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Allègre mais pas trop

Claude Allègre

Si vous en êtes d’accord, vous serez les arbitres. J’ai un léger différend familial avec mon père qui, s’il n’en est pas moins mon père, a parfois tort. En l’occurrence, il s’évertue à trouver intéressants les plats propos de Claude Allègre. Je crains pour ma part d’y avoir déclaré une allergie.

Bien sûr, cela m’emmerde un peu. Parce que ça me classe notamment avec les écolos et avec un paquet de gens qui croient tenir, là et ailleurs, leur brevet de rectitude morale. Ça me met du côté du Monde ou de Libération. Contre Valeurs Actuelles. Ça, c’est un peu la honte. Fort heureusement, il reste Marianne, qui me permet de me réconcilier avec l’idée que Allègre, c’est bien de la fumisterie, du poujadisme climatique. Et de me sermonner, vertement : être minoritaire n’est pas nécessairement le gage que l’on a raison. La majorité a parfois raison. Notamment quand j’en fais partie.

Et sur le réchauffement climatique, il faut dire qu’Allègre me brise les noix. Remarquez, je n’y connais rien en réchauffement climatique. Comme Allègre, apparemment. Comme l’ensemble des personnes avec lesquelles je m’en entretiens, soit dit en passant. Comme mon père. Oui, même mon père. Qui n’en est pas moins mon père, notez bien. C’est que, j’ai beau retourner le truc dans tous les sens[1. Je parle du réchauffement climatique, donc, et plus de mon père.], j’ai la grosse impression que tout ceci est affaire de présupposés. Comme tout, me direz-vous. Mais plus que tout, vous répondrai-je. Fermez la parenthèse, merde à la fin.

Bon, prenez les libéraux. Ok, Allègre a rejoint Sarkozy. Et l’on se souvient de sa sortie du QG de Sarko, à la dérobée. De son ample et chaloupée démarche, empruntant au mammouth sa grâce printanière. Mais tout de même, voir Valeurs Actuelles chérir ainsi un ancien ministre de Lionel Jospin, ça vous laisse comme deux ronds de flan. Y’a anguille. Moi, qui ne suis que moi – certes, mais c’est déjà ça[2. Pour les incultes, ça commence comme ça : « Et moi, moi qui ne suis que moi / entre mendiant et roi / quand je rentre chez moi / je deviens comédien, mes espoirs, mes chagrins / je les laisse en chemin. »] – je ne peux pas m’empêcher de penser que si les libéraux chérissent Allègre, c’est moins par souci de vérité scientifique, que par allergie à la règlementation. Or voilà, si on laisse l’homme entièrement libre de déterminer son comportement et si l’origine humaine du réchauffement climatique est avérée, il est probable qu’un jour il jure, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendra plus. Alors de fait, on l’encadre un peu.

Vous me direz : de l’autre côté, c’est le goût de l’Etat, c’est le collectivisme, c’est l’intervention dans ma vie et celle du voisin. Ce serait une méfiance à l’égard de l’Homme. Sans aller jusque-là, possible qu’il y ait une méfiance vis-à-vis de la société de consommation. Un certain goût pour la sobriété.

Alors voilà, sur le climat, malheureusement, on part tous de quelques présupposés. Et, sauf surprise, l’immense majorité d’entre nous est incapable d’appuyer son avis sur une connaissance personnelle. Cela dit, tout de même…

Tout de même, il y a des petites choses, des indices, des éléments infimes mais qui suscitent ma méfiance. Il y a ce ton, cette mise en avant personnelle, mise en scène, auto-représentation en chevalier blanc pourfendant la pensée forcément unique, mise en scène qui dérive lorsque, comme le souligne Jade Lindgaard, l’homme ne craint pas d’entamer son propos par un vibrant « Nous, les résistants… » Et de faire un parallèle avec la résistance au nazisme ou au pouvoir soviétique. Faut-il aimer le burlesque ou n’avoir pas le sens du ridicule pour en arriver là ?

Il y a dans tout ce scénario la marque habituelle du complotiste, fier de se draper dans le costume du martyre. Et « l’imposture climatique » de faire écho à « l’effroyable imposture ». De renvoyer à ces diatribes contre ceux qui vous cachent tout, ne vous disent rien, mais qui, c’est certain, s’organisent dans l’ombre.

Ridicule encore lorsque Dominique de Montvalon lui adresse ces questions empressées : « Pourquoi ? Parce que vous êtes foncièrement rebelle ? », « Vous, ils n’ont pas réussi à vous “normaliser” ! », « Vous êtes devenu un véritable “expert” en climat, ne vous en déplaise ! », « Vous êtes décidément l’apôtre de la complexité… »

Faut-il que l’esprit fin soit embrumé pour ne pas discerner là la complaisance et la flagornerie de son intervieweur ?

Ridicule encore lorsque celui qui veut incarner la rigueur scientifique définit le GIEC, sa cible directe, l’instrument du grand complot, comme le « Groupement international pour l’étude du climat », alors qu’il s’agit du « Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat » (cf Le Monde). Moins amusante et révélatrice d’un esprit plus petit qu’il ne voudrait le faire croire, cette pique inutile, déplacée, incongrue et puérile, lorsqu’il évoque « l’incapacité (congénitale ?) des climatologues à maîtriser certaines méthodes statistiques ».

On reprochait à l’article du Monde de faire son marché dans les erreurs qui parsèmeraient le livre de Claude Allègre. Mais n’est-ce pas précisément ainsi que procède Claude Allègre avec les travaux de la communauté scientifique ? Pour celui qui veut se parer des vertus scientifiques, n’est-il pas gênant par exemple de présenter comme le résultat d’un vote de « spécialistes américains du climat » celui de présentateurs météo des chaînes de télévision américaines ?

On s’amusera encore de l’aversion proclamée pour le principe de précaution de celui qui déclame définitivement : « un pays qui n’assume pas l’idée du risque n’avance plus. Le risque, c’est la vie », mais qui, lorsqu’il fut décisionnaire et non pas simple commentateur, provoqua l’évacuation de 76.000 personnes autour de la Soufrière, contre l’avis d’Haroun Tazieff, qui soutenait que l’éruption serait sans danger… ce qui se confirma.

Mais il y a plus substantiel. On pourrait s’étonner que « l’apôtre de la complexité » emploie force comparaisons vulgarisatrices pour faire triompher son point de vue. Comme si, finalement, il ne fallait qu’un peu de bon sens dans tout ça. D’ailleurs, il le soutient. Tant qu’à faire. C’est Jean-Louis Fellous (ancien responsable des programmes d’observation de la Terre du CNES et ancien directeur des recherches océaniques de l’Ifremer) qui lui répond : «  »Imposture que d’affirmer qu’on peut prévoir, qu’on sait prévoir le climat qu’il fera dans un siècle. (…) On sait, au contraire, que la météo est imprévisible à plus de quatre jours, et parfois moins. » Élève Allègre, vous êtes recalé ! Vous confondez (mais vous le faites exprès, je n’en doute pas) la prévision météorologique et la projection climatique. Un médecin serait imprudent de prévoir votre disparition à court terme. Mais il lui est facile d’affirmer que dans un siècle vous ne serez plus des nôtres (moi non plus, d’ailleurs). De même, la prévision déterministe du temps météorologique trouve ses limites dans une fourchette de 4 à 15 jours, selon la latitude. Mais on peut prédire la prochaine glaciation, rythmée par les oscillations de l’orbite terrestre sous l’influence des autres astres du système solaire.

Autres erreurs relevées, lorsque Claude Allègre affirme que les climatologues attribueraient à un critère unique le réchauffement climatique, ou que le changement climatique serait le seul problème auquel l’humanité ait à faire face[4. En oubliant l’eau, donc, puisque Claude Allègre aime à se faire passer pour l’un des rares lucides à en percevoir l’enjeu. Et pourtant.].

D’ailleurs, on ne sait plus bien si c’est l’origine humaine ou carrément le réchauffement climatique que conteste Allègre, puisqu’il soutient que « l’on ne sait dans quel sens, finalement [le changement climatique] aura lieu ». Mais comme le lui rappelle, entre autres, Jean-Louis Fellous : « N’en déplaise à Claude Allègre, il n’y a pas de satellite climato-sceptique. »

C’est que contrairement à ce que soutient Claude Allègre, il semblerait bien que le changement climatique soit mesuré, observé et quantifié. Et modélisé, en prenant compte, comme le souligne realclimate parmi d’autres points de divergences, d’éléments dont Claude Allègre affirme pourtant qu’ils seraient négligés : « Mais il y a mieux : « Comme on ne sait pas bien comment se forment les nuages, on les néglige ! Comme on maîtrise mal le rôle des aérosols et des poussières, on les néglige ! » (p. 104) C’est complètement faux. Nuages, aérosols et poussières (comme variations de l’irradiance solaire et éruptions volcaniques) sont tous pris en compte par les modèles actuels. Les modèles qui négligent l’influence de l’augmentation du CO2 n’arrivent pas à reproduire le réchauffement des derniers trente ans, et c’est précisément pour cette raison que le CO2 a été confirmé comme le responsable principal du réchauffement global. »

Vous me le direz, pourtant je le sais : je n’ai guère de points d’appui évidents pour justifier ma position – même mon radiateur est un mauvais indicateur –, mais au pif, là, je le sens pas. À cause d’une foultitude de trucs qui coincent. À cause d’un boniment qui m’en rappellent bien d’autres, de ces bonimenteurs simplificateurs qui profitent de la complexité du sujet d’étude[5. Comme, tiens, Etienne Chouard et la Constitution européenne.] pour fourguer des idées simplistes et fausses. Et mon pif, d’après ma mère, est fiable. Pour sentir les gens, voyez. Alors, d’accord, c’est ma mère. Mais de la même manière qu’une idée n’est pas forcément fausse parce qu’elle est partagée par la majorité, ma mère a parfois raison en ce qui concerne mes grandes qualités. Et pour ce qui est de l’allègre imposteur, j’emprunterai sa conclusion à Jade Lingaard : « Si Claude Allègre a raison, rien de tout cela n’est très grave. Et la postérité lui reconnaîtra peut-être son mérite. Mais s’il a tort ? Il nous fait perdre un temps précieux. En retardant la mise en place de mesures qui permettraient dès aujourd’hui de réduire les gaz à effet de serre, il prend la responsabilité de mettre des vies humaines en péril. »

L'imposture climatique: ou la fausse écologie

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Fausse route et match nul

Vénus de Willendorf, musée d'Histoire naturelle de Vienne.

Vaut-il mieux avoir tort avec Élisabeth Badinter ou tort avec Edwige Antier ? Telle semble être l’alternative qui nous est offerte, à nous les femmes de 2010. Et c’est pas joyeux. A ma droite, l’option lénifiante de la maternité niaiseuse et rose bonbon ; à ma gauche, une belle mécanique de pensée mal appliquée. Même s’il est injurieux pour la seconde de les situer au même niveau, dans les deux cas : fausse route. Fausse route, tel était d’ailleurs le titre du dernier essai d’Elisabeth Badinter (Odile Jacob, 2003) consacré aux régressions du féminisme, sur lesquelles elle revient aujourd’hui avec les mêmes arguments : l’instinct maternel n’existe pas, et la maternité n’est qu’un aspect parmi d’autres de la féminité. Sa crainte principale ? La « guerre souterraine » livrée contre les femmes qui travaillent et/ou n’ont pas d’enfant, dont Mme Antier serait le héraut (ses conseils sont, il est vrai, particulièrement gnangnan, mais parler d’une « guerre » est excessif).

[access capability= »lire_inedits »]Difficile de s’attaquer à un tel mythe vivant : Badinter la juste, la pure, celle dont les très courageuses prises de position sur le voile (à bannir) ou sur les quotas (à éviter) ont fait honneur à la France, à la République et aux femmes. Dur, dur, de contredire une telle intelligence, une telle réflexion. Et pourtant.

