une figure marquante de la communauté juive française, notamment comme animateur du colloque annuel des intellectuels juifs de France, n’a pas plus suscité l’intérêt de la portraitiste du Monde. Sans tomber dans un déterminisme généalogique de comptoir, on peut affirmer que ce n’est pas en révérant la mémoire de Nicolas II et de Pierre le Grand que Jean-David a formé sa perception historique et géopolitique de la planète !

Il est pourtant permis de penser que cet héritage très particulier l’a aidé, en 2002, alors qu’il était ambassadeur à Washington, à lancer la contre-offensive contre le french bashing (la furia antifrançaise) qui faisait rage dans le monde politique et médiatique américain. On le croyait, lui, quand il disait que la France n’était pas ce pays antisémite décrit dans la presse des Etats-Unis…

En même temps qu’il ferraillait pour défendre l’honneur tricolore outre-Atlantique, il prenait ses distances avec Jacques Chirac, qui avait pourtant fait de lui, en 1995, son conseiller pour les affaires stratégiques, puis son représentant aux Nations-Unies et à Washington.

Il est donc celui qui ouvre les portes de l’Amérique et de ses élites politiques et économiques à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur en lutte avec le diplomate Villepin pour la succession de Jacques Chirac. Sarkozy et Lévitte font le même diagnostic de faillite de la politique extérieure chiraco-villepiniste – rodomontades rhétoriques pour la galerie et cynisme affairiste en coulisse. Dès avant l’élection d’avril 2007, les deux hommes élaborent les grandes lignes de la nouvelle diplomatie française. Le rapprochement avec les Etats-Unis et Israël, le retour dans les structures militaires intégrée de l’OTAN, la désintrication, au Liban et dans la région, des intérêts de la France d’avec ceux du clan Hariri, la réconciliation avec les pays de la « Nouvelle Europe » blessés par les propos méprisants de Chirac en 2003 (« Ils ont perdu une bonne occasion de se taire ! ») ont été menées ensuite avec constance. Et le résultat est là.

Même les opposants les plus déterminés à la politique de Sarkozy, à l’exception, bien sûr, de l’extrême gauche et des paléo-gaullistes, doivent reconnaître que cette rupture n’a pas fait de la France un vulgaire vassal des Etats-Unis. L’affaire géorgienne et l’ouverture vers la Syrie se sont révélées des succès diplomatiques, relatifs certes, et susceptibles de réversion, mais incontestables. Les observateurs étrangers, quelque peu surpris, observent que la France est de retour, moins arrogante mais plus efficace. Résultat, elle parvient à profiter de l’absence momentanée des Etats-Unis pour cause de campagne présidentielle.

Bachar al-Assad est d’autant plus sensible aux pressions exercées par la France pour qu’il se détache de l’Iran et poursuive le dialogue avec Israël que Paris est de nouveau écouté à Jérusalem et à Washington. Bref, la France revient dans le jeu proche-oriental et si l’on ajoute que le conflit caucasien est circonscrit, le résultat n’est pas mince.

Dans cet art tout d’exécution qu’est la diplomatie, Jean-David Lévitte possède toutes les qualités d’un artisan qui mériterait la distinction de « Meilleur Ouvrier de France » si celle-ci n’était pas réservée aux Bocuse et autres charcutiers, orfèvres ou brodeuses de perles, dont notre pays est, à juste raison, si fier. Dans cette France où l’art du paraître exerce sa prééminence sur l’aptitude à bien faire, ce n’est pas une mince satisfaction de voir, pour une fois the right man at the right place.

Merci qui ?

1

Aujourd’hui, Robert Ménard, le président de Reporters sans frontières, est un homme heureux. Il y a peu de temps, l’attitude inique de Nicolas Sarkozy par rapport au Dalaï Lama lui avait fortement déplu, et il l’avait fait savoir. Mais désormais, le président de RSF est tellement craint par les puissants qu’il n’a même pas eu besoin de faire le moindre geste pour que le président de la République se décide enfin à recevoir Benoît XVI.

Européens, encore un effort !

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La métaphore n’est peut-être pas la plus délicate, ni d’ailleurs la plus adéquate, mais L’Europe frigide d’Elie Barnavi pose d’entrée un constat : le désir d’Europe s’est dramatiquement affaibli dans les pays membres de l’Union européenne. Le double refus français et néerlandais du Traité constitutionnel, le « non » irlandais au Traité de Lisbonne ne sont pas des phénomènes marginaux, mais des révélateurs de ce mal insidieux qui ronge l’Europe institutionnelle. Barnavi fait une description clinique de cette forme d’aboulie politique qui empêche l’Union européenne d’accéder au statut de pôle planétaire de puissance et de rayonnement, aux côtés des Etats-Unis aujourd’hui et, peut-être demain, de la Chine.

Historien israélien devenu, après son passage dans la diplomatie, conseiller scientifique du Musée de l’Europe à Bruxelles, Barnavi rêve d’être pour l’Union Européenne ce que Michelet ou Renan furent jadis pour la nation française : le producteur d’un récit historique dans lequel les citoyens du Vieux Continent trouveraient les héros et les symboles de leur unité dans la diversité. Si les princes ont fait les Etats, les historiens, certes, ont grandement contribué à construire les nations et leur conscience collective, mais cela ne marche pas à tous les coups. La fascination de l’historien Barnavi pour ce phénomène inouï – l’abandon volontaire d’éléments de souveraineté de l’Etat-nation au profit d’un instance supérieure supranationale – l’incite à estimer irresponsable que des peuples, et les hommes politiques censés les guider, ne s’enthousiasment pas (ou plus) pour ce projet grandiose : la création d’un empire par consentement mutuel.

Il regrette ainsi que l’Europe se refuse à franchir le « portail sacré du politique », selon l’expression de Jean-Louis Bourlanges, fervent europhile aujourd’hui bien désabusé. Le retour en force de l’Etat-nation, y compris au coeur même de l’Union européenne (voir les Flamands), n’est pas une régression, contrairement à ce que pense l’auteur, mais le rappel d’une évidence: depuis Athènes, l’espace du politique est celui où les citoyens, même lorsqu’ils s’affrontent durement, parlent de la même chose dans la même langue. L’organisation du parlement européen en groupes politiques et non pas nationaux est un leurre qui ne trompe que ceux qui veulent bien l’être. A l’exception, peut-être des Verts, seule mouvance dotée d’une idéologie vraiment transnationale, les affinités demeurent plus nationales que politiques. Ainsi, un PS français se sentira, intimement, toujours plus proche et solidaire d’un UMP que d’un blairiste britannique… C’est pourquoi il est à craindre que la potion que le Dr Barnavi se propose, avec une conviction admirable, d’administrer à l’Europe pour la remettre sur le chemin de l’orgasme communautaire ne se révèle poudre de perlimpinpin.

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Etes-vous prêt à élire un noir ?

