Son dernier JT délivré, le présentateur vedette s’en est allé en Bretagne, dire « sa vérité ». Loin des médias, Patrick Poivre d’Arvor a déclamé son amour du grand large, car « la mer ne trahit pas, les éléments ne trahissent pas… » Quant au Tout-Paris, il a proclamé lui préférer résolument « ce qu’on appelle les vrais gens, les gens qui sont biens ». Le pays réel, quoi.
Pourquoi j’aime le Tour
Déjà, parce qu’on n’imagine pas Hinault ou Indurain faisant de la pub pour Eurodisney ou McDo. Incarnation du succès acquis par l’effort, le vélo est antimoderne par essence.
Parce qu’aussi on ne voit jamais un cycliste chez Régine, à Saint-Trop’ ou en couverture de Gala : le cycliste se couche tôt, part en vacances à Quiberon et ne plaque pas sa femme pour un top model sitôt qu’il est devenu vedette.
Parce que, sur une étape de montagne, ni le commentaire benêt de Richard Virenque, ni les sourires forcés de Gérard Holtz – qui visiblement préfère le Dakar – n’arrivent à me gâcher le plaisir. Et durant les étapes de plaine, on peut toujours se rabattre sur la splendeur du paysage et les enluminures érudites de Jean-Paul Ollivier sur l’abbaye de Fontrevaud ou le Viaduc de Garabit. Essayez donc de faire pareil avec Roland-Garros…
Parce que la Grande Boucle a généré plusieurs petits chefs d’œuvre du rock’n’roll et notamment Tour de France de Kraftwerk, et le Jalabert des Wampas.
Parce qu’avant d’avoir été cycliste, le coureur a souvent été métallo à Dunkerque ou soudeur à Glasgow, et qu’il ne rate jamais une occasion de rappeler, avec un bon sourire que le vélo, c’est très dur, mais c’est quand même plus marrant et plus gratifiant que de limer la tôle.
Parce que personne n’est fichu de citer le nom d’un gardien de but des années 1940, d’un triple champion de ski nordique aux J.O. de Sapporo ou d’un marathonien qui arrivait régulièrement en deuxième position. Mais qui a oublié Fausto Coppi, Eddy Merckx ou Raymond Poulidor ?
Parce que le vélo est le sport le moins chauvin qui soit. Depuis vingt ans, il n’y a pas eu un seul indigène à même d’emporter le Tour. Ça n’empêche pas, chaque année, trois ou quatre millions de Français d’en bas de se masser au bord des routes.
Parce que, quand Lance Armstrong terrasse son cancer, il ne signe pas un best-seller gnangnan pour expliquer qu’il y a une vie après la maladie. Il se contente de gagner sept fois le Tour.
Parce qu’enfin le dopage n’est pas un vrai problème. On peut gaver Roselyne Bachelot d’EPO pendant dix ans, elle aura toujours besoin (et moi aussi) d’un tire-fesses pour arriver saine et sauve à l’Alpe d’Huez.
Evelyne Dhéliat ou rien
Comment reconnaître un grand écrivain ? Quand il rend l’âme, il laisse à la postérité de testimoniales paroles. Bernanos se dressa sur son lit en s’écriant : « A nous deux ! », quand Anatole France, moins sûr de lui, murmura : « Maman, maman… » Jeudi dernier, l’auteur de Disparaître fut, lui, beaucoup plus disert au moment de s’effacer. Et les graveurs doivent déjà se frotter les mains qui devront inscrire dans le marbre les dernières paroles de Patrick Poivre d’Arvor au JT de TF1 : « Dans un instant la météo d’Evelyne Dhéliat suivi de R.I.S., police scientifique. Très bonne soirée à tous. »
Le culte de la Révolution est mort
Episode final de la Révolution, pour les uns, liquidation de celle-ci pour les autres : le 18 brumaire – et son principal acteur Bonaparte – sont l’enjeu d’une querelle apparemment savante mais hautement politique. Le débat sur la Révolution est-il condamné à se répéter sans cesse ?
Si je me suis intéressé à Napoléon, c’est bien pour échapper à ce débat qui me paraît complètement stérile, dès lors que la question a été tranchée au moment du Bicentenaire par la chute du communisme et la décomposition de la vulgate marxiste de la Révolution française, dont. le culte est mort aujourd’hui. On ne célèbre plus Robespierre et Saint Just. Celui-ci, dont le mythe a été fabriqué par l’historiographie révolutionnaire, est presque redevenu ce qu’il était à l’époque de la Révolution : un obscur. L’écroulement du mythe révolutionnaire explique d’ailleurs la fuite éperdue hors de ce champ d’études qu’on a pu observer, à l’échelle internationale, dans les années qui ont suivi le Bicentenaire.
C’est un peu moins vrai pour Robespierre…
Robespierre continue à fasciner ceux qui aiment la guerre civile.
Quoi qu’il en soit, l’héritage révolutionnaire ne se réduit pas à Robespierre. Que reste-t-il de la Révolution ?
Tout d’abord, ses principes les moins politiques : les droits de l’homme, le message humanitaire. D’où la révérence quasi-unanime qui entoure la figure de Condorcet : ami des femmes, ami des noirs, de la République, de l’Ecole, de la Science – bref, un ami de l’humanité et des lumières. Il n’était l’ennemi que de ses paysans : en affaires, il était impitoyable. Cela me rappelle ce que Mirabeau disait de son père : ami des hommes, mais ennemi implacable de ses propres enfants.
