À en croire les rayonnages de jouets et de coffrets gourmands dans les supermarchés, c’est bientôt Noël… L’objet « livre », entre cadeau « snob » et « à défaut de meilleure idée », est une tarte à la crème, mais face à tous les nouveaux mots qui trônent dans l’azur des librairies incomprises, comment choisir le livre susceptible de cultiver et d’amuser ? Et si on offrait, pour une fois, un vrai livre « vieux » ? Un livre copié et illustré à la main, un livre de… 1393 !
Karin Ueltschi est professeur de langue et littérature médiévale, cette spécialité qui oblige souvent à rappeler aux étudiants que non, au Moyen Âge, on ne faisait pas que du béhourd… Elle édite aux Belles Lettres le Mesnagier de Paris, ou plutôt, un Mesnagier de Paris, le sien : celui qui l’a hantée pendant 30 ans. Et ils n’ont pas fait les choses à moitié : une centaine d’enluminures des plus beaux manuscrits de la BNF (en couleurs !) agrémente cette leçon du Mesnagier de Paris, ce Vivre en bourgeoise au Moyen Âge. Des arts de la table à ceux de la chambre, toute l’existence d’une femme de l’époque est retracée, commentée et illustrée. Mais ce n’est pas qu’un livre d’histoire, c’est l’histoire d’un livre.
Scènes de ménage
Car ce manuscrit a été copié, recopié, perdu et puis retrouvé. « Il s’ouvre sur une miniature représentant un mari et une femme assis côté à côté sur une banquette tendue de rouge et assortie de coussins verts aux motifs floraux, sans doute brodés ». Et Karin Ueltschi de nous raconter leurs histoires de ménage…
Le soleil se lève sur un Paris pas encore enneigé, un Bourgeois confectionne un livre pour sa toute jeune femme (15 ans, que faisait donc #MeToo au XIVe siècle ?), « un manuel de comportement à la fois en société et dans la sphère domestique et conjugale ». Tout a commencé, selon ses dires, quand sa jeune épouse « l’a prié humblement dans leur lit qu’il l’instruise pour lui éviter de commettre des impairs ». Alors, à sa table d’étude, jour après jour, alors que les pavés parisiens résonnent, que les 1900 moutons qu’on vend, semaine après semaine, du côté de Saint-Denis, bêlent à qui mieux-mieux, notre Bourgeois écrit pour sa Belle Amie.
Ce Vivre en Bourgeoise au Moyen Âge est une visite, sans casque de réalité virtuelle, dans ce Paris des « années quatre-vingt-dix du XIVe siècle ». On déambule au milieu des étalages de fruits et légumes forcément bio jusqu’à ce que la Belle Amie ait assez de recettes pour le Réveillon, recettes toutes en simplicité comme celle-ci, pour une période maigre : « Premier service : purée de pois, harengs, porée, anguilles salées, salemine aux carpes et aux brochets, huîtres / second service : poisson d’eau douce, salade (soringue) aux anguilles, pâtés norrois (entendez à la morue) et blanc-manger parti, omelette, pâtés et beignets / troisième service : du meilleur rôt, riz au lait, tartes, lèchefrites (ici minces tranches de pain ou de viande) et petits flans ou tartelettes (darioles), pâtés au saumon et à la brème, ragoût de poisson (chaudumée) / quatrième service : taillis, crêpes, beignets (pipefarce), congres et turbots au sucre, tourtes lombardes, anguilles retournées. »
Solution pratique contre les nuisibles
On y trouve aussi quelques astuces contre les puces : « Il suffit de tartiner une ou plusieurs tranches de pain avec de la glu ou de la térébenthine, de les poser au centre de la chambre et de ficher une chandelle brûlante au milieu de chaque tranche : les puces viendraient alors s’y engluer et s’y prendre ». Amis Parisiens, vous savez ce que vous avez à faire pour vos punaises de lit !
Cette maisonnée, qui comporte aussi Agnès la béguine et maître Jean le dépensier, existe dans ces années curieuses où la bourgeoisie, classe moyenne avant l’heure, commence à émerger. Entre univers domestique et monde extérieur, la Belle Amie se voit proposer des modèles et des repoussoirs. Notre auteur, Bourgeois anonyme avec lequel on débat de page en page, n’est pas qu’un lourdaud caparaçonné, il est doté d’une finesse psychologique encore d’actualité : « Il est des femmes », dit-il, « qui, lorsqu’elles désirent faire quelque chose d’une certaine manière tout en se doutant bien que c’est contraire à la volonté du mari, ne peuvent pas supporter cette idée… Prudemment, une telle femme contourne le sujet pour canaliser l’esprit du mari sur une autre affaire fort éloignée de la première… » Quel bourgeois moderne ne se reconnaîtrait pas là ?
Karin Ueltschi, Vivre en bourgeoise au Moyen Âge, les leçons du Mesnagier de Paris (1393), Les Belles Lettres, 270 pages.
Dans À rebrousse-pages, François Jonquères réunit une cinquantaine de chroniques qu’il qualifie, modeste, « d’inutiles ». Il n’empêche qu’elles sont d’une exquise pertinence.
De beaux hommages littéraires
Écrivain (on lui doit notamment le palpitant roman La Révolution vagabonde, éd. Glyphe, 2023, et le savoureux essai Je ne veux jamais l’oublier, consacré à l’inoubliable Michel Déon, éd. Nouvelles lectures, 2010), critique littéraire, François Jonquères est aussi un lecteur boulimique au goût sûr et adepte d’une liberté singulière. Il se moque des considérations politiques, religieuses, sociales et philosophiques pour ne s’attarder que sur la valeur intrinsèque du texte et de l’œuvre littéraire. En ces époques d’intolérance totale, où l’on fait des procès imbéciles, incultes et ignares à Sylvain Tesson, on est en droit de dire qu’il a totalement raison. Titulaire d’un nez digne des plus illustres parfumeurs, il a l’art de cueillir le meilleur dans le vaste jardin d’ornement de la littérature. Qu’on en juge : il rend ici notamment hommage (dans le désordre et sans chronologie) à Marcel Aymé, Roger Nimier, Kléber Haedens, Antoine Blondin, Alexandre Dumas, Jean Dutourd, Frédéric Vitoux, Jean Giono, Jacques Laurent, Félicien Marceau, François Bott, François Cérésa, Roland Laudenbach, Denis Tillinac, etc.
Un passeur
« Ces chroniques ont été écrites pour donner envie de lire, pour signaler aux derniers lecteurs, curieux et gourmands, des pépites dont la lecture embellira leurs nuits et leurs jours », explique François Jonquères quand on lui demande pourquoi a-t-il eu envie de réunir ces textes. « On m’interroge souvent sur les bons livres à découvrir. Certaines devantures proposent, il faut bien vivre, des ouvrages qui mériteraient plutôt une place en pharmacie, aux rayons des vomitifs ou des insomnies chroniques. La vraie littérature existe encore. Il faut aller vers elle, comme on cherche le Graal. Je suis, comme d’autres, un passeur, le sage au coin du feu qui transmet les traditions orales, l’essence d’une civilisation.» Et lorsqu’on lui fait remarquer qu’il a accordé une place importante aux Hussards, il confirme : « J’aime leur panache, leur style, leur drôlerie, leur impertinence, leur fidélité à une certaine idée de la France. Ils nous apprennent la liberté, l’indépendance, le courage même. Les Hussards, ce sont les Trois mousquetaires faits écrivains. L’art est, avant tout, source de bonheur, de plaisir. C’est une aventure humaine sans cesse renouvelée. N’y mêlons pas la politique, le sectarisme, la bêtise humaine. La littérature engagée est comme la musique militaire, le qualificatif tue sa beauté. » Difficile de ne pas être d’accord avec tant de bon sens.
À Rebrousse-Pages, chroniques inutiles, François Jonquères ; La Thébaïde, coll. Au Marbre, 2024. 190 pages
Pour les uns, c’est grâce aux fonctionnaires que la France est un pays où il fait bon vivre. Pour les autres, ils nous mènent à notre perte à force de bureaucratie, de paresse et de privilèges. Et si on arrêtait de voir les fonctionnaires comme un remède à tout et qu’on apprenait à s’administrer la bonne dose d’administration ? Comme le dit Elisabeth Lévy en présentant notre dossier : « Pour reformer en profondeur la machinerie qui gouverne la France, il faudrait commencer par débureaucratiser les esprits. Et pas seulement ceux des fonctionnaires. » Un des problèmes fondamentaux, selon Pierre Vermeren, c’est que l’État perd à la fois ses meilleurs serviteurs et son autorité. Mal payés (profs, médecins) ou parce qu’ils cèdent aux sirènes du privé (haute fonction publique), les fonctionnaires qui le peuvent quittent le navire, affaiblissant la culture du service public, le sens de l’État et celui de l’intérêt général. Certes, dans les hautes sphères administratives, tout le monde est convaincu que le millefeuille territorial et la fonction publique qui va avec nous coûtent un pognon de dingue. Cependant, comme le montre une enquête de Gil Mihaely, les élus locaux ont de solides arguments pour résister aux coups de laminoir envisagés à Paris. Et les fonctionnaires ont des défenseurs, comme Henri Guaino. Dans une tribune, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy s’érige contre les caricatures qui font porter le chapeau de la dette et de l’inertie françaises aux seuls agents publics. Causeur a invité Benjamin Amar, enseignant et porte-parole de la CGT du Val-de-Marne, à réfuter les critiques dont les fonctionnaires font l’objet, ce qu’il fait en dénonçant une charge libérale, voire « réactionnaire », fondée sur des éléments biaisés et caricaturaux, alors que dans bien des domaines, le service public est plus efficace que la gestion privée.
Le numéro 129 est disponible sur le kiosque numérique, et mercredi 4 décembre chez votre marchand de journaux !
En revanche, pour Benoît Perrin, directeur de Contribuables Associés, la véritable armée de fonctionnaires entretenue par le contribuable comporte de nombreux bataillons inutiles. Les politiques de décentralisation et le statut intouchable de ces employés ne cessent d’ajouter des couches à un millefeuille administratif déjà hypertrophié. Au détriment de la qualité du service public. Prenons le cas de la capitale que notre rédac’chef culture, Jonathan Siksou, connaît comme pas un. La mairie de Paris est tellement généreuse, avec l’argent des Parisiens, qu’elle ignore le nombre exact de fonctionnaires qu’elle entretient, et continue, chaque année, d’embaucher de nouvelles légions. Pour Stéphane Germain, la fonction publique n’acceptera jamais la réduction de ses effectifs. Protégé par la double barrière du corporatisme et du clientélisme, ce mammouth indifférent à l’intérêt général continue de s’empiffrer. Le dégraisser est une chimère, seul son équarrissement pourrait nous sauver. Enfin, Chloé Morin, l’ancienne directrice de la Fondation Jean Jaurès, se confiant à Jean-Baptiste Roques, maintient que c’est en déployant davantage de fonctionnaires sur le terrain et en réduisant la bureaucratie qu’on améliorera la qualité des services publics. Il faut surtout en finir avec une caste : la noblesse d’État qui gouverne l’administration.
