Accueil Site Page 320

«En quoi consiste le mal français?»: le regard d’une économiste franco-britannique sur les tourments de notre pays

« Les Français ne le méritent pas », aurait confié Brigitte Macron à l’actrice Arielle Dombasle au sujet d’Emmanuel Macron, selon une indiscrétion du Monde. Ce qui est certain, c’est que le niveau de défiance populaire vis-à-vis des élites est particulièrement élevé en France. L’universitaire franco-britannique Brigitte Granville enquête pour savoir pourquoi, dans un livre.


Française d’origine, économiste de formation universitaire, Brigitte Granville est professeur d’économie au Queen Mary College de l’Université de Londres. Son ouvrage What Ails France, publié en 2021 en anglais, est passé presque inaperçu de ce côté-ci du Channel. C’est bien dommage, car l’ouvrage, qui est richement documenté et solidement étayé (les références bibliographiques occupent pas moins de trente pages), est susceptible d’intéresser tous ceux qui, dans notre pays, s’intéressent à la chose publique.

Dans la préface de son ouvrage, Brigitte Granville fait référence de manière explicite à l’ouvrage d’Alain Peyrefitte, Le mal français, publié en 1976, dont elle entend prolonger, approfondir, et actualiser la réflexion. Depuis la publication de l’ouvrage de l’ancien ministre, est intervenu le passage à l’euro, et le livre, écrit peu de temps après le mouvement des gilets jaunes et pendant la crise sanitaire, s’attache à mettre en évidence les causes profondes de nos difficultés économiques sans céder au politiquement correct : « Ceux qui expriment de la sympathie pour les doléances des Gilets jaunes sont traités comme de dangereux hérétiques qui mettraient en péril une formule éprouvée pour atteindre et préserver la prospérité. Mais le silence imposé dans les rangs, ainsi que la souffrance indicible engendrée par le fait d’être traité de « populistes », ne peuvent qu’aggraver les choses. Mon objectif, en écrivant cet ouvrage, est de rompre avec ce silence, ce que je considère comme une condition nécessaire pour pouvoir identifier des solutions à la stagnation et au désespoir. »

Brigitte Granville contre les petits hommes gris

La première partie de l’ouvrage est intitulée « La République des technocrates ». L’auteur y décrit une oligarchie étatique, dont le noyau dur est constitué des hauts fonctionnaires appartenant aux « grands corps » et issus des « grandes écoles ». Cette oligarchie, qui constitue une particularité française et dont le seul mérite est d’avoir réussi des concours difficiles à l’âge de 20 ou 25 ans, lui apparaît comme largement déconnectée des réalités, conformiste, peu créative et peu habituée à travailler collectivement. Elle est sourde aux aspirations et cris de douleur du peuple et des entreprises, se trouve désemparée lorsque des révoltes surviennent, et résiste activement à son remplacement par des élites plus capables. Elle s’efforce d’étendre sa sphère d’influence au-delà du secteur public, en accaparant des postes clés dans les grandes entreprises, souvent avec des résultats calamiteux : Brigitte Granville rappelle les désastres du Crédit Lyonnais, Alstom, Vivendi, France Télécom… Les allers et retours entre le public et le privé (pantouflage et rétro-pantouflage) sont en outre porteurs de conflits d’intérêts. Le propos n’est pas forcément très original (à ce sujet, voir Bourdieu 1989, ou encore – plus récemment – Coignard et Guibert, 2012), mais il est étayé avec force exemples. Il en résulte un fonctionnement médiocre de l’administration et des services publics, qui est évidemment un problème en soi. Mais en outre, le niveau de confiance vis-à-vis des institutions est particulièrement bas en France, et Brigitte Granville considère que l’existence de cette oligarchie étatique, compte tenu de ses positions acquises et de l’immunité dont elle bénéficie face à ses échecs, ne peut que contribuer largement à cet état de fait. Or, souligne-t-elle en s’appuyant sur des recherches récentes en la matière (notamment Algan, Cahuc et Zylberberg, 2012), l’absence de confiance est éminemment préjudiciable au bon fonctionnement économique.

Brigitte Granville contre la monnaie unique

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à l’euro. Brigitte Granville convoque la théorie des zones monétaires optimales, pour montrer – à la suite de nombreux économistes américains et aussi européens – que la monnaie unique, dans une Europe où la mobilité des travailleurs est entravée par des dissensions linguistiques, ne peut pas fonctionner. Elle dresse l’analogie avec l’étalon-or, auquel de nombreux pays développés sont restés « accrochés » durant la première moitié des années trente, prolongeant et amplifiant ainsi la crise économique issue du krach de 1929. Dans les deux cas, le renoncement à l’instrument monétaire qui va de pair avec la fixité des changes obligeait et oblige à mener des politiques de déflation interne (i.e. de baisses des salaires et de pertes de pouvoir d’achat…) pour restaurer une compétitivité dégradée, ce qui ne pouvait – ne peut – qu’enclencher une spirale récessive. Brigitte Granville s’étonne à juste titre que le débat sur la question de l’euro soit tabou au sein de la profession économique en France, alors qu’en Amérique du nord et au Royaume Uni de nombreux économistes – et parmi eux un grand nombre de prix Nobel – ont clairement pris position contre l’euro. Pour Brigitte Granville, il ne saurait y avoir de restauration durable des équilibres économiques internes en France (et dans les autres pays de la zone euro, qu’ils soient excédentaires comme l’Allemagne ou déficitaires comme les pays de l’Europe du sud) sans rompre avec la monnaie unique.

A lire ensuite: Viande contre bagnoles

La France malade de son jacobinisme

La troisième partie est intitulée « l’utopie de l’état-nation ». Comme le titre de cette partie l’indique, l’auteur y aborde la centralisation administrative excessive de notre pays (le jacobinisme), mais aussi les multiples fractures – géographiques et sociales – qui minent le pays, ainsi que le poids excessif des dépenses publiques. Pour justifier son existence, l’oligarchie d’état s’emploie sans cesse à engager de nouvelles dépenses publiques, ce qui conduit à augmenter les impôts et à laisser s’accroître la dette publique. S’appuyant notamment sur les travaux de Jérôme Fourquet et de Christophe Guilluy, l’auteur note que la fracture géographique qui traverse notre pays n’est plus entre « Paris et le désert français », mais entre les grandes métropoles d’un côté, où logent les élites qui tirent parti de la mondialisation, et les zones rurales péri-urbaines et plus éloignées, de plus en plus privées des services publics de proximité et où sont concentrés les « travailleurs pauvres » – qui n’ont toutefois pas l’heur d’être assez pauvres pour pouvoir bénéficier des aides sociales. La fracture géographique se double d’une fracture éducative : les élites ne se préoccupent guère du naufrage de l’Education nationale parce que leur capital social et financier leur permet d’échapper largement aux contingences de la carte scolaire. L’OCDE, au fil des classements PISA, signale d’ailleurs que le milieu d’origine a un impact sur la réussite scolaire des enfants plus déterminant en France que dans les pays comparables.

La quatrième partie de l’ouvrage se penche sur les réformes du marché du travail engagées par le président Macron durant son premier quinquennat : assouplissements du Code du travail, réduction de la durée et du montant d’indemnisation au titre de l’assurance chômage, tentative d’instaurer un système de retraites universel par points… Ces réformes ont été présentées par M. Macron comme inspirées des pratiques des pays du nord de l’Europe, alors qu’à bien des égards le mode de régulation du marché du travail dans les pays scandinaves est à l’inverse de la façon de faire du pouvoir macroniste : Brigitte Granville relève qu’en Suède par exemple, il est plus compliqué qu’en France de licencier une personne, et dans tous les pays scandinaves le chômage est indemnisé plus généreusement qu’en France. Surtout, les macronistes ont tenté sur tous ces sujets de passer en force (en ayant recours à l’article 49-3 de la Constitution ou par décret, selon les cas), alors que les mesures ayant trait au fonctionnement du marché du travail sont prises dans les pays scandinaves en étroite concertation avec – et avec l’implication des – partenaires sociaux. Pour Brigitte Granville, puisque l’objectif était de relever le taux d’activité des travailleurs potentiels et que le problème réside à ses yeux dans l’inadéquation des formations proposées par l’Education nationale aux besoins de main d’œuvre exprimés par les entreprises, le gouvernement aurait été bien inspiré de faire porter ses efforts sur le système éducatif et sur l’apprentissage.

La cinquième et dernière partie traite des nouvelles technologies de l’information et de la communication, ce que l’auteur appelle « l’économie de la connaissance ». La culture managériale française, très verticale et centralisée, qui encourage peu le travail en équipe et décourage le jaillissement des idées originales surtout si elles sont risquées, est aux yeux de l’auteur a priori peu propice à des succès dans le domaine des nouvelles technologies, un point qui avait d’ailleurs été souligné dès les années 1980 par l’universitaire américain John Zysman. Brigitte Granville entrevoit toutefois une lueur d’espoir en la matière avec la création des « écoles 42 », sous l’impulsion de Xavier Niel, écoles qu’elle qualifie de modèle d’école anti-jacobine par excellence.

Certains pans de l’analyse, dans l’ouvrage de Brigitte Granville, peuvent prêter à discussion. Néanmoins, au total, l’ouvrage de Brigitte Granville balaye large et profond, et fournit des pistes intéressantes pour approfondir la réflexion. On ne peut donc qu’en recommander chaudement la lecture à tous ceux qui maîtrisent la langue de Shakespeare.


Granville Brigitte (2021) : « What Ails France? », Mc-Gill Queen University Press.

What Ails France?

Price: ---

0 used & new available from

Autres références :

Algan Yann, Pierre Cahuc et André Zylberberg (2012) : « La fabrique de la défiance… Et comment s’en sortir », éd. Albin Michel ;

Bourdieu Pierre (1989) : « La noblesse d’état », Les éditions de Minuit ;

Coignard Sophie et Romain Guibert (2012) : « L’oligarchie des incapables », éd. Albin Michel ;

Tribalat Michèle (2010) : « Les yeux grand fermés», éd. Denoël.

La Syrie en pleine tourmente: la bataille d’Alep et le rôle central du mouvement HTS

0

La stratégie du dirigeant syrien Bachar al-Assad est mise à mal par les succès récents des islamistes radicaux de Hayat Tahrir Al-Cham. Analyse.


La Syrie, théâtre d’un conflit prolongé, connaît une nouvelle escalade avec la prise récente de plusieurs quartiers d’Alep et l’avancée vers le centre du pays des rebelles menés par Hayat Tahrir al-Cham (HTS). Cette offensive marque un tournant dans la guerre civile syrienne, remettant en lumière les divisions internes du pays et les jeux d’influence régionaux et internationaux.

Hayat Tahrir al-Cham, ou HTS, est l’une des forces rebelles les plus influentes et les mieux organisées en Syrie. Ce groupe islamiste armé, issu de la fusion de plusieurs factions, dont le Front al-Nosra (ancienne branche syrienne d’Al-Ǫaïda), a su s’imposer comme un acteur incontournable dans le nord-ouest du pays. Fondé en 2017, HTS a cherché à se distancier d’Al-Ǫaïda pour élargir sa base de soutien. Bien qu’adhérant à une idéologie salafiste-jihadiste prônant un État islamique régi par la charia, le groupe se démarque de Daech en adoptant une stratégie plus pragmatique. Hayat Tahrir al-Cham est basé et domine principalement la province d’Idlib, située à la frontière avec la Turquie, à l’ouest d’Alep. Cette région est devenue l’ultime bastion des groupes rebelles opposés au régime de Bachar al-Assad. À son apogée, Idlib a accueilli des millions de civils, dont beaucoup de déplacés des régions reprises par le régime syrien.

Déplacements de population permanents

Rapidement, les factions rebelles ayant trouvé refuge dans la province s’affrontent pour le contrôle de la région. Pendant ces luttes internes, le mouvement HTS émerge et finit par s’imposer comme le groupe dominant. Entre 2018 et 2020, le régime syrien, avec le soutien aérien de la Russie, lance une série d’offensives pour reprendre Idlib, provoquant des déplacements massifs de population. Ces offensives aboutissent à des accords de cessez-le-feu, négociés principalement entre la Turquie et la Russie au début de la crise du Covid-19, qui permettent de réduire temporairement les hostilités sans instaurer une paix durable.

Depuis lors, Idlib reste partiellement sous le contrôle des rebelles, principalement HTS, tandis que les zones périphériques sont tenues par le régime syrien. Le cessez-le-feu, bien que fragile et régulièrement violé, demeure en place. La région reste un point de tension géopolitique majeur, impliquant directement la Syrie, la Russie, la Turquie, ainsi que, dans une moindre mesure, les forces kurdes.

Dans cette région, HTS gère des institutions civiles via le Gouvernement de salut syrien, une entité qui collecte des taxes, administre les services publics et supervise des milliers de combattants bien entraînés. Ces capacités militaires et organisationnelles sont illustrées par leurs performances sur le terrain ces cinq derniers jours. Cette structure semi-étatique aurait permis à HTS de financer ses activités et de coordonner des offensives majeures, comme celle d’Alep.

La récente prise de quartiers stratégiques d’Alep, incluant son aéroport international, constitue une avancée majeure. Cette offensive, minutieusement planifiée et habilement exécutée, a pris de court le régime syrien et ses alliés, révélant des failles structurelles persistantes dans leur contrôle territorial. HTS a su exploiter ces vulnérabilités avec une grande habileté, en s’appuyant sur une fine compréhension du contexte régional.

Timing

Plusieurs facteurs expliquent le timing de cette offensive. Dans un contexte large, l’affaiblissement du régime syrien aurait permis d’envisager une offensive pour casser le statut quo. Gangréné par la corruption et incapable de relancer l’économie ou de reconstruire le pays, le régime de Bachar al-Assad est à son point de faiblesse le plus critique depuis des années. Cet affaiblissement est aggravé par la réduction de l’implication militaire russe, la Russie étant focalisée sur le conflit ukrainien, les frappes israéliennes répétées visant les infrastructures du Hezbollah en Syrie, et, enfin, par la réorganisation des milices iraniennes, moins coordonnées qu’auparavant, limitant leur capacité à défendre efficacement le régime syrien.

La Turquie semble avoir abandonné l’approche diplomatique après l’échec des négociations avec Damas. Face au refus syrien de parvenir à un accord, Ankara a opté pour une stratégie de pression militaire, cherchant à forcer un changement par la dynamique des combats. Par ailleurs, la crise des réfugiés syriens pèse lourdement sur la Turquie, incitant le président Erdogan à accélérer les efforts pour créer des conditions favorables à un éventuel retour de ces populations en Syrie.

Finalement une fenêtre d’opportunité s’est ouverte par la fin récente du conflit entre Israël et le Liban, qui a laissé le Hezbollah affaibli, réduisant momentanément son influence militaire en Syrie. De plus, l’Iran, déjà confronté aux revers subis par ses alliés régionaux – notamment le Hamas et la milice chiite libanaise – semble sur la défensive, luttant pour maintenir la cohésion de son « axe de résistance ». Ces développements ont offert à HTS une opportunité unique de lancer son offensive dans un contexte où ses adversaires étaient affaiblis ou distraits.

Cette offensive n’aurait probablement pas été possible sans un soutien logistique externe, vraisemblablement fourni par la Turquie. Bien que la Turquie considère officiellement le mouvement HTS comme une organisation terroriste, Ankara maintient une relation ambiguë avec le groupe. En tolérant ses actions et en fournissant un soutien indirect dans le cadre d’intérêts communs, la Turquie aurait contribué au développement des capacités déployées par le HTS sur le champ de bataille. La liquidation des poches kurdes au nord d’Alep ces derniers jours pourrait illustrer les contours d’un possible « deal » entre le président Erdogan et le chef de HTS, Abou Mohammed al-Joulani.

La Russie intensifie actuellement ses bombardements

Cependant, après le choc initial et la déroute des forces loyalistes – qui ont perdu non seulement Alep, mais également plusieurs bases aériennes et le contrôle stratégique de l’autoroute M5 reliant Damas à Alep – le régime syrien semble reprendre l’initiative. Soutenu par l’Iran, qui a déjà dépêché des milliers de miliciens, et par la Russie, dont l’aviation intensifie les bombardements contre les forces rebelles et leurs bases arrière, le président Assad mobilise actuellement ses troupes pour tenter de stopper l’offensive du HTS et de rétablir le contrôle sur les territoires perdus.