Le message humanitaire n’est peut-être pas toujours bien défendu par ceux qui s’en prévalent. Pour autant, il n’y a pas de quoi rougir de cet héritage.
Certainement. Mais dans le corbillon révolutionnaire figure aussi, même si la Révolution ne l’a pas inventé, ce qu’on peut appeler « l’esprit sans-culotte », nourri par l’envie et le ressentiment. Cet état d’esprit se manifeste bien avant 1789 et bien après, puisqu’il imprègne bon nombre des mouvements sociaux actuels, alors que la théorie de la dictature jacobine et la philosophie fondée sur le sens de l’histoire sont mortes avec l’espérance révolutionnaire.
Quand on lit Alain Badiou, pour citer un seul nom, il n’est pas certain qu’elle soit morte.
Vous mettez le doigt sur un problème en partie sociologique, car l’université française, où le vent du radicalisme souffle encore, est le conservatoire des valeurs les moins libérales de la gauche, valeurs qui sont à peu près mortes dans le reste de la société. On a donc vu renaître, vers la fin des années 1990, à la faveur des circonstances et grâce au relais de l’altermondialisme, un discours révolutionnaire, infiniment moins sophistiqué que le léninisme, mais plus violent. Ce serait insulter la mémoire d’Althusser que de lui comparer Badiou !
L’humanitarisme et le ressentiment : vous êtes plutôt sévère à l’égard de notre passé et donc, pessimiste quant à notre présent.
La Révolution française est le moment où s’opère la conjonction entre compassion humanitaire et le ressentiment. C’est de ce mélange d’amitié fraternelle, de compassion pour les humbles et de ressentiment social très violent que naît la violence terroriste, indépendamment de toute construction savante ou idéologique. Et cette alliance très française entre la bienveillance humanitaire et la haine née du ressentiment social, continue à opérer. La France a encore ses sans-culottes. Cela ne veut pas dire qu’ailleurs la démocratie libérale provoque un moins grand désenchantement : c’est un phénomène général, jusque dans les pays venus récemment à la démocratie ; mais, dans la plupart des pays, si on n’espère pas grand-chose du libéralisme, on ne croit pas non plus à la révolution : c’est peut-être cela la définition de la démocratie parvenue à maturité. Personne n’y croit mais personne ne songe à la renverser. En France non plus, mais la passion révolutionnaire y subsiste sous la forme d’un fonds d’aigreur qui pourrait, un jour, pour peu que les circonstances s’y prêtent, nous valoir un de ces épisodes dont l’histoire française est prodigue.
Vous inscrivez Napoléon dans la continuité révolutionnaire. Il n’admirait pas vraiment la Révolution.
Il avait la nostalgie de l’Ancien régime et n’aimait pas la Révolution, en particulier dans ce qu’elle a de libéral – par exemple, il déteste les Constituants de 1789, auxquels il préfère les Conventionnels. Mais il n’aime pas beaucoup plus les Jacobins. En réalité, Napoléon méprise la plupart de ses contemporains, tout en considérant leurs engagements avec indulgence. Par delà ses préférences personnelles, il comprend l’importance des principes de la Révolution, en particulier de ses conquêtes sociales, c’est-à-dire de l’égalité. Il garantit l’égalité proclamée par la Révolution mais il liquide la liberté – telle est en somme sa mission historique. Et cela correspond à son jugement sur ce que les Français attendent. « La liberté, il s’en dégoûteront vite », dit-il.
Bachar m’a bâché
Bachar el-Assad n’est pas resté déjeuner à l’hôtel Marigny. Un camouflet pour le président de la République ? Envoyée (très) spéciale sur les Champs Elysées pour couvrir le défilé, Trudi Kohl a décidé d’enquêter sur la fuite du président syrien en assistant à la garden party présidentielle. A suivre ici en direct.
Prière de ne pas se tromper d’erreur
L’Elysée a rejeté, dimanche 13 juillet, les critiques d’anciens Casques bleus visant la présence du président syrien Bachar el-Assad au défilé du 14 juillet. L’imputation à Damas de l’attentat du Drakkar en 1983 au Liban a été qualifié par la présidence française d' »erreur historique ». « Le Drakkar,a déclaré à la presse une source élyséenne, c’était l’Iran et le Hezbollah. La Syrie, c’était l’attentat contre l’ambassadeur de France au Liban Louis Delamare en 1981 ». Ouf, on a eu chaud.
Collé Carolis !
« Stupide » : c’est ainsi que la patron de France Télévisions avait répondu, au micro de RTL, à Nicolas Sarkozy, lequel estimait qu’il n’y avait guère de différence entre service public et chaînes privées. Manque de bol pour Patrick de Carolis : une étude comparative menée par Médiamétrie sur une année de programmes toutes chaînes confondues vient de mettre en évidence que « TF1 et M6 sont encore très proches de France 2, France 3 et France 5 ».
Tombeau pour Geremek
Dans son testament, rédigé dans les jours de 1941 où il s’engageait dans la Résistance, Marc Bloch demandait qu’on inscrive le jour venu sur sa pierre tombale ces deux mots latins : dilexit veritatem (il a chéri la vérité). Il n’y a pas d’autres mots pour rendre hommage aujourd’hui à Bronislaw Geremek et lui édifier, d’une façon très modeste et très précaire, ce que le XIXe siècle appelait encore un tombeau.
