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Bonjour tristesse

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J’ai éprouvé le même sentiment à la mort de Giscard. L’étrange sensation du vide et du dépeuplement, le truc à virer frapadingue comme Lamartine et répéter après lui : « Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. »

Robert Ménard n’est plus secrétaire général de Reporters sans frontière. Il a renoncé lui-même à cette fonction. Et nous nous sentons, nous autres journalistes, abandonnés. Notre vie n’a plus guère de sens. Quant à notre liberté, n’en parlons pas.

A peine l’annonce de la démission de Robert Ménard était-elle publiée que le rédacteur en chef de la Süddeutsche Zeitung m’a refusé un article au prétexte que son journal n’a pas à se prononcer sur l’interdiction de la sexualité pour les vieillards. Et que le terme « vieillard » est un peu désobligeant pour les seniors. 300 euros, ça me coûte, la démission de Robert.

Les grands reporters de chez Burda, le groupe de presse qui a tant fait pour les patrons[1. Bon d’accord, ce ne sont ni les patrons de presse ni les patrons tout court, mais les patrons qui servent à confectionner soi-même des patrons. Mais il y avait de l’idée.], sont totalement déprimés. A Modes et travaux, c’est la consternation. Chez Biba, il s’est trouvé hier une journaliste d’investigation à chercher une poutre dans la rédaction pour y accrocher une corde.

A Causeur, on a vu Marc Cohen épancher ses larmes dans les bras d’une Elisabeth Lévy qui, affligée de tristesse, n’en pouvait mais.

Et je vous passe sous silence – pourquoi la Presse n’aurait-elle pas, elle aussi ses petits secrets ? – l’attitude bravache de la chef de la rubrique Cuisine de Elle, qui n’a pas hésité à menacer son monde de grève de la faim tant que Robert Ménard n’aurait pas repris la tête de la Société Protectrice des Journalistes. Certes, elle en fera certainement un dossier pour le magazine féminin : « Le jeûne fait-il maigrir ? » Mais le geste est là et il n’y a que l’intention qui compte.

C’est que nous autres, journalistes, nous n’aimons pas Robert Ménard. Nous l’adorons. Il est un maître pour nous tous. Sa carrière parle pour lui : il l’a faite entièrement à Radio France Hérault. Quel autre journaliste pourrait, dans le monde, avoir eu autant envie de Béziers que l’Albert Londres des temps modernes ? C’est certain qu’un type qui a fait sa carrière de journaliste comme localier à échelle cantonale voire départementale a toutes les capacités requises pour recaler la Chine au rang des réalités nulles et non avenues. D’ailleurs qui oserait le faire, sinon un localier de Radio France Hérault ?

Il ne reste plus qu’une chose aux journalistes libres : une catastrophe naturelle dans les environs de Béziers, un truc nucléaire qui y explose, une prise d’otage à la rédaction de France Bleue Hérault pour que l’on puisse tester à nouveau le caractère télégénique de Robert Ménard.

La Chevalière de la Garde

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Le régent Philippe d’Orléans présenta la Chevalière de la Garde au banquier John Law en septembre 1718. Ce dernier s’éprit des innombrables grâces et de la prodigieuse maîtrise de la langue anglaise de la dame. Elle ne le quitta plus. C’est à elle que l’on doit le célèbre : « Mais non, ça va passer », prononcé le 24 mars 1720 alors que commençait la banqueroute du banquier écossais. La postérité retient également d’elle la formule : « Un petit rhume, c’est de saison », énoncée le 21 mars 1729 au chevet de John Law quelques minutes avant que la pneumonie l’emporte.

Mattheus Verheyden, Portrait de la Chevalière de la Garde, huile sur toile, 1738. Collection particulière, conservée dans un coffre de la banque Lehmann Brothers au titre d’un achat d’œuvre ouvrant droit à déduction fiscale.

Comment j’ai fini par regretter Guillaume Durand

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Parmi les multiples nouveautés de la rentrée télévisuelle – dont la plupart, apparemment, ne passeront pas l’hiver – le service public a l’air particulièrement fier de sa nouvelle émission-littéraire-grand-public, starring Daniel Picouly dans le rôle de Bernard Pivot.

Ça au moins, ça devrait durer ; en tout cas, l’animateur fait tout pour. Voici trois mois encore, Daniel était confiné dans une case improbable sur France 5 avec « Café Picouly ». Le voici désormais sur France 2 avec un concept flambant neuf : « Café littéraire » ! Un titre qui a au moins le mérite de stabilobosser au passage la synonymie entre les mots « Picouly » et « littérature » – même si, à titre personnel, j’aurais encore préféré « Café picoulittéraire ».

Pour que nul n’en ignore, rappelons que notre animateur est aussi, et d’abord, un écrivain – et parmi les plus glands. Auteur de polars à pâlir la nuit, puis de best-sellers à éviter même en plein jour, il a même mérité pour un de ses opus (Le champ de personne) le Grand Prix des lectrices de Elle – comme avant lui Bernard Werber et Paulo Coelho, pour vous donner une idée.

Hormis ce bâton de maréchal-ferrant, qui comme de juste écrit avec ses sabots, qu’est-ce qui lui vaut donc cette promotion ? La saison passée, son émission me servait assez régulièrement de Donormyl. N’écoutant que mon courage, j’ai voulu voir quand même, pour vous et le cas échéant à votre place, comment la chenille s’était transformée en papillon.

Commençons par les bonnes nouvelles : cette fois-ci, je ne me suis assoupi que vers la fin – et sans doute bien plus tard que la plupart de mes co-téléspectateurs.

Certes, la forme y est pour beaucoup. Difficile de trouver le sommeil quand vos yeux et vos oreilles sont sollicités en permanence par un brouhaha criard – si l’on ose dire.

Générique « ultra-moderne », tout en accéléré – tellement innovant qu’on se croirait dans « Paris-Dernière » il y a 13 ans. Décor violemment kitsch aux dominantes rouge sang, dont on devine qu’il est là pour souligner la dimension néo-post-moderne de l’entreprise. Ambiance radicalement bidon, dans ce faux café où de faux clients sont censés, à 1,50 m de Picouly, discuter à bâtons rompus sans se douter un instant qu’il y a des caméras partout !

Problème : ces figurants-là n’ont visiblement pas grand-chose à se dire, à part de temps en temps à autre : « Fais gaffe, regarde pas la caméra ! » Et à force, ça finit par se voir. Idéalement, il ne manque à ce tableau qu’un homard géant en plastique suspendu par la queue… Mais le mieux est l’ennemi du bien.

Et puis il y a le fond – incarné avec talent par Picouly. Tellement heureux d’être là, le mec, qu’il ne peut s’empêcher de hurler ses questions les plus intimes, ni de mimer à la Buster Keaton ses empathies calculées. Bref, dans ce Théâtre des deux-cents-ânes tout le monde joue – sauf Picouly qui, en tant que chef, s’arroge le droit de surjouer.

Avec Elie Wiesel, son invité d’honneur, Picouly en fait un poil trop dans la révérence. Ne nous annonce-t-il pas, dès le sommaire, une « rencontre tout simplement exceptionnelle » (sic) avec un homme « impressionnant, attentif et émouvant » ? Avec une telle intro, le ton est donné : durant son interview, jamais Daniel ne dépassera le niveau d’insolence d’un lancinant « Comment faites-vous pour être aussi formidable ? »

La possibilité de repérer les imbéciles

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La possibilité d’une île, le film adapté par Houellebecq de son propre roman, devrait rester comme l’un des plus grands ratages commerciaux du cinéma français de ces dernières années, à l’instar du film de BHL, Le jour et la nuit. D’ailleurs, Houellebecq publie un livre de correspondance électronique avec BHL. Parlent-ils de leurs déboires cinématographiques respectifs ? On peut le croire. Admettront-ils avoir fait de mauvais films ? De la part de BHL, cet aveu l’honorerait. A l’époque, il avait verrouillé le paysage médiatique comme une ville de banlieue pendant les émeutes. Mais la résistance au décervelage programmé s’était organisée. Le film était mauvais, il fallait le dire, cela fut dit.

