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Babylon A.D.

« Il faut se méfier des prévisions, surtout en ce qui concerne l’avenir », disait Winston Churchill – à moins que ce ne fût George Bernard Shaw. Voyez Jules Verne, voyez Cyrano de Bergerac : de leurs Voyage dans la Lune, de leurs fulgurances, il ne reste presque rien – fors la poésie. Adapter au cinéma un roman d’anticipation vieux de dix ans déjà est, dès lors, un pari hautement risqué.

Matthieu Kassovitz a choisi de le relever en portant à l’écran l’un des livres culte de Maurice G. Dantec : Babylon Babies devenu Babylon A.D. au cinéma. Le risque était double : trahir un auteur à l’univers aussi particulier que structuré ; offrir une fiction déjà dépassée par la réalité, quand l’action prend place en 2013. C’est-à-dire dans cinq ans à peine, lorsque débutera le second mandat de Sarkozy.

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Dantec, sans doute lié par son contrat de cession des droits de l’ouvrage, n’a guère commenté le film de Kassovitz. Il s’est contenté d’un vague grognement, dans la dernière livraison du magazine Optimum, laissant entendre que le réalisateur, en « ôtant la pierre angulaire » de sa fiction avait fait, au final, de son roman tout autre chose. Crainte infondée : le film offre le meilleur de Dantec – moins de bavardages scientificoïdes, sans doute, mais qui s’en plaindra ?

Daté, le film ne l’est pas davantage. Il donne à voir le monde qui nous attend, qui approche, et ressemble déjà effroyablement au nôtre, ne serait l’ajout de quelques gadgets, sans doute à l’état de prototypes dans quelques laboratoires coréens ou californiens. Un monde de grandes richesses et de délabrement, un monde de surhommes dopés aux nouvelles molécules et bardés de pseudopodes électroniques ; mais un monde dont l’esprit s’est retiré, et d’où la foi, l’espoir même tendent à disparaître. L’originalité de Dantec, on le sait, tient toute entière dans son anthropologie : quand bien même il serait devenu un hybride mâtiné de puces et génétiquement modifié, l’être humain reste un animal religieux.

Or donc, « Babylon A.D. » raconte la conversion progressive d’un mercenaire post-moderne. Ne croyant qu’en lui-même, en la science et en son flingue (serbe), Toorop (c’est le nom de notre héros, campé par Vin Diesel) va connaître le vertige du Mystère. La religion, depuis les vaticinations de Malraux, nous l’attendons tous au tournant de ce nouveau millénaire. Mais, trop souvent, l’imagination fait défaut, et l’on nous fait bâiller en nous proposant un improbable retour de l’Opus Dei, la découverte d’un manuscrit de la mer Morte « qui va tout changer » ou encore une victoire d’un islamisme madérisé. L’originalité de Dantec est d’avoir mêlé, en alchimiste assez dément, les deux grands traits du monde avenir : l’omniprésence de la technologie et le soupir universel d’une créature mutante qu’on appelait jadis l’Homme.

Dira-t-on assez de ce film qu’il est une impressionnante réussite ? La photo est parfaite, décors et paysages sont superbes, tout comme les héroïnes – Mélanie Thierry, en sublime vierge hasbourgeoise, Michelle Yeoh, vertigineuse en robot top… – et l’action captivante de bout en bout. La lumière revenue, amateurs de blockbusters, fans de Dantec, personne n’échappera à l’avertissement du film : noyé dans le divertissement, éclipsé par les prouesses technos, le désir religieux demeure. Inentamé. Qui finira par tout balayer.

Babylon Babies

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Humour arabe

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Le procureur général du Liban a requis la peine de mort contre Kadhafi et six hauts fonctionnaires libyens, impliqués selon la justice locale dans la mystérieuse disparition, en 1978, de l’imam libanais Mussa el-Sadder, pendant une visite en Libye. Réalistes, les Libanais ajoutent qu’il s’agit d’une démarche essentiellement symbolique et qu’ils estiment peu probable que l’accusé principal se rende à Beyrouth pour y être jugé. Or, le problème, c’est qu’il est peut-être trop tard. Une fois la procédure lancée et publiée, les fonctionnaires libanais ne sont plus maîtres de la situation et Kadhafi, avant même d’avoir été déclaré coupable, risque de mourir de rire.

Fifty cents

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Mickael Jackson a eu cinquante ans, aujourd’hui 29 août ! Nous nous associons à l’ensemble de la presse mondiale qui a superbement feint d’ignorer le demi-siècle de Bamby. Comme nous ne sommes pas bêcheurs, nous voulons témoigner au King of the Pop de notre amical soutien : nous, nous savons qu’il a été blanchi.

Bertrand, vicomte de Lanoix

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Alors que Mme de La Vallière et Mme de Montespan se disputaient le cœur du roi, le vicomte de Lanoix, un aristocrate rochelais, s’en attachait les faveurs. Homme des Lumières, scientifique et arrière-arrière-grand-père d’Edouard Balladur, le vicomte de Lanoix importa en avril 1715 le libéralisme anglais en France, fondant la première manufacture de chaînes en acier destinées à équiper les navires des armateurs pratiquant le commerce triangulaire. C’est lui qui proposa à Louis XV de raser la « digue de Richelieu » dans la capitale de l’Aunis, afin d’aménager un agréable banc de sable, appelé « La Rochelle Plage ». Homme de goût, le Roi fut séduit par le projet, mais l’éclatement de la guerre de Hollande et le naufrage de la Royale au large des côtes rochelaises n’en permirent pas la réalisation. Dépité, Bertrand de Lanoix s’engagea comme indicateur dans les troupes hollandaises (le fameux indicateur Bertrand), avant de creuser un étang, de le remplir d’eau et de s’y se noyer.

François Boucher, Bertrand, vicomte de Lanoix présentant les plans de fortification de La Rochelle plage, 1735. Huile sur toile, conservée au musée de la Marine à voile, Vesoul.

France-Jordanie : des atomes crochus

9

Le Royaume de Jordanie et son roi Abdallah II font irrésistiblement penser à ce mot de Louis-Philippe : « La monarchie est la meilleure des républiques. » Discret, le roi hachémite a conquis une place plus qu’honorable sur la scène moyen-orientale et internationale. Et depuis quelques années, le monarque et son épouse Rania effectuent régulièrement des séjours en France. Le 18 août dernier, la reine de la Jordanie était l’invitée des Sarkozy au Cap-Nègre et neuf jours plus tard, le 27 août, son royal époux était l’hôte d’honneur de la journée d’ouverture de l’université d’été du Medef.