Bronislaw Geremek avait fait le choix d’aimer la vérité et de n’aimer qu’elle. La vérité historique, tout d’abord, contre les falsifications et les repentances de tous ordres, contre les vérités d’Etat et l’intrusion du politique dans la fabrication de l’histoire. En mars 2007, on l’avait vu encore se rebeller contre la création en Pologne de l’Institut de la mémoire nationale et l’entrée en vigueur de la loi de lustration visant à « mettre au clair » la collaboration entre les Polonais et la police politique de l’ancien régime : « Je crois, écrivait-il, que la loi de lustration dans sa forme actuelle viole les règles morales et menace la liberté d’expression, l’indépendance des médias et l’autonomie des universités. Elle engendre une forme de « ministère de la vérité » et de « police de la mémoire ». Elle désarme le citoyen face aux campagnes de calomnies, en affaiblissant la protection légale de ses droits. »
C’est la recherche de la vérité qui l’écarta également, dès le printemps de Prague, du parti communiste polonais, dont il avait été un membre influent. Il ne prenait pas à la légère l’adage suivant lequel « toute vérité n’est pas bonne à dire ». Il en tirait toutes les conséquences, conscient qu’il n’existe pas, entre le bonheur et la vérité, de conciliation possible, mais un choix ardu et pénible.
Avec d’autres intellectuels polonais comme Kuron ou Michnik engagés au sein du Komitet Obrony Robotnikow (le comité de défense des ouvriers), puis emprisonnés, il joua un rôle de premier plan dans la chute du régime de Jaruzelski et l’arrivée de Lech Walesa au pouvoir. Bronislaw Geremek fut d’ailleurs certainement, au moment le plus décisif de la chute du communisme en Pologne, l’un des hommes les plus proches du responsable de Solidarnosc. Cependant, il ne sacrifia pas son indépendance et sa liberté de penser sur l’autel de ce compagnonnage des années de plomb et prit assez rapidement ses distances avec son vieil ami Walesa.
Mais la stature de Geremek dépasse le cadre de la simple histoire polonaise. Son œuvre le place au rang des médiévistes les plus importants de notre temps – ses recherches se sont concentrées principalement sur la place et la fonction des pauvres dans l’Europe médiévale. Sa vie et son destin en font l’une des figures les plus emblématiques du XXe siècle. Le ghetto de Varsovie, le totalitarisme communiste, la chute du bloc de l’Est, la construction d’un Etat polonais démocratique : Bronislaw Geremek aura vécu tout ce que son temps a compté en épreuves et en libérations.
Voilà ce qui fait de lui aujourd’hui une conscience éclairée de l’Europe, celle qui d’Albert le Grand[1. Au 13e siècle, le philosophe et théologien dominicain Albert le Grand, connu sous le nom de « docteur universel », fut le maître de Thomas d’Aquin.] à Stefan Zweig, croit avoir un message singulier à délivrer au reste du monde. Une conscience si éclairée d’ailleurs que l’Europe – en sa figure la plus vide de sens et la plus anhistorique qu’est son Parlement – le refusa comme président.
Cette élection manquée, en juillet 2004, l’avait blessé. Un sursaut d’orgueil lui faisait dire en privé qu’être battu par « un politicien aussi insignifiant que Josep Borrell » le laissait perplexe. Mais ce qui le bouleversait, par-dessus tout, c’était que le Parlement européen choisisse les combinazione policiennes et les alliances contre nature entre PPE et PSE, au moment même où l’Union vivait l’étape historique de son élargissement.
Puis, vite gêné par ce qu’il pensait être de l’orgueil mal placé, il balayait d’un sourire ces mauvaises pensées pour parler de vrais sujets, comme les conversations ininterrompues qu’il menait depuis plus de trente ans avec le pape Jean-Paul II ou la mort du fils naturel de Napoléon Ier et ministre des Affaires étrangères de Napoléon III, le comte Alexandre Waleski, en 1868, dans cette ville de Strasbourg où nous nous souvenions, en levant nos verres, que Marc Bloch accolait à ses livres un bien curieux ex-libris : veritas vinum vitae. La vérité est le vin de la vie.
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Précédent fâcheux
Comme nous l’apprend l’excellent blog de Charles Bremmer, le correspondant du Times à Paris, si le disque de Carla est une première – on n’avait jamais vu l’épouse d’un grand chef d’Etat enregistrer un disque – elle avait déjà eu, il y a dix-neuf ans, une sorte de devancière, puisqu’un album de douze chansons d’amours avait été enregistré en 1989 par la pétulante ex-first lady des Philippines, Imelda Marcos.
Valse avec les souvenirs
Les jeunes appelés qui partirent en Algérie ont aujourd’hui plus de soixante ans. Ils furent des victimes à part entière de cette guerre, eux qui virent leurs compagnons d’arme mourir en même temps que leur jeunesse, eux qui durent parfois accomplir des actes qu’ils réprouvaient et avec lesquels ils vivent depuis. Pourtant, dans le grand et permanent débat sur la guerre d’Algérie, on ne les écoute jamais. Leur souffrance ? Elle n’a droit qu’au silence. Les Algériens entretiennent très bien la mémoire de leurs victimes – c’est-à-dire des victimes acceptables pour le régime (et non celles du FLN parmi la population arabe). Nos victimes à nous, ce furent les Harkis, les Français d’Algérie déracinés, expulsés, massacrés, et les rapatriés, dont il est un peu, trop peu, question. Mais ce furent aussi tous ces gosses de métropole qui durent, un matin, quitter leurs études, leur famille et leurs amis pour aller faire la guerre. Leurs souffrances d’hier, leurs cauchemars toujours présents ne semblent intéresser personne. C’est ainsi que nous vivons, aveugles à cette blessure et sourds à ce qu’elle pourrait nous apprendre de nous-mêmes et de notre histoire. Mais les blessures parlent, qu’on les écoute ou pas ; elles minent, elles sapent, elles travaillent de l’intérieur les consciences et les esprits.