Les Iraniens sont très impliqués dans la gestion de la crise. Leur diplomatie est à la manœuvre pour trouver un compromis entre MM. Assad et Erdogan et le corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI)  – qui aurait perdu déjà l’un de ses généreux dans les combats – est présent sur le terrain pour coordonner les opérations sur le terrain.

Pour l’instant, un grand perdant se dessine : Bachar al-Assad. À minima, le président syrien risque de perdre davantage de territoires, de pouvoir et de recettes. Cette situation fragilise encore plus son régime, déjà affaibli par plus d’une décennie de guerre civile et les sanctions internationales.

Quant aux potentiels gagnants, ils sont principalement deux : Israël et la Turquie. Pour Israël, la crise pourrait réduire significativement le rôle de la Syrie dans l’axe de la résistance, affaiblissant ainsi sa capacité à servir de base arrière et logistique pour le Hezbollah. Une telle éventualité serait très positive pour l’Etat hébreu, mais aussi pour le Liban, en réduisant les risques de confrontation transfrontalière.

La Turquie, pour sa part, a déjà repoussé les Kurdes plus à l’ouest, réduisant ainsi la menace que représente pour elle l’autonomie kurde dans le Rojava. De plus, Ankara dispose désormais d’une force capable d’influencer les rapports de force, non seulement avec Damas, mais aussi avec les Kurdes syriens. Cette position renforce le levier turc dans la région, tant sur le plan militaire que politique.

Pour l’Iran, la situation est plus incertaine. Téhéran pourrait tirer parti de la crise pour renforcer son emprise sur la Syrie, mais cette ambition est conditionnée par la viabilité de ses alliances. Sans le Hezbollah, son plus précieux allié dans la région, le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) se retrouverait affaibli sur le plan opérationnel et stratégique.

Enfin, la Russie se trouve dans une position délicate. Si elle n’a pas grand-chose à gagner, elle a en revanche beaucoup à perdre. La crise syrienne, désormais une préoccupation secondaire pour Moscou, détourne des ressources et de l’attention au détriment du front ukrainien, où la situation est plus critique pour le Kremlin. Par ailleurs, la Turquie s’impose comme un acteur de plus en plus influent en Syrie, affaiblissant indirectement la position russe. À plus long terme, Moscou pourrait même voir ses bases stratégiques en Syrie – navale à Tartous et aérienne à Hmeimim – menacées. Ses investissements économiques dans l’exploration de pétrole et de gaz en Syrie, notamment dans les régions de Tartous, Damas et le nord-est du pays, pourraient également être compromis si le contrôle territorial de ses alliés faiblit davantage.

Les Kurdes syriens se retrouvent dans une position précaire, coincés entre le régime de Bachar al-Assad, le HTS, et la Turquie. Si le HTS, à travers sa communication, semble vouloir apaiser les tensions en affirmant ne nourrir aucune hostilité à leur égard, les Kurdes, marqués par une longue histoire de méfiance, demeurent sur leurs gardes. Leur méfiance est justifiée : ayant déjà perdu leurs bastions autour d’Alep, ils savent que leur survie est menacée, notamment face à l’agressivité de la Turquie. Dans ce contexte, ils ne peuvent se permettre de tourner le dos au régime syrien tant qu’ils n’ont pas la certitude de sa chute…

Une grande question demeure : jusqu’où HTS est-il prêt à aller, et que cherche-t-il réellement à accomplir ?

La stratégie actuelle du mouvement islamiste repose sur plusieurs axes.

Si le discours nationaliste et les déclarations des responsables des rebelles insistent sur l’idée que « nous sommes tous Syriens », affichant une volonté apparente de rassembler les différentes communautés sous une bannière commune, la réalité sur le terrain semble bien plus complexe.
Les milices du HTS, malgré leur rupture officielle proclamée avec le djihad mondial – visant à se démarquer de Daech et d’Al-Qaïda –, affichent des comportements qui contredisent ce positionnement. En pratique, certains de leurs groupes continuent de cibler ici et là des communautés, notamment des kurdes.
Cette posture ambiguë est exacerbée par une volonté de vengeance particulièrement dirigée contre les Alaouites et les Kurdes, accusés par le HTS d’être au service du régime de Bachar al-Assad.
Ces actions sur le terrain contredisent souvent les discours rassembleurs promus dans les médias, révélant un décalage entre la communication officielle et les dynamiques locales.
Malgré les efforts du HTS pour rassurer l’opinion, la méfiance prédomine. Peu d’acteurs locaux ou internationaux croient véritablement à ce changement idéologique. L’image du HTS reste profondément marquée par son passé, et ses assurances peinent à convaincre.

À ce stade, la majorité des parties prenantes préfèrent attendre l’évolution des rapports de force avant de s’engager pleinement. Elles observent avec prudence, cherchant à évaluer où penchera la balance pour éventuellement soutenir le camp victorieux, tout en maintenant leurs distances avec le HTS. De leur côté, les Kurdes adoptent une posture réservée, tentant de préserver ce qui reste de leur autonomie. Ils évaluent attentivement les alliances qui pourraient garantir leur survie face à des adversaires puissants, notamment la Turquie.

Grandir ailleurs

Price: ---

0 used & new available from

Sainte Paresse, priez pour moi!

En villégiature studieuse à Roquebrune-Cap-Martin (il y a pire…), notre chroniqueur trouve le temps de s’émouvoir de l’omniprésence, dans l’hôtellerie et la restauration, de travailleurs immigrés italiens, venus en voisins, et de la difficulté extrême à recruter des Français. Xénophobe, va!


Tout le personnel de l’hôtel Victoria où la direction de Lecture en fête m’a logé est italien — et charmant, bien élevé, attentionné, parfaitement bilingue. Mais où sont les Français ?
Dans les cuisines des restaurants de ma ville natale — et qui est probablement, après de vastes détours, celle où je mourrai —, ce sont les Africains qui réalisent la bouillabaisse, les supions et l’aïoli. Des Français, nulle nouvelle.

L’Hotel Victoria, Roquebrune-Cap-Martin (06)

Je me suis enquis auprès des patrons des gargotes des raisons de leurs difficultés de recrutement local. « Refus de travailler après 19 heures, et pas plus de 35 heures par semaine. Ils veulent avoir leurs soirées pour batifoler avec leurs copains. Et ne pas sentir le graillon. »

Rééducation nationale !

L’une des raisons profondes de ce désintérêt des petits Français pour le travail salarié (« tous patrons ! » — disent-ils en se faisant de lourdes illusions sur le temps de travail des patrons) vient surtout du fait qu’on leur a distribué des diplômes à tire-larigot — « tous bacheliers ! Tous Licenciés » — et qu’ils croient avoir une qualité authentifiée par un parchemin à valeur nulle. À force de laisser passer en sixième des analphabètes, et de féliciter les analphacons pour leurs belles idées ; à force d’envoyer en seconde des collégiens qui devraient entrer tout de suite dans la vie active ; à force de donner le Bac, qui est toujours, en théorie, le premier diplôme du Supérieur ; à force d’obliger les enseignants du Supérieur à propulser dans l’année suivante des petits branleurs qui ne viennent assister au cours que bardés d’écouteurs de façon à rester en ligne et, comme ils disent, vivre avec leur temps, rien d’étonnant si l’on va chercher en Italie les gentils travailleurs qui nous font défaut.

Il faut remettre la France au travail, de la maternelle à la retraite. Et vite. Toute cette génération née depuis 2000, à quelques exceptions près, est perdue. Il est nécessaire de la rééduquer.

A lire aussi, du même auteur: Génération connards

S’il faut renouveler la classe politique (et il faut le faire), ce n’est pas dans les babyboomers cacochymes que nous trouverons un espoir — ni dans les p’tits jeunes dont la vocation profonde est de consommer des pizzas surgelées, vautrés dans leur canapé défraîchi, en triturant leur… télé-commande. J’ai dans l’idée que c’est dans la catégorie des 40-50 ans, une classe creuse qui jusqu’ici a été barrée par les Grands Anciens qui les ont précédés, que nous pouvons espérer trouver les chefs dont nous avons besoin. J’en connais.

Bonnes résolutions

Après la désastreuse Guerre du Péloponnèse, les Athéniens se voient imposer par le général spartiate vainqueur, Lysandre, trente « tyrans » (en fait, des magistrats qui ont composé un gouvernement oligarchique) qui ont redressé la ville en imposant un régime de terreur qui n’accorde les droits démocratiques qu’à 3000 de leurs partisans, et exécute les métèques, nombreux dans la cité. C’est à cette époque que Socrate, accusé de corrompre la jeunesse, est condamné à boire la ciguë.

On a bien fait. Critias (dans la réalité) et Calliclès (dans le Gorgias de Platon) ont raison contre les forces qui délitent le tissu national.

Les Romains se sont vaguement inspirés de cet épisode pour instituer la possibilité d’une dictature à durée limitée (puis illimitée) quand la patrie était en danger.

Et je vous le dis franchement. S’il faut suspendre les droits démocratiques des petits branleurs, faisons-le. S’il faut suspendre les droits des travailleurs étrangers qui ne travaillent pas (particulièrement ceux de leurs enfants qui revendiquent des racines illusoires pour ne rien foutre et agiter des drapeaux qui ne sont pas les leurs), faisons-le. Et s’il faut renvoyer en Algérie, ce doux pays où l’on met les écrivains en prison (avec la bénédiction de Samia Ghali, Benjamin Stora, Karim Zéribi et autres crapules stipendiées, à gauche, par les pétro-dollars des islamistes), en dénonçant l’accord de 1968 qui permet aux dirigeants malades de ce pays malade de venir se faire soigner en France tout en nous crachant à la gueule, eh bien faisons-le.

L'école sous emprise

Price: ---

0 used & new available from

«J’estime injuste le procès qui est fait à Benjamin Stora»

0

Une tribune de François Gouyette, ancien ambassadeur de France à Alger (2020-2023)


Les propos tenus par Benjamin Stora sur France 5, le 24 novembre dernier, lors d’un débat consacré à l’arrestation à Alger de Boualem Sansal, ont suscité un tollé en France, beaucoup à droite lui reprochant de s’être désolidarisé au pire moment de l’écrivain franco-algérien. S’en est suivie une campagne de presse mettant en cause son honnêteté intellectuelle et sa probité morale.

Cette campagne rappelle par sa virulence celle dont l’universitaire natif de Constantine avait été l’objet, il y a quatre ans, après qu’Emmanuel Macron, soucieux d’engager un rapprochement avec l’Algérie à la faveur de l’élection, fin 2019, d’Abdelmadjid Tebboune, lui eût confié la mission mémorielle que l’on sait. Les coups étaient alors venus de toutes parts, les nostalgiques de l’Algérie française mêlant leur voix à celle, côté algérien, des rentiers de la mémoire pour jeter le discrédit sur un homme dont l’œuvre et les engagements politiques passés dérangeaient des deux côtés de la Méditerranée.

A lire aussi: Jean-Christophe Rufin sur Boualem Sansal: «Le silence n’a jamais rien arrangé»

Pour connaitre de longue date Benjamin Stora et avoir été le témoin, à Alger, jusqu’à l’été 2023, des aléas de sa mission, j’estime profondément injuste le procès qui lui est fait. La sympathie que reflètent ses travaux sur l’Algérie pour le mouvement national algérien ne l’a jamais aveuglé. En témoigne l’évocation sans équivoque, dans le rapport portant son nom, du massacre de milliers de Harkis après l’Indépendance, tout comme celle de la disparition de centaines d’Européens à Oran, le 5 juillet 1962. En signant, à l’instar de l’auteur de ces lignes, la pétition lancée par la Revue Politique et Parlementaire pour la libération de Sansal, il a, de surcroît, opposé un clair démenti aux insinuations sur son instrumentalisation par les autorités algériennes.

Benjamin Stora n’est pas moins fondé à s’exprimer sur l’Algérie que Boualem Sansal. L’historien est dans son rôle, l’écrivain, dans le sien. Je m’honore, pour ma part, de l’amitié précieuse de l’un comme de l’autre.

Les clés retrouvées: Une enfance juive à Constantine

Price: ---

0 used & new available from

Tombera… Tombera pas?

0

Le gouvernement Barnier ne tient plus qu’à un fil… qui s’appelle Marine Le Pen. Toute la classe politique semble plus obsédée par ses petits calculs présidentiels que par l’avenir du pays. Il est cocasse de noter que tous ceux qui poussent Emmanuel Macron à la démission sont en fait en train de tuer l’institution pour laquelle ils se battent, analyse Elisabeth Lévy.


Marine Le Pen doit savourer sa revanche : c’est elle qui lèvera ou baissera son pouce à la fin de la journée.
J’ignore si le RN votera ou non la censure au cas probable où le Projet de Loi de financement de la Sécurité sociale serait soumis au 49.3. Mais après que le ministre du Budget Laurent Saint-Martin a déclaré au Parisien que le gouvernement ne bougera plus, en off ce weekend c’était on va y aller. Le supplice chinois durera jusqu’au bout. Ou peut-être devrait-on parler de supplice breton ? « Sauf miracle de dernière minute, nous voterons la censure », affirme ce matin Jordan Bardella au micro de RTL.

Les grandes consciences économiques françaises inquiètes

Agnès Verdier-Molinier, Nicolas Baverez ou l’excellent Vincent Trémolet de Villers, qui signe un édito intitulé « La nef des Fous » dans Le Figaro, crient au feu et au fou et dénoncent une classe politique obsédée par les calculs présidentiels plutôt que par l’avenir du pays.
Ils ont raison sur le fond. La chute du gouvernement Barnier conduirait sans doute à l’instabilité politique et à l’inconnu financier. Tant qu’on ne peut pas dissoudre, le pays n’a pas de solution de rechange. Et en réalité, Marine Le Pen ne sait pas bien ce qu’elle fera le jour d’après.

A lire aussi, Stéphane Germain: Le pouvoir d’achat, ce paresseux mantra

Vers le chaos ?

Donc, si le RN vote la censure il serait responsable du chaos, entend-on désormais. Le risque est moins le chaos que la longue et désespérante poursuite du sur-place, des petits arrangements et des colmatages. On ne sera pas la Grèce demain matin, mais un petit pays de l’Union européenne trop empêtré dans ses problèmes pour compter…
Si la censure se produit, les torts seront au moins partagés. Rappelons la débilité du front républicain, au second tour des législatives. En juillet, toute la classe politique braillait que le RN menaçait la démocratie, qu’ils étaient des quasi-nazis. Des démocrates bon teint ont préféré faire élire des Insoumis anti-France, anti-flics et antisémites que des députés RN raisonnables. Ces derniers ont été diffamés et traités comme des pestiférés. C’était « tout sauf le RN ». Et maintenant, on leur fait le coup de moi ou le chaos. Il faudrait être un saint pour ne pas être tenté…

Politique spectacle

Michel Barnier s’est montré courtois, ce qui est le minimum syndical dans une démocratie qui se respecte. La presse nous présente cela comme une incroyable innovation. Mais, quand le Premier ministre a fait ses premières concessions (désindexation des retraites, hausse des charges pour les entreprises), il a préféré les offrir à… Laurent Wauquiez.
Marine Le Pen est par ailleurs poussée à la vengeance politique par ses militants et électeurs qui ne sont peut-être pas tous des spécialistes de droit constitutionnel. Mme Le Pen joue peut-être aujourd’hui sa stature d’homme d’Etat. En attendant, cet épisode nous rappelle qu’on ne méprise pas impunément le premier parti de France et ses 11 millions d’électeurs. La politique de la France ne se fait pas à la corbeille, disait de Gaulle. Pas complètement, et heureusement ! Mais elle ne doit pas non plus se faire sur les plateaux de télévision.

La binationalité: une impossibilité dans un monde en tension?

