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Notre-Dame et l’exigence de renouer avec la verticalité


Nous nous souvenons du 15 avril 2019 comme si c’était hier, lorsque l’entame du crépuscule se transforma en un brasier de désolation. Notre-Dame, joyau architectural et lieu de culte, prenait feu dans la stupeur générale, avant que la chute de sa flèche ne lui fit perdre en hauteur. Heureusement, la structure du bâtiment le plus prestigieux de Paris se fut trouvée intacte et la France commence à célébrer la réouverture de celle dont l’aura fut renforcée par Victor Hugo. La cathédrale, avec laquelle chacun a noué un lien intime, nous rappelle l’exigence de verticalité.
Pendant longtemps, notre société, qui assistait aux offices religieux, était verticale par le simple fait de sa foi partagée. L’espérance d’un au-delà allégeait les souffrances, ancrait le passage terrestre dans une éternité céleste, promettait la justice, fût-elle dans un autre monde. Dans cet univers de pensée, tout convergeait vers Dieu, de l’architecture aux prières. Las, il ne demeure aujourd’hui à nos pieds que les décombres accumulés par le wokisme.
L’absence actuelle de verticalité découle aussi de la dévalorisation de l’enracinement, à l’heure où le nomadisme – celui des migrations et du tourisme de masse – est porté aux nues, avec pour conséquence de voir les individus souffrir de ne pouvoir encore être de quelque part et d’être considérés comme suspects lorsqu’ils veulent s’inscrire dans une lignée historique. N’est-ce pas d’ailleurs dans cette absence d’ancrage et de sédimentation qu’il faut trouver la cause de l’état de dépression généralisée de la société ? Rien n’est en effet plus beau que d’imprimer ses pas dans ceux de ses aïeux et ancêtres.

A ne pas manquer, Pierre Lamalattie: Notre-Dame ressuscitée

Le morne paysage offert par les post-modernes est par trop horizontal à ne plus vouloir répandre que le bruit et la cacophonie, celle des élus de La France Insoumise, des klaxons et de la mauvaise musique, alors que les notes de Bach s’élevaient vers l’immortalité – ce n’est pas un hasard si Cioran disait de ce dernier que Dieu lui devait tout. En entreprise, on vante aujourd’hui le bonheur au travail, l’absence de hiérarchie, les open spaces, l’inclusivité – sorte de communisme ludique -, tout sauf le travail, la mission collective ou la vision d’un chef. 
Tel un symbole, il n’est qu’à observer le manque de hauteur de beaucoup d’hommes qui ne se tiennent plus droit, comme s’ils souffraient d’une carence en légitimité et en fierté. Il reste du travail aux ostéopathes et aux kinésithérapeutes pour les redresser afin qu’ils portent le poids du monde plutôt que de se faire écraser par celui-ci. Signe qui ne trompe pas, il y a bien longtemps que nombre d’entre eux ont laissé tomber la très verticale cravate.
L’horizontalisme est un des synonymes de l’égalitarisme ambiant au nom duquel tout est nivelé, forcément par le bas, pour ne pas dire le très-bas. À l’aune de ce relativisme, il est désormais difficile d’encore dénicher la beauté seule à même de sauver le monde, de bâtir des cathédrales et d’établir une hiérarchie entre un borborygme et une symphonie, une copie truffée d’approximations syntaxiques et un roman de Stendhal, le chahut d’un étudiant et le savoir professoral. Or, une civilisation qui tranche ce qui dépasse, qui considère que tout se vaut et qui refuse de prendre de la hauteur est condamnée à mourir sans panache. Alors, renouons avec la verticalité et prenons les pierres jonchant le sol pour bâtir les édifices qui perpétueront notre héritage commun. La réouverture de Notre-Dame devrait en cela profondément nous inspirer. 

Notre-Dame ressuscitée

Plus de cinq ans après son incendie, la cathédrale rouvre ses portes. C’était une volonté présidentielle. Le chantier de restauration a ressuscité des savoir-faire ancestraux, révélé des trésors oubliés et réveillé la querelle des anciens et des modernes. De quoi s’inquiéter, mais surtout s’émerveiller.


L’incendie de Notre-Dame a suscité une émotion inouïe. En un temps record, 840 millions d’euros de dons ont été rassemblés à travers le monde. C’est aussi cet attachement de la population à sa cathédrale qui a imposé au président de la République une reconstruction authentique, au moins pour l’essentiel.

Un foisonnement de chantiers

Voûtes, flèche, charpente en chêne, couverture en plomb, tout a repris sa place. Il suffit de se promener sur les quais pour voir ce prodige : Notre-Dame est de retour. Divers chantiers ont été conduits prestement. Des fouilles ont été menées, permettant de retrouver le décor de l’ancien jubé[1]. De magnifiques peintures murales conçues par Viollet-le-Duc ont été rénovées. Les Mays[2] ont été restaurés. Un grand nettoyage de l’intérieur, notamment des vitraux, a été fait.

Des travaux se poursuivront en 2025 et après. Ce sera le cas pour la couverture du bas de la flèche, ses statues (avec une patine désormais brun foncé) et les pinacles du chevet.

Un musée de l’Œuvre est annoncé dans une partie de l’Hôtel-Dieu et la Mairie de Paris promet de réaménager les abords du site : une « pacification » qui consiste à piétonniser-végétaliser ; c’est devenu pavlovien.

Le clergé préfère l’art « épuré »

Le clergé n’est pas totalement passionné par cette reconstruction. D’abord, le pape François boudera la cérémonie de réouverture. Et tout au long du chantier, on a entendu le diocèse exprimer un certain détachement par rapport aux vieilles pierres. « Ma cathédrale, a tout de suite déclaré l’archevêque, c’est le peuple de Dieu ! » Ou encore « ce n’est pas seulement l’église de pierre que nous allons reconstruire ».

Les ecclésiastiques sont dans l’embarras. Depuis Vatican II, l’Église a rompu avec sa riche tradition artistique et préconise un art réduit a minima. Le terme qui revient souvent pour définir le style souhaitable est « épuré ». Les prêtres souffrent aussi d’être placés dans le rôle de supplétifs d’un patrimoine suranné. Ils tiennent à paraître de leur temps, donc à évoluer dans un décor ponctué de marqueurs de la modernité.

Une des figures incarnant cette aspiration est le recteur-archiprêtre Mgr Ribadeau Dumas. Pour ce prélat d’aujourd’hui, la cathédrale doit rester « vivante ». Il faut donc que son décor s’adapte.

En résumé, le clergé n’aime pas qu’on l’encombre de vieilleries. C’est ce qui motive son refus du retour de la « Couronne de lumière », magnifique lustre central dessiné par Viollet-le-Duc. Et l’État considérant que le mobilier liturgique relève du domaine réservé du diocèse, baptistère, chaises, autel et ambon vont être recréés en style « épuré ».

Idem pour la Couronne d’épines qui ne sera pas replacée dans son précieux reliquaire, mais présentée dans une grande roue design placée dans le chœur, à portée du public qui pourra la toucher.

Sept tapisseries sont également commandées à deux artistes. Le Kényan Michael Armitage, connu pour ses peintures figuratives évoquant le contexte sociopolitique et spirituel de l’Afrique de l’Est, et l’expressionniste espagnol Miquel Barceló, également inspiré par l’Afrique.

Enfin, le clergé met à profit le grand afflux de fonds pour refaire toute sa garde-robe sacerdotale, tâche confiée au couturier Castelbajac.

L’affaire des vitraux

Le président de la République, en accord avec l’évêché, souhaite aussi remplacer une série de vitraux de Viollet-le-Duc. C’est que son désir de modernité n’a pu être satisfait avec la flèche. Ces vitraux ont pourtant été restaurés avec l’argent de la souscription et sont classés monuments historiques. Ils forment un ensemble cohérent avec tous les décors créés par Viollet-le-Duc. Leur élégant dessin en grisaille avec quelques traits de couleur est un jalon entre la réappropriation du Moyen Âge et les prémices de l’Art nouveau.

La commission consultative (CNPA) a unanimement voté contre. Même les fonctionnaires qui en sont membres n’ont pas suivi les instructions venues d’en haut. L’Académie des Beaux-Arts a émis un avis similaire. Et Roselyne Bachelot, citée par La Tribune de l’art, a écarté ce remplacement avec clarté : « Je rappelle tout simplement que la France a signé la convention de Venise de 1964 qui rend absolument impossible toute dépose desdits vitraux et leur remplacement par des œuvres modernes. » Huit artistes ont malheureusement été présélectionnés pour un concours, parmi lesquels Daniel Buren : l’inquiétude est légitime. En outre, Bernard Blistène, ancien dirigeant de Beaubourg et prosélyte de l’art contemporain, sera le président du jury.

Il est possible que l’on découvre d’autres entorses à la déontologie. On sait déjà que le coq d’origine a été remplacé, dessiné par l’architecte en chef lui-même, qui place ainsi sa touche personnelle au sommet de l’édifice. Ce nouveau volatile ventru ressemble plus à une dinde qu’à un coq, mais on nous dit que c’est un phénix.

De quoi Notre-Dame est-elle le nom ?

Pourquoi ce chantier passionne-t-il tant ? Sa taille n’y est pour rien. Il est cinq fois plus petit que celui du RER Éole porte Maillot qui, lui, n’intéresse personne. Les ressorts sont plus profonds. L’un d’eux est la nostalgie pour une forme de travail artisanal gratifiant. Il y a aussi un rapport spécifique à l’architecture elle-même. Notre-Dame est un type d’architecture non utilitaire, voué seulement à la beauté et à la spiritualité.

Emmanuel Macron a voulu que la restauration soit réalisée en cinq années. C’est chose faite pour l’essentiel, et on peut lui en savoir gré. Cependant, au lieu de garantir le respect des règles nationales et internationales en matière patrimoniale, il n’a cessé de vouloir s’en affranchir. En réalité, ce qui a permis une restauration sérieuse, c’est l’attachement du public à sa cathédrale et la recherche de l’authenticité par les professionnels concernés, scientifiques et métiers d’art.


[1] Tribune transversale en forme de galerie, élevée jadis entre la nef et le chœur.

[2] Grandes peintures offertes par la corporation des orfèvres de 1630 à 1707, au mois de mai, d’où leur nom. Elles sont exposées aux Gobelins.

Syrie: le carton plein d’Erdogan

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Redoutable stratège, le néosultan d’Ankara Erdogan joue les marionnettistes de rebelles pour résoudre ses propres problèmes domestiques et se débarrasser des réfugiés syriens qui lui gâchent la vie. Mais à Damas, Bachar Al-Assad, dont l’armée est en déroute, demeure le chat à neuf vies qu’on sait. Et s’accroche à son pouvoir comme à une bouée percée…


« Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples ». Si cette citation du général de Gaulle est devenue un lieu-commun trop facilement convoqué, elle n’en conserve pas moins une part de vérité. Dire que la situation moyen-orientale contemporaine est « compliquée » relève de l’euphémisme. La Syrie est sûrement l’exemple le plus paroxystique de ces conflits religieux et ethniques sans fin qui ensanglantent le berceau des grandes religions monothéistes et de leurs différentes sectes hétérodoxes. La mosaïque ethno-religieuse syrienne est l’une des plus riches au monde. Sunnites, chiites, yezidis, ismaéliens, alaouites, chrétiens, druzes, démocrates, nationalistes arabes, théocrates islamistes, kurdes, arabes, perses, caucasiens et levantins, s’y côtoient et s’y combattent sans relâche.

Alors que la Syrie n’apparaissait plus guère comme prioritaire dans les radars de la trépidante actualité médiatique des dernières années, elle refait parler d’elle du fait d’une attaque éclair de différentes factions opposées au régime d’Assad qui progressent très rapidement. Qui se cache derrière ? Pourquoi sont-elles intervenues maintenant ? Quid de l’avenir de la Syrie ? C’est à ces questions fort difficiles que nous allons ici tenter de répondre.

Une saisie d’opportunité

Signé le 4 mai 2017 par la Russie, l’Iran, et la Turquie, le traité d’Astana prévoyait la création de quatre zones de « désescalade » du conflit syrien démarré sept années auparavant en plein « Printemps arabes ». Conçue comme une « trêve durable » et non comme une paix, l’accord d’Astana n’a pas été signé par le régime d’Assad ni l’opposition en exil, ne concernant au fond directement que les Etats « protecteurs » des deux principaux belligérants.

Le mémorandum affirmait notamment que dans les territoires concernés, « les hostilités entre les parties en conflit (le gouvernement syrien et les groupes armés de l’opposition qui ont signé ou vont signer le cessez-le-feu) devaient cesser, tout comme l’emploi de tout type d’armes, y compris de moyens aériens ». Il précisait en outre que les « pays garants devaient prendre toutes les mesures nécessaires pour continuer de combattre “Daech”, “Al Nosra” [aujourd’hui Front Fatah Al-Cham] et tous les individus, groupes ou entités associées à Al-Qaida ou Daech à l’intérieur comme à l’extérieur de ces régions ».

Comme il fallait s’y attendre, les exigences du traité ont depuis lors été violées à de multiples reprises. D’abord par Assad qui le 7 avril 2018 a tué plusieurs dizaines de civils à Douma lors d’une attaque chimique à la fin de la bataille de la Ghouta orientale afin que son armée se sorte de son encerclement par les rebelles de Jaych-al-Islam. Cela a conduit un trio franco-américano-britannique à décider des bombardements de Barzé et Him Shinshar, connus sous le nom d’opération Hamilton. Nous avons à cette occasion détruit le Centre d’étude et de recherche scientifique où étaient conçues ces armes ainsi que deux entrepôts d’armes chimiques. Cette opération qui n’a fait aucune victime aurait pu être beaucoup plus corsée. En effet, Donald Trump courroucé par le non-respect de la parole donnée par Assad entendait en finir. Un article du Monde en date du 25 avril 2018 rapportait ainsi que « le locataire de la Maison Blanche était prêt à aller jusqu’à des frappes massives de nature à « décapiter » le régime de Bachar Al-Assad ».

A ne pas manquer, notre numéro en kiosques cette semaine: Causeur: Boucs émissaires ou privilégiés? Chers fonctionnaires…

Semblant survivre à tout tel un chat à neuf vies, Assad est de nouveau en difficulté pour deux raisons principales. La première est l’affaiblissement de ses alliés. Protégé par la Russie de Poutine et l’Iran des mollahs, Bachar Al-Assad a longtemps pu se présenter comme le seul rempart crédible pour les différentes minorités religieuses syriennes. De fait, les chrétiens sont souvent ses alliés puisqu’ils craignent à juste titre le retour d’un califat takfiro-djihadiste tel que l’Etat islamique mais aussi d’autres groupes islamistes anciennement affiliés à Al-Qaïda. Cela ne signifie toutefois pas que l’alaouite Assad – la religion alaouite est une gnose ésotérique à mystères parfois rattachée à l’islam chiite – n’ait pas des alliés dans le monde du terrorisme islamiste, mais ils se trouvent dans les rangs chiites du Hezbollah. Cela ne signifie pas non plus que les chrétiens d’Orient n’aient jamais eu à subir les bombardements du régime et de la Russie…

Les alliés d’Assad ont tous subi des déconvenues ces derniers mois. La Russie a concentré l’essentiel de ses activités militaires en Ukraine. La société militaire privée Wagner a perdu nombre de ses cadres, à commencer par son fondateur Prigojine. Par ailleurs, les pays occidentaux ne peuvent plus collaborer avec ce régime où qu’il se trouve et ne fournissent donc plus de renseignements utiles. De l’autre côté, le conflit déclenché contre Israël le 7 octobre par le Hamas et l’élection de Donald Trump placent l’Iran dans une situation périlleuse. Le Hezbollah y a subi d’énormes pertes contre Israël qui a détruit une grande partie de ses capacités militaires et éliminé ses principaux chefs.

