Accueil Site Page 313

Sauve-qui-peut !

L’État perd ses meilleurs serviteurs, et son autorité. Parce qu’ils sont mal payés (profs, médecins) ou parce qu’ils cèdent aux sirènes du privé (haute fonction publique), les fonctionnaires qui le peuvent quittent le navire, affaiblissant la culture du service public, le sens de l’État et celui de l’intérêt général.


La Révolution française n’a pas remis en cause la puissance de l’État royal, patiemment construit et consolidé par la monarchie. Elle a même renforcé sa centralité par son jacobinisme. Elle a en revanche aboli les privilèges de naissance de ceux qui en assuraient la direction au profit d’un principe électif (chargé de fournir une classe politique nouvelle) et d’un principe méritocratique (chargé de recruter les fonctionnaires). Conformément aux textes constitutionnels, les fonctionnaires travaillent au service de la nation et pour l’intérêt général, mais ils obéissent aux lois et au gouvernement, c’est-à-dire au pouvoir politique. Napoléon Bonaparte a renforcé la puissance de l’État républicain. Il a créé une justice administrative pour protéger l’État et ses serviteurs (les fonctionnaires) des administrés, du peuple et de ses juges. La Révolution avait assez montré leur potentiel révolutionnaire. Dans le monde anglo-saxon, on protège les sujets et les citoyens de l’État : notre inversion démontre en creux la place prestigieuse et l’étrange privilège historique des serviteurs de l’État en France.

Une fonction publique devenue obèse

Mais depuis deux siècles, des évolutions profondes ont modifié la donne, et peu à peu abaissé la puissance publique et étatique. L’évolution est préoccupante depuis un petit demi-siècle. D’abord, l’État, qui était sobre jusqu’à la guerre de 1914, a considérablement grossi et le nombre de ses fonctionnaires a crû en conséquence. De quelques centaines de milliers de fonctionnaires au xixe siècle – armée et professeurs compris –, on est passé à 6 millions, non comptés les contractuels, les sous-traitants (y compris désormais les cabinets de conseil), les secteurs paraétatiques, à commencer par la médecine financée sur fonds publics, et la masse des associations et des entreprises financées par l’État. La filiale française d’Acted, parmi d’autres ONG, est financée par cinq niveaux de donateurs publics (UE, l’AFD pour l’État, des régions, des départements et des communes), de sorte qu’on se demande si elle est une ONG ou un bras décentralisé de l’État ? La fonction publique est devenue obèse, et ses missions comme ses compétences se sont diluées au point qu’une zone grise entoure toutes les actions de l’État et de ses démembrements. La SNCF a ainsi été méthodiquement démembrée, tronçonnée entre activités d’investissement, de fonctionnement, de transport, de low cost, etc., semi-privatisée – ses grandes gares étant transformées en galeries commerciales, tandis que les petites sont fermées, n’assurant plus qu’un service public discontinu – et désormais clivée entre contractuels et statutaires minoritaires. Elle est enfin livrée au marché concurrentiel, jusqu’à abandonner le fret dont elle devrait être le maître d’œuvre européen !

A lire aussi, Elisabeth Lévy: 60 millions d’administrés

Cette hypertrophie et cette dispersion ont affaibli l’autorité de la fonction publique, le prestige et le statut des fonctionnaires. La France est parmi les pays riches les plus fonctionnarisés du monde. Or plus il y a de fonctionnaires, moins ils sont bien formés et clairement identifiés. L’appauvrissement des professeurs, qui ont perdu en quarante ans (1981-2021) la moitié de leur pouvoir d’achat relatif (qu’on les compare aux smicards ou aux cadres), aboutit à une déconsidération générale dans une société dont l’argent est devenu l’unique référent. Cela rend le métier de moins en moins attractif. Il y a des décennies que, dans les sciences, le métier n’attire plus les plus ambitieux ni les meilleurs, qui optent pour des carrières plus rémunératrices en dépit de l’effondrement industriel. Désormais, ce syndrome a gagné les matières littéraires et les langues, qui peinent à recruter des enseignants. À cela s’ajoute un phénomène nouveau et inédit, la démission de milliers d’enseignants chaque année, eu égard à la dégradation des conditions de travail.

Individualisme et consumérisme n’épargnent pas les fonctionnaires

Le troisième phénomène est la perte d’autorité de l’État qui, dans une société devenue molle et dont les valeurs ont profondément changé, sous le coup de l’individualisme et du consumérisme, peine à se faire respecter, et à se faire obéir par ses propres fonctionnaires. Pas plus qu’il ne parvient à obliger les jeunes médecins à s’installer dans les déserts médicaux – alors qu’il a financé leurs études et qu’il est responsable de la sécurité sociale qui rémunère leur activité –, l’État ne se plus fait obéir de certaines catégories de fonctionnaires. Il y a un petit demi-siècle, quand l’État était fort et riche, il imposait aux jeunes normaliens et agrégés – alors payés 2,5 fois le SMIC en début de carrière – des nominations dans les lycées les plus ruraux, les plus pauvres ou les plus populaires du pays. Alors que leur salaire est aujourd’hui proche du SMIC en début de carrière (surtout si l’on intègre la hausse du coût du logement), l’État n’a plus la force d’y affecter tous ses jeunes fonctionnaires. Il a alors recours à des contractuels formés de manière aléatoire pour boucher les trous, ce qui contribue à entretenir la stagnation sociale et professionnelle des classes populaires, attisant chez elles un ressentiment envers la République… et ses fonctionnaires. De même, l’État impécunieux peine à nommer des chefs d’établissement bien rémunérés et ayant l’autorité nécessaire à la tête des écoles les plus difficiles : écoles et collèges REP (réseau d’éducation prioritaire, ex-ZEP), lycées professionnels ou de banlieues. Partout, des personnels de direction manquent : peu payés bien que logés, mal considérés et mal protégés par le ministère, ces fonctionnaires au rôle essentiel manquent à l’appel. La récente histoire du chef d’établissement de la cité Maurice-Ravel, à Paris, menacé de mort sans que son auteur soit emprisonné, démontre que l’État peine ou échoue à protéger ces fonctionnaires, sur lesquels repose pourtant l’ordre républicain.

Rentrée scolaire en uniforme pour les élèves de l’école Ronchèse, 2 septembre 2024. La dégradation des conditions de travail des professeurs, qui ont perdu la moitié de leur pouvoir d’achat en quarante ans, rend la profession de moins en moins attractive © SYSPEO/SIPA

À l’autre extrémité de l’État, face à ses hauts fonctionnaires passés par l’ENA ou par les cabinets ministériels, l’État peine désormais à accueillir des carrières longues dans la haute fonction publique. Les allers-retours entre la haute administration et le secteur privé dans des postes bien plus rémunérateurs se multiplient depuis vingt ans, affaiblissant la culture du service public, le sens de l’État et de l’intérêt général. Le Canard enchaîné en tient régulièrement une scrupuleuse et inquiétante chronique. Or les hauts fonctionnaires étaient non seulement les gardiens de l’éthique républicaine, mais aussi ses prescripteurs. Emmanuel Macron a considérablement accentué cette dérive, en détruisant l’ENA et les corps d’État (diplomates, préfets, recteurs, etc.), en les ouvrant à des cadres ayant fait carrière dans l’entreprise ou dans des cabinets d’avocats ou de médecine, suivant des logiques d’amitié ou des opportunités de toutes natures. Cette dérive est conforme à ce qu’il a reçu comme enseignement à l’IEP de Paris, depuis que feu Richard Descoings, énarque et conseiller d’État, directeur de l’IEP de 1996 à 2012, a pulvérisé la vieille institution française, pour en faire une business school internationale professant l’enrichissement comme optimum personnel, et en y recrutant de manière de plus en plus aléatoire. Une partie des professeurs et des « maîtres de conférences » de l’IEP ou de « grandes écoles » financées sur fonds publics poussent désormais leurs étudiants vers la quête d’un enrichissement rapide. Désormais, la plupart des polytechniciens et des normaliens de la rue d’Ulm abandonnent le service de l’État auquel ils étaient destinés, et pour lequel ils ont été excellemment formés et rémunérés pendant leurs études, au profit d’autres carrières. Pour les polytechniciens, l’enrichissement personnel passe par l’expatriation des meilleurs aux États-Unis, où ils peuvent pratiquer leur science et s’enrichir, et pour les autres, par la finance européenne ; pour les normaliens, le double diplôme à HEC ou à l’ENA (actuel INSP) permet de fuir la carrière universitaire ou scientifique, de plus en plus dévaluée du fait de ses revenus. Rappelons à ce sujet qu’un instituteur allemand touche le salaire d’un universitaire français, ce qui est plus parlant que tous les raisonnements.

Délitement par les deux bouts

Ce cul-par-dessus-tête dans la formation des élites étatiques et administratives françaises permet de comprendre les frustrations et le désarroi des niveaux intermédiaires et inférieurs de l’administration. D’autant que les élites subsistantes ont inoculé la culture de la concurrence et du management au sein des structures inadaptées de la vieille bureaucratie française. On se rappelle de la vague de suicides suscitée à France Télécom – ex-PTT – lorsque les méthodes managériales de la fin de la décennie 2000 sont passées en force pour adapter les fonctionnaires et leurs chefs à l’internet. Ce choc a peu ou prou frappé l’ensemble des services publics. Ainsi La Banque postale, ex-PTT, qui est depuis sa création la banque des plus modestes et de nombreux retraités. Son rôle dans l’accompagnement social était un service public. Quel n’a pas été le choc – et bientôt le dégoût – pour ses milliers de guichetiers et d’employés, quand le management les a poussés à passer de l’accompagnement à l’incitation forcée d’achats de produits financiers ou d’épargne au profit de la seule banque, désormais au détriment des « clients », comme l’ont fait de manière de plus en plus décomplexée toutes les banques.

A lire aussi, Stéphane Germain: Dégraisser le mammouth? Non, le dépecer!

Si l’on ajoute les fonctionnaires de catégories C, dont les fonctions ouvrières qu’ils occupaient dans l’intendance des administrations d’État (gardiens, veilleurs de nuit, femmes de ménage, hommes d’entretien, ouvriers, cuisiniers, jardiniers, etc.) ont été systématiquement externalisées auprès de sociétés de main-d’œuvre employant une immigration récente soumise à un management invisible et à de bas salaires, il n’est pas abusif d’écrire que la fonction publique s’est délitée par les deux bouts. Après vingt ans de libéralisation et de mise en concurrence à marche forcée sous contrainte européenne, que reste-t-il des services publics à la française ? Face à la numérisation de l’administration, qui a créé un écran – et parfois un fossé – numérique entre les usagers et les fonctionnaires, que reste-t-il de l’esprit de service public ? Il demeure des corps intermédiaires au contact du public, les « chiens de berger » de la société que sont les professeurs, les infirmières, les policiers et les pompiers, fidèles à leurs postes au contact des publics. L’administration fiscale de Bercy est désormais plus à distance, mais du fait de son rôle capital pour l’État, elle a été modernisée et ses fonctionnaires y sont mieux payés, encadrés et traités qu’ailleurs. Il demeure aussi l’armée mexicaine de la fonction territoriale, qui a crû d’un tiers de 1997 à 2022, pour atteindre presque 2 millions de fonctionnaires. Il y a trente ans, l’informatisation miracle de l’administration devait permettre une fonte de ses effectifs tant on allait gagner en productivité ! C’est l’inverse qui s’est passé – hors administration fiscale –, puisque les administrations françaises ont gagné un million de fonctionnaires en vingt-cinq ans.

Mais l’administration et ses fonctionnaires ont profondément changé, sous les coups de boutoir des politiques imposées par Bruxelles et par la haute fonction publique saisie par les principes d’un libéralisme plus idéologique qu’efficient. À l’exception peut-être des ministères régaliens – justice, police, armée –, dans lesquels la culture de l’État demeure stable par nécessité de service, les autres administrations ont été bousculées par des chocs endogènes (restrictions budgétaires, appauvrissement des fonctionnaires, inoculation de méthodes de management mal digérées) et des chocs exogènes (crise sociale, effondrement culturel, archipellisation de la société). Les syndicats de fonctionnaires auraient pu tirer profit de ces évolutions si éloignées de leurs attentes, mais comme dans le reste de la société, leur recul est spectaculaire. C’est particulièrement net dans l’Éducation nationale et à l’Université, où leur situation de cogestionnaire du système est devenue artificielle. L’effondrement des métiers ouvriers dans les fonctions de support les a affaiblis partout, sauf à l’hôpital. Mais la crise y est telle que leur capacité à inverser le cours des choses est faible. C’est la société qui s’indigne du sort des infirmières, obligeant les politiques à le corriger en partie, car elles sont le pilier du système hospitalier. Partout ailleurs, notamment dans les grands services publics ouverts à la concurrence, les évolutions ont été si rapides que les commentateurs et les responsables politiques ou syndicaux ont tendance à décrire un monde qui n’existe plus. Comme pour maintenir en vie le concept rassurant d’une fonction publique à la française vivant sur ses rentes et sur ses acquis. Mais il est loin le temps où l’État avait autorité sur des fonctionnaires respectés.