Evoquant dans le JDD le cas de l’écrivain embastillé Boualem Sansal, Michel Onfray pose une question un peu vertigineuse: «Le régime [algérien] parle «d’intelligence avec l’ennemi». Qui est l’ennemi ? La France ?». Pendant ce temps, depuis quelques jours, de nombreuses voix se font le relais de la dictature militaire algérienne de ce côté de la mer Méditerranée…


Boualem Sansal, écrivain en lutte contre l’islamisme a été jeté dans un cul de basse-fosse par les autorités algériennes, de façon totalement arbitraire, dans le but de régler les comptes du pouvoir avec l’Etat français. A cette occasion, on a vu un certain nombre d’élus et de relais d’opinion franco-algériens se faire les petits télégraphistes d’Alger en tenant un discours très violent contre les libertés fondamentales et la France.

Des binationaux relais d’une propagande algérienne fondée sur la haine de la France

Karim Zeribi est de ceux-là. Ancien élu EELV, condamné pour avoir détourné des fonds publics, l’homme a fondé le conseil mondial de la diaspora algérienne. Voix des Algériens de France autoproclamé, l’affairiste estime que Boualem Sansal  « alimente un fonds de commerce qui est celui de l’extrême droite et d’une partie des pseudos intellectuels réactionnaires ». « Il faut aujourd’hui que les gens de paix, les gens positifs, les gens qui veulent se respecter s’unissent et mettent à mal ces Boualem Sansal pseudos écrivains islamophobes qui propagent la haine. » C’est tirer métaphoriquement dans le dos d’un homme embastillé. Et ça se dit de gauche… Autre grande conscience se réclamant du progressisme, Nedjib Sidi Moussa est un universitaire dont le seul fait d’arme reconnu consiste à avoir instruit le procès de l’écrivain dans une émission sur France 5 qui a fait scandale. L’homme explique le succès de Boualem Sansal en avançant qu’il « répond à une demande, façonnée par l’industrie culturelle et l’idéologie ambiante, qui vise à conforter un regard colonialiste et suprémaciste sur l’Algérie et les Algériens ». Pour ce politologue, MM. Daoud et Sansal « ont été promus de manière stratégique pour mener les guerres culturelles à la française ». C’est diffuser sous couvert d’analyse faussement scientifique les éléments de langage d’un pays étranger dont le but est de radicaliser les immigrés algériens et les binationaux. Kamel Daoud, aussi menacé dans son pays d’origine que Boualem Sansal, le dit d’ailleurs dans Le Point : « Pour eux, je ne suis pas un vrai Algérien car je ne réponds pas à leur critère : la haine de la France ».

Or si être un bon Algérien c’est haïr la France, comment peut-on être binational sans être un traître en puissance ? Ici ou là-bas. Ces gens illustrent le problème que peut poser la binationalité en cas de tension entre deux pays qui n’ont pas les mêmes valeurs, principes ou idéaux ; et dans lequel l’un instrumentalise la haine de l’autre pour construire son identité nationale.

Comment servir deux maîtres qui n’ont rien en commun et sont en conflit ?

Commençons par le grand écart en termes de principes. Il est compliqué d’appartenir à deux sphères mentales qui s’excluent l’une l’autre. Si on adhère à certains principes politiques, on peut difficilement valider leurs opposés. Ainsi, la France est une démocratie, pas l’Algérie. La France est laïque, pas l’Algérie. La France fonctionne sur le principe de l’égalité face à la loi, pas l’Algérie. La France défend les libertés publiques, l’Algérie les piétine. La France défend la liberté d’expression, l’Algérie embastille pour délit d’opinion.

Dans ce déchainement de tensions, les personnes les plus sincères subissent un conflit de loyauté, elles peuvent être déchirées entre des appartenances dont les contradictions ont été exacerbées. Quant aux moins fiables et aux plus haineuses, elles deviennent des agents du pays en conflit et tirent à boulet rouge sur la France. Manifestement M. Zeribi est avant tout un Algérien. Et il en a tout à fait le droit. Il a choisi entre ses deux appartenances : il soutient l’Algérie et crache sur la France. Il serait bon qu’il aille au bout de ce choix.

Pire encore, s’il est simplement aujourd’hui un homme condamné pour malversation, il a été élu (EELV). Cet homme serait-il capable de défendre l’intérêt général et les intérêts de la France s’il était amené à trancher entre ses deux appartenances ? On connait la réponse quand on le voit s’asseoir sur l’humanisme et la justice pour justifier la violence politique d’Alger et l’arrestation arbitraire d’un artiste. Et encore, la situation est simplement tendue. Mais que se passerait-il en cas de guerre? Or notre avenir ne s’oriente pas vers la stabilité et la paix au vu des tensions internationales et du poids des islamistes au Maghreb, en Afrique et chez nous. D’autant que, construisant à tour de bras mosquées et casernes, l’Algérie parait se préparer à la guerre pour nombre d’observateurs ; quant à la réconciliation avec les islamistes, elle est entérinée depuis belle lurette. Or la haine de la France, constitutive en partie de l’identité algérienne, se constate dans la diaspora et rend la double nationalité impossible à assumer, notamment chez les plus jeunes.

Le choix d’une nationalité vécu comme un déchirement affectif

Une nationalité a certes une dimension affective, mais c’est avant l’accès à l’exercice des droits politiques, une façon de s’inscrire et d’agir dans le domaine public à travers la citoyenneté. Il est compliqué de souscrire à la fois à un système démocratique et à un système autoritaire ; à un système qui prône l’émancipation des individus et à un système qui fonctionne sur la soumission et le bâton ; à un système qui prône l’égalité et à un système qui la refuse au nom du sexe, de la confession… Une nationalité, c’est politique. Elle est liée à l’acquisition de droits, lesquels se justifient et existent car ils sont appuyés sur une vision de l’homme et du monde particulière, même quand elle s’adosse sur l’universalisme. C’est l’adhésion aux principes fondateurs du contrat social qui légitime la détention d’une part de la souveraineté nationale, part qui permet au citoyen de peser sur les choix d’orientation d’un pays et d’en déterminer l’avenir.

On peut tout à fait n’avoir qu’une seule nationalité et être porteur d’une double culture. On peut choisir d’être un démocrate et inscrire sa citoyenneté dans l’idéal français sans renoncer à écouter de la musique orientale, à pratiquer son dialecte, à aimer ses parents et à se rendre souvent dans son pays d’origine, voire à lui garder un attachement particulier.

A lire ensuite, Dominique Labarrière: La jurisprudence Stora

Mais force est de constater que les différents pays qui composent notre monde sont dans une dynamique d’affrontement et pas de convergence. Un M. Zeribi montre clairement qu’en cas d’affrontement avec l’Algérie, celui-ci serait le relais d’un pouvoir opposé à la France. Il agit déjà en tant que tel. Au point qu’avec humour beaucoup d’internautes ont proposé que l’Algérie nous rende Boualem Sansal et reprenne Karim Zeribi. Pourtant, me direz-vous, un Kamel Daoud ou un Boualem Sansal, qui ont la double nationalité également, portent bien plus haut nos valeurs que nombre de nos représentants actuels… Mais il est vrai qu’ils ont fait un choix clair en termes d’attachement à certains principes politiques : ils combattent barbus et généraux corrompus et adhèrent aux idéaux des Lumières, en cela ils sont plus Français d’esprit et de cœur que ceux qui croient qu’une nation ne peut être qu’ethnique et qu’être Français, c’est être Blanc.

Le choix sans la culpabilité

La question de la double nationalité est donc complexe car, même si elle est liée à l’exercice de droits politiques, elle parle d’appartenance et pose la question de l’identité. Faire alors un choix peut être vécu comme la trahison personnelle d’une partie de son identité, un abandon. Cependant cette métaphore qui dit que l’on ne peut choisir entre sa mère et son père, que brandissent beaucoup de binationaux, est fausse. La vraie question est plutôt : « avec quel partenaire vas-tu construire ton avenir ? », si on veut filer la métaphore. Car on n’appartient pas à ses parents. Grandir c’est fonder sa propre famille. Quitter le foyer des parents n’est pas une trahison. Choisir si on veut vivre en démocratie ou sous la coupe d’une dictature, c’est cela qu’implique le choix d’une nationalité. Posé ainsi, faire ce type de choix n’est plus culpabilisant, car on le fait pour éviter justement de transmettre à ses enfants un exil qui n’est pas le leur et de les faire les héritiers d’un conflit de loyauté, au lieu de leur transmettre une double culture apaisée.

Or pour la plupart des binationaux, la question ne se pose pas ainsi. Elle est du registre de l’émotionnel. C’est une question liée à l’affectif et il y a un sentiment profond et réel de remise en cause personnelle lorsque le débat sur ces questions se pose. Les gens se sentent réellement rejetés et réagissent violemment. Il faut savoir entendre cela d’autant que ce sont souvent les personnes les plus loyales qui sont les plus choquées. Cela n’empêche pas que la question se pose et surtout qu’elle risque de se poser de plus en plus. Nous gagnerions collectivement à ce qu’il y ait un vrai débat sur ce thème car l’attitude d’un M. Zeribi illustre parfaitement l’impossibilité d’une double allégeance lorsque la tension est forte et que l’appel à choisir un camp se fait pressant. Dans ce cadre, il faut aussi pointer la responsabilité de la France qui laisse agir les agents de régimes étrangers sans jamais enquêter sur leurs financements et leurs réseaux. Or nombre de rumeurs accusent le Conseil mondial de la diaspora algérienne d’être être un faux nez du gouvernement algérien. Son rôle supposé en France : embrigader les Algériens de la diaspora pour en faire une arme de guerre politique et une machine de propagande. C’est un outil potentiel de déstabilisation. Karim Zeribi prête en tout cas le flanc à ces soupçons et par son attitude leur donne une certaine consistance.

Voilà pourquoi le débat sur la double nationalité est plein de chausse-trappes, d’hypocrisie et de complexité car il interroge la nature de notre lien au collectif, à la nation, à l’exercice des responsabilités citoyennes, au fait que dans tout choix se cache d’abord un renoncement. Il nous parle aussi du renoncement à un rêve, celui d’un monde qui marcherait vers la démocratie, la réconciliation des peuples, l’échange culturel. Ce rêve que les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale portait est mort. C’est le contraire qui est en train de se produire. Or la tension impose parfois des choix auxquels on aurait aimé échapper.

Victoire de Trump: les «éveillés» sont loin d’avoir perdu la guerre culturelle

Entre Trump qui cartonne chez les minorités, Netflix qui formate les gamins, et des études sur les moustaches ou les vampires, la guerre culturelle américaine ressemble à une série dont le scénario devient de plus en plus absurde !


Comme il a été souvent souligné, la victoire de Donald Trump en 2024 incarne, sans nul doute, une réaction viscérale contre ce que beaucoup perçoivent comme une dérive woke aux États-Unis. Depuis que l’assassinat de George Floyd a été érigé en symbole révolutionnaire, cette idéologie s’est insinuée dans tous les recoins de la société américaine, portée par un militantisme omniprésent. Mais à l’instar du principe d’entropie, cher aux scientifiques, l’histoire nous rappelle qu’un retour à l’équilibre est presque toujours inévitable lorsque le balancier penche trop d’un côté. Faut-il pour autant penser que les « Éveillés » ont définitivement perdu la guerre culturelle ?

À observer les thèses de doctorat lunaires déposées dans de nombreuses facultés de sciences humaines, on réalise vite que le wokisme, « unique religion née dans les universités » (Jean-François Braunstein), n’a rien perdu de son souffle. Des deux côtés de l’Atlantique, prolifèrent des disciplines telles que les Disability Studies, Fat Studies, Queer Studies, Gender Studies, Indigenous Studies, ou encore les Critical Race Studies. À cela s’ajoutent des études environnementales, comme les Climate Justice Studies (exploration des effets différenciés du changement climatique sur les populations marginalisées), les Ecofeminism Studies (croisant oppression des femmes et exploitation de la nature) ou les Anthropocene Studies. Certaines de ces « études » flirtent même avec l’absurde : Moustache Studies, Vampire Studies, Smell Studies ou encore Procrastination Studies figurent parmi les curiosités de ce panorama académique. En parallèle, Nature, Science, PNAS, refusent désormais de publier des articles scientifiques sur le seul critère de qualité, estimant que ce serait discriminatoire[1].

Cibler la jeunesse

Certes, l’intersectionnalité des luttes – Black Lives Matter, antifas, néoféminisme MeToo, transactivisme, climato-militants, décoloniaux, repentants de l’Histoire – a révélé ses contradictions. L’évidence saute aux yeux lorsqu’on constate que certaines populations discriminées, notamment dans des quartiers à forte immigration, peuvent elles-mêmes être homophobes ou antisémites. L’insécurité des Juifs et des homosexuels à Berlin est une illustration éclatante de ces paradoxes.

Pour autant, les « Éveillés » ont compris qu’il était vain de convaincre les plus de 50 ans, ces vieux « réactionnaires » selon leur jargon. Leur stratégie est ailleurs : cibler la jeunesse. Et dans cette guerre culturelle, les plateformes de streaming telles que Netflix, HBO, Disney+ et Apple TV+ sont des armes redoutables pour imposer à nos enfants cette vision néo-progressiste que les progressistes traditionnels ont eu bien du mal à anticiper. Dana Walder, par exemple, patronne des studios Disney, refuse les scénarios trop « hétéronormés »[2].

A lire aussi: Le «Projet 2025»: les démocrates l’adorent, les républicains l’ignorent

Aux États-Unis, la victoire de Trump a été d’autant plus spectaculaire qu’il a réalisé des percées historiques auprès des minorités : un doublement de son score chez les Noirs (de 10 à 20%), 47% chez les Hispaniques, et même un soutien significatif des musulmans du Michigan. Ce sont notamment ces « minorités », exaspérées par l’agenda woke omniprésent dans leurs écoles et quartiers, qui ont permis à Trump de décrocher le grand chelem dans les États-clés. Pour l’élite progressiste de la Côte Est, rien n’est plus insupportable que de voir ses supposés alliés voter pour le « fantasque milliardaire » comme l’appelle l’Associated Press.

Une bataille, pas la guerre

Mais cette victoire ne signe pas la fin de la bataille. Les grandes entreprises, notamment via leurs départements des Ressources humaines continuent d’appliquer une politique d’inclusivité dogmatique. Cependant, quelques signaux faibles mais encourageants apparaissent. Certaines entreprises américaines commencent à abandonner leurs politiques d’embauche basées sur ces sigles jargonneux et tellement américains, comme DEI (Diversity, Equity, and Inclusion), ERG (Employee Resource Group), ou encore BIPOC (Black, Indigenous, and People of Color). Même le sacro-saint ESG (Environmental, Social, and Governance) subit des critiques croissantes. L’Amérique, laboratoire des extrêmes, a au moins le mérite de reconnaître ses erreurs et, parfois, de faire machine arrière.

Le wokisme n’existe pas

Un exemple frappant de cette dérive inclusive est l’entrisme antisémite dans les universités de l’Ivy League. Le Congrès, dans un rapport accablant, a mis en lumière comment l’obsession woke a inhibé l’empathie naturelle à l’endroit des étudiants juifs lorsque des activistes les empêchaient de rejoindre leur campus. L’audition par le Congrès américain de Claudine Gay, première présidente noire de Harvard, incapable dans cette douloureuse affaire d’appeler un chat un chat et plombée par des accusations de plagiat, a illustré l’acmé de ces renoncements.

Pour les éveillés, cependant, les critiques ne sont qu’une réaction d’ultra-conservateurs nostalgiques d’un monde où les femmes éduquaient leurs enfants pendant que leurs maris lisaient tranquillement leur journal… Selon eux, le wokisme est un fantasme. Seul l’anti-wokisme existe, incarné par des esprits rétrogrades à bout de souffle qui ont le toupet de prendre leur revanche dans les urnes.


[1] « Changer de genre ? Comment le malentendu opère chez les jeunes… et les moins jeunes », Beryl Koener et Jean-Pierre Lebrun, Campagne-Première.

[2] Woke Fiction, Comment l’idéologie change nos films et nos séries, Samuel Fitoussi, Le Cherche-Midi.