C’est de tout cela que nous entretient avec humilité, avec honnêteté, avec art le cinéaste israélien Ari Folman [1. Valse avec Bachir d’Ari Folman est actuellement sur les écrans.]. Il ne parle pas de la guerre d’Algérie, bien sûr, mais de celle du Liban. Cette guerre compliquée où les Libanais s’entretuèrent tandis que Palestiniens et Israéliens poursuivaient leur affrontement. Valse avec Bachir, son film, est un examen de conscience. Il y est question de la responsabilité israélienne dans le massacre par les phalanges chrétiennes de centaines de Palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila en septembre 1982, pour venger l’assassinat de Bachir Gemayel, nouvellement élu président du Liban. « Où étais-je pendant le massacre ? » Telle est la question que se posent tous les protagonistes de cet admirable film d’animation. Le narrateur a tout oublié. Il décide donc d’interroger ceux qui étaient avec lui et, petit à petit, la mémoire lui revient, jusqu’à ce que les images du massacre lui-même apparaissent. Il découvre que s’il n’est pas directement coupable, il est complice, lui qui permit aux milices d’y voir « clair » pendant les massacres nocturnes. Ce qui se révèle avoir été son rôle est une belle métaphore de ce que fait le film lui-même : faire la lumière sur le massacre et sur le rôle des uns et des autres. On ne se souvient tout d’abord pas, ou pas vraiment, mais à force de parler, de raconter, les souvenirs reviennent, désagréables et terrifiants. C’est ce caractère désagréable et terrifiant qui explique l’oubli. L’oubli seul permet de vivre, la mémoire tétanise. Il apparaît, dans ce film, que le remords ronge tous ceux qui y furent impliqués de près ou de loin. Cette guerre est à la fois ce qui les lie et ce qu’ils souhaiteraient oublier. Mais le souvenir est comme une meute de chiens qui vient troubler le sommeil, la quiétude et la vie normale. L’immense vertu de ce film est donc de permettre de comprendre ce qui se passe dans la tête d’un jeune appelé, sans expérience, que tenaille la peur, le doute et qui doit néanmoins faire son « devoir » ; et ce qui se passe dans sa tête des années après, une fois qu’il a réussi à oublier. Si l’oubli ne vient pas, tout espoir est perdu, toute foi en l’homme est impossible. Mais l’oubli installé, on vit dans la dénégation.
Alors, puisque parler est vital, comment parler de ses « sales » guerres ? Ce film n’est pas un acte d’accusation : c’est une interrogation. Comment vit-on après ? La psychanalyse parle de « retour du refoulé » qui consiste pour tout ce que nous avons sciemment et prudemment rejeté dans les limbes de notre inconscient à ressortir par où c’est possible, dans les rêves, dans les obsessions – pire : dans les rêves de nos enfants. Une brève scène du film l’illustre : le massacre dont le narrateur croit être obsédé n’est pas seulement celui dont il serait partie prenante, c’est aussi un massacre plus ancien, sans commune mesure dans le domaine de l’horreur mais qui a aussi pour théâtre des « camps », ceux dont ses parents sont tous deux survivants. Sa triple responsabilité d’homme, de citoyen d’une démocratie et de fils de martyrs, le conduit donc à en finir avec le refoulé : ce qui s’est passé, il le dira, il se le dira. Et il apprendra à vivre avec, même si ceux qui l’entourent exigeaient le silence et l’oubli.
Comment, en voyant ce film, ne pas penser à la guerre d’Algérie et au silence forcé de ses acteurs ? Nous faudra-t-il attendre qu’ils soient tous mourants pour les interroger, les écouter et leur permettre de raconter, eux aussi, leurs traumatismes, leurs peurs, leurs hontes et leurs angoisses ? Eux seuls peuvent nous raconter ce que ce fut que de combattre là-bas, de participer à cette guerre qui fut sale des deux côtés et qui laissa traumatisées une génération de Français et une génération d’Algériens ? Quand comprendra-t-on que tronquer l’histoire, n’en donner qu’un récit partial, ce n’est pas faire justice à un camp plutôt qu’à un autre, mais les trahir tous ? Valse avec Bachir est un film admirable parce qu’il est beau et juste. Aux yeux de notre époque, il n’a qu’un défaut : celui de ne pas diviser de manière manichéenne les protagonistes. Et d’oser montrer que les supposés « méchants » sont capables d’autocritique – on attend d’ailleurs avec curiosité un film syrien sur l’occupation du Liban ou un film jordanien sur les massacres de Palestiniens par leurs « frères » arabes. Cette concession à la complexité, la beauté formelle de l’exercice et son honnêteté dénuée de toute pose, voilà qui aura sans doute coûté la Palme d’or à Ari Folman. Car si l’air du temps clame son amour des films « courageux », il requiert par-dessus tout que l’on évite d’en demander au spectateur ! Triste conformisme. Et pari perdu : viendra un jour, en France, où des œuvres de cinéma, à leur tour, donneront à voir toute le complexité de la guerre vécue par nos appelés d’Algérie et d’Indochine. Alors, et alors seulement, nous aussi, nous pourrons enfin y voir clair.
