Aujourd’hui, Robert Ménard, le président de Reporters sans frontières, est un homme heureux. Il y a peu de temps, l’attitude inique de Nicolas Sarkozy par rapport au Dalaï Lama lui avait fortement déplu, et il l’avait fait savoir. Mais désormais, le président de RSF est tellement craint par les puissants qu’il n’a même pas eu besoin de faire le moindre geste pour que le président de la République se décide enfin à recevoir Benoît XVI.
Européens, encore un effort !
La métaphore n’est peut-être pas la plus délicate, ni d’ailleurs la plus adéquate, mais L’Europe frigide d’Elie Barnavi pose d’entrée un constat : le désir d’Europe s’est dramatiquement affaibli dans les pays membres de l’Union européenne. Le double refus français et néerlandais du Traité constitutionnel, le « non » irlandais au Traité de Lisbonne ne sont pas des phénomènes marginaux, mais des révélateurs de ce mal insidieux qui ronge l’Europe institutionnelle. Barnavi fait une description clinique de cette forme d’aboulie politique qui empêche l’Union européenne d’accéder au statut de pôle planétaire de puissance et de rayonnement, aux côtés des Etats-Unis aujourd’hui et, peut-être demain, de la Chine.
Historien israélien devenu, après son passage dans la diplomatie, conseiller scientifique du Musée de l’Europe à Bruxelles, Barnavi rêve d’être pour l’Union Européenne ce que Michelet ou Renan furent jadis pour la nation française : le producteur d’un récit historique dans lequel les citoyens du Vieux Continent trouveraient les héros et les symboles de leur unité dans la diversité. Si les princes ont fait les Etats, les historiens, certes, ont grandement contribué à construire les nations et leur conscience collective, mais cela ne marche pas à tous les coups. La fascination de l’historien Barnavi pour ce phénomène inouï – l’abandon volontaire d’éléments de souveraineté de l’Etat-nation au profit d’un instance supérieure supranationale – l’incite à estimer irresponsable que des peuples, et les hommes politiques censés les guider, ne s’enthousiasment pas (ou plus) pour ce projet grandiose : la création d’un empire par consentement mutuel.
Il regrette ainsi que l’Europe se refuse à franchir le « portail sacré du politique », selon l’expression de Jean-Louis Bourlanges, fervent europhile aujourd’hui bien désabusé. Le retour en force de l’Etat-nation, y compris au coeur même de l’Union européenne (voir les Flamands), n’est pas une régression, contrairement à ce que pense l’auteur, mais le rappel d’une évidence: depuis Athènes, l’espace du politique est celui où les citoyens, même lorsqu’ils s’affrontent durement, parlent de la même chose dans la même langue. L’organisation du parlement européen en groupes politiques et non pas nationaux est un leurre qui ne trompe que ceux qui veulent bien l’être. A l’exception, peut-être des Verts, seule mouvance dotée d’une idéologie vraiment transnationale, les affinités demeurent plus nationales que politiques. Ainsi, un PS français se sentira, intimement, toujours plus proche et solidaire d’un UMP que d’un blairiste britannique… C’est pourquoi il est à craindre que la potion que le Dr Barnavi se propose, avec une conviction admirable, d’administrer à l’Europe pour la remettre sur le chemin de l’orgasme communautaire ne se révèle poudre de perlimpinpin.
Etes-vous prêt à élire un noir ?
Êtes-vous pour ou contre le racisme ? À force d’être soumis au pilonnage médiatique, on finit par avoir l’impression que c’est cette question qui sera posée aux électeurs américains le 4 novembre prochain. Paradoxalement, cette élection présidentielle dans laquelle, pour la première fois, un demi-noir est en position crédible, est en effet une source inépuisable pour l’antiaméricanisme global, réseau paranoïaque et mondialisé qui trouve ses sources dans la gauche et l’extrême gauche américaines, et alimente à partir de ce point de départ la bien-pensance planétaire. Le New York Times, le Los Angeles Times, le San Franscico Chronicle et CNN donnent le « la », les médias européens reprennent en chœur. À travers l’affrontement entre deux candidats, ce qui se joue, c’est celui qui oppose l’Amérique raciste à l’Amérique du progrès, autant dire de l’ombre et de la lumière, pour reprendre les catégories d’un certain Jack Lang.
« L’Amérique est-elle prête à élire un noir ? » Cette question est donc la seule qui vaille. Seulement, la poser revient à incriminer collectivement et préventivement de racisme tous ceux qui s’apprêtent à voter McCain. En effet, en choisissant comme candidat Barack Hussein Obama, les démocrates y ont explicitement répondu par l’affirmative, se rangeant du même coup dans le camp du Bien. Notons que certains d’entre eux sont encore plus « prêts » que d’autres. Ainsi, 94 % des électeurs noirs ont l’intention de voter pour Obama, et il ne viendrait à personne l’idée, qu’allez-vous penser là, de les accuser de racisme. Par ailleurs, seuls 8 % des électeurs déclarent que la race d’Obama est un obstacle pour eux – et on peut parier qu’ils se répartissent également entre les deux partis.
Peu importe. Ne pas voter Obama serait aussi raciste qu’il était sexiste, en France, de refuser d’envoyer une certaine dame à l’Elysée. Les racistes qui s’ignorent, ceux qui, donc, ne sont pas prêts, ce sont les républicains, et avec eux tous ceux qui n’ont pas envie de voir Obama assumer la présidence, pour quelque motif que ce soit. Ces hérétiques refusent de rendre les armes devant la théophanie du Messie ? Ils vont jusqu’à le critiquer ? Racisme patenté !
On voit bien le sens de la manip. « Êtes-vous prêt à… ? » Cette injonction déguisée n’a nullement pour objectif de provoquer une discussion – il n’est que de lire les débats fumeux qui tiennent lieu de réponse dans les médias –, mais de discréditer par avance toute opposition à Obama, rejetée dans la catégorie « politique de la peur » par la presse de gauche. Bien entendu, à aucun moment, les républicains n’ont soulevé la question sulfureuse de la couleur de peau d’Obama qui est l’obsession de la seule gauche.
