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A quoi sert Bernard Kouchner ?

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Du temps de sa splendeur et de son million d’exemplaires vendus chaque jour, le France Soir de Pierre Lazareff avait une politique originale en matière de ressources humaines : Pierrot-les-bretelles recrutait à tour de bras des « plumes » journalistiques et littéraires sans autre obligation pour ces dernières que celle de ne pas écrire pour la concurrence. Peu importait qu’ils alimentent ou non les colonnes du journal, l’essentiel étant de « geler » ces talents en les payant grassement à ne rien faire. C’est ainsi que Françoise Sagan émargea longtemps au quotidien de la rue Réaumur sans que les lecteurs de France Soir s’aperçoivent que la romancière à succès faisait partie de la maison…

Cette méthode a été adoptée par Nicolas Sarkozy dans sa politique d’ouverture de son gouvernement à des personnalités politiques venus de l’autre rive : Bernard Kouchner, Jean-Pierre Jouyet, Jean-Marie Bockel, Fadela Amara, Martin Hirsch.

Tous ne sont pas des potiches décoratives destinées à perturber, par leur seule présence au gouvernement, les électeurs de gauche.

Jeau-Marie Bockel s’est essayé, à la Coopération, à critiquer la « Françafrique » et les potentats stipendiés par Total, Bouygues, Lafarge et consorts. Cela l’a conduit tout droit au secrétariat d’Etat aux Anciens combattants. Jean-Pierre Jouyet « fait » la politique européenne de Sarkozy avec l’ambassadeur à Bruxelles Pierre Sellal, lui aussi proche de la gauche. Fadela Amara et Martin Hirsch s’attachent avec opiniâtreté à défendre les dossiers qui leur tenaient à coeur avant leur entrée au gouvernement : la promotion des jeunes des « cités » pour la première, le revenu minimal d’activité pour le second.

Mais Kouchner ? Quel usage en fait le président de la République hormis d’avoir, en le nommant au Quai, neutralisé un adversaire politique doté d’une cote de popularité inoxydable ? Tous ceux qui suivent d’un peu près l’évolution de la diplomatie française ont constaté que la rupture bien réelle opérée avec la politique étrangère chiraco-villepiniste est l’oeuvre d’un trio aussi discret qu’efficace composé de Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, Jean-David Lévitte, chef de la cellule diplomatique de Sarkozy, et Gérard Araud, directeur des affaires politiques et stratégiques du Quai d’Orsay, ancien ambassadeur en Israël.

Si l’on ajoute à cela la nomination, comme dircab du ministre, de Philippe Etienne, vieil habitué des cabinets de droite et spécialiste des questions européennes, on voit que notre Bernard est bien « cadré », et contraint, lui, le paladin des droits de l’homme, d’avaler forces couleuvres realpoliticiennes à propos du Tibet, de la Libye, de la Syrie…

La preuve que Nicolas Sarkozy considérait comme purement honorifique et comme une simple manoeuvre de politique intérieure la nomination d’une personnalité de gauche au Quai d’Orsay, c’est qu’il a hésité entre deux candidats, Hubert Védrine et Bernard Kouchner, dont les positions sur les grands problèmes géostratégiques sont aux antipodes l’une de l’autre. Ainsi Védrine qualifie d’Irrealpolitik l’agitation droit-de-l’hommiste du fondateur de Médecins sans frontières. Peu importait, au fond, les convictions de la personnalité choisie car la ligne était tracée d’avance : réconciliation avec Washington, prise de distance avec l’Allemagne, réintégration du commandement intégré de l’OTAN, liquidation de la « politique arabe » de la France et chaleureux rapprochement avec Israël.

L’utilité de Kouchner n’est cependant pas seulement décorative : il peut aussi servir de leurre, de trompe-couillon dans certains dossiers délicats. Ainsi l’a-t-on laissé s’échiner dans une entreprise de réconciliation des factions libanaises, dans laquelle il se posait en garant de l’indépendance du pays face au puissant voisin syrien, pendant que l’Elysée prenait discrètement langue avec Damas pour gagner Bachar el Assad au projet d’union pour la Méditerranée. Le prix de sa présence à Paris les 13 et 14 juillet : on « oublie » la résolution 1559 de l’ONU exigeant le démantèlement de toutes les milices libanaises et on reconnaît le droit de regard de Damas sur la vie politique du pays du Cèdre. Le seul cri de révolte du ministre manipulé a été de déclarer que la visite à Paris de Bachar El Assad « ne le remplissait pas d’aise », ce qui, on en conviendra, est de nature à faire rentrer sous terre ceux qui l’ont organisée…

Alors, Monsieur, que fait un ministre qui n’a que peu ou même rien à faire ? Eh bien il nomme, monsieur ! Il distribue postes et prébendes dans notre vaste réseau d’ambassades, instituts culturels et médias dont le Quai d’Orsay assure la tutelle. Et comme charité bien ordonnée commence par soi-même, on fait nommer sa compagne, Christine Ockrent comme n° 2 de la holding mise en place pour gérer l’audiovisuel extérieur de la France, suscitant à travers le monde quolibets et ricanements des concurrents qui mettent en doute, les grossiers, l’indépendance éditoriale de la « CNN à la française ».

Plusieurs décennies d’intense activité germanopratine – Bernard a été naguère l’un des piliers de la section socialiste du 6e arrondissement – ont valu au « french doctor » un important réseau d’amitiés dans la presse et l’édition, qui a continûment chanté les louanges de la vedette humanitaire, puis politique. Comme il est loin d’être un ingrat, il s’efforce de renvoyer l’ascenseur à ceux qui, au fil des années, l’ont fait monter au firmament des sondages. Ainsi, il a promu au prestigieux poste de conseiller culturel en Israël son amie Annette Lévy-Willard, journaliste à Libération, à la grande fureur de l’ambassadeur en place, pourtant réputé de gauche, Jean-Michel Casa, qui ne croit pas que Mme Lévy-Willard ait les qualités nécessaires pour s’imposer dans les milieux universitaires et culturels israéliens. Son prédécesseur, l’ethnopsychiatre de renom Tobie Nathan espérait, lui, obtenir le poste de directeur du centre de recherche français de Jérusalem, antenne locale du CNRS, où il aurait pu poursuivre son travail de mise en relation des universitaires français et israéliens. Las ! Bernard avait une bonne manière à faire à un autre ami, David Kessler, directeur de France Culture, dont l’épouse Sophie Mesguich, professeur d’hébreu à l’université Paris III, briguait le même poste. Pour calmer Jean-Michel Casa, il a été décidé de reporter d’un an le départ d’Annette pour Tel Aviv, en espérant qu’elle finira par se lasser…

Philippe Berthelot (1866 -1934), figure mythique du Quai d’Orsay sous la IIIe République, avait coutume de répondre de la manière suivante aux ministres qui voulaient attribuer des postes diplomatique à des amis : « Si vous avez une personnalité hors du commun à me proposer, je suis prêt à m’incliner. En revanche, s’il s’agit d’un imbécile ou d’un incompétent, nous avons tout ce qu’il faut dans la maison. »

Photographie de une : Olivier Roller.