D’abord, Badinter s’élève contre un supposé « retour du naturalisme » et ses ravages sur l’émancipation des femmes. Mais en dehors de quelques excitées de la Leache League et des injonctions médiatiques de Mme Antier (on peut changer de chaîne), il me semble au contraire qu’on n’a jamais autant fichu la paix aux femmes concernant leurs choix en la matière. On assiste, c’est vrai, à un retour de mode de l’allaitement (sans oublier, mais oui, que certaines femmes allaitent avec plaisir), mais je n’ai vu nulle part d' »injonctions soutenues par les plus respectables institutions » ni subi d' »oukases des pédiatres ». La « maternité triomphante » est peut-être en vogue, mais elle n’empêche pas les femmes françaises de travailler, au prix d’acrobaties parfois vertigineuses entre nounous, horaires de crèche, pères participant encore peu, etc. Ce que Badinter souligne, mais pour alimenter l’argument inverse ! Les femmes feront bientôt, dit-elle « le calcul des plaisirs et des peines », comme si le désir d’enfant ne pouvait en aucun cas être une envie qui nous dépasse et écrase sous elle tous les arguments les plus raisonnables. « Il faut perdre la tête… ou perdre sa race », disait crûment Paul Valéry, et comme c’est vrai : vouloir un enfant, c’est perdre la tête, et c’est tant mieux (pour ceux qui en veulent). Badinter cite en exemple de résistance à l’air maternel du temps les 25 % de femmes allemandes qui n’ont pas d’enfant : bel exemple, dit-elle, d’un refus de modèle imposé. Or, en Allemagne, avoir un enfant signifie souvent renoncer à toute vie professionnelle puisque les écoles ferment en début d’après-midi et que la garde à domicile n’est ni répandue ni bien vue (en Suède non plus). Dans cette perspective, il me semble au contraire que les Allemandes sont moins libres que les Françaises, qui peuvent mener les deux de front, ce que beaucoup parviennent fort bien à faire. Certes, leur vie est très souvent tiraillée, c’est vrai, et leurs exploits quotidiens, comparables à ceux du marathon, sont admirables et peu reconnus : mais elles continuent. À croire qu’elles aiment ça…

Enfin, un acteur légèrement indispensable de la maternité brille par son absence dans ce livre : le père. Les hommes semblent totalement exclus du désir (ou plutôt du « calcul ») des femmes dans cet ouvrage, dans lequel ils sont avant tout cités comme une donnée entravante et/ou pesante, par leur absence d’aide et leur peu de compréhension des doubles tâches féminines : « Le bébé, écrit-elle, est le meilleur allié de la domination masculine » (propos presque injurieux pour les femmes, qui seraient donc dépourvues de libre-arbitre au point de subir le désir d’enfant d’hommes dominateurs… autour de moi, j’ai plutôt vu l’inverse). Pourtant, les bébés − jusqu’à nouvel ordre ! − se font toujours à deux, détail que Badinter semble négliger. Depuis la fin du XVIIIe siècle et la maîtrise de la fécondité dans notre précoce pays, les hommes et les femmes qui décident ou non d’avoir des enfants y ont souvent pensé ensemble. Choix fous, parfois aliénants, difficiles pour les couples : peut-être, mais choix tout de même. Et c’est là que ça se complique. Car en admettant que « retour du naturalisme » il y ait, ne pourrait-on y lire plutôt une sorte de retour du refoulé, de cette époque si dure − et si douce − où l’on n’avait pas le choix ?

Cette liberté si chèrement acquise ne nous pèse-t-elle pas, par moments ? Avoir un enfant aujourd’hui, c’est l’avoir voulu. Telle est sans doute la vraie question. Et la clef de bien de nos contradictions modernes.[/access]

C’est Graves, docteur ?

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L’acteur Peter Graves vient de décéder à l’âge de 83 ans dans sa propriété de Pacific Palissades, près de Malibu. Nous ne verrons plus son élégante silhouette répondre aux injonctions du département d’Etat niant toute responsabilité, etc. Peter Graves était en effet, dans la série Mission Impossible, celui qui incarnait le chef de la dream team sous le nom de Monsieur Phelps. Apparemment, la mort de Peter Graves est naturelle mais des rumeurs insistantes tournent autour d’un mystérieux dictaphone siglé UMP qui serait parvenu à l’acteur dans la soirée de dimanche : « Monsieur Phelps, votre mission, si vous l’acceptez, consistera à mobiliser les abstentionnistes du premier tour en faveur du parti présidentiel… » C’est alors que Peter Graves, fin connaisseur de la politique française, se serait effondré.

PS : Marc Cohen me fait remarquer que Peter Graves a aussi prononcé une des meilleures répliques de l’histoire du cinéma, en l’occurrence dans Y a-t-il un pilote dans l’avion ? des ZAZ : « Joey, est-ce que tu aimes les films de gladiateurs ? » Dans le monde d’avant, on pouvait encore rire de ces choses-là…

Régionales : tous perdants ?

Martine Aubry, présidente de la..., pardon, première secrétaire du Parti socialiste.

Pour une fois, on sera d’accord avec l’essentiel des déclarations faites par les politiques depuis hier soir : rien n’est joué. À ceci près que ce n’est pas au second tour de dimanche prochain que nous pensons, vu qu’il présente à peu près autant d’intérêt que le premier, mais à la seule élection qui compte au pays du quinquennat : la présidentielle de 2012 – including les législatives-croupion qui la suivront. Rien n’est joué donc et, surtout, personne n’a de quoi pavoiser, même si certains ont plus raison d’avoir les nerfs que d’autres…

C’est le cas, natürlich, de l’UMP. Par compassion, on se contentera de rigoler doucement des balançoires proférées hier soir par François Fillon, comme quoi l’abstention massive interdit de tirer une quelconque conclusion politique nationale de ce scrutin. Bon, on sait que le discours d’hier soir n’a pas dû être facile à écrire, mais quand même, y a des limites. Celles de la décence, par exemple, ou celles de l’amnésie. Si notre mémoire est bonne, au printemps dernier, l’UMP ne s’était pas gênée d’en faire des quintaux sur sa victoire forcément signifiante aux européennes. Et là, l’abstention – tout aussi massive –, eh bien, c’était pas le sujet.

La vérité, c’est que le parti du président est dans une panade monumentale. Rarement la droite sera partie si unie à un scrutin, et rarement elle aura fait un score aussi riquiqui. Elle est même laminée quant à l’objectif grotesque qu’elle s’était fixé, à savoir devancer le PS au premier tour, ce qui n’avait pas déjà pas grand sens au départ, compte tenu des réserves de voix Europe Ecologie et Front de Gauche, et qui se révèle calamiteux à l’arrivée, vu que c’est le PS qui est devant. Aïe!

Le PS est-il pour autant le grand gagnant du scrutin d’hier ? Gagnant, sûrement. Grand, c’est moins évident. Certes, il vaut mieux faire 30 que 16, comme aux européennes. À Solferino, on explique, comme de bien entendu, que c’est grâce à la rénovation opérée par Martine Aubry que le parti a retrouvé des scores plus en rapport avec son standing. Pas faux, ou plutôt, pas entièrement. Parce qu’en vrai ce sont les potentats locaux du parti qui sortent renforcés de cette échéance. Et dans la perspective des primaires, ils auront beau jeu d’expliquer que quand ils font le job, eux, alors, ça marche. On parie que ce n’est pas seulement en Septimanie que les apparatchiks provinciaux se réjouissent du score de Frêche et de la déculottée collatérale de la liste imposée par Paris. On souhaitera bien du plaisir à Martine pour les primaires…

À l’instar du grand frère socialiste, les Verts eux aussi font un carton à la Pyrrhus. En un an, le rêve – bien réel chez nombre de militants – de faire jeu égal avec le PS a fondu comme banquise au soleil. Mais en passant la barre des 10 % pratiquement partout, et pas seulement à Oberkampf, les Verts consolident leur pouvoir de nuisance, et il nous semble que ce ne sont pas seulement des places éligibles en surnombre et des présidences de région que vont exiger les écolos, mais aussi, à tous les coups, des circonscriptions réservées pour les législatives. Nous, en tout cas, à leur place, on se gênerait pas pour le faire, et pourtant, on a meilleur caractère que Duflot ou DCB…

Le PCF, lui aussi, a bien tort de se la jouer renaissant avec ses 6 %. Tout d’abord parce seul un groupuscule peut sabrer le champagne avec un tel score. Et puis parce que ces 6 % ne lui appartiennent pas. C’est seulement grâce au tonus tribunicien apporté dans la corbeille de mariage par Mélenchon que le PCF est sorti du caveau qu’il avait lui-même creusé en passant un peu trop brutalement du soviétisme rigide au sociétalisme invertébré. Désormais, l’avenir du PCF passe par le populisme de gauche du leader du PG, qui dit tout haut ce que nombre d’électeurs populaires du PCF n’osaient même plus penser tout bas. Pour le PCF, en 2012, la perspective est donc soit d’avoir un candidat communiste autonome et disparaître, soit de s’effacer derrière Mélenchon. Et donc de disparaître aussi.

C’est d’ailleurs ce qu’a déjà fait le NPA, sans même attendre la présidentielle. Reste que, comme le Modem, il se rassure de ses scores calamiteux aux élections intermédiaires en se disant qu’il a un candidat crédible pour cette échéance. On se rassure comme on peut, hein. N’empêche, ces deux partis nouveaux n’ont plus la cote et, en plus, avec le temps, ils sont de moins en moins nouveaux. Ceci explique peut-être cela.

On pourrait penser que le FN, lui, n’a que des raisons de se réjouir. À ceci près qu’il est trois points en dessous des précédentes régionales, qui elles-mêmes n’avaient pas auguré du meilleur pour la présidentielle de 2007. De plus, l’électorat « de droite » du FN, celui qu’il a pu récupérer de la razzia sarkozyste, risque d’être moyennement content de voir le Front se maintenir dans 12 régions et donc faciliter la victoire de la gauche. Personne à l’UMP n’ira le dire aussi clairement sur les plateaux de télé (même si Fillon a fait un aparté un rien appuyé sur la sécurité, après son appel du pied non moins lourdingue aux électeurs écolos).

N’empêche, les militants de la droite d’en bas ne se gêneront pas pour faire jouer cette fibre-là d’ici le scrutin suprême. Un scrutin où il n’est, à notre avis, plus du tout exclu que Jean-Marie le Pen, fort de ses 20 % en PACA, se représente en fin de compte. Faut savoir se dévouer pour la cause, surtout quand ça vous démange furieusement !

Bref, deux petits tours et puis s’en vont. Les choses sérieuses commenceront dans un an et demi, avec la vraie campagne des vraies élections. Dit comme ça, c’est un peu raide, mais il n’y a pas que nous pour le penser : cherchez bien, 53 % des électeurs vous le diront…

Jean Ferrat : bilan globalement positif

Jean Ferrat est décédé samedi à l'âge de 79 ans.

Jean Ferrat est mort. Comme Léo Ferré avant lui. Louis Aragon va se sentir moins seul au paradis. Mais le monde des vivants perd encore un poète, et certainement l’une des dernières grandes figures de la chanson française, au panthéon de laquelle il rejoint Brel, Brassens, Gainsbourg et Nougaro. Oh, naturellement, Jean Ferrat était agaçant. Avec son cheveux blanc de patriarche, sa moustache détenant la vérité, et son regard qui pense. Ah, évidemment, Jean Ferrat était crispant. Avec son sens de l’engagement « de gauche », son ancrage baba-écolo dans l’Ardèche post-soixante-huitarde, son impeccable aura de sage (parfois plus philosophe que poète) au visage buriné par le « bien », son élégance un peu désuète de gentleman farmer et finalement son horripilant engagement communiste – que l’on se plaira à voir davantage comme une posture de pensée et de poésie le rapprochant d’Aragon, que comme une réelle fidélité doctrinale au « parti ».

Il était donc parfois pénible, Ferrat, mais son œuvre demeure. Sa poésie personnelle parfois, sa musique très souvent. Difficile d’écarter brutalement des chansons aussi emblématiques que La montagne (hymne écolo-rural à l’Ardèche des 60’s), Potemkine (chanson-spectacle qui cherche à rivaliser avec les images du grand Eisenstein, et n’échoue pas vraiment) ou encore Nuit et brouillard. Au-delà il y a aussi – et surtout – l’interprète des poèmes de Louis Aragon. L’auteur d’Aurélien doit évidemment beaucoup à Jean Ferrat, qui a permis de populariser son œuvre auprès du grand public. On mettra en exergue deux petits bijoux du genre… Aimer à perdre la raison et surtout Que serais-je sans toi ? Deux poèmes qui se répondent subtilement, et semblent suffire – à eux seuls – à dire toute la complexité du sentiment amoureux. « J’ai tout appris de toi, jusqu’au sens du frisson… Que serais-je sans toi ? Que ce balbutiement… J’ai tout appris de toi, comme on boit aux fontaines… Tu m’as pris la main dans cet enfer moderne… » Jean Ferrat sait habiller les vers du poète d’une mélodie sombre et nostalgique, soulignée par l’orgue électrique, rendant fidèlement tout ce qu’Aragon pouvait investir de profondeur en son texte. Jean Ferrat possédait donc le grand talent – et l’humilité touchante – de savoir s’effacer parfois devant la poésie des autres… délicatesse qui le rapprochait d’un Brassens mettant parfois en musique des poèmes de Paul Fort, Villon, Hugo ou – également – Aragon (pour son cafardeux Il n’y a pas d’amour heureux).

