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La révolution conservatrice accélère la déroute du macronisme

La révolution conservatrice est en marche. En France, les mouvements souverainistes précipitent l’enterrement du vieux monde macronien. Le gouvernement Barnier n’a pas passé l’hiver. La pensée automatique s’effondre, aspirée par le vide. C’est la revanche du réel.


Bonne nouvelle : la droite Hibernatus s’annonce révolutionnaire. La réaction conservatrice déboule enfin. Partie des États-Unis, elle promet d’être contagieuse chez les peuples soumis à la tyrannie mondialiste. Les Français, étouffés par l’État tentaculaire, ont l’occasion historique de se rebeller à leur tour, en amplifiant la première vague des gilets jaunes d’il y a six ans. À eux de se montrer inspirés pour ne pas calquer les outrances de Donald Trump. Reste que son élection haut la main, le 5 novembre, est libératrice : elle a abattu le mur de la pensée obligée, plus fruste que la personnalité du paria. Son succès est le résultat d’une insurrection des esprits, corsetés par trop d’interdits. Les dissidents des démocraties européennes laissent voir, par contraste, leur scandaleuse relégation. La traque du parquet de Paris contre Marine Le Pen en est un des symptômes. Le peuple américain a donné l’exemple, en envoyant paître la gauche, ses prêchi-prêcha, ses censeurs. La révolte de la classe moyenne, humiliée par les brutalités sociales d’un progressisme déraciné, ne fait que commencer. Les agriculteurs en colère ouvrent la marche, en brandissant le protectionnisme au nez des sans-frontièristes déphasés.

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Depuis la victoire de Trump, les timides oubliés sont invités à rompre avec un système ploutocratique asséché. Ce dernier n’aura produit, face à l’indésirable, que la guignolade d’un « retour du fascisme » et les rires gras contre le « clown ». Or, une pensée réaliste et radicale, délivrée des dénis du politiquement correct, peut trouver dans la tornade trumpienne, au-delà de ses vulgarités d’estrade, l’opportunité de se développer dans la complexité et la sophistication du terrain. Comme le constate le géographe Christophe Guilluy (Le Figaro, 8 novembre) : « Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire récente, l’opinion de la majorité ordinaire n’est plus façonnée ni par les médias ni par la sphère politique traditionnelle. Les gens n’écoutent plus les débats télévisés, ni les intellectuels, ni la presse. » Un cinquième pouvoir s’installe, pour le meilleur et pour le pire : celui des réseaux sociaux aux yeux grands ouverts.

La révolution conservatrice, enclenchée depuis des lustres, arrive à son aboutissement. En France, elle pousse les mouvements souverainistes, RN en tête, à précipiter l’enterrement du vieux monde macronien. Menacé par la censure parlementaire, le gouvernement Barnier n’est pas sûr de passer l’hiver. Rien ne dit non plus que le président pourra aller au bout de son mandat. Les premières victimes du grand basculement auront été les anciennes stars de l’audiovisuel qui, comme Christine Ockrent ou Anne Sinclair, se sont montrées incapables d’aborder le phénomène Trump autrement que dans l’outrance. Les clichés auront été resservis pour décrédibiliser un électorat républicain qualifié de sectaire, inculte, sous-développé, sexiste, suprémaciste. La morgue s’est étalée de part et d’autre de l’Atlantique, illustrant la semblable rupture entre les « élites » et les « ploucs ». À l’issue de la victoire de Trump, l’historienne américaine Joan W. Scott écrivait encore dans Libération (9 novembre) : « Toutes les branches du gouvernement sont désormais entre les mains de néofascistes ayant pour objet de démanteler ce qu’il reste de démocratie américaine. » À Washington DC, cocon de l’establishment, Kamala Harris a récolté 92,4 % des voix contre 6,7 % à son concurrent. Ce monde coupé du peuple multiethnique a fait son temps. La pensée automatique s’effondre, aspirée par le vide. Voici la revanche du réel.

Le moindre obstacle à la libre expression va devenir insupportable. Les procès en extrême droite, complotisme, populisme, poutinisme révèlent déjà la vacuité des arguments de l’intelligentsia, abrutie par ses cooptations incestueuses. La déroute de la gauche morale, qui appuyait le camp démocrate, signe la fin des faux gentils. La table rase viendra du nouveau président des États-Unis, sorti indemne des procédures judiciaires et de deux attentats. L’État profond américain et sa bureaucratie vont être dans le viseur de la Maison-Blanche. Le complexe militaro-industriel, faiseur de guerres profitables, et Big Pharma, faiseur de malades qui s’ignorent, vont subir les assauts du président et de Robert Kennedy Jr, nommé à la Santé. Ces bouleversements auront leurs effets sismiques sur le Vieux Continent. Et la promesse d’Elon Musk de libérer la parole sur les réseaux sociaux sera le défi lancé à la volonté des dirigeants de surveiller les opinions. Emmanuel Macron, monarque esseulé, apparaît de plus en plus comme un obstacle au réveil des peuples.

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Rien n’est plus démocratique que la nouvelle vague qui se lève, en lien avec les citoyens désireux de reprendre la maîtrise de leur destin. L’aspiration des gens ordinaires à dire et penser sans entraves porte en elle la détestation des censures et des carcans dogmatiques prétendument émancipateurs. Les déconstructeurs et les wokistes, qui disaient libérer les esprits des stéréotypes, les ont asservis. Leur pente totalitaire explique en partie la défaite de Kamala Harris dans la totalité des sept États pivots. Les progressistes qui hurlent au retour des années 1930 ont raison, à en juger par la chasse aux juifs dans les rues d’Amsterdam et par l’antisémitisme qui s’affiche en France jusqu’au cœur de l’Assemblée nationale. Mais cette régression est portée par l’extrême gauche alliée à l’islam conquérant et non par la droite nationale. Si les juifs ne sont plus en sécurité, c’est à cause de la « société ouverte » qui a voulu abattre les murs et les frontières au nom de l’antiracisme, des droits de l’homme et de l’État de droit. Quand Trump annonce, le 6 novembre : « Je vais me battre pour vous avec chaque muscle de mon corps », il souligne par contraste que, même physiquement, l’homme politique français est devenu chétif.

Reste pour les Français à trouver l’incarnation du chamboulement. Or, 76 % des sondés sont « mécontents » de l’élection de Trump[1]. Sa personnalité éructante, ici, ne passe pas. Il est loisible d’y voir une société qui sait encore se tenir. Mais ce signe est trompeur, vu l’état sinistré du débat. Relire Cioran : « Seuls les monstres peuvent se permettre de voir les choses telles qu’elles sont. » Modérés s’abstenir.


[1] Sondage Le Figaro, 7 novembre.

Mon auberge espagnole

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En décembre, Monsieur Nostalgie brouille les lignes entre livres du passé et du présent, il part à la rencontre de Chico, un faux gitan et un vrai Gipsy, de Pierre Chany, le plus grand des journalistes cyclistes, et de Suarès, un condottière immobile né à Marseille en 1868…


Au commencement, il y eut Manitas. Sa Rolls, son concert complet au Carnegie Hall, ses cheveux filasses d’argent et son toucher de guitare qui mettait le feu aux parquets. Il passait à la télévision du temps de Denise Glaser et fit du « flamenco » un art populaire au-delà des caravanes enserrées et des aires poussiéreuses de Provence. Les Saintes-Maries avaient enfin trouvé leur barde de Camargue. Malgré le succès d’estime, aucun observateur de la scène musicale (producteurs, tourneurs, maisons de disque…) n’aurait pu imaginer la déferlante « Gipsy Kings » qui s’abattit dans les années 1980 sur les radios et réunit des milliers de personnes de La Cigale à Los Angeles, raflant les premières places du Top 50. Les « Gipsy » portèrent sur les fonts baptismaux cette musique insoumise, hors des murs académiques, et firent entrer la « feria gitane » dans la « World music ». Chico Bouchikhi, l’enfant d’Arles, le petit maghrébin qui traînait avec les gitans, ni vraiment musicien, ni vraiment chanteur, est assurément l’entremetteur de cette vague qui fait bouger naturellement les pieds et lever les mains. Elle est directement connectée au cerveau. Elle commande les membres et libère l’esprit. Sans Chico, à la manœuvre, infatigable promoteur des plages tropéziennes, sans sa foi inébranlable dans le talent inné de ses copains, le son des « Gipsy Kings » n’aurait pas retenti aussi loin et aussi puissamment dans les cœurs. On peut sourire à « Djobi Djoba » ou à « Bamboléo » et cependant, ne pas pouvoir résister à leur force mécanique d’entraînement. Cet automne dans les librairies, Chico se raconte dans Chico sous les étoiles gitanes chez Robert Laffont avec l’aide du journaliste Mathieu Perez. L’épopée des « Gipsy » est d’essence antique, des familles qui s’affrontent, des procès à rallonge, une appellation d’origine que tous veulent s’approprier, des drames et des pleurs mais aussi un feu sacré, une soif de vivre qui n’a pas été dévoyée par les affairistes du show-business. Comme si les tubes des « Gipsy » balayaient toutes les médiocrités de l’existence, étaient plus forts que la rancune et le chagrin. Aux premières notes, l’amertume se dissipe et on tape dans les mains ensemble, dans l’espoir que la nuit ne finisse jamais. Brigitte Bardot, visionnaire et insoumise, l’ami des débuts fut la première à croire en ce jeune homme opiniâtre et solaire.