Mais Abdallah II ne s’est pas déplacé uniquement pour fêter la Saint-Patron à Palaiseau avec Parisot, il a profité de sa visite pour parler affaires avec le président de la République. Le dossier de la coopération en matière de nucléaire civil était très officiellement au cœur de cette visite. Un protocole d’accord sur l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire a bel et bien été signé entre les deux pays. Areva semble être intéressé par l’uranium – quelques 130 000 tonnes – que les Jordaniens pourraient extraire de leurs réserves de phosphates. De son côté, la Commission jordanienne de l’énergie atomique envisage l’achat d’un réacteur nucléaire pour la production d’électricité et la désalinisation de l’eau.

Après la Libye, l’Egypte et la Syrie, la Jordanie devient donc l’un des partenaires de la France en matière de nucléaire civil. On dirait que la politique arabe est en train de devenir « la politique Areva ». Certes, la partie arabe est beaucoup plus motivée que la France pour aller de l’avant mais on ne peut nier l’existence d’un intérêt commun. L’Union pour la Méditerranée pourrait bien être propulsée par l’atome.

Le rôle de la Jordanie et de son roi, et même leur pérennité en ce début du XXIe siècle, tiennent du miracle. Fort heureusement pour cette monarchie improbable, le roi Abdallah II semble avoir hérité non seulement du trône de son père Hussein mais surtout de ses exceptionnelles qualités d’homme d’Etat. Après presque une décennie à la tête du royaume hachémite, Abdallah démontre qu’il est le digne fils de son père, et porte haut le nom de son arrière-grand-père, le fondateur du royaume. Interlocuteur écouté du Quai d’Orsay et de l’Elysée, le monarque suit de près la situation dans les pays voisins – l’Irak, la Syrie, Israël, la Palestine et le Liban. Dans cette banlieue dangereuse du monde, l’existence de la Jordanie a été principalement assurée, depuis sa naissance en 1946, par l’intelligence de ses trois rois, Abdallah, Hussein et Abdallah II. La survie de ce petit pays presque dépourvu de ressources est un formidable exploit, quand on songe à sa situation géostratégique au cœur d’un conflit indébrouillable. A quoi il faut ajouter le fait que les « autochtones » (si tant est que ce terme ait un sens dans une région où on a toujours eu la bougeotte) sont minoritaires, la majorité de la population jordanienne étant d’origine palestinienne. Allez fabriquer une nation avec tout ça, à partir d’une entité politique créée de toutes pièces par les Britanniques entre les deux guerres. Ce n’était pas gagné.

Mais comme disait l’autre, ce qui ne tue pas rend plus fort. Forte de ses multiples faiblesses et bien dirigée, le royaume a su trouver un équilibre politique, social et économique impressionnants. Pour donner une idée de l’intégration à la jordanienne, rappelons que la Reine est d’origine palestinienne, de même que Khaled Toukan, le patron de la Commission jordanienne de l’énergie atomique, issu d’une grande famille de notables de Naplouse. Rappelons aussi que l’arrière grand-père de l’actuel roi a été assassiné par un nationaliste palestinien et que son père Hussein n’a pas été très tendres avec eux en 1970-1971.

En conséquence, il est très intéressant et plus encore utile d’écouter Abdallah II, et d’analyser sa politique, surtout sa politique palestinienne. Au Moyen-Orient, personne ne connaît mieux les Palestiniens que les Jordaniens. La récente décision d’Amman de renouer le dialogue avec le Hamas aurait dû faire la « une » des journaux. Car ce changement de cap est un signal.

Les Egyptiens, il est vrai, ont conservé des liens avec Gaza, capitale de la Palestine de l’Ouest, toujours en se prévalant de leur rôle de médiateurs entre Israël et le Hamas. Les Jordaniens vont beaucoup plus loin : ils ont purement et simplement décidé de négocier avec le Hamas une réconciliation qui mettra fin à une décennie de conflit. Or, ils étaient sans doute les plus durs dans la politique du « cordon sanitaire » autour du Hamas. Si eux, experts chevronnés en affaires palestiniennes, jettent l’éponge et renoncent à la logique de l’isolement et du boycott, les jours de cette stratégie sont comptés. La Jordanie va-t-elle appliquer la maxime « If you can’t beat them, join them ! » ? Amman croit au moins à la première partie de l’adage : on ne peut pas les battre.

Après avoir causé énergie renouvelable et cours de bourse avec Nicolas Sarkozy, on peut raisonnablement supposer qu’Abdallah II l’a informé du nouveau cours de sa politique palestinienne : deux Etats pour un peuple. En ouvrant au Hamas les portes d’Amman, le roi sait que, tôt ou tard – et plutôt tôt que tard – l’Autorité palestinienne sera obligée d’accepter un Etat palestinien de fait bicéphale. Reste à savoir le prix que le Hamas a accepté de payer en échange de la levée du boycott, au-delà d’un engagement à ne pas agir contre le régime et de quelques promesses concernant les règles du jeu entre Gaza et Ramallah.

La visite d’Abdallah II à Paris quelques jours avant que Sarkozy ne prenne le chemin de Damas, et sa nouvelle ligne vis-à-vis du Hamas laissent penser que la démarche jordanienne s’inscrit dans une grande manœuvre en cours au Moyen-Orient pour couper l’Iran de ses alliés méditerranéens en Syrie, au Liban et en « Palestine de l’ouest ». Abdallah pourrait obtenir des islamistes gazaouis, dont certains envoient leurs mails depuis Damas et flirtent avec Téhéran, qu’ils ne sabotent pas ces efforts de la diplomatie occidentale dans lesquels Paris joue un rôle actif. Le grand marchandage en cours avec la Syrie appellent d’autres tractations, avec Israël, le Liban et le Hezbollah, et le Hamas. Si le roi de Jordanie est dans le coup, c’est peut-être sérieux.

Bové fait son oedipe

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J’adore José Bové. Et c’est peu de chose de le dire. Je l’aime d’un amour fou et passionné. Quelle femme, d’ailleurs, pourrait résister à cet être d’exception, dont la virilité s’exacerbe dans le geste auguste du faucheur et des bacchantes pleines de promesses ? Excusez du peu : nous autres Allemands sommes, pour ainsi dire, devenus spécialistes en matière de moustaches. Certes, au cours de la pénible deutsche Vergangenheit, il nous est arrivé de croire en l’innocuité de certaines touffes. Mais aujourd’hui – on ne nous y reprendra plus[1. Angela Merkel se rase trois fois par jour.] –, nous savons reconnaître les qualités morales d’un homme à sa pilosité subnasale. Dans le panthéon capillaire, José Bové ne dépareillerait pas à côté d’un Nietzsche, d’un Sloterdijk et même d’un Albert Schweitzer. Le poil ne ment pas : Bové n’est pas simplement un grand esprit, c’est un bienfaiteur du genre humain.