PPDA, nous voilà
Son dernier JT délivré, le présentateur vedette s’en est allé en Bretagne, dire « sa vérité ». Loin des médias, Patrick Poivre d’Arvor a déclamé son amour du grand large, car « la mer ne trahit pas, les éléments ne trahissent pas… » Quant au Tout-Paris, il a proclamé lui préférer résolument « ce qu’on appelle les vrais gens, les gens qui sont biens ». Le pays réel, quoi.
Pourquoi j’aime le Tour
Déjà, parce qu’on n’imagine pas Hinault ou Indurain faisant de la pub pour Eurodisney ou McDo. Incarnation du succès acquis par l’effort, le vélo est antimoderne par essence.
Parce qu’aussi on ne voit jamais un cycliste chez Régine, à Saint-Trop’ ou en couverture de Gala : le cycliste se couche tôt, part en vacances à Quiberon et ne plaque pas sa femme pour un top model sitôt qu’il est devenu vedette.
Parce que, sur une étape de montagne, ni le commentaire benêt de Richard Virenque, ni les sourires forcés de Gérard Holtz – qui visiblement préfère le Dakar – n’arrivent à me gâcher le plaisir. Et durant les étapes de plaine, on peut toujours se rabattre sur la splendeur du paysage et les enluminures érudites de Jean-Paul Ollivier sur l’abbaye de Fontrevaud ou le Viaduc de Garabit. Essayez donc de faire pareil avec Roland-Garros…
Parce que la Grande Boucle a généré plusieurs petits chefs d’œuvre du rock’n’roll et notamment Tour de France de Kraftwerk, et le Jalabert des Wampas.
Parce qu’avant d’avoir été cycliste, le coureur a souvent été métallo à Dunkerque ou soudeur à Glasgow, et qu’il ne rate jamais une occasion de rappeler, avec un bon sourire que le vélo, c’est très dur, mais c’est quand même plus marrant et plus gratifiant que de limer la tôle.
Parce que personne n’est fichu de citer le nom d’un gardien de but des années 1940, d’un triple champion de ski nordique aux J.O. de Sapporo ou d’un marathonien qui arrivait régulièrement en deuxième position. Mais qui a oublié Fausto Coppi, Eddy Merckx ou Raymond Poulidor ?
Parce que le vélo est le sport le moins chauvin qui soit. Depuis vingt ans, il n’y a pas eu un seul indigène à même d’emporter le Tour. Ça n’empêche pas, chaque année, trois ou quatre millions de Français d’en bas de se masser au bord des routes.
Parce que, quand Lance Armstrong terrasse son cancer, il ne signe pas un best-seller gnangnan pour expliquer qu’il y a une vie après la maladie. Il se contente de gagner sept fois le Tour.
Parce qu’enfin le dopage n’est pas un vrai problème. On peut gaver Roselyne Bachelot d’EPO pendant dix ans, elle aura toujours besoin (et moi aussi) d’un tire-fesses pour arriver saine et sauve à l’Alpe d’Huez.
Evelyne Dhéliat ou rien
Comment reconnaître un grand écrivain ? Quand il rend l’âme, il laisse à la postérité de testimoniales paroles. Bernanos se dressa sur son lit en s’écriant : « A nous deux ! », quand Anatole France, moins sûr de lui, murmura : « Maman, maman… » Jeudi dernier, l’auteur de Disparaître fut, lui, beaucoup plus disert au moment de s’effacer. Et les graveurs doivent déjà se frotter les mains qui devront inscrire dans le marbre les dernières paroles de Patrick Poivre d’Arvor au JT de TF1 : « Dans un instant la météo d’Evelyne Dhéliat suivi de R.I.S., police scientifique. Très bonne soirée à tous. »
Le culte de la Révolution est mort
Episode final de la Révolution, pour les uns, liquidation de celle-ci pour les autres : le 18 brumaire – et son principal acteur Bonaparte – sont l’enjeu d’une querelle apparemment savante mais hautement politique. Le débat sur la Révolution est-il condamné à se répéter sans cesse ?
Si je me suis intéressé à Napoléon, c’est bien pour échapper à ce débat qui me paraît complètement stérile, dès lors que la question a été tranchée au moment du Bicentenaire par la chute du communisme et la décomposition de la vulgate marxiste de la Révolution française, dont. le culte est mort aujourd’hui. On ne célèbre plus Robespierre et Saint Just. Celui-ci, dont le mythe a été fabriqué par l’historiographie révolutionnaire, est presque redevenu ce qu’il était à l’époque de la Révolution : un obscur. L’écroulement du mythe révolutionnaire explique d’ailleurs la fuite éperdue hors de ce champ d’études qu’on a pu observer, à l’échelle internationale, dans les années qui ont suivi le Bicentenaire.
C’est un peu moins vrai pour Robespierre…
Robespierre continue à fasciner ceux qui aiment la guerre civile.
Quoi qu’il en soit, l’héritage révolutionnaire ne se réduit pas à Robespierre. Que reste-t-il de la Révolution ?
Tout d’abord, ses principes les moins politiques : les droits de l’homme, le message humanitaire. D’où la révérence quasi-unanime qui entoure la figure de Condorcet : ami des femmes, ami des noirs, de la République, de l’Ecole, de la Science – bref, un ami de l’humanité et des lumières. Il n’était l’ennemi que de ses paysans : en affaires, il était impitoyable. Cela me rappelle ce que Mirabeau disait de son père : ami des hommes, mais ennemi implacable de ses propres enfants.