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Enrico, Johnny et le grand Charles l’adoubèrent. Le charme de Chico fut l’une des clés du succès des « Gipsy ». Et pourtant, il eut son lot de malheurs comme l’assassinat de son frère à Lillehammer qui déclencha un incroyable imbroglio diplomatique. Plus tard, il devint même envoyé spécial pour la paix à l’Unesco. « Au fond, avec les Gipsy Kings, on a fait ce que les bluesmen ont fait : ils ont électrifié les guitares et ont inventé le rock’n roll. Avec les gitans, pareil : au début, on a joué de la rumba gitane, puis on a branché les guitares et ça a pris une autre dimension » écrit-il.

En cette fin d’année, je ne veux suivre aucune règle de lecture, ne pas classer et ostraciser mes goûts, mélanger livres parus dans l’actualité ou vieilleries féériques du siècle passé. Dans mon auberge espagnole, tous les échappés volontaires ont leur place. Je me souviens que l’année de création du groupe « Les Gipsy Kings », c’est-à-dire 1978, a été enregistrée un « Apostrophes » d’anthologie au sein de l’Amicale Cycliste Clermontoise. Pivot s’était déplacé en Auvergne dans le décor d’un bistrot et avait fédéré une équipe d’écrivains d’inspiration vinique et vélocipédique. Il y avait ce soir-là, Conchon, le régional de l’étape, Fallet le Bourbonnais dissident, Nucéra le Niçois tout à la gloire du roi René Vietto, Jean-Edern Hallier sans son chien d’emprunt à 30 Millions d’amis, Antoine Blondin en sueur, de grosses gouttes perlaient sur son visage, et Pierre Chany, regard bleu vif, le journaliste de L’Équipe, spécialiste du Tour de France. On a oublié Chany, suiveur passionné de la grande boucle et plume agile de la presse écrite sportive. « Je ne me suis jamais relu une fois sans être content » disait-il, après chaque papier tapé à la machine dans le tourbillon d’une fin d’étape. Une telle humilité devrait nous inspirer. Il avait été résistant et avait comme simple et haute ambition de « vivre droit ». On oublie aussi qu’il écrivit un beau roman Une longue échappée à La Table Ronde qui fit jaillir un aphorisme à son camarade Blondin : « Trois voix au Prix Interallié. Chany est le Poulidor des prix ». Il faut lire son roman sorti en 1971 qui contient tant de belles phrases : « Ce provincial avait choisi de naviguer seul, à l’écart des courants tumultueux, redoutables aux voyageurs de son espèce ». Et dont l’incipit reprenait les paroles de Georges Brassens : « Les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ». De Chico au vélo, je pousse mon bazar de décembre chez Suarès (1868 -1948). André Gide affirmait que « nos arrière-neveux s’étonneront du silence que notre époque a su garder ou faire autour de Suarès ». Alors, lisons Suarès, le normalien provençal, surtout au début de l’hiver, notamment quelques portraits et chroniques rassemblés dans Ce monde doux amer aux éditions Le Temps Singulier en 1980. L’éloge de la grandeur de Villon est un chef-d’œuvre de concision. Suarès le considérait comme « plus libre et bien meilleur » que Dante : « Il est puissant dans le deuil hardi et plus encore dans sa plainte ».


Chico – Sous les étoiles gitanes – Ma vie avec les Gypsies – Robert Laffont

Chico - Sous les étoiles gitanes - Ma vie avec les gypsies

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Une longue échappée – Pierre Chany – La Table Ronde

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Ce monde doux amer – André Suarès – Le Temps Singulier

Ce monde doux-amer

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Notre-Dame avec Barthes et Malraux

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Ce week-end, à Paris, Notre-Dame vole la vedette à la Tour Eiffel. Au lieu d’écouter les chroniqueurs de la télé bavasser, relisons plutôt Barthes, Hugo, Michelet, Malraux…


Il est heureux, et plus qu’heureux, que Notre-Dame de Paris soit enfin restaurée et réouverte. Les différents corps de métier, après le travail harassant des pompiers qui ont réussi in extremis à circonscrire l’incendie, ont montré que, tant que luttent les hommes, rien n’est perdu. Aussi ces centaines d’artisans s’inscrivent-ils symboliquement de manière exemplaire dans l’histoire d’un pays qui a failli plusieurs fois disparaître.

A côté de cette entreprise titanesque gouvernée par un sens du devoir que confortait la fierté de participer à un chantier hors du commun, les querelles relatives au mobilier, à la flèche, aux vitraux, aux discours à venir, au respect des préséances sont plus que dérisoires. Leur publicité fut même déplacée. On préfèrerait entendre ces hommes et ces femmes qui ont œuvré dans l’anonymat, voir leurs visages et leurs mains. On y pressent plus d’expérience, plus de maîtrise, plus d’inquiétude aussi que chez ces commentateurs qui égrènent des poncifs sur la foi, son renouveau, le besoin de spiritualité, sur l’unité d’un pays qui après avoir communié dans un même effroi communierait désormais dans un même émerveillement.

Les visiteurs lèvent ensemble les yeux vers ces voûtes gothiques et leurs somptueuses rosaces comme on les lève vers le bouquet final d’un feu d’artifice, et les journalistes de télévision passent sans difficulté de la cérémonie des Jeux olympiques à celle de la réouverture de Notre-Dame comme Patrick Sébastien passait d’une table à une autre dans Le Plus Grand Cabaret du monde. On souhaiterait autre chose : une justesse qui dissuaderait le bavardage, ferait honte à son emphase, serait le fruit d’un vrai travail.

Notre-Dame et la Tour Eiffel

Notre-Dame de Paris est-elle aussi célèbre dans le monde que la Tour Eiffel ? Il n’est pas inintéressant de lire ce que Roland Barthes écrivait : « Cocteau disait de la Tour qu’elle était la Notre-Dame de la rive gauche ; bien que la cathédrale de Paris  ne soit pas le plus haut de ses monuments (les Invalides, le Panthéon, le Sacré-Cœur sont plus élevés), elle forme avec la Tour un couple symbolique, reconnu, si l’on peut dire, par le folklore touristique, qui réduit volontiers Paris à sa Tour et à sa cathédrale : symbole articulé sur l’opposition du passé (le Moyen Age figure toujours un temps épais) et du présent, de la pierre, vieille comme le monde, et du métal, signe de modernité. »

A lire aussi, Pierre Lamalattie: Notre-Dame ressuscitée

En relisant ce texte somptueux, hélas peu connu ! que Barthes consacra en 1964 à la Tour, on se prend à rêver d’un texte qui traiterait de la cathédrale Notre-Dame avec la même finesse, la même sensibilité, en déplierait la richesse esthétique, historique, religieuse, publicitaire également. En 1970, deux ans après l’inauguration de la voie express rive droite, l’affichiste Savignac la représenta avec deux mains sortant de ses tours comme celles d’une noyée que le flot noir des voitures emportait.

Ce que Barthes écrit de la Tour nous revient en mémoire pour accompagner notre regard lorsque celui-ci se laisse guider par l’élancement des piliers de nos cathédrales, « ces larges troncs au faîte desquels les gerbes de nervures, selon Victor Hugo, se croisent ainsi que des branchages chargés de ténèbres ». Il faudra demain en atténuer les éclairages.

« La Tour, poursuit Barthes, est d’abord le symbole de l’ascension, de toute ascension ; elle accomplit une sorte d’idée de la hauteur en soi. Aucun monument, aucun édifice, aucun lieu naturel n’est aussi mince et aussi haut ; en elle la largeur est annulée, toute la matière s’absorbe dans un effort de hauteur. On sait combien ces catégories simples, cataloguées déjà par Héraclite, ont d’importance pour l’imagination humaine, qui peut y consommer à la fois une sensation et un concept ; on sait aussi, notamment depuis les analyses de Bachelard, combien cette imagination ascensionnelle est euphorique, combien elle aide l’homme à vivre, à rêver, en s’associant en lui à l’image de la plus heureuse des grandes fonctions physiologiques, la respiration. » Certaines religions lointaines ont intégré cette « grande fonction » dans leurs exercices de méditation et, chez nous, le chant liturgique n’est sans doute pas étranger à cette paix vers laquelle les croyants sont invités à aller par l’officiant.