Autant dire que si, comme je le pense, le Messie n’est pas élu, la condamnation de cette Amérique qui ne parvient pas à rompre avec son passé raciste sera sans appel. En attendant, cette obsession de la race dispense de se demander si le candidat des démocrates n’est pas beaucoup trop à gauche pour un pays plutôt centre-droit. Mes amis d’extrême-gauche (j’en ai beaucoup) le savent fort bien : pour eux, Obama est un socialiste, à la limite ultime de « l’arc éligible » dans un scrutin présidentiel américain aux Etats-Unis ; à sa gauche, il n’y a que des sectes groupusculaires. Il a réussi à représenter le parti démocrate en dissimulant ses racines et en s’appuyant sur une campagne exemplaire. Mais cette opération de marketing politique devrait atteindre ses limites si les républicains se décident à le peindre en rose-rouge. Et si les commentateurs finissent par se demander si Obama serait bon ou mauvais pour l’Amérique aujourd’hui. Cette question, qui pourrait sembler pertinente, est totalement escamotée aujourd’hui. Il est vrai que ces considérations de basse politique sont moins exaltantes qu’une juste cause.
Bigard n’existe pas
D’après une étude à paraître dans un site hélas forcément inaccessible, puisqu’il dit la vérité, un groupe de scientifiques américains aurait démontré l’inexistence de Jean-Marie Bigard. Leur thèse : la profondeur de sa vacuité dépassant l’idée même de l’infini, l’existence du comique infirmerait les théories fondamentales d’Einstein sur les limites de l’univers. Donc, Bigard n’existe pas. Si vous ne nous croyez pas, posez-vous la question : si cette inexistence est si facile à contredire, pourquoi les grands médias n’en parlent-t-ils jamais ?
Ben Laden Airways
Sur le 11 septembre, cela fait des années qu’une question me tarabuste.
Elle ne porte pas sur la cible des djihadistes, si bien choisie qu’elle parle d’elle-même. À travers les Twins, c’est l’Occident jouisseur qu’on a voulu punir : cette évidence fait consensus d’Oussama jusqu’à Oriana, on ne va donc pas épiloguer. Non, ce qui me turlupine a quelque chose à voir avec l’arme utilisée. Ce qui me mène à une autre question. Dis, comment c’était, déjà, l’avion, avant le 11 septembre ?
Dans les années 80 et 90, comme des dizaines de millions d’occidentaux de la classe moyenne, j’avais pris l’habitude d’utiliser l’avion comme mes parents ou mes grands-parents prenaient le train. On achetait son billet pour une bouchée de pain, on arrivait à l’aéroport un quart d’heure avant le départ, et si par malheur, on était vraiment en retard, la compagnie aérienne vous inscrivait d’office sur le vol suivant. Quant aux visas et autres formalités, ce n’était plus qu’un mauvais souvenir pour la plupart des destinations motivantes. Et même, s’il s’agissait d’un vol intérieur, on ne vous demandait carrément pas de pièce d’identité, c’était même un jeu d’enfant de voyager vers Nice ou Biarritz avec un billet émis au nom d’une tierce personne, j’ai moi-même abondamment profité du tarif étudiant bien au-delà de la limite légale, avec pour seule sanction le regard amusé de l’hôtesse au sol d’Air Inter.
Vu d’aujourd’hui, ce passé récent a un goût de science-fiction : les attentats du 11 septembre ont entraîné ce qu’il faut bien appeler une régression. Thanks to Ben Laden, prendre l’avion aujourd’hui est devenu plus long, plus cher et infiniment plus contraignant, je ne vous referai pas le film. Et à mes yeux, il ne s’agit absolument pas d’un dégât collatéral. Comme tous les modernes, Ben Laden est épris de rationalisation. Son cursus universitaire (Economics and business administration) montre qu’il a intégré les fondamentaux de la macroéconomie avant même ceux du salafisme, auquel il s’intéresse plus tardivement. L’alliance des deux s’est révélée explosive.
En choisissant de rendre plus difficile le transport aérien, Ben Laden frappait très durement l’Occident au portefeuille. Les coûts de sécurisation du trafic ont cessé depuis longtemps d’être marginaux[1. Selon un rapport du cabinet de conseil américain Frost&Sullivan, la valeur du seul marché européen de sécurisation aéroportuaire s’est élevée en 2005 à 2 milliards d’euros et devrait quadrupler à l’horizon 2010. L’essentiel de la croissance du marché se concentre dans les domaines de l’identification biométrique et de la détection d’explosifs.] et ils augmentent chaque année. Quant aux dizaines de millions d’heures perdues quotidiennement par les voyageurs, j’ignore si un statisticien fou s’est amusé à les quantifier en dollars, auquel cas on doit s’approcher d’un chiffre à proprement parler sidéral. Mais l’essentiel n’est pas là, pas plus qu’il ne tient au coût financier de la destruction des tours jumelles.
C’est faire insulte à l’intelligence de Ben Laden que de penser qu’il n’avait pas, aussi, dans sa ligne de mire cette cochonnerie qu’est la libre circulation des êtres humains. Celle-ci, au même titre que celle des idées, a toujours été le cauchemar des totalitaires : ce n’était pas vraiment facile d’obtenir un visa de tourisme dans les pays du socialisme réel… Nombre de régimes autoritaires de l’après-guerre (URSS, Afrique du Sud) avaient même instauré des passeports intérieurs. Pour être encore plus clair, au crime de « guerre psychologique » de Manhattan, OBL a voulu adjoindre une guérilla psychologique permanente. Et, aussi déplaisant que cela soit, je crois qu’il a gagné. En réussissant à pourrir la vie de tout voyageur.
Trois mille morts le 11 septembre, et depuis, à chaque heure du jour, 365 jours par an, des millions de voyageurs enquiquinés, fouillés, agacés bref, humiliés : autant de piqûres de rappel destinées à nous remémorer qui vraiment est le plus fort. A ce titre, une vidéo très populaire sur le net, où l’on voit, au portail magnétique d’un aéroport, un voyageur sommé par un vigile d’ôter sa ceinture et qui perd son pantalon en dit très long. Je pense que quelque part dans les grottes du Nord Pakistan, on se repasse en boucle ces images de l’Occident au froc baissé.