Comme après chaque décès de personnalité, les communiqués attristés fusent de toutes part ! Les hommages crépitent en feux d’artifice ! La furie médiatique de bienveillance et d’amour-rétrospectif fait déferler son tsunami mielleux sur les ondes. Prenons quelques exemples dans les dépêches Afp consécutives à l’annonce du décès du chanteur… Pascal Nègre, bien connu des adolescentes fans de la Star-Ac et patron de la maison de disques Universal, déclare à propos de sa poule aux œufs d’or moustachue : « Avec la disparition de Jean Ferrat, c’est un pan entier de la musique française qui disparaît. Je salue l’artiste, l’humaniste et le militant. » Et le money-maker, naturellement… Marie-Georges Buffet, pour le PCF, déclare : « C’était un compagnon, mais un compagnon qui restait très libre, qui avait un esprit critique, qui était très exigeant par rapport à ses compagnons communistes. C’est pour cela aussi que nous l’admirions tant, que nous avions tant d’amitié, de tendresse pour lui… » Demandons-nous un instant ce qu’un homme aussi délicat que Louis Aragon pourrait penser de cette ogresse inquiétante de la place du Colonel Fabien ?… et cherchons à savoir ce que cette dernière a pu comprendre de l’univers de Jean Ferrat… Hein ? En musique nous appelons ça un silence. La socialiste Martine Aubry, certainement arrachée à la longue léthargie onirique dans laquelle l’avait plongée la campagne des élections régionales, déclare tout de go : « Cet artiste passionné incarnait la difficile synthèse entre la révolte et l’idéal. Il était profondément engagé et aura tenté, sans jamais se lasser, de lutter contre toutes les formes de servitude (…) Il restera comme un militant infatigable de la justice sociale, qui n’a jamais renoncé à porter les valeurs de la gauche et à mener des combats émancipateurs. » Un sinistre morceau de prose horriblement sclérosé, rédigé certainement par un quelconque chargé de com stagiaire issu de Science Po et colleur d’affiche MJS absolument dénué de toute fantaisie.

Les grands noms de la droite n’ont pas été en reste. La moustache de Jean Ferrat n’a manifestement pas laissé indifférent François Fillon, premier ministre, dont la stricte raie à droite n’interdit pas les incursions dans la poésie gauchiste… « La voix chaude, tendre et persuasive de l’auteur de ‘La Montagne’ s’est tue. Sa mort est un deuil pour la chanson française et tous les artistes français, dont il était le maître incontesté. » Portez silencieusement le deuil, misérables petits Biolay, Bénabar et Delerm ! Par pitié…

Et Nicolas Sarkozy ? Car oui, c’est désormais l’époux d’une femme créative… Il ne pouvait s’empêcher de donner son avis sur la question… « Avec Jean Ferrat, c’est un grand nom de la chanson française qui disparaît. Chacun a en mémoire les mélodies inoubliables et les textes exigeants de ses chansons, qui continueront encore longtemps, par leur générosité, leur humanisme et leur poésie à transporter les âmes et les cœurs, à accompagner aussi les joies et les peines du quotidien. » On ne raillera pas, charitablement, la mièvrerie de la synthèse qui est ainsi faite de l’univers de Ferrat. C’est à croire que le président ait confondu ce poète avec Michel Sardou.

On taira élégamment cette saillie de Mireille Mathieu : « Jean Ferrat était l’un des mousquetaires de la chanson française. » On ignorera, aussi, bien d’autres faux hommages médiatiques au chanteur, comme celui du sombre facteur d’extrême-gauche Olivier Besancenot, osant : « Je salue la disparition d’un grand homme, d’un poète qui chantait l’amour comme la révolution, un militant résistant à l’air du temps. » On notera la méprise du petit foutriquet qui met l’amour sur le même plan que la politique politicienne. Lecture trop intrépide d’Aragon. L’amour dominant évidemment tout le reste ! Mais casquette poursuit, frondeur :  » Je lui avait dit à quel point, au début des années 1990, son album “La Jungle et le Zoo” avait compté dans mon parcours militant. » On imagine, sans malice, que cela avait du faire une belle jambe à Jean Ferrat ! Quant au MRAP, on l’entend déclarer : « Aujourd’hui, à l’heure où la parole raciste se libère jusqu’au plus haut niveau de l’État, la voix de Jean Ferrat continuera de raisonner pour interpeller les consciences. » Tristement les « interpeller » ou, plutôt, les… « enchanter » ?

Quasiment personne – ainsi – pour parler des chansons, des poèmes, des textes du poète… naturellement. Jean Ferrat est mort. Comme Léo Ferré avant lui. Louis Aragon va se sentir moins seul au paradis. Il faudra certainement quelques années, si ce n’est même quelques décennies, pour que l’on dresse le véritable bilan – globalement positif – de son art. Rien n’empêche, en attendant, de se (re)-plonger dans cette œuvre chantée de Jean Ferrat, dont le gauchisme militant ne nuit pas à la santé, et qui a quand même écrit de bien belles chansons…

Bernard et Sophie, ou les liaisons dangereuses

Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT.

Connaissez-vous Bernard Thibault ? C’est probable. Il est, comme on dit une des figures du syndicalisme français. Que l’évolution de plus en plus réformiste de la CGT provoque l’ire grandissante d’une partie de sa base n’a finalement que peu d’importance., Même quand on est favorable à une collaboration de classe, de vieux restes de centralisme démocratique peuvent toujours être utile. « Peu importe que le chat soit blanc ou que le chat soit gris pourvu qu’il attrape la souris », disait déjà le vieux président Deng à l’époque où le stalinisme de marché (au bout du compte le régime fantasmé par tous les capitalistes de la planète) a remplacé le stalinisme tout court.

Au dernier congrès de la CGT, à Nantes, on a à peine entendu l’opposition. Des représentants d’unions locales et d’organisations syndicales CGT d’entreprises avaient pourtant décidé de désigner comme candidat Jean-Pierre Delannoy (métallurgie du Nord-Pas-de-Calais). Ce dernier était toutefois monté au feu comme avaient chargé les légionnaires à Camerone : pour la beauté du geste. Bernard Thibault, largement soutenu en interne, était assuré d’être réélu pour un quatrième mandat et la candidature de Delannoy a été qualifiée de « symbolique » car, n’est-ce pas, « tout était ficelé ».

On avait pu d’ailleurs, à propos de symbolique, constater la pugnacité plutôt faiblarde de Thibault quand il s’était agi de soutenir les CGT de Continental traduits devant les tribunaux et en particulier leur leader, le très charismatique Xavier Mathieu qui pour avoir dit ce qu’il pensait de la mollesse, pour ne pas dire le couillemollisme[1. « La CGT, on les a pas vus. Les Thibault et compagnie, c’est juste bon qu’à frayer avec le gouvernement, à calmer les bases. Ils servent juste qu’à ça, toute cette racaille. »] de la nouvelle icône du syndicalisme modernisé, s’était retrouvé au dernier moment déprogrammé d’un débat à la fête de l’Huma 2009.

Bon, maintenant connaissez-vous Sophie de Menthon ? Si l’on dit souvent que Bernard Thibault est coiffé comme Mireille Matthieu, Sophie de Menthon, elle, a quelque chose d’une héroïne des Feux de l’amour, avec l’image de l’executive woman telle que l’on s’imagine dans les maisons de retraite. Blonde, souriante et impitoyable. D’autant plus impitoyable que, comme un reflet inversé de Bernard Thibault qui voudrait faire avaler la fable d’un syndicalisme réformiste façon CFDT, Sophie de Menthon, elle, veut faire croire à quelque chose d’encore plus énorme : la possibilité d’un capitalisme moral. Sophie de Menthon n’a pas peur des oxymores. Elle a sans doute acquis cet aplomb dans le comité d’éthique du Medef. Elle a même crée, sans doute inspirée par ce joli mot aristotélicien un mouvement qui est aussi un acronyme, Ethic et qui signifie Entreprises de taille humaine, indépendantes et de croissance. Si Bernard Thibault fait semblant d’oublier la lutte des classes, Sophie de Menthon, elle, fait semblant d’oublier la tendance à la concentration monopolistique de l’économie de marché et que la « taille humaine » se trouve souvent chez des sous-traitants étranglés, obligés de réduire les coûts pour garder des marchés qui sentent sur leur nuque le souffle des grands groupes quand ce n’est pas le talon de fer des multinationales. Mais nous savons qu’Orwell et Machiavel sont déjà aux portes de la Ville et que les mots ne veulent plus dire grand chose, voire adoptent assez perversement le sens contraire. On commence juste, par exemple, à comprendre malgré les économistes de garde médiatiquement corrects que le mot réforme prononcé par un membre du gouvernement ou un patron, même affilié à Ethic, veut dire recul social et adaptation aux exigences de plus en plus délirantes du marché.

Mais Sophie de Menthon, dans sa croisade pour un capitalisme à visage humain (on vous interdit de rire dans la salle, surtout ceux du fond à gauche) a trouvé un allié dans le monde syndical et pas n’importe qui. Bernard Thibault lui-même. Si, si, ils viennent même de signer un communiqué ensemble. Bon, il y a aussi la CFDT mais il y a longtemps que l’on est habitué à la collaboration de classe pratiquée depuis Nicole Notat par cette centrale toujours prête aux compromis de toutes sortes pour avoir l’air respectable et mendier un satisfecit de Madame Parisot.

Et sur quoi porte donc la nouvelle alliance entre Ethic et la CGT : une augmentation générale des salaires ? Allons, allons, nous sommes entre gens sérieux. De nouveaux droits pour les représentants syndicaux au sein des comités d’entreprise ? Cessez, je vous prie, cela devient indécent.

Non, vous semblez oublier que nous avons affaire à deux grandes consciences morales, humanistes, et tout et tout. Sophie et Bernard ont cosigné d’une grande générosité dont le titre vous dira assez suffisamment ce dont il s’agit : « Approche commune sur les conditions de régularisations des travailleurs sans-papiers ». Pour résumer, main dans la main, Sophie et François, la bouche en cœur, vont aller proposer à Xavier Darcos que toute cette main-d’œuvre assez massivement et honteusement employée dans des secteurs comme le BTP et la restauration, soient traités à égalité de droit puisqu’ils cotisent déjà pour la retraite et la sécu.

On peut être certain que Bernard Thibault est persuadé qu’il a fait une bonne opération, qu’il va être applaudi à deux mains et par le patronat pour son ouverture d’esprit et par la gauche morale, tellement morale, qu’elle passe son temps à sangloter sur le sans papier comme figure ultime de l’oppression. Le problème, c’est que Thibault semble avoir oublié un vieux proverbe latin : « Timeo Danaos et dona ferentes » (je me méfie des Grecs, même quand ils font des cadeaux). Le libéralisme, par essence, adore la libre circulation. Celle des capitaux, des marchandises et des corps. Il faut être naïf comme un identitaire pour croire que l’économie de marché a une nation. L’immigration clandestine, c’est l’armée de réserve du capitalisme ou, selon les circonstances ses tirailleurs sénégalais, pendant la guerre de 14, envoyés en première ligne pour qu’on ait le temps de se réorganiser à l’arrière. Et, de fait, un moyen comme un autre de faire baisser les salaires et les droits, de maintenir la pression contre les revendications.

À la limite, dans cette histoire, la néo-libérale Sophie de Menthon est cohérente avec elle-même. C’est Thibault qui sur ce coup-là, encore une fois, semble oublier au nom du « réalisme » qu’il vient de se faire complice d’un mauvais coup contre le monde du travail.

Et que, de Benoît Frachon à Henri Krasucki, on doit, ces temps-ci, se retourner dans les tombes rouges de l’émancipation. Les tombes sur lesquelles pleure désormais une jolie fille abandonnée par presque toute sa famille. Une jolie fille qui ne connaissait ni Noirs, ni Blancs, ni Arabes, mais seulement le prolétariat. Une jolie fille qui ne faisait pas dans la moraline. Une jolie fille qui s’appelait lutte des classes.

Le vote de Trotsky : une exclu Causeur

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Un communiqué de Léon Trotsky, furieux, est parvenu tôt ce matin à la rédaction. Il n’a pas voté pour le NPA, et surtout pas dans le Vaucluse, si vous voilez ce qu’on veut dire. Il a notamment déclaré : « L’abolition complète de la religion ne sera atteinte que dans une structure socialiste complètement développée, c’est-à-dire, lorsqu’il y aura une technique qui libérera l’homme de toute dépendance dégradante envers la nature. Cela n’est possible que dans le cadre de rapports sociaux déniés de tout mystère, parfaitement lucides et n’oppressant pas l’humanité. La religion traduit le chaos de la nature et le chaos des rapports sociaux dans le langage d’images fantastiques. Seule l’abolition du chaos terrestre peut supprimer à jamais son reflet religieux. Une direction consciente, raisonnable et planifiée, de la vie sociale, dans tous ses aspects, abolira définitivement tout mysticisme et diablerie. » Aucune réaction n’est encore venue d’Olivier Besancenot qui, du coup, va (re)lire Sens et méthode de la propagande antireligieuse, un texte de 1925.