La caution d’une grande écriture poétique

« Visiter la Tour, continue Barthes, c’est se mettre au balcon pour percevoir, comprendre et savourer une certaine essence de Paris (…). La Tour matérialise une imagination qui a eu sa première expression dans la littérature (c’est souvent la fonction des grands livres que d’accomplir à l’avance ce que la technique ne fera qu’exécuter). Le XIXème siècle, une cinquantaine d’années avant la Tour, a produit en effet deux œuvres où le fantasme (peut-être très vieux) de la vision panoramique a reçu la caution d’une grande écriture poétique : ce sont, d’une part le chapitre de Notre-Dame de Paris consacré à Paris vu à vol d’oiseau, et d’autre part le Tableau de la Francede Michelet. Or ce qu’il y a d’admirable dans ces deux grandes vues cavalières, l’une de Paris, l’autre de la France, c’est que Hugo et Michelet ont très bien compris qu’au merveilleux allègement de l’altitude, la vision panoramique ajoutait un pouvoir incomparable d’intellection: le vol d’oiseau, que tout visiteur de la Tour peut prendre un instant à son compte, donne le monde à lire, et non seulement à percevoir. »

Certaines remarques nous entraînent, à l’insu de leur auteur, dans une rêverie théologique sur Notre-Dame si nous levons un instant les yeux de la page : « En fait la Tour n’est rien, elle accomplit une sorte de degré zéro du monument ; elle ne participe à aucun sacré, même pas à l’Art ; on ne peut visiter la Tour comme un musée : il n’y a rien à voir dans la Tour. Ce monument vide reçoit pourtant chaque année deux fois plus de visiteurs que le musée du Louvre et sensiblement davantage que le plus grand cinéma de Paris. »

Jamais le néant n’a été si sûr

Pour chacun, toute église participe nécessairement à un sacré. Or Barthes, dans un texte sur la peinture hollandaise du XVIIème siècle, s’est attaché à un peintre que l’on connaît peu et qui nous met imperceptiblement sur une autre voie : « Il y a dans les musées de Hollande un petit peintre qui mériterait peut-être la renommée littéraire de Vermeer de Delft. Saenredam n’a peint ni des visages ni des objets, mais surtout l’intérieur d’églises vides, réduites au velouté beige et inoffensif d’une glace à la noisette. Ces églises, où l’on ne voit que des pans de bois et de chaux, sont dépeuplés sans recours, et cette négation-là va autrement loin que la dévastation des idoles. Jamais le néant n’a été si sûr. »

Le « rien » de la Tour Eiffel, le « néant » des églises de Saenredam. En face, les « branchages chargés de ténèbres » de la cathédrale gothique. Autant de sentiments singuliers et incomparables qui se disputent contradictoirement le cœur de l’homme sans que cette contradiction puisse être résolue, sur un mode hégélien, dans une totalité qui en serait leur vérité commune.

Une histoire mouvante du sentiment chrétien

Il y a exactement soixante-dix ans, en novembre 1954, sortait le troisième et dernier tome du Musée imaginaire de la sculpture mondiale d’André Malraux, Le monde chrétien. Sur la jaquette, de la taille d’une vignette, le visage de la Vierge. Il s’agit d’un détail de La présentation au temple (XIIIème siècle) qui se trouve au portail du croisillon nord du transept de Notre-Dame de Paris. L’ouvrage se compose d’une introduction d’une soixantaine de pages et d’un ensemble de 340 reproductions parmi lesquelles l’on retrouve en sa totalité cette Présentation au temple.

Le texte a été repris dans le tome IV de la Pléiade paru en 2004. Si l’éditeur y a reproduit les oeuvres qui jalonnent l’introduction, il n’a pas cru hélas, important d’y ajouter la somptueuse documentation iconographique. C’est sans doute là un contresens car « le musée imaginaire, écrit Malraux, ne rassemble pas les figures qui content l’Histoire Sainte, mais les formes inventéespar les artistes chrétiens. » Il nous révèle que « toute forme significative se crée par un conflit avec une autre et non par la fixation d’un spectacle ». Parcourir cette succession de formes qui sont des ruptures avec celles qui les précèdent, des inventions conquises sur elles, c’est parcourir une histoire mouvante du sentiment chrétien qui n’est identique à lui-même que si l’on fait abstraction des créations des sculpteurs pour n’avoir présent à l’esprit que les figures (sans formes) d’un récit immobile traversant les siècles.

A lire aussi, Jean-Michel Blanquer et Barbara Lefebvre: Ni godilleur ni godillot

La seule humanité où put se reconnaître Dieu

Le texte de Malraux est difficile parce qu’il est difficile de suivre de Byzance à Chartres, la profusion d’images dans lesquelles se modifient les rapports de l’homme au Christ et au monde. « Avec lui [Saint-Louis] s’éteindra la passion des cathédrales, la prédication qui couvrit la chrétienté depuis la construction de Moissac jusqu’à l’abandon des chantiers de Reims, depuis Compostelle jusqu’aux portes de Novgorod. L’homme aura tiré de la pierre la seule humanité où put se reconnaître le Dieu qu’il arrachait à la nuit [byzantine, orientale, où le sacré est séparation d’avec l’homme]. Les petites mains jointes de la candeur bourguignonne auront relevé la chrétienté prosternée [celle de l’orient] ; le peuple des huit mille figures de Chartres aura crié la gloire du Christ à tous les moineaux des champs beaucerons ; la nef de la cathédrale sera devenue le cœur du monde, parce que la cathédrale en sera devenue le miroir. » Certains défendent à juste titre le droit à la continuité historique de notre pays, de notre civilisation. Encore faudrait-il comprendre que cette continuité ne peut être celle de la répétition du même. Elle est une incessante métamorphose, parce que le temps est par essence créateur d’imprévisibles nouveautés.

Entre les tours

L’année 2024 est encore un autre anniversaire. En 1974, le 7 août, Philippe Petit, sans aucune autorisation, se promenait au petit matin entre les deux tours du World Trade Center à plus de 400 mètres de hauteur. Puisque les Américains ont contribué avec 62 millions de dollars à la restauration de la cathédrale, que le futur président Donald Trump, qui sera présent à la cérémonie de réouverture, ait une pensée pour ce funambule qui avait préparé son incroyable traversée new-yorkaise, trois ans plus tôt, tout aussi clandestinement, entre les tours de Notre-Dame.

ABC de la morale à sens inique

Gilles-William Goldnadel ébauche un petit dictionnaire contemporain de la partialité médiatique et judiciaire en Occident


J’aurai passé une bonne partie de ma vie intellectuelle et professionnelle à vitupérer notre époque du « deux poids, deux mesures », du privilège rouge et de la morale à sens inique. Bien évidemment, j’ai désigné l’extrême gauche médiatique, politique et judiciaire comme responsable de cette immoralité.

Mon lecteur voudra bien trouver ci-après, pour son usage pratique et didactique, quelques exemples par ordre alphabétique.

Justice française

Dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national, le parquet requiert l’exécution provisoire des peines d’inéligibilité réclamées aux juges du premier degré. Un appel n’empêcherait donc pas de priver les électeurs de leur droit le plus sacré. Mieux encore, dans la même affaire, le procureur reconnaît que, s’agissant de l’un des prévenus, contre lequel il n’a aucune preuve, une relaxe lui ferait « trop mal ». Pour éviter des poursuites disciplinaires, je m’abstiendrai de commentaires.

Justice internationale

Le Premier ministre d’un pays pogromisé est visé, mais pas le dictateur Assad (bourreau de 600 000 morts). Il est vrai que le chef du Hamas est également poursuivi par la Cour pénale internationale… sauf qu’il est mort. D’ailleurs l’organisation terroriste est la première à se réjouir. Elle n’a pas tort. Son succès est grand de voir un petit État démocratique désigné à la vindicte mondiale ès qualités de bouc génocidaire pour avoir réagi militairement brutalement à la brutalité de brutes terroristes se cachant lâchement derrière des femmes et des enfants.

Liberté d’expression

La gauche fait depuis toujours commerce de ce terme sans modération. Il était même interdit d’interdire. Pourtant, 80 librairies « progressistes » viennent d’annoncer qu’elles ne vendraient plus de livres venant du groupe Bolloré. Torquemada vote LFI ou pour les prétendus représentants de la Sainte Écologie.

A lire aussi: «Chaque euro versé à l’UNRWA est un euro contre la paix»

Pluralisme

L’enfer sur terre n’arrivera pas à France Inter. Celle-ci se signe quand elle entend prononcer le vilain mot de pluralisme et se réjouit quand la chaîne C8 est brûlée sur le bûcher de l’Inquisition. Logiquement, elle tient les bilans du Hamas pour une source pure et les ONG proches de lui (MSF, Amnesty ou l’UNRWA de l’ONU) pour des témoins de moralité.