Avec Houellebecq, tout cela est bien différent. Houellebecq ne demande rien à personne et sa puissance de feu médiatique doit plus à des thuriféraires hyperboliques qu’à ses amitiés dans les rédactions. Aussi y avait-il quelque chose de suspect et de gênant dans la manière dont ceux qui l’adorèrent, le portèrent aux nues, le totémisèrent, l’ont brûlé, lapidé et piétiné à l’occasion de la sortie de ce film. Unanimité haineuse, lynchage systématique, tout cela aurait dû encourager l’esprit de contradiction et pousser le public à franchir l’impressionnant tir de barrage pour tenter de se faire une idée par lui-même. Rappelons, pour la petite histoire, que Sam Peckinpah ou Clint Eastwood, traités de fascistes au moment de la sortie de leurs films, étaient, vingt ans après, considérés par les mêmes comme d' »admirables cinéastes crépusculaires ». On devrait le savoir pourtant que le critique de cinéma est en général un subtil mélange d’arrogance et d’inculture, de soumission aux idées reçues du temps et qu’il se révèle, en matière de jugement esthétique, à peu près aussi fiable qu’un organisme de crédit américain à la fin de le seconde présidence Bush.

Car il se trouve que La Possibilité d’une île est un très bon film, souvent poignant, parfois drôle et toujours intéressant. Houellebecq a pris de vrais risques artistiques, d’abord en faisant un film de genre, ce qui est toujours, a priori, un peu méprisé en France, et ensuite en portant à l’écran son propre livre, ou plutôt une partie de son propre livre, se livrant à l’exercice périlleux de l’auto-adaptation.

Il aurait pu faire presque le même film et avoir un certain succès. Il lui aurait suffi d’appâter le chaland médiatique des magazines branchés en insérant, par exemple, une scène de fellation non simulée à mi-parcours qui lui eût fait encourir le risque d’une interdiction aux mineurs. Buzz et victimisation assurés, comme ils le furent pour Baise-moi de Virginie Despentes, lui auraient au moins valu quelques dizaines de milliers de spectateurs en plus. Mais non, comme dans ses romans, qu’on les aime ou pas, Houellebecq ne triche pas et fait le choix d’une vraie radicalité. La possibilité d’une île, le film, est d’une beauté plastique remarquable qui ne surprendra que ceux qui n’ont pas vu son merveilleux court-métrage utopique, La rivière. La Belgique de zones commerciales du début du film fait écho aux paysages post-apocalyptique de Lanzarote, le corps des acteurs est présent à l’écran sans sublimation esthétique mais sans mépris naturaliste. Ces décors futuristes où Benoît Magimel se régénère ont été moqués pour leur aspect kitsch mais personne à ma connaissance ne s’est avisé de leur ressemblance avec la machine temporelle de Je t’aime Je t’aime, le film de Resnais qui, en 1968, s’adonnait déjà à la science-fiction (prononcer ce dernier mot avec une moue méprisante, surtout) pour dire la douleur du temps qui passe, l’angoisse de la fin, le désir d’immortalité. Elles ressemblent plus, ces machines, à une sculpture de Dubuffet qu’à de la quincaillerie high-tech siglée Spielberg. Et alors, va-t-on reprocher à Houellebecq de refuser l’esthétique mondialisée de Hollywood et de s’inscrire dans une tradition nationale du réalisme magique à la Marcel Carné dans Les visiteurs du soir ?

Ou bien est-ce l’ambition de Houellebecq qui a gêné, sa volonté de faire un cinéma aussi sensuel que métaphysique quand le réalisateur français moyen livre son énième autofiction pour trentenaires vivant entre la rue Oberkampf et le boulevard Richard Lenoir ?

Toujours est-il qu’on peut prendre un pari sans trop de risques : La possibilité d’une île deviendra un film culte et déjà, quand il ressortira en dévédé, on entendra le chœur de l’actuelle conjuration des imbéciles se donner le luxe de l’indulgence et susurrer : « Ce n’était pas si mal, en fait. » Comme toujours, dès qu’il s’agit d’un créateur singulier, la reconnaissance arrivera. Trop tard.

Conduite inqualifiable

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Une auto-école de la Seine-Saint-Denis, nous apprend Libération, a refusé d’inscrire une jeune fille portant le voile. Le Mrap a naturellement annoncé son intention de saisir la Halde.
PS : Mon vélo a une roue voilée. J’envisage de le faire porter chez le réparateur. Si Mouloud Aounit me lit, pourrait-il me faire un petit mot ?

Hitler au Top 50 ?

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Lors des concerts de sa tournée mondiale, Madonna a choisi de participer, avec ses mots à elle, à la présidentielle américaine. Sur l’écran géant qui surplombe la scène, on voit défiler d’une part une série d’images de John McCain suivi d’Hitler et Mugabe et d’autre part, Obama accompagné de ses colistiers putatifs Gandhi et Lennon. Comme on n’ose pas croire que Madonna soit hitlérienne, on en déduit qu’elle est plutôt démocrate, et que sa démonstration historique et politique assimile grosso modo McCain à l’Empire du Mal et Obama au Camp du Bien. Très critiquée aux USA – et pas seulement à droite – pour ses subtiles tentatives d’amalgame, Madonna a contre-attaqué en annonçant qu’elle allait transformer ce qui n’était qu’un gimmick de scène en œuvre d’art à part entière, un vidéoclip donc, qu’elle vient de mettre elle-même en ligne sur Youtube.

On aurait tort de moquer la niaiserie du propos : il n’est ni plus ni moins débile que la plupart des spots télévisés en faveur des deux candidats. J’ai beau être féru de culture américaine (y compris en matière d’élégance masculine, de séries TV ou de gastronomie), je leur laisse sans regret leur propagande politique (et aussi leur pseudo Rn’B contemporain, mais c’est une autre histoire). Si l’argumentation électorale US n’était pas tombée si bas, McCain, qui en a quand même vu d’autres chez les Viets, aurait pu se contenter de ricaner. Au lieu de quoi il fonce tête baissée dans le panneau publicitaire d’une chanteuse passée de mode et laisse son staff multiplier les communiqués indignés, un peu à la manière d’Obama dans l’instructive affaire des caricatures du New Yorker.

On aurait tort aussi de s’indigner du caractère discrètement révisionniste de l’équation posée par Madonna. Tout d’abord, elle est loin d’avoir le monopole de ce genre de conneries : Badiou les professe tous les jours à Normale Sup’, il en a même fait un best seller. On pourra certes regretter que l’équation Hitler=McCain de Madonna entraîne quelques millions d’adolescents à penser que les agissements des GI’s en Irak, c’est un peu comme les trucs de la deuxième guerre mondiale. Sauf que le mal n’est pas bien grand, vu qu’ils l’auront oublié avant même la fin du clip.

On aurait tort enfin de penser que la référence à Gandhi était la mieux choisie pour faire pendant à Hitler. Madonna (et je crains qu’elle ne soit pas la seule dans ce cas-là) semble manifestement promouvoir une vision strictement duale de l’univers qui nous entoure : gentils/méchants, démocrates/républicains, nazis/antinazis, cool/pas cool. Eh bien, dans cette binarisation du réel, Gandhi n’a pas sa place. Figurez-vous que le Mahatma a écrit à deux reprises au Führer. Dans sa première lettre, fin 1938, il a tenté de le convaincre des vertus de la non-violence – en vain, nous dit-on… La seconde lettre de Gandhi à Hitler est plus gênante. Ecrite en plein conflit, le 24 décembre 1940, on peut y lire ces quelques lignes qui ont dû échapper à la vigilance de Madonna : « Nous ne doutons pas de votre courage et de votre amour pour votre patrie et nous ne croyons pas non plus que vous soyez le monstre décrit par vos adversaires. » Aïe. Parfois, l’Histoire, c’est compliqué. Gare aux erreurs de casting.