On a cassé la république: 150 ans d'histoire de la nation

Price: ---

0 used & new available from

La donna e mobile…

0

La nouvelle mise en scène du Rigoletto de Verdi à l’Opéra-Bastille, signée Claus Guth, allie modernité et émotion, avec une scénographie minimaliste et un casting exceptionnel


Production anthologique de 2016, cette nouvelle reprise du chef-d’œuvre de Verdi (la pandémie avait eu raison des représentations de 2020) où triomphaient, il y a quatre ans, Ludovic Tézier et Nadine Sierra sur le plateau de l’Opéra-Bastille, se voit reconduit, cet hiver 2024, dans une nouvelle distribution : un Rigoletto d’exception, à tous points de vue.

Inspiré, comme l’on sait, du drame hugolien de 1832, Le Roi s’amuse est devenu Rigoletto sous les auspices du génial librettiste Francesco Maria Piave. Le titre initialement envisagé par Verdi, La Maledizione, illustre le sort funeste fait au bouffon mal conformé dont le prénom, Triboulet, est donc changé en Rigoletto dans la transposition lyrique qu’en fera le compositeur en 1851…  On a peine à le croire aujourd’hui, mais tandis que la création de La Traviata, deux ans plus tard, se soldera par un fiasco total à La Fenice, tout Venise au contraire fredonne immédiatement l’air célébrissime « La donna e mobile… » Et la mélodie fait bientôt le tour de l’Europe entière.

Par les temps qui courent et du train où vont les choses, le jour n’est peut-être pas si loin où plus aucune scène lyrique occidentale ne se risquera à laisser, au seuil du troisième acte, un Duc de Mantoue libertin (comprenez : ‘’coupable d’agression sexuelle et sexiste’’) faire offense à la Femme en chantant de sa voix de ténor : « Cual pluma al vento/ Muta d’accento/ E di pensiero (…) E sempre misero/ Chi a lei s’affida » – Comme la plume au vent, la femme est changeante. Elle change de propos comme de pensée. Est toujours malheureux qui se fie à elle »…

A lire aussi, du même auteur: Edouard Limonov, ou la vie comme rhapsodie

En attendant, et avant que les inquisitrices du woke n’abattent leurs foudres vengeresses sur Verdi, il est fort heureusement permis  d’assister aux représentations, non encore tamisées par la cancel culture, de l’immortel « melodramma en trois actes et quatre tableaux », dans la mise en scène de Claus Guth, épurée autant qu’intelligible : les costumes Renaissance du grand bal d’ouverture dans le palais du Duc cèdent vite la place à des vêtements d’époque contemporaine, où se meuvent les personnages telles les marionnettes du destin, enchâssés dans l’unique espace parallélépipédique d’une boîte en carton recyclé (décor et costumes signés Christian Schmidt) : agrandissement, aux dimensions du plateau, de ce modeste paquet que, vieillard clochardisé, le double de Rigoletto trimbalera avec lui du début à la fin comme s’il revisitait obstinément son lointain, fatal traumatisme. Ici, la difformité physique de Rigoletto n’apparaît pas : le supplice du bossu est intérieur. C’est assez bien vu. Le metteur en scène allemand, qui scénographiait Samson cet été au Festival d’Aix-en-Provence, faisait déjà merveille à la Bastille dans sa régie de Don Giovanni l’an passé, production berlinoise du Staatoper Unter Den Linden (cf. notre article Désir, meurtre et damnation).

© Benoîte Fanton / OnP

Dans sa mouture actuelle de 2024, son Rigoletto s’appuie sur un casting de haute tenue, à commencer par le chef helvéto-vénézuélien Domingo Hindoyan, formé à l’excellente école de Caracas puis à Genève, et qu’on découvre à l’Opéra de Paris au pupitre de l’orchestre maison, ici à son meilleur – et les chœurs aussi. Les voix ne sont pas en reste : dans le rôle-titre, le baryton russe Roman Burdenko donne une profondeur rare aux lamentations du bouffon pleurant ses larmes de sang (« di vivo sangue a lagrima piangando »). Campée par la magnifique soprano italienne Rosa Feola (qui débute également sur la scène parisienne), sa fille Gilda vous étreint d’émotion avec son impeccable legato. Dans le petit rôle de Maddalena excelle la mezzo Aude Extremo (on avait pu l’admirer déjà en septembre dernier en Suzuki dans Madame Butterfly). La basse géorgienne Goderdzi Janelidze reprend sans faillir l’emploi du glaçant tueur à gages Sparafucile qu’il tenait déjà en 2021, tandis que notre Marine Chagnon nationale, membre de la troupe lyrique maison, nous donne une Giovanna sublimement traîtresse à sa patronne. Le Duc de Mantoue, sous les traits du ténor arménien Liparit Avetisyan, développe un vibrato vertigineux. Le baryton américain Blake Denson plante enfin un Monterone d’une présence physique impressionnante.

En bref, pour clôturer l’année, le choix de cette reprise, rehaussée d’un casting superlativement exercé, ne pouvait être meilleur. On n’en a pas fini pour autant avec Verdi au cours de la saison lyrique 2024-2025 : chef-d’œuvre de la maturité verdienne fascinant entre tous, Don Carlos sera encore donné à l’Opéra-Bastille en mars, et Rigoletto repris une fois de plus en mai-juin ici même, dans une distribution nouvelle…


Rigoletto, opéra de Giuseppe Verdi.

Avec Liparit Avetisyan, Roman Burdenko, Goderdzi Janelidze, Aude Extrémo, Marine Chagnon, Blake Denson, Florent Mbia, Kevin Punnackal, Armin Ahangaran, Teona Todua, Julien Joguet, Henri Bernard Guizirian.

Direction : Domingo Hindoyan. Mise en scène : Paul Guth
Opéra Bastille, les 10, 13, 16, 19, 24 décembre à 19h30. Le 22 décembre à 14h30.
Durée : 2h45
(Spectacle repris du 10 mai au 12 juin 2025 à l’Opéra Bastille. Nouvelle direction nouvelle distribution).

Trump à Notre-Dame, ou comment conjurer le déclin français

La présence du populiste américain Donald Trump, à Notre-Dame, samedi, est venue accentuer, par contraste, la réalité du déclin du progressisme macronien. L’analyse politique d’Ivan Rioufol.


La grandeur perdue de la France, conjurée le temps d’un week-end par la renaissance de Notre-Dame de Paris, fait apparaître Emmanuel Macron dans sa petitesse. Il faut certes reconnaître au chef de l’État d’avoir tenu sa promesse de faire reconstruire en cinq ans la cathédrale incendiée. Lui-même n’aura pas manqué de rappeler ses propres mérites, le 29 novembre puis le 7 décembre, en prenant la parole par deux fois au cœur du joyau gothique légué par le pieux Moyen Âge, avant que l’église blessée ne soit à nouveau consacrée dimanche.

Toutefois, cette énergie à reconstruire le symbole spirituel de la civilisation occidentale ne peut faire oublier le zèle mis par le même président à déconstruire, au nom du progressisme universaliste, la nation et sa souveraineté. Dans son face-à-face théâtralisé avec la chrétienté, Macron s’est montré incapable d’illustrer la force libératrice du mea culpa (« Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa »). Cette invitation du Confiteor à rejeter le déni et le mensonge au profit de la réalité et de l’aveu rend l’homme responsable de ses actes et de ses fautes, dans le but de les corriger et de se perfectionner. Or, jeudi soir, commentant la censure du gouvernement et la démission consécutive de Michel Barnier, Le chef de l’État s’est plus bassement employé, une fois de plus, à se défausser sur « l’irresponsabilité des autres ». Pour lui, si le premier ministre est tombé, c’est « parce que l’extrême droite et l’extrême gauche se sont unies dans un front antirépublicain », et non parce qu’il a choisi de dissoudre capricieusement l’Assemblée nationale le 9 juin, pour la rendre ingouvernable.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Alléluia

La présence de Donald Trump, samedi, à la cérémonie de réouverture des portes de Notre-Dame est venue accentuer, par contraste, la réalité d’une France officielle en déclin. Mêmes les médias suiveurs, qui clabaudaient hier contre le « clown » aux « cheveux orange », n’avaient d’yeux que pour l’homme fort des États-Unis. Alors que le président américain porte en lui la promesse d’une semblable renaissance des États-Unis (« Make America great again »), la France se faisait humilier par Ursula von der Leyen. Au nom de l’Union européenne, la présidente de la commission signait vendredi à Montevideo (Uruguay) l’accord de libre-échange avec des pays d’Amérique du sud (Mercosur), en dépit du refus français d’entériner ce marché qui profitera à l’Allemagne et pénalisera nos agriculteurs. Cette perte de souveraineté nationale est la conséquence du choix de Macron de promouvoir une souveraineté européenne. Ce renoncement à défendre ce qu’est la France ne s’arrête pas là. La détention à Alger, depuis le 16 novembre, de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, coupable d’un crime d’opinion, rappelle la faiblesse de la République pusillanime face aux régimes et idéologies totalitaires qui s’essuient les pieds sur la nation bradée. Celle-ci peut renaître de ses ruines, puisque c’est la promesse de résurrection que Notre-Dame invite à méditer. Mais ce lazarisme a comme obstacle les piètres acteurs qui persistent à saccager le pays. Samedi, ils regardaient avec fascination le surpuissant entrepreneur Elon Musk, également présent sous la nef. Comment ne pas voir un immense gâchis dans la détermination de Macron à sauver la cathédrale et à laisser tomber la France.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

Price: ---

0 used & new available from

Alléluia

Dans un monde un peu désenchanté, les Français ne sont pas près d’oublier la réouverture grandiose de Notre-Dame de Paris.


La cérémonie d’ouverture des JO, avec son kitsch mondialisé et ses poncifs progressistes, m’avait agacée. Samedi, en entendant sonner les cloches de Notre-Dame, j’ai pleuré. Le parvis, c’est le kilomètre zéro. Ce week-end, c’était aussi le centre de l’Occident et le cœur battant de la France. Sur X, une dame m’a demandé si j’étais chrétienne, comme si le catholicisme n’était pas une part de notre identité à tous.  Une autre écrivait que ce n’était qu’un moment de mondanités avec tous les politicards mécréants français et le show-biz.

Peut-être suis-je bon public. Samedi, j’ai voulu voir une affirmation de la puissance française. Pas seulement à cause de la prouesse collective orchestrée par un État qui s’est dépêtré de son corset administratif. Ni parce que la paix en Ukraine a peut-être commencé ici. La dernière fois que 50 chefs d’État et de gouvernement ont été réunis ainsi, c’était à Paris, le 11 janvier 2015. Quand Paris est blessé, le monde entier souffre. C’est le soft power, la puissance de l’imaginaire qui fait que malgré la dette, la censure du gouvernement, l’insécurité, pour des milliards d’êtres humains, le nom « Paris » reste synonyme de beauté, liberté et grandeur.

Miracle politique : si je ne me trompe pas, on n’a pas entendu les Insoumis brailler, invectiver, insulter Macron et Trump ou parler d’atteintes à la laïcité.

Mais n’y a-t-il pas eu un mélange des genres politique et religieux?

Il ne faut pas parler de mélange, mais plutôt de hiérarchie ou de séparation. Le politique et le religieux existent ; ils doivent bien coexister. C’est l’État, propriétaire des lieux, qui remettait samedi les clefs de la cathédrale à l’Église attributaire. Le président de la République a parlé alors que la cathédrale n’avait pas été consacrée. C’est la République qui accueillait le gotha politique européen et américain. D’où la « Marseillaise » dans une église, ce qui n’est pas rien. La guerre est finie. César a gagné.

A lire aussi, Gregory Vanden Bruel: Notre-Dame et l’exigence de renouer avec la verticalité

Dimanche, c’est l’État qui était invité. J’y ai vu une démonstration de la force du catholicisme, quand l’Église cesse de se prendre pour une ONG et assume une forme de verticalité. La crosse de Mgr Ulrich, les oriflammes des paroisses étaient tendues vers le ciel, c’est un rituel qui peut sembler désuet pour certains mais qui nous inscrit dans la chaine des générations.

Bien sûr, ça ne changera rien. Notre feuilleton politique va reprendre, les suppressions d’emplois aussi. Et la liturgie cèdera sa place au tourisme de masse, Notre-Dame va malheureusement vite redevenir une étape entre Disneyland et Versailles…

Reste ce témoignage bâti par la foi et par la Raison. Dans un monde désenchanté, la renaissance de Notre-Dame de Paris représente une espérance, même pour les incroyants. Celle qu’il y a quelque chose de plus grand que nous, qui justifie notre passage sur Terre, que ce soit Dieu, l’Art ou la Révolution. C’est aussi une réponse à tous ceux qui croient que le pouvoir d’achat est l’essence de la vie humaine.

Cette chronique a d’abord été diffusée Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin

Ukraine, Moyen-Orient, Chine: ces défis qui attendent Marco Rubio

En nommant Marco Rubio Secrétaire d’État, Donald Trump entendait frapper fort. M. Rubio est un partisan inflexible d’Israël, et, en tant que fils d’immigrés cubains, il veut s’imposer face à un adversaire redoutable, la Chine, régime communiste. Ses déclarations sur Vladimir Poutine sont également de nature à rassurer ceux qui craignent que l’administration Trump soit trop favorable aux Russes.


