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Ecce Eisenstein

D’autres vies que les nôtres (10)


Ecce Eisenstein
Le cinéaste russe Sergueï Eisenstein en 1926 © LOMOVA/SIPA

Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine: Sergueï Eisenstein, réalisateur russe de Ivan le Terrible


Eprouvée maintes fois par votre serviteur, certaine prévention de principe contre le roman biographique trouve parfois sa réfutation – c’est chose rare, mais ça arrive ! Native de Kazan en 1977 et aujourd’hui réfugiée dans l’hospitalière Almaty, ex. capitale du Kazakhstan jadis nommée Alma-Ata comme l’on sait, Gouzel Iakhina, déjà auréolée de succès, tant en Russie qu’à l’étranger, pour plusieurs volumes bardés de prix littéraires et abondamment traduits (cf. Convoi pour Samarcande), a travaillé trois années durant, soit de 2021 à 2024, sur Eisen : ainsi, dit-on, les familiers du génial cinéaste soviétique appelaient-ils Sergueï Eisenstein (1898-1948). Va pour Eisen, donc.  Il faut s’en féliciter : magnifié par une somptueuse traduction, captivant de bout en bout, le roman Eisen est un joyau.  

Puissance d’évocation

Fils d’une bonne famille établie à Petrograd, passionné de cirque, féru de théâtre et de littérature, Eisen – embonpoint précoce, voix de fausset – a 20 ans quand, en 1917, éclate la Révolution bolchevique. Flanqué de Tissé, opérateur du même âge, il se révèle avec La Grève; le film ne sortira qu’en 1925. Le livre de Gouzel Iakhina néglige à dessein les repères de dates : la vraie force de Eisen, son incomparable puissance d’évocation tiennent à ce que l’auteur, dans une langue capiteuse et nacrée, par endroits transpercée par les éclats d’une ironie mordante et subtilement sarcastique, déduit de la genèse et de la teneur de ses films la vie même de l’artiste, chargée de péripéties hautes en couleur. Car l’œuvre de Sergueï Eisenstein est bel et bien le palimpseste où la tragédie du stalinisme se déchiffre dans toute sa monstruosité, le buvard où s’imprime l’atroce réalité de ce XXème siècle qu’aucun art n’aura jamais sauvé de l’épouvante communiste : « l’Histoire était devenue religion […], l’Histoire était devenue culture. Désormais, tout ce que produisait l’homme servait la Révolution, était la Révolution […], l’Histoire était devenue éthique. Chez certains, elle remplaçait la conscience. Au nom de la Révolution et à sa gloire, on construisait des chemins de fer et des camps de rééducation […] Le bien et le mal étaient étroitement entrelacés, et l’on ne parvenait déjà plus à séparer les reptiles de l’humain. A présent, il ne manquait plus qu’une chose à l’Histoire : devenir Art ». Mais, comme le développe Gouzel Iakhina dans quelques pages superbes, « l’Histoire et l’Hystérie étaient les deux ailes du jeune Etat soviétique. »

Ainsi le cinéma d’Eisenstein est-il le creuset d’une impossible transfiguration. Il l’est d’abord sous le regard de sa mère, rescapée d’un monde disparu, et dont Sergueï Mickaïlovitch « dut fuir les soins étouffants » : « il aurait voulu faire tomber les écailles des yeux de ces aveugles, pour qu’ils voient mieux ». Précocement célèbre, l’enfant fusionnel et rebelle tourne Potemkine à Odessa puis à Sébastopol, assisté de « l’ingénu Gricha » dont Eisen sera « pendant de longues années » […] « à la fois son père, son ami et son mentor », et du « cultivé Tissé », l’opérateur attitré. Rivalité avec son compatriote Dziga Vertov, l’éternel adversaire ; compétition tissée d’adoration pour l’Allemand Fritz Lang… L’épigone du dramaturge et futur martyr Meyerhold (1874-1940) invente, à travers le montage, l’alphabet d’une nouvelle langue cinématographique. Octobre sera pourtant massacré par la critique.

Film détruit par la Guépéou

Secrètement homosexuel, Eisen vouvoie Pera, épouse sacrificielle qui, par amour, devient « son assistante, sa secrétaire, sa traductrice, son agente littéraire, son employée de maison ». Commande de Staline en personne – « il était la bienveillance, la bénévolence, la sincérité, la bonté », écrit férocement Gouzel Iakhina – La ligne générale sera un fiasco. Intitulé par dérision La vie est belle, le chapitre central de Eisen parcourt ce temps du « premier plan quinquennal » où, à 33 ans, le cinéaste assiégé de propositions est l’invité de marque des puissances occidentales – Allemagne, Angleterre, Etats-Unis. Hélas, il « se révélait un réalisateur entièrement soviétique. […] Et ce n’était pas une question de clichés de la propagande, eux étaient faciles à enlever. C’est sa façon de penser elle-même qui restait soviétique ». Aussi la Paramount finit-elle par rompre « ce contrat malheureux » après que « le star director raté » eût « gâché quinze mois de sa vie et une masse d’argent de l’Etat », pour « devoir rentrer en Union soviétique »… sans nouveau film sous le bras !