Le message humanitaire n’est peut-être pas toujours bien défendu par ceux qui s’en prévalent. Pour autant, il n’y a pas de quoi rougir de cet héritage.
Certainement. Mais dans le corbillon révolutionnaire figure aussi, même si la Révolution ne l’a pas inventé, ce qu’on peut appeler « l’esprit sans-culotte », nourri par l’envie et le ressentiment. Cet état d’esprit se manifeste bien avant 1789 et bien après, puisqu’il imprègne bon nombre des mouvements sociaux actuels, alors que la théorie de la dictature jacobine et la philosophie fondée sur le sens de l’histoire sont mortes avec l’espérance révolutionnaire.
Quand on lit Alain Badiou, pour citer un seul nom, il n’est pas certain qu’elle soit morte.
Vous mettez le doigt sur un problème en partie sociologique, car l’université française, où le vent du radicalisme souffle encore, est le conservatoire des valeurs les moins libérales de la gauche, valeurs qui sont à peu près mortes dans le reste de la société. On a donc vu renaître, vers la fin des années 1990, à la faveur des circonstances et grâce au relais de l’altermondialisme, un discours révolutionnaire, infiniment moins sophistiqué que le léninisme, mais plus violent. Ce serait insulter la mémoire d’Althusser que de lui comparer Badiou !
L’humanitarisme et le ressentiment : vous êtes plutôt sévère à l’égard de notre passé et donc, pessimiste quant à notre présent.
La Révolution française est le moment où s’opère la conjonction entre compassion humanitaire et le ressentiment. C’est de ce mélange d’amitié fraternelle, de compassion pour les humbles et de ressentiment social très violent que naît la violence terroriste, indépendamment de toute construction savante ou idéologique. Et cette alliance très française entre la bienveillance humanitaire et la haine née du ressentiment social, continue à opérer. La France a encore ses sans-culottes. Cela ne veut pas dire qu’ailleurs la démocratie libérale provoque un moins grand désenchantement : c’est un phénomène général, jusque dans les pays venus récemment à la démocratie ; mais, dans la plupart des pays, si on n’espère pas grand-chose du libéralisme, on ne croit pas non plus à la révolution : c’est peut-être cela la définition de la démocratie parvenue à maturité. Personne n’y croit mais personne ne songe à la renverser. En France non plus, mais la passion révolutionnaire y subsiste sous la forme d’un fonds d’aigreur qui pourrait, un jour, pour peu que les circonstances s’y prêtent, nous valoir un de ces épisodes dont l’histoire française est prodigue.
Vous inscrivez Napoléon dans la continuité révolutionnaire. Il n’admirait pas vraiment la Révolution.
Il avait la nostalgie de l’Ancien régime et n’aimait pas la Révolution, en particulier dans ce qu’elle a de libéral – par exemple, il déteste les Constituants de 1789, auxquels il préfère les Conventionnels. Mais il n’aime pas beaucoup plus les Jacobins. En réalité, Napoléon méprise la plupart de ses contemporains, tout en considérant leurs engagements avec indulgence. Par delà ses préférences personnelles, il comprend l’importance des principes de la Révolution, en particulier de ses conquêtes sociales, c’est-à-dire de l’égalité. Il garantit l’égalité proclamée par la Révolution mais il liquide la liberté – telle est en somme sa mission historique. Et cela correspond à son jugement sur ce que les Français attendent. « La liberté, il s’en dégoûteront vite », dit-il.
Bachar m’a bâché
Bachar el-Assad n’est pas resté déjeuner à l’hôtel Marigny. Un camouflet pour le président de la République ? Envoyée (très) spéciale sur les Champs Elysées pour couvrir le défilé, Trudi Kohl a décidé d’enquêter sur la fuite du président syrien en assistant à la garden party présidentielle. A suivre ici en direct.
Prière de ne pas se tromper d’erreur
L’Elysée a rejeté, dimanche 13 juillet, les critiques d’anciens Casques bleus visant la présence du président syrien Bachar el-Assad au défilé du 14 juillet. L’imputation à Damas de l’attentat du Drakkar en 1983 au Liban a été qualifié par la présidence française d' »erreur historique ». « Le Drakkar,a déclaré à la presse une source élyséenne, c’était l’Iran et le Hezbollah. La Syrie, c’était l’attentat contre l’ambassadeur de France au Liban Louis Delamare en 1981 ». Ouf, on a eu chaud.
Collé Carolis !
« Stupide » : c’est ainsi que la patron de France Télévisions avait répondu, au micro de RTL, à Nicolas Sarkozy, lequel estimait qu’il n’y avait guère de différence entre service public et chaînes privées. Manque de bol pour Patrick de Carolis : une étude comparative menée par Médiamétrie sur une année de programmes toutes chaînes confondues vient de mettre en évidence que « TF1 et M6 sont encore très proches de France 2, France 3 et France 5 ».
Tombeau pour Geremek
Dans son testament, rédigé dans les jours de 1941 où il s’engageait dans la Résistance, Marc Bloch demandait qu’on inscrive le jour venu sur sa pierre tombale ces deux mots latins : dilexit veritatem (il a chéri la vérité). Il n’y a pas d’autres mots pour rendre hommage aujourd’hui à Bronislaw Geremek et lui édifier, d’une façon très modeste et très précaire, ce que le XIXe siècle appelait encore un tombeau.