Le 13 novembre, le président élu Donald Trump a nommé Marco Rubio au poste de Secrétaire d’État. Ce choix est une très bonne nouvelle pour la politique étrangère américaine, affaiblie par quatre années d’administration démocrate. Le sénateur de Floride et ancien candidat aux primaires du Parti républicain en 2016 est particulièrement connu pour son soutien indéfectible à l’état hébreu et sa fermeté face à la Russie de Vladimir Poutine et à la Chine communiste de Xi Jinping. Cette nomination envoie un message clair aux ennemis des démocraties et signe le retour de l’Amérique sur la scène internationale.

Marco Rubio, l’allié d’Israël

Le Républicain de 53 ans, vice-président de la commission du renseignement et membre de la commission des relations extérieures du Sénat s’est toujours démarqué des autres politiques américains pour son soutien inconditionnel à l’État hébreu.

Au cours de sa carrière, il s’est battu pour que Jerusalem soit reconnu comme la capitale d’Israël.

Lors d’un déplacement en Israël en 2013, le sénateur avait déclaré au président israélien de l’époque Shimon Peres que Jérusalem est « bien sûr la capitale de votre pays ».

En 2017, il a été à l’origine, avec deux autres sénateurs républicains (Ted Cruz et Dean Heller) d’une proposition de loi visant à transférer l’ambassade américaine à Jerusalem. Le Floridien a également fait preuve d’une grande solidarité avec l’unique démocratie du Moyen-Orient lors des massacres du 7 octobre 2023. Deux jours après ces attaques, il a déclaré qu’ « Israël n’a pas d’autre choix que de chercher à éradiquer complètement le Hamas ». Des propos clairs et sans ambiguïté, loin des positions des démocrates.

Par ailleurs, l’ancien candidat à la primaire des Républicains ne cherchera à faire des compromis ni avec le régime islamiste de Téhéran qu’il considère comme « terroriste » ni avec son principal proxy, le Hezbollah. Pour lui, l’élimination en septembre par les forces israéliennes de Nasrallah est « un service rendu à l’humanité ».

Un pragmatique pour mettre fin à la guerre en Ukraine

Le nouveau Secrétaire d’État sera aussi d’une aide précieuse pour aider le président Trump à mettre un terme au conflit opposant Kiev à Moscou depuis presque trois ans. Fermement opposé à Vladimir Poutine qu’il qualifiait, à raison de « gangster » et de « voyou » en 2015, il considère que la guerre ne peut et ne doit pas s’éterniser.

A lire aussi: Syrie: le carton plein d’Erdogan

Il a récemment déclaré que les États-Unis financent une « guerre dans l’impasse » et qu’ « il faut la mener à son terme, faute de quoi, l’Ukraine sera ramené 100 ans en arrière ». Par ailleurs, au mois de septembre sur la chaîne NBC, il disait espérer que « les Ukrainiens aient plus de poids que les Russes » au moment des négociations de paix. Des propos mettant un terme à la fable des démocrates voulant faire passer le président Trump pour un soutien du Kremlin…

Une intransigeance totale face à la Chine communiste

Nous pouvons également compter sur le sénateur de Floride pour ne jamais faiblir face à l’Empire du Milieu.

En tant que fils d’immigrés cubains, il saura s’imposer face à ce régime communiste qui représente un réel danger pour l’Amérique, mais aussi pour l’Occident. D’ailleurs, il a lui-même décrit l’Empire du Milieu comme « l’adversaire le plus important et le plus avancé auquel l’Amérique n’ait jamais été confrontée ». Une déclaration bienvenue et réaliste quand on connaît les ambitions impérialistes de Pékin, notamment sur Taïwan.

En tant que parlementaire, M. Rubio a également effectué un travail remarquable d’opposition à Pékin. Dans un article publié le 11 novembre, le New York Times rapportait qu’en 2020, Marco Rubio« a parrainé un projet de loi qui tentait d’empêcher l’importation de produits chinois fabriqués en recourant au travail forcé par la minorité ethnique ouïghoure de Chine » que « Joe Biden a promulgué un an plus tard ».

Plus récemment, en septembre, il a présenté une proposition de loi visant à empêcher Pékin d’échapper aux droits de douane américains. En somme, l’ancien candidat aux primaires du GOP est convaincu que l’Amérique ne peut pas se permettre de reculer face à des adversaires comme la Russie, la Chine ou l’Iran, et que la défense des valeurs américaines est essentielle pour maintenir la paix et la prospérité mondiales. Pour tous ceux qui croient en une Amérique et en un monde libre forts, la nomination de Marco Rubio est donc une victoire !

Pourquoi Sarah Knafo est-elle si peu invitée dans les médias publics?

0

Quand la radio publique joue à « On n’invite pas ceux qui brillent trop », cela donne des débats politiques aussi variés qu’une pizza sans garniture !


Le 7 décembre, Sarah Knafo – députée européenne depuis avril 2024 – a été questionnée par Jean-Jacques Bourdin sur Sud Radio. Elle a été remarquable dans cet entretien, sur le plan de la forme, de l’argumentation, de la maîtrise de soi, en particulier quand elle a expliqué pourquoi, contrairement à Marine Le Pen et au Rassemblement national, elle n’aurait pas voté la motion de censure. On peut être tout à fait en désaccord avec elle, ce qu’elle pense et ce qu’elle représente, sans que soit justifiée la rareté de ses interventions dans les médias publics (France 5 et France Inter ne l’ont jamais sollicitée).

Ostracisme d’État !

J’ai choisi l’exemple de Sarah Knafo mais celle-ci est accompagnée par d’autres dans cet ostracisme que seules les campagnes officielles, avec leurs règles, battent en brèche. Éric Zemmour, Jordan Bardella, Philippe de Villiers et Michel Onfray par exemple, s’expriment et dialoguent ailleurs mais cette compensation ne rend pas moins insupportable, pour eux également, l’abstention des médias publics à leur égard. Irrigués pourtant avec l’argent du contribuable, ils opèrent des discriminations qui offensent une conception normale du pluralisme.

Je n’ai pas envie de discuter leur hiérarchisation des faits de société et le peu de place qu’ils octroient à des drames, à des délits et à des crimes pourtant révélateurs de l’état déplorable de la France mais aux antipodes de leur vision hémiplégique.

Le temps d’un billet, je vais me mettre à leur place et tenter de comprendre ce qui, de leur point de vue, légitimerait les exclusions qu’ils opèrent.

Il serait d’ailleurs possible de déborder le champ politique et social en appréhendant le registre culturel et littéraire. En s’étonnant, par exemple mais il y en aurait d’autres, du fait qu’un excellent écrivain français, styliste hors pair comme Thomas Morales, ne soit jamais convié chez Augustin Trapenard, Léa Salamé ou autres émissions du service public largement promotionnelles. Je n’ose croire que cette mise à l’écart puisse venir du fait qu’il écrive dans Causeur et exprime son amour de la province et sa nostalgie d’une France oubliée ou disparue !

Étrange passivité de l’Arcom sur l’absence de pluralisme du service public

Revenu dans la sphère où les partialités sont les plus criantes, quels seraient donc les ressorts interdisant aux médias publics d’accomplir leur mission ?

A lire aussi, Gilles-William Goldnadel: ABC de la morale à sens inique

Une approche totalitaire de celle-ci, leur confiant le droit de vie ou de mort sur les personnalités dignes d’être invitées ? Si cette tentation existe, elle ne sera jamais avouée ni assumée. Dans un débat qui avait fait beaucoup de bruit sur ce que devait être le journalisme, il m’était apparu que Frédéric Taddéï l’avait largement emporté sur Patrick Cohen. Les journalistes ont un rôle d’inclusion et non d’exclusion. Tant que la loi est respectée dans le débat.

Numéro 94 de « Causeur »

Ce n’est pas non plus le manque d’intelligence, de finesse et d’aptitude à l’oralité qui pourrait motiver le refus des médias publics à l’égard de certains: en effet Sarah Knafo et ceux que j’ai cités avec elle me semblent, au contraire, particulièrement briller dans ces dispositions. Au point que je m’interroge : ne donneraient-ils pas un complexe d’infériorité à ceux qui n’ont que la ressource de les récuser pour se croire meilleurs ?

Serait-ce alors que les médias publics se considéreraient comme personnellement offensés par l’affirmation de certaines convictions, par des opinions qui seraient contraires à leur propre corpus idéologique ? Si c’était le cas, ce serait grave.

D’une part, tout ce qui n’est pas interdit dans et par une démocratie est validé de ce fait même. D’autre part quelle légitimité supérieure auraient les médias publics pour s’arroger le droit de censurer ce qu’une part de la société a approuvé ? À quel titre pourraient-ils projeter de l’opprobre, de l’immoralité sur ce qui relève seulement de la contradiction politique et de la diversité républicaine ?

Les médias devraient s’honorer de leur obligation d’universalité au lieu de la nier. Sans parler de l’étrange passivité de l’instance de contrôle qui préfère s’en prendre aux excès du privé plutôt que sanctionner les offenses incontestables au pluralisme.

Quel que soit le regard porté sur toutes ces personnalités jamais agréées par le service public, elles manquent au débat politique et le condamnent à être inachevé, incomplet, mutilé. Une Sarah Knafo ou un Michel Onfray qu’on laisse délibérément de côté par un décret impérieux d’une humeur médiatique orientée, ne sont pas remplaçables ni interchangeables. Les citoyens, alors, en sont scandaleusement privés.

Qu’on me fasse la grâce de croire que ma révolte serait la même si étaient répudiées par principe des paroles et des intelligences antagonistes.

Libres propos d'un inclassable

Price: ---

0 used & new available from

La diva de l’avion

0

Jeniffer Castro, une jeune femme brésilienne, vient de gagner un million de followers sur Instagram en 24h. Cette illustre inconnue qui travaille pour une banque est devenue soudainement une icône de la résistance contre la culture de l’excuse et de la déconstruction.


Alors qu’elle venait de prendre place à bord d’un avion de ligne, une passagère l’a abordée pour lui demander de changer de place car son fils tenait absolument à occuper son siège, situé du côté de la fenêtre. Jeniffer a dit non. Tout de suite, une tierce personne, une autre passagère en l’occurrence sans aucune relation avec l’enfant gâté, s’est mise à filmer Jeniffer et à l’invectiver. « Tu manques d’empathie…C’est répugnant…En plein 21e siècle, on en est là encore… ». Personne n’est intervenu, certainement pas le personnel de bord. Puis, la vidéo a été partagée sur TikTok quelques heures après, engendrant un phénomène viral massif où l’opinion publique s’est largement ralliée à la position de la jeune Jeniffer. « Elle a raison », « Y en a marre du mimimi  (c’est-à-dire des jérémiades) ».

Mais vous êtes fous !

Il y a deux ans peut-être, Jeniffer aurait été massacrée par ces mêmes internautes. Les temps ont changé. Les gens sont rassasiés de wokisme et ne sont plus disposés à lyncher les uns ou les autres à l’appel d’activistes aigris et revanchards. Les gens ont besoin d’un retour au bon sens et à la normalité. La folie ne fait plus recette.

Le fait qu’une femme, jeune et jolie en plus, soit l’incarnation de ce mouvement n’est pas anodin. Cela aurait été un homme, l’on aurait évoqué le machisme et le manque de sensibilité. Mais, une femme, donc une mère potentielle, qui pose des limites à un enfant gâté ne peut souffrir aucune censure morale : elle sait de quoi elle parle, elle est légitime à tort ou à raison aux yeux du grand public.

A lire aussi: Merci qui? Merci 4B

Des hommes, parlons-en. La vidéo est très instructive dans ce sens. On entend au fond un homme, le père de l’enfant ou un passager quelconque, qui appuie la femme qui filme et invective Jeniffer. Aucun autre passager ne s’est manifesté pour mettre fin à cette scène aussi ridicule que gênante. Cruel symbole de notre époque où les hommes ne savent plus être à la hauteur de l’événement, reclus dans leur bulle ou résignés à laisser faire pour éviter des ennuis ou un procès… Bien entendu, la vidéo en question est trop courte pour en tirer des conclusions définitives, mais il n’empêche : son succès sur les réseaux sociaux brésiliens démontre qu’elle a capté fidèlement une réalité.

Tous avec Jeniffer !

Sans le vouloir, Jeniffer avec son calme et son courage face à l’agression, est devenue malgré elle une égérie. Le visage d’un autre Brésil et d’un autre monde où les fous sont traités comme tels et les gens normaux et équilibrés de nouveau respectés. Un tremblement de terre dans un monde où les grandes entreprises ont taillé leurs politiques sur mesure pour donner un pouvoir illimité aux dingues qui ont des comptes à régler avec la société.

Pour toutes ces raisons, les internautes brésiliens ont intronisé Jeniffer de « diva do avião » (la diva de l’avion) et plébiscitent le hashtag #todosconjeniffercastro

Qu’il est doux le retour à la normale ! Merci Jeniffer! Vive la force féminine!