On pourra émettre l’hypothèse – et seulement l’hypothèse – que cette détestation de la libre circulation concorde avec les intérêts des branches les plus indigentes et caporalistes du capitalisme mondialisé. Celles qui rêvent d’innovation zéro, de rationalisation forcenée des flux et stocks ou de consommateurs totalement captifs bref, de soviétisation libérale et donc, par exemple, d’avions, d’hôtels de parcs d’attractions ou de sex centersremplis six mois à l’avance. Toutes choses que permettrait une généralisation radicale du voyage organisé. Et que dérange ce qui reste de libre circulation bordélique.
Qu’il soit djihadiste ou corporate le rationaliste moderne déteste le flâneur, il veut lui couper les ailes. Il rêve d’un monde logique et ordonné donc d’avions pleins de touristes chinois, de commerciaux, de pèlerins ou de migrants.
Le 11 septembre ne nous a pas tués, mais il ne nous a pas rendus plus forts. Nous voyageons et voyagerons encore, mais, sauf victoire contre la Bête, toujours moins vite et toujours plus mal. Nous sommes vivants, mais perclus d’arthrose.
Paix à ses cendres
Au dos des kiosques parisiens, un magazine consacré aux cigares fait sa pub avec une photo pleine page de Sir Winston Churchill savourant un havane. Le vieux lion aura donc eu plus de chance que Sartre et Malraux : dans leurs deux cas, des affiches pour des expositions les concernant avaient été photoshopées pour faire disparaître leurs cigarettes. Pourquoi tant de mansuétude pour l’un et d’hygiénovigilance pour les autres ? Le cigare est-il jugé moins criminogène que la gitane maïs ? Ou bien le monumental barreau de chaise était-il impossible à retoucher sans laisser un grand blanc au milieu de la face de Churchill ? A moins qu’un censeur particulièrement cultivé mais rigoureusement antifasciste ait voulu épargner, parmi ces trois délinquants, celui qui avait réellement combattu la bête immonde…
Mauvais Siné
La polémique sur son licenciement oubliée, il y avait trois excellentes raisons de guetter la sortie de Siné Hebdo en kiosque. La première, c’est que l’arrivée d’un nouveau titre, en ces temps d’agonie de la presse papier, est toujours réconfortante. La seconde relevait de la pure gourmandise : le mercredi étant notre jour de dégustation des publications satiriques – Le Canard Enchaîné et Charlie Hebdo – on se régalait à l’avance de voir le millefeuille s’épaissir. La troisième raison, c’est qu’on nous annonçait du sport : Siné et son équipe – non pas de « collaborateurs » (le mot était rageusement biffé) mais de « résistants » – nous avaient promis de « chier dans la colle ».
A l’arrivée, ils nous ont simplement collé un truc chiant.
S’estimant « plus jeune que jamais », l’octogénaire Siné n’a hélas pas vu le temps passer et nous livre un hebdo qui retarde de quarante ans : rien de dérangeant, d’étonnant, de stimulant. Siné Hebdo ? De l’humour mordant, mais sans dent, la feuille de nostalgiques qui n’ont pas été informés que Mai 68, c’est loin, déjà fait, et que la fin du monde a déjà eu lieu – plus de bourgeois ni de curés à choquer, camarades ! On se consolera, in petto, en imaginant Jean Anouilh ou Marcel Aymé, Siné Hebdo en mains, croquant férocement cette parodie de lutte contre la pensée conformiste et ces « résistants » qui jouent à la dînette…
Que dire de « l’objet » ? Maquette tristounette. Textes tout juste dignes d’un numéro zéro. Le bâillement vient illico… Et ce ne sont pas les billets tragiquement plats de Guy Bedos, de Michel Onfray ou d’Isabelle Alonso qui pimenteront le tout. Bien sûr, on trouvera matière à quelques brefs hoquets (la chronique de Didier Porte sur les Israéliens tueurs d’enfants, celle de Michel Warschawski appelant les Palestiniens à renoncer au processus de paix pour d’autres « formes » de résistance) – mais ne savait-on pas, d’emblée, quelles tristes passions animaient cette nouvelle rédaction ?
Au final, la déception la plus vive, ce sont encore les caricatures. Fades. Attendues. Et qui pâtissent cruellement de la comparaison avec le Charlie « spécial Benoît XVI » sorti le même jour. Les partisans de Siné avaient pourtant sonné le tocsin : le caricaturiste français était muselé ! La liberté d’expression en péril ! Nom de Dieu ! avec Siné Hebdo, on allait voir ce qu’on allait voir. Bon. On a vu. Loup est égal à lui-même, Tardi a du talent. Quant aux autres… Pas de quoi gaspiller deux euros, vraiment.
Ces deux euros, il faudra néanmoins les dépenser pendant quelques semaines encore. D’abord, parce que le titre peut se bonifier et qu’il faut assurer la diversité de notre presse. Ensuite, parce que la pérennité de Siné Hebdo contribuera peut-être (je dis bien : peut-être…) à affaiblir la croyance paranoïaque d’une main mise sur la presse du lobby… Mettons de la branche française des « néo-cons ». Enfin, il faut soutenir (et donc acheter) Siné Hebdo le temps qu’il trouve son public parce que le besoin est vital d’une clarification idéologique – et qu’une certaine gauche dispose enfin de son organe est, en soi, une excellente nouvelle pour la suite des débats.
Armstrong revient, il va y avoir du sport !
J’ai fait un rêve. Un beau rêve. En allumant France Inter au réveil, le speaker de service annonçait que Lance Armstrong avait décidé de participer à nouveau au Tour de France en 2009. Et alors, je me suis aperçu que j’étais déjà réveillé. Car c’est seulement dans le monde réel qu’un journaliste peut être assez bête ou méchant pour dissimuler la vérité aux masses matinales : quels que soient les mots qu’il a utilisés, Armstrong ne peut pas avoir banalement exprimé son choix de participer à un nouveau Tour, il a forcément annoncé qu’il allait le gagner et, une fois de plus, ridiculiser ses adversaires
Et là, les filles, ça promet ! Parce que les pires adversaires d’Armstrong, ceux à qui il veut toute affaire cessante claquer le beignet, ne sont pas dans le peloton du Tour, mais dans le peloton d’exécution qu’on voit déjà se mettre en rang pour fusiller sur place le plus grand champion que le cyclisme ait jamais connu, celui que ni Blondin, ni Audiard, ni Michéa (père) n’auraient osé appeler de leurs vœux.
La cabale des dévots est à l’œuvre, je peux déjà vous donner son programme en exclu.