Une seule solution, la dissolution !

Régionales : faut-il dissoudre l'assemblée nationale ?
Régionales : faut-il dissoudre l'assemblée nationale ?

Dès 18 heures, dimanche, nos chers voisins francophones nous laissaient entrevoir la branlée historique subie par l’UMP lors de ce premier tour des régionales. PS et UMP au coude à coude autour de 30 %, écolos à 11-13 %, FN à 9-10 %, extrême gauche à 9-9,5 % et Modem à 4,5 %.

Cela peut certes évoluer au fil de la soirée, mais il est rare qu’une tendance qui se dégage des sondages « sortie des urnes » se renverse notablement avec l’arrivée progressive des résultats.

Un chiffre pourtant sera décisif : si le PS seul parvient, à l’échelle de la métropole, à dépasser, ne serait-ce que d’une seule voix le total des suffrages obtenus par l’UMP, il y aura panique dans la maison Sarkozy. Et même si ce chiffre fatidique n’est pas atteint par les amis de Martine Aubry, la stratégie présidentielle de rassemblement de la droite au premier tour et d’aspiration du vote FN aura subi un échec indiscutable.

Ce que l’on va entendre durant toute la soirée dans la bouche des cadors de l’UMP tiendra en une phrase répétée en boucle : on ne peut tirer des conclusions politiques définitives d’un scrutin marqué par une abstention aussi forte, et la légitimité présidentielle n’en n’est donc aucunement affectée. On ajoutera, avant de quitter un plateau pour l’autre, que la mobilisation des électeurs de droite au second tour viendra corriger cet accès passager de mauvaise humeur et réserver quelques surprises de dernière minute.

Tout cela est évidemment du pipeau et sera entendu comme tel par ceux qui auront suffisamment d’esprit civique pour se priver du film du dimanche soir sur une chaine du câble ou de la TNT.

Dès lundi, en sourdine et, à coup sûr, en direct live à partir du 22 mars, on va entendre le grabuge qui ne va pas manquer de se déclencher dans les hautes sphères de l’UMP.

Comment éviter le casse-pipe en 2012, où, si les choses continuent dans la même veine, même un bourricot pourvu de l’étiquette PS a toutes les chances d’aller brouter dans les jardins de l’Elysée ?

Le quinquennat, on ne le dira jamais assez, a complètement changé la donne établie par de Gaulle en 1958. Le président de la République ne peut plus s’élever au dessus des contingences de la politique au jour le jour ; il devient personnellement comptable devant la nation de l’ensemble de la politique de son gouvernement. Et cela d’autant plus que l’actuel titulaire du poste en a fait sa marque de fabrique.

Changer de premier ministre serait alors très mal perçu dans le pays qui verrait là, et il n’aurait pas tort, une manière peu élégante de se débarrasser de ses péchés sur un bouc émissaire. Faire comme si de rien n’était et espérer qu’une embellie économique vienne sauver sa réélection en mai 2012 ? L’espérance du miracle est une méthode relativement risquée de gestion du temps politique, et on voit peu d’exemple de son efficacité.

Il y a, certes, l’espoir que votre principal adversaire fera encore plus de bourdes politiques que vous, mais il semble bien que le PS ait épuisé le stock de conneries politiques qu’il avait en réserve, encore qu’on ne sait jamais…

Reste la seule solution raisonnable qui peut permettre à Nicolas Sarkozy d’espérer un second mandat : la dissolution de l’Assemblée nationale. Cela peut très bien se vendre au peuple : « J’ai compris votre message et j’en tire les conséquences. Je vous demande de me renouveler solennellement votre confiance en élisant une majorité sur un programme que je vais vous présenter pour les deux années qui viennent. » Naturellement, il sera battu, cohabitera pendant deux ans avec Martine Aubry et sera triomphalement réélu en 2012. Élémentaire, mon cher Guéant.

Shy-Pride

5

Ceci est un appel solennel lancé à tous les timides, du bout des lèvres mais avec détermination.

Il est temps de sortir enfin de notre réserve pour commencer à nous organiser de manière collective afin de réclamer peut-être certains droits. Ceci, tout en veillant naturellement à ne pas nous imposer outre mesure dans les débats sociétaux. Nous ne voulons faire d’ombre à personne et tenons à ce que toutes les revendications des non-timides continuent à être entendues en priorité.

Nous souhaiterions cependant restreindre un peu les innombrables discriminations dont sont victimes les personnes à tempérament timide, aussi bien que les personnes à caractère timoré et les personnes un peu introverties, dans tous les domaines de la vie sociale.

[access capability= »lire_inedits »]Notre première revendication serait – si une telle mesure pouvait être adoptée à la fois sans incommoder les personnes non-timides et sans trop attirer leur attention sur les personnes timides – la mise en place d’un Plan de secours des timides à l’école, puisque celle-ci demeure le premier lieu de la souffrance timide dans la société. Chaque élève timide ou timoré serait ainsi accompagné durant toutes sa scolarité par un tuteur qui pourrait, selon les circonstances, écouter ce que l’enfant ou l’adolescent timide lui chuchote à l’oreille et prendre ensuite publiquement la parole en son nom, lui permettre de se cacher derrière lui ou encore encourager le timide à prendre lui-même la parole dans d’autres moments plus propices.

En second lieu et dans un second temps, nous souhaiterions la généralisation de ce système de tutorat pour tous les adultes timides et sans qu’ils aient besoin d’en faire la demande eux-mêmes. Il nous apparaît souhaitable que chaque timide puisse être accompagné par un tuteur, capable de nouer une relation de confiance avec lui, dans toutes les épreuves sociales : premier flirt, oraux d’examens, débats sur l’identité nationale, entretiens d’embauche, psychanalyses, demandes d’augmentation salariale. De nombreuses études ont d’ores et déjà démontré les écarts de salaires énormes entre personnes timides et non-timides. A bien y réfléchir, ce phénomène nous semble tout de même un peu anormal.

Mais cet appel s’adresse pourtant aussi et avant tout aux non-timides. Nous avons besoin de leur soutien et de leur solidarité pour impulser à notre mouvement la confiance qui lui est nécessaire, pour nous aider à nous rencontrer et à parler entre timides et pour nous rassurer sans relâche quant au bien-fondé de nos revendications. Il nous faut enfin des non-timides solidaires pour porter notre voix et nous servir de représentants dans les médias.

À plus ou moins brève échéance, et si nos tuteurs parviennent à nous y résoudre, nous pourrions enfin organiser une grande Marche des fiertés timorée, timide et introvertie. Ses modalités restent encore à définir. Chaque personne timide pourrait sans doute défiler masquée ou voilée, être représentée par un non-timide solidaire ou encore marcher cachée derrière des chars ou des rangées de non-timides.

La dernière dimension de notre lutte concerne le problème de la visibilité des personnes timides. À cet égard aussi, les personnes timides subissent une discrimination incontestable : elles sont littéralement absentes dans les médias, et notamment dans le public des émissions télévisées. Sur ce point, nous ne souhaitons pourtant absolument aucun changement. Nul d’entre nous, qu’il soit timide, timoré, introverti ou réservé, qu’il soit hésitant, farouche ou pusillanime, n’aspire le moindrement à la visibilité.

Avec fierté et fermeté, nous revendiquons aussi notre part d’ombre. Notre droit à l’ombre. La force noire et timide de l’invisible.
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Une voix de moins

62
Jean Ferrat est décédé samedi à l'âge de 79 ans.

Jean Ferrat, c’est d’abord le souvenir d’un léger éblouissement quand on vous juche sur les épaules d’un père ou d’un oncle pour voir sa silhouette sur la scène. Vous êtes dans la foule d’une fête de l’Huma au cœur des années 1970. Il fait beau évidemment, presque aussi beau que dans la chanson Deux enfants au soleil, un de ses premiers succès et qui reste pour vous comme le programme commun d’une rêverie jamais abandonnée autour de ce que pourrait être le communisme enfin réalisé : le temps libéré dans un monde sexy, poétique et balnéaire. C’est vrai que vous avez tellement flirté sur cet air-là, ensuite. Comme plus tard, dans L’Amour est cerise, vous mettrez en pratique ce sage conseil :
Vertu ou licence
Par Dieu, je m’en fous
J’égare ma semence
Dans ton sexe roux.

Jean Ferrat, c’est aussi votre quarantaine. La première fois que vous avez cru passer de l’autre côté. Vous tenez deux mois contre une pleurésie sur votre lit d’hosto, avec des drains un peu partout. Vous vous sentez comme un vieillard, vous avez tout le temps mal malgré la morphine qui ne fait que mettre la douleur à côté. Et puis ça remonte, ça revient, et un jour, vous sortez à petit pas. Et dans la voiture, vous allumez l’auto-radio et Que c’est beau la vie qui passe sur Radio Nostalgie. Alors, les larmes vous montent aux yeux parce qu’il y a des petits matins où les apparentes banalités deviennent les plus belles vérités philosophiques que vous n’entendrez jamais. La force, sans doute de ce que l’on appelle un peu vite la variété. Le jeune Proust, dans Les Plaisirs et les Jours savait déjà tout ce que peut apporter cette musique prise de haut par quelques pointilleux prétentieux : « Combien de mélodies, de nul prix aux yeux d’un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses. »

Les jeunes gens romanesques et les amoureuses, c’est fou ce que nous avons pu en rencontrer au Parti communiste. Le communisme, quoiqu’on en dise, ce fut quand même la grande affaire dans la vie de Jean Ferrat. Ce sont des communistes qui l’ont caché pendant l’occupation quand il s’appelait encore Jean Tenenbaum et que ce n’était pas le genre de nom idéal pour survivre à l’époque. Il s’en souviendra dans la chanson Nuit et Brouillard, la première sur la question, un vrai tube censuré, ou plutôt « déconseillé de passage radio » par cette France des sixties qui voulait oublier le passé qui ne passait pas dans la vague yéyé. Mais cela n’empêcha pas Europe 1 de la programmer, achevant d’en faire, pour les années à venir et jusqu’à aujourd’hui, la chanson de référence sur le sujet de la déportation. En revanche, Potemkine, là, fut franchement interdit d’antenne.

Oui, je sais, Jean Ferrat n’a jamais eu sa carte du Parti. Il était ce qu’on appelle un compagnon de route. Compagnon de route, c’est vivre à la colle avec le Parti alors que l’encarté est marié. Il ne peut pas toujours dire à sa femme ce qu’il pense d’elle, surtout quand il arrive à cette dernière de faire n’importe quoi. Jean Ferrat, lui, pouvait. C’était l’amant. C’est pour ça, paradoxalement, qu’il est resté fidèle jusqu’au bout puisqu’il était encore sur le comité de soutien à la liste Front de gauche en Ardèche. Parce qu’il a pu dire dans Camarade ce qu’il pensait du Printemps de Prague et dans Le Bilan dauber sur la fameuse expression de Marchais, « bilan globalement positif », quand on l’interrogeait sur les pays de l’Est. Seulement, qu’on ne se réjouisse pas trop vite du côté des anticommunistes pathologiques. Tout le monde n’est pas Stéphane Courtois pour cracher hystériquement dans la soupe dont il s’est pourtant repu jusqu’à plus soif. Le refrain du Bilan, c’est le nôtre, encore aujourd’hui, et ce n’est pas près de changer, malgré tout ce qu’il nous a fallu avaler comme couleuvres :
Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre
Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui.

Oui, Jean Ferrat, c’est aussi nos doutes, à nous les communistes. Mais on a ceci de particulier, c’est que l’on accepte les remises en question, mais en famille. Pour rester dans le domaine de la variété, quand Sardou s’est mis à chanter Lénine, réveille toi ils sont devenus fous, cela nous a fait hurler de rire à l’époque. Ce réac atlantiste en déçu du communisme au milieu des années 1990, tout de même, il ne manquait pas d’aplomb. Vous imaginez, c’est comme si Jean Ferrat s’était permis une chanson sur Friedmann et Pinochet en pleurant sur la trahison du modèle libéral.

Et puis après tout, Ferrat, il n’est pas seulement à nous. Comme Aragon, qu’il a si bien chanté. Ils appartiennent au patrimoine national. Ils ont su, ces internationalistes, chanter comme personne nos paysages, nos rivières, nos saisons, nos poètes. Parce qu’ils ont compris, comme tous les communistes français conséquents, qu’il ne sert à rien de vouloir aimer les autres si on ne s’aime pas soi-même. Notre chanson préférée de Ferrat, pour tout vous dire, celle que nous nous repassons en boucle depuis que nous avons appris la nouvelle et que nous sommes surpris par la puissance de feu de notre chagrin, c’est Ma France :
Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige
Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France.

Allègre mais pas trop

106

Claude Allègre

Si vous en êtes d’accord, vous serez les arbitres. J’ai un léger différend familial avec mon père qui, s’il n’en est pas moins mon père, a parfois tort. En l’occurrence, il s’évertue à trouver intéressants les plats propos de Claude Allègre. Je crains pour ma part d’y avoir déclaré une allergie.