Dans son éditorial du mois, Elisabeth Lévy commente les résultats de la méga-enquête Inserm/ANRS sur les « sexualités » en France, résultats qui font la joie des médias de gauche en montrant apparemment que les Français baisent correct : inclusif, égalitaire, sans tabous, sans culpabilité. Il semble que les Français fassent moins l’amour, cette réticence étant plus développée chez les femmes, et que la pénétration ait perdu son rôle primordial dans la jouissance. On serait également de moins en moins hétérosexuel, notamment chez les femmes. « Autrement dit, le lavage de cerveau néoféministe a convaincu ces demoiselles qu’en tout homme sommeille un violeur ». Cette réaction apparente contre les normes traditionnelles de la sexualité n’a eu pour conséquence que de créer une nouvelle doxa conformiste qui dénigre les rapports érotiques entre partenaires consentants : « La libération sexuelle sera pleinement réalisée quand on pourra se passer non seulement de l’autre sexe, mais de l’autre tout court. » Boualem Sansal est aujourd’hui l’otage d’un régime qui profite de nos lâchetés. Son ami Arnaud Benedetti, rédacteur en chef de la Revue Politique et parlementaire et professeur associé à l’université Paris-Sorbonne, nous exhorte tous à le soutenir car c’est à la fois un devoir moral et une nécessité vitale. Dans sa chronique, Emmanuelle Ménard passe en revue la colère des agriculteurs et des viticulteurs, les menaces de grèves à la SNCF pour les prochaines vacances, le budget en sursis et la motion de censure du gouvernement en perspective, pour conclure que c’est l’esprit de Noël made in France !
Boris Johnson était de passage à Paris à l’occasion de la publication de ses mémoires. L’ancien Premier ministre britannique a reçu Causeur pour évoquer le Brexit, la politique migratoire de ses successeurs et l’importance de la culture classique pour notre identité européenne. Sans oublier ses relations avec Emmanuel Macron et la sagesse de la reine Elizabeth… L’élection de Donald Trump représente-t-elle une aberration dans l’histoire des États-Unis ou constitue-t-elle un tournant politique majeur ? Pour John Gizzi, le correspondant permanent de la chaîne d’information continue Newsmax à la Maison-Blanche, cet événement décoiffant est d’abord la marque d’un pays pragmatique. Qui est responsable de la perte d’influence de la France au sein de l’Union européenne ? La France elle-même, selon Noëlle Lenoir, ancienne ministre chargée des Affaires européennes. Vu depuis Paris, Bruxelles n’est qu’un lot de consolation pour politiques en mal de circonscription, et nos députés brillent par leur absentéisme. Quant à nos fonctionnaires qualifiés, ils sont négligés, et ne sont donc pas promus.
Deux ans après avoir quitté le gouvernement, Jean-Michel Blanquer publie un livre pour défendre son bilan à l’Éducation nationale et répondre aux attaques contre sa réforme du bac. Dans une discussion avec Barbara Lefebvre animée par Jean-Baptiste Roques, il dénonce aussi le « machiavélisme à la petite semaine » d’Emmanuel Macron… Estelle Farjot et Léonie Trebor nous parlent du cas d’Elias d’Imzalène, ce militant islamiste qui a appelé à l’intifada dans les rues de Paris devant le gratin LFI, et qui a tranquillement récidivé face à l’OSCE, cénacle censé œuvrer à la sécurité en Europe. Quel est le bilan de Javier Milei, élu à la tête de l’Argentine il y a un an ? Pour Charles Gave, auteur du bestseller Cessez de vous faire avoir et actionnaire de Causeur, l’ancien professeur d’économie a appliqué méthodiquement son programme ultra-libéral. Résultat : l’inflation s’est effondrée, les loyers ont baissé, la monnaie s’est renforcée et le budget est aujourd’hui excédentaire.
Nos pages culture s’ouvrent sur un grand événement éditorial : la publication d’un épais volume de textes et d’entretiens d’Alain Finkielkraut dans la collection Bouquins. Selon Claude Habib, ces écrits démontrent la sûreté et la précocité de son jugement politique, ainsi que sa capacité à se frotter à ses contradicteurs. Le défenseur de l’identité et de la nation se double d’un grand styliste, et d’un ami véritable. La même auteure se confie à Céline Pina à propos de son propre livre, Le privé n’est pas politique, où elle dénonce la volonté des néoféministes de faire du foyer l’arène du combat entre l’homme forcément bourreau et la femme évidemment victime.
Georgia Ray nous raconte l’exposition « Figures du fou », actuellement au Louvre, qui constitue une remarquable réunion d’œuvres et d’objets retraçant cette physionomie de la déraison qui, profane ou religieuse, est un miroir tendu vers chacun. Leurs mines sont peut-être moins grotesques qu’au Moyen Âge, mais les fous et autres bouffons sont toujours parmi nous. De son côté, c’est de Notre-Dame ressuscitée que nous parle Pierre Lamalattie. Plus de cinq ans après son incendie, la cathédrale a rouvert ses portes début décembre. Le chantier de restauration a réveillé des savoir-faire ancestraux, révélé des trésors oubliés et relancé la querelle des anciens et des modernes. De quoi s’inquiéter, mais surtout s’émerveiller.
Driss Ghali a lu le nouveau livre de Sonia Mabrouk Et si demain tout s’inversait ? Si demain les Européens débarquaient massivement sur les côtes d’Afrique du Nord, s’adapteraient-ils aux mœurs de pays hôtes en se convertissant à l’islam ? Renieraient-ils leur identité, comme certains le font déjà dans leur propre pays ? Par esprit de sacrifice de soi, Emmanuel Tresmontant a visité les caves de Pol Roger à Épernay. Il s’agit de la plus petite des grandes maisons de champagne, mais qui cultive l’art d’assembler les cépages depuis le milieu du XIXe siècle, et a compté Winston Churchill parmi ses illustres clients.
Selon Ivan Rioufol, la révolution conservatrice est en marche. En France, les mouvements souverainistes précipitent l’enterrement du vieux monde macronien. Le gouvernement Barnier n’est pas sûr de passer l’hiver. La pensée automatique s’effondre, aspirée par le vide. C’est la revanche du réel. Enfin, Gilles-William Goldnadel ébauche un dictionnaire contemporain de la partialité médiatique et judiciaire en Occident, dictionnaire qui n’intéressera pas que les lexicologues et les philologues…
Depuis la fusion très politique de Veolia et Suez, le groupe semble naviguer en eaux troubles. Face à la féminisation à marche forcée de la direction, de nombreuses voix s’élèvent dans l’ombre pour dénoncer des dysfonctionnements pouvant mettre en péril la sérénité future du groupe. Informations exclusives.
Que se passe-t-il au sein de la vénérable maison Veolia depuis plusieurs semaines ? Selon des informations exclusives que nous avons pu recouper auprès de sources proches de la direction, la plupart des hauts cadres dirigeants de l’entreprise sont inquiets, tant la vague de « féminisation » des postes les plus importants semble gagner du terrain, portée par la directrice générale Estelle Brachlianoff qui a été nommée en 2022 après la fusion réussie avec Suez.
Un premier coup de semonce a été engagé il y a une dizaine de jours, alors que les couloirs du siège d’Aubervilliers bruissaient de l’arrivée possible d’Isabelle Quainon au poste ultra stratégique de Directrice des Ressources humaines, sans que n’y soit associé le conseil d’administration. Devant le tollé des cadres dirigeants puis la divulgation par « La Lettre » de cette candidature jugée par une majorité du management trop « clanique » et « autoritaire », la patronne de Veolia aurait finalement décidé de prendre un cabinet de chasseurs de tête, qui rassemble les candidatures potentielles, afin d’apaiser les tensions.
Mercredi dernier, deuxième coup de tonnerre lorsque Estelle Brachlianoff convoque au milieu de la nuit un comité exécutif d’urgence pour le lendemain matin. Lors de ce dernier – qui dure moins d’une demi-heure – la patronne du groupe a sermonné les directeurs et les a sommés de « générer du cash pour près d’un milliard d’Euros » très rapidement. Mme Brachlianoff aurait été alertée sur l’état de la trésorerie du groupe, sur fond de baisse boursière généralisée du fait de la perspective de blocage du budget de la France.
Le siège de l’entreprise à Aubervilliers (93). DR.
Problème, la nouvelle Directrice financière du groupe Emmanuelle Menning n’est en poste que depuis plusieurs semaines, après que Brachlianoff a remplacé le très expérimenté Claude Laruelle, qui est désormais candidat pour prendre la tête des Aéroports de Paris. Or, sans générer de cash, le groupe n’a de cesse de creuser sa dette, diminuant sa capacité à verser les dividendes alors que le cours de bourse est très bas. Au sein du groupe, beaucoup se demandent jusqu’où cette vague de féminisation du leadership à marche forcée va-t-elle aller ? Brachlianoff ira-t-elle jusqu’à avoir la tête du « faiseur de roi » et président du Conseil Antoine Frérot ?
En interne, le style de management plus abrupt de la nouvelle direction suscite de nombreuses interrogations. Après les turbulences de la fusion avec Suez et les réorganisations successives, le géant de l’environnement est en quête d’apaisement social plus que de grands chambardements.
Droit de réponse de Veolia Nous tenons à porter à l’attention des lecteurs de Causeur que l’article sur le Groupe Veolia diffusé le 3 décembre 2024 est inexact dans les informations relatées, ni sourcé, ni vérifié, en plus d’être sexiste dans ses propos. Le Groupe Veolia n’a jamais été contacté par le journaliste pour pouvoir apporter un contradictoire ou des éléments de réponse.
Alors qu’en campagne électorale, le président Trump avait promis qu’il allait sommer les présidents d’universités de mettre fin à la propagande « antisémite » sur les campus, sous peine de geler les crédits, une enquête d’un site proche des Démocrates a mesuré le phénomène.
Depuis le 7-Octobre, on ne compte plus les manifestations en faveur de Gaza dans les universités aux États-Unis. Ou plutôt si : on les compte. Selon un sondage du site web Axios, proche du Parti démocrate, 8 % des étudiants américains ont participé en 2023-2024 à une ou plusieurs opérations propalestiniennes sur leur campus – blocages de faculté, installations sauvages de tentes de camping, arrachages de photos d’otages du Hamas… Parmi eux, poursuit Axios, 12 % forment une frange d’activistes purs et durs, pour ne pas dire antisémites, qui ne se bornent pas à contester la politique de l’État hébreu, mais déclarent carrément avoir de l’hostilité pour le peuple israélien.
Face à ce mouvement, certains établissements ont acheté la paix, comme Berkeley, en Californie, qui a annoncé à la rentrée l’ouverture d’un nouveau programme d’« études palestiniennes et arabes ». D’autres ont carrément obéi aux appels au boycott, telle la San Francisco State University (SFSU), qui vient de mettre un terme à toutes ses collaborations avec des entreprises américaines en contrat avec Tsahal. On aurait tort cependant d’imaginer que la complaisance du monde académique est générale. Selon la Foundation for Individual Rights and Expression (FIRE), ONG libertarienne peu suspecte d’islamo-gauchisme, on assiste même depuis un an dans les facultés américaines à une vague inédite de sanctions internes à l’encontre de militants propalestiniens. Cette fondation basée à Philadelphie édite un site web, baptisé « Scholars under Fire », où sont listés tous les processus disciplinaires ayant visé ou visant des universitaires pour cause de propos publics. Alors que depuis vingt ans, cette base de données était principalement remplie – wokisme oblige – d’« annulations » prononcées contre des professeurs conservateurs, la tendance s’est nettement inversée depuis quelques mois, avec, pour l’année 2024, au moins 50 démarches visant des enseignants de gauche – principalement pour leurs positions sur le Proche-Orient – contre une dizaine de droite. Il faut dire que certains cas sont indéfendables.
L’une des dernières affaires en date concerne une certaine Rupa Marya, professeur de médecine à l’Université de Californie à San Francisco (UCSF), qui, dans un tweet en septembre, a émis des réserves sur un de ses élèves du simple fait que celui-ci se trouve être un citoyen israélien ! Pour cette discrimination patente, l’enseignante a été suspendue de ses fonctions. On ne signale bien sûr aucun comportement comparable dans le camp adverse. C’est chez les « progressistes » que sévit aujourd’hui la forme intellectuelle et distinguée de l’essentialisme aux États-Unis.