Trouble à l’ordre public

Le tribunal administratif de Paris vient d’annuler l’interdiction faite à une certaine Rima de participer à une réunion de Science-Po. Le juge n’y a pas vu un trouble suffisant à l’ordre public que la police ne pourrait empêcher. Un certain Éric et une certaine Marine n’ayant pas bénéficié de la même vision, un esprit chagrin pourrait y percevoir un strabisme à sens inique.

X (ex-Twitter)

La maison Musk, dans le sillage d’un ouragan nommé Donald, vient de faire l’objet d’un avis de tempête. Il paraît qu’elle serait un lieu de perdition pour cause de désinformation. Ce sont pourtant les grands médias gauchisants qui ont été le lieu du Grand Mensonge occultant. Leurs journalistes déni oui-oui ont nié avec effronterie la force irrésistible de l’immigration illégale et ses conséquences en matière de criminalité. Pour eux, le racisme antiblanc, l’antisémitisme musulman, l’islamo-gauchisme n’étaient que fantasmes obscènes de l’extrême droite fascisante. Il aura fallu les vilains gueux de la fâcheuse sphère des réseaux sociaux pour empêcher les autorités d’occultation de dissimuler le réel disgracieux. Curieusement, l’américain X subit un désir de mise à l’index majeur, tandis que le chinois TikTok, riche en sites islamistes extrémistes, est épargné du rouge courroux. Nul n’est révulsé par la haine de l’Occident chez ceux qui préfèrent le jaune au blanc.

Cette morale chromatique à sens inique est une morale pathologique.

Journal de guerre: C'est l'Occident qu'on assassine

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Edouard Limonov, ou la vie comme rhapsodie


Très attendu depuis Cannes où il était en compétition, voilà enfin en salles le dernier opus de l’intraitable transfuge russo-ukrainien en exil à Berlin Kirill Serebrennikov (cf. Leto, La Fièvre de Petrov, La femme de Tchaïkovski…). Ce long métrage de plus de deux heures aurait pu se contenter de reprendre le titre littéral du roman d’Emmanuel Carrère Limonov, paru chez P.O.L en 2011 dont il se veut l’adaptation.

Mais le film s’intitule Limonov, La ballade. Dans le dictionnaire, le mot ‘’ballade’’ (avec deux ll), appelle la définition suivante : 1, petit poème de forme régulière, composé de trois couplets ou plus, avec un refrain et un envoi (cf. La Ballade des pendus, de Villon) ; 2, poème de forme libre, d’un genre familier ou légendaire. De fait, Serebrennikov, autant metteur en scène d’opéra que réalisateur, nous emporte bien moins dans une biographie linéaire que dans un kaléidoscope rhapsodique sur grand écran. À l’amorce du film (dans un noir et blanc très sinistrose « années Brejnev »), on se prenait pourtant à redouter le pire : encore un biopic académique à la con ? Mais le seul nom de Serebrennikov restait de bon augure…  

Dans l’entretien qui figure dans le dossier de presse, le cinéaste tient d’ailleurs à souligner que son film « n’est en aucun cas une biographie de Limonov ou un biopic, mais une adaptation cinématographique du livre de Carrère ». À l’acteur Ben Whishaw, il a confié le rôle-titre de cette évocation épique, haute en couleur, infusée d’une bande-son tonitruante signée Massimo Pupillo (dans laquelle résonnent les échos de Tom Waits, de Lou Reed ou du Velvet Underground).

La fresque urbaine vagabonde depuis les années 70 en URSS à la décennie 90 à Paris, du New-York crasseux des seventies au Berlin en ébullition des années 80, restituant ainsi, sous l’ombrelle de l’écrivain Carrère, la folie furieuse du personnage né à Kharkov Edouard Veniaminovich Savenko, alias Edouard Limonov (1943-2020) : tour à tour voyou, reître et milicien, clodo et majordome, hétéro et homo, raciste et négrophile, bourlingueur ivre d’amour et aventurier politique, chef de gang et garçon passablement fêlé, poète obscur et romancier prolixe, roublard et provocateur, orthodoxe et blasphématoire – personnage solitaire démesurément assoiffé de reconnaissance, clamant son génie incompris à la face aveugle du monde !  (Pour en avoir le cœur net vous pouvez toujours lire Le poète russe préfère les grands nègres, Journal d’un raté, Autoportrait d’un bandit dans son adolescence ou Mes prisons : tout Limonov est traduit en français).

A lire aussi, Thomas Morales: Le cercle des non-alignés

Reste que dans cette ballade, il est beaucoup moins question de littérature que d’illustrer les improbables métamorphoses (au physique, Ben Whishaw y réussit très bien) de cette figure de rebelle qui avait fasciné Emmanuel Carrère au point d’en faire un livre. L’auteur de Un roman russe fait d’ailleurs une apparition dans le film, séquence narquoise où il campe l’Intellectuel face au Grand auteur. Dans une autre scène de plateau radiophonique où « Eddie » Limonov /Ben Whishaw est confronté à une journaliste idiote (Sandrine Bonnaire) et un intello bon teint (Louis-Do de Lencquesaing), l’interview tourne au pugilat, occasion pour Serebrennikov de railler sans ménagement l’intelligentsia hexagonale.

Œuvre de longue haleine (la pandémie a eu raison du tournage, qui a dû s’interrompre de longs mois, pour reprendre l’été 2022… en Lettonie !), Limonov, La Ballade, film produit en Italie d’après un roman français, tourné par un Russe et joué par un comédien britannique flanqué d’un casting international, se ressent de ce cosmopolitisme. Avouons que le parti pris qui consiste à faire dire à « Eddie » ses répliques en anglais avec un fond d’accent slave, rappelle le ridicule gentillet propre aux vieux films de guerre américains non doublés, où les « nazis » campés par des acteurs américains parlaient dans leur propre langue, mais en mimant la rigidité supposée de l’idiome teuton en uniforme, façon « nouz-afon-les-moyans-te-fu-fairr-pârrhler ». Un peu daté, non ?

L’incontestable génie de Kirill Serebrennikov se déploie de façon plus constante dans le domaine lyrique. On se souvient de l’admirable Parsifal de Wagner donné à Vienne en 2021, puis de sa première mise en scène à l’Opéra de Paris, Lohengrin, l’an passé en septembre-octobre. Les amateurs ont la chance de voir, en accès libre sur Arte.tv jusqu’à la presque fin décembre, sa régie décapante du Don Carlo de Verdi, dirigée par Philippe Jordan, spectacle donné cette année même au Staatoper de Vienne.

Limonov - Prix Renaudot 2011

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Limonov La ballade. Film de Kirill Serebrennikov. Avec Ben Whishaw, Sandrine Bonnaire, Céline Sallette, Louis-Do de Lenquestang… Durée : 2h18.
En salles.

A voir sur Arte TV : opéra Don Carlo, de Verdi. Mise en scène : Kirill Serebrennikov. Direction : Philippe Jordan. Staatoper Wien (Opéra de Vienne).
Visionnage en accès libre jusqu’au 28 décembre 2024.

Causons ! Le podcast hebdomadaire de Causeur

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Avec Céline Pina, Gil Mihaely et Jeremy Stubbs.


Mercredi soir, Emmanuel Macron a tenté de lancer un appel à l’union nationale. Un appel de ce genre peut marcher quand les institutions de l’Etat sont menacées par une crise très sévère, comme une guerre ou des troubles civils. Dans ces situations, les options sont réduites, ce qui permet aux différents acteurs de se mettre d’accord sur le chemin à suivre. Or, tel n’est pas du tout le cas. La crise actuelle n’est pas celle des institutions mais celle de la médiocrité des décisions politiques prises depuis le printemps. Pour Céline Pina, Emmanuel Macron n’a qu’à se demander ce qu’aurait face à sa place le fondateur de la Ve République, le Général de Gaulle – et à imiter son exemple!

En Syrie, les rebelles gagnent du terrain face à l’armée de Bachar el-Assad. Mais qui sont ces rebelles ? Gil Mihaely nous explique les tenants et aboutissants de la coalition créée par le leader djihadiste, Abou Mohammed al-Joulani. Certes, il a les convictions d’un islamiste, mais il est d’abord et surtout un nationaliste, de la même façon que Hô Chi Minh était peut-être marxiste mais son action visait par-dessus tout à libérer son pays de toute influence étrangère. Il se peut que, comme le leader vietnamien, al-Joulani mette l’intérêt national avant l’idéologie.

Martinique, plus chère la vie avec le RPPRAC

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Les autorités regrettent amèrement d’avoir tenté de rallier ce mouvement violent au projet d’accord entre l’État et les distributeurs pour faire baisser les prix.