Balzac, sociologue et dandy

0

Les Éditions du Cerf ressuscitent des études un peu oubliées de l’historien Philippe Ariès, et La Canne de M. de Balzac de Delphine de Girardin reparait en Folio. Balzac était décidément un observateur sociologique avant-gardiste.


Lire des auteurs classiques n’est pas toujours rébarbatif. L’homme précaire d’aujourd’hui, comme disait Malraux, peut retrouver dans la littérature une leçon pour les mauvais jours, et peut-être en tout cas en éprouver du plaisir. Apprendre dans un livre comment observer le monde dans lequel on évolue, et que cette étude soit plaisante, voire passionnante, cela est possible avec certains auteurs. Un nom me vient immédiatement à l’esprit, dans ce cas, celui de Balzac, l’auteur de La Comédie humaine, cette vaste entreprise de description romanesque de la société et des mentalités, ce projet encyclopédique de recueillir les mœurs en vigueur, ce catalogue haut en couleur des jouissances de la civilisation et, de ce fait, ce véritable vade-mecum pour jeune Rastignac avide de réussir socialement. Les livres de Balzac sont tout cela.

Balzac sociologue

L’historien français Philippe Ariès (1914-1984) s’est intéressé à Balzac, en soulignant la vaste portée scientifique de son travail. Dans un ouvrage sorti récemment aux éditions du Cerf, composé de textes de cet historien éparpillés jadis dans diverses revues, nous trouvons une étude sur « Balzac sociologue », écrite en 1944. Pour Ariès, Balzac institue au XIXe siècle un nouveau statut de l’écrivain, en rupture avec les siècles précédents : « Au XVIIe, ou au XVIIIe siècle, constate Philippe Ariès, l’écrivain était un rentier ou un gentilhomme : la littérature était le passe-temps d’un homme instruit. Au XIXe siècle, c’est un gagne-pain, un métier qui fait vivre. » La formidable créativité de Balzac s’incarne dans cette « modification de l’état économique et social » du temps. De ce fait, Balzac est apte à décrire un monde nouveau, qui émerge lentement sous la Restauration, après les soubresauts de la Révolution et de l’Empire. Ce n’est pas tant un Balzac homme du monde et dandy qui intéresse Ariès, que l’observateur méticuleux des rouages sociaux qui permettront ou non la circulation de l’argent et des rapports de force. Au fond, semble nous dire Ariès, il y a une lecture « marxiste » avant la lettre de Balzac, pleine d’enseignements anthropologiques, et que l’historien ne peut méconnaître. Ariès note que Balzac « en vint à considérer toute son œuvre comme l’étude des réactions de la société sur les individus. Il figure, à ce titre, parmi les premiers sociologues français. Peut-être est-il le plus grand de tous. » Ariès, grand historien des mentalités, payait ainsi sa dette à son devancier romancier, en expliquant bien, si l’on n’en était déjà convaincu, que le roman n’est pas toujours le genre léger que l’on prétend. 

A lire aussi, du même auteur: Balzac au cinéma, ça donne quoi?

Un texte charmant

Cette vision austère de Balzac peut déranger le lecteur. Il ne faut pourtant pas mépriser cette dimension sociologique. Évidemment, notre Balzac préféré restera avant tout celui dont son amie, la poète et romancière Delphine de Girardin (1804-1855), trace un portrait dans sa longue nouvelle intitulée La Canne de M. de Balzac, en 1836. Ce texte charmant vient de paraître dans la collection « Folio », avec une préface et des notes de Martine Reid. Delphine de Girardin a décidé de mettre au premier plan un objet qui, selon elle, caractérisait le mieux Balzac, une somptueuse canne que l’écrivain avait commandée au bijoutier Le Cointe en avril 1834 et qu’il tardait d’ailleurs à rembourser. Une « canne-monstre », nous dit la femme de lettres, derrière quoi l’écrivain se cachait, lorsqu’il sortait à l’Opéra ; je vous laisse lire la description que Delphine de Girardin en donne, dans un passage étonnant. De son côté, Balzac pouvait écrire à Mme Hanska, le 30 mars 1835, sur ce phénomène de la canne, les commentaires suivants : « Vous ne sauriez imaginer quel succès a eu ce bijou. » Il précise : « Tout le dandysme de Paris en a été jaloux… » La canne résume à elle seule la silhouette du romancier, son élégance et, peut-être, son génie. 

A lire aussi, Henri Beaumont: Les étranges défaites

Une famille de pensée

Je m’attendais, sous la plume de Delphine de Girardin, à davantage de révélations sur Balzac. Mais le héros de la nouvelle, ce n’est pas lui, même s’il en reste la figure tutélaire. Le personnage central de La Canne de M. de Balzac est un très beau jeune homme nommé Tancrède, qui arrive à Paris dans l’espoir de faire fortune. Hélas, toutes ses entreprises sont gâchées par sa trop grande beauté. Delphine de Girardin, esprit piquant, s’amuse à enfiler les paradoxes, en décrivant les faux pas de son jeune héros. Celui-ci a heureusement la bonne idée de s’intéresser à la fameuse canne de Balzac. Il découvre qu’elle possède une singularité digne des Mille et une nuits : elle rend invisible son propriétaire, lorsqu’il le désire. La fortune de Tancrède est faite, grâce à ce « privilège » qui rappelle ceux de Stendhal. Cet objet magique va lui permettre aussi de choisir l’élue de son cœur, en espionnant jusqu’à son sommeil, scène délicate et intime, racontée avec doigté : « Tancrède, écrit Delphine de Girardin, fut étonné de trouver Clarisse déjà couchée et endormie ; il s’approcha de son lit doucement, il entendit cette respiration égale, qui prouve un sommeil réel, si profond, qu’il ne permet pas à un rêve de voltiger, à un souvenir de survivre… » Ainsi, la prose de Delphine de Girardin parvient à nous toucher, dans cette nouvelle finalement assez balzacienne de ton, qui doit être prise comme un hommage à Balzac. Je suis féru de tels hommages, qui délimitent une famille de pensée, à laquelle, avec beaucoup d’autres, je souscris joyeusement.


Philippe Ariès, Pages ressuscitées. Édition établie et présentée par Guillaume Gros. Éd. Du Cerf, 240 pages.

Pages ressuscitées

Price: ---

0 used & new available from

Delphine de Girardin, La Canne de M. de Balzac. Éd. De Martine Reid. Collection « Folio », 290 pages.

La Canne de M. de Balzac

Price: ---

0 used & new available from

Raoul a disparu

0

Normandie. Un petit vieux et son chien se volatilisent. Cinq copains s’inquiètent et partent à sa recherche en compagnie de Christophe, le narrateur…

« Ça fait près de quinze jours que nous ne l’avons pas vu, nous. Au début, on s’est à peine inquiété. On s’est dit : « Son petit chien est malade. Il ne le sort plus. Parce que son petit chien commence à se faire vieux. » Mais depuis hier… ah ! ça commençait à faire beaucoup. » Le petit vieux au petit chien, c’est Raoul. Ses copains – Antoine, Robert, Thierry, Yvon et Drelin – sonnent chez Christophe, dit Chartreuse, le narrateur, qui habite au deuxième étage devant le port de Fécamp ; depuis son accident de motocyclette, il est très souvent à sa fenêtre. Ils sont persuadés qu’il voit passer le Raoul tous les jours ; alors, ils viennent le questionner. Ça tombe bien ; non seulement, il le voyait passer tous les jours, mais le vieillard l’intriguait. Les camarades du disparu et Chartreuse discutent beaucoup, sympathisent et décident de partir à la recherche du Raoul et de mener l’enquête. Ce ne sera pas triste. Des péripéties, il y en aura à la pelle. Écrivain, critique littéraire et journaliste (il anime, en compagnie de Dominique Guiou, une délicieuse émission radiophonique, « La Baraque à livres », du RCF-Lille), originaire du Nord mais passionné par la Normandie, Bernard Leconte, à la faveur de son dix-neuvième livre, fait preuve d’un humour décapant. Il n’a pas son pareil pour décrire les paysages – parfois glauques – ou les situations alambiquées à l’aide d’un vocabulaire imagé, coloré. Il raffole aussi des atmosphères grisâtres. Son style pourrait faire penser à celui d’un Pierre Mac Orlan qui aurait fait l’école du rire. Le créateur de Sous la lumière froide n’eût-il pas pu écrire ceci : « Je gagnais les premiers champs, ce n’était pas la pleine campagne, ouverte, libre ; il y avait encore des maisons un peu partout, des routes, des stations d’épuration, des enclos contenant des bouteilles de gaz, toutes choses qui rappelaient la ville et le siècle. Mais quand j’eus une moto, j’allais nettement plus loin, je traversais les âges, je trouvais un monde intact, avec des flaques de purin, des jardins moisis. » « Des jardins moisis » ; l’image est belle comme l’est tout autant cette phrase : « Elle se dérida, retira la chaîne et se présenta tout entière dans une blouse bleue à petites fleurs, boutonnées dix fois sur le devant sans arriver à comprimer des mamelles flasques et spongieuses. » Terriblement réjouissant et sans prétention, ce roman de Bernard Leconte procure bien du plaisir.

Chartreuse, Bernard Leconte, Héliopoles, 2024. 134 pages

Chartreuse

Price: ---

0 used & new available from

Le cercle des non-alignés

0

Dès le premier dimanche de décembre, Monsieur Nostalgie remplit sa hotte de livres étranges, bizarres, déviants, qui sortent des cadres établis par le marché. On y parle de Bardamu, de la couleur jaune, d’inventions, d’oiseaux ou encore de l’année 2000…


Il y a deux sortes de livres, ceux qui labourent les thèmes du moment, qui se glissent dans l’entonnoir du marché de l’édition, ils sont un peu bêtes et démagos, un peu gluants et fainéants, et puis les inclassables, une catégorie à rebrousse-poil, tellement incongrus si on veut bien se référer à nos codes de pensée normés. Ces non-alignés cassent la routine littéraire. Qu’ils soient romans, essais ou déambulations, ils perturbent notre boussole intérieure. À vrai dire, on ne sait pas toujours comment en parler, car ils foulent d’autres terres narratives. Ils sont d’ailleurs.

Cette sélection que je vous propose, trois semaines avant Noël, n’a rien de commun si ce n’est le goût pour la farce, la vacuité du quotidien, la rage d’écrire ou le délitement des sociétés désindustrialisées. Chez eux, j’aime leur typicité, leurs différences, leur pas de côté, leurs ficelles d’arcandiers, leur absence de morgue et la beauté de l’inutile érigée en totem. Ils ne singent personne. Ils vont au bout de leur démarche artistique. Ils ont un parfum fin de siècle. Dernière station avant l’effacement. Au terminus des prétentieux. Ils sont narquois et désespérés, abrasifs et non-directifs, ils n’imposent pas un chemin tracé à leurs lecteurs. C’est finalement assez peu fréquent pour un lecteur de se sentir libre; souvent aujourd’hui, les pages enferment. Tant qu’il y aura des écrivains qui creusent leur sillon, en dehors des modes et des bibles, notre pays résistera au conglomérat de l’écriture blanche. Ils sont, chacun à leur manière, portés par un ton dissonant, très éloigné de la rédaction laborieuse qui fait les succès d’estime.

Franz Bartelt, notre Ardennais préféré, nous revient à l’Arbre Vengeur avec son journal de l’année 2000. On attend le Bartelt nouveau comme le Beaujolais ou l’Almanach Vermot à chaque fin d’année. Bartelt n’est pas seulement un écrivain du désenchantement rieur, il est aussi un diariste endiablé qui régurgite l’actualité avec un sens appuyé de l’absurde et du déséquilibre. Un Jules Renard d’ascendance Rimbaldienne, c’est-à-dire un moraliste poétique. Cette année 2000, celle du bug qui n’arriva pas, avait tous les ingrédients de la catastrophe annoncée pour vitaminer la plume de Bartelt. Déjà, un livre qui met en exergue une citation de Daniel Boulanger extraite du roi de cœur a tout pour nous réjouir. Nous sommes en fraternité. En confiance. On revit cette pénible année 2000 commentée par les réflexions de Bartelt qui se fait tantôt d’humeur boulevardière ou désabusée. On le suit dans son délire, qu’il nous parle de l’orgasme celtique, du paysan qui « aime à se présenter comme un descendant de Virgile et de Massey Ferguson » ou de son « désintérêt » pour la photo : « Une belle page, pour moi, c’est une page de texte. Sans photo ».

A lire aussi: Gustave Le Bon: qu’est-ce qu’une foule?

Dans le registre du doux dingue ou de l’inventeur iconoclaste, Gaston de Pawlowski (1874-1933), disciple d’Alphonse Allais comme il est coutume de le présenter et inspirateur de Marcel Duchamp, est réédité par Finitude dans une composition graphique d’une élégance folle. Les illustrations « épatantes » de Christian Cailleaux en font certainement le livre le plus stylé de cette année 2024. Sur les tables des libraires, il attire tous les regards. Gaston était l’un de ces esprits vibrionnants sachant tout faire, juriste de haut-vol, chantre de l’automobilisme et de l’aviation naissante, féru de vélo et ami de Willy (lire l’excellente préface d’Éric Walbecq). En 1916, il publie ses Inventions nouvelles & dernières nouveautés à l’usage des gentlemen pince-sans-rire. Un bazar hétéroclite où l’on trouve des mouchoirs sinapisés « enduits de farine de moutarde » qui « permettent aux héritiers de pleurer abondamment durant toute la cérémonie sans faire aucun effort pour cela » ou « la plume-doigt » à l’étude dans les ministères qui allégerait considérablement le budget de l’État français : « Au lieu de se tailler ou de se ronger les ongles durant des heures, nos bureaucrates ont résolu de les laisser pousser jusqu’à ce qu’ils atteignent deux ou trois centimètres. Il suffit ensuite de les tailler pour obtenir des plumes excellentes et gratuites ».

Si vous aimez les échappatoires, les curiosités curieuses et les envolées vespérales, Éric Poindron est votre homme. Il sort cet automne Au cabaret des oiseaux et des songes1, son roman dit d’escapades, préfacé par Denis Grozdanovitch. Avec le funambule Poindron, les mots sont à la fête, son érudition lyrique et sa sincérité sauvage en font un écrivain à la dissidence onirique.

Dans ma hotte de Noël, je vous signale également le très instructif Entre ici, Bardamu !, une conversation savoureuse et éclairante entre Gabriel et Jean Guenot (qui rendit visite à Céline en 1960), notamment sur la densité et la qualité d’oreille de l’ermite de Meudon. On a beaucoup écrit sur la dépouille de Céline, mais j’ai rarement lu des choses aussi pertinentes sur les variations d’écriture du génie atrabilaire. Jean Guenot répond aux questions de son petit-fils sur la cadence, la présence, le ton et le grain de l’écrivain maudit.

Dans le registre du déclassement et du dépouillement de nos campagnes, Éric Desmons est une plume experte, à contre-courant des élites déconstruites. Ce polémiste talentueux des provinces à l’abandon et ardent défenseur de « nos vieux » face à la machine administrative vient d’écrire Jaune. Il y est question d’EHPAD à l’agonie et de C15 cabossés, de cette France qui a été rayée du territoire médiatique mais qui gronde.


L’année à treize lunes de Franz Bartelt – l’Arbre vengeur

Inventions nouvelles & dernières nouveautés de Gaston de Pawlowski – Illustrées par Christian Cailleaux – Finitude

Inventions nouvelles & dernières nouveautés

Price: ---

0 used & new available from

Au cabaret des oiseaux et des songes d’Éric Poindron – Préface de Denis Grozdanovitch – Le Passeur

Entre ici, Bardamu ! de Gabriel et Jean Guenot – Éditions Livr’Arbitres

Jaune d’Éric Desmons – Le Cercle Aristote


  1. Lire aussi ici l’article que lui consacre Pascal Louvrier sur Causeur ↩︎

«En quoi consiste le mal français?»: le regard d’une économiste franco-britannique sur les tourments de notre pays

0
Confinement, Nantes, avril 2020 © Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA

« Les Français ne le méritent pas », aurait confié Brigitte Macron à l’actrice Arielle Dombasle au sujet d’Emmanuel Macron, selon une indiscrétion du Monde. Ce qui est certain, c’est que le niveau de défiance populaire vis-à-vis des élites est particulièrement élevé en France. L’universitaire franco-britannique Brigitte Granville enquête pour savoir pourquoi, dans un livre.