Ciel, son mari! Brigitte Macron a le droit de dire ce qu’elle veut en privé. Et les Français ne sont pas de petites choses fragiles qu’il faudrait à tout prix « respecter »…
Une petite phrase de Brigitte Macron sur les Français enflamme les réseaux sociaux. Ce sont des propos rapportés par Le Monde que l’on trouve dans un long texte sur la solitude du président[1], lequel verrait actuellement nombre de ses anciens amis se détourner de lui, sans doute autant pour désaccords que parce qu’il ne peut plus rien leur offrir. Lors du voyage présidentiel au Maroc, Brigitte Macron aurait confié à Arielle Dombasle, l’épouse de Bernard-Henri Lévy : « Les Français ne le méritent pas ».
Indignation générale
Je n’y étais pas, et je ne peux donc pas confirmer ces propos. Le Monde non plus n’était vraisemblablement pas entre Mmes Macron et Dombasle… Mais, cela a évidemment suffit pour provoquer un véritable déchaînement numérique, un flot d’attaques souvent minables, haineuses, voire blessantes. Les réseaux sociaux, quoi ! En tout cas, rien à voir avec la critique politique.
D’abord, on ne sait pas si elle l’a dit. Donc, c’est un ragot. Et, même si elle l’a dit, ce sont des propos privés. Brigitte Macron n’a aucune fonction officielle et tient son rang qui n’existe pas avec beaucoup d’élégance. Elle dit ce qu’elle veut en privé. Ras-le-bol des journalistes qui se comportent comme la Stasi sous le beau prétexte d’informer ! Le respect de la vie privée est un pilier de la démocratie; Benjamin Constant parlait splendidement de la « jouissance paisible de l’indépendance privée ». Sur le fond, je n’entends pas un propos politique, j’entends surtout une femme qui défend son mari parce qu’elle souffre des attaques contre lui.
Cependant, est-ce que ça ne traduit pas une forme de déconnexion, voire de mépris ?
Pour une fois, je voudrais me mettre à la place des élus. Ce genre de remarque privée traduit peut-être aussi un sentiment d’injustice très partagé dans tous les camps politiques. Beaucoup d’élus ont le sentiment de se donner à fond pour le pays. Ils ne font peut-être pas la politique qu’on souhaiterait, mais ils travaillent dur et se lèvent tôt, alors qu’ils gagneraient plus et auraient une vie plus simple dans le privé. En prime, ils se font insulter et traiter de profiteurs à longueur de journées. Il faut comprendre ce sentiment d’injustice.
Ceci étant, c’est vrai aussi, le pouvoir déconnecte. Montesquieu dirait peut-être que le pouvoir absolu déconnecte absolument. Par ailleurs, Emmanuel Macron est supérieurement intelligent et il le sait. Peut-être un peu trop… Convaincu qu’il sait mieux que les Français ce qui est bon pour eux, il enrage qu’ils ne s’en rendent pas compte. Cela prouve au demeurant que l’intelligence cérébrale ne suffit pas, pour gouverner, il faut aussi une intelligence charnelle qui fait sans doute défaut à notre jeune président. Le roi Salomon demandait à Dieu de lui donner un cœur intelligent. Quant au mépris, réel ou supposé, j’en ai un peu marre de ces pleurnicheries. Je ne veux pas que le président de la République me considère, ni qu’il m’aime, mais qu’il fasse une bonne politique pour le pays. Sur ce point, on a parfaitement le droit de critiquer durement Emmanuel Macron, et de lui dire qu’il a le peuple qu’il mérite. Mais comme aurait dit Pompidou, arrêtez d’emmerder Brigitte !
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin au micro de Sud Radio
La presse s’est récemment réjouie des résultats de la méga-enquête Inserm/ANRS indiquant que les Français font de moins en moins l’amour et rejettent de plus en plus les normes. Moins mais mieux ! assuraient nos journaux.
Dans les sacristies médiatiques, on a sablé le champagne. À en croire les résultats de la méga-enquête Inserm/ANRS sur les sexualités en France – le pluriel étant gage d’ouverture –, la lumière progressiste se répand dans les alcôves. Les Français baisent correct : inclusif, égalitaire, sans tabous, sans culpabilité. Surtout les jeunes, particulièrement les jeunes femmes, pionnières dans l’art très académique de casser les codes, mais vous pouvez aussi trouver un godemiché dans le tiroir de votre grand-mère – en attendant le jour béni où il trônera sur la cheminée, entre une photo de mariage et une gondole en plastique. Cette sexualité privée de normes à profaner dans l’ombre du fantasme est un brin déprimante. La chair sans le péché, c’est moins excitant, enfin j’imagine, j’ai lu ça dans les romans. Dans la nouvelle génération, la mutation anthropologique a eu lieu. Elle veut revenir au paradis perdu, au monde sans mal et sans mâle. Le roman, c’est très dépassé.
Premier constat, relégué dans les coins : les Français font moins l’amour. En 1992, 8 % des hommes de 18 à 69 ans n’avaient eu aucun rapport sexuel dans l’année. Trente ans plus tard, ils sont plus de 18 %. Chez les femmes, la proportion d’abstinentes est passée de 14 à 23 %. Nos sociologues-évangélistes exultent : cette apparente baisse de la libido témoigne de « la moindre disponibilité des femmes », qui font moins l’amour pour faire plaisir. Faire plaisir à sa grand-mère en passant des vacances avec elle, c’est admirable, mais un petit coup pour faire plaisir à son coquin, c’est un viol conjugal – comme si l’appétit ne venait jamais en mangeant. Plus question de dire « non » en pensant « oui », les filles. Quant aux hommes, s’ils forniquent moins, c’est peut-être un peu parce que le chemin du lit au tribunal n’a jamais été aussi court. Ça leur laisse du temps pour méditer sur leurs mauvaises pensées.
Moins c’est mieux ! psalmodient les commentateurs extatiques. On change de partenaires, on multiplie les expériences, c’est la fête du slip tous les jours. On salue donc « la démocratisation de la pénétration anale (réalisée ou reçue) [sic] » et la généralisation du sexe oral. Nathalie Bajos, membre de l’équipe de recherche, constate que, « au sein des couples hétéros, les rapports sexuels ne se font pas juste autour de la pénétration vaginale ». Le Monde publie une enquête énamourée sur « ces couples qui préfèrent faire l’amour sans pénétration », avant-garde du monde sans tabous. Un certain Pierre y explique que la pénétration est « éprouvante, répétitive, presque mécanique ». Pour autant la bastille du coït reste à prendre : « le rapport sexuel pénétratif reste un cap important de l’entrée dans la vie sexuelle des jeunes », s’inquiète une autre chercheuse. La faute aux stéréotypes, déplore une troisième[1]: pour beaucoup de gens, « c’est la pénétration qui symbolise l’affectivité et l’entente au sein du couple ». N’allez pas imaginer qu’il y aurait là une survivance archaïque, un inconscient anthropologique qui établirait un lien entre sexualité et procréation.Ces temps obscurs où on était obligés de se frotti-frotter à l’autre sexe pour se reproduire sont heureusement révolus.
La bonne nouvelle valait bien une journée d’actions de grâces sur France Inter : l’hétérosexualité, c’est fini. Il ne m’a pas échappé que, dans la vie concrète, elle existe toujours, mais elle a perdu son statut de norme et perdra bientôt son mince privilège majoritaire. Malheureusement pour les lobbys spécialisés dans le pleurnichage victimaire, l’homosexualité est largement acceptée. Heureusement, la « transidentité » suscite toujours des réticences (on se demande pourquoi), ce qui permet aux chercheurs de communier avec les journalistes dans la dénonciation des discriminations qui perdurent.
Découvrant les avancées de la fluidité, l’éditorialiste de Libération ne se sent plus de joie : « Si les frontières géographiques menacent de se renforcer en cette décennie 2020 [si seulement !], celles entre les genres s’estompent. En 2024, on se sent plus libre qu’avant d’aimer une personne du même sexe. » Les femmes sont en avance : une sur cinq (mais près de 40 % des 18-29 ans) déclare ne pas être strictement hétérosexuelle, alors que chez les hommes, on est encore à un sur sept. « Dans un contexte de diffusion croissante des idées féministes, ces jeunes femmes s’orienteraient vers des trajectoires où les inégalités et la violence sont moins prégnantes », conclut une journaliste. Autrement dit, le lavage de cerveau néoféministe a convaincu ces demoiselles qu’en tout homme sommeille un violeur.
Que les hommes et les femmes puissent faire ce qu’ils veulent avec qui ils veulent est une excellente chose, même si un soupçon d’interdit ne nuit pas. Chacun fait ce qui lui plaît, chacun est ce qui lui plaît. Sauf que cette absence de normes est terriblement normative – soyez cool, soyez fluides, soyez vous-même, homme, femme, « autre ». Pas sûr que ces injonctions à la déconstruction soient moins pesantes que les anciennes injonctions au mariage bourgeois avec papa-dans-maman le samedi soir.
« Il n’y a pas de rapport sexuel », disait Lacan. Les chercheurs notent avec satisfaction les progrès foudroyants de la masturbation, à laquelle trois quarts des femmes et 93 % des hommes reconnaissent s’adonner. Mais si on peut tant se donner du plaisir que faire des enfants tout seul, pourquoi s’infliger les tourments et chichis de la relation ? La lutte continue camarades ! La libération sexuelle sera pleinement réalisée quand on pourra se passer non seulement de l’autre sexe, mais de l’autre tout court.
[1] Cette équipe de recherches ne semble pas très paritaire, en tout cas, ce sont les femmes qui causent
Courez voir au théâtre de Poche « La Tempête », ce chef-d’œuvre vieux comme le monde, délicieusement mis en scène par Stéphanie Tesson. La dernière est le 22 décembre.
Cris dans la nuit, tonnerre, éclairs, fracas des flots. Des naufragés sont jetés sur le rivage d’une île enchantée qu’habite un Mage aux charmes puissants. Enfin, il les tient en son pouvoir, ses ennemis, après douze ans d’exil ! Aidé d’Ariel, l’Esprit de l’air, il va mener sa vengeance à terme. Sauf que cette histoire de pouvoir, de trahisons, d’exil entre un duc de Milan et un roi de Naples, se termine dans la clémence et la réconciliation. Après la tempête, tout rentre dans l’ordre et l’harmonie.
La Tempête est une des dernières pièces de Shakespeare. Et c’est un bonheur de voir se déployer sous nos yeux, sans machinerie sophistiquée ni esthétisme superflu, « le grand théâtre du monde » qu’est l’univers shakespearien, avec ses personnages et ses registres si divers mêlant noblesse, farce et poésie, sa langue si riche, pleine d’images, sa culture aux influences biblique, latine et italienne, la noblesse de sa pensée, sa philosophie. Oui, l’espèce humaine est bestiale et bonne, oui, l’esprit du mal règne dans la nature, qu’elle soit primitive, civilisée ou corrompue. Oui… mais l’amour triomphe et s’exprime aussi avec raffinement. Le Mage est maître de lui comme de l’univers, et les ivrognes… restent ivrognes. Même si on ne donne pas cher d’Antonio, tout le monde a fini par s’entendre.