Le Retour d’Egypte

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Œuvre tardive d’Albrecht Dürer, le tryptique L’Egypte tu l’aimes ou tu la quittes ornait le chœur de l’abbatiale franciscaine de Bois-Colombes avant d’être vendu comme bien national en 1791. Composé à l’origine de trois panneaux polychromes, il ne subsiste plus du retable bois-colombien que le Retour d’Egypte (La Fuite au Sinaï et Joseph construisant la charpente d’une pyramide ayant disparu). Encore que l’on ait quelques doutes sur l’origine du panneau restant : pourvu de charnières de part et d’autre, nul ne sait s’il occupait la partie droite ou gauche du retable.

Albrecht Dürer, Le Retour d’Egypte. Bois polychrome, conservé au musée Bernadette-Chirac des Arts premiers de Bois-Colombes.

Vive la blogosphère libérée

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La blogosphère d’hier est morte. Elle a été tuée par des agences de buzz qui ne considèrent pas le blogueur comme un individu non professionnel qui tient un « carnet web » par plaisir, envie de partager ou d’en découdre, mais comme un linéaire de supermarché de proximité. Aujourd’hui, une nouvelle blogosphère capricieuse prend corps. Elle est le haut de gamme de l’influence digitale, et, pour les annonceurs, l’un des territoires de la nouvelle tendance : le bespoking, autrement dit le marketing sur mesure conçu pour chaque blogueur, comme il le serait pour un média traditionnel.

Plutôt poules de luxe que vaches à lait : cette fronde est une réplique à des campagnes de buzz, souvent orchestrée par des micro-agences qui croient découvrir un eldorado à efforts et à prix « dumpés ». Le mail d’approche envoyé au blogueur commence en général par : « J’aime beaucoup ce que tu écris sur ton blog. » Le contre-buzz se met alors en marche (il suffit pour cela que deux blogueurs comparent les courriers qui disent à chacun, dans les mêmes termes, à quel point il est unique). Ce genre d’opérations d’intelligence marketing n’aboutit qu’à donner du travail aux sociétés de gestion de crise.

Reste à savoir ce que va devenir la blogosphère si docile à relayer les messages standardisés des agences de buzz. Promue ces deux dernières années comme le phénomène de mode, la solution incontournable à toute opération de communication, la blogosphère telle qu’on a pu la connaître est morte de s’être laissée berner par ces agences non humaines. Revenus des régies qui ne payent plus autant qu’avant, les blogueurs veulent aujourd’hui en finir avec la soumission aveugle aux agences. La révolte gronde. Dans ces conditions, si elles veulent continuer à toucher les internautes, les marques vont devoir se détourner de ces agences pour « causer meilleur » à « la blogosphère libérée ». Le blogueur attend plus. Il demande de l’expérience, de l’échange, de la rencontre. Au fond, le blogueur veut qu’on l’aime. Il ne se situe pas dans une relation professionnelle, même s’il utilise parfois tous les leviers de la professionnalisation. Le blogueur demande du sur-mesure, faute de quoi il ne peut que rejeter des campagnes qui ne lui correspondent pas. La bespokingmania est l’expression de cette mutation de la blogosphère. « Pourquoi me contenterais-je d’un discours en série, identique pour tous les blogueurs ? Si une marque bénéficie de ma plume ou de ma caméra, si elle veut que je m’engage pour elle, elle doit me traiter différemment et en somme m’aimer » – voilà ce que dit le nouveau blogueur.

Il n’est pas certain que ce marketing sur mesure soit adapté aux autres territoires de la planète digitale (forum, réseaux sociaux…). La mécanique de la communication suppose peut-être de considérer la blogosphère comme le levier luxueux (car nominatif) d’une stratégie d’influence. Comme dans les grandes maisons de luxe, il y a un cérémonial de vente à respecter. Si elles veulent que les blogueurs intègrent au mieux les messages publicitaires, les agences vont devoir apprendre à traiter avec des individus plutôt qu’avec des troupeaux.

Dyslexie

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Le Figaro nous l’apprend dans son édition de vendredi : « Des officiers de Surcouf auraient été identifiés. » Ne nous y trompons pas, c’est du business : après le magistral coup de pub qu’Ingrid Betancourt a fait aux Fnacs, il fallait bien que Surcouf se distinguât. Attendons-nous à une réplique rapide de Virgin.

Farc et attrapes

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Le ministère des Affaires étrangères a formellement démenti mercredi que la France ait versé en 2003 de l’argent au Farc pour obtenir la libération d’Ingrid Betancourt. Personne n’a jamais dit le contraire. Selon un courrier électronique trouvé par les Colombiens dans l’ordinateur de Raoul Reyes, numéro 2 des Farc tué en mars, les émissaires de Paris étaient en contact avec des escrocs qui prétendaient représenter les ravisseurs de Betancourt.

Se défendre, c’est pas défendu

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Une quadragénaire suisse, nous apprend La Tribune de Genève, se promenait dans la Nachtigallenwäldeli (la petite forêt aux rossignols) près de Bâle, lorsqu’un individu lui a sauté dessus pour voler son sac à main. Lorsque les pandores helvètes, prévenus par la malheureuse victime, vinrent sur place, c’est à l’agresseur qu’ils durent prêter secours : l’homme, à terre et blessé, se tordait de douleur. Madame maîtrisait les arts martiaux comme Bruce Lee et l’autodéfense comme Charles Bronson. Et comme la Suisse a des lois rétrogrades, le pauvre garçon n’a sans doute même pas pu porter plainte…

Tout ça pour ça…

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Les derniers chiffres des commerce extérieurs français et allemands sont plutôt instructifs. Tandis que la France accuse un déficit de 4,7 milliards (en avril c’était seulement 3,7 milliard, comme quoi il y a de la croissance dans certaines activités…) ; l’Allemagne a enregistré un excédent de 14,6 milliards. Puisque les Allemands s’approvisionnent en pétrole, en riz et en farine chez les mêmes fournisseurs et les payent au même prix que nous, il faut chercher les raisons de cet écart ailleurs. Il paraît que, justement, les pays qui profitent de la conjoncture économique actuelle et notamment les producteurs de pétrole et les pays émergents choisissent plus souvent l’industrie allemande pour répondre à leurs demandes en bien d’équipements et dépenser leurs montagnes de cash. C’est quand même un peu bizarre – l’Allemagne n’a jamais eu une politique arabe et son chancelier ne sera par sur la tribune pour la cérémonie d’ouverture de JO de Pékin. Allo ? Le Quai d’Orsay ? Y a quelqu’un ?