Nous écrivions en octobre dernier que la situation en Martinique était préoccupante pour les habitants de l’île et l’activité économique. Malheureusement, rien ne s’est arrangé depuis lors. L’accord, historique, trouvé entre l’État et les distributeurs pour baisser de 20% les prix de l’alimentaire en moyenne sur l’île n’a pas été approuvé par le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens mené par Rodrigue Petitot dit « Le R ». Son application est désormais suspendue par la censure – votée par une majorité de députés ultramarins – du gouvernement Barnier et le départ de François-Noël Buffet, ministre démissionnaire des outre-mers. Pendant ce temps, le bilan matériel des protestations ne cesse de s’alourdir, menaçant la survie de nombreuses entreprises et terrifiant les acteurs du secteur du tourisme qui craignent un rejet de l’île par les visiteurs venus de métropole. État des lieux.

Le RPPRAC va toujours plus loin

Le 11 novembre, Rodrigue Petitot s’est introduit au domicile du préfet de Martinique. Un geste d’une telle soudaineté et d’une telle violence qu’il a pu faire craindre le pire. Dès le lendemain, Monsieur Petitot était logiquement placé en garde-à-vue ce qui a provoqué le courroux de ses partisans littéralement fanatisés. Ces derniers ont ainsi pris d’assaut le commissariat de Fort-de-France, tirant au mortier et même à l’arme à feu sur les forces de l’ordre, selon l’AFP… C’est dire si ce mouvement, souvent complaisamment présenté dans les médias, semble ne plus vouloir faire machine arrière. Violent, le RPPRAC l’est au moins dans ses déclarations publiques. Sa radicalité fait d’ailleurs craindre le pire dans une île au bord du précipice économique.

Est-ce que la mise en détention provisoire de Monsieur Petitot le 5 décembre sera suffisante pour offrir un répit aux Martiniquais pris en otages ? S’il faut l’espérer, les premières déclarations des proches de Monsieur Petitot inquiètent. Son avocat Georges-Emmanuel Germany a ainsi dénoncé à l’issue de l’audience de jeudi 5 que la décision de l’enfermement pouvait avoir été « commandée par des motifs politiques ». Des propos de nature à exciter encore un peu plus les émeutiers… Maître Germany a-t-il omis de noter que son client a aussi été reconnu coupable lundi 2 décembre pour des faits « d’intimidations à l’encontre des maires de Martinique » et condamné pour cela à dix mois de prison ferme aménageables ? Une énième condamnation à ajouter à la collection de Monsieur Petitot, connu auparavant pour sa participation à diverses affaires de droit commun (dont une pour trafic de drogue).

Les dockers du port de Fort-de-France ont décidé de suspendre toutes les réceptions de conteneurs, en témoignage de solidarité à Monsieur Petitot… Notons que 36 kilogrammes de cocaïne ont été saisis entre 2017 et 2020 dans le cadre d’un trafic de drogue entre les Antilles et la métropole

Un bilan matériel de plus en plus lourd

Depuis le 1er septembre, 298 véhicules, 33 bâtiments privés et six bâtiments publics ont été incendiés et 174 locaux commerciaux ont été cambriolés, selon la préfecture. Il faut ajouter à cela les 1200 demandes de chômage technique déposées selon la Direction de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DEETS), ainsi que les 134 plaintes déposées pour violence rapportées par la procureure de la République… Cité par France TV Info, l’entrepreneur Emmanuel de Reynal se désole de la situation, plaidant pour « que changent les relations entre les communautés martiniquaises qui doivent enfin s’appuyer résolument sur ce qui les rassemble plutôt que sur ce qui les divise ». Sa voix est intéressante, car elle fustige le poison du racisme et du populisme propagé par les mouvements radicaux tout en appelant l’État à prendre conscience des difficultés sociales ultramarines, plaidant pour qu’enfin la métropole daigne se pencher sérieusement sur le problème.

Il n’est d’ailleurs pas inexact d’affirmer que ce qui se passe sur l’île n’intéresse que trop peu la sphère médiatique française. Les actualités nationales et internationales sont certes chargées, mais il est désolant que la Martinique ne semble intéresser que les célébrités qui en sont originaires, à l’image de Teddy Riner ou de Thierry Henry qui se sont exprimés. C’est aussi notre affaire. La France a le privilège d’être présente sur tous les fuseaux horaires grâce à ses territoires extra-métropolitains, mais ce privilège s’accompagne de devoirs et de responsabilités.

Dans une tribune très engagée, Jean-Marie Nol s’inquiète notamment de la faiblesse de l’État face aux mouvements violents : « Les autorités, en intégrant le RPPRAC dans les négociations, ont involontairement renforcé la position de ce mouvement populiste. Leur incapacité à anticiper le refus du RPPRAC de signer l’accord avec les acteurs économiques a amplifié les tensions, conduisant à des émeutes et à des actes de pillage. La Collectivité Territoriale a également aggravé la situation en demandant le retrait des renforts de sécurité, affaiblissant les dispositifs d’ordre public et encourageant l’impunité. Ce serait cette gestion erronée qui aurait transformé Petitot en martyr aux yeux de certains, accentuant la défiance envers les institutions. Alors que la crise révèle des problèmes structurels : une dépendance économique envers l’Hexagone, une fiscalité élevée et un coût de la vie supérieur à celui de la métropole. Les solutions proposées, limitées à des mesures temporaires, ne résolvent pas les causes profondes de la précarité et de l’inflation. »

À Paris et à Fort-de-France, les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Notre-Dame, cathédrale ou musée?

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Beaucoup ont vu dans l’incendie de Notre-Dame de Paris un suicide civilisationnel. La batiment emblématique ressurgit enfin de ses cendres. Mystère sacré ? Prouesse nationale ? Le président Macron aurait bien aimé y faire son show, mais même lui sait qu’ici foi et humilité sont les vraies vedettes…


Cathédrale ou musée? Les deux, serait-on tenté de répondre. Ou du moins, patrimoine. Avant tout, patrimoine – historique, culturel, architectural, artistique…. Pensez donc, les crèches de santons font polémique chaque année, d’aucuns trouvent les calendriers de l’Avent indésirables, on ose de moins en moins souhaiter « joyeux Noël » et dans certaines villes même l’insipide « bonnes fêtes » est remplacé par « bon hiver », alors dire qu’une cathédrale est avant tout chrétienne, lieu de culte et espace sacré, on frôle le blasphème !

Une réouverture sous haute sécurité

Assurément, Notre-Dame de Paris est plus que sa fonction religieuse. Mais peut-être ne l’est-elle, justement, parce que sa fonction religieuse est de pointer vers plus qu’elle-même, et que l’un ne va pas sans l’autre…

On peut sincèrement se réjouir, sans aucune arrière-pensée, de voir Notre-Dame restaurée. D’autres ont pointé, non sans raison, le revers de la médaille de cette célérité. Qu’on me permette malgré tout de trouver que ce fut une bonne chose : les délais contraints ont coupé court à l’idée délirante d’un « geste architectural » qui aurait défiguré l’édifice. Cela en valait donc la peine.

Notre numéro 68, mai 2019 © Causeur.

Je l’avoue, de toutes les cathédrales de France, ce n’est pas, à la base, celle qui me parle le plus. Que voulez-vous, j’aime la province. Mais le feu, la cendre, l’émotion largement partagée (mais pas par tous : feindre de croire à l’unanimité serait hypocrite, donc irrespectueux, et si la réouverture nécessite un dispositif de sécurité hors du commun, c’est bien parce qu’il y a une menace), vaste et sincère émotion néanmoins, même au-delà de nos frontières, la générosité des dons, l’engagement et le talent des artisans du présent prolongeant la longue chaîne de leurs devanciers dans le respect de leur art, font de Notre-Dame de Paris aujourd’hui plus encore que ce qu’elle était hier. Ceux-là même qui s’acharnent à démanteler la France se sentent obligés de lui rendre hommage : hommage du vice à la vertu, certes, mais qui reconnaît donc la vertu pour ce qu’elle est. Petits miracles venant couronner cet accomplissement, on n’y chantera finalement pas « Imagine there’s no heaven (….) and no religion », et l’enfant-roi qui préside à la République n’aura pas eu gain de cause pour son caprice théâtral. Bien sûr, il s’est mis en scène dans la cathédrale quelques jours plus tôt, mais pour la réouverture au moins il doit se résoudre à ne pas transformer intégralement Notre-Dame en faire-valoir, et à ne pas discourir dans un lieu conçu pour affirmer qu’il est des mystères devant lesquels même les rois s’agenouillent en silence.