Pièce politique ? Allégorique ? Métaphysique ? Pleine de poésie, en tout cas, si on entend, par-là, la création, grâce à l’imagination, d’un monde irréductible à une interprétation idéologique quelconque. Caliban, vicieux et cynique, fils d’une sorcière, n’est pas un bon sauvage et Prospéro n’est pas un colon. Prospéro usera jusqu’au bout d’une sagesse musclée avec son esclave et c’est Caliban qui dira de l’île ces vers gracieux : « Elle est pleine de rumeurs, de bruits, d’airs mélodieux qui charment sans nuire. »
La mise en scène est resserrée avec cinq acteurs qui passent d’un personnage à un autre avec une virtuosité extraordinaire. Ils sont tous formidables de vivacité, de drôlerie, de gravité. Ariel, esprit de l’air qui rêve de liberté, et génie intérieur de Prospéro, incarné par Marguerite Danguy Des Déserts, a l’art de faire voir l’invisible en faisant tomber les personnages, grâce à ses gestes, son sourire, ses chansons, dans un sommeil propice à tout. Stéphanie Tesson aux traits lumineux polis dans le bronze, incarne à merveille le Magicien Prospéro, maître de lui-même et du jeu, imposant ses ordres par une douceur où il est tentant de lire souvent une manipulation délectable.
C’est Stéphanie Tesson qui a traduit le texte en se tenant à une littéralité qu’offre la dimension latine de la langue anglaise, et que lui permet sa connaissance de la littérature française courtoise. Ce qui donne au texte une force et une légèreté, une fraîcheur, une liberté qui s’autorise même une allusion à la fameuse « panthère des neiges ». La musique qui mêle des chants napolitains et Purcell dans King Arthur, aumoment du châtiment, est partout présente et merveilleusement choisie. Bref, on sort enchanté de ce spectacle, heureux et reconnaissant. Car s’il est vrai que nous sommes tous « de la même étoffe que nos rêves », et que la vie est un théâtre, soyons reconnaissants au Théâtre de Poche de faire merveille en dévoilant l’invisible.
Naturalisé Américain depuis 1945, le compositeur de L’Oiseau de feu (1910), de Petrouchka (1911) et du Sacre du printemps (1913) s’est établi à Los Angeles. En 1951, année de la création de l’opéra The Rake’s Progress à la Fenice de Venise, Stravinsky (1882-1971) n’est plus de toute première jeunesse. Dans la mouvance de ce qu’il est convenu d’appeler le « retour à l’ordre », le vieux Russe blanc orthodoxe natif de la septentrionale Oranienbaum, politiquement marqué à droite dans l’entre-deux guerres, a fait retour de longue date vers le courant néo-classique, s’incorporant tout autant dans l’esthétique baroque que le style italo-mozartien, dans un syncrétisme qui régénère non sans génie les archétypes de la tradition lyrique.
Dans un des textes du programme qui accompagne l’actuelle reprise de The Rake’s Progress à l’Opéra-Bastille dans cette première mise en scène d’Olivier Py pour l’Opéra de Paris, millésimée 2008, le philosophe Jean-Marc Mouillie rappelle qu’en 1951, le jeune Pierre Boulez confiait à son ami John Cage la profonde détestation qu’il portait à cette partition : Stravinski, encore un effort pour être tout à fait moderne !
The Rake’s Progress : ce titre étrange mérite d’être explicité. Littéralement, « le progrès du râteau ». Mais comme l’explique Mouillie, Progress signifie plutôt, en langue anglaise classique, « pente fatale ». Et un Rake, c’est un « roué », un « débauché sans principe ».
En 1947, Igor Stravinsky, féru d’art plastique, découvre sur les cimaises de l’Art Institute de Chicago une suite de huit tableaux de William Hogarth (1697-1764) peints vers 1733-1734. Ils décrivent la carrière d’un libertin (ces toiles truculentes sont fort heureusement reproduites dans la brochure-programme de l’opéra). C’est le point de départ de la composition. Pour le livret, Stravinsky fait appel au célèbre poète W.H. Auden (1907-1973), lequel ne tarde pas à y associer son ex-amant et mélomane Chester Kallman. La transposition s’enrichit de personnages décalés, tel ce grotesque Méphisto et cette repoussante femme à barbe baptisée Baba la Turque…
Dans ce joyau iconoclaste sous sa facture à dessein mélodiquement conventionnelle, à savoir sciemment référencée aux modèles anciens, on comprend bien que ce n’est pas le pastiche qui a pu attirer Olivier Py ; mais la force incoercible du désir charnel, l’attrait du péché, l’ambivalence sexuelle, le combat entre le bien et le mal, la rédemption… Le problème, dans cette mise en scène, c’est qu’au lieu de fournir une lecture limpide (c’est-à-dire éclairante pour le spectateur) de cet opéra composite (qui croise le mythe de Faust et de Don Juan et culmine dans la folie et dans la mort), celle-ci, au prix d’une extrême laideur sur le plan visuel, se contente de percoler les sempiternelles obsessions et le goût pour la trivialité propres au scénographe. De là que travestissements, orgies, paillettes, numéros de cabaret, excentricités en string, se débondent dans un décor de poutres, de parois et d’encastrements de métal noirs, de néons flashy et de costumes luisants, sans compter la vidéo dont l’usage, en l’espace de 15 ans, a beaucoup vieilli, – le tout carrément hideux, accessoires inclus.
N’était la baguette quelque peu aseptisée de la cheffe scandinave Susanna Mälkki – on aurait souhaité qu’elle dévale plus suavement la pente néo-classique – le casting des chanteurs pourrait sauver la mise : dans le rôle de l’héritier libertin et mégalo Tom Rakewell excelle vraiment le ténor américain Ben Bliss (entendu déjà l’an passé en Don Ottavio dans Don Giovanni à la Bastille) ; le baryton-basse écossais Iain Paterson incarne superbement le diabolique Nick Shadow ; si la mezzo Jamie Barton manque parfois de coffre en Baba la Turque, la très belle soprano Golda Schultz, surtout, campe cette figure de l’amour vrai qui prend ici les traits de la bien-nommée Anne Trulove, avec charisme et infiniment de délicatesse vocale. Son alter ego Trulove est porté avec élégance par Clive Bayley, basse émérite qu’on avait pu encore admirer tout récemment à Paris dans l’opéra contemporain The Exterminating Angel.
The Rake’s Progress. Opéra en trois actes d’Igor Stravinski. Avec Ben Bliss, Iain Paterson, Clive Bayley, Gloria Schultz, Jamie Barton… Direction : Suzanna Mälkki. Mise en scène : Olivier Py. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Palais Garnier, les 4, 10, 12, 17, 23 décembre à 19h30. Le 8 décembre à 14h30 Durée : 3h05
Jean-Christophe Rufin a soutenu la semaine dernière la candidature de Boualem Sansal à l’Académie française comme moyen symbolique de demander sa libération, mais l’initiative n’a pas abouti.
Causeur. Vous avez proposé à vos pairs de l’Académie française d’élire Boualem Sansal à un fauteuil vacant en utilisant une procédure exceptionnelle. Pourquoi ?
Jean-Christophe Rufin. Boualem est quelqu’un que nous connaissons et que nous aimons. Nous l’avons distingué par deux fois dans le passé en lui décernant le Grand Prix de la francophonie, et le Grand prix du roman pour 2084. C’est un éminent défenseur de la langue et de la culture françaises.
Et par ailleurs, qui d’autre peut le défendre ? Pas les politiques car leurs interventions ne font qu’aggraver les choses, et pas non plus les diplomates puisqu’il est précisément la victime d’une crise diplomatique entre la France et l’Algérie. Donc, c’est aux artistes, aux écrivains, aux intellectuels de le faire.
Etait-ce pour la beauté du geste ou pensez-vous que son élection aurait pu avoir un effet protecteur ?
Il y aurait eu deux effets possibles. Le premier, c’était de prolonger le soutien et l’intérêt pour le sort de Boualem Sansal. Il y a eu des pétitions, des appels, c’est très bien mais très éphémère, il y a toujours un moment où ça s’essouffle parce que la roue de l’actualité tourne. Son élection aurait inscrit les choses dans la durée. D’autre part, c’est un homme seul, dans sa geôle ou dans son hôpital. Il est important qu’il sache qu’il appartient à une famille, à une communauté, qui bénéficie de la protection statutaire du président de la République. C’est donc une manière supplémentaire d’affirmer le soutien de la France dans la durée et de montrer que notre défense de la francophonie, notamment à travers nos très nombreux prix, que notre soutien ne s’arrête pas le jour où un auteur francophone est en prison.
Quoi qu’il en soit, vous n’avez pas été suivi, puisque votre proposition a été refusée par 13 voix contre 6. Pourquoi ?
Tout d’abord, le débat a fait apparaître une unanimité de principe sur la nécessité de soutenir Boualem Sansal. D’ailleurs, jeudi, la cérémonie de remise des prix de l’Académie lui sera dédiée et commencera par un hommage solennel. C’est sur les méthodes que nous avons eu des divergences profondes. Ma proposition de l’élire n’a pas été retenue, une majorité des académiciens présents craignant que nous aggravions la situation. Je n’y crois pas car sa situation est déjà très grave, mais cet argument est légitime.
Vous n’en êtes pas moins déçu par ce refus. Avez-vous trouvé vos pairs trop prudents, trop soucieux de ménager la chèvre et le chou ?
Disons qu’il y a des différences de tempéraments. Le mien, c’est de dire qu’il faut agir et voir ce qui se passe. L’histoire se fait comme ça, on ne peut pas toujours avoir des garanties a priori qu’une décision n’aura pas d’effets pervers. Beaucoup ne voient pas les choses ainsi. On ne peut pas nier qu’il y a une certaine pesanteur de l’institution qui n’est pas habituée à agir dans l’urgence, c’est le moins qu’on puisse dire. Peut-être aussi, un certain souci de bienséance qui est souvent légitime mais qui devrait parfois s’effacer quand l’heure l’exige. Par ailleurs, il faut noter que nous étions assez peu nombreux et que beaucoup d’académiciens qui étaient sur ma ligne n’étaient pas là, ce qui a un peu déséquilibré les choses. Cela dit, la majorité était très nette.
Vous avez été diplomate. D’après votre expérience, faire du raffut peut-il être utile dans ces cas-là ?
Le réflexe du Quai, dans les affaires de prise d’otages, c’est toujours de demander le silence. Mon expérience, c’est que le silence n’a jamais rien arrangé. La pression médiatique, en revanche, peut souvent faire avancer les choses. N’oubliez pas que pour l’Algérie, se joue aussi une question d’image. Après tout, il y a certainement au sein du pouvoir algérien des gens qui n’ont pas envie que leur pays apparaisse trop clairement comme une dictature. C’est pour l’avoir dit que Boualem Sansal est en prison, ce qui lui donne cruellement raison.
Le problème c’est qu’en général les preneurs d’otage réclament quelque chose. Nous n’allons pas reconnaître l’algérianité du Sahara occidental pour libérer Boualem Sansal…
Certes, mais il y a beaucoup d’autres paramètres sur lesquels on peut jouer : les visas, les relations commerciales, la coopération économique et sécuritaire. Nous avons tellement de liens avec l’Algérie que, même s’il n’y a pas de monnaie d’échange évidente, nous avons les moyens de les faire bouger. D’ailleurs, ils s’en sont pris à un symbole, c’est peut-être une manière de ne pas toucher à des intérêts plus fondamentaux.
Finalement, à quoi sert l’Académie si elle n’est pas capable d’un coup d’éclat pour faire libérer un écrivain…
L’Académie française n’est pas une ONG et elle ne l’a jamais été. C’est une institution culturelle dont la vocation est d’exprimer la reconnaissance du pays pour ses écrivains et, au-delà, pour tous les créateurs francophones. Peu de pays donnent ainsi un statut officiel à leurs écrivains. Notre premier moyen d’action, ce n’est pas le dictionnaire qui est une façon d’affirmer une continuité historique, puisque c’était la première mission de notre compagnie. Aujourd’hui, notre levier d’action principal ce sont les prix que nous décernons, des Grands prix dans tous les domaines de la création francophone. Ne soyez pas trop dure : avec ses défauts, l’Académie française est utile au rayonnement de la France et de la langue française.