Attention, je n’ai jamais dit, moi, Hitler=Gandhi ; contrairement à d’autres nationalistes indiens, il était hostile à une alliance ouverte avec l’Axe. Cela étant dit, il était tout autant hostile à toute participation des soldats indiens à l’effort de guerre anglais contre le 3e Reich : « Notre position est unique. Nous résistons à l’impérialisme britannique tout autant qu’au nazisme. » Si les idées de Gandhi avaient essaimé à Tombouctou ou Agadir, Jamel n’aurait jamais pu tourner Indigènes.

Si j’avais été consulté, j’aurais suggéré à Madonna d’autres possibilités de covoiturage pour accompagner Obama dans sa croisade pour la paix et les droits de l’homme. Il y a d’excellents choix possibles dans l’Histoire américaine. J’aurais évité Martin Luther King (trop fastoche) ou Abraham Lincoln (trop républicain). Mais ça nous laisse quand même quelques bons clients comme Thoreau, Emerson, ou Einstein. Si ça le fait pas, on peut aussi piocher dans le patrimoine pacifiste européen. Tolstoï serait assez raccord, tout comme Dickens et même Montaigne. Montaigne qui, s’il n’est pas le proto-centriste qu’on nous décrivait autrefois au lycée, n’en fut pas moins un homme de paix et de dialogue d’autant plus inattaquable qu’il n’a jamais, lui, écrit du bien d’Adolf Hitler ; et ça, même Madonna peut le vérifier sur Wikipédia.

Excédants excédents

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Certes, il y a la crise financière internationale, une croissance et des recettes fiscales prévues à la baisse, mais, au ministère de l’Economie on reste serein : le projet de budget 2009 présente même un excédent de près de 70 millions d’euros. C’est la raison pour laquelle David Hiler, en charge des finances de l’Etat de Genève, n’envisage pas de créer de nouvelles taxes écologiques.

Y’a de l’eau dans mon yaourt !

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Comptez ! Comparez ! Vérifiez ! Depuis que notre compte en banque est supposé être notre ultime patrie, la pingrerie est un devoir patriotique et la méfiance une vertu citoyenne. Dans les cours d’instruction civique, on apprendra bientôt aux gamins à acheter malin. Les magazines qui vous faisaient rêver hier avec des fanfreluches coûtant trois ou quatre mois de votre salaire (pour couvrir à peine 10 % de votre anatomie) vous somment aujourd’hui de recycler les chemises de nuit de grand-mère ou de confectionner des meubles en carton. Bienvenue dans la vie low cost. On ne nous demande plus depuis longtemps d’être de « bons Français », il s’agit de faire de nous des consommateurs avertis – comprenez les plus enquiquinants possibles. Du genre de ceux à qui on ne la fait pas.

Non seulement on nous cache tout, mais en plus on nous vole. Les « révélations » de 60 millions de consommateurs sur les combines des industriels de l’agro-alimentaire pour vous faire payer plus sans que ça se voie ont évidemment suscité un tollé. Sus à l’inflation masquée ! Il faut dire que les fins limiers de « 60 », petit nom que le journal aime à se donner, ont déterré un scandale de taille. Pour éviter d’augmenter le prix unitaire de leurs produits, les industriels vous en donnent moins par unité. Ni vu ni connu, je t’embrouille. Jugez-en plutôt : le paquet de biscuits Prince de Lu ne pèse plus que 300 grammes, contre 330 avant l’été ; le pot de fromage blanc Jockey de Danone est passé de 1 kilo à 850 g, tandis que les petits pots étaient délestés de 10 g, tout comme les Danette (mais, mystère, seulement celles qui sont vendues en paquet de 16). Un autre stratagème dénoncé par les justiciers du pouvoir d’achat consiste à changer le packaging pour pouvoir augmenter le prix : ainsi, le nouveau flacon de vinaigrette à l’ancienne Amora qui contient 450 ml semble bien plus rebondi que l’ancien, qui en contenait 500.

Admettons d’emblée que ce vénérable mensuel (quand j’étais petite, il s’appelait 50 millions de consommateurs) fait œuvre utile, même si son nom me chafouine : le consommateur n’est pas ce que je préfère en moi (ni chez les autres d’ailleurs). Mais passons[1. Dans le genre, Isabelle Giordano a réussi à faire de « Service Public » sa quotidienne « conso » sur France Inter autre chose qu’un carrefour des récriminations, et même un lieu de débat (j’y ai entendu des auditeurs s’énerver de cette obsession collective).].

Toute la journée de mardi, cette bombe eut l’honneur de nos antennes radio et télé – premier, deuxième ou troisième titre selon les heures. Les turpitudes des industriels ont été dénoncées en boucle et le représentant de ceux-ci invité à faire son autocritique une bonne dizaine de fois dans la journée. Du reste, il était plutôt rigolo quand il a essayé de faire gober au téléspectateur que l’amincissement du pot de Jockey était la contribution de Danone à la lutte contre l’obésité. Mon excellent confrère de Marianne Daniel Bernard me fait remarquer qu’il était assez réjouissant d’entendre, pour une fois, les journalistes malmener de gros annonceurs généralement traités avec tapis rouge et impertinence de bac à sable. J’en conviens volontiers. Oserai-je dire que j’ai trouvé beaucoup moins plaisant le spectacle de braves gens transformés en obsédés de l’étiquette ? Au risque d’aggraver mon cas, ma sympathie est allée spontanément aux rares personnes qui ont répondu qu’elles étaient bien incapables de repérer un changement de 30 grammes ou de 20 centimes. C’est que s’il fallait suivre à la lettre les multiples conseils dispensés sur les ondes et les écrans, la vie serait un enfer. Imaginons la journée du consommateur idéal : muni de sa calculette, de sa balance et de sa loupe (pour les étiquettes), il sillonne les rues sur son vélo, allant d’un commerce à l’autre, compare, soupèse, note, établit des palmarès, scrute les clauses écrites en petits caractères, écrit aux services clientèles, alerte la presse. Evidemment, ça lui laisse peu de temps pour travailler. Comment expliquer que personne n’ait encore exigé la création d’un « statut d’intermittent de la consommation » ?

Inutile de monter sur vos petits poneys. Il ne m’échappe pas que nombre de mes concitoyens ont des problèmes de fins et même de début de mois. Je sais à quel point il est désespérant de travailler sans parvenir à vivre de son travail. Et, comme tout le monde, je déteste qu’on me prenne pour un gogo. Mais en l’occurrence, il s’agit d’autre chose – non pas de la réalité mais du récit de la réalité. Depuis que le candidat Sarkozy a commis la sottise de se présenter comme « le président du pouvoir d’achat » (ce qui revenait à dire qu’il était Merlin l’Enchanteur), et que les Français (en tout cas les journalistes, ce qui, en démocratie cathodique est plus important) ont fait la sottise de le croire ou de faire semblant, ce maudit pouvoir d’achat est devenu notre unique horizon, l’aune à laquelle nous jugeons nos gouvernants et, en prime, la mesure d’une existence réussie. Pouvoir d’achat – le terme est à lui seul un programme que devraient récuser avec la dernière énergie ceux qui le brandissent comme s’il contenait la formule magique de la Révolution. Pour ceux qui se sont arrêtés en classe Lénine, on comprend, le slogan doit avoir un vieux relent du « Patron ! Des sous ! » de la cogestion gaullo-communiste des années 1970. Mais il est étrange que Besancenot et les autres, à qui on a bien dû causer de Marcuse, Debord et Lacan, n’entendent pas ce que la formule a d’oxymorique. On ne leur a jamais dit que la consommation est une aliénation ? N’ont-ils pas entendu parler du règne de la Marchandise ?