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Êtes-vous pour ou contre le racisme ? À force d’être soumis au pilonnage médiatique, on finit par avoir l’impression que c’est cette question qui sera posée aux électeurs américains le 4 novembre prochain. Paradoxalement, cette élection présidentielle dans laquelle, pour la première fois, un demi-noir est en position crédible, est en effet une source inépuisable pour l’antiaméricanisme global, réseau paranoïaque et mondialisé qui trouve ses sources dans la gauche et l’extrême gauche américaines, et alimente à partir de ce point de départ la bien-pensance planétaire. Le New York Times, le Los Angeles Times, le San Franscico Chronicle et CNN donnent le « la », les médias européens reprennent en chœur. À travers l’affrontement entre deux candidats, ce qui se joue, c’est celui qui oppose l’Amérique raciste à l’Amérique du progrès, autant dire de l’ombre et de la lumière, pour reprendre les catégories d’un certain Jack Lang.

« L’Amérique est-elle prête à élire un noir ? » Cette question est donc la seule qui vaille. Seulement, la poser revient à incriminer collectivement et préventivement de racisme tous ceux qui s’apprêtent à voter McCain. En effet, en choisissant comme candidat Barack Hussein Obama, les démocrates y ont explicitement répondu par l’affirmative, se rangeant du même coup dans le camp du Bien. Notons que certains d’entre eux sont encore plus « prêts » que d’autres. Ainsi, 94 % des électeurs noirs ont l’intention de voter pour Obama, et il ne viendrait à personne l’idée, qu’allez-vous penser là, de les accuser de racisme. Par ailleurs, seuls 8 % des électeurs déclarent que la race d’Obama est un obstacle pour eux – et on peut parier qu’ils se répartissent également entre les deux partis.

Peu importe. Ne pas voter Obama serait aussi raciste qu’il était sexiste, en France, de refuser d’envoyer une certaine dame à l’Elysée. Les racistes qui s’ignorent, ceux qui, donc, ne sont pas prêts, ce sont les républicains, et avec eux tous ceux qui n’ont pas envie de voir Obama assumer la présidence, pour quelque motif que ce soit. Ces hérétiques refusent de rendre les armes devant la théophanie du Messie ? Ils vont jusqu’à le critiquer ? Racisme patenté !

On voit bien le sens de la manip. « Êtes-vous prêt à… ? » Cette injonction déguisée n’a nullement pour objectif de provoquer une discussion – il n’est que de lire les débats fumeux qui tiennent lieu de réponse dans les médias –, mais de discréditer par avance toute opposition à Obama, rejetée dans la catégorie « politique de la peur » par la presse de gauche. Bien entendu, à aucun moment, les républicains n’ont soulevé la question sulfureuse de la couleur de peau d’Obama qui est l’obsession de la seule gauche.

Autant dire que si, comme je le pense, le Messie n’est pas élu, la condamnation de cette Amérique qui ne parvient pas à rompre avec son passé raciste sera sans appel. En attendant, cette obsession de la race dispense de se demander si le candidat des démocrates n’est pas beaucoup trop à gauche pour un pays plutôt centre-droit. Mes amis d’extrême-gauche (j’en ai beaucoup) le savent fort bien : pour eux, Obama est un socialiste, à la limite ultime de « l’arc éligible » dans un scrutin présidentiel américain aux Etats-Unis ; à sa gauche, il n’y a que des sectes groupusculaires. Il a réussi à représenter le parti démocrate en dissimulant ses racines et en s’appuyant sur une campagne exemplaire. Mais cette opération de marketing politique devrait atteindre ses limites si les républicains se décident à le peindre en rose-rouge. Et si les commentateurs finissent par se demander si Obama serait bon ou mauvais pour l’Amérique aujourd’hui. Cette question, qui pourrait sembler pertinente, est totalement escamotée aujourd’hui. Il est vrai que ces considérations de basse politique sont moins exaltantes qu’une juste cause.

Bigard n’existe pas

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D’après une étude à paraître dans un site hélas forcément inaccessible, puisqu’il dit la vérité, un groupe de scientifiques américains aurait démontré l’inexistence de Jean-Marie Bigard. Leur thèse : la profondeur de sa vacuité dépassant l’idée même de l’infini, l’existence du comique infirmerait les théories fondamentales d’Einstein sur les limites de l’univers. Donc, Bigard n’existe pas. Si vous ne nous croyez pas, posez-vous la question : si cette inexistence est si facile à contredire, pourquoi les grands médias n’en parlent-t-ils jamais ?

Ben Laden Airways

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Sur le 11 septembre, cela fait des années qu’une question me tarabuste.
Elle ne porte pas sur la cible des djihadistes, si bien choisie qu’elle parle d’elle-même. À travers les Twins, c’est l’Occident jouisseur qu’on a voulu punir : cette évidence fait consensus d’Oussama jusqu’à Oriana, on ne va donc pas épiloguer. Non, ce qui me turlupine a quelque chose à voir avec l’arme utilisée. Ce qui me mène à une autre question. Dis, comment c’était, déjà, l’avion, avant le 11 septembre ?

Dans les années 80 et 90, comme des dizaines de millions d’occidentaux de la classe moyenne, j’avais pris l’habitude d’utiliser l’avion comme mes parents ou mes grands-parents prenaient le train. On achetait son billet pour une bouchée de pain, on arrivait à l’aéroport un quart d’heure avant le départ, et si par malheur, on était vraiment en retard, la compagnie aérienne vous inscrivait d’office sur le vol suivant. Quant aux visas et autres formalités, ce n’était plus qu’un mauvais souvenir pour la plupart des destinations motivantes. Et même, s’il s’agissait d’un vol intérieur, on ne vous demandait carrément pas de pièce d’identité, c’était même un jeu d’enfant de voyager vers Nice ou Biarritz avec un billet émis au nom d’une tierce personne, j’ai moi-même abondamment profité du tarif étudiant bien au-delà de la limite légale, avec pour seule sanction le regard amusé de l’hôtesse au sol d’Air Inter.

Vu d’aujourd’hui, ce passé récent a un goût de science-fiction : les attentats du 11 septembre ont entraîné ce qu’il faut bien appeler une régression. Thanks to Ben Laden, prendre l’avion aujourd’hui est devenu plus long, plus cher et infiniment plus contraignant, je ne vous referai pas le film. Et à mes yeux, il ne s’agit absolument pas d’un dégât collatéral. Comme tous les modernes, Ben Laden est épris de rationalisation. Son cursus universitaire (Economics and business administration) montre qu’il a intégré les fondamentaux de la macroéconomie avant même ceux du salafisme, auquel il s’intéresse plus tardivement. L’alliance des deux s’est révélée explosive.

