« Il faut se méfier des prévisions, surtout en ce qui concerne l’avenir », disait Winston Churchill – à moins que ce ne fût George Bernard Shaw. Voyez Jules Verne, voyez Cyrano de Bergerac : de leurs Voyage dans la Lune, de leurs fulgurances, il ne reste presque rien – fors la poésie. Adapter au cinéma un roman d’anticipation vieux de dix ans déjà est, dès lors, un pari hautement risqué.

Matthieu Kassovitz a choisi de le relever en portant à l’écran l’un des livres culte de Maurice G. Dantec : Babylon Babies devenu Babylon A.D. au cinéma. Le risque était double : trahir un auteur à l’univers aussi particulier que structuré ; offrir une fiction déjà dépassée par la réalité, quand l’action prend place en 2013. C’est-à-dire dans cinq ans à peine, lorsque débutera le second mandat de Sarkozy.

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Dantec, sans doute lié par son contrat de cession des droits de l’ouvrage, n’a guère commenté le film de Kassovitz. Il s’est contenté d’un vague grognement, dans la dernière livraison du magazine Optimum, laissant entendre que le réalisateur, en « ôtant la pierre angulaire » de sa fiction avait fait, au final, de son roman tout autre chose. Crainte infondée : le film offre le meilleur de Dantec – moins de bavardages scientificoïdes, sans doute, mais qui s’en plaindra ?

Daté, le film ne l’est pas davantage. Il donne à voir le monde qui nous attend, qui approche, et ressemble déjà effroyablement au nôtre, ne serait l’ajout de quelques gadgets, sans doute à l’état de prototypes dans quelques laboratoires coréens ou californiens. Un monde de grandes richesses et de délabrement, un monde de surhommes dopés aux nouvelles molécules et bardés de pseudopodes électroniques ; mais un monde dont l’esprit s’est retiré, et d’où la foi, l’espoir même tendent à disparaître. L’originalité de Dantec, on le sait, tient toute entière dans son anthropologie : quand bien même il serait devenu un hybride mâtiné de puces et génétiquement modifié, l’être humain reste un animal religieux.

Or donc, « Babylon A.D. » raconte la conversion progressive d’un mercenaire post-moderne. Ne croyant qu’en lui-même, en la science et en son flingue (serbe), Toorop (c’est le nom de notre héros, campé par Vin Diesel) va connaître le vertige du Mystère. La religion, depuis les vaticinations de Malraux, nous l’attendons tous au tournant de ce nouveau millénaire. Mais, trop souvent, l’imagination fait défaut, et l’on nous fait bâiller en nous proposant un improbable retour de l’Opus Dei, la découverte d’un manuscrit de la mer Morte « qui va tout changer » ou encore une victoire d’un islamisme madérisé. L’originalité de Dantec est d’avoir mêlé, en alchimiste assez dément, les deux grands traits du monde avenir : l’omniprésence de la technologie et le soupir universel d’une créature mutante qu’on appelait jadis l’Homme.

Dira-t-on assez de ce film qu’il est une impressionnante réussite ? La photo est parfaite, décors et paysages sont superbes, tout comme les héroïnes – Mélanie Thierry, en sublime vierge hasbourgeoise, Michelle Yeoh, vertigineuse en robot top… – et l’action captivante de bout en bout. La lumière revenue, amateurs de blockbusters, fans de Dantec, personne n’échappera à l’avertissement du film : noyé dans le divertissement, éclipsé par les prouesses technos, le désir religieux demeure. Inentamé. Qui finira par tout balayer.

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