Cela a ouvert une fenêtre d’opportunité à plusieurs groupes rebelles syriens, dont l’Armée nationale syrienne soutenue par Erdogan.

La Turquie fait la démonstration de sa force

Les revendications turques à l’endroit d’Assad sont nombreuses. La question des réfugiés syriens en Turquie est saillante depuis de nombreuses années. Pourtant, les deux dirigeants aimaient naguère afficher leur bonne entente. En 2008, ils se montraient ainsi devant les caméras du monde entier attablés dans un restaurant de Damas, insistant sur leurs intérêts politiques communs comme sur leur amitié. Ce qui avait commencé comme un conte de fées moyen-oriental a fini en cauchemar. La haine entre les deux hommes est constante depuis 2011, Erdogan soutenant les rebelles au régime depuis le début de la guerre civile. Il a d’ailleurs rapidement appelé ce dernier à quitter le pouvoir, notamment après le massacre des enfants de Deraa qui fut un traumatisme pour une grande partie de l’opinion publique syrienne, et l’a dès lors toujours qualifié publiquement de « criminel de guerre » (ce qui est on ne peut plus vrai).

Il y a quelques mois, le président turc s’est pourtant montré plus enclin au dialogue. Il espérait notamment régler la question des 3 millions de réfugiés syriens avec son homologue. Las, Assad n’a entendu aucun des avertissements turcs et n’a fait aucun effort pour récupérer ses concitoyens et reconstruire les villes de la zone tampon du nord. Pire encore, son armée associée à la Russie a bombardé de manière hebdomadaire la ville d’Iblid, soumettant toute la population à la peur et aux destructions. Ankara a voulu faire dialoguer l’opposition en exil et Damas, de manière à pouvoir expulser les millions de réfugiés syriens qui empoisonnent la vie locale et suscitent un profond rejet au sein du corps social turc. Assad a refusé, demandant à la Turquie de quitter le nord du pays.

Un casus belli pour Erdogan qui a attendu patiemment qu’une fenêtre d’opportunité s’ouvre. Il aurait donc donné son accord tacite aux rebelles pour qu’ils mènent une offensive. Celle-ci ne cesse de progresser, humiliant une armée syrienne en déconfiture. Une ville comme Hama, 200 km au nord de la capitale, est même déjà tombée. A Alep, les rebelles ont accompli en 48 h ce que l’armée russe et l’armée syrienne avaient mis des années à faire. L’Armée nationale syrienne soutenue par la Turquie a même lancé une offensive contre l’YPG, branche armée du PKK kurde. La ville de Tell Rifaat aurait même été reprise aux Kurdes. Bien que non officiellement turque, cette initiative répond au deuxième objectif de guerre turc : Ankara souhaitant créer une zone de sécurité de 30 kilomètres de large à sa frontière.

Alep aux mains des rebelles du HTS, Syrie, 1 décembre 2024 © Asaad Al Asaad/SIPA

Erdogan pourrait donc être le grand gagnant de cette offensive puisqu’elle a le double avantage de lui permettre de solutionner deux problèmes domestiques majeurs à ses yeux : la remigration des Syriens de Turquie et la négociation d’un processus de paix avec le PKK et le parti DEM (sur le modèle de ce qu’avait fait par exemple l’Espagne avec l’ETA). Il a profité de la vacance du pouvoir à Washington et des difficultés de ses concurrents régionaux pour atteindre ses objectifs. C’est objectivement une manœuvre brillante. On peut d’ailleurs se demander si le « maître des échecs » ne se trouve pas plutôt à la Sublime Porte qu’au Kremlin, tant l’humiliation est grande pour la Russie qui apparait aux yeux du monde comme un allié faible et peu fiable.

Quelles conséquences ?

Il serait pour l’heure hasardeux de se perdre en conjectures. Le danger djihadiste représenté par le mouvement HTS (Hayat Tahrir al-Cham) est bien présent. Ses alliances de circonstances et de revers, notamment avec les Kurdes contre l’Armée nationale syrienne, n’ayant pas grand sens quant à son devenir. Ces derniers se défendent de tout lien avec l’Etat islamique et essayent de redorer leurs blasons, comme l’a souvent expliqué le chercheur Wasim Nasr qui affirme que le mouvement a abandonné l’idée d’un djihad international. Reste que nous devons surveiller avec la plus grande vigilance l’évolution de ces tendances.

A lire ensuite: Jean-Christophe Rufin sur Boualem Sansal: «Le silence n’a jamais rien arrangé»

Quant au triomphe turc annoncé, il doit aussi nous inviter à la prudence. La Turquie a montré que l’impérialisme ottoman traditionnel n’est jamais loin quand elle se frotte à ses voisins. Ce qui n’est pas si dérangeant au nord de la Syrie pourrait évidemment l’être bien plus dans les îles grecques… Elle soutient aussi le régime azéri qui attaque en ce moment constamment les intérêts français. Mais la réalité s’impose : Ankara est incontournable dans la région et dirigée de main de maître par un animal à sang froid. La fessée infligée à Assad et à Poutine présente aussi quelques motifs de satisfaction.

Last but not least : quid du régime baasiste ? Longtemps jugé insubmersible, Assad est apparu plus affaibli que jamais. Les vidéos des villes prises par l’ANS montrent que la Syrie n’a absolument rien fait pour reconstruire. En outre, 15% de sa population vit aujourd’hui à l’étranger. Assad dépend totalement de la Russie et de l’Iran. Il est à la tête d’un Etat failli qui est désormais le plus pauvre de la région. Les timides soutiens émiratis et égyptiens masquent mal le fait que plus grand monde ne parie sur lui. Celui qui s’est maintenu au pouvoir en assimilant toutes les oppositions à Daech est donc de nouveau sur la sellette. Le pouvoir alaouite sur la Syrie ne correspond plus à la réalité du terrain. Il est même possible que ce pays finisse un jour morcelé et partitionné comme l’ex-Yougoslavie. Peut-être serait-ce d’ailleurs la solution pragmatique pour en finir avec cette décennie de massacres et d’horreurs… Néanmoins, le régime ne s’est pas encore effondré et sa chute pourrait créer une situation aussi terrible, entrainant un opportunisme islamiste. C’est la raison pour laquelle l’Occident, qui se contente pour l’heure à juste titre d’observer, devra sûrement demain se positionner.

Une tragédie lyrique, une vraie

Les Dialogues des Carmélites, œuvre de Georges Bernanos transposée en opéra par Francis Poulenc, relate la tragédie des religieuses de Compiègne massacrées pendant la Révolution. Cette tragédie est magnifiquement portée à la scène du Théâtre des Champs-Élysées.


Les Français ont beau jeu de se rengorger devant leur Révolution : s’ils proclamèrent l’abolition des privilèges et conçurent la Déclaration des Droits de l’Homme, ils ont aussi bien vite, durant la Terreur, sécrété toutes les horreurs du totalitarisme et laissé la lie de la population prendre le pouvoir. Ils ont poussé la violence de l’idéologie révolutionnaire jusqu’aux extrêmes limites de la barbarie, piétiné la justice la plus élémentaire, et le Tribunal révolutionnaire, pour ne citer que lui, s’appuyant sur la Convention et le Comité de Salut public, préfigura les pires crimes du communisme et du fascisme.

Manifeste antitotalitaire

Le martyre des Carmélites de Compiègne est le plus éloquent symbole de cette barbarie et l’un des plus atroces effets de l’idéologie d’alors : on osa condamner à mort seize malheureuses femmes coupables seulement de croire en Dieu, de vivre leur foi dans la simplicité de leur couvent. On leur fit un crime de s’être maintenues en communauté et, ce faisant, de participer ainsi « à des rassemblements et conciliabules contre-révolutionnaires ». On les accusa de « correspondance fanatique » pour s’être adressées à quelque prêtre proscrit, de « conserver des écrits liberticides » pour avoir possédé les Évangiles. On leur reprocha de « nourrir en leur cœur le désir et l’espoir criminel de voir le peuple français remis aux fers de ses tyrans et la liberté engloutie dans les flots de sang que les infâmes machinations ont fait répandre au nom du Ciel ».

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En 1948, près d’un siècle et demi après leur exécution le 17 juillet 1794 à la barrière du Trône renversé (l’actuelle place de la Nation), Georges Bernanos, s’inspirant du récit de Gertrud von Le Fort, La Dernière à l’échafaud (1931), fit du martyre des Carmélites de Compiègne l’un des plus éloquents et des plus bouleversants manifestes contre les idéologies totalitaires, ces idéologies dont se repaissent à nouveau nombre de régimes et de courants politiques ou religieux actuels.

L’ouvrage lyrique de Francis Poulenc est créé en italien, pour la Scala de Milan, en janvier 1957. Il sera repris avec succès en juin à l’Opéra de Paris, dans la langue de Bernanos, avec pour créatrices des rôles Denise Duval (Blanche de La Force), Denise Sharley (Madame de Croissy), Régine Crespin (Madame Lidoine), Rita Gorr (Mère Marie de l’Incarnation), Liliane Berton (Sœur Constance de Saint Denis). La même année encore, à l’Opéra de San Francisco, Leontyne Price interprétait le même ouvrage.

Olivier Py soft

Metteur en scène des Dialogues des Carmélites dans cette coproduction du Théâtre des Champs-Élysées et du Théâtre Royal de La Monnaie, Olivier Py n’a pu y trouver de motifs à ses fantasmes caricaturaux et aux outrances gratuites qu’il a trop souvent imposées à ses réalisations sur la scène lyrique. Son catholicisme exhibitionniste et peu crédible, brandi en toute occasion à la façon d’un étendard, a, ici, paradoxalement, calmé ses fureurs délirantes.

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Miracle ! Il a été véritablement touché par la Grâce. Sa mise en scène est belle, non pas de cette seule beauté formelle servie par une scénographie remarquable dans son intelligente simplicité (Pierre-André Weitz) et par des éclairages éloquents (Bertrand Killy), mais bien de cette beauté spirituelle et inspirée qui est la seule à pouvoir porter cette œuvre. Le résultat est digne. Depuis sa création en 2013, cette mise en scène fait l’unanimité, a obtenu de multiples distinctions, et est donc reprise aujourd’hui.

L’on eut pu rêver de moments plus émouvants lors de l’emprisonnement des religieuses à la Conciergerie, puis de leur montée à l’échafaud, mais le metteur en scène a opté pour une vision extrêmement sobre, déjà transfigurée par la Rédemption, et presque totalement dépouillée de l’horreur d’une mort inexorable infligée à des innocentes. Ce qui est certes une lecture parfaitement légitime de la tragédie des Carmélites de Compiègne : elles s’étaient vouées solennellement au martyre et leur mort édifiante fit une impression profonde sur la foule qui y assistait. Mais les voir envolées vers l’au-delà avant même qu’elles ne soient guillotinées contribue à les soustraire partiellement à notre compassion.

Servantes du Christ

Les représentations de 2013 s’étaient déroulées sous la direction musicale de Jérémie Rhorer à la tête du Philharmonia Orchestra. Les rapports exécrables qui s’étaient établis entre lui et Olivier Py ne pouvaient laisser songer à une reprise avec le même chef. C’est donc l’Américaine Karina Canellakis, à la tête de l’orchestre des Siècles, qui dirige avec autant de sensibilité que d’énergie. Dans cet opéra où les femmes règnent en servantes du Christ, mais aussi en souveraines, Patricia Petitbon (Blanche de La Force en 2013) incarne aujourd’hui la figure de Mère Marie de l’Incarnation. Elle est remarquable le plus souvent, mais ne s’impose pas toujours vraiment. Dans l’éprouvante agonie de Madame de Croissy, Sophie Koch (Mère Marie en 2013) est saisissante. Elle affronte en tragédienne cette scène si difficile, tant sur le plan dramatique que sur le plan vocal. C’est peut-être Véronique Gens, qui reprend son rôle de Madame Lidoine, qui est la plus convaincante. Sa haute stature lui sert aussi à conférer de l’épaisseur et de l’autorité à son personnage qu’elle détaille avec humanité. Enfin, dans les rôles de sœur Blanche de l’Agonie du Christ et de sœur Constance de Saint-Denis, Vannina Santoni et Manon Lamaison offrent un contraste marqué entre l’angoisse dévorante et la simplicité joyeuse. Acclamées par le public, elles complètent une distribution infiniment respectable sans être non plus renversante, où les voix, ici et là, par instants fugitifs, paraissent un peu criardes.

© Vincent Pontet

On ne peut s’empêcher de songer que le drame de Bernanos, aussi forte que soit la partition de Poulenc, est infiniment plus intense, plus puissant, plus juste dans sa version théâtrale que dans sa version lyrique. Avec de grandes figures dramatiques comme Suzanne Flon, Michèle Courcel ou Madeleine Robinson, accompagnées par un aréopage d’excellentes comédiennes, et qu’on peut toujours redécouvrir dans la poignante réalisation que Pierre Cardinal exécuta pour la télévision française en 1983, Les Dialogues des Carmélites atteignent une spiritualité d’une intensité, d’une incandescence infiniment plus élevée que dans la version chantée. C’est un exemple à méditer : le théâtre peut être infiniment plus puissant que l’opéra, le verbe que le chant.

Les Dialogues des Carmélites, opéra en trois actes et douze tableaux, texte de Georges Bernanos, musique de Francis Poulenc. Théâtre des Champs-Élysées. Les 6, 8, 10 et 12 décembre 2024 à 19h30.

Mélenchon, ma Vespa et sa révolution

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À 73 ans, M. Mélenchon rêve encore de révolution comme un papi en Ferrari…


Vespa. DR.

Adolescent, je rêvais d’une Vespa. Ces jeunes Italiens, cheveux au vent, qui slalomaient entre les voitures avec une assurance déconcertante, représentaient à mes yeux la liberté insouciante. Les filles en amazone derrière eux suscitaient mes rêves sensuels. Mais ce rêve est resté inaccessible à l’époque, pour des raisons financières évidemment. Je rêve de m’acheter une Vespa aujourd’hui. Conduire une Vespa à mon âge serait peut-être risqué. Ai-je encore la force et les réflexes nécessaires pour rouler sous la pluie ou me faufiler avec dextérité au milieu des voitures ? Mon rêve de posséder une Vespa écarlate est-il adapté à l’homme que je suis aujourd’hui ? N’est-il pas folie ? En Suisse, sur les routes de campagne ou les autoroutes, je croise souvent des hommes âgés aux cheveux blancs, au volant de bolides rutilants qu’ils n’ont pu s’offrir qu’après avoir passé l’âge où ils pouvaient vraiment en profiter. Ces engins, symboles de vitesse et de vitalité, deviennent entre leurs mains des objets malaisants, sinon dangereux. Ils se raccrochent à un fantasme qui ne correspond plus ni à leur condition ni à la réalité. N’est-ce pas folie?