Syrie: la chute d’Assad et l’émergence d’un nouveau désordre

0

Le régime de Bachar al-Assad est tombé en raison d’une offensive éclair menée par le mouvement HTS sous la direction d’Abu Mohammad al-Joulani, lequel a sapé les bases de la peur et de la corruption maintenant jusqu’alors la loyauté au régime, tout en rassurant les communautés minoritaires


Samedi soir, tandis que les chrétiens d’Occident célébraient la réouverture de Notre-Dame de Paris, un événement d’une ampleur historique bouleversait leurs frères d’Orient : la chute du régime de Bachar al-Assad. Ce séisme politique a plongé de nombreuses communautés syriennes dans l’angoisse. Leur inquiétude est légitime : avec la fuite d’Assad, c’est tout un système, fondé par le Baath et consolidé par Hafez el-Assad, qui s’effondre. Pendant plus d’un demi-siècle, ce régime a imposé un équilibre fragile mais efficace, garantissant sécurité et parfois prospérité à certaines des pièces complexes du puzzle ethnique et religieux syrien. Désormais, d’autres logiques vont modeler le destin des gagnants et des victimes de l’ancien régime.

Al-Joulani, le nouveau visage de la Syrie ?

La nouvelle force montante incarne un mélange d’islam politique sunnite et de nationalisme arabo-syrien. Les proportions exactes de ces ingrédients restent incertaines, mais le cocktail a désormais un visage : Ahmed Hussein al-Shar’a, alias Abu Mohammad al-Joulani. Syrien, islamiste et ancien jihadiste, il dirige une machine politico-militaire efficace et structurée, bien décidée à prendre la tête du nouvel État syrien. Son parcours inspire autant la crainte que l’assurance, tant il symbolise une rupture radicale avec l’ancien ordre.

Né en 1982 à Riyad, en Arabie saoudite, al-Joulani est d’origine syrienne, son père étant issu du Golan. En 1989, sa famille revient en Syrie, où il grandit à Damas, dans le quartier de Mezzeh. Son parcours bascule au début des années 2000, lorsqu’il s’engage dans des conflits internationaux. En 2003, après l’invasion américaine de l’Irak, il rejoint l’insurrection et grimpe rapidement dans les rangs d’Al-Qaïda en Irak (AQI), alors dirigé par Abu Musab al-Zarqawi. Capturé, il passe plus de cinq ans dans les prisons américaines d’Abu Ghraib et de Camp Bucca, véritables creusets idéologiques pour de nombreux leaders jihadistes, dont Abu Bakr al-Baghdadi.

En 2011, dans le contexte de la révolution syrienne, al-Joulani est envoyé par al-Baghdadi pour établir une branche d’Al-Qaïda en Syrie, Jabhat al-Nosra. Sous sa direction, le groupe s’impose rapidement comme une force majeure contre le régime d’Assad, grâce à des recrutements habiles et des attaques ciblées. Cependant, en 2013, al-Joulani refuse la fusion proposée par al-Baghdadi pour intégrer Jabhat al-Nosra à l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL, futur Daech). Cette rupture entraîne des affrontements violents entre les deux groupes, et al-Joulani choisit de prêter allégeance à Ayman al-Zawahiri, chef d’Al-Qaïda, pour préserver l’autonomie de Jabhat al-Nosra.

En 2016, al-Joulani annonce une rupture avec Al-Qaïda et rebaptise son groupe Jabhat Fatah al-Sham, puis Hayat Tahrir al-Cham (HTS) en 2017. Ce repositionnement stratégique vise à séduire les communautés locales et à s’éloigner du jihadisme mondial. Malgré cela, les États-Unis placent une prime de 10 millions de dollars sur sa tête.

A lire aussi, Gabriel Robin: Syrie: le carton plein d’Erdogan

Contrairement à Daech, qui privilégiait la terreur brute, al-Joulani adopte une approche pragmatique et patiente, inspirée par Ayman al-Zawahiri. Sa stratégie repose sur l’intégration avec les populations locales et la construction d’institutions administratives à Idlib, où HTS perçoit des impôts, contrôle les douanes et exploite la filière lucrative du captagon. Cette flexibilité lui permet de naviguer entre des alliances fragiles et de maintenir son emprise sur une région diverse.

En 2023, al-Joulani intensifie ses efforts pour se présenter comme un leader nationaliste syrien, centrant son discours sur la reconstruction d’un État islamique syrien tout en se démarquant du jihadisme mondial. Lors d’un entretien marquant, il affirme que son combat est exclusivement syrien, consolidant son image de chef pragmatique avec une vision nationale.

Offensive éclair

Fin novembre 2024, HTS lance une offensive éclair qui, en 11 jours à peine, provoque l’effondrement du régime syrien. Israël, la Russie, l’Iran et même Assad lui-même sont pris de court. L’effondrement rapide de l’armée syrienne témoigne de la dissolution de la loyauté au sein des forces loyalistes. Al-Joulani aurait réussi à transmettre des messages clairs aux militaires et aux communautés minoritaires : il n’y aurait pas de représailles contre ceux qui se rendent, ni d’attaques contre les biens, familles ou croyances des civils. Ce discours a détruit le ciment de la peur et de la corruption qui maintenait l’alliance pro-Assad.

Abu Mohammad al-Joulani incarne une synthèse entre islamisme politique et nationalisme arabo-syrien, un modèle proche du « kémalisme islamique » d’Erdogan, alliant conservatisme religieux et pragmatisme économique. Contrairement aux visions ultralibérales de Dubaï ou aux excès de Daech, son projet s’appuie sur une modernité mesurée et un traditionalisme ancré et assumé. Plutôt Qatar ou l’Arabie saoudite que Dubaï.

Cependant, al-Joulani doit relever des défis titanesques. Maintenir une coalition hétéroclite après la guerre s’annonce difficile : les ambitions personnelles et divergences idéologiques, contenues durant le conflit contre Assad, pourraient resurgir. De plus, l’Iran et la Russie, grands perdants de cette transition, ne manqueront pas d’exercer des pressions pour préserver leurs intérêts stratégiques.

Enfin, al-Joulani devra gérer une Syrie en ruines, ayant perdu la moitié de sa population et profondément marquée par des divisions ethniques et confessionnelles envenimées par 14 ans de guerre civile. Sa capacité à transformer son succès militaire en un projet politique stable sera déterminante pour l’avenir de la Syrie post-Assad. Bien qu’il ait démontré une habileté certaine à fédérer contre un ennemi commun, la véritable épreuve commence maintenant : bâtir un consensus durable autour de son projet de société.

Écran total

Dans Ultra violet, la philosophe Margaux Cassan révèle les dessous du bronzage. Et elle s’interroge : pourquoi certains continuent-ils de s’exposer au soleil alors que ses méfaits ne sont plus à prouver ?


Quel est le point commun entre Jacques Séguéla, Jean-Paul Enthoven, Jack Lang ou Thierry Ardisson ? Le bronzage ! Ils sont bronzés toute l’année, quand le commun des mortels affiche un teint de papier mâché. C’est l’histoire des bronzés, ou plus précisément celle de leur déclin que raconte la philosophe Margaux Cassan dans un essai passionnant sur notre rapport au hâle. Symbole de réussite dans les années 1980, le bronzage est aujourd’hui regardé avec circonspection. Rien de bien étonnant si l’on songe qu’entre 1980 et 2018, le nombre de cancers de la peau a été multiplié par trois. Des chiffres qui n’arrêtent pas ceux que l’auteure surnomme les « Rastignac du soleil ». Les grands, les communicants, les publicitaires et autres. Certains sont morts. « Ne restent alors que les vétérans, ivres de leur croisade contre le changement, insensibles aux alarmes sanitaires, écologiques, aux nouvelles modes. » En un mot, une espèce en voie de disparition, au même titre que les cétacés, les coraux et les chimpanzés. Parmi eux, une femme, 55 ans, les cheveux blonds peroxydés, bronzée 365 jours sur 365 : la mère de Margaux Cassan. Depuis toujours, elle passe sa vie à rechercher le soleil. Il est son Dieu, sa religion, celui pour qui elle ne rechigne pas à parcourir des milliers de kilomètres. Pour qui, aussi, elle n’a pas hésité à sacrifier sa fille, l’exposant à ses rayons, enfant, sans crème, ni chapeau, ni lunettes. Qu’on ne lui parle pas d’Icare qui, à trop s’approcher du soleil, a fini par se brûler les ailes. L’astre des astres est pour elle avant tout synonyme d’énergie. Et pourtant. Un jour, l’impensable se produit : cancer de la peau. Une personne sur cinq en aura un avant 75 ans. Elle rentre dans les statistiques. Une addiction au soleil dont sa fille nous précise qu’elle porte un nom : la tanorexie. Et qui, comme toutes les addictions, génère de l’euphorie, du bien-être et des drames. Dans L’Invention du bronzage (Flammarion, 2008), l’historien Pascal Ory rappelle que le hâle a longtemps été associé au travail dans les champs, et qu’il devient une signature bourgeoise à partir des années 1930. Coco Chanel fut l’une des premières à le populariser, estimant que, plus qu’une mode, il est « un levier d’affirmation. L’incarnation d’une nouvelle féminité. » Une assertion que la mère de l’auteure ne saurait récuser.

Mais que se joue-t-il vraiment sous le bronzage ? Et pourquoi certains continuent-ils de s’exposer alors que les méfaits du soleil ne sont plus à prouver ? C’est la question à laquelle répond avec brio Margaux Cassan, dans cette enquête philosophique qui embrasse tour à tour l’histoire, la sociologie, le religieux, la mythologie, et se double d’une réflexion sensible sur la relation entre une mère et sa fille.

Ultra violet, de Margaux Cassan, Grasset, 2024. 216 pages

Ultra violet

Price: ---

0 used & new available from

Eurydice 2016

0

Nous avons bien conscience de vous faire un joli cadeau avec l’évocation de ce livre d’Olivier Liron : nous assumons. C’est bientôt Noël


Élégiaque – Entre L’Écume des jours de Boris Vian (il en a l’humour parfois absurde – doux aussi) et Orphée et Eurydice, le ballet de Pina Bausch, Olivier Liron livre un premier roman grave et d’une térébrante poésie.

« On dit parfois que l’amour n’existe pas en soi ; il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour. Mais si on réfléchit un peu, c’est une énorme bêtise de penser ça, non ? Au contraire, il n’y a jamais de preuves. L’amour est impossible à prouver. Il n’y a pas de preuves d’amour. Il n’y a que l’amour. »

« La vie est une chose magnifique, mais il ne faut jamais la croire quand elle veut vous faire désespérer. On peut dire la même chose de la littérature »

On devrait établir une « Bibliothèque des premiers romans ». Ce serait passionnant – et éloquent aussi. Il y a souvent ce qui s’ensuivra, « en précipité », dans un premier roman. Pas toujours, mais c’est possible.

Danse d’atomes d’or d’Olivier Liron aurait sa place dans cette bibliothèque. Son roman, qui se souvient de la fantaisie d’un Toulet, vient de loin, porté par l’élan que procure la nécessité – une sommation… ou un poème.

Il commence comme un coup de foudre : une rencontre, entre O. et Loren. Il s’achève comme la vie : la mort. Entre-temps, Loren disparaît.

Et O, désespéré par une disparition subite, inopinée, inexpliquée, la cherche, et l’évoque : « Tu me le disais toujours en riant : notre époque n’est pas une grande époque pour les sentiments. J’aimerais inventer une histoire avec des sentiments ingénus et ailés pour te faire revenir d’entre les ombres. »

A lire aussi: Un lecteur plein de panache

« Je déteste les jeux de sociétés. / Tu n’aimes pas les jeux ? / Si, j’aime les jeux. C’est la société que je n’aime pas. »

Dans un autoportrait (fin du livre), Liron, 29 ans en 2016, évoque l’autobiographie : « Ce livre est une déclaration d’amour à la poésie qui nous permet de toujours survivre à tout, ou presque. C’est un roman sur les grands mystères de la vie : l’amour, le Coca-Cola et le périphérique de Caen. Bien sûr, c’est aussi un roman sur le tourbillon qu’est une passion amoureuse. C’est une histoire romantique parce que tout y est sincère, et romanesque, parce que tout y est vrai. Je mentirais si je disais que ce roman n’est pas autobiographique. Un jour, j’ai rencontré une femme dont je suis tombé passionnément amoureux. Je n’ai pas compris ce qui s’est passé ensuite. Voici l’histoire de cet amour ».

Pour avoir reconduit cette idée-clé (selon nous) de la porosité du romanesque et de la vie, Olivier Liron a grandement mérité de la République des Lettres. Gageons que celle-ci saura l’accueillir.

« La solitude n’est pas très intéressante à raconter, il me semble. J’abrège. Je ne m’attarde pas. Je veux croire simplement que le monde m’était étrange. J’étais étranger au monde. Est-ce que le mot étranger pourrait être un verbe, à l’instar d’étrangler ? Je m’étranges, tu m’étranges. Elle étrange. L’amour étrange. »

Olivier Liron Danse d’atomes d’orAlma éditeur 2016, puis Folio novembre 2024, 232 pages.

Danse d'atomes d'or

Price: ---

0 used & new available from

Et toujours : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil, 2018 – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, de France ou d’ailleurs.

Sauve-qui-peut !

0
Le ministère de l’Économie et des Finances, au 139 rue de Bercy dans le 12e arrondissement de Paris © Bridgeman Images

L’État perd ses meilleurs serviteurs, et son autorité. Parce qu’ils sont mal payés (profs, médecins) ou parce qu’ils cèdent aux sirènes du privé (haute fonction publique), les fonctionnaires qui le peuvent quittent le navire, affaiblissant la culture du service public, le sens de l’État et celui de l’intérêt général.