Pour les Français, il est encore bien plus que cela. Avec José Bové, sa résistance aux grandes puissances mondiales, son courage et son capital pileux, c’est Vercingétorix qui fait son come back dans la glorieuse histoire nationale. Un Vercingétorix qui aurait viré tocard, mais un Vercingétorix quand même. Ainsi la France tout entière devrait-elle être occupée aujourd’hui à célébrer les vertus rédemptrices de José Bové, à lui élever des statues et des autels votifs. Les têtes chenues devraient s’incliner sur son passage. Les enfants des écoles devraient réciter de petits compliments, maladroitement écrits mais d’une sincérité poignante, pour chanter humblement la gloire du grand homme. Au jour de la Saint José, on irait en famille faucher des champs à perte de vue, la Beauce et la Brie, les Champs-Elysées et les champs d’honneur. Il n’en est rien. L’ingratitude est maîtresse de France. On vient de conduire José Bové devant un tribunal.

Pire encore, du haut d’une estrade qui le place au-dessus du commun des mortels[2. Dans les tribunaux français, une erreur de menuiserie a placé le parquet plus haut que le siège.], un procureur de la République a requis huit mois de prison ferme et la privation des droits civiques à l’encontre de la Vénus de Millau. Depuis le procès de Jeanne d’Arc, aucun magistrat français n’avait prononcé de réquisitoire aussi sévère : « Il est temps pour José Bové, a déclaré le procureur de la République de Bordeaux, de mettre fin à des agissements compulsifs qui résultent d’un Œdipe mal négocié. »

Face à une telle diatribe, qui vous ferait passer Cicéron pour un dyslexique et Laure Manaudou pour une hystérique, l’élan du cœur et la passion débordante que je porte à l’homme aux moustaches m’obligent à prendre sa défense et à plaider sa cause devant le tribunal :

Monsieur le Président,

De toutes les vertus intangibles qui, dans une cour, devraient nous inspirer et guider chacun vers l’unique but que nous poursuivons – la recherche de la vérité –, la mansuétude est la sœur préférée de la justice. Or, au cours des réquisitions que nous venons d’entendre, Monsieur le Procureur n’a fait preuve ni de l’une ni de l’autre. Cela lui aurait pourtant permis de retenir au moins une circonstance atténuante : il est si banal d’être fauché aujourd’hui en France que nul être censé ne pourrait y trouver matière à procès.

De deux choses l’une. Soit j’ai mal lu Freud, soit le ministère public a étudié l’œuvre du bon docteur Sigmund dans les pages « psychologie » de la Gazette du Palais, mais cela m’étonnerait que huit mois de prison ferme puissent soigner un complexe d’Œdipe – sauf à penser que la figure maternelle soit représentée par le codétenu qui s’active derrière vous à l’heure où les pas lourds des gardiens martèlent d’un bruit sonore le corridor. C’est le drame du système carcéral français : il n’y a pas suffisamment de psychanalystes en prison et il faudra bien qu’un jour la France se résolve à en enfermer quelques-uns.

Cela dit, on ne crèvera pas les yeux de Monsieur le Procureur pour autant. Il doit déjà maîtriser le Code civil, le Code pénal et le Code de la route, on ne lui demandera pas de potasser le corpus freudien. Oui, comme il le dit, avec un humour qui est propre à sa profession et qui fait bien rire la défense depuis l’abolition de la peine capitale, José Bové n’a pas réglé tous ses problèmes avec son paternel, Joseph-Marie, ancien directeur de l’Institut national de recherches agronomiques – Institut sous la tutelle duquel se pratiquent aujourd’hui les expérimentations OGM à ciel ouvert.

Tout petit déjà, quand sa mère apportait à table un plat de brocolis ou de salsifis, qu’il supposait être génétiquement modifiés par son agronome de père, le petit José s’empressait de démonter la table en formica de la cuisine, les chaises, la gazinière, les placards et le frigo. Ses parents ne l’auraient pas retenu qu’on aurait vu le pauvre enfant démonter les pneus et même la mer. Pauvre famille Bové qui devait acheter de nouveaux meubles chaque semaine et qu’on retrouvait fauchée chaque 15 du mois. Privé en de telles circonstances d’argent de poche, le jeune Bové souffrait à un point tel qu’il était déjà obligé de faucher tout ce qui passait à sa portée. Cela a commencé innocemment par deux ou trois carambars chez la boulangère de Talence, une bicyclette un jour d’été à Lacanau et même son prénom, Joseph, que, faute de moyen, il raccourcit en José.

Selon l’interprétation psychanalytique de Monsieur le Procureur, lorsque José Bové fauche aujourd’hui du maïs, ce sont les roubignoles à papa qu’il coupe. Quand une vingtaine de faucheurs se retrouvent avec lui au petit matin au milieu d’un champ, non sans avoir au préalable prévenu ces messieurs de la Presse, ce n’est donc pas d’une action anti-OGM qu’il s’agit, c’est une partouze psychanalytique. Cela requalifie le délit de destruction de propriété privée en atteinte aux bonnes mœurs. Mieux encore, cela place mon client parmi les plus grands pervers de l’histoire judiciaire récente : jamais on n’aura vu un homme couper autant de couilles à la fois, ni en casser avec une telle intensité.

Ce n’est donc pas en prison que l’on doit enfermer José Bové, mais chez les frapadingues. C’est la raison pour laquelle, Monsieur le Président, j’ai l’honneur de demander au tribunal que José Bové bénéficie du droit d’asile.

Le mobile du pape

8

Au cours de la messe qu’il célébrait il y a quinze jours à Castelgandolfo, le pape Benoît XVI a condamné avec la plus grande fermeté le racisme et les accidents automobiles. Quand on sait les insultes que profèrent les Romains au volant, on comprend les raisons de l’indignation pontificale. Dimanche prochain, le Saint Père devrait, selon toute vraisemblance, condamner la faim dans le monde et les infections nosocomiales.

Que faire de la Russie du camarade Poutine ?