Le rêve de Mélenchon, le cauchemar des Français

Et puis, je pense à Jean-Luc Mélenchon. Sa Vespa à lui, sa Ferrari de rêve, c’est une révolution : un « grand soir » où le peuple, poussé par une indignation collective, renverserait les institutions. J’imagine que dans son adolescence trotskiste, il a dû rêver d’être Che Guevara. Mais contrairement à ce qu’il aime laisser croire, ce rêve n’est pas porté par des idéaux nobles d’égalité ou de justice. C’est un rêve de chaos, un rêve d’adolescent frustré, empreint de ressentiment contre le système, qui trouve sa pleine mesure dans la destruction.

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Mélenchon affirme vouloir construire une société meilleure et plus juste. Mais son projet repose sur l’opposition, la division et la stratégie du choc. Il attend l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national pour déclencher ce qu’il espère être une insurrection généralisée : la jeunesse lycéenne et universitaire dans la rue, les banlieues enflammées sous prétexte de lutte contre le racisme. Ce scénario, il le nourrit depuis des années, comme un pyromane qui attend patiemment que les conditions soient réunies pour allumer son feu.

Mais ce rêve n’a rien d’émancipateur. Mélenchon ne mobilise pas au service d’un idéal collectif ; il instrumentalise la colère et les tensions sociales pour satisfaire une ambition personnelle : celle d’incarner le leader d’un soulèvement. Comme ces hommes âgés sur leurs bolides, il semble aveuglé par un fantasme qui n’a plus aucun lien avec la réalité contemporaine.

Une stratégie qui menace la cohésion sociale

La France d’aujourd’hui n’est pas un terreau fertile pour une révolution romantique. Les fractures sociales, identitaires et générationnelles sont déjà profondes. La jeunesse n’est pas unifiée, les banlieues ne sont pas des blocs homogènes, et la classe moyenne vacille sous les pressions économiques. Pourtant, Mélenchon semble prêt à exacerber ces tensions, à jouer avec les peurs et les frustrations, pour provoquer un chaos dont il espère émerger comme figure centrale.

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Ses alliances implicites avec des courants islamistes ne sont qu’un exemple de cette instrumentalisation. En flattant certaines revendications identitaires, il cherche à mobiliser des électorats qui pourraient lui permettre de cristalliser une opposition au pouvoir. Mais ces alliances opportunistes ne sont pas sans danger. L’islamisme politique, dans ses formes les plus radicales, ne partage ni les idéaux républicains, ni les principes d’égalité homme-femme, ni les fondements démocratiques qu’il prétend défendre. Cette stratégie ne fera qu’aggraver les fractures sociales et alimenter la défiance mutuelle entre communautés. N’est-ce pas folie de croire que l’islamisme se contenterait d’une alliance d’opportunité ?

Un rêve adolescent devenu une menace collective

Comme un homme vieillissant sur un bolide trop puissant, Mélenchon est déphasé. Son rêve d’adolescent, forgé dans une époque où les révolutions pouvaient sembler héroïques, est aujourd’hui anachronique et dangereux. La société qu’il prétend vouloir « sauver » risque de payer le prix fort pour un fantasme personnel. Ce « grand soir » qu’il espère ne sera pas une libération, mais un chaos incontrôlable, une fracture supplémentaire dans un pays déjà éreinté.

Mélenchon, en poursuivant ce rêve, ne cherche pas à unir ou à construire. Il joue avec les divisions, les accentue, et mise sur un affrontement total pour s’inscrire dans l’Histoire. Mais un tel affrontement, dans une société aussi fragmentée, ne mènerait qu’à la désolation. Comme ces hommes âgés sur leurs bolides, il refuse de voir que son rêve appartient à un autre temps et qu’en insistant pour le réaliser, il pourrait causer des dégâts irréparables.

Le rêve de Mélenchon n’est pas celui d’un avenir meilleur. C’est celui d’une rupture brutale, d’un effondrement qu’il espère pouvoir diriger. Mais comme tous les rêves trop personnels, il risque de laisser derrière lui une société encore plus divisée et déchirée. Un rêve d’adolescent dangereux, pour un pays qui n’a plus les moyens de supporter de telles ambitions égoïstes.

Merci qui? Merci 4B

Qu’est-ce que cet étrange mouvement 4B, que rejoignent en masse des femmes progressistes sur les réseaux sociaux ?


Sur le site de Konbini, nous apprenons que « face à la montée des violences sexuelles et à l’élection du très problématique Donald Trump », des féministes américaines ont décidé de réagir en rejoignant le 4B Movement.

Ce mouvement, originaire de Corée du Sud, devrait grandement simplifier le commerce entre les sexes puisqu’il incite tout bonnement les femmes à… renoncer aux hommes, aux relations hétérosexuelles, au mariage et aux enfants. Les femmes ont été trop souvent déçues par les hommes, affirme la journaliste de Konbini. Elles ne demandaient pourtant pas grand-chose: « Du soutien moral, le partage de leur charge mentale et émotionnelle, un partenaire à leur goût avec une maturité et une intelligence émotionnelle décente, de l’intérêt sincère et non de l’objectification, un sentiment de sécurité et de réconfort. » Faute d’avoir trouvé la perle rare, certaines d’entre elles ont décidé de ne plus attirer le male gaze (« regard masculin ») et de suivre la mode ugly (« moche »), laquelle consiste à s’enlaidir en se tondant la tête, en s’habillant avec des haillons et en se peinturlurant le visage le plus malproprement possible. Et ça marche. Disgracieuses et attifées comme l’as de pique, celles qui prétendaient « en faire plus que leur partenaire dans chaque aspect de leur vie romantique, sexuelle et sociale » n’ont plus de vie romantique, sexuelle et parfois même sociale – il est rare qu’on embauche ou qu’on invite à une soirée conviviale un être informe ressemblant vaguement à un zombie ou à une quiche avariée. « Je fais ma part en tant que femme américaine en rompant avec mon petit ami républicain et en rejoignant officiellement le mouvement 4B », a annoncé sur TikTok, au lendemain de l’élection de Donald Trump, une électrice démocrate. À quelque chose malheur est bon. L’ex-petit ami de cette virago progressiste a vraisemblablement échappé au pire : un mariage foireux, des repas végans, une vasectomie, les concerts de Taylor Swift, les copines trans de madame, un abonnement à vie au New York Times, la répartition au gramme près de la « charge mentale », etc.

Il peut dire qu’il revient de loin. Merci qui ? Merci 4B.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Boualem Sansal et les curieux états d’âme de l’Algérie

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Boualem Sansal, le Soljenitsyne algérien


Boualem Sansal a été arrêté le 16 novembre par la police algérienne, il est détenu pour atteinte à la sûreté de l’État, une incrimination particulièrement grave et je veux exprimer mon admiration pour cet homme qui a fait de la liberté d’expression et de critique sa boussole de vie.

En Algérie, la crise que vit la France démocratique d’aujourd’hui est inenvisageable. C’est un pays où l’armée a le pouvoir, dont elle délègue l’apparence à un président, Abdelmadjid Tebboune, élu il y a deux mois soi-disant par 95% des votants, un chiffre qu’il a lui-même demandé qu’on le diminue pour le rendre plus présentable à l’international… La commission de contrôle a obligeamment baissé à 85%, et ce pourcentage fabriqué ne tient de toute façon pas compte de l’abstention massive, comme en Kabylie.

L’Algérie, pays orwellien

Cet État qui risque de ressembler à celui de Orwell, Sansal en a décrit une dystopie terrible en 2018 dans son livre, 2084 ou la fin du monde. Il fait face avec la seule arme dont il dispose, sa plume.

Boualem Sansal © Hannah Assouline

Comme Soljenitsyne avant lui, il a fait des études scientifiques. Chacun d’eux a puisé dans ses expériences personnelles et a commencé à écrire tard, à plus de 40 ans pour le Russe, qui avait passé huit ans au goulag, à près de 50 pour Sansal, qui, comme haut fonctionnaire au Ministère de l’Industrie a pu approcher quelques-uns des secrets de la décennie noire de lutte contre l’islamisme, une période dont il est aujourd’hui encore interdit de débattre, ce qui a valu à Kamel Daoud le déchainement de la presse algérienne après son prix Goncourt. 

A lire aussi: Jean-Christophe Rufin sur Boualem Sansal: «Le silence n’a jamais rien arrangé»

Inutile de dire que Boualem Sansal, après Le Serment des Barbares, son premier roman, en 1999, qui mettait le doigt sur les non-dits tragiques de la période, a quitté son poste et est devenu écrivain à temps plein.

En 2012, son livre, Rue Darwin, avait reçu le Prix du Roman arabe. Les ambassadeurs des pays arabes avaient réclamé son annulation. Le jury a maintenu son choix et Gallimard a organisé une cérémonie. C’est alors que j’ai fait sa connaissance. Sansal m’a invité en tant que président du Crif, probablement parce que, après les assassinats de Toulouse, il voulait montrer qu’il y avait une autre Algérie que celle d’où était originaire le meurtrier. Je lui ai demandé s’il ne craignait pas qu’on le considère comme un suppôt du Crif, il m’a répondu qu’il n’en avait cure, bien au contraire. J’ai été impressionné.

Le héros de la rue Darwin, revenu de loin dans son Algérie natale à laquelle le rattache le souvenir ambivalent d’une mère adoptive mystérieuse, proche et lointaine à la fois, donne peut-être la clef de l’acharnement de Boualem Sansal à rester dans son pays, et à y témoigner malgré les menaces.

L’accusation de sionisme, une accusation qui vaut anathème, est continuellement lancée contre Boualem Sansal en Algérie. « Marionnette du Crif », ou « du Crif et de la Licra » en sont deux variantes classiques.

Rappelons qu’il y avait en Algérie des Juifs longtemps avant qu’il n’y eût des Arabes sur les terres que ce pays revendique aujourd’hui pour la Palestine. Il n’y en a plus aucun et l’Algérie, prompte à réclamer des Français une repentance sans circonstances atténuantes, n’a aucun état d’âme sur la disparition des Juifs de son territoire. 

Notre dossier: Pour l’indépendance de l’Algérie, coupons le cordon !

Sur certains sites soutenus par le régime, comme «Algérie patriotique», l’Algérie est présentée comme La Mecque de l’anticolonialisme, un phare pour le monde et la cible d’une nouvelle guerre menée par le lâche et génocidaire ennemi sioniste.

Cette rhétorique guerrière est commune aux hiérarques militaires et aux dignitaires religieux qui, malgré les terribles conflits du passé, se partagent le pouvoir et la rente pétrolière. Afficher sa sympathie pour Israël nécessite dans ces conditions un courage exceptionnel.

Dans le livre Le village de l’Allemand, un officier SS est devenu héros de la lutte anti-coloniale. Si en 2008, cette comparaison paraissait saugrenue à certains, on comprend mieux aujourd’hui en Occident, et notamment depuis le 7-Octobre, pourquoi Boualem Sansal établissait un lien entre la barbarie nazie et l’islamisme radical. Il fallait évidemment délégitimer cette réflexion en la déclarant sioniste….

Le « en même temps » d’Emmanuel Macron n’a pas aidé

Il y a donc 25 ans que Boualem Sansal critique le régime algérien. Que s’est-il passé pour qu’il soit arrêté le mois dernier?

Boualem Sansal avait déclaré récemment dans le media Frontières que l’Algérie n’avait pas été un véritable État et que ses confins occidentaux d’aujourd’hui avaient été des terres marocaines. D’où l’accusation de collusion avec l’ennemi, en l’occurrence le Maroc, ou plutôt la coalition néo-coloniale anti-algérienne dont le roi du Maroc est un serviteur et dont la France est un agent. 

A lire ensuite, Henri Beaumont: Les étranges défaites

La presse se déchaine contre la France et son président, d’autant plus attaqué qu’il a multiplié les mots et les gestes pour câliner l’Algérie, dernièrement un épisode particulièrement maladroit du « en même temps », où venant d’affirmer son soutien aux revendications marocaines sur le Sahara occidental, Emmanuel Macron reconnait que le dirigeant historique du FLN Larbi M’Hidi avait été pendu en 1967 par les Français et qu’il ne s’était pas suicidé, comme il était prétendu. « Entourloupette, coup de com, un crime sur un million » ont été parmi les réactions des Algériens qui apprendront trois jours plus tard que le Goncourt revient à Kamel Daoud pour un livre sur la guerre civile algérienne, sujet tabou entre tous….

Il était dès lors tentant, en arrêtant Boualem Sansal, devenu récemment citoyen français, de narguer notre pays dont la diplomatie peine à établir un rapport de force avec l’Algérie aussi bien du fait du passé que de la crainte que le régime ne mobilise les Français musulmans d’origine algérienne et que les Russes ne s’y installent. M. Tebboune n’a-t-il pas déclaré récemment que Poutine est un « bienfaiteur de l’humanité » ? Nul ne sera par ailleurs étonné du silence de LFI, dont la mythologie mélenchonienne est celle-là même que proclament les dirigeants algériens qui depuis des décennies ont mis leur pays en coupe réglée et dont l’admirable Boualem Sansal est aujourd’hui l’otage.

Retrouvez Richard Prasquier au micro de Radio J

Le calendrier des fous

Après une longue invisibilisation historique, les minorités sexuelles de toutes sortes tiennent enfin leur revanche


On ne cesse de nous seriner que les minorités sexuelles ont été invisibilisées au cours de l’histoire. Aujourd’hui, elles prennent leur revanche en essayant de coloniser tout le calendrier. Ce qui suit n’est qu’un échantillon de toutes les dates réservées à la célébration des genres et sexualités les plus minoritaires.

Si le 20 novembre est la « Journée du souvenir trans », on fête du 13 au 19 la « Semaine de sensibilisation trans », tandis que la « Journée internationale des parents trans et/ou non binaires » tombe le premier dimanche du même mois. Pour réduire le risque que les gens oublient cette question brûlante pendant le reste de l’année, il y a une « Journée internationale de visibilité transgenre » le 31 mars. Sans oublier la « Journée de l’action trans » qui est célébrée à New York en juin ou le « Mois de l’histoire des transgenres » en août en Californie. En juillet, c’est la célébration internationale les drag queens et kings. Comme chacun le sait, l’opposition cisgenre/transgenre n’épuise pas toute la complexité de la question. Ainsi, il y a une « Journée internationale des personnes non binaires » le 14 juillet, accompagnée d’une « Semaine de visibilité de la fluidité de genre » du 17 au 24 octobre, complétée enfin par une « Journée internationale des pronoms » qui tombe le troisième mercredi du même mois. Au cas où on oublierait qu’il y a des personnes qui n’éprouvent pas d’attirance romantique pour autrui, il y a la semaine de sensibilisation « Aromantic Spectrum » en février. Le 6 avril, ayons une pensée pour ceux qui rejettent toute forme d’érotisme, car c’est la « Journée internationale de l’asexualité ».