En choisissant de rendre plus difficile le transport aérien, Ben Laden frappait très durement l’Occident au portefeuille. Les coûts de sécurisation du trafic ont cessé depuis longtemps d’être marginaux[1. Selon un rapport du cabinet de conseil américain Frost&Sullivan, la valeur du seul marché européen de sécurisation aéroportuaire s’est élevée en 2005 à 2 milliards d’euros et devrait quadrupler à l’horizon 2010. L’essentiel de la croissance du marché se concentre dans les domaines de l’identification biométrique et de la détection d’explosifs.] et ils augmentent chaque année. Quant aux dizaines de millions d’heures perdues quotidiennement par les voyageurs, j’ignore si un statisticien fou s’est amusé à les quantifier en dollars, auquel cas on doit s’approcher d’un chiffre à proprement parler sidéral. Mais l’essentiel n’est pas là, pas plus qu’il ne tient au coût financier de la destruction des tours jumelles.

C’est faire insulte à l’intelligence de Ben Laden que de penser qu’il n’avait pas, aussi, dans sa ligne de mire cette cochonnerie qu’est la libre circulation des êtres humains. Celle-ci, au même titre que celle des idées, a toujours été le cauchemar des totalitaires : ce n’était pas vraiment facile d’obtenir un visa de tourisme dans les pays du socialisme réel… Nombre de régimes autoritaires de l’après-guerre (URSS, Afrique du Sud) avaient même instauré des passeports intérieurs. Pour être encore plus clair, au crime de « guerre psychologique » de Manhattan, OBL a voulu adjoindre une guérilla psychologique permanente. Et, aussi déplaisant que cela soit, je crois qu’il a gagné. En réussissant à pourrir la vie de tout voyageur.

Trois mille morts le 11 septembre, et depuis, à chaque heure du jour, 365 jours par an, des millions de voyageurs enquiquinés, fouillés, agacés bref, humiliés : autant de piqûres de rappel destinées à nous remémorer qui vraiment est le plus fort. A ce titre, une vidéo très populaire sur le net, où l’on voit, au portail magnétique d’un aéroport, un voyageur sommé par un vigile d’ôter sa ceinture et qui perd son pantalon en dit très long. Je pense que quelque part dans les grottes du Nord Pakistan, on se repasse en boucle ces images de l’Occident au froc baissé.

On pourra émettre l’hypothèse – et seulement l’hypothèse – que cette détestation de la libre circulation concorde avec les intérêts des branches les plus indigentes et caporalistes du capitalisme mondialisé. Celles qui rêvent d’innovation zéro, de rationalisation forcenée des flux et stocks ou de consommateurs totalement captifs bref, de soviétisation libérale et donc, par exemple, d’avions, d’hôtels de parcs d’attractions ou de sex centersremplis six mois à l’avance. Toutes choses que permettrait une généralisation radicale du voyage organisé. Et que dérange ce qui reste de libre circulation bordélique.

Qu’il soit djihadiste ou corporate le rationaliste moderne déteste le flâneur, il veut lui couper les ailes. Il rêve d’un monde logique et ordonné donc d’avions pleins de touristes chinois, de commerciaux, de pèlerins ou de migrants.

Le 11 septembre ne nous a pas tués, mais il ne nous a pas rendus plus forts. Nous voyageons et voyagerons encore, mais, sauf victoire contre la Bête, toujours moins vite et toujours plus mal. Nous sommes vivants, mais perclus d’arthrose.

Paix à ses cendres

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Au dos des kiosques parisiens, un magazine consacré aux cigares fait sa pub avec une photo pleine page de Sir Winston Churchill savourant un havane. Le vieux lion aura donc eu plus de chance que Sartre et Malraux : dans leurs deux cas, des affiches pour des expositions les concernant avaient été photoshopées pour faire disparaître leurs cigarettes. Pourquoi tant de mansuétude pour l’un et d’hygiénovigilance pour les autres ? Le cigare est-il jugé moins criminogène que la gitane maïs ? Ou bien le monumental barreau de chaise était-il impossible à retoucher sans laisser un grand blanc au milieu de la face de Churchill ? A moins qu’un censeur particulièrement cultivé mais rigoureusement antifasciste ait voulu épargner, parmi ces trois délinquants, celui qui avait réellement combattu la bête immonde…

Mauvais Siné

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La polémique sur son licenciement oubliée, il y avait trois excellentes raisons de guetter la sortie de Siné Hebdo en kiosque. La première, c’est que l’arrivée d’un nouveau titre, en ces temps d’agonie de la presse papier, est toujours réconfortante. La seconde relevait de la pure gourmandise : le mercredi étant notre jour de dégustation des publications satiriques – Le Canard Enchaîné et Charlie Hebdo – on se régalait à l’avance de voir le millefeuille s’épaissir. La troisième raison, c’est qu’on nous annonçait du sport : Siné et son équipe – non pas de « collaborateurs » (le mot était rageusement biffé) mais de « résistants » – nous avaient promis de « chier dans la colle ».

A l’arrivée, ils nous ont simplement collé un truc chiant.

S’estimant « plus jeune que jamais », l’octogénaire Siné n’a hélas pas vu le temps passer et nous livre un hebdo qui retarde de quarante ans : rien de dérangeant, d’étonnant, de stimulant. Siné Hebdo ? De l’humour mordant, mais sans dent, la feuille de nostalgiques qui n’ont pas été informés que Mai 68, c’est loin, déjà fait, et que la fin du monde a déjà eu lieu – plus de bourgeois ni de curés à choquer, camarades ! On se consolera, in petto, en imaginant Jean Anouilh ou Marcel Aymé, Siné Hebdo en mains, croquant férocement cette parodie de lutte contre la pensée conformiste et ces « résistants » qui jouent à la dînette…

Que dire de « l’objet » ? Maquette tristounette. Textes tout juste dignes d’un numéro zéro. Le bâillement vient illico… Et ce ne sont pas les billets tragiquement plats de Guy Bedos, de Michel Onfray ou d’Isabelle Alonso qui pimenteront le tout. Bien sûr, on trouvera matière à quelques brefs hoquets (la chronique de Didier Porte sur les Israéliens tueurs d’enfants, celle de Michel Warschawski appelant les Palestiniens à renoncer au processus de paix pour d’autres « formes » de résistance) – mais ne savait-on pas, d’emblée, quelles tristes passions animaient cette nouvelle rédaction ?

Au final, la déception la plus vive, ce sont encore les caricatures. Fades. Attendues. Et qui pâtissent cruellement de la comparaison avec le Charlie « spécial Benoît XVI » sorti le même jour. Les partisans de Siné avaient pourtant sonné le tocsin : le caricaturiste français était muselé ! La liberté d’expression en péril ! Nom de Dieu ! avec Siné Hebdo, on allait voir ce qu’on allait voir. Bon. On a vu. Loup est égal à lui-même, Tardi a du talent. Quant aux autres… Pas de quoi gaspiller deux euros, vraiment.