46

Ainsi, pour la première fois depuis la chute du communisme, la Russie a envoyé ses chars contre un pays souverain dont le malheur est d’être, comme la Pologne, plus proche d’elle que de Dieu. Que la maladresse impulsive de Michael Saakashvili l’ait fait trébucher plus vite que de raison dans le piège tendu de longue main par Moscou ne change rien au constat brutal que partagent tous les commentateurs : Russia is back, en effet. Plutôt que de nous en indigner, ou en même temps, essayons de comprendre ce que cela signifie.

Pour Moscou, cela signifie que la parenthèse ouverte par l’implosion de l’empire soviétique est close. Les tenants de la realpolitik s’imaginent naïvement que, dans les relations entre les peuples, seuls les intérêts comptent, et que lesdits intérêts sont rationnellement définis. Ils oublient au passage que les intérêts des États passent par le prisme des passions des hommes qui les dirigent. L’intérêt bien compris de la Russie de Poutine, c’est la puissance, la restauration de la puissance ensevelie sous les décombres du mur de Berlin. Or, ce noble dessein passe, à l’intérieur, par la mise au pas de la société russe, à l’extérieur, par la pacification, au sens romain, de son « étranger proche ». Dans cette optique, dès lors qu’il prétendait échapper à cette logique, Saakachvili, fût-il la réincarnation de Metternich, n’avait aucune chance.

Pour l’Occident, la signification de ce retour de la Russie sur la scène du monde est une triple menace. Energétique d’abord, puisque la finlandisation de la Géorgie est censée mettre l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan), et, avec lui le pétrole et le gaz de la Caspienne, sous la coupe russe. Régional ensuite, puisque le sort des Géorgiens a évidemment valeur d’avertissement pour les autres anciens de son glacis. Mondial enfin, puisque Moscou a non seulement tracé à leurs frais les limites de sa sphère directe d’influence, où elle entend agir sans concurrents, mais encore a signifié à son adversaire américain qu’il la trouvera sur son chemin partout où ses intérêts sont en jeu, notamment au Proche et au Moyen-Orient. Quelque peu masqué par la crise du Caucase, un axe Moscou-Téhéran-Bagdad-Damas se met discrètement en place. Si ce n’est pas la Guerre froide, cela en a tout de même les apparences. Sauf une : il n’y a plus de rivalité idéologique entre les blocs. On se console comme on peut.

Or, face au danger, l’Occident montre tous les signes de sa débilité coutumière. Saignés par cinq ans de guerre en Irak, impuissants à imposer la paix au Proche-Orient, impopulaires comme jamais et empêtrés dans une interminable campagne électorale, les États-Unis sont condamnés aux gesticulations symboliques. L’Europe est divisée comme à son habitude. La « nouvelle » tremble de peur et pousse à la fermeté, la « vieille » a peur de trembler de froid et freine des quatre fers. Il faut dire que plus du tiers du gaz allemand, le quart du gaz italien et 20 % du gaz français proviennent de la Russie, et que la demande va croissant.

Que faire ? D’abord, réfléchir, ensuite, arrêter une politique cohérente et s’y tenir. Le « retour » de la Russie était inévitable. Ce n’est pas lui qui fait problème, mais la nature paranoïaque du régime russe actuel. Aussi bien, il importe de ne pas exciter cette affection en l’alimentant par des actes dont l’urgence n’a rien d’évident. Ainsi, s’il n’y a aucune raison d’interdire à jamais la porte de l’OTAN aux États successeurs de l’empire soviétique, il n’est pas nécessaire de se dépêcher. En passant soit dit, l’Alliance aurait eu bonne mine si, ayant accepté la Géorgie en son sein, elle avait prouvé à la face du monde son incapacité à respecter sa propre charte en restant les bras croisés face à l’agression russe. Mais, dit-on à Tbilissi et à Varsovie, c’est précisément parce que la candidature de la Géorgie a été différée lors du sommet de Bucarest que les Russes, qui ne comprennent que les rapports de force, ont osé. Je ne suis pas convaincu. Ils y seraient allés de toute façon. C’est bien plutôt parce que personne n’avait l’intention de mourir pour Tbilissi que la candidature géorgienne a été différée.

Cela dit, ce n’est pas parce qu’il ne faut pas provoquer inutilement le paranoïaque qu’il faut lui passer toutes ses lubies et invoquer ad nauseam une « humiliation » bien réelle, certes, mais qu’il s’est infligée à lui-même après l’avoir fait trop longtemps subir aux peuples soumis à son empire. Dans le rapport de force qui l’oppose à l’Occident, et à condition que celui-ci se ressaisisse, la Russie n’a pas que des avantages. Il faut savoir qu’avant l’envolée des prix des hydrocarbures l’immense Russie disposait d’un PIB inférieur à celui des minuscules Pays-Bas. Corrompu, écartelé entre le premier et le tiers-monde, dépourvu de classe moyenne digne de ce nom et régnant sur des peuples qui se regardent en chiens de faïence, la Russie est un colosse aux pieds d’argile, qui n’exporte pour l’essentiel que du combustible fossile et des armes. Or, l’Occident n’a pas besoin de ses armes, et les Russes ne sauraient inhaler leur gaz ni boire leur pétrole. Déjà, les milieux économiques russes s’inquiètent de l’image agressive de leur pays, les investisseurs se font rares et la Bourse a fortement chuté. La force militaire seule ne fait pas la puissance d’un pays, l’or noir non plus.

Il faut donc établir des règles de jeu claires, comme au temps de la Guerre froide. Et d’abord, dans l’urgence, celle-ci : la prétention de la Russie à se tailler une zone-tampon en Géorgie est inadmissible. L’Occident ne fera certes pas la guerre pour la contraindre à s’en aller ; mais elle doit payer de son entêtement de sa place au G8, où elle n’est de toute manière entrée que par effraction.

God save the Queer

4

A Londres, le MI5 a décidé de revoir de fond en comble sa politique de ressources humaines : l’agence britannique de lutte antiterroriste a décidé de recruter des gays. Elle vient même de nouer un partenariat avec une association représentative de la communauté homosexuelle britannique. Le motif officiel ? Rompre avec l’image passéiste du MI5 et être plus ouvert aux minorités. On ne nous la fait pas : on sait bien que le MI5 entend mieux pénétrer les réseaux dormants.

Raccourci express

4

Christophe Barbier, directeur de la rédaction de l’Express, titre son édito vidéo du 19 août dernier : « Mourir pour Kaboul ». Une référence à l’article « Mourir pour Dantzig » que Marcel Déat signait en mai 1939 dans L’œuvre ? Si c’était le cas, l’histoire de Déat nous apprend que, du pacifisme à la collaboration, il n’y a qu’un pas : encore un effort et l’éditorialiste pourra signer ses éditos Klaus Barbier.