Ça commencera par les tirs de barrage sur le dopage, sur le détestable exemple donné par ce drogué notoire à notre saine jeunesse, qu’on savait jusque-là épargnée par ce terrible fléau, comme le sont, en bloc, les professionnels des médias.
On peut prédire en corollaire une glorification hors de propos de nos malheureux cyclistes français. C’est drôle comme le Parti de la Mondialisation Heureuse devient chauvin voire xénophobe dès qu’on parle de sport ou de culture, toutes choses où justement, la beauté du geste ne saurait avoir de patrie.
On aura forcément droit aux jérémiades sur le Dollar-roi qui menacerait de pervertir les idéaux du sport : « … bla-bla… l’ex-ministre des Sports, Marie George Buffet, nous déclare… bla-bla… une indignation que partage Roselyne Bachelot bla-bla… »
Enfin, élections américaines obligent, on n’échappera probablement pas aux parallèles foireux entre McCain et le septuple maillot jaune, tous deux symboles d’une Amérique moisie, quoique dominatrice et sûre d’elle, que la grande vague d’espoir obamiste enverra heureusement dès le mois de novembre aux poubelles de l’histoire. Il n’est pas à exclure, en bonus track, quelques considérations bien senties dans Libé ou Télérama, sur le lepénisme rampant du Tour tel qu’il est, et sa nécessaire ouverture aux minorités black, beur, gay et à mobilité réduite.
Mais tout ça, Armstrong s’en fout, ou plutôt, il s’en régale. Car comme son héroïque compagnon d’infamie Mike Tyson – qui s’était fait tatouer à sa sortie de prison un portrait du président Mao sur le biceps droit –, il a fait sienne depuis longtemps cette pensée essentielle du Petit livre rouge : « Etre attaqué par l’ennemi est une bonne et non une mauvaise chose. »
Le bon sens loin de chez nous
Roger L. Simon, figure emblématique du polar de gauche américain – on lui doit notamment le privé fumeur de joints, Moses Wine – a viré sa cuti. Atterré par l’attitude de son camp après le 11 septembre, c’est aujourd’hui un des plus virulents contempteurs d’Obama. Référence obligée des néoréacs locaux, Pajamas Média, le site de haute tenue qu’il a fondé (l’historien des guerres du Péloponèse, Victor Davis Hanson, fait partie de l’équipe), est un énorme succès commercial. Républicain atypique, Simon est resté, par exemple, favorable au mariage gay et explique très benoîtement qu’il comprend mal qu’on puisse vouloir que lesbiennes et homos vivent en paix sans souhaiter l’éradication de l’obscurantisme islamiste.
South Park : Touche pas à mes potes !
A l’instar de leurs collègues scientologues, maints télévangélistes américains rêvent tout haut de faire interdire le génial feuilleton South Park et, dans la foulée, de faire condamner ses non moins géniaux créateurs, Matt Stone et Trey Parker. Motivé, semble-t-il, par le déluge incessant de gros mots, de situations sexuellement explicites et de blasphèmes tous azimuts qui, de fait, sont la marque de fabrique de la série préférée des teenagers, cet acharnement, en dit long sur l’état de délabrement idéologique aggravé d’une certaine droite archéo-conservatrice (ce qui fait beaucoup).
En effet, comme nous l’expliquera prochainement dans ces colonnes Basile de Koch qui prépare ce qui s’annonce déjà comme la thèse définitive sur le sujet, South Park n’est pas seulement un florilège de réjouissantes obscénités en tous genres et tout terrain, c’est surtout le pire cauchemar de la gauche alteroïde et notamment de ses représentants agrées à Hollywood : Michael Moore, Sean Penn et leurs affidés y sont systématiquement rhabillés pour l’hiver en gogols ou en tartuffes.
Faute de pouvoir faire boire la ciguë à ces corrupteurs de la jeunesse et furieux de se casser régulièrement les dents sur le Premier Amendement – qui garantit aux bienheureux Américains un droit à l’expression absolu en théorie et bien plus large que chez nous en pratique – les cyberbigots de la Bible Belt, qui sont donc les alliés objectifs des radical-chic de LA, ont inventé une nouvelle combine : Reuters nous rapporte qu’une de leurs filiales offshore – « l’Union russe des chrétiens de foi évangélique » – a obtenu qu’un procureur de Moscou ouvre une information contre la chaîne locale qui diffuse le feuilleton. A défaut de protéger la jeunesse américaine, autant sauver quelques âmes du côté de la Sainte Russie. (Qu’on se rassure, ils n’en mènent pas moins aux States des batailles homériques contre l’emploi du mot fuck à la télévision.)
Depuis fin de la Guerre froide, les Américains avaient du mal à faire des droits de l’Homme et des libertés fondamentales un produit rentable à l’export. Il est amusant de constater que certains thuriféraires du « monde libre » se révèlent plus performants quand il s’agit de rétablir la censure dans l’ex-URSS – en attendant de le faire partout ailleurs-, que quand il fallait l’abattre en Union Soviétique. Très pointilleuse sur les droits de l’Homme, la Fédération Protestante de France, qui outre les réformés mainstream, accueille aussi en son sein une kyrielle d’agités évangélistes, ne s’est pas, à ma connaissance, désolidarisée de ces tentatives répétées de censures, dont on peut prédire sans risque qu’elles se produiront prochainement chez nous. Pour la plus grande joie des rebellocrates, toujours ravis de trouver « censure à leur pied », ainsi que le disait Muray, droit dans le mille comme toujours. Qu’y a-t-il de plus délicieusement Faubourg-Saint-Germain qu’une manif contre l’ordre moral, en particulier quand il n’y a aucun risque que celui-ci pointe son nez ?
Ceci étant, ce n’est pas une raison de nous priver de South Park qui a la rafraîchissante qualité de se payer la fiole des résistants de salon aussi bien que celle des red necks confits en dévotion.
A la place des apprentis-mollahs évangélistes, je ne crierais pas victoire trop vite. Nous savons où se tiennent les offices dominicaux de ces gens-là, nous croisons souvent leurs robots missionnaires dans nos rues, et nous nous ferons donc un plaisir d’aller leur rappeler, avec la fermeté qui s’impose, notre attachement à la liberté d’expression en général et, en particulier, à l’expression « Ça me troue le cul » – les fans auront compris, que les autres me pardonnent.
Merci qui ?