Française d’origine, économiste de formation universitaire, Brigitte Granville est professeur d’économie au Queen Mary College de l’Université de Londres. Son ouvrage What Ails France, publié en 2021 en anglais, est passé presque inaperçu de ce côté-ci du Channel. C’est bien dommage, car l’ouvrage, qui est richement documenté et solidement étayé (les références bibliographiques occupent pas moins de trente pages), est susceptible d’intéresser tous ceux qui, dans notre pays, s’intéressent à la chose publique.

Dans la préface de son ouvrage, Brigitte Granville fait référence de manière explicite à l’ouvrage d’Alain Peyrefitte, Le mal français, publié en 1976, dont elle entend prolonger, approfondir, et actualiser la réflexion. Depuis la publication de l’ouvrage de l’ancien ministre, est intervenu le passage à l’euro, et le livre, écrit peu de temps après le mouvement des gilets jaunes et pendant la crise sanitaire, s’attache à mettre en évidence les causes profondes de nos difficultés économiques sans céder au politiquement correct : « Ceux qui expriment de la sympathie pour les doléances des Gilets jaunes sont traités comme de dangereux hérétiques qui mettraient en péril une formule éprouvée pour atteindre et préserver la prospérité. Mais le silence imposé dans les rangs, ainsi que la souffrance indicible engendrée par le fait d’être traité de « populistes », ne peuvent qu’aggraver les choses. Mon objectif, en écrivant cet ouvrage, est de rompre avec ce silence, ce que je considère comme une condition nécessaire pour pouvoir identifier des solutions à la stagnation et au désespoir. »

Brigitte Granville contre les petits hommes gris

La première partie de l’ouvrage est intitulée « La République des technocrates ». L’auteur y décrit une oligarchie étatique, dont le noyau dur est constitué des hauts fonctionnaires appartenant aux « grands corps » et issus des « grandes écoles ». Cette oligarchie, qui constitue une particularité française et dont le seul mérite est d’avoir réussi des concours difficiles à l’âge de 20 ou 25 ans, lui apparaît comme largement déconnectée des réalités, conformiste, peu créative et peu habituée à travailler collectivement. Elle est sourde aux aspirations et cris de douleur du peuple et des entreprises, se trouve désemparée lorsque des révoltes surviennent, et résiste activement à son remplacement par des élites plus capables. Elle s’efforce d’étendre sa sphère d’influence au-delà du secteur public, en accaparant des postes clés dans les grandes entreprises, souvent avec des résultats calamiteux : Brigitte Granville rappelle les désastres du Crédit Lyonnais, Alstom, Vivendi, France Télécom… Les allers et retours entre le public et le privé (pantouflage et rétro-pantouflage) sont en outre porteurs de conflits d’intérêts. Le propos n’est pas forcément très original (à ce sujet, voir Bourdieu 1989, ou encore – plus récemment – Coignard et Guibert, 2012), mais il est étayé avec force exemples. Il en résulte un fonctionnement médiocre de l’administration et des services publics, qui est évidemment un problème en soi. Mais en outre, le niveau de confiance vis-à-vis des institutions est particulièrement bas en France, et Brigitte Granville considère que l’existence de cette oligarchie étatique, compte tenu de ses positions acquises et de l’immunité dont elle bénéficie face à ses échecs, ne peut que contribuer largement à cet état de fait. Or, souligne-t-elle en s’appuyant sur des recherches récentes en la matière (notamment Algan, Cahuc et Zylberberg, 2012), l’absence de confiance est éminemment préjudiciable au bon fonctionnement économique.

Brigitte Granville contre la monnaie unique

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à l’euro. Brigitte Granville convoque la théorie des zones monétaires optimales, pour montrer – à la suite de nombreux économistes américains et aussi européens – que la monnaie unique, dans une Europe où la mobilité des travailleurs est entravée par des dissensions linguistiques, ne peut pas fonctionner. Elle dresse l’analogie avec l’étalon-or, auquel de nombreux pays développés sont restés « accrochés » durant la première moitié des années trente, prolongeant et amplifiant ainsi la crise économique issue du krach de 1929. Dans les deux cas, le renoncement à l’instrument monétaire qui va de pair avec la fixité des changes obligeait et oblige à mener des politiques de déflation interne (i.e. de baisses des salaires et de pertes de pouvoir d’achat…) pour restaurer une compétitivité dégradée, ce qui ne pouvait – ne peut – qu’enclencher une spirale récessive. Brigitte Granville s’étonne à juste titre que le débat sur la question de l’euro soit tabou au sein de la profession économique en France, alors qu’en Amérique du nord et au Royaume Uni de nombreux économistes – et parmi eux un grand nombre de prix Nobel – ont clairement pris position contre l’euro. Pour Brigitte Granville, il ne saurait y avoir de restauration durable des équilibres économiques internes en France (et dans les autres pays de la zone euro, qu’ils soient excédentaires comme l’Allemagne ou déficitaires comme les pays de l’Europe du sud) sans rompre avec la monnaie unique.

A lire ensuite: Viande contre bagnoles

La France malade de son jacobinisme

La troisième partie est intitulée « l’utopie de l’état-nation ». Comme le titre de cette partie l’indique, l’auteur y aborde la centralisation administrative excessive de notre pays (le jacobinisme), mais aussi les multiples fractures – géographiques et sociales – qui minent le pays, ainsi que le poids excessif des dépenses publiques. Pour justifier son existence, l’oligarchie d’état s’emploie sans cesse à engager de nouvelles dépenses publiques, ce qui conduit à augmenter les impôts et à laisser s’accroître la dette publique. S’appuyant notamment sur les travaux de Jérôme Fourquet et de Christophe Guilluy, l’auteur note que la fracture géographique qui traverse notre pays n’est plus entre « Paris et le désert français », mais entre les grandes métropoles d’un côté, où logent les élites qui tirent parti de la mondialisation, et les zones rurales péri-urbaines et plus éloignées, de plus en plus privées des services publics de proximité et où sont concentrés les « travailleurs pauvres » – qui n’ont toutefois pas l’heur d’être assez pauvres pour pouvoir bénéficier des aides sociales. La fracture géographique se double d’une fracture éducative : les élites ne se préoccupent guère du naufrage de l’Education nationale parce que leur capital social et financier leur permet d’échapper largement aux contingences de la carte scolaire. L’OCDE, au fil des classements PISA, signale d’ailleurs que le milieu d’origine a un impact sur la réussite scolaire des enfants plus déterminant en France que dans les pays comparables.

La quatrième partie de l’ouvrage se penche sur les réformes du marché du travail engagées par le président Macron durant son premier quinquennat : assouplissements du Code du travail, réduction de la durée et du montant d’indemnisation au titre de l’assurance chômage, tentative d’instaurer un système de retraites universel par points… Ces réformes ont été présentées par M. Macron comme inspirées des pratiques des pays du nord de l’Europe, alors qu’à bien des égards le mode de régulation du marché du travail dans les pays scandinaves est à l’inverse de la façon de faire du pouvoir macroniste : Brigitte Granville relève qu’en Suède par exemple, il est plus compliqué qu’en France de licencier une personne, et dans tous les pays scandinaves le chômage est indemnisé plus généreusement qu’en France. Surtout, les macronistes ont tenté sur tous ces sujets de passer en force (en ayant recours à l’article 49-3 de la Constitution ou par décret, selon les cas), alors que les mesures ayant trait au fonctionnement du marché du travail sont prises dans les pays scandinaves en étroite concertation avec – et avec l’implication des – partenaires sociaux. Pour Brigitte Granville, puisque l’objectif était de relever le taux d’activité des travailleurs potentiels et que le problème réside à ses yeux dans l’inadéquation des formations proposées par l’Education nationale aux besoins de main d’œuvre exprimés par les entreprises, le gouvernement aurait été bien inspiré de faire porter ses efforts sur le système éducatif et sur l’apprentissage.

La cinquième et dernière partie traite des nouvelles technologies de l’information et de la communication, ce que l’auteur appelle « l’économie de la connaissance ». La culture managériale française, très verticale et centralisée, qui encourage peu le travail en équipe et décourage le jaillissement des idées originales surtout si elles sont risquées, est aux yeux de l’auteur a priori peu propice à des succès dans le domaine des nouvelles technologies, un point qui avait d’ailleurs été souligné dès les années 1980 par l’universitaire américain John Zysman. Brigitte Granville entrevoit toutefois une lueur d’espoir en la matière avec la création des « écoles 42 », sous l’impulsion de Xavier Niel, écoles qu’elle qualifie de modèle d’école anti-jacobine par excellence.

Certains pans de l’analyse, dans l’ouvrage de Brigitte Granville, peuvent prêter à discussion. Néanmoins, au total, l’ouvrage de Brigitte Granville balaye large et profond, et fournit des pistes intéressantes pour approfondir la réflexion. On ne peut donc qu’en recommander chaudement la lecture à tous ceux qui maîtrisent la langue de Shakespeare.


Granville Brigitte (2021) : « What Ails France? », Mc-Gill Queen University Press.

What Ails France?

Price: ---

0 used & new available from

Autres références :

Algan Yann, Pierre Cahuc et André Zylberberg (2012) : « La fabrique de la défiance… Et comment s’en sortir », éd. Albin Michel ;

Bourdieu Pierre (1989) : « La noblesse d’état », Les éditions de Minuit ;

Coignard Sophie et Romain Guibert (2012) : « L’oligarchie des incapables », éd. Albin Michel ;

Tribalat Michèle (2010) : « Les yeux grand fermés», éd. Denoël.

La Syrie en pleine tourmente: la bataille d’Alep et le rôle central du mouvement HTS

0
Alep aux mains des rebelles du HTS, Syrie, 1 décembre 2024 © Asaad Al Asaad/SIPA

La stratégie du dirigeant syrien Bachar al-Assad est mise à mal par les succès récents des islamistes radicaux de Hayat Tahrir Al-Cham. Analyse.


La Syrie, théâtre d’un conflit prolongé, connaît une nouvelle escalade avec la prise récente de plusieurs quartiers d’Alep et l’avancée vers le centre du pays des rebelles menés par Hayat Tahrir al-Cham (HTS). Cette offensive marque un tournant dans la guerre civile syrienne, remettant en lumière les divisions internes du pays et les jeux d’influence régionaux et internationaux.

Hayat Tahrir al-Cham, ou HTS, est l’une des forces rebelles les plus influentes et les mieux organisées en Syrie. Ce groupe islamiste armé, issu de la fusion de plusieurs factions, dont le Front al-Nosra (ancienne branche syrienne d’Al-Ǫaïda), a su s’imposer comme un acteur incontournable dans le nord-ouest du pays. Fondé en 2017, HTS a cherché à se distancier d’Al-Ǫaïda pour élargir sa base de soutien. Bien qu’adhérant à une idéologie salafiste-jihadiste prônant un État islamique régi par la charia, le groupe se démarque de Daech en adoptant une stratégie plus pragmatique. Hayat Tahrir al-Cham est basé et domine principalement la province d’Idlib, située à la frontière avec la Turquie, à l’ouest d’Alep. Cette région est devenue l’ultime bastion des groupes rebelles opposés au régime de Bachar al-Assad. À son apogée, Idlib a accueilli des millions de civils, dont beaucoup de déplacés des régions reprises par le régime syrien.

Déplacements de population permanents

Rapidement, les factions rebelles ayant trouvé refuge dans la province s’affrontent pour le contrôle de la région. Pendant ces luttes internes, le mouvement HTS émerge et finit par s’imposer comme le groupe dominant. Entre 2018 et 2020, le régime syrien, avec le soutien aérien de la Russie, lance une série d’offensives pour reprendre Idlib, provoquant des déplacements massifs de population. Ces offensives aboutissent à des accords de cessez-le-feu, négociés principalement entre la Turquie et la Russie au début de la crise du Covid-19, qui permettent de réduire temporairement les hostilités sans instaurer une paix durable.

Depuis lors, Idlib reste partiellement sous le contrôle des rebelles, principalement HTS, tandis que les zones périphériques sont tenues par le régime syrien. Le cessez-le-feu, bien que fragile et régulièrement violé, demeure en place. La région reste un point de tension géopolitique majeur, impliquant directement la Syrie, la Russie, la Turquie, ainsi que, dans une moindre mesure, les forces kurdes.

Dans cette région, HTS gère des institutions civiles via le Gouvernement de salut syrien, une entité qui collecte des taxes, administre les services publics et supervise des milliers de combattants bien entraînés. Ces capacités militaires et organisationnelles sont illustrées par leurs performances sur le terrain ces cinq derniers jours. Cette structure semi-étatique aurait permis à HTS de financer ses activités et de coordonner des offensives majeures, comme celle d’Alep.

La récente prise de quartiers stratégiques d’Alep, incluant son aéroport international, constitue une avancée majeure. Cette offensive, minutieusement planifiée et habilement exécutée, a pris de court le régime syrien et ses alliés, révélant des failles structurelles persistantes dans leur contrôle territorial. HTS a su exploiter ces vulnérabilités avec une grande habileté, en s’appuyant sur une fine compréhension du contexte régional.

Timing

Plusieurs facteurs expliquent le timing de cette offensive. Dans un contexte large, l’affaiblissement du régime syrien aurait permis d’envisager une offensive pour casser le statut quo. Gangréné par la corruption et incapable de relancer l’économie ou de reconstruire le pays, le régime de Bachar al-Assad est à son point de faiblesse le plus critique depuis des années. Cet affaiblissement est aggravé par la réduction de l’implication militaire russe, la Russie étant focalisée sur le conflit ukrainien, les frappes israéliennes répétées visant les infrastructures du Hezbollah en Syrie, et, enfin, par la réorganisation des milices iraniennes, moins coordonnées qu’auparavant, limitant leur capacité à défendre efficacement le régime syrien.

La Turquie semble avoir abandonné l’approche diplomatique après l’échec des négociations avec Damas. Face au refus syrien de parvenir à un accord, Ankara a opté pour une stratégie de pression militaire, cherchant à forcer un changement par la dynamique des combats. Par ailleurs, la crise des réfugiés syriens pèse lourdement sur la Turquie, incitant le président Erdogan à accélérer les efforts pour créer des conditions favorables à un éventuel retour de ces populations en Syrie.

Finalement une fenêtre d’opportunité s’est ouverte par la fin récente du conflit entre Israël et le Liban, qui a laissé le Hezbollah affaibli, réduisant momentanément son influence militaire en Syrie. De plus, l’Iran, déjà confronté aux revers subis par ses alliés régionaux – notamment le Hamas et la milice chiite libanaise – semble sur la défensive, luttant pour maintenir la cohésion de son « axe de résistance ». Ces développements ont offert à HTS une opportunité unique de lancer son offensive dans un contexte où ses adversaires étaient affaiblis ou distraits.

Cette offensive n’aurait probablement pas été possible sans un soutien logistique externe, vraisemblablement fourni par la Turquie. Bien que la Turquie considère officiellement le mouvement HTS comme une organisation terroriste, Ankara maintient une relation ambiguë avec le groupe. En tolérant ses actions et en fournissant un soutien indirect dans le cadre d’intérêts communs, la Turquie aurait contribué au développement des capacités déployées par le HTS sur le champ de bataille. La liquidation des poches kurdes au nord d’Alep ces derniers jours pourrait illustrer les contours d’un possible « deal » entre le président Erdogan et le chef de HTS, Abou Mohammed al-Joulani.

La Russie intensifie actuellement ses bombardements

Cependant, après le choc initial et la déroute des forces loyalistes – qui ont perdu non seulement Alep, mais également plusieurs bases aériennes et le contrôle stratégique de l’autoroute M5 reliant Damas à Alep – le régime syrien semble reprendre l’initiative. Soutenu par l’Iran, qui a déjà dépêché des milliers de miliciens, et par la Russie, dont l’aviation intensifie les bombardements contre les forces rebelles et leurs bases arrière, le président Assad mobilise actuellement ses troupes pour tenter de stopper l’offensive du HTS et de rétablir le contrôle sur les territoires perdus.