Babylon A.D.

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« Il faut se méfier des prévisions, surtout en ce qui concerne l’avenir », disait Winston Churchill – à moins que ce ne fût George Bernard Shaw. Voyez Jules Verne, voyez Cyrano de Bergerac : de leurs Voyage dans la Lune, de leurs fulgurances, il ne reste presque rien – fors la poésie. Adapter au cinéma un roman d’anticipation vieux de dix ans déjà est, dès lors, un pari hautement risqué.

Matthieu Kassovitz a choisi de le relever en portant à l’écran l’un des livres culte de Maurice G. Dantec : Babylon Babies devenu Babylon A.D. au cinéma. Le risque était double : trahir un auteur à l’univers aussi particulier que structuré ; offrir une fiction déjà dépassée par la réalité, quand l’action prend place en 2013. C’est-à-dire dans cinq ans à peine, lorsque débutera le second mandat de Sarkozy.

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Dantec, sans doute lié par son contrat de cession des droits de l’ouvrage, n’a guère commenté le film de Kassovitz. Il s’est contenté d’un vague grognement, dans la dernière livraison du magazine Optimum, laissant entendre que le réalisateur, en « ôtant la pierre angulaire » de sa fiction avait fait, au final, de son roman tout autre chose. Crainte infondée : le film offre le meilleur de Dantec – moins de bavardages scientificoïdes, sans doute, mais qui s’en plaindra ?

Daté, le film ne l’est pas davantage. Il donne à voir le monde qui nous attend, qui approche, et ressemble déjà effroyablement au nôtre, ne serait l’ajout de quelques gadgets, sans doute à l’état de prototypes dans quelques laboratoires coréens ou californiens. Un monde de grandes richesses et de délabrement, un monde de surhommes dopés aux nouvelles molécules et bardés de pseudopodes électroniques ; mais un monde dont l’esprit s’est retiré, et d’où la foi, l’espoir même tendent à disparaître. L’originalité de Dantec, on le sait, tient toute entière dans son anthropologie : quand bien même il serait devenu un hybride mâtiné de puces et génétiquement modifié, l’être humain reste un animal religieux.

Or donc, « Babylon A.D. » raconte la conversion progressive d’un mercenaire post-moderne. Ne croyant qu’en lui-même, en la science et en son flingue (serbe), Toorop (c’est le nom de notre héros, campé par Vin Diesel) va connaître le vertige du Mystère. La religion, depuis les vaticinations de Malraux, nous l’attendons tous au tournant de ce nouveau millénaire. Mais, trop souvent, l’imagination fait défaut, et l’on nous fait bâiller en nous proposant un improbable retour de l’Opus Dei, la découverte d’un manuscrit de la mer Morte « qui va tout changer » ou encore une victoire d’un islamisme madérisé. L’originalité de Dantec est d’avoir mêlé, en alchimiste assez dément, les deux grands traits du monde avenir : l’omniprésence de la technologie et le soupir universel d’une créature mutante qu’on appelait jadis l’Homme.

Dira-t-on assez de ce film qu’il est une impressionnante réussite ? La photo est parfaite, décors et paysages sont superbes, tout comme les héroïnes – Mélanie Thierry, en sublime vierge hasbourgeoise, Michelle Yeoh, vertigineuse en robot top… – et l’action captivante de bout en bout. La lumière revenue, amateurs de blockbusters, fans de Dantec, personne n’échappera à l’avertissement du film : noyé dans le divertissement, éclipsé par les prouesses technos, le désir religieux demeure. Inentamé. Qui finira par tout balayer.

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Humour arabe

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Le procureur général du Liban a requis la peine de mort contre Kadhafi et six hauts fonctionnaires libyens, impliqués selon la justice locale dans la mystérieuse disparition, en 1978, de l’imam libanais Mussa el-Sadder, pendant une visite en Libye. Réalistes, les Libanais ajoutent qu’il s’agit d’une démarche essentiellement symbolique et qu’ils estiment peu probable que l’accusé principal se rende à Beyrouth pour y être jugé. Or, le problème, c’est qu’il est peut-être trop tard. Une fois la procédure lancée et publiée, les fonctionnaires libanais ne sont plus maîtres de la situation et Kadhafi, avant même d’avoir été déclaré coupable, risque de mourir de rire.

Fifty cents

1

Mickael Jackson a eu cinquante ans, aujourd’hui 29 août ! Nous nous associons à l’ensemble de la presse mondiale qui a superbement feint d’ignorer le demi-siècle de Bamby. Comme nous ne sommes pas bêcheurs, nous voulons témoigner au King of the Pop de notre amical soutien : nous, nous savons qu’il a été blanchi.

Bertrand, vicomte de Lanoix

6

Alors que Mme de La Vallière et Mme de Montespan se disputaient le cœur du roi, le vicomte de Lanoix, un aristocrate rochelais, s’en attachait les faveurs. Homme des Lumières, scientifique et arrière-arrière-grand-père d’Edouard Balladur, le vicomte de Lanoix importa en avril 1715 le libéralisme anglais en France, fondant la première manufacture de chaînes en acier destinées à équiper les navires des armateurs pratiquant le commerce triangulaire. C’est lui qui proposa à Louis XV de raser la « digue de Richelieu » dans la capitale de l’Aunis, afin d’aménager un agréable banc de sable, appelé « La Rochelle Plage ». Homme de goût, le Roi fut séduit par le projet, mais l’éclatement de la guerre de Hollande et le naufrage de la Royale au large des côtes rochelaises n’en permirent pas la réalisation. Dépité, Bertrand de Lanoix s’engagea comme indicateur dans les troupes hollandaises (le fameux indicateur Bertrand), avant de creuser un étang, de le remplir d’eau et de s’y se noyer.

François Boucher, Bertrand, vicomte de Lanoix présentant les plans de fortification de La Rochelle plage, 1735. Huile sur toile, conservée au musée de la Marine à voile, Vesoul.

France-Jordanie : des atomes crochus

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Le Royaume de Jordanie et son roi Abdallah II font irrésistiblement penser à ce mot de Louis-Philippe : « La monarchie est la meilleure des républiques. » Discret, le roi hachémite a conquis une place plus qu’honorable sur la scène moyen-orientale et internationale. Et depuis quelques années, le monarque et son épouse Rania effectuent régulièrement des séjours en France. Le 18 août dernier, la reine de la Jordanie était l’invitée des Sarkozy au Cap-Nègre et neuf jours plus tard, le 27 août, son royal époux était l’hôte d’honneur de la journée d’ouverture de l’université d’été du Medef.