Barthélémy l'Anglais, Livre des propriétés des choses, 9140, BnF, f°107
À en croire les rayonnages de jouets et de coffrets gourmands dans les supermarchés, c’est bientôt Noël… L’objet « livre », entre cadeau « snob » et « à défaut de meilleure idée », est une tarte à la crème, mais face à tous les nouveaux mots qui trônent dans l’azur des librairies incomprises, comment choisir le livre susceptible de cultiver et d’amuser ? Et si on offrait, pour une fois, un vrai livre « vieux » ? Un livre copié et illustré à la main, un livre de… 1393 !
Karin Ueltschi est professeur de langue et littérature médiévale, cette spécialité qui oblige souvent à rappeler aux étudiants que non, au Moyen Âge, on ne faisait pas que du béhourd… Elle édite aux Belles Lettres le Mesnagier de Paris, ou plutôt, un Mesnagier de Paris, le sien : celui qui l’a hantée pendant 30 ans. Et ils n’ont pas fait les choses à moitié : une centaine d’enluminures des plus beaux manuscrits de la BNF (en couleurs !) agrémente cette leçon du Mesnagier de Paris, ce Vivre en bourgeoise au Moyen Âge. Des arts de la table à ceux de la chambre, toute l’existence d’une femme de l’époque est retracée, commentée et illustrée. Mais ce n’est pas qu’un livre d’histoire, c’est l’histoire d’un livre.
Scènes de ménage
Car ce manuscrit a été copié, recopié, perdu et puis retrouvé. « Il s’ouvre sur une miniature représentant un mari et une femme assis côté à côté sur une banquette tendue de rouge et assortie de coussins verts aux motifs floraux, sans doute brodés ». Et Karin Ueltschi de nous raconter leurs histoires de ménage…
Le soleil se lève sur un Paris pas encore enneigé, un Bourgeois confectionne un livre pour sa toute jeune femme (15 ans, que faisait donc #MeToo au XIVe siècle ?), « un manuel de comportement à la fois en société et dans la sphère domestique et conjugale ». Tout a commencé, selon ses dires, quand sa jeune épouse « l’a prié humblement dans leur lit qu’il l’instruise pour lui éviter de commettre des impairs ». Alors, à sa table d’étude, jour après jour, alors que les pavés parisiens résonnent, que les 1900 moutons qu’on vend, semaine après semaine, du côté de Saint-Denis, bêlent à qui mieux-mieux, notre Bourgeois écrit pour sa Belle Amie.
Ce Vivre en Bourgeoise au Moyen Âge est une visite, sans casque de réalité virtuelle, dans ce Paris des « années quatre-vingt-dix du XIVe siècle ». On déambule au milieu des étalages de fruits et légumes forcément bio jusqu’à ce que la Belle Amie ait assez de recettes pour le Réveillon, recettes toutes en simplicité comme celle-ci, pour une période maigre : « Premier service : purée de pois, harengs, porée, anguilles salées, salemine aux carpes et aux brochets, huîtres / second service : poisson d’eau douce, salade (soringue) aux anguilles, pâtés norrois (entendez à la morue) et blanc-manger parti, omelette, pâtés et beignets / troisième service : du meilleur rôt, riz au lait, tartes, lèchefrites (ici minces tranches de pain ou de viande) et petits flans ou tartelettes (darioles), pâtés au saumon et à la brème, ragoût de poisson (chaudumée) / quatrième service : taillis, crêpes, beignets (pipefarce), congres et turbots au sucre, tourtes lombardes, anguilles retournées. »
Solution pratique contre les nuisibles
On y trouve aussi quelques astuces contre les puces : « Il suffit de tartiner une ou plusieurs tranches de pain avec de la glu ou de la térébenthine, de les poser au centre de la chambre et de ficher une chandelle brûlante au milieu de chaque tranche : les puces viendraient alors s’y engluer et s’y prendre ». Amis Parisiens, vous savez ce que vous avez à faire pour vos punaises de lit !
Cette maisonnée, qui comporte aussi Agnès la béguine et maître Jean le dépensier, existe dans ces années curieuses où la bourgeoisie, classe moyenne avant l’heure, commence à émerger. Entre univers domestique et monde extérieur, la Belle Amie se voit proposer des modèles et des repoussoirs. Notre auteur, Bourgeois anonyme avec lequel on débat de page en page, n’est pas qu’un lourdaud caparaçonné, il est doté d’une finesse psychologique encore d’actualité : « Il est des femmes », dit-il, « qui, lorsqu’elles désirent faire quelque chose d’une certaine manière tout en se doutant bien que c’est contraire à la volonté du mari, ne peuvent pas supporter cette idée… Prudemment, une telle femme contourne le sujet pour canaliser l’esprit du mari sur une autre affaire fort éloignée de la première… » Quel bourgeois moderne ne se reconnaîtrait pas là ?
Karin Ueltschi, Vivre en bourgeoise au Moyen Âge, les leçons du Mesnagier de Paris (1393), Les Belles Lettres, 270 pages.
Dans À rebrousse-pages, François Jonquères réunit une cinquantaine de chroniques qu’il qualifie, modeste, « d’inutiles ». Il n’empêche qu’elles sont d’une exquise pertinence.
De beaux hommages littéraires
Écrivain (on lui doit notamment le palpitant roman La Révolution vagabonde, éd. Glyphe, 2023, et le savoureux essai Je ne veux jamais l’oublier, consacré à l’inoubliable Michel Déon, éd. Nouvelles lectures, 2010), critique littéraire, François Jonquères est aussi un lecteur boulimique au goût sûr et adepte d’une liberté singulière. Il se moque des considérations politiques, religieuses, sociales et philosophiques pour ne s’attarder que sur la valeur intrinsèque du texte et de l’œuvre littéraire. En ces époques d’intolérance totale, où l’on fait des procès imbéciles, incultes et ignares à Sylvain Tesson, on est en droit de dire qu’il a totalement raison. Titulaire d’un nez digne des plus illustres parfumeurs, il a l’art de cueillir le meilleur dans le vaste jardin d’ornement de la littérature. Qu’on en juge : il rend ici notamment hommage (dans le désordre et sans chronologie) à Marcel Aymé, Roger Nimier, Kléber Haedens, Antoine Blondin, Alexandre Dumas, Jean Dutourd, Frédéric Vitoux, Jean Giono, Jacques Laurent, Félicien Marceau, François Bott, François Cérésa, Roland Laudenbach, Denis Tillinac, etc.
Un passeur
« Ces chroniques ont été écrites pour donner envie de lire, pour signaler aux derniers lecteurs, curieux et gourmands, des pépites dont la lecture embellira leurs nuits et leurs jours », explique François Jonquères quand on lui demande pourquoi a-t-il eu envie de réunir ces textes. « On m’interroge souvent sur les bons livres à découvrir. Certaines devantures proposent, il faut bien vivre, des ouvrages qui mériteraient plutôt une place en pharmacie, aux rayons des vomitifs ou des insomnies chroniques. La vraie littérature existe encore. Il faut aller vers elle, comme on cherche le Graal. Je suis, comme d’autres, un passeur, le sage au coin du feu qui transmet les traditions orales, l’essence d’une civilisation.» Et lorsqu’on lui fait remarquer qu’il a accordé une place importante aux Hussards, il confirme : « J’aime leur panache, leur style, leur drôlerie, leur impertinence, leur fidélité à une certaine idée de la France. Ils nous apprennent la liberté, l’indépendance, le courage même. Les Hussards, ce sont les Trois mousquetaires faits écrivains. L’art est, avant tout, source de bonheur, de plaisir. C’est une aventure humaine sans cesse renouvelée. N’y mêlons pas la politique, le sectarisme, la bêtise humaine. La littérature engagée est comme la musique militaire, le qualificatif tue sa beauté. » Difficile de ne pas être d’accord avec tant de bon sens.
À Rebrousse-Pages, chroniques inutiles, François Jonquères ; La Thébaïde, coll. Au Marbre, 2024. 190 pages
Pour les uns, c’est grâce aux fonctionnaires que la France est un pays où il fait bon vivre. Pour les autres, ils nous mènent à notre perte à force de bureaucratie, de paresse et de privilèges. Et si on arrêtait de voir les fonctionnaires comme un remède à tout et qu’on apprenait à s’administrer la bonne dose d’administration ? Comme le dit Elisabeth Lévy en présentant notre dossier : « Pour reformer en profondeur la machinerie qui gouverne la France, il faudrait commencer par débureaucratiser les esprits. Et pas seulement ceux des fonctionnaires. » Un des problèmes fondamentaux, selon Pierre Vermeren, c’est que l’État perd à la fois ses meilleurs serviteurs et son autorité. Mal payés (profs, médecins) ou parce qu’ils cèdent aux sirènes du privé (haute fonction publique), les fonctionnaires qui le peuvent quittent le navire, affaiblissant la culture du service public, le sens de l’État et celui de l’intérêt général. Certes, dans les hautes sphères administratives, tout le monde est convaincu que le millefeuille territorial et la fonction publique qui va avec nous coûtent un pognon de dingue. Cependant, comme le montre une enquête de Gil Mihaely, les élus locaux ont de solides arguments pour résister aux coups de laminoir envisagés à Paris. Et les fonctionnaires ont des défenseurs, comme Henri Guaino. Dans une tribune, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy s’érige contre les caricatures qui font porter le chapeau de la dette et de l’inertie françaises aux seuls agents publics. Causeur a invité Benjamin Amar, enseignant et porte-parole de la CGT du Val-de-Marne, à réfuter les critiques dont les fonctionnaires font l’objet, ce qu’il fait en dénonçant une charge libérale, voire « réactionnaire », fondée sur des éléments biaisés et caricaturaux, alors que dans bien des domaines, le service public est plus efficace que la gestion privée.
Le numéro 129 est disponible sur le kiosque numérique, et mercredi 4 décembre chez votre marchand de journaux !
En revanche, pour Benoît Perrin, directeur de Contribuables Associés, la véritable armée de fonctionnaires entretenue par le contribuable comporte de nombreux bataillons inutiles. Les politiques de décentralisation et le statut intouchable de ces employés ne cessent d’ajouter des couches à un millefeuille administratif déjà hypertrophié. Au détriment de la qualité du service public. Prenons le cas de la capitale que notre rédac’chef culture, Jonathan Siksou, connaît comme pas un. La mairie de Paris est tellement généreuse, avec l’argent des Parisiens, qu’elle ignore le nombre exact de fonctionnaires qu’elle entretient, et continue, chaque année, d’embaucher de nouvelles légions. Pour Stéphane Germain, la fonction publique n’acceptera jamais la réduction de ses effectifs. Protégé par la double barrière du corporatisme et du clientélisme, ce mammouth indifférent à l’intérêt général continue de s’empiffrer. Le dégraisser est une chimère, seul son équarrissement pourrait nous sauver. Enfin, Chloé Morin, l’ancienne directrice de la Fondation Jean Jaurès, se confiant à Jean-Baptiste Roques, maintient que c’est en déployant davantage de fonctionnaires sur le terrain et en réduisant la bureaucratie qu’on améliorera la qualité des services publics. Il faut surtout en finir avec une caste : la noblesse d’État qui gouverne l’administration.