Il ne s’agit bien sûr pas de nier ou de minimiser la pauvreté et le scandale qu’elle constitue, en termes de justice abstraite et plus encore au regard de la prospérité « moyenne » de la société française. Ce qui est en revanche contestable, et même détestable, c’est le continuum, voire l’amalgame, que le discours médiatique établit entre pauvreté et pouvoir d’achat, deux sujets qui se télescopent en permanence dans l’écriture de l’actualité. En quelques mois, des dizaines, peut-être des centaines de reportages ont fait apparaître sur le devant de la scène un nouveau personnage : le sacrifié du pouvoir d’achat. Entre l’histoire du cadre qui ne peut plus se payer que des vacances au camping, celle des employés qui pratiquent le troc, du jeune prof obligé de loger chez l’habitant, du couple contraint de partager sa pizza au restaurant, chacun peut trouver pauvreté à son pied. À l’arrivée, tout téléspectateur est convaincu que le complot des étiquettes (fomenté soit par les patrons, soit par le gouvernement) a fait de lui un pauvre et qu’il est à 50 centimes d’euros près. Après une journée de matraquage, n’importe qui est prêt à croire que sa vie est dure à cause de la disparition de 150 grammes de fromage blanc par pot ou d’un biscuit par paquet.

Tous pauvres – sauf les riches : telle est donc l’image de la société qui s’imprime dans nos cerveaux. Dans ces conditions, on ne voit pas pourquoi certains (à l’exception, donc, des vrais riches) seraient invités à faire acte de solidarité. Invité mercredi de la matinale de France Inter à l’occasion du début du débat parlementaire sur le RSA, Martin Hirsch tente de faire prévaloir la raison sur le fantasme. « J’ai travaillé toute ma vie, j’ai une petite assurance-vie, je ne comprends pas pourquoi c’est encore à moi de payer », lui lance un retraité furibond pendant « Interactiv », la plage réservée aux appels des auditeurs. Sans se départir de sa courtoisie, l’ancien patron d’Emmaüs réussit à lui arracher le montant de son capital, une quarantaine de milliers d’euros. « Vous allez donc payer 20 € pour le RSA cette année et sans doute moins l’année prochaine », répond-il. On pense alors que le retraité, rassuré, acceptera volontiers de faire ce sacrifice indolore. Mais il n’en démord pas. Il est la victime, le cochon de payant. Et pourtant, lui aussi est pauvre.

Répétons-le pour les malentendants : la pauvreté existe en France, et elle frappe des salariés. Pour autant, faut-il en permanence en agiter le spectre comme si chaque citoyen était menacé par la faim ? Les effets pervers de cette nouvelle croyance collective dans notre propre malheur ne se font pas sentir seulement sur la solidarité mais aussi sur l’économie elle-même dès lors qu’elle pèse nécessairement sur la consommation. Il y a quelques années, les journalistes glosaient abondamment sur le fantasme sécuritaire des petits blancs. Il n’y avait pas d’insécurité mais un « sentiment d’insécurité ». On dirait qu’ils cherchent aujourd’hui à implanter en chacun d’entre nous un « sentiment de pauvreté ». Déjà que ce n’est pas marrant d’être fauché, faut-il, de surcroît, y penser tout le temps ?

PS. On sort d’en prendre et c’est reparti. Deux jours après le scandale du fromage blanc sorti par 60 millions de consommateurs, on nous refait le même coup avec une flopée de sujets sur l’enquête commandée par le Secours populaire d’où il ressort que 40 % des Français ne peuvent se soigner comme ils le voudraient, faute de moyens. Non seulement nous sommes au bord de la famine mais notre situation sanitaire est désastreuse. Bonne journée !

Bachar el-Assad règle le problème du bilan

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Dans un article publié dans le quotidien syrien Tishrin, Mohammed al-Hussein, ministre des Finances de Bachar el-Assad, se félicite que la crise financière mondiale ait épargné son pays. Quelles sont les raisons de cet exploit extraordinaire ? Selon M. al-Hussein, il y en a trois : l’absence de bourse, l’inexistence de banques à capitaux privés et le fait que, faute de prêteur, Damas n’emprunte pas d’argent sur le marché monétaire international. Nous félicitons donc Bachar el-Assad pour cette prouesse économique, en même temps que nous l’applaudissons pour ses performances écologiques : en République arabe syrienne, contrairement à des pays prétendument avancés comme la Norvège ou le Canada, on ne constate aucun rétrécissement de la calotte glaciaire.

Approved by Hezbollah

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En surfant un peu au hasard dans les archives de Pajamas Media (une sorte de cousin d’Amérique multimillionnaire de Causeur), je suis tombé sur une histoire que je ne connaissais pas. Après quelques coups de fils, j’ai constaté que personne autour de moi n’en avait entendu parler. Et pourtant, elle vaut la peine d’être connue.

En 2006, le photographe libanais indépendant Adnan Hajj travaille déjà depuis plus de dix ans pour l’agence Reuters au Proche-Orient. Dès le début de l’intervention israélienne au Liban, il fait partie du pool déployé par Reuters pour couvrir le conflit.

Au début du mois d’août 2006, plusieurs clichés de ce photographe sont mis en cause par le site néoréac américain Little Green Footballs (qui fait partie du réseau Pajamas) pour cause de trucage informatique (doctored pictures), de mensonges sur l’origine réelle des images ou bien de mises en scène délibérées.

L’attention de Charles Johnson de LGF est d’abord attirée par deux clichés du même immeuble, datés respectivement par Reuters du 24 juillet et du 5 août 2006, qui sont censés représenter chacun, d’après le commentaire de l’agence, « un immeuble de Beyrouth détruit la nuit précédente par un raid israélien ».

Dans le même registre, deux autres photos entament sérieusement la crédibilité du photographe libanais et celle de son agence. Elles représentent, en date du 22 juillet puis du 5 août 2006, la même femme – identiquement vêtue ! – qui pleure devant sa maison que viennent à peine de détruire les bombardements israéliens.

D’autres photos signées Adnan Hajj semblent assez clairement avoir subi des retouches pour accentuer leur caractère dramatique. Sur la première, des missiles censés avoir été lancés par un F-16 israélien ont été astucieusement rajoutés par ordinateur. Sur la seconde photo, de monstrueux panaches de fumée noire ont été rajoutés – là, assez maladroitement – toujours au moyen d’un logiciel de retouche d’images ; cette photo montre un quartier de Beyrouth après une attaque aérienne.

Photos avant et après retouches.

Après la mise en évidence de ces « anomalies » par Little Green Footballs, Reuters a tout d’abord refusé de réagir, puis s’est contenté de retirer les clichés incriminés et a fini par admettre que certaines photos avaient subi des modifications.

Le 6 août, Reuters radiait de ses effectifs Adnan Hajj qui s’était défendu en expliquant avoir voulu seulement retirer quelques traces de poussière sur les originaux et que ses difficiles conditions de travail, dans un lieu mal éclairé, étaient seules responsables de ces regrettables erreurs.

Le 7 août, l’intégralité des clichés d’Adna Hajj (920 photos) est supprimée du catalogue de Reuters.

Cette histoire édifiante pourrait s’arrêter là, mais non. Car Adna Hajj est aussi mêlé à une autre histoire – elle aussi méconnue chez nous, mais qui a provoqué de forts remous au Royaume-Uni, aux USA et en Allemagne. Elle est connue dans ces pays sous le nom de Green Helmet (Casque vert). Elle a pour contexte le même conflit au Liban et plus précisément le bombardement de la ville de Cana par l’armée israélienne. Elle est hélas beaucoup plus tragique que les précédentes supercheries, puisqu’elle met en scène des enfants libanais réellement morts. L’expression « met en scène » n’est pas innocente ici, c’est bien de ça qu’il s’agit. Dès le lendemain du drame, la presse du monde entier diffusait des dizaines de photos comme celles-ci :

Ces images, prises le 30 juillet 2006 par les photographes de Reuters, de l’AFP, de l’AP ou d’autres agences de moindre importance montraient toutes la détresse, l’impuissance et la colère des sauveteurs face au massacre des innocents.