Mais Abdallah II ne s’est pas déplacé uniquement pour fêter la Saint-Patron à Palaiseau avec Parisot, il a profité de sa visite pour parler affaires avec le président de la République. Le dossier de la coopération en matière de nucléaire civil était très officiellement au cœur de cette visite. Un protocole d’accord sur l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire a bel et bien été signé entre les deux pays. Areva semble être intéressé par l’uranium – quelques 130 000 tonnes – que les Jordaniens pourraient extraire de leurs réserves de phosphates. De son côté, la Commission jordanienne de l’énergie atomique envisage l’achat d’un réacteur nucléaire pour la production d’électricité et la désalinisation de l’eau.

Après la Libye, l’Egypte et la Syrie, la Jordanie devient donc l’un des partenaires de la France en matière de nucléaire civil. On dirait que la politique arabe est en train de devenir « la politique Areva ». Certes, la partie arabe est beaucoup plus motivée que la France pour aller de l’avant mais on ne peut nier l’existence d’un intérêt commun. L’Union pour la Méditerranée pourrait bien être propulsée par l’atome.

Le rôle de la Jordanie et de son roi, et même leur pérennité en ce début du XXIe siècle, tiennent du miracle. Fort heureusement pour cette monarchie improbable, le roi Abdallah II semble avoir hérité non seulement du trône de son père Hussein mais surtout de ses exceptionnelles qualités d’homme d’Etat. Après presque une décennie à la tête du royaume hachémite, Abdallah démontre qu’il est le digne fils de son père, et porte haut le nom de son arrière-grand-père, le fondateur du royaume. Interlocuteur écouté du Quai d’Orsay et de l’Elysée, le monarque suit de près la situation dans les pays voisins – l’Irak, la Syrie, Israël, la Palestine et le Liban. Dans cette banlieue dangereuse du monde, l’existence de la Jordanie a été principalement assurée, depuis sa naissance en 1946, par l’intelligence de ses trois rois, Abdallah, Hussein et Abdallah II. La survie de ce petit pays presque dépourvu de ressources est un formidable exploit, quand on songe à sa situation géostratégique au cœur d’un conflit indébrouillable. A quoi il faut ajouter le fait que les « autochtones » (si tant est que ce terme ait un sens dans une région où on a toujours eu la bougeotte) sont minoritaires, la majorité de la population jordanienne étant d’origine palestinienne. Allez fabriquer une nation avec tout ça, à partir d’une entité politique créée de toutes pièces par les Britanniques entre les deux guerres. Ce n’était pas gagné.

Mais comme disait l’autre, ce qui ne tue pas rend plus fort. Forte de ses multiples faiblesses et bien dirigée, le royaume a su trouver un équilibre politique, social et économique impressionnants. Pour donner une idée de l’intégration à la jordanienne, rappelons que la Reine est d’origine palestinienne, de même que Khaled Toukan, le patron de la Commission jordanienne de l’énergie atomique, issu d’une grande famille de notables de Naplouse. Rappelons aussi que l’arrière grand-père de l’actuel roi a été assassiné par un nationaliste palestinien et que son père Hussein n’a pas été très tendres avec eux en 1970-1971.

En conséquence, il est très intéressant et plus encore utile d’écouter Abdallah II, et d’analyser sa politique, surtout sa politique palestinienne. Au Moyen-Orient, personne ne connaît mieux les Palestiniens que les Jordaniens. La récente décision d’Amman de renouer le dialogue avec le Hamas aurait dû faire la « une » des journaux. Car ce changement de cap est un signal.

Les Egyptiens, il est vrai, ont conservé des liens avec Gaza, capitale de la Palestine de l’Ouest, toujours en se prévalant de leur rôle de médiateurs entre Israël et le Hamas. Les Jordaniens vont beaucoup plus loin : ils ont purement et simplement décidé de négocier avec le Hamas une réconciliation qui mettra fin à une décennie de conflit. Or, ils étaient sans doute les plus durs dans la politique du « cordon sanitaire » autour du Hamas. Si eux, experts chevronnés en affaires palestiniennes, jettent l’éponge et renoncent à la logique de l’isolement et du boycott, les jours de cette stratégie sont comptés. La Jordanie va-t-elle appliquer la maxime « If you can’t beat them, join them ! » ? Amman croit au moins à la première partie de l’adage : on ne peut pas les battre.

Après avoir causé énergie renouvelable et cours de bourse avec Nicolas Sarkozy, on peut raisonnablement supposer qu’Abdallah II l’a informé du nouveau cours de sa politique palestinienne : deux Etats pour un peuple. En ouvrant au Hamas les portes d’Amman, le roi sait que, tôt ou tard – et plutôt tôt que tard – l’Autorité palestinienne sera obligée d’accepter un Etat palestinien de fait bicéphale. Reste à savoir le prix que le Hamas a accepté de payer en échange de la levée du boycott, au-delà d’un engagement à ne pas agir contre le régime et de quelques promesses concernant les règles du jeu entre Gaza et Ramallah.

La visite d’Abdallah II à Paris quelques jours avant que Sarkozy ne prenne le chemin de Damas, et sa nouvelle ligne vis-à-vis du Hamas laissent penser que la démarche jordanienne s’inscrit dans une grande manœuvre en cours au Moyen-Orient pour couper l’Iran de ses alliés méditerranéens en Syrie, au Liban et en « Palestine de l’ouest ». Abdallah pourrait obtenir des islamistes gazaouis, dont certains envoient leurs mails depuis Damas et flirtent avec Téhéran, qu’ils ne sabotent pas ces efforts de la diplomatie occidentale dans lesquels Paris joue un rôle actif. Le grand marchandage en cours avec la Syrie appellent d’autres tractations, avec Israël, le Liban et le Hezbollah, et le Hamas. Si le roi de Jordanie est dans le coup, c’est peut-être sérieux.

Bové fait son oedipe

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J’adore José Bové. Et c’est peu de chose de le dire. Je l’aime d’un amour fou et passionné. Quelle femme, d’ailleurs, pourrait résister à cet être d’exception, dont la virilité s’exacerbe dans le geste auguste du faucheur et des bacchantes pleines de promesses ? Excusez du peu : nous autres Allemands sommes, pour ainsi dire, devenus spécialistes en matière de moustaches. Certes, au cours de la pénible deutsche Vergangenheit, il nous est arrivé de croire en l’innocuité de certaines touffes. Mais aujourd’hui – on ne nous y reprendra plus[1. Angela Merkel se rase trois fois par jour.] –, nous savons reconnaître les qualités morales d’un homme à sa pilosité subnasale. Dans le panthéon capillaire, José Bové ne dépareillerait pas à côté d’un Nietzsche, d’un Sloterdijk et même d’un Albert Schweitzer. Le poil ne ment pas : Bové n’est pas simplement un grand esprit, c’est un bienfaiteur du genre humain.