Dans son éditorial du mois, Elisabeth Lévy commente les résultats de la méga-enquête Inserm/ANRS sur les « sexualités » en France, résultats qui font la joie des médias de gauche en montrant apparemment que les Français baisent correct : inclusif, égalitaire, sans tabous, sans culpabilité. Il semble que les Français fassent moins l’amour, cette réticence étant plus développée chez les femmes, et que la pénétration ait perdu son rôle primordial dans la jouissance. On serait également de moins en moins hétérosexuel, notamment chez les femmes. « Autrement dit, le lavage de cerveau néoféministe a convaincu ces demoiselles qu’en tout homme sommeille un violeur ». Cette réaction apparente contre les normes traditionnelles de la sexualité n’a eu pour conséquence que de créer une nouvelle doxa conformiste qui dénigre les rapports érotiques entre partenaires consentants : « La libération sexuelle sera pleinement réalisée quand on pourra se passer non seulement de l’autre sexe, mais de l’autre tout court. » Boualem Sansal est aujourd’hui l’otage d’un régime qui profite de nos lâchetés. Son ami Arnaud Benedetti, rédacteur en chef de la Revue Politique et parlementaire et professeur associé à l’université Paris-Sorbonne, nous exhorte tous à le soutenir car c’est à la fois un devoir moral et une nécessité vitale. Dans sa chronique, Emmanuelle Ménard passe en revue la colère des agriculteurs et des viticulteurs, les menaces de grèves à la SNCF pour les prochaines vacances, le budget en sursis et la motion de censure du gouvernement en perspective, pour conclure que c’est l’esprit de Noël made in France !
Boris Johnson était de passage à Paris à l’occasion de la publication de ses mémoires. L’ancien Premier ministre britannique a reçu Causeur pour évoquer le Brexit, la politique migratoire de ses successeurs et l’importance de la culture classique pour notre identité européenne. Sans oublier ses relations avec Emmanuel Macron et la sagesse de la reine Elizabeth… L’élection de Donald Trump représente-t-elle une aberration dans l’histoire des États-Unis ou constitue-t-elle un tournant politique majeur ? Pour John Gizzi, le correspondant permanent de la chaîne d’information continue Newsmax à la Maison-Blanche, cet événement décoiffant est d’abord la marque d’un pays pragmatique. Qui est responsable de la perte d’influence de la France au sein de l’Union européenne ? La France elle-même, selon Noëlle Lenoir, ancienne ministre chargée des Affaires européennes. Vu depuis Paris, Bruxelles n’est qu’un lot de consolation pour politiques en mal de circonscription, et nos députés brillent par leur absentéisme. Quant à nos fonctionnaires qualifiés, ils sont négligés, et ne sont donc pas promus.
Deux ans après avoir quitté le gouvernement, Jean-Michel Blanquer publie un livre pour défendre son bilan à l’Éducation nationale et répondre aux attaques contre sa réforme du bac. Dans une discussion avec Barbara Lefebvre animée par Jean-Baptiste Roques, il dénonce aussi le « machiavélisme à la petite semaine » d’Emmanuel Macron… Estelle Farjot et Léonie Trebor nous parlent du cas d’Elias d’Imzalène, ce militant islamiste qui a appelé à l’intifada dans les rues de Paris devant le gratin LFI, et qui a tranquillement récidivé face à l’OSCE, cénacle censé œuvrer à la sécurité en Europe. Quel est le bilan de Javier Milei, élu à la tête de l’Argentine il y a un an ? Pour Charles Gave, auteur du bestseller Cessez de vous faire avoir et actionnaire de Causeur, l’ancien professeur d’économie a appliqué méthodiquement son programme ultra-libéral. Résultat : l’inflation s’est effondrée, les loyers ont baissé, la monnaie s’est renforcée et le budget est aujourd’hui excédentaire.
Nos pages culture s’ouvrent sur un grand événement éditorial : la publication d’un épais volume de textes et d’entretiens d’Alain Finkielkraut dans la collection Bouquins. Selon Claude Habib, ces écrits démontrent la sûreté et la précocité de son jugement politique, ainsi que sa capacité à se frotter à ses contradicteurs. Le défenseur de l’identité et de la nation se double d’un grand styliste, et d’un ami véritable. La même auteure se confie à Céline Pina à propos de son propre livre, Le privé n’est pas politique, où elle dénonce la volonté des néoféministes de faire du foyer l’arène du combat entre l’homme forcément bourreau et la femme évidemment victime.
Georgia Ray nous raconte l’exposition « Figures du fou », actuellement au Louvre, qui constitue une remarquable réunion d’œuvres et d’objets retraçant cette physionomie de la déraison qui, profane ou religieuse, est un miroir tendu vers chacun. Leurs mines sont peut-être moins grotesques qu’au Moyen Âge, mais les fous et autres bouffons sont toujours parmi nous. De son côté, c’est de Notre-Dame ressuscitée que nous parle Pierre Lamalattie. Plus de cinq ans après son incendie, la cathédrale a rouvert ses portes début décembre. Le chantier de restauration a réveillé des savoir-faire ancestraux, révélé des trésors oubliés et relancé la querelle des anciens et des modernes. De quoi s’inquiéter, mais surtout s’émerveiller.
Driss Ghali a lu le nouveau livre de Sonia Mabrouk Et si demain tout s’inversait ? Si demain les Européens débarquaient massivement sur les côtes d’Afrique du Nord, s’adapteraient-ils aux mœurs de pays hôtes en se convertissant à l’islam ? Renieraient-ils leur identité, comme certains le font déjà dans leur propre pays ? Par esprit de sacrifice de soi, Emmanuel Tresmontant a visité les caves de Pol Roger à Épernay. Il s’agit de la plus petite des grandes maisons de champagne, mais qui cultive l’art d’assembler les cépages depuis le milieu du XIXe siècle, et a compté Winston Churchill parmi ses illustres clients.
Selon Ivan Rioufol, la révolution conservatrice est en marche. En France, les mouvements souverainistes précipitent l’enterrement du vieux monde macronien. Le gouvernement Barnier n’est pas sûr de passer l’hiver. La pensée automatique s’effondre, aspirée par le vide. C’est la revanche du réel. Enfin, Gilles-William Goldnadel ébauche un dictionnaire contemporain de la partialité médiatique et judiciaire en Occident, dictionnaire qui n’intéressera pas que les lexicologues et les philologues…
Depuis la fusion très politique de Veolia et Suez, le groupe semble naviguer en eaux troubles. Face à la féminisation à marche forcée de la direction, de nombreuses voix s’élèvent dans l’ombre pour dénoncer des dysfonctionnements pouvant mettre en péril la sérénité future du groupe. Informations exclusives.
Que se passe-t-il au sein de la vénérable maison Veolia depuis plusieurs semaines ? Selon des informations exclusives que nous avons pu recouper auprès de sources proches de la direction, la plupart des hauts cadres dirigeants de l’entreprise sont inquiets, tant la vague de « féminisation » des postes les plus importants semble gagner du terrain, portée par la directrice générale Estelle Brachlianoff qui a été nommée en 2022 après la fusion réussie avec Suez.
Un premier coup de semonce a été engagé il y a une dizaine de jours, alors que les couloirs du siège d’Aubervilliers bruissaient de l’arrivée possible d’Isabelle Quainon au poste ultra stratégique de Directrice des Ressources humaines, sans que n’y soit associé le conseil d’administration. Devant le tollé des cadres dirigeants puis la divulgation par « La Lettre » de cette candidature jugée par une majorité du management trop « clanique » et « autoritaire », la patronne de Veolia aurait finalement décidé de prendre un cabinet de chasseurs de tête, qui rassemble les candidatures potentielles, afin d’apaiser les tensions.
Mercredi dernier, deuxième coup de tonnerre lorsque Estelle Brachlianoff convoque au milieu de la nuit un comité exécutif d’urgence pour le lendemain matin. Lors de ce dernier – qui dure moins d’une demi-heure – la patronne du groupe a sermonné les directeurs et les a sommés de « générer du cash pour près d’un milliard d’Euros » très rapidement. Mme Brachlianoff aurait été alertée sur l’état de la trésorerie du groupe, sur fond de baisse boursière généralisée du fait de la perspective de blocage du budget de la France.
Le siège de l’entreprise à Aubervilliers (93). DR.
Problème, la nouvelle Directrice financière du groupe Emmanuelle Menning n’est en poste que depuis plusieurs semaines, après que Brachlianoff a remplacé le très expérimenté Claude Laruelle, qui est désormais candidat pour prendre la tête des Aéroports de Paris. Or, sans générer de cash, le groupe n’a de cesse de creuser sa dette, diminuant sa capacité à verser les dividendes alors que le cours de bourse est très bas. Au sein du groupe, beaucoup se demandent jusqu’où cette vague de féminisation du leadership à marche forcée va-t-elle aller ? Brachlianoff ira-t-elle jusqu’à avoir la tête du « faiseur de roi » et président du Conseil Antoine Frérot ?
En interne, le style de management plus abrupt de la nouvelle direction suscite de nombreuses interrogations. Après les turbulences de la fusion avec Suez et les réorganisations successives, le géant de l’environnement est en quête d’apaisement social plus que de grands chambardements.
Droit de réponse de Veolia Nous tenons à porter à l’attention des lecteurs de Causeur que l’article sur le Groupe Veolia diffusé le 3 décembre 2024 est inexact dans les informations relatées, ni sourcé, ni vérifié, en plus d’être sexiste dans ses propos. Le Groupe Veolia n’a jamais été contacté par le journaliste pour pouvoir apporter un contradictoire ou des éléments de réponse.
Alors qu’en campagne électorale, le président Trump avait promis qu’il allait sommer les présidents d’universités de mettre fin à la propagande « antisémite » sur les campus, sous peine de geler les crédits, une enquête d’un site proche des Démocrates a mesuré le phénomène.
Depuis le 7-Octobre, on ne compte plus les manifestations en faveur de Gaza dans les universités aux États-Unis. Ou plutôt si : on les compte. Selon un sondage du site web Axios, proche du Parti démocrate, 8 % des étudiants américains ont participé en 2023-2024 à une ou plusieurs opérations propalestiniennes sur leur campus – blocages de faculté, installations sauvages de tentes de camping, arrachages de photos d’otages du Hamas… Parmi eux, poursuit Axios, 12 % forment une frange d’activistes purs et durs, pour ne pas dire antisémites, qui ne se bornent pas à contester la politique de l’État hébreu, mais déclarent carrément avoir de l’hostilité pour le peuple israélien.
Face à ce mouvement, certains établissements ont acheté la paix, comme Berkeley, en Californie, qui a annoncé à la rentrée l’ouverture d’un nouveau programme d’« études palestiniennes et arabes ». D’autres ont carrément obéi aux appels au boycott, telle la San Francisco State University (SFSU), qui vient de mettre un terme à toutes ses collaborations avec des entreprises américaines en contrat avec Tsahal. On aurait tort cependant d’imaginer que la complaisance du monde académique est générale. Selon la Foundation for Individual Rights and Expression (FIRE), ONG libertarienne peu suspecte d’islamo-gauchisme, on assiste même depuis un an dans les facultés américaines à une vague inédite de sanctions internes à l’encontre de militants propalestiniens. Cette fondation basée à Philadelphie édite un site web, baptisé « Scholars under Fire », où sont listés tous les processus disciplinaires ayant visé ou visant des universitaires pour cause de propos publics. Alors que depuis vingt ans, cette base de données était principalement remplie – wokisme oblige – d’« annulations » prononcées contre des professeurs conservateurs, la tendance s’est nettement inversée depuis quelques mois, avec, pour l’année 2024, au moins 50 démarches visant des enseignants de gauche – principalement pour leurs positions sur le Proche-Orient – contre une dizaine de droite. Il faut dire que certains cas sont indéfendables.
L’une des dernières affaires en date concerne une certaine Rupa Marya, professeur de médecine à l’Université de Californie à San Francisco (UCSF), qui, dans un tweet en septembre, a émis des réserves sur un de ses élèves du simple fait que celui-ci se trouve être un citoyen israélien ! Pour cette discrimination patente, l’enseignante a été suspendue de ses fonctions. On ne signale bien sûr aucun comportement comparable dans le camp adverse. C’est chez les « progressistes » que sévit aujourd’hui la forme intellectuelle et distinguée de l’essentialisme aux États-Unis.