Bonjour tristesse

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J’ai éprouvé le même sentiment à la mort de Giscard. L’étrange sensation du vide et du dépeuplement, le truc à virer frapadingue comme Lamartine et répéter après lui : « Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. »

Robert Ménard n’est plus secrétaire général de Reporters sans frontière. Il a renoncé lui-même à cette fonction. Et nous nous sentons, nous autres journalistes, abandonnés. Notre vie n’a plus guère de sens. Quant à notre liberté, n’en parlons pas.

A peine l’annonce de la démission de Robert Ménard était-elle publiée que le rédacteur en chef de la Süddeutsche Zeitung m’a refusé un article au prétexte que son journal n’a pas à se prononcer sur l’interdiction de la sexualité pour les vieillards. Et que le terme « vieillard » est un peu désobligeant pour les seniors. 300 euros, ça me coûte, la démission de Robert.

Les grands reporters de chez Burda, le groupe de presse qui a tant fait pour les patrons[1. Bon d’accord, ce ne sont ni les patrons de presse ni les patrons tout court, mais les patrons qui servent à confectionner soi-même des patrons. Mais il y avait de l’idée.], sont totalement déprimés. A Modes et travaux, c’est la consternation. Chez Biba, il s’est trouvé hier une journaliste d’investigation à chercher une poutre dans la rédaction pour y accrocher une corde.

A Causeur, on a vu Marc Cohen épancher ses larmes dans les bras d’une Elisabeth Lévy qui, affligée de tristesse, n’en pouvait mais.

Et je vous passe sous silence – pourquoi la Presse n’aurait-elle pas, elle aussi ses petits secrets ? – l’attitude bravache de la chef de la rubrique Cuisine de Elle, qui n’a pas hésité à menacer son monde de grève de la faim tant que Robert Ménard n’aurait pas repris la tête de la Société Protectrice des Journalistes. Certes, elle en fera certainement un dossier pour le magazine féminin : « Le jeûne fait-il maigrir ? » Mais le geste est là et il n’y a que l’intention qui compte.

C’est que nous autres, journalistes, nous n’aimons pas Robert Ménard. Nous l’adorons. Il est un maître pour nous tous. Sa carrière parle pour lui : il l’a faite entièrement à Radio France Hérault. Quel autre journaliste pourrait, dans le monde, avoir eu autant envie de Béziers que l’Albert Londres des temps modernes ? C’est certain qu’un type qui a fait sa carrière de journaliste comme localier à échelle cantonale voire départementale a toutes les capacités requises pour recaler la Chine au rang des réalités nulles et non avenues. D’ailleurs qui oserait le faire, sinon un localier de Radio France Hérault ?

Il ne reste plus qu’une chose aux journalistes libres : une catastrophe naturelle dans les environs de Béziers, un truc nucléaire qui y explose, une prise d’otage à la rédaction de France Bleue Hérault pour que l’on puisse tester à nouveau le caractère télégénique de Robert Ménard.

La Chevalière de la Garde

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Le régent Philippe d’Orléans présenta la Chevalière de la Garde au banquier John Law en septembre 1718. Ce dernier s’éprit des innombrables grâces et de la prodigieuse maîtrise de la langue anglaise de la dame. Elle ne le quitta plus. C’est à elle que l’on doit le célèbre : « Mais non, ça va passer », prononcé le 24 mars 1720 alors que commençait la banqueroute du banquier écossais. La postérité retient également d’elle la formule : « Un petit rhume, c’est de saison », énoncée le 21 mars 1729 au chevet de John Law quelques minutes avant que la pneumonie l’emporte.

Mattheus Verheyden, Portrait de la Chevalière de la Garde, huile sur toile, 1738. Collection particulière, conservée dans un coffre de la banque Lehmann Brothers au titre d’un achat d’œuvre ouvrant droit à déduction fiscale.

Comment j’ai fini par regretter Guillaume Durand

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Parmi les multiples nouveautés de la rentrée télévisuelle – dont la plupart, apparemment, ne passeront pas l’hiver – le service public a l’air particulièrement fier de sa nouvelle émission-littéraire-grand-public, starring Daniel Picouly dans le rôle de Bernard Pivot.

Ça au moins, ça devrait durer ; en tout cas, l’animateur fait tout pour. Voici trois mois encore, Daniel était confiné dans une case improbable sur France 5 avec « Café Picouly ». Le voici désormais sur France 2 avec un concept flambant neuf : « Café littéraire » ! Un titre qui a au moins le mérite de stabilobosser au passage la synonymie entre les mots « Picouly » et « littérature » – même si, à titre personnel, j’aurais encore préféré « Café picoulittéraire ».

Pour que nul n’en ignore, rappelons que notre animateur est aussi, et d’abord, un écrivain – et parmi les plus glands. Auteur de polars à pâlir la nuit, puis de best-sellers à éviter même en plein jour, il a même mérité pour un de ses opus (Le champ de personne) le Grand Prix des lectrices de Elle – comme avant lui Bernard Werber et Paulo Coelho, pour vous donner une idée.

Hormis ce bâton de maréchal-ferrant, qui comme de juste écrit avec ses sabots, qu’est-ce qui lui vaut donc cette promotion ? La saison passée, son émission me servait assez régulièrement de Donormyl. N’écoutant que mon courage, j’ai voulu voir quand même, pour vous et le cas échéant à votre place, comment la chenille s’était transformée en papillon.

Commençons par les bonnes nouvelles : cette fois-ci, je ne me suis assoupi que vers la fin – et sans doute bien plus tard que la plupart de mes co-téléspectateurs.

Certes, la forme y est pour beaucoup. Difficile de trouver le sommeil quand vos yeux et vos oreilles sont sollicités en permanence par un brouhaha criard – si l’on ose dire.

Générique « ultra-moderne », tout en accéléré – tellement innovant qu’on se croirait dans « Paris-Dernière » il y a 13 ans. Décor violemment kitsch aux dominantes rouge sang, dont on devine qu’il est là pour souligner la dimension néo-post-moderne de l’entreprise. Ambiance radicalement bidon, dans ce faux café où de faux clients sont censés, à 1,50 m de Picouly, discuter à bâtons rompus sans se douter un instant qu’il y a des caméras partout !

Problème : ces figurants-là n’ont visiblement pas grand-chose à se dire, à part de temps en temps à autre : « Fais gaffe, regarde pas la caméra ! » Et à force, ça finit par se voir. Idéalement, il ne manque à ce tableau qu’un homard géant en plastique suspendu par la queue… Mais le mieux est l’ennemi du bien.

Et puis il y a le fond – incarné avec talent par Picouly. Tellement heureux d’être là, le mec, qu’il ne peut s’empêcher de hurler ses questions les plus intimes, ni de mimer à la Buster Keaton ses empathies calculées. Bref, dans ce Théâtre des deux-cents-ânes tout le monde joue – sauf Picouly qui, en tant que chef, s’arroge le droit de surjouer.

Avec Elie Wiesel, son invité d’honneur, Picouly en fait un poil trop dans la révérence. Ne nous annonce-t-il pas, dès le sommaire, une « rencontre tout simplement exceptionnelle » (sic) avec un homme « impressionnant, attentif et émouvant » ? Avec une telle intro, le ton est donné : durant son interview, jamais Daniel ne dépassera le niveau d’insolence d’un lancinant « Comment faites-vous pour être aussi formidable ? »

La possibilité de repérer les imbéciles

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La possibilité d’une île, le film adapté par Houellebecq de son propre roman, devrait rester comme l’un des plus grands ratages commerciaux du cinéma français de ces dernières années, à l’instar du film de BHL, Le jour et la nuit. D’ailleurs, Houellebecq publie un livre de correspondance électronique avec BHL. Parlent-ils de leurs déboires cinématographiques respectifs ? On peut le croire. Admettront-ils avoir fait de mauvais films ? De la part de BHL, cet aveu l’honorerait. A l’époque, il avait verrouillé le paysage médiatique comme une ville de banlieue pendant les émeutes. Mais la résistance au décervelage programmé s’était organisée. Le film était mauvais, il fallait le dire, cela fut dit.