Ces deux euros, il faudra néanmoins les dépenser pendant quelques semaines encore. D’abord, parce que le titre peut se bonifier et qu’il faut assurer la diversité de notre presse. Ensuite, parce que la pérennité de Siné Hebdo contribuera peut-être (je dis bien : peut-être…) à affaiblir la croyance paranoïaque d’une main mise sur la presse du lobby… Mettons de la branche française des « néo-cons ». Enfin, il faut soutenir (et donc acheter) Siné Hebdo le temps qu’il trouve son public parce que le besoin est vital d’une clarification idéologique – et qu’une certaine gauche dispose enfin de son organe est, en soi, une excellente nouvelle pour la suite des débats.

Armstrong revient, il va y avoir du sport !

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J’ai fait un rêve. Un beau rêve. En allumant France Inter au réveil, le speaker de service annonçait que Lance Armstrong avait décidé de participer à nouveau au Tour de France en 2009. Et alors, je me suis aperçu que j’étais déjà réveillé. Car c’est seulement dans le monde réel qu’un journaliste peut être assez bête ou méchant pour dissimuler la vérité aux masses matinales : quels que soient les mots qu’il a utilisés, Armstrong ne peut pas avoir banalement exprimé son choix de participer à un nouveau Tour, il a forcément annoncé qu’il allait le gagner et, une fois de plus, ridiculiser ses adversaires

Et là, les filles, ça promet ! Parce que les pires adversaires d’Armstrong, ceux à qui il veut toute affaire cessante claquer le beignet, ne sont pas dans le peloton du Tour, mais dans le peloton d’exécution qu’on voit déjà se mettre en rang pour fusiller sur place le plus grand champion que le cyclisme ait jamais connu, celui que ni Blondin, ni Audiard, ni Michéa (père) n’auraient osé appeler de leurs vœux.

La cabale des dévots est à l’œuvre, je peux déjà vous donner son programme en exclu.

Ça commencera par les tirs de barrage sur le dopage, sur le détestable exemple donné par ce drogué notoire à notre saine jeunesse, qu’on savait jusque-là épargnée par ce terrible fléau, comme le sont, en bloc, les professionnels des médias.

On peut prédire en corollaire une glorification hors de propos de nos malheureux cyclistes français. C’est drôle comme le Parti de la Mondialisation Heureuse devient chauvin voire xénophobe dès qu’on parle de sport ou de culture, toutes choses où justement, la beauté du geste ne saurait avoir de patrie.

On aura forcément droit aux jérémiades sur le Dollar-roi qui menacerait de pervertir les idéaux du sport : « … bla-bla… l’ex-ministre des Sports, Marie George Buffet, nous déclare… bla-bla… une indignation que partage Roselyne Bachelot bla-bla… »

Enfin, élections américaines obligent, on n’échappera probablement pas aux parallèles foireux entre McCain et le septuple maillot jaune, tous deux symboles d’une Amérique moisie, quoique dominatrice et sûre d’elle, que la grande vague d’espoir obamiste enverra heureusement dès le mois de novembre aux poubelles de l’histoire. Il n’est pas à exclure, en bonus track, quelques considérations bien senties dans Libé ou Télérama, sur le lepénisme rampant du Tour tel qu’il est, et sa nécessaire ouverture aux minorités black, beur, gay et à mobilité réduite.

Mais tout ça, Armstrong s’en fout, ou plutôt, il s’en régale. Car comme son héroïque compagnon d’infamie Mike Tyson – qui s’était fait tatouer à sa sortie de prison un portrait du président Mao sur le biceps droit –, il a fait sienne depuis longtemps cette pensée essentielle du Petit livre rouge : « Etre attaqué par l’ennemi est une bonne et non une mauvaise chose. »

Le bon sens loin de chez nous

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Roger L. Simon, figure emblématique du polar de gauche américain – on lui doit notamment le privé fumeur de joints, Moses Wine – a viré sa cuti. Atterré par l’attitude de son camp après le 11 septembre, c’est aujourd’hui un des plus virulents contempteurs d’Obama. Référence obligée des néoréacs locaux, Pajamas Média, le site de haute tenue qu’il a fondé (l’historien des guerres du Péloponèse, Victor Davis Hanson, fait partie de l’équipe), est un énorme succès commercial. Républicain atypique, Simon est resté, par exemple, favorable au mariage gay et explique très benoîtement qu’il comprend mal qu’on puisse vouloir que lesbiennes et homos vivent en paix sans souhaiter l’éradication de l’obscurantisme islamiste.

Jean-David Lévitte, meilleur ouvrier de France, option diplomatie

38

Parmi les conseillers du président de la République, on distingue les tonitruants et les discrets. D’un côté les Henri Guaino, Emmanuelle Mignon, Georges-Marc Benamou, de l’autre les Raymond Soubie, chargé des affaires sociales ou Jean-David Lévitte, chef de la cellule diplomatique.

A l’exception d’Henri Guaino, toujours en fonction, les bavards ont quitté rapidement leurs bureaux du faubourg Saint-Honoré, alors que les muets sont toujours là. Ces derniers, comme par hasard, ont en charge des secteurs où Nicolas Sarkozy peut se prévaloir de succès non négligeables, et où la rupture annoncée par le candidat à l’élection présidentielle est la plus perceptible. La réforme des retraites, la refondation du dialogue social, la mise en place d’un service minimum dans les transports ont été effectués sans susciter un soulèvement généralisé des salariés du genre de ceux qui avaient mis à bas la réforme Juppé de 1995 ou le CPE de Dominique de Villepin en 2005. L’habileté et la longue pratique des partenaires sociaux de Raymond Soubie, ancien chef de cabinet de Raymond Barre, ont été pour beaucoup dans ce succès, notamment parce qu’elles ont permis l’instauration d’un dialogue direct, à l’abri des regards, entre Nicolas Sarkozy et Bernard Thibault.

Ceux qui pensent que la politique étrangère de la France est élaborée au Quai d’Orsay sous la direction éclairée de Bernard Kouchner confondent présence médiatique et pouvoir réel : jamais, dans l’histoire récente de la Ve République, le poids de la cellule diplomatique de l’Elysée n’a été aussi important qu’aujourd’hui. La raison en est simple: il ne s’agit plus d’appliquer de vieilles recettes mitonnées du temps du Général en les adaptant plus ou moins bien aux péripéties de la vie internationale, mais d’opérer une mutation radicale du comportement de la France dans l’Europe et dans le monde. En matière de politique européenne, la direction des opérations a été confiée à un autre ministre d’ouverture, Jean-Pierre Jouyet, moins flamboyant mais diablement plus efficace que Kouchner. Le reste du monde, les crises diverses et variées, les « coups diplomatiques », la vision à moyen et long terme, les affaires stratégiques sont du ressort du très discret et très secret Jean-David Lévitte. S’il n’avait choisi la diplomatie à sa sortie des Langues-Orientales (chinois et indonésien) en 1970, il aurait pu faire carrière (et fortune) comme pro du poker, tant sa pensée est indéchiffrable sur les traits de son visage. Les journalistes accompagnant, lundi 8 septembre, Nicolas Sarkozy dans sa navette entre Moscou et Tbilissi n’en sont pas encore revenu de l’avoir entendu bramer « On est les champions ! » après la conclusion au forceps, d’un accord de retrait de Géorgie des troupes russes. De sa part, un tel langage paraît aussi incongru que les flatulences d’une duchesse pendant sa révérence devant la reine d’Angleterre.