La Révolution française n’a pas remis en cause la puissance de l’État royal, patiemment construit et consolidé par la monarchie. Elle a même renforcé sa centralité par son jacobinisme. Elle a en revanche aboli les privilèges de naissance de ceux qui en assuraient la direction au profit d’un principe électif (chargé de fournir une classe politique nouvelle) et d’un principe méritocratique (chargé de recruter les fonctionnaires). Conformément aux textes constitutionnels, les fonctionnaires travaillent au service de la nation et pour l’intérêt général, mais ils obéissent aux lois et au gouvernement, c’est-à-dire au pouvoir politique. Napoléon Bonaparte a renforcé la puissance de l’État républicain. Il a créé une justice administrative pour protéger l’État et ses serviteurs (les fonctionnaires) des administrés, du peuple et de ses juges. La Révolution avait assez montré leur potentiel révolutionnaire. Dans le monde anglo-saxon, on protège les sujets et les citoyens de l’État : notre inversion démontre en creux la place prestigieuse et l’étrange privilège historique des serviteurs de l’État en France.

Une fonction publique devenue obèse

Mais depuis deux siècles, des évolutions profondes ont modifié la donne, et peu à peu abaissé la puissance publique et étatique. L’évolution est préoccupante depuis un petit demi-siècle. D’abord, l’État, qui était sobre jusqu’à la guerre de 1914, a considérablement grossi et le nombre de ses fonctionnaires a crû en conséquence. De quelques centaines de milliers de fonctionnaires au xixe siècle – armée et professeurs compris –, on est passé à 6 millions, non comptés les contractuels, les sous-traitants (y compris désormais les cabinets de conseil), les secteurs paraétatiques, à commencer par la médecine financée sur fonds publics, et la masse des associations et des entreprises financées par l’État. La filiale française d’Acted, parmi d’autres ONG, est financée par cinq niveaux de donateurs publics (UE, l’AFD pour l’État, des régions, des départements et des communes), de sorte qu’on se demande si elle est une ONG ou un bras décentralisé de l’État ? La fonction publique est devenue obèse, et ses missions comme ses compétences se sont diluées au point qu’une zone grise entoure toutes les actions de l’État et de ses démembrements. La SNCF a ainsi été méthodiquement démembrée, tronçonnée entre activités d’investissement, de fonctionnement, de transport, de low cost, etc., semi-privatisée – ses grandes gares étant transformées en galeries commerciales, tandis que les petites sont fermées, n’assurant plus qu’un service public discontinu – et désormais clivée entre contractuels et statutaires minoritaires. Elle est enfin livrée au marché concurrentiel, jusqu’à abandonner le fret dont elle devrait être le maître d’œuvre européen !

A lire aussi, Elisabeth Lévy: 60 millions d’administrés

Cette hypertrophie et cette dispersion ont affaibli l’autorité de la fonction publique, le prestige et le statut des fonctionnaires. La France est parmi les pays riches les plus fonctionnarisés du monde. Or plus il y a de fonctionnaires, moins ils sont bien formés et clairement identifiés. L’appauvrissement des professeurs, qui ont perdu en quarante ans (1981-2021) la moitié de leur pouvoir d’achat relatif (qu’on les compare aux smicards ou aux cadres), aboutit à une déconsidération générale dans une société dont l’argent est devenu l’unique référent. Cela rend le métier de moins en moins attractif. Il y a des décennies que, dans les sciences, le métier n’attire plus les plus ambitieux ni les meilleurs, qui optent pour des carrières plus rémunératrices en dépit de l’effondrement industriel. Désormais, ce syndrome a gagné les matières littéraires et les langues, qui peinent à recruter des enseignants. À cela s’ajoute un phénomène nouveau et inédit, la démission de milliers d’enseignants chaque année, eu égard à la dégradation des conditions de travail.

Individualisme et consumérisme n’épargnent pas les fonctionnaires

Le troisième phénomène est la perte d’autorité de l’État qui, dans une société devenue molle et dont les valeurs ont profondément changé, sous le coup de l’individualisme et du consumérisme, peine à se faire respecter, et à se faire obéir par ses propres fonctionnaires. Pas plus qu’il ne parvient à obliger les jeunes médecins à s’installer dans les déserts médicaux – alors qu’il a financé leurs études et qu’il est responsable de la sécurité sociale qui rémunère leur activité –, l’État ne se plus fait obéir de certaines catégories de fonctionnaires. Il y a un petit demi-siècle, quand l’État était fort et riche, il imposait aux jeunes normaliens et agrégés – alors payés 2,5 fois le SMIC en début de carrière – des nominations dans les lycées les plus ruraux, les plus pauvres ou les plus populaires du pays. Alors que leur salaire est aujourd’hui proche du SMIC en début de carrière (surtout si l’on intègre la hausse du coût du logement), l’État n’a plus la force d’y affecter tous ses jeunes fonctionnaires. Il a alors recours à des contractuels formés de manière aléatoire pour boucher les trous, ce qui contribue à entretenir la stagnation sociale et professionnelle des classes populaires, attisant chez elles un ressentiment envers la République… et ses fonctionnaires. De même, l’État impécunieux peine à nommer des chefs d’établissement bien rémunérés et ayant l’autorité nécessaire à la tête des écoles les plus difficiles : écoles et collèges REP (réseau d’éducation prioritaire, ex-ZEP), lycées professionnels ou de banlieues. Partout, des personnels de direction manquent : peu payés bien que logés, mal considérés et mal protégés par le ministère, ces fonctionnaires au rôle essentiel manquent à l’appel. La récente histoire du chef d’établissement de la cité Maurice-Ravel, à Paris, menacé de mort sans que son auteur soit emprisonné, démontre que l’État peine ou échoue à protéger ces fonctionnaires, sur lesquels repose pourtant l’ordre républicain.

Rentrée scolaire en uniforme pour les élèves de l’école Ronchèse, 2 septembre 2024. La dégradation des conditions de travail des professeurs, qui ont perdu la moitié de leur pouvoir d’achat en quarante ans, rend la profession de moins en moins attractive © SYSPEO/SIPA

À l’autre extrémité de l’État, face à ses hauts fonctionnaires passés par l’ENA ou par les cabinets ministériels, l’État peine désormais à accueillir des carrières longues dans la haute fonction publique. Les allers-retours entre la haute administration et le secteur privé dans des postes bien plus rémunérateurs se multiplient depuis vingt ans, affaiblissant la culture du service public, le sens de l’État et de l’intérêt général. Le Canard enchaîné en tient régulièrement une scrupuleuse et inquiétante chronique. Or les hauts fonctionnaires étaient non seulement les gardiens de l’éthique républicaine, mais aussi ses prescripteurs. Emmanuel Macron a considérablement accentué cette dérive, en détruisant l’ENA et les corps d’État (diplomates, préfets, recteurs, etc.), en les ouvrant à des cadres ayant fait carrière dans l’entreprise ou dans des cabinets d’avocats ou de médecine, suivant des logiques d’amitié ou des opportunités de toutes natures. Cette dérive est conforme à ce qu’il a reçu comme enseignement à l’IEP de Paris, depuis que feu Richard Descoings, énarque et conseiller d’État, directeur de l’IEP de 1996 à 2012, a pulvérisé la vieille institution française, pour en faire une business school internationale professant l’enrichissement comme optimum personnel, et en y recrutant de manière de plus en plus aléatoire. Une partie des professeurs et des « maîtres de conférences » de l’IEP ou de « grandes écoles » financées sur fonds publics poussent désormais leurs étudiants vers la quête d’un enrichissement rapide. Désormais, la plupart des polytechniciens et des normaliens de la rue d’Ulm abandonnent le service de l’État auquel ils étaient destinés, et pour lequel ils ont été excellemment formés et rémunérés pendant leurs études, au profit d’autres carrières. Pour les polytechniciens, l’enrichissement personnel passe par l’expatriation des meilleurs aux États-Unis, où ils peuvent pratiquer leur science et s’enrichir, et pour les autres, par la finance européenne ; pour les normaliens, le double diplôme à HEC ou à l’ENA (actuel INSP) permet de fuir la carrière universitaire ou scientifique, de plus en plus dévaluée du fait de ses revenus. Rappelons à ce sujet qu’un instituteur allemand touche le salaire d’un universitaire français, ce qui est plus parlant que tous les raisonnements.

Délitement par les deux bouts

Ce cul-par-dessus-tête dans la formation des élites étatiques et administratives françaises permet de comprendre les frustrations et le désarroi des niveaux intermédiaires et inférieurs de l’administration. D’autant que les élites subsistantes ont inoculé la culture de la concurrence et du management au sein des structures inadaptées de la vieille bureaucratie française. On se rappelle de la vague de suicides suscitée à France Télécom – ex-PTT – lorsque les méthodes managériales de la fin de la décennie 2000 sont passées en force pour adapter les fonctionnaires et leurs chefs à l’internet. Ce choc a peu ou prou frappé l’ensemble des services publics. Ainsi La Banque postale, ex-PTT, qui est depuis sa création la banque des plus modestes et de nombreux retraités. Son rôle dans l’accompagnement social était un service public. Quel n’a pas été le choc – et bientôt le dégoût – pour ses milliers de guichetiers et d’employés, quand le management les a poussés à passer de l’accompagnement à l’incitation forcée d’achats de produits financiers ou d’épargne au profit de la seule banque, désormais au détriment des « clients », comme l’ont fait de manière de plus en plus décomplexée toutes les banques.

A lire aussi, Stéphane Germain: Dégraisser le mammouth? Non, le dépecer!

Si l’on ajoute les fonctionnaires de catégories C, dont les fonctions ouvrières qu’ils occupaient dans l’intendance des administrations d’État (gardiens, veilleurs de nuit, femmes de ménage, hommes d’entretien, ouvriers, cuisiniers, jardiniers, etc.) ont été systématiquement externalisées auprès de sociétés de main-d’œuvre employant une immigration récente soumise à un management invisible et à de bas salaires, il n’est pas abusif d’écrire que la fonction publique s’est délitée par les deux bouts. Après vingt ans de libéralisation et de mise en concurrence à marche forcée sous contrainte européenne, que reste-t-il des services publics à la française ? Face à la numérisation de l’administration, qui a créé un écran – et parfois un fossé – numérique entre les usagers et les fonctionnaires, que reste-t-il de l’esprit de service public ? Il demeure des corps intermédiaires au contact du public, les « chiens de berger » de la société que sont les professeurs, les infirmières, les policiers et les pompiers, fidèles à leurs postes au contact des publics. L’administration fiscale de Bercy est désormais plus à distance, mais du fait de son rôle capital pour l’État, elle a été modernisée et ses fonctionnaires y sont mieux payés, encadrés et traités qu’ailleurs. Il demeure aussi l’armée mexicaine de la fonction territoriale, qui a crû d’un tiers de 1997 à 2022, pour atteindre presque 2 millions de fonctionnaires. Il y a trente ans, l’informatisation miracle de l’administration devait permettre une fonte de ses effectifs tant on allait gagner en productivité ! C’est l’inverse qui s’est passé – hors administration fiscale –, puisque les administrations françaises ont gagné un million de fonctionnaires en vingt-cinq ans.

Mais l’administration et ses fonctionnaires ont profondément changé, sous les coups de boutoir des politiques imposées par Bruxelles et par la haute fonction publique saisie par les principes d’un libéralisme plus idéologique qu’efficient. À l’exception peut-être des ministères régaliens – justice, police, armée –, dans lesquels la culture de l’État demeure stable par nécessité de service, les autres administrations ont été bousculées par des chocs endogènes (restrictions budgétaires, appauvrissement des fonctionnaires, inoculation de méthodes de management mal digérées) et des chocs exogènes (crise sociale, effondrement culturel, archipellisation de la société). Les syndicats de fonctionnaires auraient pu tirer profit de ces évolutions si éloignées de leurs attentes, mais comme dans le reste de la société, leur recul est spectaculaire. C’est particulièrement net dans l’Éducation nationale et à l’Université, où leur situation de cogestionnaire du système est devenue artificielle. L’effondrement des métiers ouvriers dans les fonctions de support les a affaiblis partout, sauf à l’hôpital. Mais la crise y est telle que leur capacité à inverser le cours des choses est faible. C’est la société qui s’indigne du sort des infirmières, obligeant les politiques à le corriger en partie, car elles sont le pilier du système hospitalier. Partout ailleurs, notamment dans les grands services publics ouverts à la concurrence, les évolutions ont été si rapides que les commentateurs et les responsables politiques ou syndicaux ont tendance à décrire un monde qui n’existe plus. Comme pour maintenir en vie le concept rassurant d’une fonction publique à la française vivant sur ses rentes et sur ses acquis. Mais il est loin le temps où l’État avait autorité sur des fonctionnaires respectés.

On a cassé la république: 150 ans d'histoire de la nation

Price: ---

0 used & new available from

La donna e mobile…

0
© Benoîte Fanton / Opéra national de Paris

La nouvelle mise en scène du Rigoletto de Verdi à l’Opéra-Bastille, signée Claus Guth, allie modernité et émotion, avec une scénographie minimaliste et un casting exceptionnel


Production anthologique de 2016, cette nouvelle reprise du chef-d’œuvre de Verdi (la pandémie avait eu raison des représentations de 2020) où triomphaient, il y a quatre ans, Ludovic Tézier et Nadine Sierra sur le plateau de l’Opéra-Bastille, se voit reconduit, cet hiver 2024, dans une nouvelle distribution : un Rigoletto d’exception, à tous points de vue.