Les Iraniens sont très impliqués dans la gestion de la crise. Leur diplomatie est à la manœuvre pour trouver un compromis entre MM. Assad et Erdogan et le corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI)  – qui aurait perdu déjà l’un de ses généreux dans les combats – est présent sur le terrain pour coordonner les opérations sur le terrain.

Pour l’instant, un grand perdant se dessine : Bachar al-Assad. À minima, le président syrien risque de perdre davantage de territoires, de pouvoir et de recettes. Cette situation fragilise encore plus son régime, déjà affaibli par plus d’une décennie de guerre civile et les sanctions internationales.

Quant aux potentiels gagnants, ils sont principalement deux : Israël et la Turquie. Pour Israël, la crise pourrait réduire significativement le rôle de la Syrie dans l’axe de la résistance, affaiblissant ainsi sa capacité à servir de base arrière et logistique pour le Hezbollah. Une telle éventualité serait très positive pour l’Etat hébreu, mais aussi pour le Liban, en réduisant les risques de confrontation transfrontalière.

La Turquie, pour sa part, a déjà repoussé les Kurdes plus à l’ouest, réduisant ainsi la menace que représente pour elle l’autonomie kurde dans le Rojava. De plus, Ankara dispose désormais d’une force capable d’influencer les rapports de force, non seulement avec Damas, mais aussi avec les Kurdes syriens. Cette position renforce le levier turc dans la région, tant sur le plan militaire que politique.

Pour l’Iran, la situation est plus incertaine. Téhéran pourrait tirer parti de la crise pour renforcer son emprise sur la Syrie, mais cette ambition est conditionnée par la viabilité de ses alliances. Sans le Hezbollah, son plus précieux allié dans la région, le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) se retrouverait affaibli sur le plan opérationnel et stratégique.

Enfin, la Russie se trouve dans une position délicate. Si elle n’a pas grand-chose à gagner, elle a en revanche beaucoup à perdre. La crise syrienne, désormais une préoccupation secondaire pour Moscou, détourne des ressources et de l’attention au détriment du front ukrainien, où la situation est plus critique pour le Kremlin. Par ailleurs, la Turquie s’impose comme un acteur de plus en plus influent en Syrie, affaiblissant indirectement la position russe. À plus long terme, Moscou pourrait même voir ses bases stratégiques en Syrie – navale à Tartous et aérienne à Hmeimim – menacées. Ses investissements économiques dans l’exploration de pétrole et de gaz en Syrie, notamment dans les régions de Tartous, Damas et le nord-est du pays, pourraient également être compromis si le contrôle territorial de ses alliés faiblit davantage.

Les Kurdes syriens se retrouvent dans une position précaire, coincés entre le régime de Bachar al-Assad, le HTS, et la Turquie. Si le HTS, à travers sa communication, semble vouloir apaiser les tensions en affirmant ne nourrir aucune hostilité à leur égard, les Kurdes, marqués par une longue histoire de méfiance, demeurent sur leurs gardes. Leur méfiance est justifiée : ayant déjà perdu leurs bastions autour d’Alep, ils savent que leur survie est menacée, notamment face à l’agressivité de la Turquie. Dans ce contexte, ils ne peuvent se permettre de tourner le dos au régime syrien tant qu’ils n’ont pas la certitude de sa chute…

Une grande question demeure : jusqu’où HTS est-il prêt à aller, et que cherche-t-il réellement à accomplir ?

La stratégie actuelle du mouvement islamiste repose sur plusieurs axes.

Si le discours nationaliste et les déclarations des responsables des rebelles insistent sur l’idée que « nous sommes tous Syriens », affichant une volonté apparente de rassembler les différentes communautés sous une bannière commune, la réalité sur le terrain semble bien plus complexe.
Les milices du HTS, malgré leur rupture officielle proclamée avec le djihad mondial – visant à se démarquer de Daech et d’Al-Qaïda –, affichent des comportements qui contredisent ce positionnement. En pratique, certains de leurs groupes continuent de cibler ici et là des communautés, notamment des kurdes.
Cette posture ambiguë est exacerbée par une volonté de vengeance particulièrement dirigée contre les Alaouites et les Kurdes, accusés par le HTS d’être au service du régime de Bachar al-Assad.
Ces actions sur le terrain contredisent souvent les discours rassembleurs promus dans les médias, révélant un décalage entre la communication officielle et les dynamiques locales.
Malgré les efforts du HTS pour rassurer l’opinion, la méfiance prédomine. Peu d’acteurs locaux ou internationaux croient véritablement à ce changement idéologique. L’image du HTS reste profondément marquée par son passé, et ses assurances peinent à convaincre.

À ce stade, la majorité des parties prenantes préfèrent attendre l’évolution des rapports de force avant de s’engager pleinement. Elles observent avec prudence, cherchant à évaluer où penchera la balance pour éventuellement soutenir le camp victorieux, tout en maintenant leurs distances avec le HTS. De leur côté, les Kurdes adoptent une posture réservée, tentant de préserver ce qui reste de leur autonomie. Ils évaluent attentivement les alliances qui pourraient garantir leur survie face à des adversaires puissants, notamment la Turquie.

Grandir ailleurs

Price: ---

0 used & new available from

Sainte Paresse, priez pour moi!

0
DR.

En villégiature studieuse à Roquebrune-Cap-Martin (il y a pire…), notre chroniqueur trouve le temps de s’émouvoir de l’omniprésence, dans l’hôtellerie et la restauration, de travailleurs immigrés italiens, venus en voisins, et de la difficulté extrême à recruter des Français. Xénophobe, va!


Tout le personnel de l’hôtel Victoria où la direction de Lecture en fête m’a logé est italien — et charmant, bien élevé, attentionné, parfaitement bilingue. Mais où sont les Français ?
Dans les cuisines des restaurants de ma ville natale — et qui est probablement, après de vastes détours, celle où je mourrai —, ce sont les Africains qui réalisent la bouillabaisse, les supions et l’aïoli. Des Français, nulle nouvelle.

L’Hotel Victoria, Roquebrune-Cap-Martin (06)

Je me suis enquis auprès des patrons des gargotes des raisons de leurs difficultés de recrutement local. « Refus de travailler après 19 heures, et pas plus de 35 heures par semaine. Ils veulent avoir leurs soirées pour batifoler avec leurs copains. Et ne pas sentir le graillon. »

Rééducation nationale !

L’une des raisons profondes de ce désintérêt des petits Français pour le travail salarié (« tous patrons ! » — disent-ils en se faisant de lourdes illusions sur le temps de travail des patrons) vient surtout du fait qu’on leur a distribué des diplômes à tire-larigot — « tous bacheliers ! Tous Licenciés » — et qu’ils croient avoir une qualité authentifiée par un parchemin à valeur nulle. À force de laisser passer en sixième des analphabètes, et de féliciter les analphacons pour leurs belles idées ; à force d’envoyer en seconde des collégiens qui devraient entrer tout de suite dans la vie active ; à force de donner le Bac, qui est toujours, en théorie, le premier diplôme du Supérieur ; à force d’obliger les enseignants du Supérieur à propulser dans l’année suivante des petits branleurs qui ne viennent assister au cours que bardés d’écouteurs de façon à rester en ligne et, comme ils disent, vivre avec leur temps, rien d’étonnant si l’on va chercher en Italie les gentils travailleurs qui nous font défaut.

Il faut remettre la France au travail, de la maternelle à la retraite. Et vite. Toute cette génération née depuis 2000, à quelques exceptions près, est perdue. Il est nécessaire de la rééduquer.

A lire aussi, du même auteur: Génération connards

S’il faut renouveler la classe politique (et il faut le faire), ce n’est pas dans les babyboomers cacochymes que nous trouverons un espoir — ni dans les p’tits jeunes dont la vocation profonde est de consommer des pizzas surgelées, vautrés dans leur canapé défraîchi, en triturant leur… télé-commande. J’ai dans l’idée que c’est dans la catégorie des 40-50 ans, une classe creuse qui jusqu’ici a été barrée par les Grands Anciens qui les ont précédés, que nous pouvons espérer trouver les chefs dont nous avons besoin. J’en connais.

Bonnes résolutions

Après la désastreuse Guerre du Péloponnèse, les Athéniens se voient imposer par le général spartiate vainqueur, Lysandre, trente « tyrans » (en fait, des magistrats qui ont composé un gouvernement oligarchique) qui ont redressé la ville en imposant un régime de terreur qui n’accorde les droits démocratiques qu’à 3000 de leurs partisans, et exécute les métèques, nombreux dans la cité. C’est à cette époque que Socrate, accusé de corrompre la jeunesse, est condamné à boire la ciguë.

On a bien fait. Critias (dans la réalité) et Calliclès (dans le Gorgias de Platon) ont raison contre les forces qui délitent le tissu national.

Les Romains se sont vaguement inspirés de cet épisode pour instituer la possibilité d’une dictature à durée limitée (puis illimitée) quand la patrie était en danger.

Et je vous le dis franchement. S’il faut suspendre les droits démocratiques des petits branleurs, faisons-le. S’il faut suspendre les droits des travailleurs étrangers qui ne travaillent pas (particulièrement ceux de leurs enfants qui revendiquent des racines illusoires pour ne rien foutre et agiter des drapeaux qui ne sont pas les leurs), faisons-le. Et s’il faut renvoyer en Algérie, ce doux pays où l’on met les écrivains en prison (avec la bénédiction de Samia Ghali, Benjamin Stora, Karim Zéribi et autres crapules stipendiées, à gauche, par les pétro-dollars des islamistes), en dénonçant l’accord de 1968 qui permet aux dirigeants malades de ce pays malade de venir se faire soigner en France tout en nous crachant à la gueule, eh bien faisons-le.

L'école sous emprise

Price: ---

0 used & new available from

«J’estime injuste le procès qui est fait à Benjamin Stora»

0
Benjamin Stora et Emmanuel Macron, janvier 2021 © Christian Hartmann/AP/SIPA

Une tribune de François Gouyette, ancien ambassadeur de France à Alger (2020-2023)


Les propos tenus par Benjamin Stora sur France 5, le 24 novembre dernier, lors d’un débat consacré à l’arrestation à Alger de Boualem Sansal, ont suscité un tollé en France, beaucoup à droite lui reprochant de s’être désolidarisé au pire moment de l’écrivain franco-algérien. S’en est suivie une campagne de presse mettant en cause son honnêteté intellectuelle et sa probité morale.

Cette campagne rappelle par sa virulence celle dont l’universitaire natif de Constantine avait été l’objet, il y a quatre ans, après qu’Emmanuel Macron, soucieux d’engager un rapprochement avec l’Algérie à la faveur de l’élection, fin 2019, d’Abdelmadjid Tebboune, lui eût confié la mission mémorielle que l’on sait. Les coups étaient alors venus de toutes parts, les nostalgiques de l’Algérie française mêlant leur voix à celle, côté algérien, des rentiers de la mémoire pour jeter le discrédit sur un homme dont l’œuvre et les engagements politiques passés dérangeaient des deux côtés de la Méditerranée.

A lire aussi: Jean-Christophe Rufin sur Boualem Sansal: «Le silence n’a jamais rien arrangé»

Pour connaitre de longue date Benjamin Stora et avoir été le témoin, à Alger, jusqu’à l’été 2023, des aléas de sa mission, j’estime profondément injuste le procès qui lui est fait. La sympathie que reflètent ses travaux sur l’Algérie pour le mouvement national algérien ne l’a jamais aveuglé. En témoigne l’évocation sans équivoque, dans le rapport portant son nom, du massacre de milliers de Harkis après l’Indépendance, tout comme celle de la disparition de centaines d’Européens à Oran, le 5 juillet 1962. En signant, à l’instar de l’auteur de ces lignes, la pétition lancée par la Revue Politique et Parlementaire pour la libération de Sansal, il a, de surcroît, opposé un clair démenti aux insinuations sur son instrumentalisation par les autorités algériennes.

Benjamin Stora n’est pas moins fondé à s’exprimer sur l’Algérie que Boualem Sansal. L’historien est dans son rôle, l’écrivain, dans le sien. Je m’honore, pour ma part, de l’amitié précieuse de l’un comme de l’autre.

Les clés retrouvées: Une enfance juive à Constantine

Price: ---

0 used & new available from

Tombera… Tombera pas?

0
Le Premier ministre Michel Barnier photographié à Paris, 28 novembre 2024 © Chang Martin/SIPA

Le gouvernement Barnier ne tient plus qu’à un fil… qui s’appelle Marine Le Pen. Toute la classe politique semble plus obsédée par ses petits calculs présidentiels que par l’avenir du pays. Il est cocasse de noter que tous ceux qui poussent Emmanuel Macron à la démission sont en fait en train de tuer l’institution pour laquelle ils se battent, analyse Elisabeth Lévy.


Marine Le Pen doit savourer sa revanche : c’est elle qui lèvera ou baissera son pouce à la fin de la journée.
J’ignore si le RN votera ou non la censure au cas probable où le Projet de Loi de financement de la Sécurité sociale serait soumis au 49.3. Mais après que le ministre du Budget Laurent Saint-Martin a déclaré au Parisien que le gouvernement ne bougera plus, en off ce weekend c’était on va y aller. Le supplice chinois durera jusqu’au bout. Ou peut-être devrait-on parler de supplice breton ? « Sauf miracle de dernière minute, nous voterons la censure », affirme ce matin Jordan Bardella au micro de RTL.

Les grandes consciences économiques françaises inquiètes

Agnès Verdier-Molinier, Nicolas Baverez ou l’excellent Vincent Trémolet de Villers, qui signe un édito intitulé « La nef des Fous » dans Le Figaro, crient au feu et au fou et dénoncent une classe politique obsédée par les calculs présidentiels plutôt que par l’avenir du pays.
Ils ont raison sur le fond. La chute du gouvernement Barnier conduirait sans doute à l’instabilité politique et à l’inconnu financier. Tant qu’on ne peut pas dissoudre, le pays n’a pas de solution de rechange. Et en réalité, Marine Le Pen ne sait pas bien ce qu’elle fera le jour d’après.

A lire aussi, Stéphane Germain: Le pouvoir d’achat, ce paresseux mantra

Vers le chaos ?

Donc, si le RN vote la censure il serait responsable du chaos, entend-on désormais. Le risque est moins le chaos que la longue et désespérante poursuite du sur-place, des petits arrangements et des colmatages. On ne sera pas la Grèce demain matin, mais un petit pays de l’Union européenne trop empêtré dans ses problèmes pour compter…
Si la censure se produit, les torts seront au moins partagés. Rappelons la débilité du front républicain, au second tour des législatives. En juillet, toute la classe politique braillait que le RN menaçait la démocratie, qu’ils étaient des quasi-nazis. Des démocrates bon teint ont préféré faire élire des Insoumis anti-France, anti-flics et antisémites que des députés RN raisonnables. Ces derniers ont été diffamés et traités comme des pestiférés. C’était « tout sauf le RN ». Et maintenant, on leur fait le coup de moi ou le chaos. Il faudrait être un saint pour ne pas être tenté…

Politique spectacle

Michel Barnier s’est montré courtois, ce qui est le minimum syndical dans une démocratie qui se respecte. La presse nous présente cela comme une incroyable innovation. Mais, quand le Premier ministre a fait ses premières concessions (désindexation des retraites, hausse des charges pour les entreprises), il a préféré les offrir à… Laurent Wauquiez.
Marine Le Pen est par ailleurs poussée à la vengeance politique par ses militants et électeurs qui ne sont peut-être pas tous des spécialistes de droit constitutionnel. Mme Le Pen joue peut-être aujourd’hui sa stature d’homme d’Etat. En attendant, cet épisode nous rappelle qu’on ne méprise pas impunément le premier parti de France et ses 11 millions d’électeurs. La politique de la France ne se fait pas à la corbeille, disait de Gaulle. Pas complètement, et heureusement ! Mais elle ne doit pas non plus se faire sur les plateaux de télévision.

La binationalité: une impossibilité dans un monde en tension?