Imprégnation

C’est bien là l’essentiel. Sans ces mystères (ces Mystères) la restauration serait vaine. Non qu’il faille nécessairement y croire pour être pleinement chez soi dans ce lieu sacré, loin de là. Mais, à tout le moins, croire en ceux qui y ont cru, et ont sculpté de leurs mains cette vaste prière de pierre, de vitrail, de pénombre et de clarté. Les respecter assez pour respecter le sens qu’ils ont donné à leur œuvre. Nous le savons d’expérience, nombre d’incroyants savent se laisser toucher par ce don qui traverse les siècles – alors qu’il est des croyants qui jugent bon de dédaigner, au nom de Dieu, les réalisations que la foi permet aux hommes. Allez comprendre…

À lire aussi, Dominique Labarrière: Et le calendrier de l’Après?

Ce serait passer totalement à côté de ce qu’est Notre-Dame que de ne célébrer sa restauration que comme un triomphe du génie national, ou pire encore républicain, ou un tour de force, ou un vague « succès collectif ». Comme le sanctuaire de Delphes ou celui d’Ise, comme les chemins de ronde des anciens châteaux où des générations ont monté la garde dans le froid des nuits d’hiver, la cathédrale est un lieu que l’on ne comprend que lorsqu’on accepte d’y entrer en pèlerin et non en touriste. Y compris quand on est président de la République… ou Pape ! Ce sont des lieux où nul ne doit pontifier, mais tendre l’oreille humblement. « Souviens-toi que tu es mortel » disaient les Romains aux triomphateurs. Henri d’Anselme parle d’« œuvre de civilisation »[1] : oui, c’est un calice – ou un creuset – dans lequel se rassemblent et s’incarnent toutes les dimensions de ce qui fait qu’une civilisation est civilisée. L’évocation, au-delà de toute description, de la rencontre entre l’élan vers la noblesse qui jaillit du plus profond de l’Homme, et l’appel à cette noblesse qui retentit pour l’Homme et lui vient d’au-delà de lui-même.

La France peut être fière de ses cathédrales, et fière d’avoir restauré – malgré tous les maux qui nous rongent – celle qui est devenue la plus emblématique de toutes. À condition que cette fierté ne soit pas un satisfecit prétentieux, mais la redécouverte de ce que nous nous devons d’être. L’espérance, c’est-à-dire la conviction que ce devoir de dignité et de transmission a un sens. Et un hommage rendu au Mystère, à ce qui inspire la soif de grandeur, la capacité d’admirer, le besoin de créer des merveilles et d’en accomplir.

Ne reste plus, alors, qu’à contempler, se laisser imprégner de l’esprit du lieu, et s’incliner avec gratitude.


[1] https://www.lepoint.fr/societe/henri-anselme-le-heros-au-sac-a-dos-d-annecy-raconte-l-attaque-au-couteau-dans-un-livre-04-12-2024-2577094_23.php

La chanson française qu’on aime !

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Alain Herriau sort son premier disque, avec deux reprises de Charles Aznavour. Découverte.


Je ne le connaissais pas, du moins je le croyais. J’ai écouté son album Je reviendrai, et sa voix de baryton m’a transporté hors les murs de la maison, loin de la ville grise, vers un horizon de larmes et de sourires. Alain Herriau est originaire d’un petit village de la Mayenne. C’est un frondeur qui tient tête à son père médecin. Pas question de faire médecine comme lui. Il sera chanteur ! Il intègre le Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris où il obtient son prix de chant. Démarre pour lui une carrière de chanteur lyrique. Mais il décide d’arrêter l’opéra pour préparer l’album Je reviendrai, avec la complicité de Sabrina Le Cravier et Xavier Durot ; album de 12 chansons de facture classique, entraînantes, mélancoliques, intemporelles, dans la lignée de celles de Brel, Ferrat, Guidoni, et Aznavour – il y a deux reprises du « grand » Charles. Les textes, dont les mots racontent des tranches de vie, à la manière de Delpech, sont servis par des musiques variées, où l’accordéon, le piano, les violons ouvrent les portes de notre mémoire. Les souvenirs affluent comme les alluvions les jours de forte marée. Ça souffle, ça électrice, ça fait du bien, même si parfois, ça nous rappelle de douloureux moments. Alain Herriau, le pudique et l’intranquille, n’hésite pas à nous parler de son parcours chaotique dans la très autobiographique chanson « Je n’suis pas mort » qui ouvre l’album :

« …et je les salue,
Ceux qui m’auront cru
Je les compte sur quelques doigts
Ils n’m’auront pas trahi
Je leur dis ‘’merci’’
C’est pour eux aussi que je suis là… »

A lire aussi: François Jonquères, un lecteur plein de panache

Dans le studio d’enregistrement, du haut de ses 1m88, il pointe du doigt une lune imaginaire, tel un personnage de Shakespeare réchappé de l’Achéron. On aime aussi « À Paris », capitale où l’on ne s’arrête plus que pour y travailler, même si ses taxis peuvent réserver de belles surprises ; on a le cœur qui se sert en écoutant « Comme un dimanche » : les amours délaissées ressurgissent sans crier gare. Il faut faire le tri, vite, vite. Et puis, il y a le « prince charmant », venu de Suède à l’âge de 20 ans, avec ses cheveux soyeux, prince du trottoir, de la nuit, du froid, pour les galants, les « sales gueules », les taulards, les vieillards, les jeunes filles, toujours pour le fric. Le violon, comme le violon d’Ivry Gitlis des « Étrangers », chanson interprétée par Léo Ferré, vous bouleverse.

Les mélodies s’installent, les paroles restent, ça nous entraîne dans les replis de la mémoire, ça fait tourner la tête grâce à l’accordéon de la chanson « Le manège », celui de notre enfance, avec auprès de soi, la silhouette de notre mère. L’album s’achève sur « Je reviendrai ». C’est ce qu’on espère, qu’il revienne Alain Herriau. En attendant, c’est Noël, le temps des cadeaux. Son album en est un !

L’album Je reviendrai est en ligne sur toutes les plateformes de streaming, téléchargeable également sur iTunes ou Amazon music.

Je reviendrai

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Et si vous désirez acheter le cd ou le vinyle, écrivez à l’adresse suivante : alainherriau2@gmail.com (cd :12 euros ; vinyle 20 euros + frais d’envoi) • PL.

Le wokisme n’existe pas. Enfin, ça dépend des jours…

Le wokisme, selon Libération ou France inter, c’est un peu comme un coloc trop engagé qui vous reproche de respirer parce que « ça prend de l’air aux autres ». D’un côté, Luc Le Vaillant crie au scandale liberticide, de l’autre, Clémence Mary lui rétorque qu’il est juste coincé dans le siècle dernier. Pendant ce temps, dans les écoles, d’affreux réactionnaires s’offusquent qu’on apprenne aux élèves à débattre de leurs pronoms avant même de savoir conjuguer un verbe.


Pour une surprise, c’est une surprise. Le 19 novembre, paraissait dans les colonnes de Libération un article de Luc Le Vaillant intitulé “Lettre au wokisme qui existe bel et bien”. S’adressant directement à ce « cher wokisme », l’auteur écrivait : « Tu prétends éveiller les consciences aux discriminations diverses et aux stigmatisations endémiques. Selon toi, celles-ci prospèrent en une viralité apocalyptique, quand je continue à penser que nos contrées n’ont jamais été aussi civilisées »[1]. Et de dénoncer certains de ses effets concrets et délétères: l’invention des « sensitivity readers » dans les maisons d’édition et des « coordinateurs d’intimité » dans le cinéma ; la surveillance liberticide dans les milieux médiatiques, artistiques et universitaires ; la censure d’anciens artistes au nom d’une nouvelle morale inquisitoriale ; ainsi qu’un compagnonnage « parfois exagérément inclusif avec les barbus les plus fondamentalistes ». « Cher wokisme, je ne serai jamais ton meilleur pote », écrivait alors Luc Le Vaillant en s’étonnant que ses serviteurs les plus zélés prétendent qu’il n’existe pas. Bien sûr, assurait-il, certaines luttes progressistes sont légitimes et verser dans un anti-wokisme primaire ferait le jeu de qui vous savez. Toutefois, concluait-il, il serait souhaitable que le wokisme « évite de reproduire à sa manière les aberrations de Saint-Just ». Il paraît qu’à la lecture de ce papier, Thomas Legrand, chroniqueur politique de Libé, est tombé de sa chaise.