Bien sûr, cela m’emmerde un peu. Parce que ça me classe notamment avec les écolos et avec un paquet de gens qui croient tenir, là et ailleurs, leur brevet de rectitude morale. Ça me met du côté du Monde ou de Libération. Contre Valeurs Actuelles. Ça, c’est un peu la honte. Fort heureusement, il reste Marianne, qui me permet de me réconcilier avec l’idée que Allègre, c’est bien de la fumisterie, du poujadisme climatique. Et de me sermonner, vertement : être minoritaire n’est pas nécessairement le gage que l’on a raison. La majorité a parfois raison. Notamment quand j’en fais partie.

Et sur le réchauffement climatique, il faut dire qu’Allègre me brise les noix. Remarquez, je n’y connais rien en réchauffement climatique. Comme Allègre, apparemment. Comme l’ensemble des personnes avec lesquelles je m’en entretiens, soit dit en passant. Comme mon père. Oui, même mon père. Qui n’en est pas moins mon père, notez bien. C’est que, j’ai beau retourner le truc dans tous les sens[1. Je parle du réchauffement climatique, donc, et plus de mon père.], j’ai la grosse impression que tout ceci est affaire de présupposés. Comme tout, me direz-vous. Mais plus que tout, vous répondrai-je. Fermez la parenthèse, merde à la fin.

Bon, prenez les libéraux. Ok, Allègre a rejoint Sarkozy. Et l’on se souvient de sa sortie du QG de Sarko, à la dérobée. De son ample et chaloupée démarche, empruntant au mammouth sa grâce printanière. Mais tout de même, voir Valeurs Actuelles chérir ainsi un ancien ministre de Lionel Jospin, ça vous laisse comme deux ronds de flan. Y’a anguille. Moi, qui ne suis que moi – certes, mais c’est déjà ça[2. Pour les incultes, ça commence comme ça : « Et moi, moi qui ne suis que moi / entre mendiant et roi / quand je rentre chez moi / je deviens comédien, mes espoirs, mes chagrins / je les laisse en chemin. »] – je ne peux pas m’empêcher de penser que si les libéraux chérissent Allègre, c’est moins par souci de vérité scientifique, que par allergie à la règlementation. Or voilà, si on laisse l’homme entièrement libre de déterminer son comportement et si l’origine humaine du réchauffement climatique est avérée, il est probable qu’un jour il jure, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendra plus. Alors de fait, on l’encadre un peu.

Vous me direz : de l’autre côté, c’est le goût de l’Etat, c’est le collectivisme, c’est l’intervention dans ma vie et celle du voisin. Ce serait une méfiance à l’égard de l’Homme. Sans aller jusque-là, possible qu’il y ait une méfiance vis-à-vis de la société de consommation. Un certain goût pour la sobriété.

Alors voilà, sur le climat, malheureusement, on part tous de quelques présupposés. Et, sauf surprise, l’immense majorité d’entre nous est incapable d’appuyer son avis sur une connaissance personnelle. Cela dit, tout de même…

Tout de même, il y a des petites choses, des indices, des éléments infimes mais qui suscitent ma méfiance. Il y a ce ton, cette mise en avant personnelle, mise en scène, auto-représentation en chevalier blanc pourfendant la pensée forcément unique, mise en scène qui dérive lorsque, comme le souligne Jade Lindgaard, l’homme ne craint pas d’entamer son propos par un vibrant « Nous, les résistants… » Et de faire un parallèle avec la résistance au nazisme ou au pouvoir soviétique. Faut-il aimer le burlesque ou n’avoir pas le sens du ridicule pour en arriver là ?

Il y a dans tout ce scénario la marque habituelle du complotiste, fier de se draper dans le costume du martyre. Et « l’imposture climatique » de faire écho à « l’effroyable imposture ». De renvoyer à ces diatribes contre ceux qui vous cachent tout, ne vous disent rien, mais qui, c’est certain, s’organisent dans l’ombre.

Ridicule encore lorsque Dominique de Montvalon lui adresse ces questions empressées : « Pourquoi ? Parce que vous êtes foncièrement rebelle ? », « Vous, ils n’ont pas réussi à vous “normaliser” ! », « Vous êtes devenu un véritable “expert” en climat, ne vous en déplaise ! », « Vous êtes décidément l’apôtre de la complexité… »

Faut-il que l’esprit fin soit embrumé pour ne pas discerner là la complaisance et la flagornerie de son intervieweur ?

Ridicule encore lorsque celui qui veut incarner la rigueur scientifique définit le GIEC, sa cible directe, l’instrument du grand complot, comme le « Groupement international pour l’étude du climat », alors qu’il s’agit du « Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat » (cf Le Monde). Moins amusante et révélatrice d’un esprit plus petit qu’il ne voudrait le faire croire, cette pique inutile, déplacée, incongrue et puérile, lorsqu’il évoque « l’incapacité (congénitale ?) des climatologues à maîtriser certaines méthodes statistiques ».

On reprochait à l’article du Monde de faire son marché dans les erreurs qui parsèmeraient le livre de Claude Allègre. Mais n’est-ce pas précisément ainsi que procède Claude Allègre avec les travaux de la communauté scientifique ? Pour celui qui veut se parer des vertus scientifiques, n’est-il pas gênant par exemple de présenter comme le résultat d’un vote de « spécialistes américains du climat » celui de présentateurs météo des chaînes de télévision américaines ?

On s’amusera encore de l’aversion proclamée pour le principe de précaution de celui qui déclame définitivement : « un pays qui n’assume pas l’idée du risque n’avance plus. Le risque, c’est la vie », mais qui, lorsqu’il fut décisionnaire et non pas simple commentateur, provoqua l’évacuation de 76.000 personnes autour de la Soufrière, contre l’avis d’Haroun Tazieff, qui soutenait que l’éruption serait sans danger… ce qui se confirma.

Mais il y a plus substantiel. On pourrait s’étonner que « l’apôtre de la complexité » emploie force comparaisons vulgarisatrices pour faire triompher son point de vue. Comme si, finalement, il ne fallait qu’un peu de bon sens dans tout ça. D’ailleurs, il le soutient. Tant qu’à faire. C’est Jean-Louis Fellous (ancien responsable des programmes d’observation de la Terre du CNES et ancien directeur des recherches océaniques de l’Ifremer) qui lui répond : «  »Imposture que d’affirmer qu’on peut prévoir, qu’on sait prévoir le climat qu’il fera dans un siècle. (…) On sait, au contraire, que la météo est imprévisible à plus de quatre jours, et parfois moins. » Élève Allègre, vous êtes recalé ! Vous confondez (mais vous le faites exprès, je n’en doute pas) la prévision météorologique et la projection climatique. Un médecin serait imprudent de prévoir votre disparition à court terme. Mais il lui est facile d’affirmer que dans un siècle vous ne serez plus des nôtres (moi non plus, d’ailleurs). De même, la prévision déterministe du temps météorologique trouve ses limites dans une fourchette de 4 à 15 jours, selon la latitude. Mais on peut prédire la prochaine glaciation, rythmée par les oscillations de l’orbite terrestre sous l’influence des autres astres du système solaire.

Autres erreurs relevées, lorsque Claude Allègre affirme que les climatologues attribueraient à un critère unique le réchauffement climatique, ou que le changement climatique serait le seul problème auquel l’humanité ait à faire face[4. En oubliant l’eau, donc, puisque Claude Allègre aime à se faire passer pour l’un des rares lucides à en percevoir l’enjeu. Et pourtant.].

D’ailleurs, on ne sait plus bien si c’est l’origine humaine ou carrément le réchauffement climatique que conteste Allègre, puisqu’il soutient que « l’on ne sait dans quel sens, finalement [le changement climatique] aura lieu ». Mais comme le lui rappelle, entre autres, Jean-Louis Fellous : « N’en déplaise à Claude Allègre, il n’y a pas de satellite climato-sceptique. »

C’est que contrairement à ce que soutient Claude Allègre, il semblerait bien que le changement climatique soit mesuré, observé et quantifié. Et modélisé, en prenant compte, comme le souligne realclimate parmi d’autres points de divergences, d’éléments dont Claude Allègre affirme pourtant qu’ils seraient négligés : « Mais il y a mieux : « Comme on ne sait pas bien comment se forment les nuages, on les néglige ! Comme on maîtrise mal le rôle des aérosols et des poussières, on les néglige ! » (p. 104) C’est complètement faux. Nuages, aérosols et poussières (comme variations de l’irradiance solaire et éruptions volcaniques) sont tous pris en compte par les modèles actuels. Les modèles qui négligent l’influence de l’augmentation du CO2 n’arrivent pas à reproduire le réchauffement des derniers trente ans, et c’est précisément pour cette raison que le CO2 a été confirmé comme le responsable principal du réchauffement global. »

Vous me le direz, pourtant je le sais : je n’ai guère de points d’appui évidents pour justifier ma position – même mon radiateur est un mauvais indicateur –, mais au pif, là, je le sens pas. À cause d’une foultitude de trucs qui coincent. À cause d’un boniment qui m’en rappellent bien d’autres, de ces bonimenteurs simplificateurs qui profitent de la complexité du sujet d’étude[5. Comme, tiens, Etienne Chouard et la Constitution européenne.] pour fourguer des idées simplistes et fausses. Et mon pif, d’après ma mère, est fiable. Pour sentir les gens, voyez. Alors, d’accord, c’est ma mère. Mais de la même manière qu’une idée n’est pas forcément fausse parce qu’elle est partagée par la majorité, ma mère a parfois raison en ce qui concerne mes grandes qualités. Et pour ce qui est de l’allègre imposteur, j’emprunterai sa conclusion à Jade Lingaard : « Si Claude Allègre a raison, rien de tout cela n’est très grave. Et la postérité lui reconnaîtra peut-être son mérite. Mais s’il a tort ? Il nous fait perdre un temps précieux. En retardant la mise en place de mesures qui permettraient dès aujourd’hui de réduire les gaz à effet de serre, il prend la responsabilité de mettre des vies humaines en péril. »

L'imposture climatique: ou la fausse écologie

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12
Vénus de Willendorf, musée d'Histoire naturelle de Vienne.
Vénus de Willendorf, musée d'Histoire naturelle de Vienne.

Vaut-il mieux avoir tort avec Élisabeth Badinter ou tort avec Edwige Antier ? Telle semble être l’alternative qui nous est offerte, à nous les femmes de 2010. Et c’est pas joyeux. A ma droite, l’option lénifiante de la maternité niaiseuse et rose bonbon ; à ma gauche, une belle mécanique de pensée mal appliquée. Même s’il est injurieux pour la seconde de les situer au même niveau, dans les deux cas : fausse route. Fausse route, tel était d’ailleurs le titre du dernier essai d’Elisabeth Badinter (Odile Jacob, 2003) consacré aux régressions du féminisme, sur lesquelles elle revient aujourd’hui avec les mêmes arguments : l’instinct maternel n’existe pas, et la maternité n’est qu’un aspect parmi d’autres de la féminité. Sa crainte principale ? La « guerre souterraine » livrée contre les femmes qui travaillent et/ou n’ont pas d’enfant, dont Mme Antier serait le héraut (ses conseils sont, il est vrai, particulièrement gnangnan, mais parler d’une « guerre » est excessif).

[access capability= »lire_inedits »]Difficile de s’attaquer à un tel mythe vivant : Badinter la juste, la pure, celle dont les très courageuses prises de position sur le voile (à bannir) ou sur les quotas (à éviter) ont fait honneur à la France, à la République et aux femmes. Dur, dur, de contredire une telle intelligence, une telle réflexion. Et pourtant.