0
La journaliste Céline Pina © Bernard Martinez

Evoquant dans le JDD le cas de l’écrivain embastillé Boualem Sansal, Michel Onfray pose une question un peu vertigineuse: «Le régime [algérien] parle «d’intelligence avec l’ennemi». Qui est l’ennemi ? La France ?». Pendant ce temps, depuis quelques jours, de nombreuses voix se font le relais de la dictature militaire algérienne de ce côté de la mer Méditerranée…


Boualem Sansal, écrivain en lutte contre l’islamisme a été jeté dans un cul de basse-fosse par les autorités algériennes, de façon totalement arbitraire, dans le but de régler les comptes du pouvoir avec l’Etat français. A cette occasion, on a vu un certain nombre d’élus et de relais d’opinion franco-algériens se faire les petits télégraphistes d’Alger en tenant un discours très violent contre les libertés fondamentales et la France.

Des binationaux relais d’une propagande algérienne fondée sur la haine de la France

Karim Zeribi est de ceux-là. Ancien élu EELV, condamné pour avoir détourné des fonds publics, l’homme a fondé le conseil mondial de la diaspora algérienne. Voix des Algériens de France autoproclamé, l’affairiste estime que Boualem Sansal  « alimente un fonds de commerce qui est celui de l’extrême droite et d’une partie des pseudos intellectuels réactionnaires ». « Il faut aujourd’hui que les gens de paix, les gens positifs, les gens qui veulent se respecter s’unissent et mettent à mal ces Boualem Sansal pseudos écrivains islamophobes qui propagent la haine. » C’est tirer métaphoriquement dans le dos d’un homme embastillé. Et ça se dit de gauche… Autre grande conscience se réclamant du progressisme, Nedjib Sidi Moussa est un universitaire dont le seul fait d’arme reconnu consiste à avoir instruit le procès de l’écrivain dans une émission sur France 5 qui a fait scandale. L’homme explique le succès de Boualem Sansal en avançant qu’il « répond à une demande, façonnée par l’industrie culturelle et l’idéologie ambiante, qui vise à conforter un regard colonialiste et suprémaciste sur l’Algérie et les Algériens ». Pour ce politologue, MM. Daoud et Sansal « ont été promus de manière stratégique pour mener les guerres culturelles à la française ». C’est diffuser sous couvert d’analyse faussement scientifique les éléments de langage d’un pays étranger dont le but est de radicaliser les immigrés algériens et les binationaux. Kamel Daoud, aussi menacé dans son pays d’origine que Boualem Sansal, le dit d’ailleurs dans Le Point : « Pour eux, je ne suis pas un vrai Algérien car je ne réponds pas à leur critère : la haine de la France ».

Or si être un bon Algérien c’est haïr la France, comment peut-on être binational sans être un traître en puissance ? Ici ou là-bas. Ces gens illustrent le problème que peut poser la binationalité en cas de tension entre deux pays qui n’ont pas les mêmes valeurs, principes ou idéaux ; et dans lequel l’un instrumentalise la haine de l’autre pour construire son identité nationale.

Comment servir deux maîtres qui n’ont rien en commun et sont en conflit ?

Commençons par le grand écart en termes de principes. Il est compliqué d’appartenir à deux sphères mentales qui s’excluent l’une l’autre. Si on adhère à certains principes politiques, on peut difficilement valider leurs opposés. Ainsi, la France est une démocratie, pas l’Algérie. La France est laïque, pas l’Algérie. La France fonctionne sur le principe de l’égalité face à la loi, pas l’Algérie. La France défend les libertés publiques, l’Algérie les piétine. La France défend la liberté d’expression, l’Algérie embastille pour délit d’opinion.

Dans ce déchainement de tensions, les personnes les plus sincères subissent un conflit de loyauté, elles peuvent être déchirées entre des appartenances dont les contradictions ont été exacerbées. Quant aux moins fiables et aux plus haineuses, elles deviennent des agents du pays en conflit et tirent à boulet rouge sur la France. Manifestement M. Zeribi est avant tout un Algérien. Et il en a tout à fait le droit. Il a choisi entre ses deux appartenances : il soutient l’Algérie et crache sur la France. Il serait bon qu’il aille au bout de ce choix.

Pire encore, s’il est simplement aujourd’hui un homme condamné pour malversation, il a été élu (EELV). Cet homme serait-il capable de défendre l’intérêt général et les intérêts de la France s’il était amené à trancher entre ses deux appartenances ? On connait la réponse quand on le voit s’asseoir sur l’humanisme et la justice pour justifier la violence politique d’Alger et l’arrestation arbitraire d’un artiste. Et encore, la situation est simplement tendue. Mais que se passerait-il en cas de guerre? Or notre avenir ne s’oriente pas vers la stabilité et la paix au vu des tensions internationales et du poids des islamistes au Maghreb, en Afrique et chez nous. D’autant que, construisant à tour de bras mosquées et casernes, l’Algérie parait se préparer à la guerre pour nombre d’observateurs ; quant à la réconciliation avec les islamistes, elle est entérinée depuis belle lurette. Or la haine de la France, constitutive en partie de l’identité algérienne, se constate dans la diaspora et rend la double nationalité impossible à assumer, notamment chez les plus jeunes.

Le choix d’une nationalité vécu comme un déchirement affectif

Une nationalité a certes une dimension affective, mais c’est avant l’accès à l’exercice des droits politiques, une façon de s’inscrire et d’agir dans le domaine public à travers la citoyenneté. Il est compliqué de souscrire à la fois à un système démocratique et à un système autoritaire ; à un système qui prône l’émancipation des individus et à un système qui fonctionne sur la soumission et le bâton ; à un système qui prône l’égalité et à un système qui la refuse au nom du sexe, de la confession… Une nationalité, c’est politique. Elle est liée à l’acquisition de droits, lesquels se justifient et existent car ils sont appuyés sur une vision de l’homme et du monde particulière, même quand elle s’adosse sur l’universalisme. C’est l’adhésion aux principes fondateurs du contrat social qui légitime la détention d’une part de la souveraineté nationale, part qui permet au citoyen de peser sur les choix d’orientation d’un pays et d’en déterminer l’avenir.

On peut tout à fait n’avoir qu’une seule nationalité et être porteur d’une double culture. On peut choisir d’être un démocrate et inscrire sa citoyenneté dans l’idéal français sans renoncer à écouter de la musique orientale, à pratiquer son dialecte, à aimer ses parents et à se rendre souvent dans son pays d’origine, voire à lui garder un attachement particulier.

A lire ensuite, Dominique Labarrière: La jurisprudence Stora

Mais force est de constater que les différents pays qui composent notre monde sont dans une dynamique d’affrontement et pas de convergence. Un M. Zeribi montre clairement qu’en cas d’affrontement avec l’Algérie, celui-ci serait le relais d’un pouvoir opposé à la France. Il agit déjà en tant que tel. Au point qu’avec humour beaucoup d’internautes ont proposé que l’Algérie nous rende Boualem Sansal et reprenne Karim Zeribi. Pourtant, me direz-vous, un Kamel Daoud ou un Boualem Sansal, qui ont la double nationalité également, portent bien plus haut nos valeurs que nombre de nos représentants actuels… Mais il est vrai qu’ils ont fait un choix clair en termes d’attachement à certains principes politiques : ils combattent barbus et généraux corrompus et adhèrent aux idéaux des Lumières, en cela ils sont plus Français d’esprit et de cœur que ceux qui croient qu’une nation ne peut être qu’ethnique et qu’être Français, c’est être Blanc.

Le choix sans la culpabilité

La question de la double nationalité est donc complexe car, même si elle est liée à l’exercice de droits politiques, elle parle d’appartenance et pose la question de l’identité. Faire alors un choix peut être vécu comme la trahison personnelle d’une partie de son identité, un abandon. Cependant cette métaphore qui dit que l’on ne peut choisir entre sa mère et son père, que brandissent beaucoup de binationaux, est fausse. La vraie question est plutôt : « avec quel partenaire vas-tu construire ton avenir ? », si on veut filer la métaphore. Car on n’appartient pas à ses parents. Grandir c’est fonder sa propre famille. Quitter le foyer des parents n’est pas une trahison. Choisir si on veut vivre en démocratie ou sous la coupe d’une dictature, c’est cela qu’implique le choix d’une nationalité. Posé ainsi, faire ce type de choix n’est plus culpabilisant, car on le fait pour éviter justement de transmettre à ses enfants un exil qui n’est pas le leur et de les faire les héritiers d’un conflit de loyauté, au lieu de leur transmettre une double culture apaisée.

Or pour la plupart des binationaux, la question ne se pose pas ainsi. Elle est du registre de l’émotionnel. C’est une question liée à l’affectif et il y a un sentiment profond et réel de remise en cause personnelle lorsque le débat sur ces questions se pose. Les gens se sentent réellement rejetés et réagissent violemment. Il faut savoir entendre cela d’autant que ce sont souvent les personnes les plus loyales qui sont les plus choquées. Cela n’empêche pas que la question se pose et surtout qu’elle risque de se poser de plus en plus. Nous gagnerions collectivement à ce qu’il y ait un vrai débat sur ce thème car l’attitude d’un M. Zeribi illustre parfaitement l’impossibilité d’une double allégeance lorsque la tension est forte et que l’appel à choisir un camp se fait pressant. Dans ce cadre, il faut aussi pointer la responsabilité de la France qui laisse agir les agents de régimes étrangers sans jamais enquêter sur leurs financements et leurs réseaux. Or nombre de rumeurs accusent le Conseil mondial de la diaspora algérienne d’être être un faux nez du gouvernement algérien. Son rôle supposé en France : embrigader les Algériens de la diaspora pour en faire une arme de guerre politique et une machine de propagande. C’est un outil potentiel de déstabilisation. Karim Zeribi prête en tout cas le flanc à ces soupçons et par son attitude leur donne une certaine consistance.

Voilà pourquoi le débat sur la double nationalité est plein de chausse-trappes, d’hypocrisie et de complexité car il interroge la nature de notre lien au collectif, à la nation, à l’exercice des responsabilités citoyennes, au fait que dans tout choix se cache d’abord un renoncement. Il nous parle aussi du renoncement à un rêve, celui d’un monde qui marcherait vers la démocratie, la réconciliation des peuples, l’échange culturel. Ce rêve que les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale portait est mort. C’est le contraire qui est en train de se produire. Or la tension impose parfois des choix auxquels on aurait aimé échapper.

Victoire de Trump: les «éveillés» sont loin d’avoir perdu la guerre culturelle

0
© Brandon Bell/AP/SIPA

Entre Trump qui cartonne chez les minorités, Netflix qui formate les gamins, et des études sur les moustaches ou les vampires, la guerre culturelle américaine ressemble à une série dont le scénario devient de plus en plus absurde !


Comme il a été souvent souligné, la victoire de Donald Trump en 2024 incarne, sans nul doute, une réaction viscérale contre ce que beaucoup perçoivent comme une dérive woke aux États-Unis. Depuis que l’assassinat de George Floyd a été érigé en symbole révolutionnaire, cette idéologie s’est insinuée dans tous les recoins de la société américaine, portée par un militantisme omniprésent. Mais à l’instar du principe d’entropie, cher aux scientifiques, l’histoire nous rappelle qu’un retour à l’équilibre est presque toujours inévitable lorsque le balancier penche trop d’un côté. Faut-il pour autant penser que les « Éveillés » ont définitivement perdu la guerre culturelle ?

À observer les thèses de doctorat lunaires déposées dans de nombreuses facultés de sciences humaines, on réalise vite que le wokisme, « unique religion née dans les universités » (Jean-François Braunstein), n’a rien perdu de son souffle. Des deux côtés de l’Atlantique, prolifèrent des disciplines telles que les Disability Studies, Fat Studies, Queer Studies, Gender Studies, Indigenous Studies, ou encore les Critical Race Studies. À cela s’ajoutent des études environnementales, comme les Climate Justice Studies (exploration des effets différenciés du changement climatique sur les populations marginalisées), les Ecofeminism Studies (croisant oppression des femmes et exploitation de la nature) ou les Anthropocene Studies. Certaines de ces « études » flirtent même avec l’absurde : Moustache Studies, Vampire Studies, Smell Studies ou encore Procrastination Studies figurent parmi les curiosités de ce panorama académique. En parallèle, Nature, Science, PNAS, refusent désormais de publier des articles scientifiques sur le seul critère de qualité, estimant que ce serait discriminatoire[1].

Cibler la jeunesse

Certes, l’intersectionnalité des luttes – Black Lives Matter, antifas, néoféminisme MeToo, transactivisme, climato-militants, décoloniaux, repentants de l’Histoire – a révélé ses contradictions. L’évidence saute aux yeux lorsqu’on constate que certaines populations discriminées, notamment dans des quartiers à forte immigration, peuvent elles-mêmes être homophobes ou antisémites. L’insécurité des Juifs et des homosexuels à Berlin est une illustration éclatante de ces paradoxes.

Pour autant, les « Éveillés » ont compris qu’il était vain de convaincre les plus de 50 ans, ces vieux « réactionnaires » selon leur jargon. Leur stratégie est ailleurs : cibler la jeunesse. Et dans cette guerre culturelle, les plateformes de streaming telles que Netflix, HBO, Disney+ et Apple TV+ sont des armes redoutables pour imposer à nos enfants cette vision néo-progressiste que les progressistes traditionnels ont eu bien du mal à anticiper. Dana Walder, par exemple, patronne des studios Disney, refuse les scénarios trop « hétéronormés »[2].

A lire aussi: Le «Projet 2025»: les démocrates l’adorent, les républicains l’ignorent

Aux États-Unis, la victoire de Trump a été d’autant plus spectaculaire qu’il a réalisé des percées historiques auprès des minorités : un doublement de son score chez les Noirs (de 10 à 20%), 47% chez les Hispaniques, et même un soutien significatif des musulmans du Michigan. Ce sont notamment ces « minorités », exaspérées par l’agenda woke omniprésent dans leurs écoles et quartiers, qui ont permis à Trump de décrocher le grand chelem dans les États-clés. Pour l’élite progressiste de la Côte Est, rien n’est plus insupportable que de voir ses supposés alliés voter pour le « fantasque milliardaire » comme l’appelle l’Associated Press.

Une bataille, pas la guerre

Mais cette victoire ne signe pas la fin de la bataille. Les grandes entreprises, notamment via leurs départements des Ressources humaines continuent d’appliquer une politique d’inclusivité dogmatique. Cependant, quelques signaux faibles mais encourageants apparaissent. Certaines entreprises américaines commencent à abandonner leurs politiques d’embauche basées sur ces sigles jargonneux et tellement américains, comme DEI (Diversity, Equity, and Inclusion), ERG (Employee Resource Group), ou encore BIPOC (Black, Indigenous, and People of Color). Même le sacro-saint ESG (Environmental, Social, and Governance) subit des critiques croissantes. L’Amérique, laboratoire des extrêmes, a au moins le mérite de reconnaître ses erreurs et, parfois, de faire machine arrière.

Le wokisme n’existe pas

Un exemple frappant de cette dérive inclusive est l’entrisme antisémite dans les universités de l’Ivy League. Le Congrès, dans un rapport accablant, a mis en lumière comment l’obsession woke a inhibé l’empathie naturelle à l’endroit des étudiants juifs lorsque des activistes les empêchaient de rejoindre leur campus. L’audition par le Congrès américain de Claudine Gay, première présidente noire de Harvard, incapable dans cette douloureuse affaire d’appeler un chat un chat et plombée par des accusations de plagiat, a illustré l’acmé de ces renoncements.

Pour les éveillés, cependant, les critiques ne sont qu’une réaction d’ultra-conservateurs nostalgiques d’un monde où les femmes éduquaient leurs enfants pendant que leurs maris lisaient tranquillement leur journal… Selon eux, le wokisme est un fantasme. Seul l’anti-wokisme existe, incarné par des esprits rétrogrades à bout de souffle qui ont le toupet de prendre leur revanche dans les urnes.


[1] « Changer de genre ? Comment le malentendu opère chez les jeunes… et les moins jeunes », Beryl Koener et Jean-Pierre Lebrun, Campagne-Première.