Avec Houellebecq, tout cela est bien différent. Houellebecq ne demande rien à personne et sa puissance de feu médiatique doit plus à des thuriféraires hyperboliques qu’à ses amitiés dans les rédactions. Aussi y avait-il quelque chose de suspect et de gênant dans la manière dont ceux qui l’adorèrent, le portèrent aux nues, le totémisèrent, l’ont brûlé, lapidé et piétiné à l’occasion de la sortie de ce film. Unanimité haineuse, lynchage systématique, tout cela aurait dû encourager l’esprit de contradiction et pousser le public à franchir l’impressionnant tir de barrage pour tenter de se faire une idée par lui-même. Rappelons, pour la petite histoire, que Sam Peckinpah ou Clint Eastwood, traités de fascistes au moment de la sortie de leurs films, étaient, vingt ans après, considérés par les mêmes comme d' »admirables cinéastes crépusculaires ». On devrait le savoir pourtant que le critique de cinéma est en général un subtil mélange d’arrogance et d’inculture, de soumission aux idées reçues du temps et qu’il se révèle, en matière de jugement esthétique, à peu près aussi fiable qu’un organisme de crédit américain à la fin de le seconde présidence Bush.

Car il se trouve que La Possibilité d’une île est un très bon film, souvent poignant, parfois drôle et toujours intéressant. Houellebecq a pris de vrais risques artistiques, d’abord en faisant un film de genre, ce qui est toujours, a priori, un peu méprisé en France, et ensuite en portant à l’écran son propre livre, ou plutôt une partie de son propre livre, se livrant à l’exercice périlleux de l’auto-adaptation.

Il aurait pu faire presque le même film et avoir un certain succès. Il lui aurait suffi d’appâter le chaland médiatique des magazines branchés en insérant, par exemple, une scène de fellation non simulée à mi-parcours qui lui eût fait encourir le risque d’une interdiction aux mineurs. Buzz et victimisation assurés, comme ils le furent pour Baise-moi de Virginie Despentes, lui auraient au moins valu quelques dizaines de milliers de spectateurs en plus. Mais non, comme dans ses romans, qu’on les aime ou pas, Houellebecq ne triche pas et fait le choix d’une vraie radicalité. La possibilité d’une île, le film, est d’une beauté plastique remarquable qui ne surprendra que ceux qui n’ont pas vu son merveilleux court-métrage utopique, La rivière. La Belgique de zones commerciales du début du film fait écho aux paysages post-apocalyptique de Lanzarote, le corps des acteurs est présent à l’écran sans sublimation esthétique mais sans mépris naturaliste. Ces décors futuristes où Benoît Magimel se régénère ont été moqués pour leur aspect kitsch mais personne à ma connaissance ne s’est avisé de leur ressemblance avec la machine temporelle de Je t’aime Je t’aime, le film de Resnais qui, en 1968, s’adonnait déjà à la science-fiction (prononcer ce dernier mot avec une moue méprisante, surtout) pour dire la douleur du temps qui passe, l’angoisse de la fin, le désir d’immortalité. Elles ressemblent plus, ces machines, à une sculpture de Dubuffet qu’à de la quincaillerie high-tech siglée Spielberg. Et alors, va-t-on reprocher à Houellebecq de refuser l’esthétique mondialisée de Hollywood et de s’inscrire dans une tradition nationale du réalisme magique à la Marcel Carné dans Les visiteurs du soir ?

Ou bien est-ce l’ambition de Houellebecq qui a gêné, sa volonté de faire un cinéma aussi sensuel que métaphysique quand le réalisateur français moyen livre son énième autofiction pour trentenaires vivant entre la rue Oberkampf et le boulevard Richard Lenoir ?

Toujours est-il qu’on peut prendre un pari sans trop de risques : La possibilité d’une île deviendra un film culte et déjà, quand il ressortira en dévédé, on entendra le chœur de l’actuelle conjuration des imbéciles se donner le luxe de l’indulgence et susurrer : « Ce n’était pas si mal, en fait. » Comme toujours, dès qu’il s’agit d’un créateur singulier, la reconnaissance arrivera. Trop tard.

La Possibilité d'une île

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Conduite inqualifiable

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Une auto-école de la Seine-Saint-Denis, nous apprend Libération, a refusé d’inscrire une jeune fille portant le voile. Le Mrap a naturellement annoncé son intention de saisir la Halde.
PS : Mon vélo a une roue voilée. J’envisage de le faire porter chez le réparateur. Si Mouloud Aounit me lit, pourrait-il me faire un petit mot ?

Hitler au Top 50 ?

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Lors des concerts de sa tournée mondiale, Madonna a choisi de participer, avec ses mots à elle, à la présidentielle américaine. Sur l’écran géant qui surplombe la scène, on voit défiler d’une part une série d’images de John McCain suivi d’Hitler et Mugabe et d’autre part, Obama accompagné de ses colistiers putatifs Gandhi et Lennon. Comme on n’ose pas croire que Madonna soit hitlérienne, on en déduit qu’elle est plutôt démocrate, et que sa démonstration historique et politique assimile grosso modo McCain à l’Empire du Mal et Obama au Camp du Bien. Très critiquée aux USA – et pas seulement à droite – pour ses subtiles tentatives d’amalgame, Madonna a contre-attaqué en annonçant qu’elle allait transformer ce qui n’était qu’un gimmick de scène en œuvre d’art à part entière, un vidéoclip donc, qu’elle vient de mettre elle-même en ligne sur Youtube.

On aurait tort de moquer la niaiserie du propos : il n’est ni plus ni moins débile que la plupart des spots télévisés en faveur des deux candidats. J’ai beau être féru de culture américaine (y compris en matière d’élégance masculine, de séries TV ou de gastronomie), je leur laisse sans regret leur propagande politique (et aussi leur pseudo Rn’B contemporain, mais c’est une autre histoire). Si l’argumentation électorale US n’était pas tombée si bas, McCain, qui en a quand même vu d’autres chez les Viets, aurait pu se contenter de ricaner. Au lieu de quoi il fonce tête baissée dans le panneau publicitaire d’une chanteuse passée de mode et laisse son staff multiplier les communiqués indignés, un peu à la manière d’Obama dans l’instructive affaire des caricatures du New Yorker.

On aurait tort aussi de s’indigner du caractère discrètement révisionniste de l’équation posée par Madonna. Tout d’abord, elle est loin d’avoir le monopole de ce genre de conneries : Badiou les professe tous les jours à Normale Sup’, il en a même fait un best seller. On pourra certes regretter que l’équation Hitler=McCain de Madonna entraîne quelques millions d’adolescents à penser que les agissements des GI’s en Irak, c’est un peu comme les trucs de la deuxième guerre mondiale. Sauf que le mal n’est pas bien grand, vu qu’ils l’auront oublié avant même la fin du clip.

On aurait tort enfin de penser que la référence à Gandhi était la mieux choisie pour faire pendant à Hitler. Madonna (et je crains qu’elle ne soit pas la seule dans ce cas-là) semble manifestement promouvoir une vision strictement duale de l’univers qui nous entoure : gentils/méchants, démocrates/républicains, nazis/antinazis, cool/pas cool. Eh bien, dans cette binarisation du réel, Gandhi n’a pas sa place. Figurez-vous que le Mahatma a écrit à deux reprises au Führer. Dans sa première lettre, fin 1938, il a tenté de le convaincre des vertus de la non-violence – en vain, nous dit-on… La seconde lettre de Gandhi à Hitler est plus gênante. Ecrite en plein conflit, le 24 décembre 1940, on peut y lire ces quelques lignes qui ont dû échapper à la vigilance de Madonna : « Nous ne doutons pas de votre courage et de votre amour pour votre patrie et nous ne croyons pas non plus que vous soyez le monstre décrit par vos adversaires. » Aïe. Parfois, l’Histoire, c’est compliqué. Gare aux erreurs de casting.