Clémence Mary se perd quai de Conti

Trois jours plus tard, la journaliste de Libération Clémence Mary rectifie le tir et présente le wokisme sous un tout autre jour[2], celui qui plaît tant à Thomas Legrand et nimbe cette idéologie de couleurs radieuses. Mme Mary signale avec amertume que, si l’Académie française a fait entrer les mots « woke » et « wokisme » dans son dernier Dictionnaire récemment paru, le mot « féminicide » n’y figure toujours pas. Elle ignore visiblement le fonctionnement de la mise à jour des définitions, apparitions ou retraits des mots dans ledit Dictionnaire : le premier tome de cette 9e édition a été publié en… 1992, et concernait les mots de A à E. Les mots commençant par la lettre F ont été étudiés dans le tome 2, élaboré entre 2000 et 2011, à un moment où le mot « féminicide » restait d’un usage extrêmement confidentiel en France. Le quatrième et dernier tome (de R à Z), commencé en 2012, vient de paraître et inclut, en plus de « wokisme », des mots comme… « télétravail » ou « vegan ». « La 9e édition du Dictionnaire propose plus de 53 000 entrées, dont 21 000 entrées nouvelles par rapport à la 8e édition, ce qui représente un quasi doublement du volume de son contenu », est-il précisé sur le site de l’Académie française.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: In gode we trust

Plutôt que de se renseigner sur l’élaboration du Dictionnaire de l’Académie française, la journaliste de Libé préfère nous donner un cours dérisoire sur « l’apport universitaire (sic) des gender studies et des études post-coloniales » puis sur la disqualification de ces « études » qui ne peut venir, selon elle, que de l’extrême droite. Mme Mary n’a apparemment pas connaissance de l’existence d’intellectuels classés plutôt à gauche et ne goûtant guère ces « études » idéologiques et militantes à mille lieues de la véritable recherche universitaire  – à moins que, suivant un processus mental très en vogue dans les milieux dits progressistes, elle ait décidé que toute personne critiquant ces bidules-studies est fasciste, raciste, réac, homophobe, transphobe, bidulophobe, bref… d’extrême droite. Pour conforter son point de vue, elle se tourne vers une pointure de Paris VIII, un agrégé d’anglais auto-proclamé sociologue, soi-disant « spécialiste des études de genre », représentant officiel en France de la firme Judith Butler, j’ai nommé Éric Fassin. Le propos, simplissime, pastiche celui de la journaliste de Libé : « Actuellement, le danger vient de l’extrême droite, pas du supposé wokisme. Rendre les revendications minoritaires responsables de la haine des minorités est une victoire idéologique du trumpisme et de l’extrême droite. » M. Fassin vient d’écrire un essai dans lequel il a jeté toutes ses modestes forces intellectuelles pour dénoncer ce qu’il appelle la Misère de l’anti-intellectualisme : Du procès en wokisme à celui en antisémitisme. Ce militant « intersectionnel » aimerait bien passer pour un intellectuel universitaire de haut vol – malheureusement, ses rares et faméliques écrits, ses besogneux travaux sur le genre (resucée indigeste de la soupe butlérienne indigente) et ses discours répétitifs et insignifiants sur les sempiternels sujets « sociétaux » ne jouent pas en sa faveur. « Le militantisme académique attire en priorité les plus médiocres (qui sont souvent aussi des apparatchiks, à la production plus que mince), ne connaissant guère que le morne confort de la langue de bois mais pas la joie pure de la découverte », rappelle justement la sociologue Nathalie Heinich[3]. Dans unentretien donné à l’inénarrable Pascal Boniface, le fascinant Fassin ose affirmer: « Au nom de la lutte contre le wokisme et l’antisémitisme, la droite radicalisée s’en prend à la liberté d’expression et de manifestation. On exclut du débat public les figures qui tiennent un discours dissonant, dès lors qu’il vient de la gauche ; en revanche, la radicalité droitière a antenne ouverte dans les médias. On a voulu nous faire croire que la culture de l’annulation, c’était la gauche ; or c’est la droite. Et que la censure, ce seraient les minorités ; pourtant, ce sont elles que l’on interdit de parole »[4]. Cette phrase hallucinante, de bout en bout mensongère, inverse tout simplement la réalité.

Patrick Cohen tombe dans les pièges sémantiques du wokisme

2 décembre 2024. Théorie du genre, encore. C’était prévisible : le journaliste Patrick Cohen n’a pas suivi mon conseil – se documenter sur le wokisme avant que d’en parler (voir mon article du 15 novembre) – et s’est par conséquent livré, sur France Inter, à un nouvel exercice de dénonciation systématique de « l’extrême droite » pour dissimuler son ignorance. Le motif de ce courroux facilité par une profonde méconnaissance du sujet abordé ? La détermination du ministre délégué à l’Éducation nationale, Alexandre Portier, qui a déclaré vouloir revoir entièrement le projet, « inacceptable en l’état », de programme d’éducation sexuelle à l’école. Parmi ses critiques : la manière d’aborder le sujet, en particulier chez les enfants dès la maternelle ; les ruses sémantiques pour laisser pénétrer dans l’école une théorie du genre qui, d’après Patrick Cohen & Co, n’existe pas, mais dont les termes et les notions apparaissent pourtant à de nombreuses reprises dans le projet en question ; les « ressources pédagogiques » étrangement orientées de l’Éducation nationale et d’associations militantes, dont le Planning familial et les associations LGBT les plus furieusement activistes – OUTrans, par exemple, s’était fait remarquer à l’École alsacienne en traitant de « transphobe »tout élève refusant de croire qu’un homme peut être «enceint » et en encourageant fortement chaque collégien à faire sa « transition », c’est-à-dire à « façonner son corps et son identité comme iel l’entend, c’est-à-dire avec ou sans modifications corporelles », expliquait-on sur le site de l’association.

Furieux, l’éditorialiste france-intérien s’époumone : « Il s’est trouvé un ministre délégué pour promettre de faire barrage à la “théorie du genre”, épouvantail des réactionnaires, qui n’a pas plus de réalité qu’il y a 10 ans. » La théorie du genre n’existe pas ; pourtant M. Cohen se réjouit de ce que « la question du genre » sera abordée à partir du collège. Le journaliste ne perçoit par ailleurs aucun problème dans le fait qu’en maternelle et en primaire « le programme [soit] centré sur la vie affective et relationnelle » en abordant une notion sur le consentement pour le moins problématique. « En matière de sexualité, l’enfant n’a pas à consentir, il n’y a que des interdits », est-il rappelé avec fermeté dans L’éducation sexuelle à l’école, l’excellent essai co-écrit et dirigé par Sophie Audugé[5]. Cette spécialiste des politiques éducatives souligne que « le cadre actuel de l’éducation à la sexualité dans nos écoles est une copie consciencieuse des standards de l’OMS », lesquels s’appuient sur des notions d’ « auto-détermination de genre », de « sexualité citoyenne » et d’« éco-sexo-citoyenneté » dans le but d’imposer un modèle normatif et d’opérer un contrôle total sur les individus tout en « déconstruisant » les structures familiales. Je conseille à M. Cohen de lire cet ouvrage. Il y trouvera de nombreux témoignages d’élèves, de parents ou de professeurs confrontés malgré eux à l’idéologie du genre. Dans le Loiret, apprendra-t-il entre autres, les parents d’un enfant de trois ans ont découvert que, dans sa classe de maternelle, « les lectures et les activités associées se rattachent toutes à des livres sur la théorie du genre, les stéréotypes fille/garçon et l’importance de les dépasser notamment pour les garçons en se travestissant ». Ils se tournent alors vers les enseignants pour leur demander les raisons de ce choix. « Ils nous ont seulement dit qu’ils étaient fiers (sic) d’avoir choisi ce genre de livres. » Ces parents attentifs retireront finalement leur enfant de cette école – mais nombreux sont ceux qui, peu au fait du militantisme woke qui gangrène certains établissements, continuent de faire aveuglément confiance à l’Éducation nationale. Ce en quoi ils ont tort – ce qu’un court rappel des faits leur prouvera.