Pour les Français, il est encore bien plus que cela. Avec José Bové, sa résistance aux grandes puissances mondiales, son courage et son capital pileux, c’est Vercingétorix qui fait son come back dans la glorieuse histoire nationale. Un Vercingétorix qui aurait viré tocard, mais un Vercingétorix quand même. Ainsi la France tout entière devrait-elle être occupée aujourd’hui à célébrer les vertus rédemptrices de José Bové, à lui élever des statues et des autels votifs. Les têtes chenues devraient s’incliner sur son passage. Les enfants des écoles devraient réciter de petits compliments, maladroitement écrits mais d’une sincérité poignante, pour chanter humblement la gloire du grand homme. Au jour de la Saint José, on irait en famille faucher des champs à perte de vue, la Beauce et la Brie, les Champs-Elysées et les champs d’honneur. Il n’en est rien. L’ingratitude est maîtresse de France. On vient de conduire José Bové devant un tribunal.

Pire encore, du haut d’une estrade qui le place au-dessus du commun des mortels[2. Dans les tribunaux français, une erreur de menuiserie a placé le parquet plus haut que le siège.], un procureur de la République a requis huit mois de prison ferme et la privation des droits civiques à l’encontre de la Vénus de Millau. Depuis le procès de Jeanne d’Arc, aucun magistrat français n’avait prononcé de réquisitoire aussi sévère : « Il est temps pour José Bové, a déclaré le procureur de la République de Bordeaux, de mettre fin à des agissements compulsifs qui résultent d’un Œdipe mal négocié. »

Face à une telle diatribe, qui vous ferait passer Cicéron pour un dyslexique et Laure Manaudou pour une hystérique, l’élan du cœur et la passion débordante que je porte à l’homme aux moustaches m’obligent à prendre sa défense et à plaider sa cause devant le tribunal :

Monsieur le Président,

De toutes les vertus intangibles qui, dans une cour, devraient nous inspirer et guider chacun vers l’unique but que nous poursuivons – la recherche de la vérité –, la mansuétude est la sœur préférée de la justice. Or, au cours des réquisitions que nous venons d’entendre, Monsieur le Procureur n’a fait preuve ni de l’une ni de l’autre. Cela lui aurait pourtant permis de retenir au moins une circonstance atténuante : il est si banal d’être fauché aujourd’hui en France que nul être censé ne pourrait y trouver matière à procès.

De deux choses l’une. Soit j’ai mal lu Freud, soit le ministère public a étudié l’œuvre du bon docteur Sigmund dans les pages « psychologie » de la Gazette du Palais, mais cela m’étonnerait que huit mois de prison ferme puissent soigner un complexe d’Œdipe – sauf à penser que la figure maternelle soit représentée par le codétenu qui s’active derrière vous à l’heure où les pas lourds des gardiens martèlent d’un bruit sonore le corridor. C’est le drame du système carcéral français : il n’y a pas suffisamment de psychanalystes en prison et il faudra bien qu’un jour la France se résolve à en enfermer quelques-uns.

Cela dit, on ne crèvera pas les yeux de Monsieur le Procureur pour autant. Il doit déjà maîtriser le Code civil, le Code pénal et le Code de la route, on ne lui demandera pas de potasser le corpus freudien. Oui, comme il le dit, avec un humour qui est propre à sa profession et qui fait bien rire la défense depuis l’abolition de la peine capitale, José Bové n’a pas réglé tous ses problèmes avec son paternel, Joseph-Marie, ancien directeur de l’Institut national de recherches agronomiques – Institut sous la tutelle duquel se pratiquent aujourd’hui les expérimentations OGM à ciel ouvert.

Tout petit déjà, quand sa mère apportait à table un plat de brocolis ou de salsifis, qu’il supposait être génétiquement modifiés par son agronome de père, le petit José s’empressait de démonter la table en formica de la cuisine, les chaises, la gazinière, les placards et le frigo. Ses parents ne l’auraient pas retenu qu’on aurait vu le pauvre enfant démonter les pneus et même la mer. Pauvre famille Bové qui devait acheter de nouveaux meubles chaque semaine et qu’on retrouvait fauchée chaque 15 du mois. Privé en de telles circonstances d’argent de poche, le jeune Bové souffrait à un point tel qu’il était déjà obligé de faucher tout ce qui passait à sa portée. Cela a commencé innocemment par deux ou trois carambars chez la boulangère de Talence, une bicyclette un jour d’été à Lacanau et même son prénom, Joseph, que, faute de moyen, il raccourcit en José.

Selon l’interprétation psychanalytique de Monsieur le Procureur, lorsque José Bové fauche aujourd’hui du maïs, ce sont les roubignoles à papa qu’il coupe. Quand une vingtaine de faucheurs se retrouvent avec lui au petit matin au milieu d’un champ, non sans avoir au préalable prévenu ces messieurs de la Presse, ce n’est donc pas d’une action anti-OGM qu’il s’agit, c’est une partouze psychanalytique. Cela requalifie le délit de destruction de propriété privée en atteinte aux bonnes mœurs. Mieux encore, cela place mon client parmi les plus grands pervers de l’histoire judiciaire récente : jamais on n’aura vu un homme couper autant de couilles à la fois, ni en casser avec une telle intensité.

Ce n’est donc pas en prison que l’on doit enfermer José Bové, mais chez les frapadingues. C’est la raison pour laquelle, Monsieur le Président, j’ai l’honneur de demander au tribunal que José Bové bénéficie du droit d’asile.

Le mobile du pape

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Au cours de la messe qu’il célébrait il y a quinze jours à Castelgandolfo, le pape Benoît XVI a condamné avec la plus grande fermeté le racisme et les accidents automobiles. Quand on sait les insultes que profèrent les Romains au volant, on comprend les raisons de l’indignation pontificale. Dimanche prochain, le Saint Père devrait, selon toute vraisemblance, condamner la faim dans le monde et les infections nosocomiales.

Que faire de la Russie du camarade Poutine ?