C’est que sans particule ni diplôme de l’ENA, il sait « faire » le diplomate comme si sa famille était dans la carrière depuis des générations. Toujours tiré à quatre épingles, il ne tient en public que des discours positifs, n’exposant jamais un problème sans suggérer des solutions propres à satisfaire son interlocuteur.

Reste que s’il n’était que cela, la modestie de ses diplômes – il est entré au Quai par la petite porte du concours d’Orient – l’aurait mené, en fin de carrière et avec de la chance, jusqu’à un poste d’ambassadeur dans un « petit dragon » asiatique comme Singapour, la Malaisie ou les Philippines…

Ce « quelque chose de plus » qui transforme un haut-fonctionnaire lambda (« pour être un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être bête, encore faut-il être poli », disait un ancien Secrétaire général du Quai…) en un acteur respecté de la haute diplomatie mondiale vient peut-être, chez Lévitte, d’un itinéraire personnel et familial franchement atypique dans son milieu.

Dans le portrait que Le Monde lui consacre en juin 2007, il est indiqué d’entrée que Jean-David est issu d’un père russe et d’une mère sud-africaine. Ben voyons! Georges Lévitte, le père, né en 1918 à Ekaterinenbourg, a quitté son Ukraine natale avec ses parents en 1922, fuyant les bolchéviques. De russe, la famille ne possédait que la langue, pratiquée avec le yiddish dans toutes les bourgades et quartiers de la « zone réservée » assignée aux juifs par le régime tsariste. Sans être paranoïaque, on peut trouver surprenant que Le Monde ne fasse aucune mention de cette appartenance dans le tableau qu’il brosse de l’itinéraire personnel et familial du sherpa du président. Pour le quotidien « de référence », c’est en tant que « Russes blancs » que les Lévitte fuient la Russie pour s’installer en France. La disparition de ses grands-parents à Auschwitz est évoquée sans autre explication, comme si les nazis avaient systématiquement exterminé les partisans de la dynastie Romanov. Que Georges Lévitte, fondateur avec son frère Simon, de la maison d’enfants juifs de Moissac, soit devenu après la guerre une figure marquante de la communauté juive française, notamment comme animateur du colloque annuel des intellectuels juifs de France, n’a pas plus suscité l’intérêt de la portraitiste du Monde. Sans tomber dans un déterminisme généalogique de comptoir, on peut affirmer que ce n’est pas en révérant la mémoire de Nicolas II et de Pierre le Grand que Jean-David a formé sa perception historique et géopolitique de la planète !

Il est pourtant permis de penser que cet héritage très particulier l’a aidé, en 2002, alors qu’il était ambassadeur à Washington, à lancer la contre-offensive contre le french bashing (la furia antifrançaise) qui faisait rage dans le monde politique et médiatique américain. On le croyait, lui, quand il disait que la France n’était pas ce pays antisémite décrit dans la presse des Etats-Unis…

En même temps qu’il ferraillait pour défendre l’honneur tricolore outre-Atlantique, il prenait ses distances avec Jacques Chirac, qui avait pourtant fait de lui, en 1995, son conseiller pour les affaires stratégiques, puis son représentant aux Nations-Unies et à Washington.

Il est donc celui qui ouvre les portes de l’Amérique et de ses élites politiques et économiques à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur en lutte avec le diplomate Villepin pour la succession de Jacques Chirac. Sarkozy et Lévitte font le même diagnostic de faillite de la politique extérieure chiraco-villepiniste – rodomontades rhétoriques pour la galerie et cynisme affairiste en coulisse. Dès avant l’élection d’avril 2007, les deux hommes élaborent les grandes lignes de la nouvelle diplomatie française. Le rapprochement avec les Etats-Unis et Israël, le retour dans les structures militaires intégrée de l’OTAN, la désintrication, au Liban et dans la région, des intérêts de la France d’avec ceux du clan Hariri, la réconciliation avec les pays de la « Nouvelle Europe » blessés par les propos méprisants de Chirac en 2003 (« Ils ont perdu une bonne occasion de se taire ! ») ont été menées ensuite avec constance. Et le résultat est là.

Même les opposants les plus déterminés à la politique de Sarkozy, à l’exception, bien sûr, de l’extrême gauche et des paléo-gaullistes, doivent reconnaître que cette rupture n’a pas fait de la France un vulgaire vassal des Etats-Unis. L’affaire géorgienne et l’ouverture vers la Syrie se sont révélées des succès diplomatiques, relatifs certes, et susceptibles de réversion, mais incontestables. Les observateurs étrangers, quelque peu surpris, observent que la France est de retour, moins arrogante mais plus efficace. Résultat, elle parvient à profiter de l’absence momentanée des Etats-Unis pour cause de campagne présidentielle.

Bachar al-Assad est d’autant plus sensible aux pressions exercées par la France pour qu’il se détache de l’Iran et poursuive le dialogue avec Israël que Paris est de nouveau écouté à Jérusalem et à Washington. Bref, la France revient dans le jeu proche-oriental et si l’on ajoute que le conflit caucasien est circonscrit, le résultat n’est pas mince.

Dans cet art tout d’exécution qu’est la diplomatie, Jean-David Lévitte possède toutes les qualités d’un artisan qui mériterait la distinction de « Meilleur Ouvrier de France » si celle-ci n’était pas réservée aux Bocuse et autres charcutiers, orfèvres ou brodeuses de perles, dont notre pays est, à juste raison, si fier. Dans cette France où l’art du paraître exerce sa prééminence sur l’aptitude à bien faire, ce n’est pas une mince satisfaction de voir, pour une fois the right man at the right place.

Merci qui ?

1

Aujourd’hui, Robert Ménard, le président de Reporters sans frontières, est un homme heureux. Il y a peu de temps, l’attitude inique de Nicolas Sarkozy par rapport au Dalaï Lama lui avait fortement déplu, et il l’avait fait savoir. Mais désormais, le président de RSF est tellement craint par les puissants qu’il n’a même pas eu besoin de faire le moindre geste pour que le président de la République se décide enfin à recevoir Benoît XVI.

Européens, encore un effort !