Pour ceux qui sont prêts à tomber amoureux et coucher avec n’importe qui, le mois de mai voit la « Journée de la sensibilisation pansexuelle et panromantique ». Les rares personnes nées avec un mélange de caractères sexuels biologiques se rappellent à notre bon souvenir le 8 novembre avec la « Journée internationale de solidarité intersexe ». Si on ajoute toutes les fêtes plutôt conventionnelles comme le « Mois des fiertés LGBTQ », les seules dates à peu près qui restent intouchées sont Noël et Pâques.

60 millions d’administrés

Pour les uns, c’est grâce aux fonctionnaires que la France est un pays où il fait bon vivre. Pour les autres, ils nous mènent à notre perte à force de bureaucratie, de paresse et de privilèges. Et si on arrêtait de voir les fonctionnaires comme un remède à tout et qu’on apprenait à s’administrer la bonne dose d’administration ?


Ils auront essayé. Au moment où nous bouclons, on ne sait pas si Michel Barnier et son ministre de la Fonction publique Guillaume Kasbarian réussiront à inscrire au budget les 5 milliards d’économies annoncées le 27 octobre – et qui sont des efforts demandés aux fonctionnaires. À vrai dire, nous ne savons pas s’il y aura encore un gouvernement au moment où vous lirez ce numéro.

Elisabeth Lévy présente notre grand dossier du mois

On devrait pouvoir discuter au cas par cas des mesures proposées. Benjamin Amar et Henri Guaino ont d’excellents arguments pour justifier la différence de régime public/privé en matière de retraite ; Stéphane Germain et Benoît Perrin, de tout aussi excellents pour la récuser. Après tout, le statut de la Fonction publique repose sur un contrat entre la nation et ses fonctionnaires : chargés de mettre en œuvre l’intérêt général, ils bénéficient de protections dérogatoires – à commencer par la garantie de l’emploi. Il n’est pas scandaleux de se demander si la contribution des deux parties est équitable et si les dérogations sont toutes légitimes (les différences de revenu justifient-elles encore tous les avantages ?).

Seulement à peine envisage-t-on de toucher à une virgule du statut de la Fonction Publique (ou de l’interminable liste de ce que les syndicats appellent avantages acquis et certains Français, des privilèges) qu’on a droit un interminable chœur de pleureuses outragées et drama queens indignées, prélude à des manifestations de plus en plus faiblardes, mais qui enquiquinent tout le monde. « Brutalité inouïe », gémit je ne sais plus qui. Comment, nous qui tenons le pays, qui sommes au service des autres, tout ça pour une misère, vous voulez notre mort ? À entendre certains syndicalistes, la population est portée à bout de bras par une armée de bons samaritains. Comme dans les pubs de la MAIF où les infirmières ne sont jamais revêches. Épargnés par la progression de l’individualisme comme la France par le nuage de Tchernobyl, ils n’ont pas d’intérêts puisqu’ils défendent les vôtres. Dans ce dispositif mythologique, toucher au jour de carence, c’est s’en prendre à la République. Sauf que c’est souvent le corporatisme qui avance sous le masque du bien commun.

A lire aussi, Stéphane Germain: Dégraisser le mammouth? Non, le dépecer!

Quoi qu’on pense de ce rêve libéral, les faits sont têtus, les chiffres aussi. Tout le monde ou presque admet qu’il faut faire des économies budgétaires substantielles. La rémunération des personnels représentant un quart des dépenses de l’État, on ne voit pas comment on la sanctuariserait. Ni pourquoi. Cela ne signifie pas que les fonctionnaires sont responsables de tous nos maux, ni qu’ils ne sont jamais responsables de rien, mais qu’ils doivent contribuer à l’effort collectif. Tant que le FMI n’est pas à Bercy, personne ne propose de réduire leur traitement – d’autant qu’en quelques décennies, beaucoup ont connu, comme les salariés du privé, un déclassement significatif. La seule variable possible, ce sont les effectifs. Sauf à prétendre que les 5 millions d’agents publics ont tous une indiscutable utilité sociale, ce que démentent des centaines de rapports et l’expérience concrète de tout citoyen.

Services de contrôle et d’administration pléthoriques

Certes, la caricature qui dépeint les fonctionnaires en tire-au-flanc subventionnés et ronds-de-cuir obtus est aussi fausse que l’image pieuse. On connaît tous des profs qui ne lâchent pas, des aides-soignantes dévouées, des policiers qui ne voient jamais leur famille. Et même des énarques qui tiennent la boutique sans compter leurs heures – ce qu’on appelait autrefois des grands commis de l’État. On connaît aussi des profs qui font de l’endoctrinement propalestinien (et des fautes d’orthographe), des bureaucrates qui se font les ongles, des guichetiers qui ferment à 17 h 00 au nez d’une mère qui poirote depuis deux heures – revenez demain. Notez, il y a de moins en moins de guichets. Mais toujours autant de postes. Alors, c’est peut-être mesquin, mais les Français font leurs comptes : quel service pour quel coût ? Et ils ont du mal à avaler la fable du manque de moyens, inoxydable mantra des syndicats.

Les fonctionnaires, ça n’existe pas. Il y a sans doute parmi eux la même proportion de feignants et de travailleurs que dans le reste de la société. Pierre Vermeren démontre que le problème, ce ne sont pas les individus mais le système qui les fabrique, les organise, les commande. Si dans ce service d’un rectorat, les agents regardent des séries à partir du mercredi, ce n’est pas par paresse, c’est parce qu’il n’y a pas de boulot mais que les postes sont budgétés.

À l’évidence, ce n’est pas dans les effectifs de terrain – professeurs, policiers, infirmières – que se situent les gisements d’emplois inutiles, mais dans la territoriale et dans les pléthoriques services de contrôle et d’administration. À l’exception de celles qui ont donné des pouvoirs aux maires, les lois de décentralisation n’ont pas rendu le pouvoir aux citoyens, elles ont multiplié les centres de décision et les bureaucraties afférentes favorisant un clientélisme qui n’est pas seulement le fruit du cynisme électoral. Comme le raconte Gil Mihaely, dans une petite ville, l’emploi public fait souvent office de service social. On pourrait aussi évoquer ces pléthoriques services culturels clonés quatre ou cinq fois parce que toute collectivité digne de ce nom doit disposer d’une direction du spectacle vivant.

Or, tout emploi public devient un droit acquis. Si l’agent concerné ne répond plus aux besoins, on crée un autre poste qui devient à son tour un droit acquis. Résultat, l’administration (au sens large) fonctionne comme une entité autonome qui grossit par auto-engendrement sans que personne puisse enrayer le processus. Au cours de la même période, le nombre d’agriculteurs a été divisé par quatre et celui des fonctionnaires du ministère de l’Agriculture, multiplié par trois.

Ce n’est pas seulement la logique interne de l’institution qui est en cause, mais les exigences d’une société procédurière rongée par la défiance. Nous voulons des protections, des garanties, des normes, des obligations contractuelles, des droits opposables. Si j’ai le droit de savoir ce qu’il y a dans mon assiette, il faut des armées de « petits hommes gris », comme dit Pascal Praud, pour édicter normes, nomenclatures et procédures, et des bataillons d’agents pour vérifier leur mise en œuvre, contrôler les vérifications, surveiller les processus, ouvrir les parapluies. Pour réformer en profondeur la machinerie qui gouverne la France, il faudrait commencer par débureaucratiser les esprits. Et pas seulement ceux des fonctionnaires.

Tout ça pour ça

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Après le vote de la mention de censure par l’Assemblée nationale hier soir, Michel Barnier présentera à Emmanuel Macron la démission de son gouvernement ce matin à 10 heures. L’irresponsabilité de la classe politique est dénoncée, alors que la France n’a pas voté son budget, et que nos partenaires européens regardent avec circonspection l’immaturité politique de ce qu’ils appelaient autrefois la « grande nation ». L’analyse politique de Céline Pina.


Le gouvernement Barnier n’aura duré que trois mois. Et sa fin aura été spectaculaire. À défaut d’être capable de proposer aux Français une catharsis préalable à un nouveau départ, l’hémicycle est en train de réhabiliter le théâtre de Guignol. 

Le PS, hier parti de gouvernement, sombre avec les LFIstes

Cette censure marquerait-elle le retour du parlementarisme ? Si c’est le cas, il faut reconnaître que le parlementarisme ne fait pas envie: médiocrité des hommes, absence de vision, sens des responsabilités absent, pulsions érigées en normes de conduite. Et ce n’est pas seulement le cirque permanent de LFI qui sidère les Français, mais l’absence de toute hauteur de vue – y compris de la part de ceux qui devraient être des repères ou des vigies.

Était-il opportun de faire tomber le gouvernement maintenant, alors qu’il n’existe aucune solution pour mettre fin au blocage institutionnel que nous vivons? La réponse la plus rationnelle était « non », mais il arrive qu’un processus échappe à ses instigateurs. C’est toujours le cas quand la passion prend le dessus sur la raison.

Les Français pourraient rapidement regretter M. Barnier

Michel Barnier s’est révélé un très bon Premier ministre. D’abord et avant tout parce qu’il a redonné de la dignité et de la crédibilité à cette fonction. Son calme, son sang-froid, sa forme de détachement et sa combativité tranquille ont été reconnus par les Français comme des caractéristiques d’homme d’Etat. Un genre qui paraissait avoir été dissous dans le happening permanent et les montagnes russes gratuites qui paraissent être la marque de l’adulescent du 55 Rue du Faubourg Saint-Honoré qui refuse obstinément de ranger sa salle du trône… Les Français sont donc en train de lui préparer ses cartons.

A lire aussi: Causeur #129: Boucs émissaires ou privilégiés? Chers fonctionnaires…

Car si Michel Barnier est tombé, ce n’est pas lui qui était visé. Il a pris la balle de la censure, mais il n’en était pas la cible. Celui dont une majorité des Français attend la chute est le président de la République. Triste destin politique où la seule manière de poser un acte attendu par la nation est la démission. Et on ne parle donc pas de celle du Premier ministre.

Bal des faux-derches

Dans ce bal des faux-culs, le PS a montré qu’il avait perdu jusqu’au sens de l’honneur, puisque d’honneur il n’a plus depuis qu’il trouve normal de s’allier avec un parti extrémiste qui prône l’antisémitisme et appelle « résistants », des terroristes. On n’attendait rien d’Olivier Faure, il est destiné à finir dans les poubelles de LFI, mais on aurait pu espérer que François Hollande ait quelque sens des responsabilités. Peine perdue, confit en aigreur, ce dernier a saisi l’occasion de se venger de l’humiliation que lui avait fait subir Emmanuel Macron en l’empêchant de se représenter en 2017. Entre l’intérêt général et le règlement de comptes, M. Hollande a choisi comme d’habitude de tirer la France vers le bas, ce qui ne le grandit pas. Un ancien président ne devrait pas agir comme ça, mais sans doute ne le comprendra-t-il jamais. Seuls quelques députés proches de Carole Delga ont refusé de voter la censure.

Le député de la Corrèze François Hollande a voté la censure. OLIVIER JUSZCZAK/SIPA

Marine amère

Marine Le Pen, elle, n’a pas supporté que le procès des assistants parlementaires du RN puisse potentiellement l’empêcher de se présenter à la prochaine présidentielle. Elle l’a d’autant plus mal vécu que les manipulations consistant à utiliser des assistants pour faire un travail politique plus large que strictement parlementaire est une donnée de base de la vie politique, et que les partis ont toujours tous eu leur méthode pour que l’Assemblée nationale, le Sénat ou le parlement européen servent de réservoir et financent partiellement l’armée de petites mains des partis… Mme Le Pen a pu légitimement avoir l’impression de tomber là où d’autres se sont gavés pendant des années, sans être inquiétés. D’autant qu’au plus haut niveau de l’État, notamment dans l’entourage du président, de Richard Ferrand à Alexis Kohler, l’existence d’affaires relevant de l’enrichissement personnel a été dénoncée (affaire des Mutuelles de Bretagne, affaire MSC) et qu’il a pu être constaté une absence de célérité et d’efficacité de la Justice inversement proportionnelle à l’énergie dépensée quand il s’agit des adversaires du pouvoir… L’affaire Fillon en est l’illustration la plus notable.

A lire aussi, Ivan Rioufol: Censure: Marine Le Pen choisit la rupture révolutionnaire

Mais ce qui fait la noblesse de l’homme d’État, c’est de choisir l’intérêt général même quand, et surtout quand, il y a des enjeux personnels. Là est la grandeur du politique. Ce n’est pas le choix qu’a fait Marine Le Pen. Elle a donc parfaitement réussi sa stratégie de normalisation, elle agit exactement comme les autres leaders !

Jusqu’en 2027, quoi qu’il en coûte !

C’est donc reparti pour un tour de manège. Si le jeu des noms peut occuper quelques Français un temps, la situation délicate du pays, elle, n’est pas prête de s’améliorer. On ne voit pas comment le nouveau Premier ministre qui sera nommé pourra faire mieux que Michel Barnier puisqu’il n’aura pas plus de majorité que le Savoyard et encore moins de légitimité que lui. C’est au point que le principal atout d’un des noms qui revient ce matin sur toutes les lèvres comme chef du gouvernement putatif, François Bayrou, est mis en avant parce qu’il a donné son parrainage à Marine Le Pen, l’a soutenue dans l’affaire des attachés parlementaires et qu’il est un fervent défenseur de la proportionnelle, cette machine à rendre un pays ingouvernable… Bref, les principaux atouts de M. Bayrou sont sa compatibilité avec la patronne du RN. C’est dire son peu de forces propres.

La farce va donc continuer, seuls les ingrédients seront modifiés à la marge. Cette expérience aura néanmoins révélé deux hommes, Michel Barnier et Bruno Retailleau. Le ministre de l’Intérieur a notamment donné le sentiment que l’on pouvait agir sur les dossiers sécurité et immigration et sortir de l’impuissance qui caractérise le discours du centre et de la gauche. 