D’abord, Badinter s’élève contre un supposé « retour du naturalisme » et ses ravages sur l’émancipation des femmes. Mais en dehors de quelques excitées de la Leache League et des injonctions médiatiques de Mme Antier (on peut changer de chaîne), il me semble au contraire qu’on n’a jamais autant fichu la paix aux femmes concernant leurs choix en la matière. On assiste, c’est vrai, à un retour de mode de l’allaitement (sans oublier, mais oui, que certaines femmes allaitent avec plaisir), mais je n’ai vu nulle part d' »injonctions soutenues par les plus respectables institutions » ni subi d' »oukases des pédiatres ». La « maternité triomphante » est peut-être en vogue, mais elle n’empêche pas les femmes françaises de travailler, au prix d’acrobaties parfois vertigineuses entre nounous, horaires de crèche, pères participant encore peu, etc. Ce que Badinter souligne, mais pour alimenter l’argument inverse ! Les femmes feront bientôt, dit-elle « le calcul des plaisirs et des peines », comme si le désir d’enfant ne pouvait en aucun cas être une envie qui nous dépasse et écrase sous elle tous les arguments les plus raisonnables. « Il faut perdre la tête… ou perdre sa race », disait crûment Paul Valéry, et comme c’est vrai : vouloir un enfant, c’est perdre la tête, et c’est tant mieux (pour ceux qui en veulent). Badinter cite en exemple de résistance à l’air maternel du temps les 25 % de femmes allemandes qui n’ont pas d’enfant : bel exemple, dit-elle, d’un refus de modèle imposé. Or, en Allemagne, avoir un enfant signifie souvent renoncer à toute vie professionnelle puisque les écoles ferment en début d’après-midi et que la garde à domicile n’est ni répandue ni bien vue (en Suède non plus). Dans cette perspective, il me semble au contraire que les Allemandes sont moins libres que les Françaises, qui peuvent mener les deux de front, ce que beaucoup parviennent fort bien à faire. Certes, leur vie est très souvent tiraillée, c’est vrai, et leurs exploits quotidiens, comparables à ceux du marathon, sont admirables et peu reconnus : mais elles continuent. À croire qu’elles aiment ça…

Enfin, un acteur légèrement indispensable de la maternité brille par son absence dans ce livre : le père. Les hommes semblent totalement exclus du désir (ou plutôt du « calcul ») des femmes dans cet ouvrage, dans lequel ils sont avant tout cités comme une donnée entravante et/ou pesante, par leur absence d’aide et leur peu de compréhension des doubles tâches féminines : « Le bébé, écrit-elle, est le meilleur allié de la domination masculine » (propos presque injurieux pour les femmes, qui seraient donc dépourvues de libre-arbitre au point de subir le désir d’enfant d’hommes dominateurs… autour de moi, j’ai plutôt vu l’inverse). Pourtant, les bébés − jusqu’à nouvel ordre ! − se font toujours à deux, détail que Badinter semble négliger. Depuis la fin du XVIIIe siècle et la maîtrise de la fécondité dans notre précoce pays, les hommes et les femmes qui décident ou non d’avoir des enfants y ont souvent pensé ensemble. Choix fous, parfois aliénants, difficiles pour les couples : peut-être, mais choix tout de même. Et c’est là que ça se complique. Car en admettant que « retour du naturalisme » il y ait, ne pourrait-on y lire plutôt une sorte de retour du refoulé, de cette époque si dure − et si douce − où l’on n’avait pas le choix ?

Cette liberté si chèrement acquise ne nous pèse-t-elle pas, par moments ? Avoir un enfant aujourd’hui, c’est l’avoir voulu. Telle est sans doute la vraie question. Et la clef de bien de nos contradictions modernes.[/access]

C’est Graves, docteur ?

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L’acteur Peter Graves vient de décéder à l’âge de 83 ans dans sa propriété de Pacific Palissades, près de Malibu. Nous ne verrons plus son élégante silhouette répondre aux injonctions du département d’Etat niant toute responsabilité, etc. Peter Graves était en effet, dans la série Mission Impossible, celui qui incarnait le chef de la dream team sous le nom de Monsieur Phelps. Apparemment, la mort de Peter Graves est naturelle mais des rumeurs insistantes tournent autour d’un mystérieux dictaphone siglé UMP qui serait parvenu à l’acteur dans la soirée de dimanche : « Monsieur Phelps, votre mission, si vous l’acceptez, consistera à mobiliser les abstentionnistes du premier tour en faveur du parti présidentiel… » C’est alors que Peter Graves, fin connaisseur de la politique française, se serait effondré.

PS : Marc Cohen me fait remarquer que Peter Graves a aussi prononcé une des meilleures répliques de l’histoire du cinéma, en l’occurrence dans Y a-t-il un pilote dans l’avion ? des ZAZ : « Joey, est-ce que tu aimes les films de gladiateurs ? » Dans le monde d’avant, on pouvait encore rire de ces choses-là…

Régionales : tous perdants ?

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Martine Aubry, présidente de la..., pardon, première secrétaire du Parti socialiste.
Martine Aubry, présidente de la..., pardon, première secrétaire du Parti socialiste.

Pour une fois, on sera d’accord avec l’essentiel des déclarations faites par les politiques depuis hier soir : rien n’est joué. À ceci près que ce n’est pas au second tour de dimanche prochain que nous pensons, vu qu’il présente à peu près autant d’intérêt que le premier, mais à la seule élection qui compte au pays du quinquennat : la présidentielle de 2012 – including les législatives-croupion qui la suivront. Rien n’est joué donc et, surtout, personne n’a de quoi pavoiser, même si certains ont plus raison d’avoir les nerfs que d’autres…

C’est le cas, natürlich, de l’UMP. Par compassion, on se contentera de rigoler doucement des balançoires proférées hier soir par François Fillon, comme quoi l’abstention massive interdit de tirer une quelconque conclusion politique nationale de ce scrutin. Bon, on sait que le discours d’hier soir n’a pas dû être facile à écrire, mais quand même, y a des limites. Celles de la décence, par exemple, ou celles de l’amnésie. Si notre mémoire est bonne, au printemps dernier, l’UMP ne s’était pas gênée d’en faire des quintaux sur sa victoire forcément signifiante aux européennes. Et là, l’abstention – tout aussi massive –, eh bien, c’était pas le sujet.

La vérité, c’est que le parti du président est dans une panade monumentale. Rarement la droite sera partie si unie à un scrutin, et rarement elle aura fait un score aussi riquiqui. Elle est même laminée quant à l’objectif grotesque qu’elle s’était fixé, à savoir devancer le PS au premier tour, ce qui n’avait pas déjà pas grand sens au départ, compte tenu des réserves de voix Europe Ecologie et Front de Gauche, et qui se révèle calamiteux à l’arrivée, vu que c’est le PS qui est devant. Aïe!

Le PS est-il pour autant le grand gagnant du scrutin d’hier ? Gagnant, sûrement. Grand, c’est moins évident. Certes, il vaut mieux faire 30 que 16, comme aux européennes. À Solferino, on explique, comme de bien entendu, que c’est grâce à la rénovation opérée par Martine Aubry que le parti a retrouvé des scores plus en rapport avec son standing. Pas faux, ou plutôt, pas entièrement. Parce qu’en vrai ce sont les potentats locaux du parti qui sortent renforcés de cette échéance. Et dans la perspective des primaires, ils auront beau jeu d’expliquer que quand ils font le job, eux, alors, ça marche. On parie que ce n’est pas seulement en Septimanie que les apparatchiks provinciaux se réjouissent du score de Frêche et de la déculottée collatérale de la liste imposée par Paris. On souhaitera bien du plaisir à Martine pour les primaires…

À l’instar du grand frère socialiste, les Verts eux aussi font un carton à la Pyrrhus. En un an, le rêve – bien réel chez nombre de militants – de faire jeu égal avec le PS a fondu comme banquise au soleil. Mais en passant la barre des 10 % pratiquement partout, et pas seulement à Oberkampf, les Verts consolident leur pouvoir de nuisance, et il nous semble que ce ne sont pas seulement des places éligibles en surnombre et des présidences de région que vont exiger les écolos, mais aussi, à tous les coups, des circonscriptions réservées pour les législatives. Nous, en tout cas, à leur place, on se gênerait pas pour le faire, et pourtant, on a meilleur caractère que Duflot ou DCB…

Le PCF, lui aussi, a bien tort de se la jouer renaissant avec ses 6 %. Tout d’abord parce seul un groupuscule peut sabrer le champagne avec un tel score. Et puis parce que ces 6 % ne lui appartiennent pas. C’est seulement grâce au tonus tribunicien apporté dans la corbeille de mariage par Mélenchon que le PCF est sorti du caveau qu’il avait lui-même creusé en passant un peu trop brutalement du soviétisme rigide au sociétalisme invertébré. Désormais, l’avenir du PCF passe par le populisme de gauche du leader du PG, qui dit tout haut ce que nombre d’électeurs populaires du PCF n’osaient même plus penser tout bas. Pour le PCF, en 2012, la perspective est donc soit d’avoir un candidat communiste autonome et disparaître, soit de s’effacer derrière Mélenchon. Et donc de disparaître aussi.

C’est d’ailleurs ce qu’a déjà fait le NPA, sans même attendre la présidentielle. Reste que, comme le Modem, il se rassure de ses scores calamiteux aux élections intermédiaires en se disant qu’il a un candidat crédible pour cette échéance. On se rassure comme on peut, hein. N’empêche, ces deux partis nouveaux n’ont plus la cote et, en plus, avec le temps, ils sont de moins en moins nouveaux. Ceci explique peut-être cela.

On pourrait penser que le FN, lui, n’a que des raisons de se réjouir. À ceci près qu’il est trois points en dessous des précédentes régionales, qui elles-mêmes n’avaient pas auguré du meilleur pour la présidentielle de 2007. De plus, l’électorat « de droite » du FN, celui qu’il a pu récupérer de la razzia sarkozyste, risque d’être moyennement content de voir le Front se maintenir dans 12 régions et donc faciliter la victoire de la gauche. Personne à l’UMP n’ira le dire aussi clairement sur les plateaux de télé (même si Fillon a fait un aparté un rien appuyé sur la sécurité, après son appel du pied non moins lourdingue aux électeurs écolos).

N’empêche, les militants de la droite d’en bas ne se gêneront pas pour faire jouer cette fibre-là d’ici le scrutin suprême. Un scrutin où il n’est, à notre avis, plus du tout exclu que Jean-Marie le Pen, fort de ses 20 % en PACA, se représente en fin de compte. Faut savoir se dévouer pour la cause, surtout quand ça vous démange furieusement !

Bref, deux petits tours et puis s’en vont. Les choses sérieuses commenceront dans un an et demi, avec la vraie campagne des vraies élections. Dit comme ça, c’est un peu raide, mais il n’y a pas que nous pour le penser : cherchez bien, 53 % des électeurs vous le diront…

Jean Ferrat : bilan globalement positif

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Jean Ferrat est décédé samedi à l'âge de 79 ans.
Jean Ferrat est décédé samedi à l'âge de 79 ans.

Jean Ferrat est mort. Comme Léo Ferré avant lui. Louis Aragon va se sentir moins seul au paradis. Mais le monde des vivants perd encore un poète, et certainement l’une des dernières grandes figures de la chanson française, au panthéon de laquelle il rejoint Brel, Brassens, Gainsbourg et Nougaro. Oh, naturellement, Jean Ferrat était agaçant. Avec son cheveux blanc de patriarche, sa moustache détenant la vérité, et son regard qui pense. Ah, évidemment, Jean Ferrat était crispant. Avec son sens de l’engagement « de gauche », son ancrage baba-écolo dans l’Ardèche post-soixante-huitarde, son impeccable aura de sage (parfois plus philosophe que poète) au visage buriné par le « bien », son élégance un peu désuète de gentleman farmer et finalement son horripilant engagement communiste – que l’on se plaira à voir davantage comme une posture de pensée et de poésie le rapprochant d’Aragon, que comme une réelle fidélité doctrinale au « parti ».

Il était donc parfois pénible, Ferrat, mais son œuvre demeure. Sa poésie personnelle parfois, sa musique très souvent. Difficile d’écarter brutalement des chansons aussi emblématiques que La montagne (hymne écolo-rural à l’Ardèche des 60’s), Potemkine (chanson-spectacle qui cherche à rivaliser avec les images du grand Eisenstein, et n’échoue pas vraiment) ou encore Nuit et brouillard. Au-delà il y a aussi – et surtout – l’interprète des poèmes de Louis Aragon. L’auteur d’Aurélien doit évidemment beaucoup à Jean Ferrat, qui a permis de populariser son œuvre auprès du grand public. On mettra en exergue deux petits bijoux du genre… Aimer à perdre la raison et surtout Que serais-je sans toi ? Deux poèmes qui se répondent subtilement, et semblent suffire – à eux seuls – à dire toute la complexité du sentiment amoureux. « J’ai tout appris de toi, jusqu’au sens du frisson… Que serais-je sans toi ? Que ce balbutiement… J’ai tout appris de toi, comme on boit aux fontaines… Tu m’as pris la main dans cet enfer moderne… » Jean Ferrat sait habiller les vers du poète d’une mélodie sombre et nostalgique, soulignée par l’orgue électrique, rendant fidèlement tout ce qu’Aragon pouvait investir de profondeur en son texte. Jean Ferrat possédait donc le grand talent – et l’humilité touchante – de savoir s’effacer parfois devant la poésie des autres… délicatesse qui le rapprochait d’un Brassens mettant parfois en musique des poèmes de Paul Fort, Villon, Hugo ou – également – Aragon (pour son cafardeux Il n’y a pas d’amour heureux).