20

La métaphore n’est peut-être pas la plus délicate, ni d’ailleurs la plus adéquate, mais L’Europe frigide d’Elie Barnavi pose d’entrée un constat : le désir d’Europe s’est dramatiquement affaibli dans les pays membres de l’Union européenne. Le double refus français et néerlandais du Traité constitutionnel, le « non » irlandais au Traité de Lisbonne ne sont pas des phénomènes marginaux, mais des révélateurs de ce mal insidieux qui ronge l’Europe institutionnelle. Barnavi fait une description clinique de cette forme d’aboulie politique qui empêche l’Union européenne d’accéder au statut de pôle planétaire de puissance et de rayonnement, aux côtés des Etats-Unis aujourd’hui et, peut-être demain, de la Chine.

Historien israélien devenu, après son passage dans la diplomatie, conseiller scientifique du Musée de l’Europe à Bruxelles, Barnavi rêve d’être pour l’Union Européenne ce que Michelet ou Renan furent jadis pour la nation française : le producteur d’un récit historique dans lequel les citoyens du Vieux Continent trouveraient les héros et les symboles de leur unité dans la diversité. Si les princes ont fait les Etats, les historiens, certes, ont grandement contribué à construire les nations et leur conscience collective, mais cela ne marche pas à tous les coups. La fascination de l’historien Barnavi pour ce phénomène inouï – l’abandon volontaire d’éléments de souveraineté de l’Etat-nation au profit d’un instance supérieure supranationale – l’incite à estimer irresponsable que des peuples, et les hommes politiques censés les guider, ne s’enthousiasment pas (ou plus) pour ce projet grandiose : la création d’un empire par consentement mutuel.

Il regrette ainsi que l’Europe se refuse à franchir le « portail sacré du politique », selon l’expression de Jean-Louis Bourlanges, fervent europhile aujourd’hui bien désabusé. Le retour en force de l’Etat-nation, y compris au coeur même de l’Union européenne (voir les Flamands), n’est pas une régression, contrairement à ce que pense l’auteur, mais le rappel d’une évidence: depuis Athènes, l’espace du politique est celui où les citoyens, même lorsqu’ils s’affrontent durement, parlent de la même chose dans la même langue. L’organisation du parlement européen en groupes politiques et non pas nationaux est un leurre qui ne trompe que ceux qui veulent bien l’être. A l’exception, peut-être des Verts, seule mouvance dotée d’une idéologie vraiment transnationale, les affinités demeurent plus nationales que politiques. Ainsi, un PS français se sentira, intimement, toujours plus proche et solidaire d’un UMP que d’un blairiste britannique… C’est pourquoi il est à craindre que la potion que le Dr Barnavi se propose, avec une conviction admirable, d’administrer à l’Europe pour la remettre sur le chemin de l’orgasme communautaire ne se révèle poudre de perlimpinpin.

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Etes-vous prêt à élire un noir ?

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Êtes-vous pour ou contre le racisme ? À force d’être soumis au pilonnage médiatique, on finit par avoir l’impression que c’est cette question qui sera posée aux électeurs américains le 4 novembre prochain. Paradoxalement, cette élection présidentielle dans laquelle, pour la première fois, un demi-noir est en position crédible, est en effet une source inépuisable pour l’antiaméricanisme global, réseau paranoïaque et mondialisé qui trouve ses sources dans la gauche et l’extrême gauche américaines, et alimente à partir de ce point de départ la bien-pensance planétaire. Le New York Times, le Los Angeles Times, le San Franscico Chronicle et CNN donnent le « la », les médias européens reprennent en chœur. À travers l’affrontement entre deux candidats, ce qui se joue, c’est celui qui oppose l’Amérique raciste à l’Amérique du progrès, autant dire de l’ombre et de la lumière, pour reprendre les catégories d’un certain Jack Lang.

« L’Amérique est-elle prête à élire un noir ? » Cette question est donc la seule qui vaille. Seulement, la poser revient à incriminer collectivement et préventivement de racisme tous ceux qui s’apprêtent à voter McCain. En effet, en choisissant comme candidat Barack Hussein Obama, les démocrates y ont explicitement répondu par l’affirmative, se rangeant du même coup dans le camp du Bien. Notons que certains d’entre eux sont encore plus « prêts » que d’autres. Ainsi, 94 % des électeurs noirs ont l’intention de voter pour Obama, et il ne viendrait à personne l’idée, qu’allez-vous penser là, de les accuser de racisme. Par ailleurs, seuls 8 % des électeurs déclarent que la race d’Obama est un obstacle pour eux – et on peut parier qu’ils se répartissent également entre les deux partis.

Peu importe. Ne pas voter Obama serait aussi raciste qu’il était sexiste, en France, de refuser d’envoyer une certaine dame à l’Elysée. Les racistes qui s’ignorent, ceux qui, donc, ne sont pas prêts, ce sont les républicains, et avec eux tous ceux qui n’ont pas envie de voir Obama assumer la présidence, pour quelque motif que ce soit. Ces hérétiques refusent de rendre les armes devant la théophanie du Messie ? Ils vont jusqu’à le critiquer ? Racisme patenté !

On voit bien le sens de la manip. « Êtes-vous prêt à… ? » Cette injonction déguisée n’a nullement pour objectif de provoquer une discussion – il n’est que de lire les débats fumeux qui tiennent lieu de réponse dans les médias –, mais de discréditer par avance toute opposition à Obama, rejetée dans la catégorie « politique de la peur » par la presse de gauche. Bien entendu, à aucun moment, les républicains n’ont soulevé la question sulfureuse de la couleur de peau d’Obama qui est l’obsession de la seule gauche.

Autant dire que si, comme je le pense, le Messie n’est pas élu, la condamnation de cette Amérique qui ne parvient pas à rompre avec son passé raciste sera sans appel. En attendant, cette obsession de la race dispense de se demander si le candidat des démocrates n’est pas beaucoup trop à gauche pour un pays plutôt centre-droit. Mes amis d’extrême-gauche (j’en ai beaucoup) le savent fort bien : pour eux, Obama est un socialiste, à la limite ultime de « l’arc éligible » dans un scrutin présidentiel américain aux Etats-Unis ; à sa gauche, il n’y a que des sectes groupusculaires. Il a réussi à représenter le parti démocrate en dissimulant ses racines et en s’appuyant sur une campagne exemplaire. Mais cette opération de marketing politique devrait atteindre ses limites si les républicains se décident à le peindre en rose-rouge. Et si les commentateurs finissent par se demander si Obama serait bon ou mauvais pour l’Amérique aujourd’hui. Cette question, qui pourrait sembler pertinente, est totalement escamotée aujourd’hui. Il est vrai que ces considérations de basse politique sont moins exaltantes qu’une juste cause.

Bigard n’existe pas

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D’après une étude à paraître dans un site hélas forcément inaccessible, puisqu’il dit la vérité, un groupe de scientifiques américains aurait démontré l’inexistence de Jean-Marie Bigard. Leur thèse : la profondeur de sa vacuité dépassant l’idée même de l’infini, l’existence du comique infirmerait les théories fondamentales d’Einstein sur les limites de l’univers. Donc, Bigard n’existe pas. Si vous ne nous croyez pas, posez-vous la question : si cette inexistence est si facile à contredire, pourquoi les grands médias n’en parlent-t-ils jamais ?