Avec la propreté, on ne mégote pas !

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Comme nous l’apprend Alice Géraud dans un article très spirituel publié par l’édition locale de Libé, la Mairie de Lyon a trouvé l’arme fatale anti-mégot : le porte-clef-cendrier. « Cette petite boîte rouge en plastique dont l’ergonomie se situe quelque part entre la boite d’allumette et la clé USB, va être distribuée à 20.000 exemplaires aux fumeurs lyonnais. » On est content pour eux, d’autant plus qu’il paraît que le jet de mégots sur la voie publique sera passible, dès l’an prochain, de 450 € d’amende. Cela dit, quitte à lutter contre les fléaux du moment pourquoi ne pas y prévoir un emplacement pour préservatif(s). On n’oubliera pas non plus d’y loger deux morceaux de silex, qui remplaceront avantageusement les briquets à gaz, si néfastes pour l’effet de serre.

Faut-il sauver le soldat mort ?

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La décision du gouvernement israélien d’échanger des détenus vivants contre les corps de ses deux soldats enlevés par le Hezbollah en juillet 2006 a de nombreuses répercussions stratégiques. Mais au-delà de ces considérations, d’ailleurs très importantes, la valeur accordée aux dépouilles de soldats pose des questions d’ordre moral qui touchent au cœur même de notre civilisation.

Dans le premier volet de la transaction entre Israël et la milice chiite, dans lequel gouvernement officiel du Liban – il n’est pas inutile de le rappeler – ne joue aucun rôle, le Hezbollah doit recevoir des terroristes palestiniens, les corps de ses combattants et des informations concernant les quatre diplomates iraniens disparus au Liban dans les années 1980. En échange, Israël récupérera les corps de deux soldats ainsi que des informations sur l’aviateur tombé aux mains du Hezbollah peu de temps après s’être éjecté de son avion, victime d’une panne grave, dans le sud du Liban à l’automne 1986.

Certains qualifient cet accord de « pacte avec le diable », de capitulation honteuse devant le chantage. Si auparavant, arguent-ils, Israël s’est montré prêt à relâcher un trop grand nombre de prisonniers pour libérer chacun de ses soldats tombés aux mains de l’ennemi, cette fois-ci un seuil qualitatif important a été dépassé, sinon transgressé : on échange des morts contre des vivants. L’argument n’est pas dénué de sens, tant s’en faut. Il est évident que pour les ravisseurs, un prisonnier vivant est beaucoup plus encombrant qu’un cadavre. Ainsi, assassiner le soldat kidnappé et l’enterrer en cachette sera plus facile que de le garder, le nourrir et le soigner pendant des longues années de captivité. Gérer une petite prison improvisée avec toute la logistique et le risque de fuites (du prisonnier et de l’information) que cela implique, est une opération compliquée et dangereuse. La seule manière d’inciter les ravisseurs à épargner la vie de leur prisonnier au moment de son enlèvement et de le garder vivant ensuite, est de donner une valeur « marchande » négligeable aux cadavres. Autrement dit, d’établir une équation claire et non négociable : morts contre morts, vivants contre vivants.

Dans nos démocraties compassionnelles, les otages occupent un rôle de premier rang en focalisant les émotions et permettent l’épanchement d’une dimension quasi-religieuse de la vie sociale. Communier ensemble devant les photos de ces victimes permet de dépasser les tensions inévitables d’un corps politique, un politea, toujours divisé en camps, partis et intérêts. Nous faisons corps quand nos cœurs battent ensemble pour les mêmes causes et quand nous allumons des cierges devants les mêmes icônes. La pression des proches des otages, humainement compréhensible, trouve ainsi un terrain très propice. Les appels commençant par « il faut tout faire pour libérer », prononcés par les parents, les enfants ou les époux ne laissent pas souvent les yeux secs.

Mais cette opposition entre raison et émotion, entre stratégie calculée et compassion larmoyante résume-t-elle le problème ? Non, loin de là. La volonté d’une communauté d’enterrer ses morts, d’exécuter les rituels qui marquent le passage de la vie au trépas, est un élément clé de la culture.

Le mythe d’Antigone finement mis en récit par Sophocle renvoie au même questionnement. La tragédie est déclenchée parce que le corps d’un homme est laissé sans sépulture. Cette faute grave qui dépasse la loi, la cité et la politique sème la mort et brouille les deux rives du Styx : c’est elle qui précipite Antigone dans la mort ; qui décide Créon à l’enfermer vivante dans une grotte (celle qui vit est enterrée tandis ce que le frère mort reste sans sépulcre). C’est toujours cette faute qui découche sur tant de mort en une seule journée – les suicides d’Antigone, du fils et de la femme du roi Créon. Ce dernier, accablé par tant de malheurs, continue à son tour une existence de mort-vivant.

L’inhumation est une partie essentielle de notre humanité et ce n’est pas un hasard si les deux termes ont une racine commune – l’humus, la terre. L’homme, peut-on lire dans le livre de la Genèse (III, 19), retournera à la terre dont il a été tiré. Il s’agit d’une pierre angulaire de notre civilisation et donc d’un besoin, voire d’un intérêt collectif qu’il faut prendre en compte au même titre que le raisonnement stratégique. En effet, il y a certaines choses sur lesquelles on ne peut pas transiger.

On va dans le mur, tu viens ?

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Allocution prononcée par Basile de Koch à l’occasion des Ves Rencontres Internationales
des Intermittents de la Pensée (Paris, 7 juillet 2008).

Merci d’avoir répondu présents à mon Appel solennel pour ces Ves Rencontres Internationales des Intermittents de la Pensée. C’est une preuve de lucidité qui vous honore. Bravo ! C’est aussi une preuve de courage intellectuel. Le thème choisi cette année ne vous a même pas rebutés. Je vous dis : « On va dans le mur ! » – et vous venez… Encore bravo !