Ciel, son mari! Brigitte Macron a le droit de dire ce qu’elle veut en privé. Et les Français ne sont pas de petites choses fragiles qu’il faudrait à tout prix « respecter »…
Une petite phrase de Brigitte Macron sur les Français enflamme les réseaux sociaux. Ce sont des propos rapportés par Le Monde que l’on trouve dans un long texte sur la solitude du président[1], lequel verrait actuellement nombre de ses anciens amis se détourner de lui, sans doute autant pour désaccords que parce qu’il ne peut plus rien leur offrir. Lors du voyage présidentiel au Maroc, Brigitte Macron aurait confié à Arielle Dombasle, l’épouse de Bernard-Henri Lévy : « Les Français ne le méritent pas ».
Indignation générale
Je n’y étais pas, et je ne peux donc pas confirmer ces propos. Le Monde non plus n’était vraisemblablement pas entre Mmes Macron et Dombasle… Mais, cela a évidemment suffit pour provoquer un véritable déchaînement numérique, un flot d’attaques souvent minables, haineuses, voire blessantes. Les réseaux sociaux, quoi ! En tout cas, rien à voir avec la critique politique.
D’abord, on ne sait pas si elle l’a dit. Donc, c’est un ragot. Et, même si elle l’a dit, ce sont des propos privés. Brigitte Macron n’a aucune fonction officielle et tient son rang qui n’existe pas avec beaucoup d’élégance. Elle dit ce qu’elle veut en privé. Ras-le-bol des journalistes qui se comportent comme la Stasi sous le beau prétexte d’informer ! Le respect de la vie privée est un pilier de la démocratie; Benjamin Constant parlait splendidement de la « jouissance paisible de l’indépendance privée ». Sur le fond, je n’entends pas un propos politique, j’entends surtout une femme qui défend son mari parce qu’elle souffre des attaques contre lui.
Cependant, est-ce que ça ne traduit pas une forme de déconnexion, voire de mépris ?
Pour une fois, je voudrais me mettre à la place des élus. Ce genre de remarque privée traduit peut-être aussi un sentiment d’injustice très partagé dans tous les camps politiques. Beaucoup d’élus ont le sentiment de se donner à fond pour le pays. Ils ne font peut-être pas la politique qu’on souhaiterait, mais ils travaillent dur et se lèvent tôt, alors qu’ils gagneraient plus et auraient une vie plus simple dans le privé. En prime, ils se font insulter et traiter de profiteurs à longueur de journées. Il faut comprendre ce sentiment d’injustice.
Ceci étant, c’est vrai aussi, le pouvoir déconnecte. Montesquieu dirait peut-être que le pouvoir absolu déconnecte absolument. Par ailleurs, Emmanuel Macron est supérieurement intelligent et il le sait. Peut-être un peu trop… Convaincu qu’il sait mieux que les Français ce qui est bon pour eux, il enrage qu’ils ne s’en rendent pas compte. Cela prouve au demeurant que l’intelligence cérébrale ne suffit pas, pour gouverner, il faut aussi une intelligence charnelle qui fait sans doute défaut à notre jeune président. Le roi Salomon demandait à Dieu de lui donner un cœur intelligent. Quant au mépris, réel ou supposé, j’en ai un peu marre de ces pleurnicheries. Je ne veux pas que le président de la République me considère, ni qu’il m’aime, mais qu’il fasse une bonne politique pour le pays. Sur ce point, on a parfaitement le droit de critiquer durement Emmanuel Macron, et de lui dire qu’il a le peuple qu’il mérite. Mais comme aurait dit Pompidou, arrêtez d’emmerder Brigitte !
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin au micro de Sud Radio
La presse s’est récemment réjouie des résultats de la méga-enquête Inserm/ANRS indiquant que les Français font de moins en moins l’amour et rejettent de plus en plus les normes. Moins mais mieux ! assuraient nos journaux.
Dans les sacristies médiatiques, on a sablé le champagne. À en croire les résultats de la méga-enquête Inserm/ANRS sur les sexualités en France – le pluriel étant gage d’ouverture –, la lumière progressiste se répand dans les alcôves. Les Français baisent correct : inclusif, égalitaire, sans tabous, sans culpabilité. Surtout les jeunes, particulièrement les jeunes femmes, pionnières dans l’art très académique de casser les codes, mais vous pouvez aussi trouver un godemiché dans le tiroir de votre grand-mère – en attendant le jour béni où il trônera sur la cheminée, entre une photo de mariage et une gondole en plastique. Cette sexualité privée de normes à profaner dans l’ombre du fantasme est un brin déprimante. La chair sans le péché, c’est moins excitant, enfin j’imagine, j’ai lu ça dans les romans. Dans la nouvelle génération, la mutation anthropologique a eu lieu. Elle veut revenir au paradis perdu, au monde sans mal et sans mâle. Le roman, c’est très dépassé.
Premier constat, relégué dans les coins : les Français font moins l’amour. En 1992, 8 % des hommes de 18 à 69 ans n’avaient eu aucun rapport sexuel dans l’année. Trente ans plus tard, ils sont plus de 18 %. Chez les femmes, la proportion d’abstinentes est passée de 14 à 23 %. Nos sociologues-évangélistes exultent : cette apparente baisse de la libido témoigne de « la moindre disponibilité des femmes », qui font moins l’amour pour faire plaisir. Faire plaisir à sa grand-mère en passant des vacances avec elle, c’est admirable, mais un petit coup pour faire plaisir à son coquin, c’est un viol conjugal – comme si l’appétit ne venait jamais en mangeant. Plus question de dire « non » en pensant « oui », les filles. Quant aux hommes, s’ils forniquent moins, c’est peut-être un peu parce que le chemin du lit au tribunal n’a jamais été aussi court. Ça leur laisse du temps pour méditer sur leurs mauvaises pensées.
Moins c’est mieux ! psalmodient les commentateurs extatiques. On change de partenaires, on multiplie les expériences, c’est la fête du slip tous les jours. On salue donc « la démocratisation de la pénétration anale (réalisée ou reçue) [sic] » et la généralisation du sexe oral. Nathalie Bajos, membre de l’équipe de recherche, constate que, « au sein des couples hétéros, les rapports sexuels ne se font pas juste autour de la pénétration vaginale ». Le Monde publie une enquête énamourée sur « ces couples qui préfèrent faire l’amour sans pénétration », avant-garde du monde sans tabous. Un certain Pierre y explique que la pénétration est « éprouvante, répétitive, presque mécanique ». Pour autant la bastille du coït reste à prendre : « le rapport sexuel pénétratif reste un cap important de l’entrée dans la vie sexuelle des jeunes », s’inquiète une autre chercheuse. La faute aux stéréotypes, déplore une troisième[1]: pour beaucoup de gens, « c’est la pénétration qui symbolise l’affectivité et l’entente au sein du couple ». N’allez pas imaginer qu’il y aurait là une survivance archaïque, un inconscient anthropologique qui établirait un lien entre sexualité et procréation.Ces temps obscurs où on était obligés de se frotti-frotter à l’autre sexe pour se reproduire sont heureusement révolus.
La bonne nouvelle valait bien une journée d’actions de grâces sur France Inter : l’hétérosexualité, c’est fini. Il ne m’a pas échappé que, dans la vie concrète, elle existe toujours, mais elle a perdu son statut de norme et perdra bientôt son mince privilège majoritaire. Malheureusement pour les lobbys spécialisés dans le pleurnichage victimaire, l’homosexualité est largement acceptée. Heureusement, la « transidentité » suscite toujours des réticences (on se demande pourquoi), ce qui permet aux chercheurs de communier avec les journalistes dans la dénonciation des discriminations qui perdurent.
Découvrant les avancées de la fluidité, l’éditorialiste de Libération ne se sent plus de joie : « Si les frontières géographiques menacent de se renforcer en cette décennie 2020 [si seulement !], celles entre les genres s’estompent. En 2024, on se sent plus libre qu’avant d’aimer une personne du même sexe. » Les femmes sont en avance : une sur cinq (mais près de 40 % des 18-29 ans) déclare ne pas être strictement hétérosexuelle, alors que chez les hommes, on est encore à un sur sept. « Dans un contexte de diffusion croissante des idées féministes, ces jeunes femmes s’orienteraient vers des trajectoires où les inégalités et la violence sont moins prégnantes », conclut une journaliste. Autrement dit, le lavage de cerveau néoféministe a convaincu ces demoiselles qu’en tout homme sommeille un violeur.
Que les hommes et les femmes puissent faire ce qu’ils veulent avec qui ils veulent est une excellente chose, même si un soupçon d’interdit ne nuit pas. Chacun fait ce qui lui plaît, chacun est ce qui lui plaît. Sauf que cette absence de normes est terriblement normative – soyez cool, soyez fluides, soyez vous-même, homme, femme, « autre ». Pas sûr que ces injonctions à la déconstruction soient moins pesantes que les anciennes injonctions au mariage bourgeois avec papa-dans-maman le samedi soir.
« Il n’y a pas de rapport sexuel », disait Lacan. Les chercheurs notent avec satisfaction les progrès foudroyants de la masturbation, à laquelle trois quarts des femmes et 93 % des hommes reconnaissent s’adonner. Mais si on peut tant se donner du plaisir que faire des enfants tout seul, pourquoi s’infliger les tourments et chichis de la relation ? La lutte continue camarades ! La libération sexuelle sera pleinement réalisée quand on pourra se passer non seulement de l’autre sexe, mais de l’autre tout court.
[1] Cette équipe de recherches ne semble pas très paritaire, en tout cas, ce sont les femmes qui causent
Courez voir au théâtre de Poche « La Tempête », ce chef-d’œuvre vieux comme le monde, délicieusement mis en scène par Stéphanie Tesson. La dernière est le 22 décembre.
Cris dans la nuit, tonnerre, éclairs, fracas des flots. Des naufragés sont jetés sur le rivage d’une île enchantée qu’habite un Mage aux charmes puissants. Enfin, il les tient en son pouvoir, ses ennemis, après douze ans d’exil ! Aidé d’Ariel, l’Esprit de l’air, il va mener sa vengeance à terme. Sauf que cette histoire de pouvoir, de trahisons, d’exil entre un duc de Milan et un roi de Naples, se termine dans la clémence et la réconciliation. Après la tempête, tout rentre dans l’ordre et l’harmonie.
La Tempête est une des dernières pièces de Shakespeare. Et c’est un bonheur de voir se déployer sous nos yeux, sans machinerie sophistiquée ni esthétisme superflu, « le grand théâtre du monde » qu’est l’univers shakespearien, avec ses personnages et ses registres si divers mêlant noblesse, farce et poésie, sa langue si riche, pleine d’images, sa culture aux influences biblique, latine et italienne, la noblesse de sa pensée, sa philosophie. Oui, l’espèce humaine est bestiale et bonne, oui, l’esprit du mal règne dans la nature, qu’elle soit primitive, civilisée ou corrompue. Oui… mais l’amour triomphe et s’exprime aussi avec raffinement. Le Mage est maître de lui comme de l’univers, et les ivrognes… restent ivrognes. Même si on ne donne pas cher d’Antonio, tout le monde a fini par s’entendre.