Bronislaw Geremek avait fait le choix d’aimer la vérité et de n’aimer qu’elle. La vérité historique, tout d’abord, contre les falsifications et les repentances de tous ordres, contre les vérités d’Etat et l’intrusion du politique dans la fabrication de l’histoire. En mars 2007, on l’avait vu encore se rebeller contre la création en Pologne de l’Institut de la mémoire nationale et l’entrée en vigueur de la loi de lustration visant à « mettre au clair » la collaboration entre les Polonais et la police politique de l’ancien régime : « Je crois, écrivait-il, que la loi de lustration dans sa forme actuelle viole les règles morales et menace la liberté d’expression, l’indépendance des médias et l’autonomie des universités. Elle engendre une forme de « ministère de la vérité » et de « police de la mémoire ». Elle désarme le citoyen face aux campagnes de calomnies, en affaiblissant la protection légale de ses droits. »
C’est la recherche de la vérité qui l’écarta également, dès le printemps de Prague, du parti communiste polonais, dont il avait été un membre influent. Il ne prenait pas à la légère l’adage suivant lequel « toute vérité n’est pas bonne à dire ». Il en tirait toutes les conséquences, conscient qu’il n’existe pas, entre le bonheur et la vérité, de conciliation possible, mais un choix ardu et pénible.
Avec d’autres intellectuels polonais comme Kuron ou Michnik engagés au sein du Komitet Obrony Robotnikow (le comité de défense des ouvriers), puis emprisonnés, il joua un rôle de premier plan dans la chute du régime de Jaruzelski et l’arrivée de Lech Walesa au pouvoir. Bronislaw Geremek fut d’ailleurs certainement, au moment le plus décisif de la chute du communisme en Pologne, l’un des hommes les plus proches du responsable de Solidarnosc. Cependant, il ne sacrifia pas son indépendance et sa liberté de penser sur l’autel de ce compagnonnage des années de plomb et prit assez rapidement ses distances avec son vieil ami Walesa.
Mais la stature de Geremek dépasse le cadre de la simple histoire polonaise. Son œuvre le place au rang des médiévistes les plus importants de notre temps – ses recherches se sont concentrées principalement sur la place et la fonction des pauvres dans l’Europe médiévale. Sa vie et son destin en font l’une des figures les plus emblématiques du XXe siècle. Le ghetto de Varsovie, le totalitarisme communiste, la chute du bloc de l’Est, la construction d’un Etat polonais démocratique : Bronislaw Geremek aura vécu tout ce que son temps a compté en épreuves et en libérations.
Voilà ce qui fait de lui aujourd’hui une conscience éclairée de l’Europe, celle qui d’Albert le Grand[1. Au 13e siècle, le philosophe et théologien dominicain Albert le Grand, connu sous le nom de « docteur universel », fut le maître de Thomas d’Aquin.] à Stefan Zweig, croit avoir un message singulier à délivrer au reste du monde. Une conscience si éclairée d’ailleurs que l’Europe – en sa figure la plus vide de sens et la plus anhistorique qu’est son Parlement – le refusa comme président.
Cette élection manquée, en juillet 2004, l’avait blessé. Un sursaut d’orgueil lui faisait dire en privé qu’être battu par « un politicien aussi insignifiant que Josep Borrell » le laissait perplexe. Mais ce qui le bouleversait, par-dessus tout, c’était que le Parlement européen choisisse les combinazione policiennes et les alliances contre nature entre PPE et PSE, au moment même où l’Union vivait l’étape historique de son élargissement.
Puis, vite gêné par ce qu’il pensait être de l’orgueil mal placé, il balayait d’un sourire ces mauvaises pensées pour parler de vrais sujets, comme les conversations ininterrompues qu’il menait depuis plus de trente ans avec le pape Jean-Paul II ou la mort du fils naturel de Napoléon Ier et ministre des Affaires étrangères de Napoléon III, le comte Alexandre Waleski, en 1868, dans cette ville de Strasbourg où nous nous souvenions, en levant nos verres, que Marc Bloch accolait à ses livres un bien curieux ex-libris : veritas vinum vitae. La vérité est le vin de la vie.
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Précédent fâcheux
Comme nous l’apprend l’excellent blog de Charles Bremmer, le correspondant du Times à Paris, si le disque de Carla est une première – on n’avait jamais vu l’épouse d’un grand chef d’Etat enregistrer un disque – elle avait déjà eu, il y a dix-neuf ans, une sorte de devancière, puisqu’un album de douze chansons d’amours avait été enregistré en 1989 par la pétulante ex-first lady des Philippines, Imelda Marcos.
Valse avec les souvenirs
Les jeunes appelés qui partirent en Algérie ont aujourd’hui plus de soixante ans. Ils furent des victimes à part entière de cette guerre, eux qui virent leurs compagnons d’arme mourir en même temps que leur jeunesse, eux qui durent parfois accomplir des actes qu’ils réprouvaient et avec lesquels ils vivent depuis. Pourtant, dans le grand et permanent débat sur la guerre d’Algérie, on ne les écoute jamais. Leur souffrance ? Elle n’a droit qu’au silence. Les Algériens entretiennent très bien la mémoire de leurs victimes – c’est-à-dire des victimes acceptables pour le régime (et non celles du FLN parmi la population arabe). Nos victimes à nous, ce furent les Harkis, les Français d’Algérie déracinés, expulsés, massacrés, et les rapatriés, dont il est un peu, trop peu, question. Mais ce furent aussi tous ces gosses de métropole qui durent, un matin, quitter leurs études, leur famille et leurs amis pour aller faire la guerre. Leurs souffrances d’hier, leurs cauchemars toujours présents ne semblent intéresser personne. C’est ainsi que nous vivons, aveugles à cette blessure et sourds à ce qu’elle pourrait nous apprendre de nous-mêmes et de notre histoire. Mais les blessures parlent, qu’on les écoute ou pas ; elles minent, elles sapent, elles travaillent de l’intérieur les consciences et les esprits.