Pourtant j’en vois qui ne sont pas là – comme disait M. Night Shyamalan. Arrêtons-nous donc un instant sur les motivations de celles et ceux qui ne sont pas venus. Manque de lucidité et de courage ? Je me refuse à y croire ! En vérité l’affaire est plus grave : ces gens-là, comme disait Jacques Brel, ne partagent pas notre vision de l’avenir ! Parmi eux, il convient de distinguer deux sous-catégories pour la clarté du débat – qui d’ailleurs, je vous rassure, n’aura pas lieu.

D’un côté il y a les optimistes irréductibles, qui ne se rendent toujours pas compte qu’on y va, dans le mur ! Ces ravis de la crèche continuent de croire à la fin de l’histoire selon Fukuyama, sans même le connaître ! Alors que ce que nous vivons, c’est l’histoire de la fin – c’est-à-dire l’Apocalypse selon Saint Jean, même sans la connaître !
Il est vrai que ce courant de pensée est aujourd’hui en perte de vitesse. Il a eu son heure de gloire pendant dix ans et quelques ; disons entre la chute du Mur et celle des Twin Towers.
Depuis, la croyance en un avenir radieux, fût-il démocratique, a tendance elle aussi à s’effondrer.
Bien sûr, vous me direz, il n’y a pas que le 11/9 dans la vie, c’est-à-dire dans la mort ! Si on va dans le mur, ce n’est pas seulement à cause du terrorisme islamiste, ni même de son parrain l’errorisme américain.

Simplement, on a ouvert la boîte de Pandore, et voilà que tout ressort :
– la famine progresse ;
– la surpopulation menace ;
– le climat se dérègle ;
– le capitalisme financier fume la moquette ;
– le soleil risque de s’éteindre dans moins d’un milliard d’années ;
– et moi-même ces temps-ci, mon genou me lance.

Faut-il pourtant se résigner à l’inéluctable ? En bon français, oui ! Mais le bon français, c’est le cadet des soucis de nos disparus de la 2e Compagnie. Ces absents-là ont une autre façon d’avoir tort. Ils prétendent – comme j’ai dû le faire au moins cent fois dans mes discours de « nègre » –, « opposer au pessimisme de l’esprit l’optimisme de la volonté » ! Moi au moins, pour écrire des conneries comme ça, j’étais payé !

En un mot, nos « optissimistes » pensent deux choses :
Un : On va dans le mur !
Deux : Rien n’est perdu, parce qu’on peut lutter !

Apparemment, voilà des glands qui n’étaient déjà pas présents l’an dernier aux IVes Rencontres des Intermittents de la Pensée, le jour où j’ai lancé ce cri de désespoir lucide et organisé : « On peut pas lutter ! » Eh bien, certains croient quand même avoir un Plan B pour éviter le mur. Les plus raisonnables d’entre eux envisagent de devancer l’appel en organisant des « départs collectifs anticipés », façon Ordre du Temple Solaire.

Et puis il y a les autres, imperméables hélas à toute transcendance ; ceux-la persistent à placer leurs espoirs dans la politique.
Certains, connus autrefois connus sous le nom de socialistes, vous diront qu’avec eux au moins, dans l’Apocalypse à venir, vos avantages acquis seront préservés.
Et puis en face, vous trouverez l’Union des Moutons de Panurge. En gros, ceux qui font confiance au Président pour résoudre tous les problèmes, et même, le cas échéant pour en créer de nouveaux.
Parce que, l’air de rien – ou presque ! – ce mec préside déjà la République, le Conseil des Ministres en bois, la Chambre d’enregistrement et le Sénat conservateur. Eh bien, il reste toujours demandeur d’emplois !

Pourtant, à ses heures perdues, le même Sarkozy – car c’était lui ! – garde aussi la haute main sur les syndicats et le patronat, la télévision publique et la télévision publicaine, l’Europe (pour six mois) et l’Union pour la Méditerranée (quand elle existera) – sans oublier son leadership incontesté sur la branche française de l’OTAN.

Face à un tel bilan (en moins d’un peu plus d’un an !), nos petits amis les œufs de l’UMP – et souvent aussi nos mamans, il faut bien le dire, – semblent persuadés qu’en cas de nécessité, Sarko-la-Menace peut devenir a tout moment l’incroyable Nick.

Par exemple, si le Président a décidé de renforcer notre engagement militaire en Afghanistan, c’est évidement pour lutter contre le réchauffement climatique. Trois mille soldats français refroidis, ce serait un début, non ? Et puis n’oublions jamais qu’une fois encore, c’est à la France de montrer la voie au monde, après la Saint-Barthélemy, la Terreur, la Commune et la Débâcle.

Plus sérieusement, je voudrais m’adresser à vous (oui, vous qui êtes présents ici ce soir ; de toute façon, je n’ai pas trop le choix.) Eh bien, laissez-moi vous dire à quel point je partage votre enthousiasme concernant les idées que je vais exprimer maintenant.

Les Français sont, paraît-il, plus de 60 millions ; et apparemment, seuls un dix-millième d’entre eux sont mûrs pour aller intelligemment dans le mur – c’est-à-dire à la manière lucide et festive que nous recommandait feu Philippe Muray.

Bref, ça ne fait aucun doute : nous sommes bien ce pusillus grex dont parle la Bible, le petit troupeau, le sel de la terre. Alors « N’ayons pas peur », comme disait feu Jean-Paul II, pillant allègrement l’œuvre de Jésus-Christ (qui entre temps, il est vrai, était tombée dans le domaine public.)
En vérité, je vous le dis : nous sommes la troisième équipe du Rainbow Warrior. Notre mission, si nous l’acceptons, consiste à faire tout péter avant que ça n’explose.

Bien sûr, c’est déjà un peu tard, et alors ? « What the fuck ? » comme disait Robert de Niro. Il n’est jamais trop tard pour rien faire ! Le pire dans l’Apocalypse, c’est la peur de l’Apocalypse. Or, cette crainte est sans objet, puisque, comme vous n’êtes pas sans l’ignorer, Apocalypse signifie révélation.
Qui a peur d’une révélation, sinon celui qui vit de mensonges ? Or c’est la vérité qui rend libre, comme disait le mec que pille désormais Benoît XVI.

La vérité, mes amis, elle consiste essentiellement à poser les bonnes questions. Et la bonne question sur l’Apocalypse (comme d’ailleurs sur toutes ces petites Apocalypses personnelles qu’on appelle la mort).
C’est évidemment la question de l’after. Eh bien, croyez-en le spécialiste que je suis : on juge une soirée a son after ! Vous-mêmes d’ailleurs, vous préférez quoi ? Une soirée qui commence bien et qui finit mal, ou l’inverse ? Eh bien, si ça se trouve, la vie c’est pareil.