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C’est au Mexique qu’Eisen trouvera son salut : « pour la première fois, il sentit physiquement la beauté du corps masculin, comme on sent la chaleur ou la faim. Elle était si abondante autour de lui, qu’il était impossible de ne pas la remarquer ». Sous la plume savoureuse de la romancière-biographe, le récit de cette équipée tout à la fois radieuse et amère prend l’accent d’une aventure épique. Y succombe d’ailleurs la triade Tissé/Gricha/Eisen. A Que viva Mexico, film amputé, inachevé, succède Le pré de Béjine : « … une histoire très actuelle, qui venait de bouleverser toute l’URSS: un garçon avait dénoncé son propre père koulak au pouvoir soviétique, et son père, par vengeance, l’avait tué ». Le film « n’entrant pas dans le lit de Procuste du réalisme socialiste », la Guépéou s’empare des bobines. « Le 5 mars 1937, le Comité central du Parti émit un décret interdisant Le Pré Béjine ». En vingt minutes, les pellicules sont détruites.

Dans ce monde atrophié, sur fond rouge, où les exécutions s’enchaînent, Eisen est nommé directeur artistique de Mosfilm. Datcha, chauffeur, vaste logis, et partout « des livres, des livres, des livres »… Eisen y recueille les archives de Meyerhold, exécuté en 1940 (« ce n’est qu’un demi-siècle plus tard, quand les persécuteurs du maître, indics et délateurs, enquêteurs et interrogateurs, gardes, signataires des listes de condamnés et bourreaux, quand toute cette engeance du diable pourrira sous terre, qu’on apprendra que Meyerhold avait consacré les dernières semaines de sa vie à réfuter ses aveux » arrachés sous la torture, écrit magnifiquement Gouzel Iaknina. Tourné en quelques mois seulement, Alexandre Nevski, premier film parlant d’Eisen, lauréat du prestigieux ‘’Prix Staline’’, est sorti en 1938 – une « commande d’en haut, une œuvre patriotique » […], « feu vert sur tous les front » lui avait été donné ! Staline a lu le scénario, et « personnellement coupé la scène finale avec la mort du prince ». Un blockbuster soviétique ! « L’acteur Tcherkassov […] cessa de se déplacer en métro : il provoquait chaque fois un attroupement, toute une foule désirant recevoir un autographe de ‘’Nevski’’ ». (Bizarrement, Iakhina ne souffle mot de la célèbre partition de Prokofiev, il est vrai réorchestrée après coup par les soins du compositeur).  

Ultime chef-d’œuvre

Soudain, la géhenne se nappe de la guerre. Pour Eisen, celle-ci reste loin : le studio Mosfilm se voit déplacé, en effet, au milieu de la steppe kazakhe, à Alma-Ata (l’actuelle Almaty, ex capitale du pays aujourd’hui remplacée par Astana) : la « ville des pommes », « arôme tentateur […] pour la nature artistique d’Eisen » ! Tandis que « quelque part en Europe, à des milliers de kilomètres de là, les nazis s’approchaient de Moscou, claquant des mâchoires, et Leningrad assiégée frissonnait de froid et de faim ». Eisen décide « d’appeler le beau Tcherkassov pour jouer le premier rôle », celui d’Ivan le Terrible. Le film serait « sur le Monarque – sur tous les rois, padichahs, pharaons, empereurs, qui étaient montés sur le trône dans l’éclat de leurs espoirs, et qui avaient fini despotes et tyrans, les mains ensanglantées, l’âme noire, car telle est la destinée de tout homme doté d’un pouvoir absolu » : la figure d’Ivan IV s’y fait allégorique.

L’allié américain livre les pellicules Kodak ! Une constellation de Soviet stars est convoquée au casting de cette superproduction, supposément en trois parties (deux seulement seront finalisées). Eisen passe tout l’an 1942 à peaufiner son scénario ; commencé au printemps 43, le tournage durera quinze mois.  Tissé, l’opérateur, a été remercié après deux décennies de collaboration : il est remplacé par Andreï Moskvine. Eisen a une nouvelle liaison : Elizaveta Telecheva l’assiste pour la mise en scène ; elle commence ses lettres par « mon Maîtrinou chéri ». Un cancer du sein l’emportera en juillet de la même année.

En 1944, Staline autorise la sortie de la première partie. Le film est montré à Stockholm, Prague, Berlin. Mais la fresque hérétique – Ivan IV dépeint comme « un sadique clinique, un despote, un grand inquisiteur, presque un Hitler du XVIè siècle » – n’a pas l’heur de plaire au camarade Djanov, patron de la Propagande. Gouzel Iakhina nous réserve ici quelques pages acides, d’une fine drôlerie. Curieusement, dans ce chapitre consacré à l’ultime chef d’œuvre de Sergueï Eisenstein, pas une allusion au personnage pourtant essentiel de Vladimir Staritski, le fils infantile, efféminé, manipulé par les boyards, sacrifié à la logique du pouvoir. Merveilleusement campé par l’acteur Pavel Petrovitch Kadotchnikov (1915-1988), ce rôle ouvre sans doute une clef de lecture des hantises du génial cinéaste : étonnante éviction, tout de même, au dénouement d’un livre qui se met, pour ainsi dire, dans la peau d’Eisen ! Passons. Celui-ci fait un infarctus à la Maison du cinéma de Moscou. Il y survivra encore deux ans.

Péroraison en forme de poème en prose intitulé La Matrice, un chapitre conclusif (qui ne figurait pas dans l’édition russe du roman) défie lyriquement la figure du Pouvoir –  « ô khan, sultan, shah ou empereur, émir ou kaiser, kagan ou prince »…  Il ne sera pas dit que la littérature est vaine !         

A lire : Eisen, roman de Gouzel Iakhina. Traduit du russe par Maud Mabillard. 528p., Les Editions Noir sur Blanc, 2026.

Eisen

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