[2] Woke Fiction, Comment l’idéologie change nos films et nos séries, Samuel Fitoussi, Le Cherche-Midi.

Balzac, sociologue et dandy

0
Le Dandy (1905), tableau de Ignaz-Marcel Gaugengigl (détail). DR.

Les Éditions du Cerf ressuscitent des études un peu oubliées de l’historien Philippe Ariès, et La Canne de M. de Balzac de Delphine de Girardin reparait en Folio. Balzac était décidément un observateur sociologique avant-gardiste.


Lire des auteurs classiques n’est pas toujours rébarbatif. L’homme précaire d’aujourd’hui, comme disait Malraux, peut retrouver dans la littérature une leçon pour les mauvais jours, et peut-être en tout cas en éprouver du plaisir. Apprendre dans un livre comment observer le monde dans lequel on évolue, et que cette étude soit plaisante, voire passionnante, cela est possible avec certains auteurs. Un nom me vient immédiatement à l’esprit, dans ce cas, celui de Balzac, l’auteur de La Comédie humaine, cette vaste entreprise de description romanesque de la société et des mentalités, ce projet encyclopédique de recueillir les mœurs en vigueur, ce catalogue haut en couleur des jouissances de la civilisation et, de ce fait, ce véritable vade-mecum pour jeune Rastignac avide de réussir socialement. Les livres de Balzac sont tout cela.

Balzac sociologue

L’historien français Philippe Ariès (1914-1984) s’est intéressé à Balzac, en soulignant la vaste portée scientifique de son travail. Dans un ouvrage sorti récemment aux éditions du Cerf, composé de textes de cet historien éparpillés jadis dans diverses revues, nous trouvons une étude sur « Balzac sociologue », écrite en 1944. Pour Ariès, Balzac institue au XIXe siècle un nouveau statut de l’écrivain, en rupture avec les siècles précédents : « Au XVIIe, ou au XVIIIe siècle, constate Philippe Ariès, l’écrivain était un rentier ou un gentilhomme : la littérature était le passe-temps d’un homme instruit. Au XIXe siècle, c’est un gagne-pain, un métier qui fait vivre. » La formidable créativité de Balzac s’incarne dans cette « modification de l’état économique et social » du temps. De ce fait, Balzac est apte à décrire un monde nouveau, qui émerge lentement sous la Restauration, après les soubresauts de la Révolution et de l’Empire. Ce n’est pas tant un Balzac homme du monde et dandy qui intéresse Ariès, que l’observateur méticuleux des rouages sociaux qui permettront ou non la circulation de l’argent et des rapports de force. Au fond, semble nous dire Ariès, il y a une lecture « marxiste » avant la lettre de Balzac, pleine d’enseignements anthropologiques, et que l’historien ne peut méconnaître. Ariès note que Balzac « en vint à considérer toute son œuvre comme l’étude des réactions de la société sur les individus. Il figure, à ce titre, parmi les premiers sociologues français. Peut-être est-il le plus grand de tous. » Ariès, grand historien des mentalités, payait ainsi sa dette à son devancier romancier, en expliquant bien, si l’on n’en était déjà convaincu, que le roman n’est pas toujours le genre léger que l’on prétend. 

A lire aussi, du même auteur: Balzac au cinéma, ça donne quoi?

Un texte charmant

Cette vision austère de Balzac peut déranger le lecteur. Il ne faut pourtant pas mépriser cette dimension sociologique. Évidemment, notre Balzac préféré restera avant tout celui dont son amie, la poète et romancière Delphine de Girardin (1804-1855), trace un portrait dans sa longue nouvelle intitulée La Canne de M. de Balzac, en 1836. Ce texte charmant vient de paraître dans la collection « Folio », avec une préface et des notes de Martine Reid. Delphine de Girardin a décidé de mettre au premier plan un objet qui, selon elle, caractérisait le mieux Balzac, une somptueuse canne que l’écrivain avait commandée au bijoutier Le Cointe en avril 1834 et qu’il tardait d’ailleurs à rembourser. Une « canne-monstre », nous dit la femme de lettres, derrière quoi l’écrivain se cachait, lorsqu’il sortait à l’Opéra ; je vous laisse lire la description que Delphine de Girardin en donne, dans un passage étonnant. De son côté, Balzac pouvait écrire à Mme Hanska, le 30 mars 1835, sur ce phénomène de la canne, les commentaires suivants : « Vous ne sauriez imaginer quel succès a eu ce bijou. » Il précise : « Tout le dandysme de Paris en a été jaloux… » La canne résume à elle seule la silhouette du romancier, son élégance et, peut-être, son génie. 

A lire aussi, Henri Beaumont: Les étranges défaites

Une famille de pensée

Je m’attendais, sous la plume de Delphine de Girardin, à davantage de révélations sur Balzac. Mais le héros de la nouvelle, ce n’est pas lui, même s’il en reste la figure tutélaire. Le personnage central de La Canne de M. de Balzac est un très beau jeune homme nommé Tancrède, qui arrive à Paris dans l’espoir de faire fortune. Hélas, toutes ses entreprises sont gâchées par sa trop grande beauté. Delphine de Girardin, esprit piquant, s’amuse à enfiler les paradoxes, en décrivant les faux pas de son jeune héros. Celui-ci a heureusement la bonne idée de s’intéresser à la fameuse canne de Balzac. Il découvre qu’elle possède une singularité digne des Mille et une nuits : elle rend invisible son propriétaire, lorsqu’il le désire. La fortune de Tancrède est faite, grâce à ce « privilège » qui rappelle ceux de Stendhal. Cet objet magique va lui permettre aussi de choisir l’élue de son cœur, en espionnant jusqu’à son sommeil, scène délicate et intime, racontée avec doigté : « Tancrède, écrit Delphine de Girardin, fut étonné de trouver Clarisse déjà couchée et endormie ; il s’approcha de son lit doucement, il entendit cette respiration égale, qui prouve un sommeil réel, si profond, qu’il ne permet pas à un rêve de voltiger, à un souvenir de survivre… » Ainsi, la prose de Delphine de Girardin parvient à nous toucher, dans cette nouvelle finalement assez balzacienne de ton, qui doit être prise comme un hommage à Balzac. Je suis féru de tels hommages, qui délimitent une famille de pensée, à laquelle, avec beaucoup d’autres, je souscris joyeusement.


Philippe Ariès, Pages ressuscitées. Édition établie et présentée par Guillaume Gros. Éd. Du Cerf, 240 pages.

Pages ressuscitées

Price: ---

0 used & new available from

Delphine de Girardin, La Canne de M. de Balzac. Éd. De Martine Reid. Collection « Folio », 290 pages.

La Canne de M. de Balzac

Price: ---

0 used & new available from

Raoul a disparu

0
DR.

Normandie. Un petit vieux et son chien se volatilisent. Cinq copains s’inquiètent et partent à sa recherche en compagnie de Christophe, le narrateur…

« Ça fait près de quinze jours que nous ne l’avons pas vu, nous. Au début, on s’est à peine inquiété. On s’est dit : « Son petit chien est malade. Il ne le sort plus. Parce que son petit chien commence à se faire vieux. » Mais depuis hier… ah ! ça commençait à faire beaucoup. » Le petit vieux au petit chien, c’est Raoul. Ses copains – Antoine, Robert, Thierry, Yvon et Drelin – sonnent chez Christophe, dit Chartreuse, le narrateur, qui habite au deuxième étage devant le port de Fécamp ; depuis son accident de motocyclette, il est très souvent à sa fenêtre. Ils sont persuadés qu’il voit passer le Raoul tous les jours ; alors, ils viennent le questionner. Ça tombe bien ; non seulement, il le voyait passer tous les jours, mais le vieillard l’intriguait. Les camarades du disparu et Chartreuse discutent beaucoup, sympathisent et décident de partir à la recherche du Raoul et de mener l’enquête. Ce ne sera pas triste. Des péripéties, il y en aura à la pelle. Écrivain, critique littéraire et journaliste (il anime, en compagnie de Dominique Guiou, une délicieuse émission radiophonique, « La Baraque à livres », du RCF-Lille), originaire du Nord mais passionné par la Normandie, Bernard Leconte, à la faveur de son dix-neuvième livre, fait preuve d’un humour décapant. Il n’a pas son pareil pour décrire les paysages – parfois glauques – ou les situations alambiquées à l’aide d’un vocabulaire imagé, coloré. Il raffole aussi des atmosphères grisâtres. Son style pourrait faire penser à celui d’un Pierre Mac Orlan qui aurait fait l’école du rire. Le créateur de Sous la lumière froide n’eût-il pas pu écrire ceci : « Je gagnais les premiers champs, ce n’était pas la pleine campagne, ouverte, libre ; il y avait encore des maisons un peu partout, des routes, des stations d’épuration, des enclos contenant des bouteilles de gaz, toutes choses qui rappelaient la ville et le siècle. Mais quand j’eus une moto, j’allais nettement plus loin, je traversais les âges, je trouvais un monde intact, avec des flaques de purin, des jardins moisis. » « Des jardins moisis » ; l’image est belle comme l’est tout autant cette phrase : « Elle se dérida, retira la chaîne et se présenta tout entière dans une blouse bleue à petites fleurs, boutonnées dix fois sur le devant sans arriver à comprimer des mamelles flasques et spongieuses. » Terriblement réjouissant et sans prétention, ce roman de Bernard Leconte procure bien du plaisir.

Chartreuse, Bernard Leconte, Héliopoles, 2024. 134 pages

Chartreuse

Price: ---

0 used & new available from

Le cercle des non-alignés

0
DR.

Dès le premier dimanche de décembre, Monsieur Nostalgie remplit sa hotte de livres étranges, bizarres, déviants, qui sortent des cadres établis par le marché. On y parle de Bardamu, de la couleur jaune, d’inventions, d’oiseaux ou encore de l’année 2000…


Il y a deux sortes de livres, ceux qui labourent les thèmes du moment, qui se glissent dans l’entonnoir du marché de l’édition, ils sont un peu bêtes et démagos, un peu gluants et fainéants, et puis les inclassables, une catégorie à rebrousse-poil, tellement incongrus si on veut bien se référer à nos codes de pensée normés. Ces non-alignés cassent la routine littéraire. Qu’ils soient romans, essais ou déambulations, ils perturbent notre boussole intérieure. À vrai dire, on ne sait pas toujours comment en parler, car ils foulent d’autres terres narratives. Ils sont d’ailleurs.

Cette sélection que je vous propose, trois semaines avant Noël, n’a rien de commun si ce n’est le goût pour la farce, la vacuité du quotidien, la rage d’écrire ou le délitement des sociétés désindustrialisées. Chez eux, j’aime leur typicité, leurs différences, leur pas de côté, leurs ficelles d’arcandiers, leur absence de morgue et la beauté de l’inutile érigée en totem. Ils ne singent personne. Ils vont au bout de leur démarche artistique. Ils ont un parfum fin de siècle. Dernière station avant l’effacement. Au terminus des prétentieux. Ils sont narquois et désespérés, abrasifs et non-directifs, ils n’imposent pas un chemin tracé à leurs lecteurs. C’est finalement assez peu fréquent pour un lecteur de se sentir libre; souvent aujourd’hui, les pages enferment. Tant qu’il y aura des écrivains qui creusent leur sillon, en dehors des modes et des bibles, notre pays résistera au conglomérat de l’écriture blanche. Ils sont, chacun à leur manière, portés par un ton dissonant, très éloigné de la rédaction laborieuse qui fait les succès d’estime.

Franz Bartelt, notre Ardennais préféré, nous revient à l’Arbre Vengeur avec son journal de l’année 2000. On attend le Bartelt nouveau comme le Beaujolais ou l’Almanach Vermot à chaque fin d’année. Bartelt n’est pas seulement un écrivain du désenchantement rieur, il est aussi un diariste endiablé qui régurgite l’actualité avec un sens appuyé de l’absurde et du déséquilibre. Un Jules Renard d’ascendance Rimbaldienne, c’est-à-dire un moraliste poétique. Cette année 2000, celle du bug qui n’arriva pas, avait tous les ingrédients de la catastrophe annoncée pour vitaminer la plume de Bartelt. Déjà, un livre qui met en exergue une citation de Daniel Boulanger extraite du roi de cœur a tout pour nous réjouir. Nous sommes en fraternité. En confiance. On revit cette pénible année 2000 commentée par les réflexions de Bartelt qui se fait tantôt d’humeur boulevardière ou désabusée. On le suit dans son délire, qu’il nous parle de l’orgasme celtique, du paysan qui « aime à se présenter comme un descendant de Virgile et de Massey Ferguson » ou de son « désintérêt » pour la photo : « Une belle page, pour moi, c’est une page de texte. Sans photo ».

A lire aussi: Gustave Le Bon: qu’est-ce qu’une foule?

Dans le registre du doux dingue ou de l’inventeur iconoclaste, Gaston de Pawlowski (1874-1933), disciple d’Alphonse Allais comme il est coutume de le présenter et inspirateur de Marcel Duchamp, est réédité par Finitude dans une composition graphique d’une élégance folle. Les illustrations « épatantes » de Christian Cailleaux en font certainement le livre le plus stylé de cette année 2024. Sur les tables des libraires, il attire tous les regards. Gaston était l’un de ces esprits vibrionnants sachant tout faire, juriste de haut-vol, chantre de l’automobilisme et de l’aviation naissante, féru de vélo et ami de Willy (lire l’excellente préface d’Éric Walbecq). En 1916, il publie ses Inventions nouvelles & dernières nouveautés à l’usage des gentlemen pince-sans-rire. Un bazar hétéroclite où l’on trouve des mouchoirs sinapisés « enduits de farine de moutarde » qui « permettent aux héritiers de pleurer abondamment durant toute la cérémonie sans faire aucun effort pour cela » ou « la plume-doigt » à l’étude dans les ministères qui allégerait considérablement le budget de l’État français : « Au lieu de se tailler ou de se ronger les ongles durant des heures, nos bureaucrates ont résolu de les laisser pousser jusqu’à ce qu’ils atteignent deux ou trois centimètres. Il suffit ensuite de les tailler pour obtenir des plumes excellentes et gratuites ».

Si vous aimez les échappatoires, les curiosités curieuses et les envolées vespérales, Éric Poindron est votre homme. Il sort cet automne Au cabaret des oiseaux et des songes1, son roman dit d’escapades, préfacé par Denis Grozdanovitch. Avec le funambule Poindron, les mots sont à la fête, son érudition lyrique et sa sincérité sauvage en font un écrivain à la dissidence onirique.

Dans ma hotte de Noël, je vous signale également le très instructif Entre ici, Bardamu !, une conversation savoureuse et éclairante entre Gabriel et Jean Guenot (qui rendit visite à Céline en 1960), notamment sur la densité et la qualité d’oreille de l’ermite de Meudon. On a beaucoup écrit sur la dépouille de Céline, mais j’ai rarement lu des choses aussi pertinentes sur les variations d’écriture du génie atrabilaire. Jean Guenot répond aux questions de son petit-fils sur la cadence, la présence, le ton et le grain de l’écrivain maudit.

Dans le registre du déclassement et du dépouillement de nos campagnes, Éric Desmons est une plume experte, à contre-courant des élites déconstruites. Ce polémiste talentueux des provinces à l’abandon et ardent défenseur de « nos vieux » face à la machine administrative vient d’écrire Jaune. Il y est question d’EHPAD à l’agonie et de C15 cabossés, de cette France qui a été rayée du territoire médiatique mais qui gronde.


L’année à treize lunes de Franz Bartelt – l’Arbre vengeur

L'année à treize lunes

Price: ---

0 used & new available from

Inventions nouvelles & dernières nouveautés de Gaston de Pawlowski – Illustrées par Christian Cailleaux – Finitude

Inventions nouvelles & dernières nouveautés

Price: ---

0 used & new available from

Au cabaret des oiseaux et des songes d’Éric Poindron – Préface de Denis Grozdanovitch – Le Passeur

Entre ici, Bardamu ! de Gabriel et Jean Guenot – Éditions Livr’Arbitres

Jaune d’Éric Desmons – Le Cercle Aristote


  1. Lire aussi ici l’article que lui consacre Pascal Louvrier sur Causeur ↩︎