A quoi sert Bernard Kouchner ?

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Du temps de sa splendeur et de son million d’exemplaires vendus chaque jour, le France Soir de Pierre Lazareff avait une politique originale en matière de ressources humaines : Pierrot-les-bretelles recrutait à tour de bras des « plumes » journalistiques et littéraires sans autre obligation pour ces dernières que celle de ne pas écrire pour la concurrence. Peu importait qu’ils alimentent ou non les colonnes du journal, l’essentiel étant de « geler » ces talents en les payant grassement à ne rien faire. C’est ainsi que Françoise Sagan émargea longtemps au quotidien de la rue Réaumur sans que les lecteurs de France Soir s’aperçoivent que la romancière à succès faisait partie de la maison…

Cette méthode a été adoptée par Nicolas Sarkozy dans sa politique d’ouverture de son gouvernement à des personnalités politiques venus de l’autre rive : Bernard Kouchner, Jean-Pierre Jouyet, Jean-Marie Bockel, Fadela Amara, Martin Hirsch.

Tous ne sont pas des potiches décoratives destinées à perturber, par leur seule présence au gouvernement, les électeurs de gauche.

Jeau-Marie Bockel s’est essayé, à la Coopération, à critiquer la « Françafrique » et les potentats stipendiés par Total, Bouygues, Lafarge et consorts. Cela l’a conduit tout droit au secrétariat d’Etat aux Anciens combattants. Jean-Pierre Jouyet « fait » la politique européenne de Sarkozy avec l’ambassadeur à Bruxelles Pierre Sellal, lui aussi proche de la gauche. Fadela Amara et Martin Hirsch s’attachent avec opiniâtreté à défendre les dossiers qui leur tenaient à coeur avant leur entrée au gouvernement : la promotion des jeunes des « cités » pour la première, le revenu minimal d’activité pour le second.

Mais Kouchner ? Quel usage en fait le président de la République hormis d’avoir, en le nommant au Quai, neutralisé un adversaire politique doté d’une cote de popularité inoxydable ? Tous ceux qui suivent d’un peu près l’évolution de la diplomatie française ont constaté que la rupture bien réelle opérée avec la politique étrangère chiraco-villepiniste est l’oeuvre d’un trio aussi discret qu’efficace composé de Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, Jean-David Lévitte, chef de la cellule diplomatique de Sarkozy, et Gérard Araud, directeur des affaires politiques et stratégiques du Quai d’Orsay, ancien ambassadeur en Israël.

Si l’on ajoute à cela la nomination, comme dircab du ministre, de Philippe Etienne, vieil habitué des cabinets de droite et spécialiste des questions européennes, on voit que notre Bernard est bien « cadré », et contraint, lui, le paladin des droits de l’homme, d’avaler forces couleuvres realpoliticiennes à propos du Tibet, de la Libye, de la Syrie…

La preuve que Nicolas Sarkozy considérait comme purement honorifique et comme une simple manoeuvre de politique intérieure la nomination d’une personnalité de gauche au Quai d’Orsay, c’est qu’il a hésité entre deux candidats, Hubert Védrine et Bernard Kouchner, dont les positions sur les grands problèmes géostratégiques sont aux antipodes l’une de l’autre. Ainsi Védrine qualifie d’Irrealpolitik l’agitation droit-de-l’hommiste du fondateur de Médecins sans frontières. Peu importait, au fond, les convictions de la personnalité choisie car la ligne était tracée d’avance : réconciliation avec Washington, prise de distance avec l’Allemagne, réintégration du commandement intégré de l’OTAN, liquidation de la « politique arabe » de la France et chaleureux rapprochement avec Israël.

L’utilité de Kouchner n’est cependant pas seulement décorative : il peut aussi servir de leurre, de trompe-couillon dans certains dossiers délicats. Ainsi l’a-t-on laissé s’échiner dans une entreprise de réconciliation des factions libanaises, dans laquelle il se posait en garant de l’indépendance du pays face au puissant voisin syrien, pendant que l’Elysée prenait discrètement langue avec Damas pour gagner Bachar el Assad au projet d’union pour la Méditerranée. Le prix de sa présence à Paris les 13 et 14 juillet : on « oublie » la résolution 1559 de l’ONU exigeant le démantèlement de toutes les milices libanaises et on reconnaît le droit de regard de Damas sur la vie politique du pays du Cèdre. Le seul cri de révolte du ministre manipulé a été de déclarer que la visite à Paris de Bachar El Assad « ne le remplissait pas d’aise », ce qui, on en conviendra, est de nature à faire rentrer sous terre ceux qui l’ont organisée…

Alors, Monsieur, que fait un ministre qui n’a que peu ou même rien à faire ? Eh bien il nomme, monsieur ! Il distribue postes et prébendes dans notre vaste réseau d’ambassades, instituts culturels et médias dont le Quai d’Orsay assure la tutelle. Et comme charité bien ordonnée commence par soi-même, on fait nommer sa compagne, Christine Ockrent comme n° 2 de la holding mise en place pour gérer l’audiovisuel extérieur de la France, suscitant à travers le monde quolibets et ricanements des concurrents qui mettent en doute, les grossiers, l’indépendance éditoriale de la « CNN à la française ».

Plusieurs décennies d’intense activité germanopratine – Bernard a été naguère l’un des piliers de la section socialiste du 6e arrondissement – ont valu au « french doctor » un important réseau d’amitiés dans la presse et l’édition, qui a continûment chanté les louanges de la vedette humanitaire, puis politique. Comme il est loin d’être un ingrat, il s’efforce de renvoyer l’ascenseur à ceux qui, au fil des années, l’ont fait monter au firmament des sondages. Ainsi, il a promu au prestigieux poste de conseiller culturel en Israël son amie Annette Lévy-Willard, journaliste à Libération, à la grande fureur de l’ambassadeur en place, pourtant réputé de gauche, Jean-Michel Casa, qui ne croit pas que Mme Lévy-Willard ait les qualités nécessaires pour s’imposer dans les milieux universitaires et culturels israéliens. Son prédécesseur, l’ethnopsychiatre de renom Tobie Nathan espérait, lui, obtenir le poste de directeur du centre de recherche français de Jérusalem, antenne locale du CNRS, où il aurait pu poursuivre son travail de mise en relation des universitaires français et israéliens. Las ! Bernard avait une bonne manière à faire à un autre ami, David Kessler, directeur de France Culture, dont l’épouse Sophie Mesguich, professeur d’hébreu à l’université Paris III, briguait le même poste. Pour calmer Jean-Michel Casa, il a été décidé de reporter d’un an le départ d’Annette pour Tel Aviv, en espérant qu’elle finira par se lasser…

Philippe Berthelot (1866 -1934), figure mythique du Quai d’Orsay sous la IIIe République, avait coutume de répondre de la manière suivante aux ministres qui voulaient attribuer des postes diplomatique à des amis : « Si vous avez une personnalité hors du commun à me proposer, je suis prêt à m’incliner. En revanche, s’il s’agit d’un imbécile ou d’un incompétent, nous avons tout ce qu’il faut dans la maison. »

Photographie de une : Olivier Roller.