Attention, je n’ai jamais dit, moi, Hitler=Gandhi ; contrairement à d’autres nationalistes indiens, il était hostile à une alliance ouverte avec l’Axe. Cela étant dit, il était tout autant hostile à toute participation des soldats indiens à l’effort de guerre anglais contre le 3e Reich : « Notre position est unique. Nous résistons à l’impérialisme britannique tout autant qu’au nazisme. » Si les idées de Gandhi avaient essaimé à Tombouctou ou Agadir, Jamel n’aurait jamais pu tourner Indigènes.

Si j’avais été consulté, j’aurais suggéré à Madonna d’autres possibilités de covoiturage pour accompagner Obama dans sa croisade pour la paix et les droits de l’homme. Il y a d’excellents choix possibles dans l’Histoire américaine. J’aurais évité Martin Luther King (trop fastoche) ou Abraham Lincoln (trop républicain). Mais ça nous laisse quand même quelques bons clients comme Thoreau, Emerson, ou Einstein. Si ça le fait pas, on peut aussi piocher dans le patrimoine pacifiste européen. Tolstoï serait assez raccord, tout comme Dickens et même Montaigne. Montaigne qui, s’il n’est pas le proto-centriste qu’on nous décrivait autrefois au lycée, n’en fut pas moins un homme de paix et de dialogue d’autant plus inattaquable qu’il n’a jamais, lui, écrit du bien d’Adolf Hitler ; et ça, même Madonna peut le vérifier sur Wikipédia.

Excédants excédents

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Certes, il y a la crise financière internationale, une croissance et des recettes fiscales prévues à la baisse, mais, au ministère de l’Economie on reste serein : le projet de budget 2009 présente même un excédent de près de 70 millions d’euros. C’est la raison pour laquelle David Hiler, en charge des finances de l’Etat de Genève, n’envisage pas de créer de nouvelles taxes écologiques.

Y’a de l’eau dans mon yaourt !

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Comptez ! Comparez ! Vérifiez ! Depuis que notre compte en banque est supposé être notre ultime patrie, la pingrerie est un devoir patriotique et la méfiance une vertu citoyenne. Dans les cours d’instruction civique, on apprendra bientôt aux gamins à acheter malin. Les magazines qui vous faisaient rêver hier avec des fanfreluches coûtant trois ou quatre mois de votre salaire (pour couvrir à peine 10 % de votre anatomie) vous somment aujourd’hui de recycler les chemises de nuit de grand-mère ou de confectionner des meubles en carton. Bienvenue dans la vie low cost. On ne nous demande plus depuis longtemps d’être de « bons Français », il s’agit de faire de nous des consommateurs avertis – comprenez les plus enquiquinants possibles. Du genre de ceux à qui on ne la fait pas.

Non seulement on nous cache tout, mais en plus on nous vole. Les « révélations » de 60 millions de consommateurs sur les combines des industriels de l’agro-alimentaire pour vous faire payer plus sans que ça se voie ont évidemment suscité un tollé. Sus à l’inflation masquée ! Il faut dire que les fins limiers de « 60 », petit nom que le journal aime à se donner, ont déterré un scandale de taille. Pour éviter d’augmenter le prix unitaire de leurs produits, les industriels vous en donnent moins par unité. Ni vu ni connu, je t’embrouille. Jugez-en plutôt : le paquet de biscuits Prince de Lu ne pèse plus que 300 grammes, contre 330 avant l’été ; le pot de fromage blanc Jockey de Danone est passé de 1 kilo à 850 g, tandis que les petits pots étaient délestés de 10 g, tout comme les Danette (mais, mystère, seulement celles qui sont vendues en paquet de 16). Un autre stratagème dénoncé par les justiciers du pouvoir d’achat consiste à changer le packaging pour pouvoir augmenter le prix : ainsi, le nouveau flacon de vinaigrette à l’ancienne Amora qui contient 450 ml semble bien plus rebondi que l’ancien, qui en contenait 500.

Admettons d’emblée que ce vénérable mensuel (quand j’étais petite, il s’appelait 50 millions de consommateurs) fait œuvre utile, même si son nom me chafouine : le consommateur n’est pas ce que je préfère en moi (ni chez les autres d’ailleurs). Mais passons[1. Dans le genre, Isabelle Giordano a réussi à faire de « Service Public » sa quotidienne « conso » sur France Inter autre chose qu’un carrefour des récriminations, et même un lieu de débat (j’y ai entendu des auditeurs s’énerver de cette obsession collective).].

Toute la journée de mardi, cette bombe eut l’honneur de nos antennes radio et télé – premier, deuxième ou troisième titre selon les heures. Les turpitudes des industriels ont été dénoncées en boucle et le représentant de ceux-ci invité à faire son autocritique une bonne dizaine de fois dans la journée. Du reste, il était plutôt rigolo quand il a essayé de faire gober au téléspectateur que l’amincissement du pot de Jockey était la contribution de Danone à la lutte contre l’obésité. Mon excellent confrère de Marianne Daniel Bernard me fait remarquer qu’il était assez réjouissant d’entendre, pour une fois, les journalistes malmener de gros annonceurs généralement traités avec tapis rouge et impertinence de bac à sable. J’en conviens volontiers. Oserai-je dire que j’ai trouvé beaucoup moins plaisant le spectacle de braves gens transformés en obsédés de l’étiquette ? Au risque d’aggraver mon cas, ma sympathie est allée spontanément aux rares personnes qui ont répondu qu’elles étaient bien incapables de repérer un changement de 30 grammes ou de 20 centimes. C’est que s’il fallait suivre à la lettre les multiples conseils dispensés sur les ondes et les écrans, la vie serait un enfer. Imaginons la journée du consommateur idéal : muni de sa calculette, de sa balance et de sa loupe (pour les étiquettes), il sillonne les rues sur son vélo, allant d’un commerce à l’autre, compare, soupèse, note, établit des palmarès, scrute les clauses écrites en petits caractères, écrit aux services clientèles, alerte la presse. Evidemment, ça lui laisse peu de temps pour travailler. Comment expliquer que personne n’ait encore exigé la création d’un « statut d’intermittent de la consommation » ?

Inutile de monter sur vos petits poneys. Il ne m’échappe pas que nombre de mes concitoyens ont des problèmes de fins et même de début de mois. Je sais à quel point il est désespérant de travailler sans parvenir à vivre de son travail. Et, comme tout le monde, je déteste qu’on me prenne pour un gogo. Mais en l’occurrence, il s’agit d’autre chose – non pas de la réalité mais du récit de la réalité. Depuis que le candidat Sarkozy a commis la sottise de se présenter comme « le président du pouvoir d’achat » (ce qui revenait à dire qu’il était Merlin l’Enchanteur), et que les Français (en tout cas les journalistes, ce qui, en démocratie cathodique est plus important) ont fait la sottise de le croire ou de faire semblant, ce maudit pouvoir d’achat est devenu notre unique horizon, l’aune à laquelle nous jugeons nos gouvernants et, en prime, la mesure d’une existence réussie. Pouvoir d’achat – le terme est à lui seul un programme que devraient récuser avec la dernière énergie ceux qui le brandissent comme s’il contenait la formule magique de la Révolution. Pour ceux qui se sont arrêtés en classe Lénine, on comprend, le slogan doit avoir un vieux relent du « Patron ! Des sous ! » de la cogestion gaullo-communiste des années 1970. Mais il est étrange que Besancenot et les autres, à qui on a bien dû causer de Marcuse, Debord et Lacan, n’entendent pas ce que la formule a d’oxymorique. On ne leur a jamais dit que la consommation est une aliénation ? N’ont-ils pas entendu parler du règne de la Marchandise ?