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Ainsi, pour la première fois depuis la chute du communisme, la Russie a envoyé ses chars contre un pays souverain dont le malheur est d’être, comme la Pologne, plus proche d’elle que de Dieu. Que la maladresse impulsive de Michael Saakashvili l’ait fait trébucher plus vite que de raison dans le piège tendu de longue main par Moscou ne change rien au constat brutal que partagent tous les commentateurs : Russia is back, en effet. Plutôt que de nous en indigner, ou en même temps, essayons de comprendre ce que cela signifie.

Pour Moscou, cela signifie que la parenthèse ouverte par l’implosion de l’empire soviétique est close. Les tenants de la realpolitik s’imaginent naïvement que, dans les relations entre les peuples, seuls les intérêts comptent, et que lesdits intérêts sont rationnellement définis. Ils oublient au passage que les intérêts des États passent par le prisme des passions des hommes qui les dirigent. L’intérêt bien compris de la Russie de Poutine, c’est la puissance, la restauration de la puissance ensevelie sous les décombres du mur de Berlin. Or, ce noble dessein passe, à l’intérieur, par la mise au pas de la société russe, à l’extérieur, par la pacification, au sens romain, de son « étranger proche ». Dans cette optique, dès lors qu’il prétendait échapper à cette logique, Saakachvili, fût-il la réincarnation de Metternich, n’avait aucune chance.

Pour l’Occident, la signification de ce retour de la Russie sur la scène du monde est une triple menace. Energétique d’abord, puisque la finlandisation de la Géorgie est censée mettre l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan), et, avec lui le pétrole et le gaz de la Caspienne, sous la coupe russe. Régional ensuite, puisque le sort des Géorgiens a évidemment valeur d’avertissement pour les autres anciens de son glacis. Mondial enfin, puisque Moscou a non seulement tracé à leurs frais les limites de sa sphère directe d’influence, où elle entend agir sans concurrents, mais encore a signifié à son adversaire américain qu’il la trouvera sur son chemin partout où ses intérêts sont en jeu, notamment au Proche et au Moyen-Orient. Quelque peu masqué par la crise du Caucase, un axe Moscou-Téhéran-Bagdad-Damas se met discrètement en place. Si ce n’est pas la Guerre froide, cela en a tout de même les apparences. Sauf une : il n’y a plus de rivalité idéologique entre les blocs. On se console comme on peut.

Or, face au danger, l’Occident montre tous les signes de sa débilité coutumière. Saignés par cinq ans de guerre en Irak, impuissants à imposer la paix au Proche-Orient, impopulaires comme jamais et empêtrés dans une interminable campagne électorale, les États-Unis sont condamnés aux gesticulations symboliques. L’Europe est divisée comme à son habitude. La « nouvelle » tremble de peur et pousse à la fermeté, la « vieille » a peur de trembler de froid et freine des quatre fers. Il faut dire que plus du tiers du gaz allemand, le quart du gaz italien et 20 % du gaz français proviennent de la Russie, et que la demande va croissant.

Que faire ? D’abord, réfléchir, ensuite, arrêter une politique cohérente et s’y tenir. Le « retour » de la Russie était inévitable. Ce n’est pas lui qui fait problème, mais la nature paranoïaque du régime russe actuel. Aussi bien, il importe de ne pas exciter cette affection en l’alimentant par des actes dont l’urgence n’a rien d’évident. Ainsi, s’il n’y a aucune raison d’interdire à jamais la porte de l’OTAN aux États successeurs de l’empire soviétique, il n’est pas nécessaire de se dépêcher. En passant soit dit, l’Alliance aurait eu bonne mine si, ayant accepté la Géorgie en son sein, elle avait prouvé à la face du monde son incapacité à respecter sa propre charte en restant les bras croisés face à l’agression russe. Mais, dit-on à Tbilissi et à Varsovie, c’est précisément parce que la candidature de la Géorgie a été différée lors du sommet de Bucarest que les Russes, qui ne comprennent que les rapports de force, ont osé. Je ne suis pas convaincu. Ils y seraient allés de toute façon. C’est bien plutôt parce que personne n’avait l’intention de mourir pour Tbilissi que la candidature géorgienne a été différée.

Cela dit, ce n’est pas parce qu’il ne faut pas provoquer inutilement le paranoïaque qu’il faut lui passer toutes ses lubies et invoquer ad nauseam une « humiliation » bien réelle, certes, mais qu’il s’est infligée à lui-même après l’avoir fait trop longtemps subir aux peuples soumis à son empire. Dans le rapport de force qui l’oppose à l’Occident, et à condition que celui-ci se ressaisisse, la Russie n’a pas que des avantages. Il faut savoir qu’avant l’envolée des prix des hydrocarbures l’immense Russie disposait d’un PIB inférieur à celui des minuscules Pays-Bas. Corrompu, écartelé entre le premier et le tiers-monde, dépourvu de classe moyenne digne de ce nom et régnant sur des peuples qui se regardent en chiens de faïence, la Russie est un colosse aux pieds d’argile, qui n’exporte pour l’essentiel que du combustible fossile et des armes. Or, l’Occident n’a pas besoin de ses armes, et les Russes ne sauraient inhaler leur gaz ni boire leur pétrole. Déjà, les milieux économiques russes s’inquiètent de l’image agressive de leur pays, les investisseurs se font rares et la Bourse a fortement chuté. La force militaire seule ne fait pas la puissance d’un pays, l’or noir non plus.

Il faut donc établir des règles de jeu claires, comme au temps de la Guerre froide. Et d’abord, dans l’urgence, celle-ci : la prétention de la Russie à se tailler une zone-tampon en Géorgie est inadmissible. L’Occident ne fera certes pas la guerre pour la contraindre à s’en aller ; mais elle doit payer de son entêtement de sa place au G8, où elle n’est de toute manière entrée que par effraction.

God save the Queer

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A Londres, le MI5 a décidé de revoir de fond en comble sa politique de ressources humaines : l’agence britannique de lutte antiterroriste a décidé de recruter des gays. Elle vient même de nouer un partenariat avec une association représentative de la communauté homosexuelle britannique. Le motif officiel ? Rompre avec l’image passéiste du MI5 et être plus ouvert aux minorités. On ne nous la fait pas : on sait bien que le MI5 entend mieux pénétrer les réseaux dormants.

Raccourci express

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Christophe Barbier, directeur de la rédaction de l’Express, titre son édito vidéo du 19 août dernier : « Mourir pour Kaboul ». Une référence à l’article « Mourir pour Dantzig » que Marcel Déat signait en mai 1939 dans L’œuvre ? Si c’était le cas, l’histoire de Déat nous apprend que, du pacifisme à la collaboration, il n’y a qu’un pas : encore un effort et l’éditorialiste pourra signer ses éditos Klaus Barbier.