Inspiré, comme l’on sait, du drame hugolien de 1832, Le Roi s’amuse est devenu Rigoletto sous les auspices du génial librettiste Francesco Maria Piave. Le titre initialement envisagé par Verdi, La Maledizione, illustre le sort funeste fait au bouffon mal conformé dont le prénom, Triboulet, est donc changé en Rigoletto dans la transposition lyrique qu’en fera le compositeur en 1851…  On a peine à le croire aujourd’hui, mais tandis que la création de La Traviata, deux ans plus tard, se soldera par un fiasco total à La Fenice, tout Venise au contraire fredonne immédiatement l’air célébrissime « La donna e mobile… » Et la mélodie fait bientôt le tour de l’Europe entière.

Par les temps qui courent et du train où vont les choses, le jour n’est peut-être pas si loin où plus aucune scène lyrique occidentale ne se risquera à laisser, au seuil du troisième acte, un Duc de Mantoue libertin (comprenez : ‘’coupable d’agression sexuelle et sexiste’’) faire offense à la Femme en chantant de sa voix de ténor : « Cual pluma al vento/ Muta d’accento/ E di pensiero (…) E sempre misero/ Chi a lei s’affida » – Comme la plume au vent, la femme est changeante. Elle change de propos comme de pensée. Est toujours malheureux qui se fie à elle »…

A lire aussi, du même auteur: Edouard Limonov, ou la vie comme rhapsodie

En attendant, et avant que les inquisitrices du woke n’abattent leurs foudres vengeresses sur Verdi, il est fort heureusement permis  d’assister aux représentations, non encore tamisées par la cancel culture, de l’immortel « melodramma en trois actes et quatre tableaux », dans la mise en scène de Claus Guth, épurée autant qu’intelligible : les costumes Renaissance du grand bal d’ouverture dans le palais du Duc cèdent vite la place à des vêtements d’époque contemporaine, où se meuvent les personnages telles les marionnettes du destin, enchâssés dans l’unique espace parallélépipédique d’une boîte en carton recyclé (décor et costumes signés Christian Schmidt) : agrandissement, aux dimensions du plateau, de ce modeste paquet que, vieillard clochardisé, le double de Rigoletto trimbalera avec lui du début à la fin comme s’il revisitait obstinément son lointain, fatal traumatisme. Ici, la difformité physique de Rigoletto n’apparaît pas : le supplice du bossu est intérieur. C’est assez bien vu. Le metteur en scène allemand, qui scénographiait Samson cet été au Festival d’Aix-en-Provence, faisait déjà merveille à la Bastille dans sa régie de Don Giovanni l’an passé, production berlinoise du Staatoper Unter Den Linden (cf. notre article Désir, meurtre et damnation).

© Benoîte Fanton / OnP

Dans sa mouture actuelle de 2024, son Rigoletto s’appuie sur un casting de haute tenue, à commencer par le chef helvéto-vénézuélien Domingo Hindoyan, formé à l’excellente école de Caracas puis à Genève, et qu’on découvre à l’Opéra de Paris au pupitre de l’orchestre maison, ici à son meilleur – et les chœurs aussi. Les voix ne sont pas en reste : dans le rôle-titre, le baryton russe Roman Burdenko donne une profondeur rare aux lamentations du bouffon pleurant ses larmes de sang (« di vivo sangue a lagrima piangando »). Campée par la magnifique soprano italienne Rosa Feola (qui débute également sur la scène parisienne), sa fille Gilda vous étreint d’émotion avec son impeccable legato. Dans le petit rôle de Maddalena excelle la mezzo Aude Extremo (on avait pu l’admirer déjà en septembre dernier en Suzuki dans Madame Butterfly). La basse géorgienne Goderdzi Janelidze reprend sans faillir l’emploi du glaçant tueur à gages Sparafucile qu’il tenait déjà en 2021, tandis que notre Marine Chagnon nationale, membre de la troupe lyrique maison, nous donne une Giovanna sublimement traîtresse à sa patronne. Le Duc de Mantoue, sous les traits du ténor arménien Liparit Avetisyan, développe un vibrato vertigineux. Le baryton américain Blake Denson plante enfin un Monterone d’une présence physique impressionnante.

En bref, pour clôturer l’année, le choix de cette reprise, rehaussée d’un casting superlativement exercé, ne pouvait être meilleur. On n’en a pas fini pour autant avec Verdi au cours de la saison lyrique 2024-2025 : chef-d’œuvre de la maturité verdienne fascinant entre tous, Don Carlos sera encore donné à l’Opéra-Bastille en mars, et Rigoletto repris une fois de plus en mai-juin ici même, dans une distribution nouvelle…


Rigoletto, opéra de Giuseppe Verdi.

Avec Liparit Avetisyan, Roman Burdenko, Goderdzi Janelidze, Aude Extrémo, Marine Chagnon, Blake Denson, Florent Mbia, Kevin Punnackal, Armin Ahangaran, Teona Todua, Julien Joguet, Henri Bernard Guizirian.

Direction : Domingo Hindoyan. Mise en scène : Paul Guth
Opéra Bastille, les 10, 13, 16, 19, 24 décembre à 19h30. Le 22 décembre à 14h30.
Durée : 2h45
(Spectacle repris du 10 mai au 12 juin 2025 à l’Opéra Bastille. Nouvelle direction nouvelle distribution).

Trump à Notre-Dame, ou comment conjurer le déclin français

0
Paris, 7 décembre 2024 © UPI/Newscom/SIPA

La présence du populiste américain Donald Trump, à Notre-Dame, samedi, est venue accentuer, par contraste, la réalité du déclin du progressisme macronien. L’analyse politique d’Ivan Rioufol.


La grandeur perdue de la France, conjurée le temps d’un week-end par la renaissance de Notre-Dame de Paris, fait apparaître Emmanuel Macron dans sa petitesse. Il faut certes reconnaître au chef de l’État d’avoir tenu sa promesse de faire reconstruire en cinq ans la cathédrale incendiée. Lui-même n’aura pas manqué de rappeler ses propres mérites, le 29 novembre puis le 7 décembre, en prenant la parole par deux fois au cœur du joyau gothique légué par le pieux Moyen Âge, avant que l’église blessée ne soit à nouveau consacrée dimanche.

Toutefois, cette énergie à reconstruire le symbole spirituel de la civilisation occidentale ne peut faire oublier le zèle mis par le même président à déconstruire, au nom du progressisme universaliste, la nation et sa souveraineté. Dans son face-à-face théâtralisé avec la chrétienté, Macron s’est montré incapable d’illustrer la force libératrice du mea culpa (« Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa »). Cette invitation du Confiteor à rejeter le déni et le mensonge au profit de la réalité et de l’aveu rend l’homme responsable de ses actes et de ses fautes, dans le but de les corriger et de se perfectionner. Or, jeudi soir, commentant la censure du gouvernement et la démission consécutive de Michel Barnier, Le chef de l’État s’est plus bassement employé, une fois de plus, à se défausser sur « l’irresponsabilité des autres ». Pour lui, si le premier ministre est tombé, c’est « parce que l’extrême droite et l’extrême gauche se sont unies dans un front antirépublicain », et non parce qu’il a choisi de dissoudre capricieusement l’Assemblée nationale le 9 juin, pour la rendre ingouvernable.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Alléluia

La présence de Donald Trump, samedi, à la cérémonie de réouverture des portes de Notre-Dame est venue accentuer, par contraste, la réalité d’une France officielle en déclin. Mêmes les médias suiveurs, qui clabaudaient hier contre le « clown » aux « cheveux orange », n’avaient d’yeux que pour l’homme fort des États-Unis. Alors que le président américain porte en lui la promesse d’une semblable renaissance des États-Unis (« Make America great again »), la France se faisait humilier par Ursula von der Leyen. Au nom de l’Union européenne, la présidente de la commission signait vendredi à Montevideo (Uruguay) l’accord de libre-échange avec des pays d’Amérique du sud (Mercosur), en dépit du refus français d’entériner ce marché qui profitera à l’Allemagne et pénalisera nos agriculteurs. Cette perte de souveraineté nationale est la conséquence du choix de Macron de promouvoir une souveraineté européenne. Ce renoncement à défendre ce qu’est la France ne s’arrête pas là. La détention à Alger, depuis le 16 novembre, de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, coupable d’un crime d’opinion, rappelle la faiblesse de la République pusillanime face aux régimes et idéologies totalitaires qui s’essuient les pieds sur la nation bradée. Celle-ci peut renaître de ses ruines, puisque c’est la promesse de résurrection que Notre-Dame invite à méditer. Mais ce lazarisme a comme obstacle les piètres acteurs qui persistent à saccager le pays. Samedi, ils regardaient avec fascination le surpuissant entrepreneur Elon Musk, également présent sous la nef. Comment ne pas voir un immense gâchis dans la détermination de Macron à sauver la cathédrale et à laisser tomber la France.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

Price: ---

0 used & new available from

Alléluia

0
Le couple présidentiel photographié lors de la réouverture de Notre-Dame de Paris, 7 décembre 2024 © Sarah Meyssonnier/AP/SIPA

Dans un monde un peu désenchanté, les Français ne sont pas près d’oublier la réouverture grandiose de Notre-Dame de Paris.


La cérémonie d’ouverture des JO, avec son kitsch mondialisé et ses poncifs progressistes, m’avait agacée. Samedi, en entendant sonner les cloches de Notre-Dame, j’ai pleuré. Le parvis, c’est le kilomètre zéro. Ce week-end, c’était aussi le centre de l’Occident et le cœur battant de la France. Sur X, une dame m’a demandé si j’étais chrétienne, comme si le catholicisme n’était pas une part de notre identité à tous.  Une autre écrivait que ce n’était qu’un moment de mondanités avec tous les politicards mécréants français et le show-biz.

Peut-être suis-je bon public. Samedi, j’ai voulu voir une affirmation de la puissance française. Pas seulement à cause de la prouesse collective orchestrée par un État qui s’est dépêtré de son corset administratif. Ni parce que la paix en Ukraine a peut-être commencé ici. La dernière fois que 50 chefs d’État et de gouvernement ont été réunis ainsi, c’était à Paris, le 11 janvier 2015. Quand Paris est blessé, le monde entier souffre. C’est le soft power, la puissance de l’imaginaire qui fait que malgré la dette, la censure du gouvernement, l’insécurité, pour des milliards d’êtres humains, le nom « Paris » reste synonyme de beauté, liberté et grandeur.

Miracle politique : si je ne me trompe pas, on n’a pas entendu les Insoumis brailler, invectiver, insulter Macron et Trump ou parler d’atteintes à la laïcité.

Mais n’y a-t-il pas eu un mélange des genres politique et religieux?

Il ne faut pas parler de mélange, mais plutôt de hiérarchie ou de séparation. Le politique et le religieux existent ; ils doivent bien coexister. C’est l’État, propriétaire des lieux, qui remettait samedi les clefs de la cathédrale à l’Église attributaire. Le président de la République a parlé alors que la cathédrale n’avait pas été consacrée. C’est la République qui accueillait le gotha politique européen et américain. D’où la « Marseillaise » dans une église, ce qui n’est pas rien. La guerre est finie. César a gagné.

A lire aussi, Gregory Vanden Bruel: Notre-Dame et l’exigence de renouer avec la verticalité

Dimanche, c’est l’État qui était invité. J’y ai vu une démonstration de la force du catholicisme, quand l’Église cesse de se prendre pour une ONG et assume une forme de verticalité. La crosse de Mgr Ulrich, les oriflammes des paroisses étaient tendues vers le ciel, c’est un rituel qui peut sembler désuet pour certains mais qui nous inscrit dans la chaine des générations.

Bien sûr, ça ne changera rien. Notre feuilleton politique va reprendre, les suppressions d’emplois aussi. Et la liturgie cèdera sa place au tourisme de masse, Notre-Dame va malheureusement vite redevenir une étape entre Disneyland et Versailles…

Reste ce témoignage bâti par la foi et par la Raison. Dans un monde désenchanté, la renaissance de Notre-Dame de Paris représente une espérance, même pour les incroyants. Celle qu’il y a quelque chose de plus grand que nous, qui justifie notre passage sur Terre, que ce soit Dieu, l’Art ou la Révolution. C’est aussi une réponse à tous ceux qui croient que le pouvoir d’achat est l’essence de la vie humaine.

Cette chronique a d’abord été diffusée Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin

Ukraine, Moyen-Orient, Chine: ces défis qui attendent Marco Rubio

0
Marco Rubio, ici photographié à Milwaukee en juillet, sera le Secrétaire d'Etat américain de Donald Trump début janvier © Anthony Behar/Sipa USA/SIPA

En nommant Marco Rubio Secrétaire d’État, Donald Trump entendait frapper fort. M. Rubio est un partisan inflexible d’Israël, et, en tant que fils d’immigrés cubains, il veut s’imposer face à un adversaire redoutable, la Chine, régime communiste. Ses déclarations sur Vladimir Poutine sont également de nature à rassurer ceux qui craignent que l’administration Trump soit trop favorable aux Russes.