Aujourd’hui, Robert Ménard, le président de Reporters sans frontières, est un homme heureux. Il y a peu de temps, l’attitude inique de Nicolas Sarkozy par rapport au Dalaï Lama lui avait fortement déplu, et il l’avait fait savoir. Mais désormais, le président de RSF est tellement craint par les puissants qu’il n’a même pas eu besoin de faire le moindre geste pour que le président de la République se décide enfin à recevoir Benoît XVI.
Européens, encore un effort !
La métaphore n’est peut-être pas la plus délicate, ni d’ailleurs la plus adéquate, mais L’Europe frigide d’Elie Barnavi pose d’entrée un constat : le désir d’Europe s’est dramatiquement affaibli dans les pays membres de l’Union européenne. Le double refus français et néerlandais du Traité constitutionnel, le « non » irlandais au Traité de Lisbonne ne sont pas des phénomènes marginaux, mais des révélateurs de ce mal insidieux qui ronge l’Europe institutionnelle. Barnavi fait une description clinique de cette forme d’aboulie politique qui empêche l’Union européenne d’accéder au statut de pôle planétaire de puissance et de rayonnement, aux côtés des Etats-Unis aujourd’hui et, peut-être demain, de la Chine.
Historien israélien devenu, après son passage dans la diplomatie, conseiller scientifique du Musée de l’Europe à Bruxelles, Barnavi rêve d’être pour l’Union Européenne ce que Michelet ou Renan furent jadis pour la nation française : le producteur d’un récit historique dans lequel les citoyens du Vieux Continent trouveraient les héros et les symboles de leur unité dans la diversité. Si les princes ont fait les Etats, les historiens, certes, ont grandement contribué à construire les nations et leur conscience collective, mais cela ne marche pas à tous les coups. La fascination de l’historien Barnavi pour ce phénomène inouï – l’abandon volontaire d’éléments de souveraineté de l’Etat-nation au profit d’un instance supérieure supranationale – l’incite à estimer irresponsable que des peuples, et les hommes politiques censés les guider, ne s’enthousiasment pas (ou plus) pour ce projet grandiose : la création d’un empire par consentement mutuel.
Il regrette ainsi que l’Europe se refuse à franchir le « portail sacré du politique », selon l’expression de Jean-Louis Bourlanges, fervent europhile aujourd’hui bien désabusé. Le retour en force de l’Etat-nation, y compris au coeur même de l’Union européenne (voir les Flamands), n’est pas une régression, contrairement à ce que pense l’auteur, mais le rappel d’une évidence: depuis Athènes, l’espace du politique est celui où les citoyens, même lorsqu’ils s’affrontent durement, parlent de la même chose dans la même langue. L’organisation du parlement européen en groupes politiques et non pas nationaux est un leurre qui ne trompe que ceux qui veulent bien l’être. A l’exception, peut-être des Verts, seule mouvance dotée d’une idéologie vraiment transnationale, les affinités demeurent plus nationales que politiques. Ainsi, un PS français se sentira, intimement, toujours plus proche et solidaire d’un UMP que d’un blairiste britannique… C’est pourquoi il est à craindre que la potion que le Dr Barnavi se propose, avec une conviction admirable, d’administrer à l’Europe pour la remettre sur le chemin de l’orgasme communautaire ne se révèle poudre de perlimpinpin.
Etes-vous prêt à élire un noir ?
Êtes-vous pour ou contre le racisme ? À force d’être soumis au pilonnage médiatique, on finit par avoir l’impression que c’est cette question qui sera posée aux électeurs américains le 4 novembre prochain. Paradoxalement, cette élection présidentielle dans laquelle, pour la première fois, un demi-noir est en position crédible, est en effet une source inépuisable pour l’antiaméricanisme global, réseau paranoïaque et mondialisé qui trouve ses sources dans la gauche et l’extrême gauche américaines, et alimente à partir de ce point de départ la bien-pensance planétaire. Le New York Times, le Los Angeles Times, le San Franscico Chronicle et CNN donnent le « la », les médias européens reprennent en chœur. À travers l’affrontement entre deux candidats, ce qui se joue, c’est celui qui oppose l’Amérique raciste à l’Amérique du progrès, autant dire de l’ombre et de la lumière, pour reprendre les catégories d’un certain Jack Lang.
« L’Amérique est-elle prête à élire un noir ? » Cette question est donc la seule qui vaille. Seulement, la poser revient à incriminer collectivement et préventivement de racisme tous ceux qui s’apprêtent à voter McCain. En effet, en choisissant comme candidat Barack Hussein Obama, les démocrates y ont explicitement répondu par l’affirmative, se rangeant du même coup dans le camp du Bien. Notons que certains d’entre eux sont encore plus « prêts » que d’autres. Ainsi, 94 % des électeurs noirs ont l’intention de voter pour Obama, et il ne viendrait à personne l’idée, qu’allez-vous penser là, de les accuser de racisme. Par ailleurs, seuls 8 % des électeurs déclarent que la race d’Obama est un obstacle pour eux – et on peut parier qu’ils se répartissent également entre les deux partis.
Peu importe. Ne pas voter Obama serait aussi raciste qu’il était sexiste, en France, de refuser d’envoyer une certaine dame à l’Elysée. Les racistes qui s’ignorent, ceux qui, donc, ne sont pas prêts, ce sont les républicains, et avec eux tous ceux qui n’ont pas envie de voir Obama assumer la présidence, pour quelque motif que ce soit. Ces hérétiques refusent de rendre les armes devant la théophanie du Messie ? Ils vont jusqu’à le critiquer ? Racisme patenté !
On voit bien le sens de la manip. « Êtes-vous prêt à… ? » Cette injonction déguisée n’a nullement pour objectif de provoquer une discussion – il n’est que de lire les débats fumeux qui tiennent lieu de réponse dans les médias –, mais de discréditer par avance toute opposition à Obama, rejetée dans la catégorie « politique de la peur » par la presse de gauche. Bien entendu, à aucun moment, les républicains n’ont soulevé la question sulfureuse de la couleur de peau d’Obama qui est l’obsession de la seule gauche.