Une seule question importante reste sur la table: la nomination d’un Premier ministre nous sortira-t-elle du blocage? Tout le monde sait que la réponse est non, et les citoyens attendent aujourd’hui de pouvoir tourner la page du macronisme. Ils risquent d’être déçus, car s’ils ont élu Jupiter, ils se retrouvent ce matin avec Arapède 1er, bien déterminé à ne pas lâcher son rocher…

Ces biens essentiels

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Notre-Dame et l’exigence de renouer avec la verticalité

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Paris, 15 avril 2019 © BRIAN HESTER, NorthJersey.com vi/SIPA

Nous nous souvenons du 15 avril 2019 comme si c’était hier, lorsque l’entame du crépuscule se transforma en un brasier de désolation. Notre-Dame, joyau architectural et lieu de culte, prenait feu dans la stupeur générale, avant que la chute de sa flèche ne lui fit perdre en hauteur. Heureusement, la structure du bâtiment le plus prestigieux de Paris se fut trouvée intacte et la France commence à célébrer la réouverture de celle dont l’aura fut renforcée par Victor Hugo. La cathédrale, avec laquelle chacun a noué un lien intime, nous rappelle l’exigence de verticalité.
Pendant longtemps, notre société, qui assistait aux offices religieux, était verticale par le simple fait de sa foi partagée. L’espérance d’un au-delà allégeait les souffrances, ancrait le passage terrestre dans une éternité céleste, promettait la justice, fût-elle dans un autre monde. Dans cet univers de pensée, tout convergeait vers Dieu, de l’architecture aux prières. Las, il ne demeure aujourd’hui à nos pieds que les décombres accumulés par le wokisme.
L’absence actuelle de verticalité découle aussi de la dévalorisation de l’enracinement, à l’heure où le nomadisme – celui des migrations et du tourisme de masse – est porté aux nues, avec pour conséquence de voir les individus souffrir de ne pouvoir encore être de quelque part et d’être considérés comme suspects lorsqu’ils veulent s’inscrire dans une lignée historique. N’est-ce pas d’ailleurs dans cette absence d’ancrage et de sédimentation qu’il faut trouver la cause de l’état de dépression généralisée de la société ? Rien n’est en effet plus beau que d’imprimer ses pas dans ceux de ses aïeux et ancêtres.

A ne pas manquer, Pierre Lamalattie: Notre-Dame ressuscitée

Le morne paysage offert par les post-modernes est par trop horizontal à ne plus vouloir répandre que le bruit et la cacophonie, celle des élus de La France Insoumise, des klaxons et de la mauvaise musique, alors que les notes de Bach s’élevaient vers l’immortalité – ce n’est pas un hasard si Cioran disait de ce dernier que Dieu lui devait tout. En entreprise, on vante aujourd’hui le bonheur au travail, l’absence de hiérarchie, les open spaces, l’inclusivité – sorte de communisme ludique -, tout sauf le travail, la mission collective ou la vision d’un chef. 
Tel un symbole, il n’est qu’à observer le manque de hauteur de beaucoup d’hommes qui ne se tiennent plus droit, comme s’ils souffraient d’une carence en légitimité et en fierté. Il reste du travail aux ostéopathes et aux kinésithérapeutes pour les redresser afin qu’ils portent le poids du monde plutôt que de se faire écraser par celui-ci. Signe qui ne trompe pas, il y a bien longtemps que nombre d’entre eux ont laissé tomber la très verticale cravate.
L’horizontalisme est un des synonymes de l’égalitarisme ambiant au nom duquel tout est nivelé, forcément par le bas, pour ne pas dire le très-bas. À l’aune de ce relativisme, il est désormais difficile d’encore dénicher la beauté seule à même de sauver le monde, de bâtir des cathédrales et d’établir une hiérarchie entre un borborygme et une symphonie, une copie truffée d’approximations syntaxiques et un roman de Stendhal, le chahut d’un étudiant et le savoir professoral. Or, une civilisation qui tranche ce qui dépasse, qui considère que tout se vaut et qui refuse de prendre de la hauteur est condamnée à mourir sans panache. Alors, renouons avec la verticalité et prenons les pierres jonchant le sol pour bâtir les édifices qui perpétueront notre héritage commun. La réouverture de Notre-Dame devrait en cela profondément nous inspirer. 

Notre-Dame ressuscitée

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Notre-Dame de Paris, à cent jours de sa réouverture au public, 3 septembre 2024 © FELIX GRAUMER/SIPA

Plus de cinq ans après son incendie, la cathédrale rouvre ses portes. C’était une volonté présidentielle. Le chantier de restauration a ressuscité des savoir-faire ancestraux, révélé des trésors oubliés et réveillé la querelle des anciens et des modernes. De quoi s’inquiéter, mais surtout s’émerveiller.


L’incendie de Notre-Dame a suscité une émotion inouïe. En un temps record, 840 millions d’euros de dons ont été rassemblés à travers le monde. C’est aussi cet attachement de la population à sa cathédrale qui a imposé au président de la République une reconstruction authentique, au moins pour l’essentiel.

Un foisonnement de chantiers

Voûtes, flèche, charpente en chêne, couverture en plomb, tout a repris sa place. Il suffit de se promener sur les quais pour voir ce prodige : Notre-Dame est de retour. Divers chantiers ont été conduits prestement. Des fouilles ont été menées, permettant de retrouver le décor de l’ancien jubé[1]. De magnifiques peintures murales conçues par Viollet-le-Duc ont été rénovées. Les Mays[2] ont été restaurés. Un grand nettoyage de l’intérieur, notamment des vitraux, a été fait.

Des travaux se poursuivront en 2025 et après. Ce sera le cas pour la couverture du bas de la flèche, ses statues (avec une patine désormais brun foncé) et les pinacles du chevet.

Un musée de l’Œuvre est annoncé dans une partie de l’Hôtel-Dieu et la Mairie de Paris promet de réaménager les abords du site : une « pacification » qui consiste à piétonniser-végétaliser ; c’est devenu pavlovien.

Le clergé préfère l’art « épuré »

Le clergé n’est pas totalement passionné par cette reconstruction. D’abord, le pape François boudera la cérémonie de réouverture. Et tout au long du chantier, on a entendu le diocèse exprimer un certain détachement par rapport aux vieilles pierres. « Ma cathédrale, a tout de suite déclaré l’archevêque, c’est le peuple de Dieu ! » Ou encore « ce n’est pas seulement l’église de pierre que nous allons reconstruire ».

Les ecclésiastiques sont dans l’embarras. Depuis Vatican II, l’Église a rompu avec sa riche tradition artistique et préconise un art réduit a minima. Le terme qui revient souvent pour définir le style souhaitable est « épuré ». Les prêtres souffrent aussi d’être placés dans le rôle de supplétifs d’un patrimoine suranné. Ils tiennent à paraître de leur temps, donc à évoluer dans un décor ponctué de marqueurs de la modernité.

Une des figures incarnant cette aspiration est le recteur-archiprêtre Mgr Ribadeau Dumas. Pour ce prélat d’aujourd’hui, la cathédrale doit rester « vivante ». Il faut donc que son décor s’adapte.

En résumé, le clergé n’aime pas qu’on l’encombre de vieilleries. C’est ce qui motive son refus du retour de la « Couronne de lumière », magnifique lustre central dessiné par Viollet-le-Duc. Et l’État considérant que le mobilier liturgique relève du domaine réservé du diocèse, baptistère, chaises, autel et ambon vont être recréés en style « épuré ».

Idem pour la Couronne d’épines qui ne sera pas replacée dans son précieux reliquaire, mais présentée dans une grande roue design placée dans le chœur, à portée du public qui pourra la toucher.

Sept tapisseries sont également commandées à deux artistes. Le Kényan Michael Armitage, connu pour ses peintures figuratives évoquant le contexte sociopolitique et spirituel de l’Afrique de l’Est, et l’expressionniste espagnol Miquel Barceló, également inspiré par l’Afrique.

Enfin, le clergé met à profit le grand afflux de fonds pour refaire toute sa garde-robe sacerdotale, tâche confiée au couturier Castelbajac.

L’affaire des vitraux

Le président de la République, en accord avec l’évêché, souhaite aussi remplacer une série de vitraux de Viollet-le-Duc. C’est que son désir de modernité n’a pu être satisfait avec la flèche. Ces vitraux ont pourtant été restaurés avec l’argent de la souscription et sont classés monuments historiques. Ils forment un ensemble cohérent avec tous les décors créés par Viollet-le-Duc. Leur élégant dessin en grisaille avec quelques traits de couleur est un jalon entre la réappropriation du Moyen Âge et les prémices de l’Art nouveau.

La commission consultative (CNPA) a unanimement voté contre. Même les fonctionnaires qui en sont membres n’ont pas suivi les instructions venues d’en haut. L’Académie des Beaux-Arts a émis un avis similaire. Et Roselyne Bachelot, citée par La Tribune de l’art, a écarté ce remplacement avec clarté : « Je rappelle tout simplement que la France a signé la convention de Venise de 1964 qui rend absolument impossible toute dépose desdits vitraux et leur remplacement par des œuvres modernes. » Huit artistes ont malheureusement été présélectionnés pour un concours, parmi lesquels Daniel Buren : l’inquiétude est légitime. En outre, Bernard Blistène, ancien dirigeant de Beaubourg et prosélyte de l’art contemporain, sera le président du jury.

Il est possible que l’on découvre d’autres entorses à la déontologie. On sait déjà que le coq d’origine a été remplacé, dessiné par l’architecte en chef lui-même, qui place ainsi sa touche personnelle au sommet de l’édifice. Ce nouveau volatile ventru ressemble plus à une dinde qu’à un coq, mais on nous dit que c’est un phénix.

De quoi Notre-Dame est-elle le nom ?

Pourquoi ce chantier passionne-t-il tant ? Sa taille n’y est pour rien. Il est cinq fois plus petit que celui du RER Éole porte Maillot qui, lui, n’intéresse personne. Les ressorts sont plus profonds. L’un d’eux est la nostalgie pour une forme de travail artisanal gratifiant. Il y a aussi un rapport spécifique à l’architecture elle-même. Notre-Dame est un type d’architecture non utilitaire, voué seulement à la beauté et à la spiritualité.

Emmanuel Macron a voulu que la restauration soit réalisée en cinq années. C’est chose faite pour l’essentiel, et on peut lui en savoir gré. Cependant, au lieu de garantir le respect des règles nationales et internationales en matière patrimoniale, il n’a cessé de vouloir s’en affranchir. En réalité, ce qui a permis une restauration sérieuse, c’est l’attachement du public à sa cathédrale et la recherche de l’authenticité par les professionnels concernés, scientifiques et métiers d’art.


[1] Tribune transversale en forme de galerie, élevée jadis entre la nef et le chœur.

[2] Grandes peintures offertes par la corporation des orfèvres de 1630 à 1707, au mois de mai, d’où leur nom. Elles sont exposées aux Gobelins.

Syrie: le carton plein d’Erdogan

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MM. Erdogan et Al-Assad en 2004, Ankara © A.A./SIPA

Redoutable stratège, le néosultan d’Ankara Erdogan joue les marionnettistes de rebelles pour résoudre ses propres problèmes domestiques et se débarrasser des réfugiés syriens qui lui gâchent la vie. Mais à Damas, Bachar Al-Assad, dont l’armée est en déroute, demeure le chat à neuf vies qu’on sait. Et s’accroche à son pouvoir comme à une bouée percée…


« Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples ». Si cette citation du général de Gaulle est devenue un lieu-commun trop facilement convoqué, elle n’en conserve pas moins une part de vérité. Dire que la situation moyen-orientale contemporaine est « compliquée » relève de l’euphémisme. La Syrie est sûrement l’exemple le plus paroxystique de ces conflits religieux et ethniques sans fin qui ensanglantent le berceau des grandes religions monothéistes et de leurs différentes sectes hétérodoxes. La mosaïque ethno-religieuse syrienne est l’une des plus riches au monde. Sunnites, chiites, yezidis, ismaéliens, alaouites, chrétiens, druzes, démocrates, nationalistes arabes, théocrates islamistes, kurdes, arabes, perses, caucasiens et levantins, s’y côtoient et s’y combattent sans relâche.

Alors que la Syrie n’apparaissait plus guère comme prioritaire dans les radars de la trépidante actualité médiatique des dernières années, elle refait parler d’elle du fait d’une attaque éclair de différentes factions opposées au régime d’Assad qui progressent très rapidement. Qui se cache derrière ? Pourquoi sont-elles intervenues maintenant ? Quid de l’avenir de la Syrie ? C’est à ces questions fort difficiles que nous allons ici tenter de répondre.

Une saisie d’opportunité

Signé le 4 mai 2017 par la Russie, l’Iran, et la Turquie, le traité d’Astana prévoyait la création de quatre zones de « désescalade » du conflit syrien démarré sept années auparavant en plein « Printemps arabes ». Conçue comme une « trêve durable » et non comme une paix, l’accord d’Astana n’a pas été signé par le régime d’Assad ni l’opposition en exil, ne concernant au fond directement que les Etats « protecteurs » des deux principaux belligérants.

Le mémorandum affirmait notamment que dans les territoires concernés, « les hostilités entre les parties en conflit (le gouvernement syrien et les groupes armés de l’opposition qui ont signé ou vont signer le cessez-le-feu) devaient cesser, tout comme l’emploi de tout type d’armes, y compris de moyens aériens ». Il précisait en outre que les « pays garants devaient prendre toutes les mesures nécessaires pour continuer de combattre “Daech”, “Al Nosra” [aujourd’hui Front Fatah Al-Cham] et tous les individus, groupes ou entités associées à Al-Qaida ou Daech à l’intérieur comme à l’extérieur de ces régions ».

Comme il fallait s’y attendre, les exigences du traité ont depuis lors été violées à de multiples reprises. D’abord par Assad qui le 7 avril 2018 a tué plusieurs dizaines de civils à Douma lors d’une attaque chimique à la fin de la bataille de la Ghouta orientale afin que son armée se sorte de son encerclement par les rebelles de Jaych-al-Islam. Cela a conduit un trio franco-américano-britannique à décider des bombardements de Barzé et Him Shinshar, connus sous le nom d’opération Hamilton. Nous avons à cette occasion détruit le Centre d’étude et de recherche scientifique où étaient conçues ces armes ainsi que deux entrepôts d’armes chimiques. Cette opération qui n’a fait aucune victime aurait pu être beaucoup plus corsée. En effet, Donald Trump courroucé par le non-respect de la parole donnée par Assad entendait en finir. Un article du Monde en date du 25 avril 2018 rapportait ainsi que « le locataire de la Maison Blanche était prêt à aller jusqu’à des frappes massives de nature à « décapiter » le régime de Bachar Al-Assad ».

A ne pas manquer, notre numéro en kiosques cette semaine: Causeur: Boucs émissaires ou privilégiés? Chers fonctionnaires…

Semblant survivre à tout tel un chat à neuf vies, Assad est de nouveau en difficulté pour deux raisons principales. La première est l’affaiblissement de ses alliés. Protégé par la Russie de Poutine et l’Iran des mollahs, Bachar Al-Assad a longtemps pu se présenter comme le seul rempart crédible pour les différentes minorités religieuses syriennes. De fait, les chrétiens sont souvent ses alliés puisqu’ils craignent à juste titre le retour d’un califat takfiro-djihadiste tel que l’Etat islamique mais aussi d’autres groupes islamistes anciennement affiliés à Al-Qaïda. Cela ne signifie toutefois pas que l’alaouite Assad – la religion alaouite est une gnose ésotérique à mystères parfois rattachée à l’islam chiite – n’ait pas des alliés dans le monde du terrorisme islamiste, mais ils se trouvent dans les rangs chiites du Hezbollah. Cela ne signifie pas non plus que les chrétiens d’Orient n’aient jamais eu à subir les bombardements du régime et de la Russie…

Les alliés d’Assad ont tous subi des déconvenues ces derniers mois. La Russie a concentré l’essentiel de ses activités militaires en Ukraine. La société militaire privée Wagner a perdu nombre de ses cadres, à commencer par son fondateur Prigojine. Par ailleurs, les pays occidentaux ne peuvent plus collaborer avec ce régime où qu’il se trouve et ne fournissent donc plus de renseignements utiles. De l’autre côté, le conflit déclenché contre Israël le 7 octobre par le Hamas et l’élection de Donald Trump placent l’Iran dans une situation périlleuse. Le Hezbollah y a subi d’énormes pertes contre Israël qui a détruit une grande partie de ses capacités militaires et éliminé ses principaux chefs.