Le 13 novembre, le président élu Donald Trump a nommé Marco Rubio au poste de Secrétaire d’État. Ce choix est une très bonne nouvelle pour la politique étrangère américaine, affaiblie par quatre années d’administration démocrate. Le sénateur de Floride et ancien candidat aux primaires du Parti républicain en 2016 est particulièrement connu pour son soutien indéfectible à l’état hébreu et sa fermeté face à la Russie de Vladimir Poutine et à la Chine communiste de Xi Jinping. Cette nomination envoie un message clair aux ennemis des démocraties et signe le retour de l’Amérique sur la scène internationale.

Marco Rubio, l’allié d’Israël

Le Républicain de 53 ans, vice-président de la commission du renseignement et membre de la commission des relations extérieures du Sénat s’est toujours démarqué des autres politiques américains pour son soutien inconditionnel à l’État hébreu.

Au cours de sa carrière, il s’est battu pour que Jerusalem soit reconnu comme la capitale d’Israël.

Lors d’un déplacement en Israël en 2013, le sénateur avait déclaré au président israélien de l’époque Shimon Peres que Jérusalem est « bien sûr la capitale de votre pays ».

En 2017, il a été à l’origine, avec deux autres sénateurs républicains (Ted Cruz et Dean Heller) d’une proposition de loi visant à transférer l’ambassade américaine à Jerusalem. Le Floridien a également fait preuve d’une grande solidarité avec l’unique démocratie du Moyen-Orient lors des massacres du 7 octobre 2023. Deux jours après ces attaques, il a déclaré qu’ « Israël n’a pas d’autre choix que de chercher à éradiquer complètement le Hamas ». Des propos clairs et sans ambiguïté, loin des positions des démocrates.

Par ailleurs, l’ancien candidat à la primaire des Républicains ne cherchera à faire des compromis ni avec le régime islamiste de Téhéran qu’il considère comme « terroriste » ni avec son principal proxy, le Hezbollah. Pour lui, l’élimination en septembre par les forces israéliennes de Nasrallah est « un service rendu à l’humanité ».

Un pragmatique pour mettre fin à la guerre en Ukraine

Le nouveau Secrétaire d’État sera aussi d’une aide précieuse pour aider le président Trump à mettre un terme au conflit opposant Kiev à Moscou depuis presque trois ans. Fermement opposé à Vladimir Poutine qu’il qualifiait, à raison de « gangster » et de « voyou » en 2015, il considère que la guerre ne peut et ne doit pas s’éterniser.

A lire aussi: Syrie: le carton plein d’Erdogan

Il a récemment déclaré que les États-Unis financent une « guerre dans l’impasse » et qu’ « il faut la mener à son terme, faute de quoi, l’Ukraine sera ramené 100 ans en arrière ». Par ailleurs, au mois de septembre sur la chaîne NBC, il disait espérer que « les Ukrainiens aient plus de poids que les Russes » au moment des négociations de paix. Des propos mettant un terme à la fable des démocrates voulant faire passer le président Trump pour un soutien du Kremlin…

Une intransigeance totale face à la Chine communiste

Nous pouvons également compter sur le sénateur de Floride pour ne jamais faiblir face à l’Empire du Milieu.

En tant que fils d’immigrés cubains, il saura s’imposer face à ce régime communiste qui représente un réel danger pour l’Amérique, mais aussi pour l’Occident. D’ailleurs, il a lui-même décrit l’Empire du Milieu comme « l’adversaire le plus important et le plus avancé auquel l’Amérique n’ait jamais été confrontée ». Une déclaration bienvenue et réaliste quand on connaît les ambitions impérialistes de Pékin, notamment sur Taïwan.

En tant que parlementaire, M. Rubio a également effectué un travail remarquable d’opposition à Pékin. Dans un article publié le 11 novembre, le New York Times rapportait qu’en 2020, Marco Rubio« a parrainé un projet de loi qui tentait d’empêcher l’importation de produits chinois fabriqués en recourant au travail forcé par la minorité ethnique ouïghoure de Chine » que « Joe Biden a promulgué un an plus tard ».

Plus récemment, en septembre, il a présenté une proposition de loi visant à empêcher Pékin d’échapper aux droits de douane américains. En somme, l’ancien candidat aux primaires du GOP est convaincu que l’Amérique ne peut pas se permettre de reculer face à des adversaires comme la Russie, la Chine ou l’Iran, et que la défense des valeurs américaines est essentielle pour maintenir la paix et la prospérité mondiales. Pour tous ceux qui croient en une Amérique et en un monde libre forts, la nomination de Marco Rubio est donc une victoire !

Pourquoi Sarah Knafo est-elle si peu invitée dans les médias publics?

0
DR.

Quand la radio publique joue à « On n’invite pas ceux qui brillent trop », cela donne des débats politiques aussi variés qu’une pizza sans garniture !


Le 7 décembre, Sarah Knafo – députée européenne depuis avril 2024 – a été questionnée par Jean-Jacques Bourdin sur Sud Radio. Elle a été remarquable dans cet entretien, sur le plan de la forme, de l’argumentation, de la maîtrise de soi, en particulier quand elle a expliqué pourquoi, contrairement à Marine Le Pen et au Rassemblement national, elle n’aurait pas voté la motion de censure. On peut être tout à fait en désaccord avec elle, ce qu’elle pense et ce qu’elle représente, sans que soit justifiée la rareté de ses interventions dans les médias publics (France 5 et France Inter ne l’ont jamais sollicitée).

Ostracisme d’État !

J’ai choisi l’exemple de Sarah Knafo mais celle-ci est accompagnée par d’autres dans cet ostracisme que seules les campagnes officielles, avec leurs règles, battent en brèche. Éric Zemmour, Jordan Bardella, Philippe de Villiers et Michel Onfray par exemple, s’expriment et dialoguent ailleurs mais cette compensation ne rend pas moins insupportable, pour eux également, l’abstention des médias publics à leur égard. Irrigués pourtant avec l’argent du contribuable, ils opèrent des discriminations qui offensent une conception normale du pluralisme.

Je n’ai pas envie de discuter leur hiérarchisation des faits de société et le peu de place qu’ils octroient à des drames, à des délits et à des crimes pourtant révélateurs de l’état déplorable de la France mais aux antipodes de leur vision hémiplégique.

Le temps d’un billet, je vais me mettre à leur place et tenter de comprendre ce qui, de leur point de vue, légitimerait les exclusions qu’ils opèrent.

Il serait d’ailleurs possible de déborder le champ politique et social en appréhendant le registre culturel et littéraire. En s’étonnant, par exemple mais il y en aurait d’autres, du fait qu’un excellent écrivain français, styliste hors pair comme Thomas Morales, ne soit jamais convié chez Augustin Trapenard, Léa Salamé ou autres émissions du service public largement promotionnelles. Je n’ose croire que cette mise à l’écart puisse venir du fait qu’il écrive dans Causeur et exprime son amour de la province et sa nostalgie d’une France oubliée ou disparue !

Étrange passivité de l’Arcom sur l’absence de pluralisme du service public

Revenu dans la sphère où les partialités sont les plus criantes, quels seraient donc les ressorts interdisant aux médias publics d’accomplir leur mission ?

A lire aussi, Gilles-William Goldnadel: ABC de la morale à sens inique

Une approche totalitaire de celle-ci, leur confiant le droit de vie ou de mort sur les personnalités dignes d’être invitées ? Si cette tentation existe, elle ne sera jamais avouée ni assumée. Dans un débat qui avait fait beaucoup de bruit sur ce que devait être le journalisme, il m’était apparu que Frédéric Taddéï l’avait largement emporté sur Patrick Cohen. Les journalistes ont un rôle d’inclusion et non d’exclusion. Tant que la loi est respectée dans le débat.

Numéro 94 de « Causeur »

Ce n’est pas non plus le manque d’intelligence, de finesse et d’aptitude à l’oralité qui pourrait motiver le refus des médias publics à l’égard de certains: en effet Sarah Knafo et ceux que j’ai cités avec elle me semblent, au contraire, particulièrement briller dans ces dispositions. Au point que je m’interroge : ne donneraient-ils pas un complexe d’infériorité à ceux qui n’ont que la ressource de les récuser pour se croire meilleurs ?

Serait-ce alors que les médias publics se considéreraient comme personnellement offensés par l’affirmation de certaines convictions, par des opinions qui seraient contraires à leur propre corpus idéologique ? Si c’était le cas, ce serait grave.

D’une part, tout ce qui n’est pas interdit dans et par une démocratie est validé de ce fait même. D’autre part quelle légitimité supérieure auraient les médias publics pour s’arroger le droit de censurer ce qu’une part de la société a approuvé ? À quel titre pourraient-ils projeter de l’opprobre, de l’immoralité sur ce qui relève seulement de la contradiction politique et de la diversité républicaine ?

Les médias devraient s’honorer de leur obligation d’universalité au lieu de la nier. Sans parler de l’étrange passivité de l’instance de contrôle qui préfère s’en prendre aux excès du privé plutôt que sanctionner les offenses incontestables au pluralisme.

Quel que soit le regard porté sur toutes ces personnalités jamais agréées par le service public, elles manquent au débat politique et le condamnent à être inachevé, incomplet, mutilé. Une Sarah Knafo ou un Michel Onfray qu’on laisse délibérément de côté par un décret impérieux d’une humeur médiatique orientée, ne sont pas remplaçables ni interchangeables. Les citoyens, alors, en sont scandaleusement privés.

Qu’on me fasse la grâce de croire que ma révolte serait la même si étaient répudiées par principe des paroles et des intelligences antagonistes.

Libres propos d'un inclassable

Price: ---

0 used & new available from

La diva de l’avion

0
Jennifer Castro. Capture Instagram.

Jeniffer Castro, une jeune femme brésilienne, vient de gagner un million de followers sur Instagram en 24h. Cette illustre inconnue qui travaille pour une banque est devenue soudainement une icône de la résistance contre la culture de l’excuse et de la déconstruction.


Alors qu’elle venait de prendre place à bord d’un avion de ligne, une passagère l’a abordée pour lui demander de changer de place car son fils tenait absolument à occuper son siège, situé du côté de la fenêtre. Jeniffer a dit non. Tout de suite, une tierce personne, une autre passagère en l’occurrence sans aucune relation avec l’enfant gâté, s’est mise à filmer Jeniffer et à l’invectiver. « Tu manques d’empathie…C’est répugnant…En plein 21e siècle, on en est là encore… ». Personne n’est intervenu, certainement pas le personnel de bord. Puis, la vidéo a été partagée sur TikTok quelques heures après, engendrant un phénomène viral massif où l’opinion publique s’est largement ralliée à la position de la jeune Jeniffer. « Elle a raison », « Y en a marre du mimimi  (c’est-à-dire des jérémiades) ».

Mais vous êtes fous !

Il y a deux ans peut-être, Jeniffer aurait été massacrée par ces mêmes internautes. Les temps ont changé. Les gens sont rassasiés de wokisme et ne sont plus disposés à lyncher les uns ou les autres à l’appel d’activistes aigris et revanchards. Les gens ont besoin d’un retour au bon sens et à la normalité. La folie ne fait plus recette.

Le fait qu’une femme, jeune et jolie en plus, soit l’incarnation de ce mouvement n’est pas anodin. Cela aurait été un homme, l’on aurait évoqué le machisme et le manque de sensibilité. Mais, une femme, donc une mère potentielle, qui pose des limites à un enfant gâté ne peut souffrir aucune censure morale : elle sait de quoi elle parle, elle est légitime à tort ou à raison aux yeux du grand public.

A lire aussi: Merci qui? Merci 4B

Des hommes, parlons-en. La vidéo est très instructive dans ce sens. On entend au fond un homme, le père de l’enfant ou un passager quelconque, qui appuie la femme qui filme et invective Jeniffer. Aucun autre passager ne s’est manifesté pour mettre fin à cette scène aussi ridicule que gênante. Cruel symbole de notre époque où les hommes ne savent plus être à la hauteur de l’événement, reclus dans leur bulle ou résignés à laisser faire pour éviter des ennuis ou un procès… Bien entendu, la vidéo en question est trop courte pour en tirer des conclusions définitives, mais il n’empêche : son succès sur les réseaux sociaux brésiliens démontre qu’elle a capté fidèlement une réalité.

Tous avec Jeniffer !

Sans le vouloir, Jeniffer avec son calme et son courage face à l’agression, est devenue malgré elle une égérie. Le visage d’un autre Brésil et d’un autre monde où les fous sont traités comme tels et les gens normaux et équilibrés de nouveau respectés. Un tremblement de terre dans un monde où les grandes entreprises ont taillé leurs politiques sur mesure pour donner un pouvoir illimité aux dingues qui ont des comptes à régler avec la société.

Pour toutes ces raisons, les internautes brésiliens ont intronisé Jeniffer de « diva do avião » (la diva de l’avion) et plébiscitent le hashtag #todosconjeniffercastro

Qu’il est doux le retour à la normale ! Merci Jeniffer! Vive la force féminine!