Autant dire que si, comme je le pense, le Messie n’est pas élu, la condamnation de cette Amérique qui ne parvient pas à rompre avec son passé raciste sera sans appel. En attendant, cette obsession de la race dispense de se demander si le candidat des démocrates n’est pas beaucoup trop à gauche pour un pays plutôt centre-droit. Mes amis d’extrême-gauche (j’en ai beaucoup) le savent fort bien : pour eux, Obama est un socialiste, à la limite ultime de « l’arc éligible » dans un scrutin présidentiel américain aux Etats-Unis ; à sa gauche, il n’y a que des sectes groupusculaires. Il a réussi à représenter le parti démocrate en dissimulant ses racines et en s’appuyant sur une campagne exemplaire. Mais cette opération de marketing politique devrait atteindre ses limites si les républicains se décident à le peindre en rose-rouge. Et si les commentateurs finissent par se demander si Obama serait bon ou mauvais pour l’Amérique aujourd’hui. Cette question, qui pourrait sembler pertinente, est totalement escamotée aujourd’hui. Il est vrai que ces considérations de basse politique sont moins exaltantes qu’une juste cause.
Bigard n’existe pas
D’après une étude à paraître dans un site hélas forcément inaccessible, puisqu’il dit la vérité, un groupe de scientifiques américains aurait démontré l’inexistence de Jean-Marie Bigard. Leur thèse : la profondeur de sa vacuité dépassant l’idée même de l’infini, l’existence du comique infirmerait les théories fondamentales d’Einstein sur les limites de l’univers. Donc, Bigard n’existe pas. Si vous ne nous croyez pas, posez-vous la question : si cette inexistence est si facile à contredire, pourquoi les grands médias n’en parlent-t-ils jamais ?
Ben Laden Airways
Sur le 11 septembre, cela fait des années qu’une question me tarabuste.
Elle ne porte pas sur la cible des djihadistes, si bien choisie qu’elle parle d’elle-même. À travers les Twins, c’est l’Occident jouisseur qu’on a voulu punir : cette évidence fait consensus d’Oussama jusqu’à Oriana, on ne va donc pas épiloguer. Non, ce qui me turlupine a quelque chose à voir avec l’arme utilisée. Ce qui me mène à une autre question. Dis, comment c’était, déjà, l’avion, avant le 11 septembre ?
Dans les années 80 et 90, comme des dizaines de millions d’occidentaux de la classe moyenne, j’avais pris l’habitude d’utiliser l’avion comme mes parents ou mes grands-parents prenaient le train. On achetait son billet pour une bouchée de pain, on arrivait à l’aéroport un quart d’heure avant le départ, et si par malheur, on était vraiment en retard, la compagnie aérienne vous inscrivait d’office sur le vol suivant. Quant aux visas et autres formalités, ce n’était plus qu’un mauvais souvenir pour la plupart des destinations motivantes. Et même, s’il s’agissait d’un vol intérieur, on ne vous demandait carrément pas de pièce d’identité, c’était même un jeu d’enfant de voyager vers Nice ou Biarritz avec un billet émis au nom d’une tierce personne, j’ai moi-même abondamment profité du tarif étudiant bien au-delà de la limite légale, avec pour seule sanction le regard amusé de l’hôtesse au sol d’Air Inter.
Vu d’aujourd’hui, ce passé récent a un goût de science-fiction : les attentats du 11 septembre ont entraîné ce qu’il faut bien appeler une régression. Thanks to Ben Laden, prendre l’avion aujourd’hui est devenu plus long, plus cher et infiniment plus contraignant, je ne vous referai pas le film. Et à mes yeux, il ne s’agit absolument pas d’un dégât collatéral. Comme tous les modernes, Ben Laden est épris de rationalisation. Son cursus universitaire (Economics and business administration) montre qu’il a intégré les fondamentaux de la macroéconomie avant même ceux du salafisme, auquel il s’intéresse plus tardivement. L’alliance des deux s’est révélée explosive.
En choisissant de rendre plus difficile le transport aérien, Ben Laden frappait très durement l’Occident au portefeuille. Les coûts de sécurisation du trafic ont cessé depuis longtemps d’être marginaux[1. Selon un rapport du cabinet de conseil américain Frost&Sullivan, la valeur du seul marché européen de sécurisation aéroportuaire s’est élevée en 2005 à 2 milliards d’euros et devrait quadrupler à l’horizon 2010. L’essentiel de la croissance du marché se concentre dans les domaines de l’identification biométrique et de la détection d’explosifs.] et ils augmentent chaque année. Quant aux dizaines de millions d’heures perdues quotidiennement par les voyageurs, j’ignore si un statisticien fou s’est amusé à les quantifier en dollars, auquel cas on doit s’approcher d’un chiffre à proprement parler sidéral. Mais l’essentiel n’est pas là, pas plus qu’il ne tient au coût financier de la destruction des tours jumelles.
C’est faire insulte à l’intelligence de Ben Laden que de penser qu’il n’avait pas, aussi, dans sa ligne de mire cette cochonnerie qu’est la libre circulation des êtres humains. Celle-ci, au même titre que celle des idées, a toujours été le cauchemar des totalitaires : ce n’était pas vraiment facile d’obtenir un visa de tourisme dans les pays du socialisme réel… Nombre de régimes autoritaires de l’après-guerre (URSS, Afrique du Sud) avaient même instauré des passeports intérieurs. Pour être encore plus clair, au crime de « guerre psychologique » de Manhattan, OBL a voulu adjoindre une guérilla psychologique permanente. Et, aussi déplaisant que cela soit, je crois qu’il a gagné. En réussissant à pourrir la vie de tout voyageur.
Trois mille morts le 11 septembre, et depuis, à chaque heure du jour, 365 jours par an, des millions de voyageurs enquiquinés, fouillés, agacés bref, humiliés : autant de piqûres de rappel destinées à nous remémorer qui vraiment est le plus fort. A ce titre, une vidéo très populaire sur le net, où l’on voit, au portail magnétique d’un aéroport, un voyageur sommé par un vigile d’ôter sa ceinture et qui perd son pantalon en dit très long. Je pense que quelque part dans les grottes du Nord Pakistan, on se repasse en boucle ces images de l’Occident au froc baissé.