Pièce politique ? Allégorique ? Métaphysique ? Pleine de poésie, en tout cas, si on entend, par-là, la création, grâce à l’imagination, d’un monde irréductible à une interprétation idéologique quelconque. Caliban, vicieux et cynique, fils d’une sorcière, n’est pas un bon sauvage et Prospéro n’est pas un colon. Prospéro usera jusqu’au bout d’une sagesse musclée avec son esclave et c’est Caliban qui dira de l’île ces vers gracieux : « Elle est pleine de rumeurs, de bruits, d’airs mélodieux qui charment sans nuire. »
La mise en scène est resserrée avec cinq acteurs qui passent d’un personnage à un autre avec une virtuosité extraordinaire. Ils sont tous formidables de vivacité, de drôlerie, de gravité. Ariel, esprit de l’air qui rêve de liberté, et génie intérieur de Prospéro, incarné par Marguerite Danguy Des Déserts, a l’art de faire voir l’invisible en faisant tomber les personnages, grâce à ses gestes, son sourire, ses chansons, dans un sommeil propice à tout. Stéphanie Tesson aux traits lumineux polis dans le bronze, incarne à merveille le Magicien Prospéro, maître de lui-même et du jeu, imposant ses ordres par une douceur où il est tentant de lire souvent une manipulation délectable.
C’est Stéphanie Tesson qui a traduit le texte en se tenant à une littéralité qu’offre la dimension latine de la langue anglaise, et que lui permet sa connaissance de la littérature française courtoise. Ce qui donne au texte une force et une légèreté, une fraîcheur, une liberté qui s’autorise même une allusion à la fameuse « panthère des neiges ». La musique qui mêle des chants napolitains et Purcell dans King Arthur, aumoment du châtiment, est partout présente et merveilleusement choisie. Bref, on sort enchanté de ce spectacle, heureux et reconnaissant. Car s’il est vrai que nous sommes tous « de la même étoffe que nos rêves », et que la vie est un théâtre, soyons reconnaissants au Théâtre de Poche de faire merveille en dévoilant l’invisible.
Naturalisé Américain depuis 1945, le compositeur de L’Oiseau de feu (1910), de Petrouchka (1911) et du Sacre du printemps (1913) s’est établi à Los Angeles. En 1951, année de la création de l’opéra The Rake’s Progress à la Fenice de Venise, Stravinsky (1882-1971) n’est plus de toute première jeunesse. Dans la mouvance de ce qu’il est convenu d’appeler le « retour à l’ordre », le vieux Russe blanc orthodoxe natif de la septentrionale Oranienbaum, politiquement marqué à droite dans l’entre-deux guerres, a fait retour de longue date vers le courant néo-classique, s’incorporant tout autant dans l’esthétique baroque que le style italo-mozartien, dans un syncrétisme qui régénère non sans génie les archétypes de la tradition lyrique.
Dans un des textes du programme qui accompagne l’actuelle reprise de The Rake’s Progress à l’Opéra-Bastille dans cette première mise en scène d’Olivier Py pour l’Opéra de Paris, millésimée 2008, le philosophe Jean-Marc Mouillie rappelle qu’en 1951, le jeune Pierre Boulez confiait à son ami John Cage la profonde détestation qu’il portait à cette partition : Stravinski, encore un effort pour être tout à fait moderne !
The Rake’s Progress : ce titre étrange mérite d’être explicité. Littéralement, « le progrès du râteau ». Mais comme l’explique Mouillie, Progress signifie plutôt, en langue anglaise classique, « pente fatale ». Et un Rake, c’est un « roué », un « débauché sans principe ».
En 1947, Igor Stravinsky, féru d’art plastique, découvre sur les cimaises de l’Art Institute de Chicago une suite de huit tableaux de William Hogarth (1697-1764) peints vers 1733-1734. Ils décrivent la carrière d’un libertin (ces toiles truculentes sont fort heureusement reproduites dans la brochure-programme de l’opéra). C’est le point de départ de la composition. Pour le livret, Stravinsky fait appel au célèbre poète W.H. Auden (1907-1973), lequel ne tarde pas à y associer son ex-amant et mélomane Chester Kallman. La transposition s’enrichit de personnages décalés, tel ce grotesque Méphisto et cette repoussante femme à barbe baptisée Baba la Turque…
Dans ce joyau iconoclaste sous sa facture à dessein mélodiquement conventionnelle, à savoir sciemment référencée aux modèles anciens, on comprend bien que ce n’est pas le pastiche qui a pu attirer Olivier Py ; mais la force incoercible du désir charnel, l’attrait du péché, l’ambivalence sexuelle, le combat entre le bien et le mal, la rédemption… Le problème, dans cette mise en scène, c’est qu’au lieu de fournir une lecture limpide (c’est-à-dire éclairante pour le spectateur) de cet opéra composite (qui croise le mythe de Faust et de Don Juan et culmine dans la folie et dans la mort), celle-ci, au prix d’une extrême laideur sur le plan visuel, se contente de percoler les sempiternelles obsessions et le goût pour la trivialité propres au scénographe. De là que travestissements, orgies, paillettes, numéros de cabaret, excentricités en string, se débondent dans un décor de poutres, de parois et d’encastrements de métal noirs, de néons flashy et de costumes luisants, sans compter la vidéo dont l’usage, en l’espace de 15 ans, a beaucoup vieilli, – le tout carrément hideux, accessoires inclus.
N’était la baguette quelque peu aseptisée de la cheffe scandinave Susanna Mälkki – on aurait souhaité qu’elle dévale plus suavement la pente néo-classique – le casting des chanteurs pourrait sauver la mise : dans le rôle de l’héritier libertin et mégalo Tom Rakewell excelle vraiment le ténor américain Ben Bliss (entendu déjà l’an passé en Don Ottavio dans Don Giovanni à la Bastille) ; le baryton-basse écossais Iain Paterson incarne superbement le diabolique Nick Shadow ; si la mezzo Jamie Barton manque parfois de coffre en Baba la Turque, la très belle soprano Golda Schultz, surtout, campe cette figure de l’amour vrai qui prend ici les traits de la bien-nommée Anne Trulove, avec charisme et infiniment de délicatesse vocale. Son alter ego Trulove est porté avec élégance par Clive Bayley, basse émérite qu’on avait pu encore admirer tout récemment à Paris dans l’opéra contemporain The Exterminating Angel.
The Rake’s Progress. Opéra en trois actes d’Igor Stravinski. Avec Ben Bliss, Iain Paterson, Clive Bayley, Gloria Schultz, Jamie Barton… Direction : Suzanna Mälkki. Mise en scène : Olivier Py. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Palais Garnier, les 4, 10, 12, 17, 23 décembre à 19h30. Le 8 décembre à 14h30 Durée : 3h05
Jean-Christophe Rufin a soutenu la semaine dernière la candidature de Boualem Sansal à l’Académie française comme moyen symbolique de demander sa libération, mais l’initiative n’a pas abouti.
Causeur. Vous avez proposé à vos pairs de l’Académie française d’élire Boualem Sansal à un fauteuil vacant en utilisant une procédure exceptionnelle. Pourquoi ?
Jean-Christophe Rufin. Boualem est quelqu’un que nous connaissons et que nous aimons. Nous l’avons distingué par deux fois dans le passé en lui décernant le Grand Prix de la francophonie, et le Grand prix du roman pour 2084. C’est un éminent défenseur de la langue et de la culture françaises.
Et par ailleurs, qui d’autre peut le défendre ? Pas les politiques car leurs interventions ne font qu’aggraver les choses, et pas non plus les diplomates puisqu’il est précisément la victime d’une crise diplomatique entre la France et l’Algérie. Donc, c’est aux artistes, aux écrivains, aux intellectuels de le faire.
Etait-ce pour la beauté du geste ou pensez-vous que son élection aurait pu avoir un effet protecteur ?
Il y aurait eu deux effets possibles. Le premier, c’était de prolonger le soutien et l’intérêt pour le sort de Boualem Sansal. Il y a eu des pétitions, des appels, c’est très bien mais très éphémère, il y a toujours un moment où ça s’essouffle parce que la roue de l’actualité tourne. Son élection aurait inscrit les choses dans la durée. D’autre part, c’est un homme seul, dans sa geôle ou dans son hôpital. Il est important qu’il sache qu’il appartient à une famille, à une communauté, qui bénéficie de la protection statutaire du président de la République. C’est donc une manière supplémentaire d’affirmer le soutien de la France dans la durée et de montrer que notre défense de la francophonie, notamment à travers nos très nombreux prix, que notre soutien ne s’arrête pas le jour où un auteur francophone est en prison.
Quoi qu’il en soit, vous n’avez pas été suivi, puisque votre proposition a été refusée par 13 voix contre 6. Pourquoi ?
Tout d’abord, le débat a fait apparaître une unanimité de principe sur la nécessité de soutenir Boualem Sansal. D’ailleurs, jeudi, la cérémonie de remise des prix de l’Académie lui sera dédiée et commencera par un hommage solennel. C’est sur les méthodes que nous avons eu des divergences profondes. Ma proposition de l’élire n’a pas été retenue, une majorité des académiciens présents craignant que nous aggravions la situation. Je n’y crois pas car sa situation est déjà très grave, mais cet argument est légitime.
Vous n’en êtes pas moins déçu par ce refus. Avez-vous trouvé vos pairs trop prudents, trop soucieux de ménager la chèvre et le chou ?
Disons qu’il y a des différences de tempéraments. Le mien, c’est de dire qu’il faut agir et voir ce qui se passe. L’histoire se fait comme ça, on ne peut pas toujours avoir des garanties a priori qu’une décision n’aura pas d’effets pervers. Beaucoup ne voient pas les choses ainsi. On ne peut pas nier qu’il y a une certaine pesanteur de l’institution qui n’est pas habituée à agir dans l’urgence, c’est le moins qu’on puisse dire. Peut-être aussi, un certain souci de bienséance qui est souvent légitime mais qui devrait parfois s’effacer quand l’heure l’exige. Par ailleurs, il faut noter que nous étions assez peu nombreux et que beaucoup d’académiciens qui étaient sur ma ligne n’étaient pas là, ce qui a un peu déséquilibré les choses. Cela dit, la majorité était très nette.
Vous avez été diplomate. D’après votre expérience, faire du raffut peut-il être utile dans ces cas-là ?
Le réflexe du Quai, dans les affaires de prise d’otages, c’est toujours de demander le silence. Mon expérience, c’est que le silence n’a jamais rien arrangé. La pression médiatique, en revanche, peut souvent faire avancer les choses. N’oubliez pas que pour l’Algérie, se joue aussi une question d’image. Après tout, il y a certainement au sein du pouvoir algérien des gens qui n’ont pas envie que leur pays apparaisse trop clairement comme une dictature. C’est pour l’avoir dit que Boualem Sansal est en prison, ce qui lui donne cruellement raison.
Le problème c’est qu’en général les preneurs d’otage réclament quelque chose. Nous n’allons pas reconnaître l’algérianité du Sahara occidental pour libérer Boualem Sansal…
Certes, mais il y a beaucoup d’autres paramètres sur lesquels on peut jouer : les visas, les relations commerciales, la coopération économique et sécuritaire. Nous avons tellement de liens avec l’Algérie que, même s’il n’y a pas de monnaie d’échange évidente, nous avons les moyens de les faire bouger. D’ailleurs, ils s’en sont pris à un symbole, c’est peut-être une manière de ne pas toucher à des intérêts plus fondamentaux.
Finalement, à quoi sert l’Académie si elle n’est pas capable d’un coup d’éclat pour faire libérer un écrivain…
L’Académie française n’est pas une ONG et elle ne l’a jamais été. C’est une institution culturelle dont la vocation est d’exprimer la reconnaissance du pays pour ses écrivains et, au-delà, pour tous les créateurs francophones. Peu de pays donnent ainsi un statut officiel à leurs écrivains. Notre premier moyen d’action, ce n’est pas le dictionnaire qui est une façon d’affirmer une continuité historique, puisque c’était la première mission de notre compagnie. Aujourd’hui, notre levier d’action principal ce sont les prix que nous décernons, des Grands prix dans tous les domaines de la création francophone. Ne soyez pas trop dure : avec ses défauts, l’Académie française est utile au rayonnement de la France et de la langue française.