Le Retour d’Egypte

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Œuvre tardive d’Albrecht Dürer, le tryptique L’Egypte tu l’aimes ou tu la quittes ornait le chœur de l’abbatiale franciscaine de Bois-Colombes avant d’être vendu comme bien national en 1791. Composé à l’origine de trois panneaux polychromes, il ne subsiste plus du retable bois-colombien que le Retour d’Egypte (La Fuite au Sinaï et Joseph construisant la charpente d’une pyramide ayant disparu). Encore que l’on ait quelques doutes sur l’origine du panneau restant : pourvu de charnières de part et d’autre, nul ne sait s’il occupait la partie droite ou gauche du retable.

Albrecht Dürer, Le Retour d’Egypte. Bois polychrome, conservé au musée Bernadette-Chirac des Arts premiers de Bois-Colombes.

Vive la blogosphère libérée

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La blogosphère d’hier est morte. Elle a été tuée par des agences de buzz qui ne considèrent pas le blogueur comme un individu non professionnel qui tient un « carnet web » par plaisir, envie de partager ou d’en découdre, mais comme un linéaire de supermarché de proximité. Aujourd’hui, une nouvelle blogosphère capricieuse prend corps. Elle est le haut de gamme de l’influence digitale, et, pour les annonceurs, l’un des territoires de la nouvelle tendance : le bespoking, autrement dit le marketing sur mesure conçu pour chaque blogueur, comme il le serait pour un média traditionnel.

Plutôt poules de luxe que vaches à lait : cette fronde est une réplique à des campagnes de buzz, souvent orchestrée par des micro-agences qui croient découvrir un eldorado à efforts et à prix « dumpés ». Le mail d’approche envoyé au blogueur commence en général par : « J’aime beaucoup ce que tu écris sur ton blog. » Le contre-buzz se met alors en marche (il suffit pour cela que deux blogueurs comparent les courriers qui disent à chacun, dans les mêmes termes, à quel point il est unique). Ce genre d’opérations d’intelligence marketing n’aboutit qu’à donner du travail aux sociétés de gestion de crise.

Reste à savoir ce que va devenir la blogosphère si docile à relayer les messages standardisés des agences de buzz. Promue ces deux dernières années comme le phénomène de mode, la solution incontournable à toute opération de communication, la blogosphère telle qu’on a pu la connaître est morte de s’être laissée berner par ces agences non humaines. Revenus des régies qui ne payent plus autant qu’avant, les blogueurs veulent aujourd’hui en finir avec la soumission aveugle aux agences. La révolte gronde. Dans ces conditions, si elles veulent continuer à toucher les internautes, les marques vont devoir se détourner de ces agences pour « causer meilleur » à « la blogosphère libérée ». Le blogueur attend plus. Il demande de l’expérience, de l’échange, de la rencontre. Au fond, le blogueur veut qu’on l’aime. Il ne se situe pas dans une relation professionnelle, même s’il utilise parfois tous les leviers de la professionnalisation. Le blogueur demande du sur-mesure, faute de quoi il ne peut que rejeter des campagnes qui ne lui correspondent pas. La bespokingmania est l’expression de cette mutation de la blogosphère. « Pourquoi me contenterais-je d’un discours en série, identique pour tous les blogueurs ? Si une marque bénéficie de ma plume ou de ma caméra, si elle veut que je m’engage pour elle, elle doit me traiter différemment et en somme m’aimer » – voilà ce que dit le nouveau blogueur.

Il n’est pas certain que ce marketing sur mesure soit adapté aux autres territoires de la planète digitale (forum, réseaux sociaux…). La mécanique de la communication suppose peut-être de considérer la blogosphère comme le levier luxueux (car nominatif) d’une stratégie d’influence. Comme dans les grandes maisons de luxe, il y a un cérémonial de vente à respecter. Si elles veulent que les blogueurs intègrent au mieux les messages publicitaires, les agences vont devoir apprendre à traiter avec des individus plutôt qu’avec des troupeaux.

Dyslexie

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Le Figaro nous l’apprend dans son édition de vendredi : « Des officiers de Surcouf auraient été identifiés. » Ne nous y trompons pas, c’est du business : après le magistral coup de pub qu’Ingrid Betancourt a fait aux Fnacs, il fallait bien que Surcouf se distinguât. Attendons-nous à une réplique rapide de Virgin.

Farc et attrapes

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Le ministère des Affaires étrangères a formellement démenti mercredi que la France ait versé en 2003 de l’argent au Farc pour obtenir la libération d’Ingrid Betancourt. Personne n’a jamais dit le contraire. Selon un courrier électronique trouvé par les Colombiens dans l’ordinateur de Raoul Reyes, numéro 2 des Farc tué en mars, les émissaires de Paris étaient en contact avec des escrocs qui prétendaient représenter les ravisseurs de Betancourt.

Se défendre, c’est pas défendu

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Une quadragénaire suisse, nous apprend La Tribune de Genève, se promenait dans la Nachtigallenwäldeli (la petite forêt aux rossignols) près de Bâle, lorsqu’un individu lui a sauté dessus pour voler son sac à main. Lorsque les pandores helvètes, prévenus par la malheureuse victime, vinrent sur place, c’est à l’agresseur qu’ils durent prêter secours : l’homme, à terre et blessé, se tordait de douleur. Madame maîtrisait les arts martiaux comme Bruce Lee et l’autodéfense comme Charles Bronson. Et comme la Suisse a des lois rétrogrades, le pauvre garçon n’a sans doute même pas pu porter plainte…

Tout ça pour ça…

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Les derniers chiffres des commerce extérieurs français et allemands sont plutôt instructifs. Tandis que la France accuse un déficit de 4,7 milliards (en avril c’était seulement 3,7 milliard, comme quoi il y a de la croissance dans certaines activités…) ; l’Allemagne a enregistré un excédent de 14,6 milliards. Puisque les Allemands s’approvisionnent en pétrole, en riz et en farine chez les mêmes fournisseurs et les payent au même prix que nous, il faut chercher les raisons de cet écart ailleurs. Il paraît que, justement, les pays qui profitent de la conjoncture économique actuelle et notamment les producteurs de pétrole et les pays émergents choisissent plus souvent l’industrie allemande pour répondre à leurs demandes en bien d’équipements et dépenser leurs montagnes de cash. C’est quand même un peu bizarre – l’Allemagne n’a jamais eu une politique arabe et son chancelier ne sera par sur la tribune pour la cérémonie d’ouverture de JO de Pékin. Allo ? Le Quai d’Orsay ? Y a quelqu’un ?