On pourra émettre l’hypothèse – et seulement l’hypothèse – que cette détestation de la libre circulation concorde avec les intérêts des branches les plus indigentes et caporalistes du capitalisme mondialisé. Celles qui rêvent d’innovation zéro, de rationalisation forcenée des flux et stocks ou de consommateurs totalement captifs bref, de soviétisation libérale et donc, par exemple, d’avions, d’hôtels de parcs d’attractions ou de sex centersremplis six mois à l’avance. Toutes choses que permettrait une généralisation radicale du voyage organisé. Et que dérange ce qui reste de libre circulation bordélique.
Qu’il soit djihadiste ou corporate le rationaliste moderne déteste le flâneur, il veut lui couper les ailes. Il rêve d’un monde logique et ordonné donc d’avions pleins de touristes chinois, de commerciaux, de pèlerins ou de migrants.
Le 11 septembre ne nous a pas tués, mais il ne nous a pas rendus plus forts. Nous voyageons et voyagerons encore, mais, sauf victoire contre la Bête, toujours moins vite et toujours plus mal. Nous sommes vivants, mais perclus d’arthrose.
Paix à ses cendres
Au dos des kiosques parisiens, un magazine consacré aux cigares fait sa pub avec une photo pleine page de Sir Winston Churchill savourant un havane. Le vieux lion aura donc eu plus de chance que Sartre et Malraux : dans leurs deux cas, des affiches pour des expositions les concernant avaient été photoshopées pour faire disparaître leurs cigarettes. Pourquoi tant de mansuétude pour l’un et d’hygiénovigilance pour les autres ? Le cigare est-il jugé moins criminogène que la gitane maïs ? Ou bien le monumental barreau de chaise était-il impossible à retoucher sans laisser un grand blanc au milieu de la face de Churchill ? A moins qu’un censeur particulièrement cultivé mais rigoureusement antifasciste ait voulu épargner, parmi ces trois délinquants, celui qui avait réellement combattu la bête immonde…
Mauvais Siné
La polémique sur son licenciement oubliée, il y avait trois excellentes raisons de guetter la sortie de Siné Hebdo en kiosque. La première, c’est que l’arrivée d’un nouveau titre, en ces temps d’agonie de la presse papier, est toujours réconfortante. La seconde relevait de la pure gourmandise : le mercredi étant notre jour de dégustation des publications satiriques – Le Canard Enchaîné et Charlie Hebdo – on se régalait à l’avance de voir le millefeuille s’épaissir. La troisième raison, c’est qu’on nous annonçait du sport : Siné et son équipe – non pas de « collaborateurs » (le mot était rageusement biffé) mais de « résistants » – nous avaient promis de « chier dans la colle ».
A l’arrivée, ils nous ont simplement collé un truc chiant.
S’estimant « plus jeune que jamais », l’octogénaire Siné n’a hélas pas vu le temps passer et nous livre un hebdo qui retarde de quarante ans : rien de dérangeant, d’étonnant, de stimulant. Siné Hebdo ? De l’humour mordant, mais sans dent, la feuille de nostalgiques qui n’ont pas été informés que Mai 68, c’est loin, déjà fait, et que la fin du monde a déjà eu lieu – plus de bourgeois ni de curés à choquer, camarades ! On se consolera, in petto, en imaginant Jean Anouilh ou Marcel Aymé, Siné Hebdo en mains, croquant férocement cette parodie de lutte contre la pensée conformiste et ces « résistants » qui jouent à la dînette…
Que dire de « l’objet » ? Maquette tristounette. Textes tout juste dignes d’un numéro zéro. Le bâillement vient illico… Et ce ne sont pas les billets tragiquement plats de Guy Bedos, de Michel Onfray ou d’Isabelle Alonso qui pimenteront le tout. Bien sûr, on trouvera matière à quelques brefs hoquets (la chronique de Didier Porte sur les Israéliens tueurs d’enfants, celle de Michel Warschawski appelant les Palestiniens à renoncer au processus de paix pour d’autres « formes » de résistance) – mais ne savait-on pas, d’emblée, quelles tristes passions animaient cette nouvelle rédaction ?
Au final, la déception la plus vive, ce sont encore les caricatures. Fades. Attendues. Et qui pâtissent cruellement de la comparaison avec le Charlie « spécial Benoît XVI » sorti le même jour. Les partisans de Siné avaient pourtant sonné le tocsin : le caricaturiste français était muselé ! La liberté d’expression en péril ! Nom de Dieu ! avec Siné Hebdo, on allait voir ce qu’on allait voir. Bon. On a vu. Loup est égal à lui-même, Tardi a du talent. Quant aux autres… Pas de quoi gaspiller deux euros, vraiment.
Ces deux euros, il faudra néanmoins les dépenser pendant quelques semaines encore. D’abord, parce que le titre peut se bonifier et qu’il faut assurer la diversité de notre presse. Ensuite, parce que la pérennité de Siné Hebdo contribuera peut-être (je dis bien : peut-être…) à affaiblir la croyance paranoïaque d’une main mise sur la presse du lobby… Mettons de la branche française des « néo-cons ». Enfin, il faut soutenir (et donc acheter) Siné Hebdo le temps qu’il trouve son public parce que le besoin est vital d’une clarification idéologique – et qu’une certaine gauche dispose enfin de son organe est, en soi, une excellente nouvelle pour la suite des débats.
Armstrong revient, il va y avoir du sport !
J’ai fait un rêve. Un beau rêve. En allumant France Inter au réveil, le speaker de service annonçait que Lance Armstrong avait décidé de participer à nouveau au Tour de France en 2009. Et alors, je me suis aperçu que j’étais déjà réveillé. Car c’est seulement dans le monde réel qu’un journaliste peut être assez bête ou méchant pour dissimuler la vérité aux masses matinales : quels que soient les mots qu’il a utilisés, Armstrong ne peut pas avoir banalement exprimé son choix de participer à un nouveau Tour, il a forcément annoncé qu’il allait le gagner et, une fois de plus, ridiculiser ses adversaires
Et là, les filles, ça promet ! Parce que les pires adversaires d’Armstrong, ceux à qui il veut toute affaire cessante claquer le beignet, ne sont pas dans le peloton du Tour, mais dans le peloton d’exécution qu’on voit déjà se mettre en rang pour fusiller sur place le plus grand champion que le cyclisme ait jamais connu, celui que ni Blondin, ni Audiard, ni Michéa (père) n’auraient osé appeler de leurs vœux.
La cabale des dévots est à l’œuvre, je peux déjà vous donner son programme en exclu.