Ben Laden Airways

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Sur le 11 septembre, cela fait des années qu’une question me tarabuste.
Elle ne porte pas sur la cible des djihadistes, si bien choisie qu’elle parle d’elle-même. À travers les Twins, c’est l’Occident jouisseur qu’on a voulu punir : cette évidence fait consensus d’Oussama jusqu’à Oriana, on ne va donc pas épiloguer. Non, ce qui me turlupine a quelque chose à voir avec l’arme utilisée. Ce qui me mène à une autre question. Dis, comment c’était, déjà, l’avion, avant le 11 septembre ?

Dans les années 80 et 90, comme des dizaines de millions d’occidentaux de la classe moyenne, j’avais pris l’habitude d’utiliser l’avion comme mes parents ou mes grands-parents prenaient le train. On achetait son billet pour une bouchée de pain, on arrivait à l’aéroport un quart d’heure avant le départ, et si par malheur, on était vraiment en retard, la compagnie aérienne vous inscrivait d’office sur le vol suivant. Quant aux visas et autres formalités, ce n’était plus qu’un mauvais souvenir pour la plupart des destinations motivantes. Et même, s’il s’agissait d’un vol intérieur, on ne vous demandait carrément pas de pièce d’identité, c’était même un jeu d’enfant de voyager vers Nice ou Biarritz avec un billet émis au nom d’une tierce personne, j’ai moi-même abondamment profité du tarif étudiant bien au-delà de la limite légale, avec pour seule sanction le regard amusé de l’hôtesse au sol d’Air Inter.

Vu d’aujourd’hui, ce passé récent a un goût de science-fiction : les attentats du 11 septembre ont entraîné ce qu’il faut bien appeler une régression. Thanks to Ben Laden, prendre l’avion aujourd’hui est devenu plus long, plus cher et infiniment plus contraignant, je ne vous referai pas le film. Et à mes yeux, il ne s’agit absolument pas d’un dégât collatéral. Comme tous les modernes, Ben Laden est épris de rationalisation. Son cursus universitaire (Economics and business administration) montre qu’il a intégré les fondamentaux de la macroéconomie avant même ceux du salafisme, auquel il s’intéresse plus tardivement. L’alliance des deux s’est révélée explosive.

En choisissant de rendre plus difficile le transport aérien, Ben Laden frappait très durement l’Occident au portefeuille. Les coûts de sécurisation du trafic ont cessé depuis longtemps d’être marginaux[1. Selon un rapport du cabinet de conseil américain Frost&Sullivan, la valeur du seul marché européen de sécurisation aéroportuaire s’est élevée en 2005 à 2 milliards d’euros et devrait quadrupler à l’horizon 2010. L’essentiel de la croissance du marché se concentre dans les domaines de l’identification biométrique et de la détection d’explosifs.] et ils augmentent chaque année. Quant aux dizaines de millions d’heures perdues quotidiennement par les voyageurs, j’ignore si un statisticien fou s’est amusé à les quantifier en dollars, auquel cas on doit s’approcher d’un chiffre à proprement parler sidéral. Mais l’essentiel n’est pas là, pas plus qu’il ne tient au coût financier de la destruction des tours jumelles.

C’est faire insulte à l’intelligence de Ben Laden que de penser qu’il n’avait pas, aussi, dans sa ligne de mire cette cochonnerie qu’est la libre circulation des êtres humains. Celle-ci, au même titre que celle des idées, a toujours été le cauchemar des totalitaires : ce n’était pas vraiment facile d’obtenir un visa de tourisme dans les pays du socialisme réel… Nombre de régimes autoritaires de l’après-guerre (URSS, Afrique du Sud) avaient même instauré des passeports intérieurs. Pour être encore plus clair, au crime de « guerre psychologique » de Manhattan, OBL a voulu adjoindre une guérilla psychologique permanente. Et, aussi déplaisant que cela soit, je crois qu’il a gagné. En réussissant à pourrir la vie de tout voyageur.

Trois mille morts le 11 septembre, et depuis, à chaque heure du jour, 365 jours par an, des millions de voyageurs enquiquinés, fouillés, agacés bref, humiliés : autant de piqûres de rappel destinées à nous remémorer qui vraiment est le plus fort. A ce titre, une vidéo très populaire sur le net, où l’on voit, au portail magnétique d’un aéroport, un voyageur sommé par un vigile d’ôter sa ceinture et qui perd son pantalon en dit très long. Je pense que quelque part dans les grottes du Nord Pakistan, on se repasse en boucle ces images de l’Occident au froc baissé.

On pourra émettre l’hypothèse – et seulement l’hypothèse – que cette détestation de la libre circulation concorde avec les intérêts des branches les plus indigentes et caporalistes du capitalisme mondialisé. Celles qui rêvent d’innovation zéro, de rationalisation forcenée des flux et stocks ou de consommateurs totalement captifs bref, de soviétisation libérale et donc, par exemple, d’avions, d’hôtels de parcs d’attractions ou de sex centersremplis six mois à l’avance. Toutes choses que permettrait une généralisation radicale du voyage organisé. Et que dérange ce qui reste de libre circulation bordélique.

Qu’il soit djihadiste ou corporate le rationaliste moderne déteste le flâneur, il veut lui couper les ailes. Il rêve d’un monde logique et ordonné donc d’avions pleins de touristes chinois, de commerciaux, de pèlerins ou de migrants.

Le 11 septembre ne nous a pas tués, mais il ne nous a pas rendus plus forts. Nous voyageons et voyagerons encore, mais, sauf victoire contre la Bête, toujours moins vite et toujours plus mal. Nous sommes vivants, mais perclus d’arthrose.

Paix à ses cendres

4

Au dos des kiosques parisiens, un magazine consacré aux cigares fait sa pub avec une photo pleine page de Sir Winston Churchill savourant un havane. Le vieux lion aura donc eu plus de chance que Sartre et Malraux : dans leurs deux cas, des affiches pour des expositions les concernant avaient été photoshopées pour faire disparaître leurs cigarettes. Pourquoi tant de mansuétude pour l’un et d’hygiénovigilance pour les autres ? Le cigare est-il jugé moins criminogène que la gitane maïs ? Ou bien le monumental barreau de chaise était-il impossible à retoucher sans laisser un grand blanc au milieu de la face de Churchill ? A moins qu’un censeur particulièrement cultivé mais rigoureusement antifasciste ait voulu épargner, parmi ces trois délinquants, celui qui avait réellement combattu la bête immonde…

Mauvais Siné

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La polémique sur son licenciement oubliée, il y avait trois excellentes raisons de guetter la sortie de Siné Hebdo en kiosque. La première, c’est que l’arrivée d’un nouveau titre, en ces temps d’agonie de la presse papier, est toujours réconfortante. La seconde relevait de la pure gourmandise : le mercredi étant notre jour de dégustation des publications satiriques – Le Canard Enchaîné et Charlie Hebdo – on se régalait à l’avance de voir le millefeuille s’épaissir. La troisième raison, c’est qu’on nous annonçait du sport : Siné et son équipe – non pas de « collaborateurs » (le mot était rageusement biffé) mais de « résistants » – nous avaient promis de « chier dans la colle ».