Cela a ouvert une fenêtre d’opportunité à plusieurs groupes rebelles syriens, dont l’Armée nationale syrienne soutenue par Erdogan.

La Turquie fait la démonstration de sa force

Les revendications turques à l’endroit d’Assad sont nombreuses. La question des réfugiés syriens en Turquie est saillante depuis de nombreuses années. Pourtant, les deux dirigeants aimaient naguère afficher leur bonne entente. En 2008, ils se montraient ainsi devant les caméras du monde entier attablés dans un restaurant de Damas, insistant sur leurs intérêts politiques communs comme sur leur amitié. Ce qui avait commencé comme un conte de fées moyen-oriental a fini en cauchemar. La haine entre les deux hommes est constante depuis 2011, Erdogan soutenant les rebelles au régime depuis le début de la guerre civile. Il a d’ailleurs rapidement appelé ce dernier à quitter le pouvoir, notamment après le massacre des enfants de Deraa qui fut un traumatisme pour une grande partie de l’opinion publique syrienne, et l’a dès lors toujours qualifié publiquement de « criminel de guerre » (ce qui est on ne peut plus vrai).

Il y a quelques mois, le président turc s’est pourtant montré plus enclin au dialogue. Il espérait notamment régler la question des 3 millions de réfugiés syriens avec son homologue. Las, Assad n’a entendu aucun des avertissements turcs et n’a fait aucun effort pour récupérer ses concitoyens et reconstruire les villes de la zone tampon du nord. Pire encore, son armée associée à la Russie a bombardé de manière hebdomadaire la ville d’Iblid, soumettant toute la population à la peur et aux destructions. Ankara a voulu faire dialoguer l’opposition en exil et Damas, de manière à pouvoir expulser les millions de réfugiés syriens qui empoisonnent la vie locale et suscitent un profond rejet au sein du corps social turc. Assad a refusé, demandant à la Turquie de quitter le nord du pays.

Un casus belli pour Erdogan qui a attendu patiemment qu’une fenêtre d’opportunité s’ouvre. Il aurait donc donné son accord tacite aux rebelles pour qu’ils mènent une offensive. Celle-ci ne cesse de progresser, humiliant une armée syrienne en déconfiture. Une ville comme Hama, 200 km au nord de la capitale, est même déjà tombée. A Alep, les rebelles ont accompli en 48 h ce que l’armée russe et l’armée syrienne avaient mis des années à faire. L’Armée nationale syrienne soutenue par la Turquie a même lancé une offensive contre l’YPG, branche armée du PKK kurde. La ville de Tell Rifaat aurait même été reprise aux Kurdes. Bien que non officiellement turque, cette initiative répond au deuxième objectif de guerre turc : Ankara souhaitant créer une zone de sécurité de 30 kilomètres de large à sa frontière.

Alep aux mains des rebelles du HTS, Syrie, 1 décembre 2024 © Asaad Al Asaad/SIPA

Erdogan pourrait donc être le grand gagnant de cette offensive puisqu’elle a le double avantage de lui permettre de solutionner deux problèmes domestiques majeurs à ses yeux : la remigration des Syriens de Turquie et la négociation d’un processus de paix avec le PKK et le parti DEM (sur le modèle de ce qu’avait fait par exemple l’Espagne avec l’ETA). Il a profité de la vacance du pouvoir à Washington et des difficultés de ses concurrents régionaux pour atteindre ses objectifs. C’est objectivement une manœuvre brillante. On peut d’ailleurs se demander si le « maître des échecs » ne se trouve pas plutôt à la Sublime Porte qu’au Kremlin, tant l’humiliation est grande pour la Russie qui apparait aux yeux du monde comme un allié faible et peu fiable.

Quelles conséquences ?

Il serait pour l’heure hasardeux de se perdre en conjectures. Le danger djihadiste représenté par le mouvement HTS (Hayat Tahrir al-Cham) est bien présent. Ses alliances de circonstances et de revers, notamment avec les Kurdes contre l’Armée nationale syrienne, n’ayant pas grand sens quant à son devenir. Ces derniers se défendent de tout lien avec l’Etat islamique et essayent de redorer leurs blasons, comme l’a souvent expliqué le chercheur Wasim Nasr qui affirme que le mouvement a abandonné l’idée d’un djihad international. Reste que nous devons surveiller avec la plus grande vigilance l’évolution de ces tendances.

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Quant au triomphe turc annoncé, il doit aussi nous inviter à la prudence. La Turquie a montré que l’impérialisme ottoman traditionnel n’est jamais loin quand elle se frotte à ses voisins. Ce qui n’est pas si dérangeant au nord de la Syrie pourrait évidemment l’être bien plus dans les îles grecques… Elle soutient aussi le régime azéri qui attaque en ce moment constamment les intérêts français. Mais la réalité s’impose : Ankara est incontournable dans la région et dirigée de main de maître par un animal à sang froid. La fessée infligée à Assad et à Poutine présente aussi quelques motifs de satisfaction.

Last but not least : quid du régime baasiste ? Longtemps jugé insubmersible, Assad est apparu plus affaibli que jamais. Les vidéos des villes prises par l’ANS montrent que la Syrie n’a absolument rien fait pour reconstruire. En outre, 15% de sa population vit aujourd’hui à l’étranger. Assad dépend totalement de la Russie et de l’Iran. Il est à la tête d’un Etat failli qui est désormais le plus pauvre de la région. Les timides soutiens émiratis et égyptiens masquent mal le fait que plus grand monde ne parie sur lui. Celui qui s’est maintenu au pouvoir en assimilant toutes les oppositions à Daech est donc de nouveau sur la sellette. Le pouvoir alaouite sur la Syrie ne correspond plus à la réalité du terrain. Il est même possible que ce pays finisse un jour morcelé et partitionné comme l’ex-Yougoslavie. Peut-être serait-ce d’ailleurs la solution pragmatique pour en finir avec cette décennie de massacres et d’horreurs… Néanmoins, le régime ne s’est pas encore effondré et sa chute pourrait créer une situation aussi terrible, entrainant un opportunisme islamiste. C’est la raison pour laquelle l’Occident, qui se contente pour l’heure à juste titre d’observer, devra sûrement demain se positionner.

Une tragédie lyrique, une vraie

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© Vincent Pontet

Les Dialogues des Carmélites, œuvre de Georges Bernanos transposée en opéra par Francis Poulenc, relate la tragédie des religieuses de Compiègne massacrées pendant la Révolution. Cette tragédie est magnifiquement portée à la scène du Théâtre des Champs-Élysées.


Les Français ont beau jeu de se rengorger devant leur Révolution : s’ils proclamèrent l’abolition des privilèges et conçurent la Déclaration des Droits de l’Homme, ils ont aussi bien vite, durant la Terreur, sécrété toutes les horreurs du totalitarisme et laissé la lie de la population prendre le pouvoir. Ils ont poussé la violence de l’idéologie révolutionnaire jusqu’aux extrêmes limites de la barbarie, piétiné la justice la plus élémentaire, et le Tribunal révolutionnaire, pour ne citer que lui, s’appuyant sur la Convention et le Comité de Salut public, préfigura les pires crimes du communisme et du fascisme.

Manifeste antitotalitaire

Le martyre des Carmélites de Compiègne est le plus éloquent symbole de cette barbarie et l’un des plus atroces effets de l’idéologie d’alors : on osa condamner à mort seize malheureuses femmes coupables seulement de croire en Dieu, de vivre leur foi dans la simplicité de leur couvent. On leur fit un crime de s’être maintenues en communauté et, ce faisant, de participer ainsi « à des rassemblements et conciliabules contre-révolutionnaires ». On les accusa de « correspondance fanatique » pour s’être adressées à quelque prêtre proscrit, de « conserver des écrits liberticides » pour avoir possédé les Évangiles. On leur reprocha de « nourrir en leur cœur le désir et l’espoir criminel de voir le peuple français remis aux fers de ses tyrans et la liberté engloutie dans les flots de sang que les infâmes machinations ont fait répandre au nom du Ciel ».

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En 1948, près d’un siècle et demi après leur exécution le 17 juillet 1794 à la barrière du Trône renversé (l’actuelle place de la Nation), Georges Bernanos, s’inspirant du récit de Gertrud von Le Fort, La Dernière à l’échafaud (1931), fit du martyre des Carmélites de Compiègne l’un des plus éloquents et des plus bouleversants manifestes contre les idéologies totalitaires, ces idéologies dont se repaissent à nouveau nombre de régimes et de courants politiques ou religieux actuels.

L’ouvrage lyrique de Francis Poulenc est créé en italien, pour la Scala de Milan, en janvier 1957. Il sera repris avec succès en juin à l’Opéra de Paris, dans la langue de Bernanos, avec pour créatrices des rôles Denise Duval (Blanche de La Force), Denise Sharley (Madame de Croissy), Régine Crespin (Madame Lidoine), Rita Gorr (Mère Marie de l’Incarnation), Liliane Berton (Sœur Constance de Saint Denis). La même année encore, à l’Opéra de San Francisco, Leontyne Price interprétait le même ouvrage.

Olivier Py soft

Metteur en scène des Dialogues des Carmélites dans cette coproduction du Théâtre des Champs-Élysées et du Théâtre Royal de La Monnaie, Olivier Py n’a pu y trouver de motifs à ses fantasmes caricaturaux et aux outrances gratuites qu’il a trop souvent imposées à ses réalisations sur la scène lyrique. Son catholicisme exhibitionniste et peu crédible, brandi en toute occasion à la façon d’un étendard, a, ici, paradoxalement, calmé ses fureurs délirantes.

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Miracle ! Il a été véritablement touché par la Grâce. Sa mise en scène est belle, non pas de cette seule beauté formelle servie par une scénographie remarquable dans son intelligente simplicité (Pierre-André Weitz) et par des éclairages éloquents (Bertrand Killy), mais bien de cette beauté spirituelle et inspirée qui est la seule à pouvoir porter cette œuvre. Le résultat est digne. Depuis sa création en 2013, cette mise en scène fait l’unanimité, a obtenu de multiples distinctions, et est donc reprise aujourd’hui.

L’on eut pu rêver de moments plus émouvants lors de l’emprisonnement des religieuses à la Conciergerie, puis de leur montée à l’échafaud, mais le metteur en scène a opté pour une vision extrêmement sobre, déjà transfigurée par la Rédemption, et presque totalement dépouillée de l’horreur d’une mort inexorable infligée à des innocentes. Ce qui est certes une lecture parfaitement légitime de la tragédie des Carmélites de Compiègne : elles s’étaient vouées solennellement au martyre et leur mort édifiante fit une impression profonde sur la foule qui y assistait. Mais les voir envolées vers l’au-delà avant même qu’elles ne soient guillotinées contribue à les soustraire partiellement à notre compassion.

Servantes du Christ

Les représentations de 2013 s’étaient déroulées sous la direction musicale de Jérémie Rhorer à la tête du Philharmonia Orchestra. Les rapports exécrables qui s’étaient établis entre lui et Olivier Py ne pouvaient laisser songer à une reprise avec le même chef. C’est donc l’Américaine Karina Canellakis, à la tête de l’orchestre des Siècles, qui dirige avec autant de sensibilité que d’énergie. Dans cet opéra où les femmes règnent en servantes du Christ, mais aussi en souveraines, Patricia Petitbon (Blanche de La Force en 2013) incarne aujourd’hui la figure de Mère Marie de l’Incarnation. Elle est remarquable le plus souvent, mais ne s’impose pas toujours vraiment. Dans l’éprouvante agonie de Madame de Croissy, Sophie Koch (Mère Marie en 2013) est saisissante. Elle affronte en tragédienne cette scène si difficile, tant sur le plan dramatique que sur le plan vocal. C’est peut-être Véronique Gens, qui reprend son rôle de Madame Lidoine, qui est la plus convaincante. Sa haute stature lui sert aussi à conférer de l’épaisseur et de l’autorité à son personnage qu’elle détaille avec humanité. Enfin, dans les rôles de sœur Blanche de l’Agonie du Christ et de sœur Constance de Saint-Denis, Vannina Santoni et Manon Lamaison offrent un contraste marqué entre l’angoisse dévorante et la simplicité joyeuse. Acclamées par le public, elles complètent une distribution infiniment respectable sans être non plus renversante, où les voix, ici et là, par instants fugitifs, paraissent un peu criardes.

© Vincent Pontet

On ne peut s’empêcher de songer que le drame de Bernanos, aussi forte que soit la partition de Poulenc, est infiniment plus intense, plus puissant, plus juste dans sa version théâtrale que dans sa version lyrique. Avec de grandes figures dramatiques comme Suzanne Flon, Michèle Courcel ou Madeleine Robinson, accompagnées par un aréopage d’excellentes comédiennes, et qu’on peut toujours redécouvrir dans la poignante réalisation que Pierre Cardinal exécuta pour la télévision française en 1983, Les Dialogues des Carmélites atteignent une spiritualité d’une intensité, d’une incandescence infiniment plus élevée que dans la version chantée. C’est un exemple à méditer : le théâtre peut être infiniment plus puissant que l’opéra, le verbe que le chant.

Les Dialogues des Carmélites, opéra en trois actes et douze tableaux, texte de Georges Bernanos, musique de Francis Poulenc. Théâtre des Champs-Élysées. Les 6, 8, 10 et 12 décembre 2024 à 19h30.

Mélenchon, ma Vespa et sa révolution

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Jean-Luc Mélenchon. Débat et vote sur la motion de censure du gouvernement, suite à la décision du Premier ministe M. Barnier d'utiliser l'article 49.3 de la Constitution concernant le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Assemblée nationale, 4 décembre 2024 © OLIVIER JUSZCZAK/SIPA

À 73 ans, M. Mélenchon rêve encore de révolution comme un papi en Ferrari…


Vespa. DR.

Adolescent, je rêvais d’une Vespa. Ces jeunes Italiens, cheveux au vent, qui slalomaient entre les voitures avec une assurance déconcertante, représentaient à mes yeux la liberté insouciante. Les filles en amazone derrière eux suscitaient mes rêves sensuels. Mais ce rêve est resté inaccessible à l’époque, pour des raisons financières évidemment. Je rêve de m’acheter une Vespa aujourd’hui. Conduire une Vespa à mon âge serait peut-être risqué. Ai-je encore la force et les réflexes nécessaires pour rouler sous la pluie ou me faufiler avec dextérité au milieu des voitures ? Mon rêve de posséder une Vespa écarlate est-il adapté à l’homme que je suis aujourd’hui ? N’est-il pas folie ? En Suisse, sur les routes de campagne ou les autoroutes, je croise souvent des hommes âgés aux cheveux blancs, au volant de bolides rutilants qu’ils n’ont pu s’offrir qu’après avoir passé l’âge où ils pouvaient vraiment en profiter. Ces engins, symboles de vitesse et de vitalité, deviennent entre leurs mains des objets malaisants, sinon dangereux. Ils se raccrochent à un fantasme qui ne correspond plus ni à leur condition ni à la réalité. N’est-ce pas folie?