Avec la propreté, on ne mégote pas !

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Comme nous l’apprend Alice Géraud dans un article très spirituel publié par l’édition locale de Libé, la Mairie de Lyon a trouvé l’arme fatale anti-mégot : le porte-clef-cendrier. « Cette petite boîte rouge en plastique dont l’ergonomie se situe quelque part entre la boite d’allumette et la clé USB, va être distribuée à 20.000 exemplaires aux fumeurs lyonnais. » On est content pour eux, d’autant plus qu’il paraît que le jet de mégots sur la voie publique sera passible, dès l’an prochain, de 450 € d’amende. Cela dit, quitte à lutter contre les fléaux du moment pourquoi ne pas y prévoir un emplacement pour préservatif(s). On n’oubliera pas non plus d’y loger deux morceaux de silex, qui remplaceront avantageusement les briquets à gaz, si néfastes pour l’effet de serre.

Faut-il sauver le soldat mort ?

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La décision du gouvernement israélien d’échanger des détenus vivants contre les corps de ses deux soldats enlevés par le Hezbollah en juillet 2006 a de nombreuses répercussions stratégiques. Mais au-delà de ces considérations, d’ailleurs très importantes, la valeur accordée aux dépouilles de soldats pose des questions d’ordre moral qui touchent au cœur même de notre civilisation.

Dans le premier volet de la transaction entre Israël et la milice chiite, dans lequel gouvernement officiel du Liban – il n’est pas inutile de le rappeler – ne joue aucun rôle, le Hezbollah doit recevoir des terroristes palestiniens, les corps de ses combattants et des informations concernant les quatre diplomates iraniens disparus au Liban dans les années 1980. En échange, Israël récupérera les corps de deux soldats ainsi que des informations sur l’aviateur tombé aux mains du Hezbollah peu de temps après s’être éjecté de son avion, victime d’une panne grave, dans le sud du Liban à l’automne 1986.

Certains qualifient cet accord de « pacte avec le diable », de capitulation honteuse devant le chantage. Si auparavant, arguent-ils, Israël s’est montré prêt à relâcher un trop grand nombre de prisonniers pour libérer chacun de ses soldats tombés aux mains de l’ennemi, cette fois-ci un seuil qualitatif important a été dépassé, sinon transgressé : on échange des morts contre des vivants. L’argument n’est pas dénué de sens, tant s’en faut. Il est évident que pour les ravisseurs, un prisonnier vivant est beaucoup plus encombrant qu’un cadavre. Ainsi, assassiner le soldat kidnappé et l’enterrer en cachette sera plus facile que de le garder, le nourrir et le soigner pendant des longues années de captivité. Gérer une petite prison improvisée avec toute la logistique et le risque de fuites (du prisonnier et de l’information) que cela implique, est une opération compliquée et dangereuse. La seule manière d’inciter les ravisseurs à épargner la vie de leur prisonnier au moment de son enlèvement et de le garder vivant ensuite, est de donner une valeur « marchande » négligeable aux cadavres. Autrement dit, d’établir une équation claire et non négociable : morts contre morts, vivants contre vivants.

Dans nos démocraties compassionnelles, les otages occupent un rôle de premier rang en focalisant les émotions et permettent l’épanchement d’une dimension quasi-religieuse de la vie sociale. Communier ensemble devant les photos de ces victimes permet de dépasser les tensions inévitables d’un corps politique, un politea, toujours divisé en camps, partis et intérêts. Nous faisons corps quand nos cœurs battent ensemble pour les mêmes causes et quand nous allumons des cierges devants les mêmes icônes. La pression des proches des otages, humainement compréhensible, trouve ainsi un terrain très propice. Les appels commençant par « il faut tout faire pour libérer », prononcés par les parents, les enfants ou les époux ne laissent pas souvent les yeux secs.

Mais cette opposition entre raison et émotion, entre stratégie calculée et compassion larmoyante résume-t-elle le problème ? Non, loin de là. La volonté d’une communauté d’enterrer ses morts, d’exécuter les rituels qui marquent le passage de la vie au trépas, est un élément clé de la culture.

Le mythe d’Antigone finement mis en récit par Sophocle renvoie au même questionnement. La tragédie est déclenchée parce que le corps d’un homme est laissé sans sépulture. Cette faute grave qui dépasse la loi, la cité et la politique sème la mort et brouille les deux rives du Styx : c’est elle qui précipite Antigone dans la mort ; qui décide Créon à l’enfermer vivante dans une grotte (celle qui vit est enterrée tandis ce que le frère mort reste sans sépulcre). C’est toujours cette faute qui découche sur tant de mort en une seule journée – les suicides d’Antigone, du fils et de la femme du roi Créon. Ce dernier, accablé par tant de malheurs, continue à son tour une existence de mort-vivant.

L’inhumation est une partie essentielle de notre humanité et ce n’est pas un hasard si les deux termes ont une racine commune – l’humus, la terre. L’homme, peut-on lire dans le livre de la Genèse (III, 19), retournera à la terre dont il a été tiré. Il s’agit d’une pierre angulaire de notre civilisation et donc d’un besoin, voire d’un intérêt collectif qu’il faut prendre en compte au même titre que le raisonnement stratégique. En effet, il y a certaines choses sur lesquelles on ne peut pas transiger.

On va dans le mur, tu viens ?

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Allocution prononcée par Basile de Koch à l’occasion des Ves Rencontres Internationales
des Intermittents de la Pensée (Paris, 7 juillet 2008).

Merci d’avoir répondu présents à mon Appel solennel pour ces Ves Rencontres Internationales des Intermittents de la Pensée. C’est une preuve de lucidité qui vous honore. Bravo ! C’est aussi une preuve de courage intellectuel. Le thème choisi cette année ne vous a même pas rebutés. Je vous dis : « On va dans le mur ! » – et vous venez… Encore bravo !