Comme après chaque décès de personnalité, les communiqués attristés fusent de toutes part ! Les hommages crépitent en feux d’artifice ! La furie médiatique de bienveillance et d’amour-rétrospectif fait déferler son tsunami mielleux sur les ondes. Prenons quelques exemples dans les dépêches Afp consécutives à l’annonce du décès du chanteur… Pascal Nègre, bien connu des adolescentes fans de la Star-Ac et patron de la maison de disques Universal, déclare à propos de sa poule aux œufs d’or moustachue : « Avec la disparition de Jean Ferrat, c’est un pan entier de la musique française qui disparaît. Je salue l’artiste, l’humaniste et le militant. » Et le money-maker, naturellement… Marie-Georges Buffet, pour le PCF, déclare : « C’était un compagnon, mais un compagnon qui restait très libre, qui avait un esprit critique, qui était très exigeant par rapport à ses compagnons communistes. C’est pour cela aussi que nous l’admirions tant, que nous avions tant d’amitié, de tendresse pour lui… » Demandons-nous un instant ce qu’un homme aussi délicat que Louis Aragon pourrait penser de cette ogresse inquiétante de la place du Colonel Fabien ?… et cherchons à savoir ce que cette dernière a pu comprendre de l’univers de Jean Ferrat… Hein ? En musique nous appelons ça un silence. La socialiste Martine Aubry, certainement arrachée à la longue léthargie onirique dans laquelle l’avait plongée la campagne des élections régionales, déclare tout de go : « Cet artiste passionné incarnait la difficile synthèse entre la révolte et l’idéal. Il était profondément engagé et aura tenté, sans jamais se lasser, de lutter contre toutes les formes de servitude (…) Il restera comme un militant infatigable de la justice sociale, qui n’a jamais renoncé à porter les valeurs de la gauche et à mener des combats émancipateurs. » Un sinistre morceau de prose horriblement sclérosé, rédigé certainement par un quelconque chargé de com stagiaire issu de Science Po et colleur d’affiche MJS absolument dénué de toute fantaisie.

Les grands noms de la droite n’ont pas été en reste. La moustache de Jean Ferrat n’a manifestement pas laissé indifférent François Fillon, premier ministre, dont la stricte raie à droite n’interdit pas les incursions dans la poésie gauchiste… « La voix chaude, tendre et persuasive de l’auteur de ‘La Montagne’ s’est tue. Sa mort est un deuil pour la chanson française et tous les artistes français, dont il était le maître incontesté. » Portez silencieusement le deuil, misérables petits Biolay, Bénabar et Delerm ! Par pitié…

Et Nicolas Sarkozy ? Car oui, c’est désormais l’époux d’une femme créative… Il ne pouvait s’empêcher de donner son avis sur la question… « Avec Jean Ferrat, c’est un grand nom de la chanson française qui disparaît. Chacun a en mémoire les mélodies inoubliables et les textes exigeants de ses chansons, qui continueront encore longtemps, par leur générosité, leur humanisme et leur poésie à transporter les âmes et les cœurs, à accompagner aussi les joies et les peines du quotidien. » On ne raillera pas, charitablement, la mièvrerie de la synthèse qui est ainsi faite de l’univers de Ferrat. C’est à croire que le président ait confondu ce poète avec Michel Sardou.

On taira élégamment cette saillie de Mireille Mathieu : « Jean Ferrat était l’un des mousquetaires de la chanson française. » On ignorera, aussi, bien d’autres faux hommages médiatiques au chanteur, comme celui du sombre facteur d’extrême-gauche Olivier Besancenot, osant : « Je salue la disparition d’un grand homme, d’un poète qui chantait l’amour comme la révolution, un militant résistant à l’air du temps. » On notera la méprise du petit foutriquet qui met l’amour sur le même plan que la politique politicienne. Lecture trop intrépide d’Aragon. L’amour dominant évidemment tout le reste ! Mais casquette poursuit, frondeur :  » Je lui avait dit à quel point, au début des années 1990, son album “La Jungle et le Zoo” avait compté dans mon parcours militant. » On imagine, sans malice, que cela avait du faire une belle jambe à Jean Ferrat ! Quant au MRAP, on l’entend déclarer : « Aujourd’hui, à l’heure où la parole raciste se libère jusqu’au plus haut niveau de l’État, la voix de Jean Ferrat continuera de raisonner pour interpeller les consciences. » Tristement les « interpeller » ou, plutôt, les… « enchanter » ?

Quasiment personne – ainsi – pour parler des chansons, des poèmes, des textes du poète… naturellement. Jean Ferrat est mort. Comme Léo Ferré avant lui. Louis Aragon va se sentir moins seul au paradis. Il faudra certainement quelques années, si ce n’est même quelques décennies, pour que l’on dresse le véritable bilan – globalement positif – de son art. Rien n’empêche, en attendant, de se (re)-plonger dans cette œuvre chantée de Jean Ferrat, dont le gauchisme militant ne nuit pas à la santé, et qui a quand même écrit de bien belles chansons…

Bernard et Sophie, ou les liaisons dangereuses

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Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT.
Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT.

Connaissez-vous Bernard Thibault ? C’est probable. Il est, comme on dit une des figures du syndicalisme français. Que l’évolution de plus en plus réformiste de la CGT provoque l’ire grandissante d’une partie de sa base n’a finalement que peu d’importance., Même quand on est favorable à une collaboration de classe, de vieux restes de centralisme démocratique peuvent toujours être utile. « Peu importe que le chat soit blanc ou que le chat soit gris pourvu qu’il attrape la souris », disait déjà le vieux président Deng à l’époque où le stalinisme de marché (au bout du compte le régime fantasmé par tous les capitalistes de la planète) a remplacé le stalinisme tout court.

Au dernier congrès de la CGT, à Nantes, on a à peine entendu l’opposition. Des représentants d’unions locales et d’organisations syndicales CGT d’entreprises avaient pourtant décidé de désigner comme candidat Jean-Pierre Delannoy (métallurgie du Nord-Pas-de-Calais). Ce dernier était toutefois monté au feu comme avaient chargé les légionnaires à Camerone : pour la beauté du geste. Bernard Thibault, largement soutenu en interne, était assuré d’être réélu pour un quatrième mandat et la candidature de Delannoy a été qualifiée de « symbolique » car, n’est-ce pas, « tout était ficelé ».

On avait pu d’ailleurs, à propos de symbolique, constater la pugnacité plutôt faiblarde de Thibault quand il s’était agi de soutenir les CGT de Continental traduits devant les tribunaux et en particulier leur leader, le très charismatique Xavier Mathieu qui pour avoir dit ce qu’il pensait de la mollesse, pour ne pas dire le couillemollisme[1. « La CGT, on les a pas vus. Les Thibault et compagnie, c’est juste bon qu’à frayer avec le gouvernement, à calmer les bases. Ils servent juste qu’à ça, toute cette racaille. »] de la nouvelle icône du syndicalisme modernisé, s’était retrouvé au dernier moment déprogrammé d’un débat à la fête de l’Huma 2009.

Bon, maintenant connaissez-vous Sophie de Menthon ? Si l’on dit souvent que Bernard Thibault est coiffé comme Mireille Matthieu, Sophie de Menthon, elle, a quelque chose d’une héroïne des Feux de l’amour, avec l’image de l’executive woman telle que l’on s’imagine dans les maisons de retraite. Blonde, souriante et impitoyable. D’autant plus impitoyable que, comme un reflet inversé de Bernard Thibault qui voudrait faire avaler la fable d’un syndicalisme réformiste façon CFDT, Sophie de Menthon, elle, veut faire croire à quelque chose d’encore plus énorme : la possibilité d’un capitalisme moral. Sophie de Menthon n’a pas peur des oxymores. Elle a sans doute acquis cet aplomb dans le comité d’éthique du Medef. Elle a même crée, sans doute inspirée par ce joli mot aristotélicien un mouvement qui est aussi un acronyme, Ethic et qui signifie Entreprises de taille humaine, indépendantes et de croissance. Si Bernard Thibault fait semblant d’oublier la lutte des classes, Sophie de Menthon, elle, fait semblant d’oublier la tendance à la concentration monopolistique de l’économie de marché et que la « taille humaine » se trouve souvent chez des sous-traitants étranglés, obligés de réduire les coûts pour garder des marchés qui sentent sur leur nuque le souffle des grands groupes quand ce n’est pas le talon de fer des multinationales. Mais nous savons qu’Orwell et Machiavel sont déjà aux portes de la Ville et que les mots ne veulent plus dire grand chose, voire adoptent assez perversement le sens contraire. On commence juste, par exemple, à comprendre malgré les économistes de garde médiatiquement corrects que le mot réforme prononcé par un membre du gouvernement ou un patron, même affilié à Ethic, veut dire recul social et adaptation aux exigences de plus en plus délirantes du marché.

Mais Sophie de Menthon, dans sa croisade pour un capitalisme à visage humain (on vous interdit de rire dans la salle, surtout ceux du fond à gauche) a trouvé un allié dans le monde syndical et pas n’importe qui. Bernard Thibault lui-même. Si, si, ils viennent même de signer un communiqué ensemble. Bon, il y a aussi la CFDT mais il y a longtemps que l’on est habitué à la collaboration de classe pratiquée depuis Nicole Notat par cette centrale toujours prête aux compromis de toutes sortes pour avoir l’air respectable et mendier un satisfecit de Madame Parisot.

Et sur quoi porte donc la nouvelle alliance entre Ethic et la CGT : une augmentation générale des salaires ? Allons, allons, nous sommes entre gens sérieux. De nouveaux droits pour les représentants syndicaux au sein des comités d’entreprise ? Cessez, je vous prie, cela devient indécent.

Non, vous semblez oublier que nous avons affaire à deux grandes consciences morales, humanistes, et tout et tout. Sophie et Bernard ont cosigné d’une grande générosité dont le titre vous dira assez suffisamment ce dont il s’agit : « Approche commune sur les conditions de régularisations des travailleurs sans-papiers ». Pour résumer, main dans la main, Sophie et François, la bouche en cœur, vont aller proposer à Xavier Darcos que toute cette main-d’œuvre assez massivement et honteusement employée dans des secteurs comme le BTP et la restauration, soient traités à égalité de droit puisqu’ils cotisent déjà pour la retraite et la sécu.

On peut être certain que Bernard Thibault est persuadé qu’il a fait une bonne opération, qu’il va être applaudi à deux mains et par le patronat pour son ouverture d’esprit et par la gauche morale, tellement morale, qu’elle passe son temps à sangloter sur le sans papier comme figure ultime de l’oppression. Le problème, c’est que Thibault semble avoir oublié un vieux proverbe latin : « Timeo Danaos et dona ferentes » (je me méfie des Grecs, même quand ils font des cadeaux). Le libéralisme, par essence, adore la libre circulation. Celle des capitaux, des marchandises et des corps. Il faut être naïf comme un identitaire pour croire que l’économie de marché a une nation. L’immigration clandestine, c’est l’armée de réserve du capitalisme ou, selon les circonstances ses tirailleurs sénégalais, pendant la guerre de 14, envoyés en première ligne pour qu’on ait le temps de se réorganiser à l’arrière. Et, de fait, un moyen comme un autre de faire baisser les salaires et les droits, de maintenir la pression contre les revendications.

À la limite, dans cette histoire, la néo-libérale Sophie de Menthon est cohérente avec elle-même. C’est Thibault qui sur ce coup-là, encore une fois, semble oublier au nom du « réalisme » qu’il vient de se faire complice d’un mauvais coup contre le monde du travail.

Et que, de Benoît Frachon à Henri Krasucki, on doit, ces temps-ci, se retourner dans les tombes rouges de l’émancipation. Les tombes sur lesquelles pleure désormais une jolie fille abandonnée par presque toute sa famille. Une jolie fille qui ne connaissait ni Noirs, ni Blancs, ni Arabes, mais seulement le prolétariat. Une jolie fille qui ne faisait pas dans la moraline. Une jolie fille qui s’appelait lutte des classes.

Le vote de Trotsky : une exclu Causeur

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Un communiqué de Léon Trotsky, furieux, est parvenu tôt ce matin à la rédaction. Il n’a pas voté pour le NPA, et surtout pas dans le Vaucluse, si vous voilez ce qu’on veut dire. Il a notamment déclaré : « L’abolition complète de la religion ne sera atteinte que dans une structure socialiste complètement développée, c’est-à-dire, lorsqu’il y aura une technique qui libérera l’homme de toute dépendance dégradante envers la nature. Cela n’est possible que dans le cadre de rapports sociaux déniés de tout mystère, parfaitement lucides et n’oppressant pas l’humanité. La religion traduit le chaos de la nature et le chaos des rapports sociaux dans le langage d’images fantastiques. Seule l’abolition du chaos terrestre peut supprimer à jamais son reflet religieux. Une direction consciente, raisonnable et planifiée, de la vie sociale, dans tous ses aspects, abolira définitivement tout mysticisme et diablerie. » Aucune réaction n’est encore venue d’Olivier Besancenot qui, du coup, va (re)lire Sens et méthode de la propagande antireligieuse, un texte de 1925.