Le rêve de Mélenchon, le cauchemar des Français

Et puis, je pense à Jean-Luc Mélenchon. Sa Vespa à lui, sa Ferrari de rêve, c’est une révolution : un « grand soir » où le peuple, poussé par une indignation collective, renverserait les institutions. J’imagine que dans son adolescence trotskiste, il a dû rêver d’être Che Guevara. Mais contrairement à ce qu’il aime laisser croire, ce rêve n’est pas porté par des idéaux nobles d’égalité ou de justice. C’est un rêve de chaos, un rêve d’adolescent frustré, empreint de ressentiment contre le système, qui trouve sa pleine mesure dans la destruction.

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Mélenchon affirme vouloir construire une société meilleure et plus juste. Mais son projet repose sur l’opposition, la division et la stratégie du choc. Il attend l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national pour déclencher ce qu’il espère être une insurrection généralisée : la jeunesse lycéenne et universitaire dans la rue, les banlieues enflammées sous prétexte de lutte contre le racisme. Ce scénario, il le nourrit depuis des années, comme un pyromane qui attend patiemment que les conditions soient réunies pour allumer son feu.

Mais ce rêve n’a rien d’émancipateur. Mélenchon ne mobilise pas au service d’un idéal collectif ; il instrumentalise la colère et les tensions sociales pour satisfaire une ambition personnelle : celle d’incarner le leader d’un soulèvement. Comme ces hommes âgés sur leurs bolides, il semble aveuglé par un fantasme qui n’a plus aucun lien avec la réalité contemporaine.

Une stratégie qui menace la cohésion sociale

La France d’aujourd’hui n’est pas un terreau fertile pour une révolution romantique. Les fractures sociales, identitaires et générationnelles sont déjà profondes. La jeunesse n’est pas unifiée, les banlieues ne sont pas des blocs homogènes, et la classe moyenne vacille sous les pressions économiques. Pourtant, Mélenchon semble prêt à exacerber ces tensions, à jouer avec les peurs et les frustrations, pour provoquer un chaos dont il espère émerger comme figure centrale.

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Ses alliances implicites avec des courants islamistes ne sont qu’un exemple de cette instrumentalisation. En flattant certaines revendications identitaires, il cherche à mobiliser des électorats qui pourraient lui permettre de cristalliser une opposition au pouvoir. Mais ces alliances opportunistes ne sont pas sans danger. L’islamisme politique, dans ses formes les plus radicales, ne partage ni les idéaux républicains, ni les principes d’égalité homme-femme, ni les fondements démocratiques qu’il prétend défendre. Cette stratégie ne fera qu’aggraver les fractures sociales et alimenter la défiance mutuelle entre communautés. N’est-ce pas folie de croire que l’islamisme se contenterait d’une alliance d’opportunité ?

Un rêve adolescent devenu une menace collective

Comme un homme vieillissant sur un bolide trop puissant, Mélenchon est déphasé. Son rêve d’adolescent, forgé dans une époque où les révolutions pouvaient sembler héroïques, est aujourd’hui anachronique et dangereux. La société qu’il prétend vouloir « sauver » risque de payer le prix fort pour un fantasme personnel. Ce « grand soir » qu’il espère ne sera pas une libération, mais un chaos incontrôlable, une fracture supplémentaire dans un pays déjà éreinté.

Mélenchon, en poursuivant ce rêve, ne cherche pas à unir ou à construire. Il joue avec les divisions, les accentue, et mise sur un affrontement total pour s’inscrire dans l’Histoire. Mais un tel affrontement, dans une société aussi fragmentée, ne mènerait qu’à la désolation. Comme ces hommes âgés sur leurs bolides, il refuse de voir que son rêve appartient à un autre temps et qu’en insistant pour le réaliser, il pourrait causer des dégâts irréparables.

Le rêve de Mélenchon n’est pas celui d’un avenir meilleur. C’est celui d’une rupture brutale, d’un effondrement qu’il espère pouvoir diriger. Mais comme tous les rêves trop personnels, il risque de laisser derrière lui une société encore plus divisée et déchirée. Un rêve d’adolescent dangereux, pour un pays qui n’a plus les moyens de supporter de telles ambitions égoïstes.

Merci qui? Merci 4B

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DR.

Qu’est-ce que cet étrange mouvement 4B, que rejoignent en masse des femmes progressistes sur les réseaux sociaux ?


Sur le site de Konbini, nous apprenons que « face à la montée des violences sexuelles et à l’élection du très problématique Donald Trump », des féministes américaines ont décidé de réagir en rejoignant le 4B Movement.

Ce mouvement, originaire de Corée du Sud, devrait grandement simplifier le commerce entre les sexes puisqu’il incite tout bonnement les femmes à… renoncer aux hommes, aux relations hétérosexuelles, au mariage et aux enfants. Les femmes ont été trop souvent déçues par les hommes, affirme la journaliste de Konbini. Elles ne demandaient pourtant pas grand-chose: « Du soutien moral, le partage de leur charge mentale et émotionnelle, un partenaire à leur goût avec une maturité et une intelligence émotionnelle décente, de l’intérêt sincère et non de l’objectification, un sentiment de sécurité et de réconfort. » Faute d’avoir trouvé la perle rare, certaines d’entre elles ont décidé de ne plus attirer le male gaze (« regard masculin ») et de suivre la mode ugly (« moche »), laquelle consiste à s’enlaidir en se tondant la tête, en s’habillant avec des haillons et en se peinturlurant le visage le plus malproprement possible. Et ça marche. Disgracieuses et attifées comme l’as de pique, celles qui prétendaient « en faire plus que leur partenaire dans chaque aspect de leur vie romantique, sexuelle et sociale » n’ont plus de vie romantique, sexuelle et parfois même sociale – il est rare qu’on embauche ou qu’on invite à une soirée conviviale un être informe ressemblant vaguement à un zombie ou à une quiche avariée. « Je fais ma part en tant que femme américaine en rompant avec mon petit ami républicain et en rejoignant officiellement le mouvement 4B », a annoncé sur TikTok, au lendemain de l’élection de Donald Trump, une électrice démocrate. À quelque chose malheur est bon. L’ex-petit ami de cette virago progressiste a vraisemblablement échappé au pire : un mariage foireux, des repas végans, une vasectomie, les concerts de Taylor Swift, les copines trans de madame, un abonnement à vie au New York Times, la répartition au gramme près de la « charge mentale », etc.

Il peut dire qu’il revient de loin. Merci qui ? Merci 4B.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Boualem Sansal et les curieux états d’âme de l’Algérie

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Défilé militaire lors des célébrations marquant le 70ᵉ anniversaire de la Révolution du 1ᵉʳ novembre 1954, supervisé par Abdelmadjid Tebboune, le 1ᵉʳ novembre 2024 © Algerian Presidency/SIPA

Boualem Sansal, le Soljenitsyne algérien


Boualem Sansal a été arrêté le 16 novembre par la police algérienne, il est détenu pour atteinte à la sûreté de l’État, une incrimination particulièrement grave et je veux exprimer mon admiration pour cet homme qui a fait de la liberté d’expression et de critique sa boussole de vie.

En Algérie, la crise que vit la France démocratique d’aujourd’hui est inenvisageable. C’est un pays où l’armée a le pouvoir, dont elle délègue l’apparence à un président, Abdelmadjid Tebboune, élu il y a deux mois soi-disant par 95% des votants, un chiffre qu’il a lui-même demandé qu’on le diminue pour le rendre plus présentable à l’international… La commission de contrôle a obligeamment baissé à 85%, et ce pourcentage fabriqué ne tient de toute façon pas compte de l’abstention massive, comme en Kabylie.

L’Algérie, pays orwellien

Cet État qui risque de ressembler à celui de Orwell, Sansal en a décrit une dystopie terrible en 2018 dans son livre, 2084 ou la fin du monde. Il fait face avec la seule arme dont il dispose, sa plume.

Boualem Sansal © Hannah Assouline

Comme Soljenitsyne avant lui, il a fait des études scientifiques. Chacun d’eux a puisé dans ses expériences personnelles et a commencé à écrire tard, à plus de 40 ans pour le Russe, qui avait passé huit ans au goulag, à près de 50 pour Sansal, qui, comme haut fonctionnaire au Ministère de l’Industrie a pu approcher quelques-uns des secrets de la décennie noire de lutte contre l’islamisme, une période dont il est aujourd’hui encore interdit de débattre, ce qui a valu à Kamel Daoud le déchainement de la presse algérienne après son prix Goncourt. 

A lire aussi: Jean-Christophe Rufin sur Boualem Sansal: «Le silence n’a jamais rien arrangé»

Inutile de dire que Boualem Sansal, après Le Serment des Barbares, son premier roman, en 1999, qui mettait le doigt sur les non-dits tragiques de la période, a quitté son poste et est devenu écrivain à temps plein.

En 2012, son livre, Rue Darwin, avait reçu le Prix du Roman arabe. Les ambassadeurs des pays arabes avaient réclamé son annulation. Le jury a maintenu son choix et Gallimard a organisé une cérémonie. C’est alors que j’ai fait sa connaissance. Sansal m’a invité en tant que président du Crif, probablement parce que, après les assassinats de Toulouse, il voulait montrer qu’il y avait une autre Algérie que celle d’où était originaire le meurtrier. Je lui ai demandé s’il ne craignait pas qu’on le considère comme un suppôt du Crif, il m’a répondu qu’il n’en avait cure, bien au contraire. J’ai été impressionné.

Le héros de la rue Darwin, revenu de loin dans son Algérie natale à laquelle le rattache le souvenir ambivalent d’une mère adoptive mystérieuse, proche et lointaine à la fois, donne peut-être la clef de l’acharnement de Boualem Sansal à rester dans son pays, et à y témoigner malgré les menaces.

L’accusation de sionisme, une accusation qui vaut anathème, est continuellement lancée contre Boualem Sansal en Algérie. « Marionnette du Crif », ou « du Crif et de la Licra » en sont deux variantes classiques.

Rappelons qu’il y avait en Algérie des Juifs longtemps avant qu’il n’y eût des Arabes sur les terres que ce pays revendique aujourd’hui pour la Palestine. Il n’y en a plus aucun et l’Algérie, prompte à réclamer des Français une repentance sans circonstances atténuantes, n’a aucun état d’âme sur la disparition des Juifs de son territoire. 

Notre dossier: Pour l’indépendance de l’Algérie, coupons le cordon !

Sur certains sites soutenus par le régime, comme «Algérie patriotique», l’Algérie est présentée comme La Mecque de l’anticolonialisme, un phare pour le monde et la cible d’une nouvelle guerre menée par le lâche et génocidaire ennemi sioniste.

Cette rhétorique guerrière est commune aux hiérarques militaires et aux dignitaires religieux qui, malgré les terribles conflits du passé, se partagent le pouvoir et la rente pétrolière. Afficher sa sympathie pour Israël nécessite dans ces conditions un courage exceptionnel.

Dans le livre Le village de l’Allemand, un officier SS est devenu héros de la lutte anti-coloniale. Si en 2008, cette comparaison paraissait saugrenue à certains, on comprend mieux aujourd’hui en Occident, et notamment depuis le 7-Octobre, pourquoi Boualem Sansal établissait un lien entre la barbarie nazie et l’islamisme radical. Il fallait évidemment délégitimer cette réflexion en la déclarant sioniste….

Le « en même temps » d’Emmanuel Macron n’a pas aidé

Il y a donc 25 ans que Boualem Sansal critique le régime algérien. Que s’est-il passé pour qu’il soit arrêté le mois dernier?

Boualem Sansal avait déclaré récemment dans le media Frontières que l’Algérie n’avait pas été un véritable État et que ses confins occidentaux d’aujourd’hui avaient été des terres marocaines. D’où l’accusation de collusion avec l’ennemi, en l’occurrence le Maroc, ou plutôt la coalition néo-coloniale anti-algérienne dont le roi du Maroc est un serviteur et dont la France est un agent. 

A lire ensuite, Henri Beaumont: Les étranges défaites

La presse se déchaine contre la France et son président, d’autant plus attaqué qu’il a multiplié les mots et les gestes pour câliner l’Algérie, dernièrement un épisode particulièrement maladroit du « en même temps », où venant d’affirmer son soutien aux revendications marocaines sur le Sahara occidental, Emmanuel Macron reconnait que le dirigeant historique du FLN Larbi M’Hidi avait été pendu en 1967 par les Français et qu’il ne s’était pas suicidé, comme il était prétendu. « Entourloupette, coup de com, un crime sur un million » ont été parmi les réactions des Algériens qui apprendront trois jours plus tard que le Goncourt revient à Kamel Daoud pour un livre sur la guerre civile algérienne, sujet tabou entre tous….

Il était dès lors tentant, en arrêtant Boualem Sansal, devenu récemment citoyen français, de narguer notre pays dont la diplomatie peine à établir un rapport de force avec l’Algérie aussi bien du fait du passé que de la crainte que le régime ne mobilise les Français musulmans d’origine algérienne et que les Russes ne s’y installent. M. Tebboune n’a-t-il pas déclaré récemment que Poutine est un « bienfaiteur de l’humanité » ? Nul ne sera par ailleurs étonné du silence de LFI, dont la mythologie mélenchonienne est celle-là même que proclament les dirigeants algériens qui depuis des décennies ont mis leur pays en coupe réglée et dont l’admirable Boualem Sansal est aujourd’hui l’otage.

Retrouvez Richard Prasquier au micro de Radio J

Le calendrier des fous

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DR.

Après une longue invisibilisation historique, les minorités sexuelles de toutes sortes tiennent enfin leur revanche


On ne cesse de nous seriner que les minorités sexuelles ont été invisibilisées au cours de l’histoire. Aujourd’hui, elles prennent leur revanche en essayant de coloniser tout le calendrier. Ce qui suit n’est qu’un échantillon de toutes les dates réservées à la célébration des genres et sexualités les plus minoritaires.

Si le 20 novembre est la « Journée du souvenir trans », on fête du 13 au 19 la « Semaine de sensibilisation trans », tandis que la « Journée internationale des parents trans et/ou non binaires » tombe le premier dimanche du même mois. Pour réduire le risque que les gens oublient cette question brûlante pendant le reste de l’année, il y a une « Journée internationale de visibilité transgenre » le 31 mars. Sans oublier la « Journée de l’action trans » qui est célébrée à New York en juin ou le « Mois de l’histoire des transgenres » en août en Californie. En juillet, c’est la célébration internationale les drag queens et kings. Comme chacun le sait, l’opposition cisgenre/transgenre n’épuise pas toute la complexité de la question. Ainsi, il y a une « Journée internationale des personnes non binaires » le 14 juillet, accompagnée d’une « Semaine de visibilité de la fluidité de genre » du 17 au 24 octobre, complétée enfin par une « Journée internationale des pronoms » qui tombe le troisième mercredi du même mois. Au cas où on oublierait qu’il y a des personnes qui n’éprouvent pas d’attirance romantique pour autrui, il y a la semaine de sensibilisation « Aromantic Spectrum » en février. Le 6 avril, ayons une pensée pour ceux qui rejettent toute forme d’érotisme, car c’est la « Journée internationale de l’asexualité ».