Syrie: la chute d’Assad et l’émergence d’un nouveau désordre

0
Des combattants de l'opposition syrienne célèbrent la chute du gouvernement syrien, à Damas, en Syrie, 8 décembre 2024 © Omar Sanadiki/AP/SIPA

Le régime de Bachar al-Assad est tombé en raison d’une offensive éclair menée par le mouvement HTS sous la direction d’Abu Mohammad al-Joulani, lequel a sapé les bases de la peur et de la corruption maintenant jusqu’alors la loyauté au régime, tout en rassurant les communautés minoritaires


Samedi soir, tandis que les chrétiens d’Occident célébraient la réouverture de Notre-Dame de Paris, un événement d’une ampleur historique bouleversait leurs frères d’Orient : la chute du régime de Bachar al-Assad. Ce séisme politique a plongé de nombreuses communautés syriennes dans l’angoisse. Leur inquiétude est légitime : avec la fuite d’Assad, c’est tout un système, fondé par le Baath et consolidé par Hafez el-Assad, qui s’effondre. Pendant plus d’un demi-siècle, ce régime a imposé un équilibre fragile mais efficace, garantissant sécurité et parfois prospérité à certaines des pièces complexes du puzzle ethnique et religieux syrien. Désormais, d’autres logiques vont modeler le destin des gagnants et des victimes de l’ancien régime.

Al-Joulani, le nouveau visage de la Syrie ?

La nouvelle force montante incarne un mélange d’islam politique sunnite et de nationalisme arabo-syrien. Les proportions exactes de ces ingrédients restent incertaines, mais le cocktail a désormais un visage : Ahmed Hussein al-Shar’a, alias Abu Mohammad al-Joulani. Syrien, islamiste et ancien jihadiste, il dirige une machine politico-militaire efficace et structurée, bien décidée à prendre la tête du nouvel État syrien. Son parcours inspire autant la crainte que l’assurance, tant il symbolise une rupture radicale avec l’ancien ordre.

Né en 1982 à Riyad, en Arabie saoudite, al-Joulani est d’origine syrienne, son père étant issu du Golan. En 1989, sa famille revient en Syrie, où il grandit à Damas, dans le quartier de Mezzeh. Son parcours bascule au début des années 2000, lorsqu’il s’engage dans des conflits internationaux. En 2003, après l’invasion américaine de l’Irak, il rejoint l’insurrection et grimpe rapidement dans les rangs d’Al-Qaïda en Irak (AQI), alors dirigé par Abu Musab al-Zarqawi. Capturé, il passe plus de cinq ans dans les prisons américaines d’Abu Ghraib et de Camp Bucca, véritables creusets idéologiques pour de nombreux leaders jihadistes, dont Abu Bakr al-Baghdadi.

En 2011, dans le contexte de la révolution syrienne, al-Joulani est envoyé par al-Baghdadi pour établir une branche d’Al-Qaïda en Syrie, Jabhat al-Nosra. Sous sa direction, le groupe s’impose rapidement comme une force majeure contre le régime d’Assad, grâce à des recrutements habiles et des attaques ciblées. Cependant, en 2013, al-Joulani refuse la fusion proposée par al-Baghdadi pour intégrer Jabhat al-Nosra à l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL, futur Daech). Cette rupture entraîne des affrontements violents entre les deux groupes, et al-Joulani choisit de prêter allégeance à Ayman al-Zawahiri, chef d’Al-Qaïda, pour préserver l’autonomie de Jabhat al-Nosra.

En 2016, al-Joulani annonce une rupture avec Al-Qaïda et rebaptise son groupe Jabhat Fatah al-Sham, puis Hayat Tahrir al-Cham (HTS) en 2017. Ce repositionnement stratégique vise à séduire les communautés locales et à s’éloigner du jihadisme mondial. Malgré cela, les États-Unis placent une prime de 10 millions de dollars sur sa tête.

A lire aussi, Gabriel Robin: Syrie: le carton plein d’Erdogan

Contrairement à Daech, qui privilégiait la terreur brute, al-Joulani adopte une approche pragmatique et patiente, inspirée par Ayman al-Zawahiri. Sa stratégie repose sur l’intégration avec les populations locales et la construction d’institutions administratives à Idlib, où HTS perçoit des impôts, contrôle les douanes et exploite la filière lucrative du captagon. Cette flexibilité lui permet de naviguer entre des alliances fragiles et de maintenir son emprise sur une région diverse.

En 2023, al-Joulani intensifie ses efforts pour se présenter comme un leader nationaliste syrien, centrant son discours sur la reconstruction d’un État islamique syrien tout en se démarquant du jihadisme mondial. Lors d’un entretien marquant, il affirme que son combat est exclusivement syrien, consolidant son image de chef pragmatique avec une vision nationale.

Offensive éclair

Fin novembre 2024, HTS lance une offensive éclair qui, en 11 jours à peine, provoque l’effondrement du régime syrien. Israël, la Russie, l’Iran et même Assad lui-même sont pris de court. L’effondrement rapide de l’armée syrienne témoigne de la dissolution de la loyauté au sein des forces loyalistes. Al-Joulani aurait réussi à transmettre des messages clairs aux militaires et aux communautés minoritaires : il n’y aurait pas de représailles contre ceux qui se rendent, ni d’attaques contre les biens, familles ou croyances des civils. Ce discours a détruit le ciment de la peur et de la corruption qui maintenait l’alliance pro-Assad.

Abu Mohammad al-Joulani incarne une synthèse entre islamisme politique et nationalisme arabo-syrien, un modèle proche du « kémalisme islamique » d’Erdogan, alliant conservatisme religieux et pragmatisme économique. Contrairement aux visions ultralibérales de Dubaï ou aux excès de Daech, son projet s’appuie sur une modernité mesurée et un traditionalisme ancré et assumé. Plutôt Qatar ou l’Arabie saoudite que Dubaï.

Cependant, al-Joulani doit relever des défis titanesques. Maintenir une coalition hétéroclite après la guerre s’annonce difficile : les ambitions personnelles et divergences idéologiques, contenues durant le conflit contre Assad, pourraient resurgir. De plus, l’Iran et la Russie, grands perdants de cette transition, ne manqueront pas d’exercer des pressions pour préserver leurs intérêts stratégiques.

Enfin, al-Joulani devra gérer une Syrie en ruines, ayant perdu la moitié de sa population et profondément marquée par des divisions ethniques et confessionnelles envenimées par 14 ans de guerre civile. Sa capacité à transformer son succès militaire en un projet politique stable sera déterminante pour l’avenir de la Syrie post-Assad. Bien qu’il ait démontré une habileté certaine à fédérer contre un ennemi commun, la véritable épreuve commence maintenant : bâtir un consensus durable autour de son projet de société.

Écran total

0
Margaux Cassan © Jean-Francois Paga/opale.photo

Dans Ultra violet, la philosophe Margaux Cassan révèle les dessous du bronzage. Et elle s’interroge : pourquoi certains continuent-ils de s’exposer au soleil alors que ses méfaits ne sont plus à prouver ?


Quel est le point commun entre Jacques Séguéla, Jean-Paul Enthoven, Jack Lang ou Thierry Ardisson ? Le bronzage ! Ils sont bronzés toute l’année, quand le commun des mortels affiche un teint de papier mâché. C’est l’histoire des bronzés, ou plus précisément celle de leur déclin que raconte la philosophe Margaux Cassan dans un essai passionnant sur notre rapport au hâle. Symbole de réussite dans les années 1980, le bronzage est aujourd’hui regardé avec circonspection. Rien de bien étonnant si l’on songe qu’entre 1980 et 2018, le nombre de cancers de la peau a été multiplié par trois. Des chiffres qui n’arrêtent pas ceux que l’auteure surnomme les « Rastignac du soleil ». Les grands, les communicants, les publicitaires et autres. Certains sont morts. « Ne restent alors que les vétérans, ivres de leur croisade contre le changement, insensibles aux alarmes sanitaires, écologiques, aux nouvelles modes. » En un mot, une espèce en voie de disparition, au même titre que les cétacés, les coraux et les chimpanzés. Parmi eux, une femme, 55 ans, les cheveux blonds peroxydés, bronzée 365 jours sur 365 : la mère de Margaux Cassan. Depuis toujours, elle passe sa vie à rechercher le soleil. Il est son Dieu, sa religion, celui pour qui elle ne rechigne pas à parcourir des milliers de kilomètres. Pour qui, aussi, elle n’a pas hésité à sacrifier sa fille, l’exposant à ses rayons, enfant, sans crème, ni chapeau, ni lunettes. Qu’on ne lui parle pas d’Icare qui, à trop s’approcher du soleil, a fini par se brûler les ailes. L’astre des astres est pour elle avant tout synonyme d’énergie. Et pourtant. Un jour, l’impensable se produit : cancer de la peau. Une personne sur cinq en aura un avant 75 ans. Elle rentre dans les statistiques. Une addiction au soleil dont sa fille nous précise qu’elle porte un nom : la tanorexie. Et qui, comme toutes les addictions, génère de l’euphorie, du bien-être et des drames. Dans L’Invention du bronzage (Flammarion, 2008), l’historien Pascal Ory rappelle que le hâle a longtemps été associé au travail dans les champs, et qu’il devient une signature bourgeoise à partir des années 1930. Coco Chanel fut l’une des premières à le populariser, estimant que, plus qu’une mode, il est « un levier d’affirmation. L’incarnation d’une nouvelle féminité. » Une assertion que la mère de l’auteure ne saurait récuser.

Mais que se joue-t-il vraiment sous le bronzage ? Et pourquoi certains continuent-ils de s’exposer alors que les méfaits du soleil ne sont plus à prouver ? C’est la question à laquelle répond avec brio Margaux Cassan, dans cette enquête philosophique qui embrasse tour à tour l’histoire, la sociologie, le religieux, la mythologie, et se double d’une réflexion sensible sur la relation entre une mère et sa fille.

Ultra violet, de Margaux Cassan, Grasset, 2024. 216 pages

Ultra violet

Price: ---

0 used & new available from

Eurydice 2016

0
L'écrivain et enseignant français Olivier Liron © Wikimedia

Nous avons bien conscience de vous faire un joli cadeau avec l’évocation de ce livre d’Olivier Liron : nous assumons. C’est bientôt Noël


Élégiaque – Entre L’Écume des jours de Boris Vian (il en a l’humour parfois absurde – doux aussi) et Orphée et Eurydice, le ballet de Pina Bausch, Olivier Liron livre un premier roman grave et d’une térébrante poésie.

« On dit parfois que l’amour n’existe pas en soi ; il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour. Mais si on réfléchit un peu, c’est une énorme bêtise de penser ça, non ? Au contraire, il n’y a jamais de preuves. L’amour est impossible à prouver. Il n’y a pas de preuves d’amour. Il n’y a que l’amour. »

« La vie est une chose magnifique, mais il ne faut jamais la croire quand elle veut vous faire désespérer. On peut dire la même chose de la littérature »

On devrait établir une « Bibliothèque des premiers romans ». Ce serait passionnant – et éloquent aussi. Il y a souvent ce qui s’ensuivra, « en précipité », dans un premier roman. Pas toujours, mais c’est possible.

Danse d’atomes d’or d’Olivier Liron aurait sa place dans cette bibliothèque. Son roman, qui se souvient de la fantaisie d’un Toulet, vient de loin, porté par l’élan que procure la nécessité – une sommation… ou un poème.

Il commence comme un coup de foudre : une rencontre, entre O. et Loren. Il s’achève comme la vie : la mort. Entre-temps, Loren disparaît.

Et O, désespéré par une disparition subite, inopinée, inexpliquée, la cherche, et l’évoque : « Tu me le disais toujours en riant : notre époque n’est pas une grande époque pour les sentiments. J’aimerais inventer une histoire avec des sentiments ingénus et ailés pour te faire revenir d’entre les ombres. »

A lire aussi: Un lecteur plein de panache

« Je déteste les jeux de sociétés. / Tu n’aimes pas les jeux ? / Si, j’aime les jeux. C’est la société que je n’aime pas. »

Dans un autoportrait (fin du livre), Liron, 29 ans en 2016, évoque l’autobiographie : « Ce livre est une déclaration d’amour à la poésie qui nous permet de toujours survivre à tout, ou presque. C’est un roman sur les grands mystères de la vie : l’amour, le Coca-Cola et le périphérique de Caen. Bien sûr, c’est aussi un roman sur le tourbillon qu’est une passion amoureuse. C’est une histoire romantique parce que tout y est sincère, et romanesque, parce que tout y est vrai. Je mentirais si je disais que ce roman n’est pas autobiographique. Un jour, j’ai rencontré une femme dont je suis tombé passionnément amoureux. Je n’ai pas compris ce qui s’est passé ensuite. Voici l’histoire de cet amour ».

Pour avoir reconduit cette idée-clé (selon nous) de la porosité du romanesque et de la vie, Olivier Liron a grandement mérité de la République des Lettres. Gageons que celle-ci saura l’accueillir.

« La solitude n’est pas très intéressante à raconter, il me semble. J’abrège. Je ne m’attarde pas. Je veux croire simplement que le monde m’était étrange. J’étais étranger au monde. Est-ce que le mot étranger pourrait être un verbe, à l’instar d’étrangler ? Je m’étranges, tu m’étranges. Elle étrange. L’amour étrange. »

Olivier Liron Danse d’atomes d’orAlma éditeur 2016, puis Folio novembre 2024, 232 pages.

Danse d'atomes d'or

Price: ---

0 used & new available from

Et toujours : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil, 2018 – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, de France ou d’ailleurs.