C’est de tout cela que nous entretient avec humilité, avec honnêteté, avec art le cinéaste israélien Ari Folman [1. Valse avec Bachir d’Ari Folman est actuellement sur les écrans.]. Il ne parle pas de la guerre d’Algérie, bien sûr, mais de celle du Liban. Cette guerre compliquée où les Libanais s’entretuèrent tandis que Palestiniens et Israéliens poursuivaient leur affrontement. Valse avec Bachir, son film, est un examen de conscience. Il y est question de la responsabilité israélienne dans le massacre par les phalanges chrétiennes de centaines de Palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila en septembre 1982, pour venger l’assassinat de Bachir Gemayel, nouvellement élu président du Liban. « Où étais-je pendant le massacre ? » Telle est la question que se posent tous les protagonistes de cet admirable film d’animation. Le narrateur a tout oublié. Il décide donc d’interroger ceux qui étaient avec lui et, petit à petit, la mémoire lui revient, jusqu’à ce que les images du massacre lui-même apparaissent. Il découvre que s’il n’est pas directement coupable, il est complice, lui qui permit aux milices d’y voir « clair » pendant les massacres nocturnes. Ce qui se révèle avoir été son rôle est une belle métaphore de ce que fait le film lui-même : faire la lumière sur le massacre et sur le rôle des uns et des autres. On ne se souvient tout d’abord pas, ou pas vraiment, mais à force de parler, de raconter, les souvenirs reviennent, désagréables et terrifiants. C’est ce caractère désagréable et terrifiant qui explique l’oubli. L’oubli seul permet de vivre, la mémoire tétanise. Il apparaît, dans ce film, que le remords ronge tous ceux qui y furent impliqués de près ou de loin. Cette guerre est à la fois ce qui les lie et ce qu’ils souhaiteraient oublier. Mais le souvenir est comme une meute de chiens qui vient troubler le sommeil, la quiétude et la vie normale. L’immense vertu de ce film est donc de permettre de comprendre ce qui se passe dans la tête d’un jeune appelé, sans expérience, que tenaille la peur, le doute et qui doit néanmoins faire son « devoir » ; et ce qui se passe dans sa tête des années après, une fois qu’il a réussi à oublier. Si l’oubli ne vient pas, tout espoir est perdu, toute foi en l’homme est impossible. Mais l’oubli installé, on vit dans la dénégation.
Alors, puisque parler est vital, comment parler de ses « sales » guerres ? Ce film n’est pas un acte d’accusation : c’est une interrogation. Comment vit-on après ? La psychanalyse parle de « retour du refoulé » qui consiste pour tout ce que nous avons sciemment et prudemment rejeté dans les limbes de notre inconscient à ressortir par où c’est possible, dans les rêves, dans les obsessions – pire : dans les rêves de nos enfants. Une brève scène du film l’illustre : le massacre dont le narrateur croit être obsédé n’est pas seulement celui dont il serait partie prenante, c’est aussi un massacre plus ancien, sans commune mesure dans le domaine de l’horreur mais qui a aussi pour théâtre des « camps », ceux dont ses parents sont tous deux survivants. Sa triple responsabilité d’homme, de citoyen d’une démocratie et de fils de martyrs, le conduit donc à en finir avec le refoulé : ce qui s’est passé, il le dira, il se le dira. Et il apprendra à vivre avec, même si ceux qui l’entourent exigeaient le silence et l’oubli.
Comment, en voyant ce film, ne pas penser à la guerre d’Algérie et au silence forcé de ses acteurs ? Nous faudra-t-il attendre qu’ils soient tous mourants pour les interroger, les écouter et leur permettre de raconter, eux aussi, leurs traumatismes, leurs peurs, leurs hontes et leurs angoisses ? Eux seuls peuvent nous raconter ce que ce fut que de combattre là-bas, de participer à cette guerre qui fut sale des deux côtés et qui laissa traumatisées une génération de Français et une génération d’Algériens ? Quand comprendra-t-on que tronquer l’histoire, n’en donner qu’un récit partial, ce n’est pas faire justice à un camp plutôt qu’à un autre, mais les trahir tous ? Valse avec Bachir est un film admirable parce qu’il est beau et juste. Aux yeux de notre époque, il n’a qu’un défaut : celui de ne pas diviser de manière manichéenne les protagonistes. Et d’oser montrer que les supposés « méchants » sont capables d’autocritique – on attend d’ailleurs avec curiosité un film syrien sur l’occupation du Liban ou un film jordanien sur les massacres de Palestiniens par leurs « frères » arabes. Cette concession à la complexité, la beauté formelle de l’exercice et son honnêteté dénuée de toute pose, voilà qui aura sans doute coûté la Palme d’or à Ari Folman. Car si l’air du temps clame son amour des films « courageux », il requiert par-dessus tout que l’on évite d’en demander au spectateur ! Triste conformisme. Et pari perdu : viendra un jour, en France, où des œuvres de cinéma, à leur tour, donneront à voir toute le complexité de la guerre vécue par nos appelés d’Algérie et d’Indochine. Alors, et alors seulement, nous aussi, nous pourrons enfin y voir clair.