Pour ceux qui sont prêts à tomber amoureux et coucher avec n’importe qui, le mois de mai voit la « Journée de la sensibilisation pansexuelle et panromantique ». Les rares personnes nées avec un mélange de caractères sexuels biologiques se rappellent à notre bon souvenir le 8 novembre avec la « Journée internationale de solidarité intersexe ». Si on ajoute toutes les fêtes plutôt conventionnelles comme le « Mois des fiertés LGBTQ », les seules dates à peu près qui restent intouchées sont Noël et Pâques.

60 millions d’administrés

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Bruno Le Maire, alors ministre de l'Économie et des Finances, rencontre au siège de la direction générale des entreprises les agents de Bercy en charge de la simplification administrative, Paris, 24 avril 2024 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Pour les uns, c’est grâce aux fonctionnaires que la France est un pays où il fait bon vivre. Pour les autres, ils nous mènent à notre perte à force de bureaucratie, de paresse et de privilèges. Et si on arrêtait de voir les fonctionnaires comme un remède à tout et qu’on apprenait à s’administrer la bonne dose d’administration ?


Ils auront essayé. Au moment où nous bouclons, on ne sait pas si Michel Barnier et son ministre de la Fonction publique Guillaume Kasbarian réussiront à inscrire au budget les 5 milliards d’économies annoncées le 27 octobre – et qui sont des efforts demandés aux fonctionnaires. À vrai dire, nous ne savons pas s’il y aura encore un gouvernement au moment où vous lirez ce numéro.

Elisabeth Lévy présente notre grand dossier du mois

On devrait pouvoir discuter au cas par cas des mesures proposées. Benjamin Amar et Henri Guaino ont d’excellents arguments pour justifier la différence de régime public/privé en matière de retraite ; Stéphane Germain et Benoît Perrin, de tout aussi excellents pour la récuser. Après tout, le statut de la Fonction publique repose sur un contrat entre la nation et ses fonctionnaires : chargés de mettre en œuvre l’intérêt général, ils bénéficient de protections dérogatoires – à commencer par la garantie de l’emploi. Il n’est pas scandaleux de se demander si la contribution des deux parties est équitable et si les dérogations sont toutes légitimes (les différences de revenu justifient-elles encore tous les avantages ?).

Seulement à peine envisage-t-on de toucher à une virgule du statut de la Fonction Publique (ou de l’interminable liste de ce que les syndicats appellent avantages acquis et certains Français, des privilèges) qu’on a droit un interminable chœur de pleureuses outragées et drama queens indignées, prélude à des manifestations de plus en plus faiblardes, mais qui enquiquinent tout le monde. « Brutalité inouïe », gémit je ne sais plus qui. Comment, nous qui tenons le pays, qui sommes au service des autres, tout ça pour une misère, vous voulez notre mort ? À entendre certains syndicalistes, la population est portée à bout de bras par une armée de bons samaritains. Comme dans les pubs de la MAIF où les infirmières ne sont jamais revêches. Épargnés par la progression de l’individualisme comme la France par le nuage de Tchernobyl, ils n’ont pas d’intérêts puisqu’ils défendent les vôtres. Dans ce dispositif mythologique, toucher au jour de carence, c’est s’en prendre à la République. Sauf que c’est souvent le corporatisme qui avance sous le masque du bien commun.

A lire aussi, Stéphane Germain: Dégraisser le mammouth? Non, le dépecer!

Quoi qu’on pense de ce rêve libéral, les faits sont têtus, les chiffres aussi. Tout le monde ou presque admet qu’il faut faire des économies budgétaires substantielles. La rémunération des personnels représentant un quart des dépenses de l’État, on ne voit pas comment on la sanctuariserait. Ni pourquoi. Cela ne signifie pas que les fonctionnaires sont responsables de tous nos maux, ni qu’ils ne sont jamais responsables de rien, mais qu’ils doivent contribuer à l’effort collectif. Tant que le FMI n’est pas à Bercy, personne ne propose de réduire leur traitement – d’autant qu’en quelques décennies, beaucoup ont connu, comme les salariés du privé, un déclassement significatif. La seule variable possible, ce sont les effectifs. Sauf à prétendre que les 5 millions d’agents publics ont tous une indiscutable utilité sociale, ce que démentent des centaines de rapports et l’expérience concrète de tout citoyen.

Services de contrôle et d’administration pléthoriques

Certes, la caricature qui dépeint les fonctionnaires en tire-au-flanc subventionnés et ronds-de-cuir obtus est aussi fausse que l’image pieuse. On connaît tous des profs qui ne lâchent pas, des aides-soignantes dévouées, des policiers qui ne voient jamais leur famille. Et même des énarques qui tiennent la boutique sans compter leurs heures – ce qu’on appelait autrefois des grands commis de l’État. On connaît aussi des profs qui font de l’endoctrinement propalestinien (et des fautes d’orthographe), des bureaucrates qui se font les ongles, des guichetiers qui ferment à 17 h 00 au nez d’une mère qui poirote depuis deux heures – revenez demain. Notez, il y a de moins en moins de guichets. Mais toujours autant de postes. Alors, c’est peut-être mesquin, mais les Français font leurs comptes : quel service pour quel coût ? Et ils ont du mal à avaler la fable du manque de moyens, inoxydable mantra des syndicats.

Les fonctionnaires, ça n’existe pas. Il y a sans doute parmi eux la même proportion de feignants et de travailleurs que dans le reste de la société. Pierre Vermeren démontre que le problème, ce ne sont pas les individus mais le système qui les fabrique, les organise, les commande. Si dans ce service d’un rectorat, les agents regardent des séries à partir du mercredi, ce n’est pas par paresse, c’est parce qu’il n’y a pas de boulot mais que les postes sont budgétés.

À l’évidence, ce n’est pas dans les effectifs de terrain – professeurs, policiers, infirmières – que se situent les gisements d’emplois inutiles, mais dans la territoriale et dans les pléthoriques services de contrôle et d’administration. À l’exception de celles qui ont donné des pouvoirs aux maires, les lois de décentralisation n’ont pas rendu le pouvoir aux citoyens, elles ont multiplié les centres de décision et les bureaucraties afférentes favorisant un clientélisme qui n’est pas seulement le fruit du cynisme électoral. Comme le raconte Gil Mihaely, dans une petite ville, l’emploi public fait souvent office de service social. On pourrait aussi évoquer ces pléthoriques services culturels clonés quatre ou cinq fois parce que toute collectivité digne de ce nom doit disposer d’une direction du spectacle vivant.

Or, tout emploi public devient un droit acquis. Si l’agent concerné ne répond plus aux besoins, on crée un autre poste qui devient à son tour un droit acquis. Résultat, l’administration (au sens large) fonctionne comme une entité autonome qui grossit par auto-engendrement sans que personne puisse enrayer le processus. Au cours de la même période, le nombre d’agriculteurs a été divisé par quatre et celui des fonctionnaires du ministère de l’Agriculture, multiplié par trois.

Ce n’est pas seulement la logique interne de l’institution qui est en cause, mais les exigences d’une société procédurière rongée par la défiance. Nous voulons des protections, des garanties, des normes, des obligations contractuelles, des droits opposables. Si j’ai le droit de savoir ce qu’il y a dans mon assiette, il faut des armées de « petits hommes gris », comme dit Pascal Praud, pour édicter normes, nomenclatures et procédures, et des bataillons d’agents pour vérifier leur mise en œuvre, contrôler les vérifications, surveiller les processus, ouvrir les parapluies. Pour réformer en profondeur la machinerie qui gouverne la France, il faudrait commencer par débureaucratiser les esprits. Et pas seulement ceux des fonctionnaires.

Tout ça pour ça

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© Michel Euler/AP/SIPA

Après le vote de la mention de censure par l’Assemblée nationale hier soir, Michel Barnier présentera à Emmanuel Macron la démission de son gouvernement ce matin à 10 heures. L’irresponsabilité de la classe politique est dénoncée, alors que la France n’a pas voté son budget, et que nos partenaires européens regardent avec circonspection l’immaturité politique de ce qu’ils appelaient autrefois la « grande nation ». L’analyse politique de Céline Pina.


Le gouvernement Barnier n’aura duré que trois mois. Et sa fin aura été spectaculaire. À défaut d’être capable de proposer aux Français une catharsis préalable à un nouveau départ, l’hémicycle est en train de réhabiliter le théâtre de Guignol. 

Le PS, hier parti de gouvernement, sombre avec les LFIstes

Cette censure marquerait-elle le retour du parlementarisme ? Si c’est le cas, il faut reconnaître que le parlementarisme ne fait pas envie: médiocrité des hommes, absence de vision, sens des responsabilités absent, pulsions érigées en normes de conduite. Et ce n’est pas seulement le cirque permanent de LFI qui sidère les Français, mais l’absence de toute hauteur de vue – y compris de la part de ceux qui devraient être des repères ou des vigies.

Était-il opportun de faire tomber le gouvernement maintenant, alors qu’il n’existe aucune solution pour mettre fin au blocage institutionnel que nous vivons? La réponse la plus rationnelle était « non », mais il arrive qu’un processus échappe à ses instigateurs. C’est toujours le cas quand la passion prend le dessus sur la raison.

Les Français pourraient rapidement regretter M. Barnier

Michel Barnier s’est révélé un très bon Premier ministre. D’abord et avant tout parce qu’il a redonné de la dignité et de la crédibilité à cette fonction. Son calme, son sang-froid, sa forme de détachement et sa combativité tranquille ont été reconnus par les Français comme des caractéristiques d’homme d’Etat. Un genre qui paraissait avoir été dissous dans le happening permanent et les montagnes russes gratuites qui paraissent être la marque de l’adulescent du 55 Rue du Faubourg Saint-Honoré qui refuse obstinément de ranger sa salle du trône… Les Français sont donc en train de lui préparer ses cartons.

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Car si Michel Barnier est tombé, ce n’est pas lui qui était visé. Il a pris la balle de la censure, mais il n’en était pas la cible. Celui dont une majorité des Français attend la chute est le président de la République. Triste destin politique où la seule manière de poser un acte attendu par la nation est la démission. Et on ne parle donc pas de celle du Premier ministre.

Bal des faux-derches

Dans ce bal des faux-culs, le PS a montré qu’il avait perdu jusqu’au sens de l’honneur, puisque d’honneur il n’a plus depuis qu’il trouve normal de s’allier avec un parti extrémiste qui prône l’antisémitisme et appelle « résistants », des terroristes. On n’attendait rien d’Olivier Faure, il est destiné à finir dans les poubelles de LFI, mais on aurait pu espérer que François Hollande ait quelque sens des responsabilités. Peine perdue, confit en aigreur, ce dernier a saisi l’occasion de se venger de l’humiliation que lui avait fait subir Emmanuel Macron en l’empêchant de se représenter en 2017. Entre l’intérêt général et le règlement de comptes, M. Hollande a choisi comme d’habitude de tirer la France vers le bas, ce qui ne le grandit pas. Un ancien président ne devrait pas agir comme ça, mais sans doute ne le comprendra-t-il jamais. Seuls quelques députés proches de Carole Delga ont refusé de voter la censure.

Le député de la Corrèze François Hollande a voté la censure. OLIVIER JUSZCZAK/SIPA

Marine amère

Marine Le Pen, elle, n’a pas supporté que le procès des assistants parlementaires du RN puisse potentiellement l’empêcher de se présenter à la prochaine présidentielle. Elle l’a d’autant plus mal vécu que les manipulations consistant à utiliser des assistants pour faire un travail politique plus large que strictement parlementaire est une donnée de base de la vie politique, et que les partis ont toujours tous eu leur méthode pour que l’Assemblée nationale, le Sénat ou le parlement européen servent de réservoir et financent partiellement l’armée de petites mains des partis… Mme Le Pen a pu légitimement avoir l’impression de tomber là où d’autres se sont gavés pendant des années, sans être inquiétés. D’autant qu’au plus haut niveau de l’État, notamment dans l’entourage du président, de Richard Ferrand à Alexis Kohler, l’existence d’affaires relevant de l’enrichissement personnel a été dénoncée (affaire des Mutuelles de Bretagne, affaire MSC) et qu’il a pu être constaté une absence de célérité et d’efficacité de la Justice inversement proportionnelle à l’énergie dépensée quand il s’agit des adversaires du pouvoir… L’affaire Fillon en est l’illustration la plus notable.

A lire aussi, Ivan Rioufol: Censure: Marine Le Pen choisit la rupture révolutionnaire

Mais ce qui fait la noblesse de l’homme d’État, c’est de choisir l’intérêt général même quand, et surtout quand, il y a des enjeux personnels. Là est la grandeur du politique. Ce n’est pas le choix qu’a fait Marine Le Pen. Elle a donc parfaitement réussi sa stratégie de normalisation, elle agit exactement comme les autres leaders !

Jusqu’en 2027, quoi qu’il en coûte !

C’est donc reparti pour un tour de manège. Si le jeu des noms peut occuper quelques Français un temps, la situation délicate du pays, elle, n’est pas prête de s’améliorer. On ne voit pas comment le nouveau Premier ministre qui sera nommé pourra faire mieux que Michel Barnier puisqu’il n’aura pas plus de majorité que le Savoyard et encore moins de légitimité que lui. C’est au point que le principal atout d’un des noms qui revient ce matin sur toutes les lèvres comme chef du gouvernement putatif, François Bayrou, est mis en avant parce qu’il a donné son parrainage à Marine Le Pen, l’a soutenue dans l’affaire des attachés parlementaires et qu’il est un fervent défenseur de la proportionnelle, cette machine à rendre un pays ingouvernable… Bref, les principaux atouts de M. Bayrou sont sa compatibilité avec la patronne du RN. C’est dire son peu de forces propres.

La farce va donc continuer, seuls les ingrédients seront modifiés à la marge. Cette expérience aura néanmoins révélé deux hommes, Michel Barnier et Bruno Retailleau. Le ministre de l’Intérieur a notamment donné le sentiment que l’on pouvait agir sur les dossiers sécurité et immigration et sortir de l’impuissance qui caractérise le discours du centre et de la gauche. 

Une seule question importante reste sur la table: la nomination d’un Premier ministre nous sortira-t-elle du blocage? Tout le monde sait que la réponse est non, et les citoyens attendent aujourd’hui de pouvoir tourner la page du macronisme. Ils risquent d’être déçus, car s’ils ont élu Jupiter, ils se retrouvent ce matin avec Arapède 1er, bien déterminé à ne pas lâcher son rocher…

Ces biens essentiels

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