A l’arrivée, ils nous ont simplement collé un truc chiant.

S’estimant « plus jeune que jamais », l’octogénaire Siné n’a hélas pas vu le temps passer et nous livre un hebdo qui retarde de quarante ans : rien de dérangeant, d’étonnant, de stimulant. Siné Hebdo ? De l’humour mordant, mais sans dent, la feuille de nostalgiques qui n’ont pas été informés que Mai 68, c’est loin, déjà fait, et que la fin du monde a déjà eu lieu – plus de bourgeois ni de curés à choquer, camarades ! On se consolera, in petto, en imaginant Jean Anouilh ou Marcel Aymé, Siné Hebdo en mains, croquant férocement cette parodie de lutte contre la pensée conformiste et ces « résistants » qui jouent à la dînette…

Que dire de « l’objet » ? Maquette tristounette. Textes tout juste dignes d’un numéro zéro. Le bâillement vient illico… Et ce ne sont pas les billets tragiquement plats de Guy Bedos, de Michel Onfray ou d’Isabelle Alonso qui pimenteront le tout. Bien sûr, on trouvera matière à quelques brefs hoquets (la chronique de Didier Porte sur les Israéliens tueurs d’enfants, celle de Michel Warschawski appelant les Palestiniens à renoncer au processus de paix pour d’autres « formes » de résistance) – mais ne savait-on pas, d’emblée, quelles tristes passions animaient cette nouvelle rédaction ?

Au final, la déception la plus vive, ce sont encore les caricatures. Fades. Attendues. Et qui pâtissent cruellement de la comparaison avec le Charlie « spécial Benoît XVI » sorti le même jour. Les partisans de Siné avaient pourtant sonné le tocsin : le caricaturiste français était muselé ! La liberté d’expression en péril ! Nom de Dieu ! avec Siné Hebdo, on allait voir ce qu’on allait voir. Bon. On a vu. Loup est égal à lui-même, Tardi a du talent. Quant aux autres… Pas de quoi gaspiller deux euros, vraiment.

Ces deux euros, il faudra néanmoins les dépenser pendant quelques semaines encore. D’abord, parce que le titre peut se bonifier et qu’il faut assurer la diversité de notre presse. Ensuite, parce que la pérennité de Siné Hebdo contribuera peut-être (je dis bien : peut-être…) à affaiblir la croyance paranoïaque d’une main mise sur la presse du lobby… Mettons de la branche française des « néo-cons ». Enfin, il faut soutenir (et donc acheter) Siné Hebdo le temps qu’il trouve son public parce que le besoin est vital d’une clarification idéologique – et qu’une certaine gauche dispose enfin de son organe est, en soi, une excellente nouvelle pour la suite des débats.

Armstrong revient, il va y avoir du sport !

18

J’ai fait un rêve. Un beau rêve. En allumant France Inter au réveil, le speaker de service annonçait que Lance Armstrong avait décidé de participer à nouveau au Tour de France en 2009. Et alors, je me suis aperçu que j’étais déjà réveillé. Car c’est seulement dans le monde réel qu’un journaliste peut être assez bête ou méchant pour dissimuler la vérité aux masses matinales : quels que soient les mots qu’il a utilisés, Armstrong ne peut pas avoir banalement exprimé son choix de participer à un nouveau Tour, il a forcément annoncé qu’il allait le gagner et, une fois de plus, ridiculiser ses adversaires

Et là, les filles, ça promet ! Parce que les pires adversaires d’Armstrong, ceux à qui il veut toute affaire cessante claquer le beignet, ne sont pas dans le peloton du Tour, mais dans le peloton d’exécution qu’on voit déjà se mettre en rang pour fusiller sur place le plus grand champion que le cyclisme ait jamais connu, celui que ni Blondin, ni Audiard, ni Michéa (père) n’auraient osé appeler de leurs vœux.

La cabale des dévots est à l’œuvre, je peux déjà vous donner son programme en exclu.

Ça commencera par les tirs de barrage sur le dopage, sur le détestable exemple donné par ce drogué notoire à notre saine jeunesse, qu’on savait jusque-là épargnée par ce terrible fléau, comme le sont, en bloc, les professionnels des médias.

On peut prédire en corollaire une glorification hors de propos de nos malheureux cyclistes français. C’est drôle comme le Parti de la Mondialisation Heureuse devient chauvin voire xénophobe dès qu’on parle de sport ou de culture, toutes choses où justement, la beauté du geste ne saurait avoir de patrie.

On aura forcément droit aux jérémiades sur le Dollar-roi qui menacerait de pervertir les idéaux du sport : « … bla-bla… l’ex-ministre des Sports, Marie George Buffet, nous déclare… bla-bla… une indignation que partage Roselyne Bachelot bla-bla… »

Enfin, élections américaines obligent, on n’échappera probablement pas aux parallèles foireux entre McCain et le septuple maillot jaune, tous deux symboles d’une Amérique moisie, quoique dominatrice et sûre d’elle, que la grande vague d’espoir obamiste enverra heureusement dès le mois de novembre aux poubelles de l’histoire. Il n’est pas à exclure, en bonus track, quelques considérations bien senties dans Libé ou Télérama, sur le lepénisme rampant du Tour tel qu’il est, et sa nécessaire ouverture aux minorités black, beur, gay et à mobilité réduite.

Mais tout ça, Armstrong s’en fout, ou plutôt, il s’en régale. Car comme son héroïque compagnon d’infamie Mike Tyson – qui s’était fait tatouer à sa sortie de prison un portrait du président Mao sur le biceps droit –, il a fait sienne depuis longtemps cette pensée essentielle du Petit livre rouge : « Etre attaqué par l’ennemi est une bonne et non une mauvaise chose. »

Le bon sens loin de chez nous

1

Roger L. Simon, figure emblématique du polar de gauche américain – on lui doit notamment le privé fumeur de joints, Moses Wine – a viré sa cuti. Atterré par l’attitude de son camp après le 11 septembre, c’est aujourd’hui un des plus virulents contempteurs d’Obama. Référence obligée des néoréacs locaux, Pajamas Média, le site de haute tenue qu’il a fondé (l’historien des guerres du Péloponèse, Victor Davis Hanson, fait partie de l’équipe), est un énorme succès commercial. Républicain atypique, Simon est resté, par exemple, favorable au mariage gay et explique très benoîtement qu’il comprend mal qu’on puisse vouloir que lesbiennes et homos vivent en paix sans souhaiter l’éradication de l’obscurantisme islamiste.