Pourtant j’en vois qui ne sont pas là – comme disait M. Night Shyamalan. Arrêtons-nous donc un instant sur les motivations de celles et ceux qui ne sont pas venus. Manque de lucidité et de courage ? Je me refuse à y croire ! En vérité l’affaire est plus grave : ces gens-là, comme disait Jacques Brel, ne partagent pas notre vision de l’avenir ! Parmi eux, il convient de distinguer deux sous-catégories pour la clarté du débat – qui d’ailleurs, je vous rassure, n’aura pas lieu.

D’un côté il y a les optimistes irréductibles, qui ne se rendent toujours pas compte qu’on y va, dans le mur ! Ces ravis de la crèche continuent de croire à la fin de l’histoire selon Fukuyama, sans même le connaître ! Alors que ce que nous vivons, c’est l’histoire de la fin – c’est-à-dire l’Apocalypse selon Saint Jean, même sans la connaître !
Il est vrai que ce courant de pensée est aujourd’hui en perte de vitesse. Il a eu son heure de gloire pendant dix ans et quelques ; disons entre la chute du Mur et celle des Twin Towers.
Depuis, la croyance en un avenir radieux, fût-il démocratique, a tendance elle aussi à s’effondrer.
Bien sûr, vous me direz, il n’y a pas que le 11/9 dans la vie, c’est-à-dire dans la mort ! Si on va dans le mur, ce n’est pas seulement à cause du terrorisme islamiste, ni même de son parrain l’errorisme américain.

Simplement, on a ouvert la boîte de Pandore, et voilà que tout ressort :
– la famine progresse ;
– la surpopulation menace ;
– le climat se dérègle ;
– le capitalisme financier fume la moquette ;
– le soleil risque de s’éteindre dans moins d’un milliard d’années ;
– et moi-même ces temps-ci, mon genou me lance.

Faut-il pourtant se résigner à l’inéluctable ? En bon français, oui ! Mais le bon français, c’est le cadet des soucis de nos disparus de la 2e Compagnie. Ces absents-là ont une autre façon d’avoir tort. Ils prétendent – comme j’ai dû le faire au moins cent fois dans mes discours de « nègre » –, « opposer au pessimisme de l’esprit l’optimisme de la volonté » ! Moi au moins, pour écrire des conneries comme ça, j’étais payé !

En un mot, nos « optissimistes » pensent deux choses :
Un : On va dans le mur !
Deux : Rien n’est perdu, parce qu’on peut lutter !

Apparemment, voilà des glands qui n’étaient déjà pas présents l’an dernier aux IVes Rencontres des Intermittents de la Pensée, le jour où j’ai lancé ce cri de désespoir lucide et organisé : « On peut pas lutter ! » Eh bien, certains croient quand même avoir un Plan B pour éviter le mur. Les plus raisonnables d’entre eux envisagent de devancer l’appel en organisant des « départs collectifs anticipés », façon Ordre du Temple Solaire.

Et puis il y a les autres, imperméables hélas à toute transcendance ; ceux-la persistent à placer leurs espoirs dans la politique.
Certains, connus autrefois connus sous le nom de socialistes, vous diront qu’avec eux au moins, dans l’Apocalypse à venir, vos avantages acquis seront préservés.
Et puis en face, vous trouverez l’Union des Moutons de Panurge. En gros, ceux qui font confiance au Président pour résoudre tous les problèmes, et même, le cas échéant pour en créer de nouveaux.
Parce que, l’air de rien – ou presque ! – ce mec préside déjà la République, le Conseil des Ministres en bois, la Chambre d’enregistrement et le Sénat conservateur. Eh bien, il reste toujours demandeur d’emplois !

Pourtant, à ses heures perdues, le même Sarkozy – car c’était lui ! – garde aussi la haute main sur les syndicats et le patronat, la télévision publique et la télévision publicaine, l’Europe (pour six mois) et l’Union pour la Méditerranée (quand elle existera) – sans oublier son leadership incontesté sur la branche française de l’OTAN.

Face à un tel bilan (en moins d’un peu plus d’un an !), nos petits amis les œufs de l’UMP – et souvent aussi nos mamans, il faut bien le dire, – semblent persuadés qu’en cas de nécessité, Sarko-la-Menace peut devenir a tout moment l’incroyable Nick.

Par exemple, si le Président a décidé de renforcer notre engagement militaire en Afghanistan, c’est évidement pour lutter contre le réchauffement climatique. Trois mille soldats français refroidis, ce serait un début, non ? Et puis n’oublions jamais qu’une fois encore, c’est à la France de montrer la voie au monde, après la Saint-Barthélemy, la Terreur, la Commune et la Débâcle.

Plus sérieusement, je voudrais m’adresser à vous (oui, vous qui êtes présents ici ce soir ; de toute façon, je n’ai pas trop le choix.) Eh bien, laissez-moi vous dire à quel point je partage votre enthousiasme concernant les idées que je vais exprimer maintenant.

Les Français sont, paraît-il, plus de 60 millions ; et apparemment, seuls un dix-millième d’entre eux sont mûrs pour aller intelligemment dans le mur – c’est-à-dire à la manière lucide et festive que nous recommandait feu Philippe Muray.

Bref, ça ne fait aucun doute : nous sommes bien ce pusillus grex dont parle la Bible, le petit troupeau, le sel de la terre. Alors « N’ayons pas peur », comme disait feu Jean-Paul II, pillant allègrement l’œuvre de Jésus-Christ (qui entre temps, il est vrai, était tombée dans le domaine public.)
En vérité, je vous le dis : nous sommes la troisième équipe du Rainbow Warrior. Notre mission, si nous l’acceptons, consiste à faire tout péter avant que ça n’explose.

Bien sûr, c’est déjà un peu tard, et alors ? « What the fuck ? » comme disait Robert de Niro. Il n’est jamais trop tard pour rien faire ! Le pire dans l’Apocalypse, c’est la peur de l’Apocalypse. Or, cette crainte est sans objet, puisque, comme vous n’êtes pas sans l’ignorer, Apocalypse signifie révélation.
Qui a peur d’une révélation, sinon celui qui vit de mensonges ? Or c’est la vérité qui rend libre, comme disait le mec que pille désormais Benoît XVI.

La vérité, mes amis, elle consiste essentiellement à poser les bonnes questions. Et la bonne question sur l’Apocalypse (comme d’ailleurs sur toutes ces petites Apocalypses personnelles qu’on appelle la mort).
C’est évidemment la question de l’after. Eh bien, croyez-en le spécialiste que je suis : on juge une soirée a son after ! Vous-mêmes d’ailleurs, vous préférez quoi ? Une soirée qui commence bien et qui finit mal, ou l’inverse ? Eh bien, si ça se trouve, la vie c’est pareil.