Il ne s’agit bien sûr pas de nier ou de minimiser la pauvreté et le scandale qu’elle constitue, en termes de justice abstraite et plus encore au regard de la prospérité « moyenne » de la société française. Ce qui est en revanche contestable, et même détestable, c’est le continuum, voire l’amalgame, que le discours médiatique établit entre pauvreté et pouvoir d’achat, deux sujets qui se télescopent en permanence dans l’écriture de l’actualité. En quelques mois, des dizaines, peut-être des centaines de reportages ont fait apparaître sur le devant de la scène un nouveau personnage : le sacrifié du pouvoir d’achat. Entre l’histoire du cadre qui ne peut plus se payer que des vacances au camping, celle des employés qui pratiquent le troc, du jeune prof obligé de loger chez l’habitant, du couple contraint de partager sa pizza au restaurant, chacun peut trouver pauvreté à son pied. À l’arrivée, tout téléspectateur est convaincu que le complot des étiquettes (fomenté soit par les patrons, soit par le gouvernement) a fait de lui un pauvre et qu’il est à 50 centimes d’euros près. Après une journée de matraquage, n’importe qui est prêt à croire que sa vie est dure à cause de la disparition de 150 grammes de fromage blanc par pot ou d’un biscuit par paquet.

Tous pauvres – sauf les riches : telle est donc l’image de la société qui s’imprime dans nos cerveaux. Dans ces conditions, on ne voit pas pourquoi certains (à l’exception, donc, des vrais riches) seraient invités à faire acte de solidarité. Invité mercredi de la matinale de France Inter à l’occasion du début du débat parlementaire sur le RSA, Martin Hirsch tente de faire prévaloir la raison sur le fantasme. « J’ai travaillé toute ma vie, j’ai une petite assurance-vie, je ne comprends pas pourquoi c’est encore à moi de payer », lui lance un retraité furibond pendant « Interactiv », la plage réservée aux appels des auditeurs. Sans se départir de sa courtoisie, l’ancien patron d’Emmaüs réussit à lui arracher le montant de son capital, une quarantaine de milliers d’euros. « Vous allez donc payer 20 € pour le RSA cette année et sans doute moins l’année prochaine », répond-il. On pense alors que le retraité, rassuré, acceptera volontiers de faire ce sacrifice indolore. Mais il n’en démord pas. Il est la victime, le cochon de payant. Et pourtant, lui aussi est pauvre.

Répétons-le pour les malentendants : la pauvreté existe en France, et elle frappe des salariés. Pour autant, faut-il en permanence en agiter le spectre comme si chaque citoyen était menacé par la faim ? Les effets pervers de cette nouvelle croyance collective dans notre propre malheur ne se font pas sentir seulement sur la solidarité mais aussi sur l’économie elle-même dès lors qu’elle pèse nécessairement sur la consommation. Il y a quelques années, les journalistes glosaient abondamment sur le fantasme sécuritaire des petits blancs. Il n’y avait pas d’insécurité mais un « sentiment d’insécurité ». On dirait qu’ils cherchent aujourd’hui à implanter en chacun d’entre nous un « sentiment de pauvreté ». Déjà que ce n’est pas marrant d’être fauché, faut-il, de surcroît, y penser tout le temps ?

PS. On sort d’en prendre et c’est reparti. Deux jours après le scandale du fromage blanc sorti par 60 millions de consommateurs, on nous refait le même coup avec une flopée de sujets sur l’enquête commandée par le Secours populaire d’où il ressort que 40 % des Français ne peuvent se soigner comme ils le voudraient, faute de moyens. Non seulement nous sommes au bord de la famine mais notre situation sanitaire est désastreuse. Bonne journée !

Bachar el-Assad règle le problème du bilan

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Dans un article publié dans le quotidien syrien Tishrin, Mohammed al-Hussein, ministre des Finances de Bachar el-Assad, se félicite que la crise financière mondiale ait épargné son pays. Quelles sont les raisons de cet exploit extraordinaire ? Selon M. al-Hussein, il y en a trois : l’absence de bourse, l’inexistence de banques à capitaux privés et le fait que, faute de prêteur, Damas n’emprunte pas d’argent sur le marché monétaire international. Nous félicitons donc Bachar el-Assad pour cette prouesse économique, en même temps que nous l’applaudissons pour ses performances écologiques : en République arabe syrienne, contrairement à des pays prétendument avancés comme la Norvège ou le Canada, on ne constate aucun rétrécissement de la calotte glaciaire.

Approved by Hezbollah

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En surfant un peu au hasard dans les archives de Pajamas Media (une sorte de cousin d’Amérique multimillionnaire de Causeur), je suis tombé sur une histoire que je ne connaissais pas. Après quelques coups de fils, j’ai constaté que personne autour de moi n’en avait entendu parler. Et pourtant, elle vaut la peine d’être connue.

En 2006, le photographe libanais indépendant Adnan Hajj travaille déjà depuis plus de dix ans pour l’agence Reuters au Proche-Orient. Dès le début de l’intervention israélienne au Liban, il fait partie du pool déployé par Reuters pour couvrir le conflit.

Au début du mois d’août 2006, plusieurs clichés de ce photographe sont mis en cause par le site néoréac américain Little Green Footballs (qui fait partie du réseau Pajamas) pour cause de trucage informatique (doctored pictures), de mensonges sur l’origine réelle des images ou bien de mises en scène délibérées.

L’attention de Charles Johnson de LGF est d’abord attirée par deux clichés du même immeuble, datés respectivement par Reuters du 24 juillet et du 5 août 2006, qui sont censés représenter chacun, d’après le commentaire de l’agence, « un immeuble de Beyrouth détruit la nuit précédente par un raid israélien ».

Dans le même registre, deux autres photos entament sérieusement la crédibilité du photographe libanais et celle de son agence. Elles représentent, en date du 22 juillet puis du 5 août 2006, la même femme – identiquement vêtue ! – qui pleure devant sa maison que viennent à peine de détruire les bombardements israéliens.

D’autres photos signées Adnan Hajj semblent assez clairement avoir subi des retouches pour accentuer leur caractère dramatique. Sur la première, des missiles censés avoir été lancés par un F-16 israélien ont été astucieusement rajoutés par ordinateur. Sur la seconde photo, de monstrueux panaches de fumée noire ont été rajoutés – là, assez maladroitement – toujours au moyen d’un logiciel de retouche d’images ; cette photo montre un quartier de Beyrouth après une attaque aérienne.

Photos avant et après retouches.

Après la mise en évidence de ces « anomalies » par Little Green Footballs, Reuters a tout d’abord refusé de réagir, puis s’est contenté de retirer les clichés incriminés et a fini par admettre que certaines photos avaient subi des modifications.

Le 6 août, Reuters radiait de ses effectifs Adnan Hajj qui s’était défendu en expliquant avoir voulu seulement retirer quelques traces de poussière sur les originaux et que ses difficiles conditions de travail, dans un lieu mal éclairé, étaient seules responsables de ces regrettables erreurs.

Le 7 août, l’intégralité des clichés d’Adna Hajj (920 photos) est supprimée du catalogue de Reuters.

Cette histoire édifiante pourrait s’arrêter là, mais non. Car Adna Hajj est aussi mêlé à une autre histoire – elle aussi méconnue chez nous, mais qui a provoqué de forts remous au Royaume-Uni, aux USA et en Allemagne. Elle est connue dans ces pays sous le nom de Green Helmet (Casque vert). Elle a pour contexte le même conflit au Liban et plus précisément le bombardement de la ville de Cana par l’armée israélienne. Elle est hélas beaucoup plus tragique que les précédentes supercheries, puisqu’elle met en scène des enfants libanais réellement morts. L’expression « met en scène » n’est pas innocente ici, c’est bien de ça qu’il s’agit. Dès le lendemain du drame, la presse du monde entier diffusait des dizaines de photos comme celles-ci :

Ces images, prises le 30 juillet 2006 par les photographes de Reuters, de l’AFP, de l’AP ou d’autres agences de moindre importance montraient toutes la détresse, l’impuissance et la colère des sauveteurs face au massacre des innocents.