Une seule solution, la dissolution !

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Régionales : faut-il dissoudre l'assemblée nationale ?
Régionales : faut-il dissoudre l'assemblée nationale ?
Régionales : faut-il dissoudre l'assemblée nationale ?
Régionales : faut-il dissoudre l'assemblée nationale ?

Dès 18 heures, dimanche, nos chers voisins francophones nous laissaient entrevoir la branlée historique subie par l’UMP lors de ce premier tour des régionales. PS et UMP au coude à coude autour de 30 %, écolos à 11-13 %, FN à 9-10 %, extrême gauche à 9-9,5 % et Modem à 4,5 %.

Cela peut certes évoluer au fil de la soirée, mais il est rare qu’une tendance qui se dégage des sondages « sortie des urnes » se renverse notablement avec l’arrivée progressive des résultats.

Un chiffre pourtant sera décisif : si le PS seul parvient, à l’échelle de la métropole, à dépasser, ne serait-ce que d’une seule voix le total des suffrages obtenus par l’UMP, il y aura panique dans la maison Sarkozy. Et même si ce chiffre fatidique n’est pas atteint par les amis de Martine Aubry, la stratégie présidentielle de rassemblement de la droite au premier tour et d’aspiration du vote FN aura subi un échec indiscutable.

Ce que l’on va entendre durant toute la soirée dans la bouche des cadors de l’UMP tiendra en une phrase répétée en boucle : on ne peut tirer des conclusions politiques définitives d’un scrutin marqué par une abstention aussi forte, et la légitimité présidentielle n’en n’est donc aucunement affectée. On ajoutera, avant de quitter un plateau pour l’autre, que la mobilisation des électeurs de droite au second tour viendra corriger cet accès passager de mauvaise humeur et réserver quelques surprises de dernière minute.

Tout cela est évidemment du pipeau et sera entendu comme tel par ceux qui auront suffisamment d’esprit civique pour se priver du film du dimanche soir sur une chaine du câble ou de la TNT.

Dès lundi, en sourdine et, à coup sûr, en direct live à partir du 22 mars, on va entendre le grabuge qui ne va pas manquer de se déclencher dans les hautes sphères de l’UMP.

Comment éviter le casse-pipe en 2012, où, si les choses continuent dans la même veine, même un bourricot pourvu de l’étiquette PS a toutes les chances d’aller brouter dans les jardins de l’Elysée ?

Le quinquennat, on ne le dira jamais assez, a complètement changé la donne établie par de Gaulle en 1958. Le président de la République ne peut plus s’élever au dessus des contingences de la politique au jour le jour ; il devient personnellement comptable devant la nation de l’ensemble de la politique de son gouvernement. Et cela d’autant plus que l’actuel titulaire du poste en a fait sa marque de fabrique.

Changer de premier ministre serait alors très mal perçu dans le pays qui verrait là, et il n’aurait pas tort, une manière peu élégante de se débarrasser de ses péchés sur un bouc émissaire. Faire comme si de rien n’était et espérer qu’une embellie économique vienne sauver sa réélection en mai 2012 ? L’espérance du miracle est une méthode relativement risquée de gestion du temps politique, et on voit peu d’exemple de son efficacité.

Il y a, certes, l’espoir que votre principal adversaire fera encore plus de bourdes politiques que vous, mais il semble bien que le PS ait épuisé le stock de conneries politiques qu’il avait en réserve, encore qu’on ne sait jamais…

Reste la seule solution raisonnable qui peut permettre à Nicolas Sarkozy d’espérer un second mandat : la dissolution de l’Assemblée nationale. Cela peut très bien se vendre au peuple : « J’ai compris votre message et j’en tire les conséquences. Je vous demande de me renouveler solennellement votre confiance en élisant une majorité sur un programme que je vais vous présenter pour les deux années qui viennent. » Naturellement, il sera battu, cohabitera pendant deux ans avec Martine Aubry et sera triomphalement réélu en 2012. Élémentaire, mon cher Guéant.

Shy-Pride

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Ceci est un appel solennel lancé à tous les timides, du bout des lèvres mais avec détermination.

Il est temps de sortir enfin de notre réserve pour commencer à nous organiser de manière collective afin de réclamer peut-être certains droits. Ceci, tout en veillant naturellement à ne pas nous imposer outre mesure dans les débats sociétaux. Nous ne voulons faire d’ombre à personne et tenons à ce que toutes les revendications des non-timides continuent à être entendues en priorité.

Nous souhaiterions cependant restreindre un peu les innombrables discriminations dont sont victimes les personnes à tempérament timide, aussi bien que les personnes à caractère timoré et les personnes un peu introverties, dans tous les domaines de la vie sociale.

[access capability= »lire_inedits »]Notre première revendication serait – si une telle mesure pouvait être adoptée à la fois sans incommoder les personnes non-timides et sans trop attirer leur attention sur les personnes timides – la mise en place d’un Plan de secours des timides à l’école, puisque celle-ci demeure le premier lieu de la souffrance timide dans la société. Chaque élève timide ou timoré serait ainsi accompagné durant toutes sa scolarité par un tuteur qui pourrait, selon les circonstances, écouter ce que l’enfant ou l’adolescent timide lui chuchote à l’oreille et prendre ensuite publiquement la parole en son nom, lui permettre de se cacher derrière lui ou encore encourager le timide à prendre lui-même la parole dans d’autres moments plus propices.

En second lieu et dans un second temps, nous souhaiterions la généralisation de ce système de tutorat pour tous les adultes timides et sans qu’ils aient besoin d’en faire la demande eux-mêmes. Il nous apparaît souhaitable que chaque timide puisse être accompagné par un tuteur, capable de nouer une relation de confiance avec lui, dans toutes les épreuves sociales : premier flirt, oraux d’examens, débats sur l’identité nationale, entretiens d’embauche, psychanalyses, demandes d’augmentation salariale. De nombreuses études ont d’ores et déjà démontré les écarts de salaires énormes entre personnes timides et non-timides. A bien y réfléchir, ce phénomène nous semble tout de même un peu anormal.

Mais cet appel s’adresse pourtant aussi et avant tout aux non-timides. Nous avons besoin de leur soutien et de leur solidarité pour impulser à notre mouvement la confiance qui lui est nécessaire, pour nous aider à nous rencontrer et à parler entre timides et pour nous rassurer sans relâche quant au bien-fondé de nos revendications. Il nous faut enfin des non-timides solidaires pour porter notre voix et nous servir de représentants dans les médias.

À plus ou moins brève échéance, et si nos tuteurs parviennent à nous y résoudre, nous pourrions enfin organiser une grande Marche des fiertés timorée, timide et introvertie. Ses modalités restent encore à définir. Chaque personne timide pourrait sans doute défiler masquée ou voilée, être représentée par un non-timide solidaire ou encore marcher cachée derrière des chars ou des rangées de non-timides.

La dernière dimension de notre lutte concerne le problème de la visibilité des personnes timides. À cet égard aussi, les personnes timides subissent une discrimination incontestable : elles sont littéralement absentes dans les médias, et notamment dans le public des émissions télévisées. Sur ce point, nous ne souhaitons pourtant absolument aucun changement. Nul d’entre nous, qu’il soit timide, timoré, introverti ou réservé, qu’il soit hésitant, farouche ou pusillanime, n’aspire le moindrement à la visibilité.

Avec fierté et fermeté, nous revendiquons aussi notre part d’ombre. Notre droit à l’ombre. La force noire et timide de l’invisible.
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Une voix de moins

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Jean Ferrat est décédé samedi à l'âge de 79 ans.
Jean Ferrat est décédé samedi à l'âge de 79 ans.

Jean Ferrat, c’est d’abord le souvenir d’un léger éblouissement quand on vous juche sur les épaules d’un père ou d’un oncle pour voir sa silhouette sur la scène. Vous êtes dans la foule d’une fête de l’Huma au cœur des années 1970. Il fait beau évidemment, presque aussi beau que dans la chanson Deux enfants au soleil, un de ses premiers succès et qui reste pour vous comme le programme commun d’une rêverie jamais abandonnée autour de ce que pourrait être le communisme enfin réalisé : le temps libéré dans un monde sexy, poétique et balnéaire. C’est vrai que vous avez tellement flirté sur cet air-là, ensuite. Comme plus tard, dans L’Amour est cerise, vous mettrez en pratique ce sage conseil :
Vertu ou licence
Par Dieu, je m’en fous
J’égare ma semence
Dans ton sexe roux.

Jean Ferrat, c’est aussi votre quarantaine. La première fois que vous avez cru passer de l’autre côté. Vous tenez deux mois contre une pleurésie sur votre lit d’hosto, avec des drains un peu partout. Vous vous sentez comme un vieillard, vous avez tout le temps mal malgré la morphine qui ne fait que mettre la douleur à côté. Et puis ça remonte, ça revient, et un jour, vous sortez à petit pas. Et dans la voiture, vous allumez l’auto-radio et Que c’est beau la vie qui passe sur Radio Nostalgie. Alors, les larmes vous montent aux yeux parce qu’il y a des petits matins où les apparentes banalités deviennent les plus belles vérités philosophiques que vous n’entendrez jamais. La force, sans doute de ce que l’on appelle un peu vite la variété. Le jeune Proust, dans Les Plaisirs et les Jours savait déjà tout ce que peut apporter cette musique prise de haut par quelques pointilleux prétentieux : « Combien de mélodies, de nul prix aux yeux d’un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses. »

Les jeunes gens romanesques et les amoureuses, c’est fou ce que nous avons pu en rencontrer au Parti communiste. Le communisme, quoiqu’on en dise, ce fut quand même la grande affaire dans la vie de Jean Ferrat. Ce sont des communistes qui l’ont caché pendant l’occupation quand il s’appelait encore Jean Tenenbaum et que ce n’était pas le genre de nom idéal pour survivre à l’époque. Il s’en souviendra dans la chanson Nuit et Brouillard, la première sur la question, un vrai tube censuré, ou plutôt « déconseillé de passage radio » par cette France des sixties qui voulait oublier le passé qui ne passait pas dans la vague yéyé. Mais cela n’empêcha pas Europe 1 de la programmer, achevant d’en faire, pour les années à venir et jusqu’à aujourd’hui, la chanson de référence sur le sujet de la déportation. En revanche, Potemkine, là, fut franchement interdit d’antenne.

Oui, je sais, Jean Ferrat n’a jamais eu sa carte du Parti. Il était ce qu’on appelle un compagnon de route. Compagnon de route, c’est vivre à la colle avec le Parti alors que l’encarté est marié. Il ne peut pas toujours dire à sa femme ce qu’il pense d’elle, surtout quand il arrive à cette dernière de faire n’importe quoi. Jean Ferrat, lui, pouvait. C’était l’amant. C’est pour ça, paradoxalement, qu’il est resté fidèle jusqu’au bout puisqu’il était encore sur le comité de soutien à la liste Front de gauche en Ardèche. Parce qu’il a pu dire dans Camarade ce qu’il pensait du Printemps de Prague et dans Le Bilan dauber sur la fameuse expression de Marchais, « bilan globalement positif », quand on l’interrogeait sur les pays de l’Est. Seulement, qu’on ne se réjouisse pas trop vite du côté des anticommunistes pathologiques. Tout le monde n’est pas Stéphane Courtois pour cracher hystériquement dans la soupe dont il s’est pourtant repu jusqu’à plus soif. Le refrain du Bilan, c’est le nôtre, encore aujourd’hui, et ce n’est pas près de changer, malgré tout ce qu’il nous a fallu avaler comme couleuvres :
Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre
Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui.

Oui, Jean Ferrat, c’est aussi nos doutes, à nous les communistes. Mais on a ceci de particulier, c’est que l’on accepte les remises en question, mais en famille. Pour rester dans le domaine de la variété, quand Sardou s’est mis à chanter Lénine, réveille toi ils sont devenus fous, cela nous a fait hurler de rire à l’époque. Ce réac atlantiste en déçu du communisme au milieu des années 1990, tout de même, il ne manquait pas d’aplomb. Vous imaginez, c’est comme si Jean Ferrat s’était permis une chanson sur Friedmann et Pinochet en pleurant sur la trahison du modèle libéral.

Et puis après tout, Ferrat, il n’est pas seulement à nous. Comme Aragon, qu’il a si bien chanté. Ils appartiennent au patrimoine national. Ils ont su, ces internationalistes, chanter comme personne nos paysages, nos rivières, nos saisons, nos poètes. Parce qu’ils ont compris, comme tous les communistes français conséquents, qu’il ne sert à rien de vouloir aimer les autres si on ne s’aime pas soi-même. Notre chanson préférée de Ferrat, pour tout vous dire, celle que nous nous repassons en boucle depuis que nous avons appris la nouvelle et que nous sommes surpris par la puissance de feu de notre chagrin, c’est Ma France :
Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige
Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France.