Ça commencera par les tirs de barrage sur le dopage, sur le détestable exemple donné par ce drogué notoire à notre saine jeunesse, qu’on savait jusque-là épargnée par ce terrible fléau, comme le sont, en bloc, les professionnels des médias.
On peut prédire en corollaire une glorification hors de propos de nos malheureux cyclistes français. C’est drôle comme le Parti de la Mondialisation Heureuse devient chauvin voire xénophobe dès qu’on parle de sport ou de culture, toutes choses où justement, la beauté du geste ne saurait avoir de patrie.
On aura forcément droit aux jérémiades sur le Dollar-roi qui menacerait de pervertir les idéaux du sport : « … bla-bla… l’ex-ministre des Sports, Marie George Buffet, nous déclare… bla-bla… une indignation que partage Roselyne Bachelot bla-bla… »
Enfin, élections américaines obligent, on n’échappera probablement pas aux parallèles foireux entre McCain et le septuple maillot jaune, tous deux symboles d’une Amérique moisie, quoique dominatrice et sûre d’elle, que la grande vague d’espoir obamiste enverra heureusement dès le mois de novembre aux poubelles de l’histoire. Il n’est pas à exclure, en bonus track, quelques considérations bien senties dans Libé ou Télérama, sur le lepénisme rampant du Tour tel qu’il est, et sa nécessaire ouverture aux minorités black, beur, gay et à mobilité réduite.
Mais tout ça, Armstrong s’en fout, ou plutôt, il s’en régale. Car comme son héroïque compagnon d’infamie Mike Tyson – qui s’était fait tatouer à sa sortie de prison un portrait du président Mao sur le biceps droit –, il a fait sienne depuis longtemps cette pensée essentielle du Petit livre rouge : « Etre attaqué par l’ennemi est une bonne et non une mauvaise chose. »
Le bon sens loin de chez nous
Roger L. Simon, figure emblématique du polar de gauche américain – on lui doit notamment le privé fumeur de joints, Moses Wine – a viré sa cuti. Atterré par l’attitude de son camp après le 11 septembre, c’est aujourd’hui un des plus virulents contempteurs d’Obama. Référence obligée des néoréacs locaux, Pajamas Média, le site de haute tenue qu’il a fondé (l’historien des guerres du Péloponèse, Victor Davis Hanson, fait partie de l’équipe), est un énorme succès commercial. Républicain atypique, Simon est resté, par exemple, favorable au mariage gay et explique très benoîtement qu’il comprend mal qu’on puisse vouloir que lesbiennes et homos vivent en paix sans souhaiter l’éradication de l’obscurantisme islamiste.
South Park : Touche pas à mes potes !
A l’instar de leurs collègues scientologues, maints télévangélistes américains rêvent tout haut de faire interdire le génial feuilleton South Park et, dans la foulée, de faire condamner ses non moins géniaux créateurs, Matt Stone et Trey Parker. Motivé, semble-t-il, par le déluge incessant de gros mots, de situations sexuellement explicites et de blasphèmes tous azimuts qui, de fait, sont la marque de fabrique de la série préférée des teenagers, cet acharnement, en dit long sur l’état de délabrement idéologique aggravé d’une certaine droite archéo-conservatrice (ce qui fait beaucoup).
En effet, comme nous l’expliquera prochainement dans ces colonnes Basile de Koch qui prépare ce qui s’annonce déjà comme la thèse définitive sur le sujet, South Park n’est pas seulement un florilège de réjouissantes obscénités en tous genres et tout terrain, c’est surtout le pire cauchemar de la gauche alteroïde et notamment de ses représentants agrées à Hollywood : Michael Moore, Sean Penn et leurs affidés y sont systématiquement rhabillés pour l’hiver en gogols ou en tartuffes.
Faute de pouvoir faire boire la ciguë à ces corrupteurs de la jeunesse et furieux de se casser régulièrement les dents sur le Premier Amendement – qui garantit aux bienheureux Américains un droit à l’expression absolu en théorie et bien plus large que chez nous en pratique – les cyberbigots de la Bible Belt, qui sont donc les alliés objectifs des radical-chic de LA, ont inventé une nouvelle combine : Reuters nous rapporte qu’une de leurs filiales offshore – « l’Union russe des chrétiens de foi évangélique » – a obtenu qu’un procureur de Moscou ouvre une information contre la chaîne locale qui diffuse le feuilleton. A défaut de protéger la jeunesse américaine, autant sauver quelques âmes du côté de la Sainte Russie. (Qu’on se rassure, ils n’en mènent pas moins aux States des batailles homériques contre l’emploi du mot fuck à la télévision.)
Depuis fin de la Guerre froide, les Américains avaient du mal à faire des droits de l’Homme et des libertés fondamentales un produit rentable à l’export. Il est amusant de constater que certains thuriféraires du « monde libre » se révèlent plus performants quand il s’agit de rétablir la censure dans l’ex-URSS – en attendant de le faire partout ailleurs-, que quand il fallait l’abattre en Union Soviétique. Très pointilleuse sur les droits de l’Homme, la Fédération Protestante de France, qui outre les réformés mainstream, accueille aussi en son sein une kyrielle d’agités évangélistes, ne s’est pas, à ma connaissance, désolidarisée de ces tentatives répétées de censures, dont on peut prédire sans risque qu’elles se produiront prochainement chez nous. Pour la plus grande joie des rebellocrates, toujours ravis de trouver « censure à leur pied », ainsi que le disait Muray, droit dans le mille comme toujours. Qu’y a-t-il de plus délicieusement Faubourg-Saint-Germain qu’une manif contre l’ordre moral, en particulier quand il n’y a aucun risque que celui-ci pointe son nez ?
Ceci étant, ce n’est pas une raison de nous priver de South Park qui a la rafraîchissante qualité de se payer la fiole des résistants de salon aussi bien que celle des red necks confits en dévotion.
A la place des apprentis-mollahs évangélistes, je ne crierais pas victoire trop vite. Nous savons où se tiennent les offices dominicaux de ces gens-là, nous croisons souvent leurs robots missionnaires dans nos rues, et nous nous ferons donc un plaisir d’aller leur rappeler, avec la fermeté qui s’impose, notre attachement à la liberté d’expression en général et, en particulier, à l’expression « Ça me troue le cul » – les fans auront compris, que les autres me pardonnent.