Le genre et nos petites têtes blondes

La diffusion du genre à l’école a débuté en 2010. Luc Châtel, ministre à l’époque, mettait alors ses pas dans ceux de Richard Descoings qui avait introduit cet enseignement à Sciences Po l’année précédente. Dans son Enquête sur la théorie du genre[6], la polytechnicienne Esther Pivet alertait quelques années plus tard sur les contenus de certains livres scolaires. Deux exemples parmi cent : Hachette proposait, dans ses manuels Sciences de la vie et de la Terre, un chapitre intitulé « Le genre, une construction sociale », dans lequel il était affirmé que « la société construit en nous, à notre naissance, une idée des caractéristiques de notre sexe » (manuel SVT 1ère ES et L). Les éditions Magnard, elles, attiraient l’attention sur le fait que les comportements des parents avec leurs enfants « contribuent à forger peu à peu des identités qui, pour n’avoir rien de naturel, finissent par coller à la peau des garçons et des filles comme une seconde nature. » L’illustration accompagnant ce texte était le dessin d’un homme en jupe. Si ça, ce n’est pas de l’endoctrinement…

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En 2013, Mme Vallaud-Belkacem lançait son programme ABCD de l’égalité, programme dans lequel se glissaient des références explicites à la théorie du genre – qui n’existait pourtant pas, selon elle. Ainsi pouvait-on lire sur le site de l’Education nationale que « le programme ABCD de l’égalité, qui s’adresse à l’ensemble des élèves de la grande section de maternelle au CM2 et à leurs enseignants, vise à déconstruire les stéréotypes de genre ». Dans sa lettre de mission à l’IGAS, Mme Vallaud-Belkacem précisait : « Le féminin et le masculin sont avant tout des constructions sociales. […] La cible des enfants de moins de trois ans se doit d’être au cœur des préoccupations des politiques publiques dans la mesure où les assignations à des identités sexuées se jouent très précocement. » Ce qui est au cœur des préoccupations publiques n’est donc pas d’apprendre la lecture et l’écriture à nos enfants, mais de leur désapprendre les fameux stéréotypes de genre dès la sortie du berceau. Si les ressources pédagogiques proposées aux enseignants pour mener à bien cette propagande woke feront tiquer quelques inspecteurs regrettant que « les fondamentaux de la psychologie de l’enfant soient peu mobilisés » et que « l’approche privilégiée est celle de la sociologie, ce qui est limité même si cette approche est essentielle », rien n’y fera et la folie déconstructiviste gagnera toutes les académies tandis que les futurs enseignants subiront lors de leur formation les conférences de représentants butlériens. Plus tard, Jean-Michel Blanquer pondra une circulaire demandant à la communauté éducative d’appliquer de nouvelles « mesures d’accompagnement pour les jeunes transgenres ou en questionnement sur leur identité de genre ». Le ministre se dira très sensible à certaines recommandations du Rapport sur les « stéréotypes de genre » écrit par la Délégation des droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes pour l’Assemblée nationale, parmi lesquelles : « repenser l’aménagement des cours de récréation », « créer un label égalité pour les manuels scolaires et inciter les éditeurs à poursuivre leurs efforts dans la lutte contre les stéréotypes de genre », « prévoir un module de formation obligatoire de sensibilisation aux stéréotypes de genre » pour les enseignants, et, enfin, « faire de l’éducation à la sexualité en milieu scolaire un enseignement obligatoire spécifique dispensé dès la maternelle »,et prévoir, dès la classe de 6ème, « l’intervention d’associations sensibilisant les jeunes aux droits des LGBTQIA + ». Le projet actuel de programme d’éducation à la sexualité n’est que l’aboutissement administratif d’une réalité qui a pris ses quartiers dans l’école depuis longtemps. Pourtant, Patrick Cohen continue d’affirmer que cette réalité n’existe pas.

Caroline de Haas et Najat Vallaud-Belkacem, lors de la Journée internationale des droits des femmes 2020, à Paris © Vincent Loison/SIPA

Les idéologies wokes (du néo-féminisme à la théorie du genre en passant par l’antiracisme racialiste) et la propagande écologiste (sous la férule d’un GIEC idolâtré, responsable pourtant, en grande partie, de notre déchéance économique actuelle) existent. Elles ont fait leurs nids dans les écoles françaises. L’Éducation nationale n’instruit plus. Elle éduque et elle dresse. Elle n’apprend pas à nos enfants à penser – elle leur apprend ce qu’il faut penser. Participant au contrôle social, elle sait pouvoir s’appuyer sur des médias acquis aux dérives du pouvoir progressiste en place, en particulier la réduction au silence de médias indépendants remettant en cause la propagande woke, européiste, immigrationniste et écologiste, inculquée dès le plus jeune âge. L’Éducation nationale fabrique ainsi des crétins en masse. « L’École de la transmission des savoirs, l’École de la formation des citoyens est morte », écrivait Jean-Paul Brighelli en 2022[7], tout en espérant un sursaut.

La nomination de Jean-Michel Blanquer à la tête de l’Education nationale avait tiré une grimace à Mme Vallaud-Belkacem, ce qui était bon signe. Mais le ministre Blanquer, confronté aux apparatchiks de la rue de Grenelle et aux puissants syndicats de gauche, n’a ni su ni pu enrayer le déclin. Et ne parlons pas de ses successeurs, plus mauvais les uns que les autres.

Résultats ? Le Bac est, plus que jamais, une mascarade. L’illettrisme gagne du terrain tous les jours. Nos élèves sont nuls en mathématiques. Les nouveaux professeurs en savent parfois à peine plus que leurs élèves. À ce désolant constat, il faut ajouter le problème de l’immigration et, conjointement, celui de l’entrisme islamiste dans nos écoles, sujet que Jean-Paul Brighelli aborde avec clairvoyance dans son dernier livre[8]. Mais sans doute les journalistes de Libération et France inter considèrent-t-ils que cette alarmante réalité est, elle aussi, une vue de l’esprit ou, pour le dire à leur manière rabâchée, un délire des milieux réactionnaires, ultra-conservateurs, racistes et islamophobes…


[1] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/opinions/lettre-au-wokisme-qui-existe-bel-et-bien-par-luc-le-vaillant-20241119_TOR4TQUFNZHVDGHWBBWEWRTGAI/

[2] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/quest-ce-que-le-wokisme-ce-bouc-emissaire-de-trump-de-la-droite-francaise-et-dune-partie-de-la-gauche-20241121_5D4Z64R76VFZDH6V3WU763U35Y/

[3] Nathalie Heinich, Ce que le militantisme fait à la recherche, Tract Gallimard n°29.

[4] https://www.pascalboniface.com/2024/11/29/misere-de-lanti-intellectualisme-4-questions-a-eric-fassin/

[5] Sophie Audugé et Maurice Berger, L’éducation sexuelle à l’école, 2024, Éditions Artège.

[6] Esther Pivet, Enquête sur la théorie du genre, 2019, Éditions Artège.

[7] Jean-Paul Brighelli, La fabrique du crétin, vers l’apocalypse scolaire, 2022, Éditions de l’Archipel.

[8] Jean-Paul Brighelli, L’École sous emprise, 2024, Éditions de l’Archipel.

La révolution conservatrice accélère la déroute du macronisme

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© Brandon Bell/Pool via AP/Sipa

La révolution conservatrice est en marche. En France, les mouvements souverainistes précipitent l’enterrement du vieux monde macronien. Le gouvernement Barnier n’a pas passé l’hiver. La pensée automatique s’effondre, aspirée par le vide. C’est la revanche du réel.


Bonne nouvelle : la droite Hibernatus s’annonce révolutionnaire. La réaction conservatrice déboule enfin. Partie des États-Unis, elle promet d’être contagieuse chez les peuples soumis à la tyrannie mondialiste. Les Français, étouffés par l’État tentaculaire, ont l’occasion historique de se rebeller à leur tour, en amplifiant la première vague des gilets jaunes d’il y a six ans. À eux de se montrer inspirés pour ne pas calquer les outrances de Donald Trump. Reste que son élection haut la main, le 5 novembre, est libératrice : elle a abattu le mur de la pensée obligée, plus fruste que la personnalité du paria. Son succès est le résultat d’une insurrection des esprits, corsetés par trop d’interdits. Les dissidents des démocraties européennes laissent voir, par contraste, leur scandaleuse relégation. La traque du parquet de Paris contre Marine Le Pen en est un des symptômes. Le peuple américain a donné l’exemple, en envoyant paître la gauche, ses prêchi-prêcha, ses censeurs. La révolte de la classe moyenne, humiliée par les brutalités sociales d’un progressisme déraciné, ne fait que commencer. Les agriculteurs en colère ouvrent la marche, en brandissant le protectionnisme au nez des sans-frontièristes déphasés.

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Depuis la victoire de Trump, les timides oubliés sont invités à rompre avec un système ploutocratique asséché. Ce dernier n’aura produit, face à l’indésirable, que la guignolade d’un « retour du fascisme » et les rires gras contre le « clown ». Or, une pensée réaliste et radicale, délivrée des dénis du politiquement correct, peut trouver dans la tornade trumpienne, au-delà de ses vulgarités d’estrade, l’opportunité de se développer dans la complexité et la sophistication du terrain. Comme le constate le géographe Christophe Guilluy (Le Figaro, 8 novembre) : « Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire récente, l’opinion de la majorité ordinaire n’est plus façonnée ni par les médias ni par la sphère politique traditionnelle. Les gens n’écoutent plus les débats télévisés, ni les intellectuels, ni la presse. » Un cinquième pouvoir s’installe, pour le meilleur et pour le pire : celui des réseaux sociaux aux yeux grands ouverts.

La révolution conservatrice, enclenchée depuis des lustres, arrive à son aboutissement. En France, elle pousse les mouvements souverainistes, RN en tête, à précipiter l’enterrement du vieux monde macronien. Menacé par la censure parlementaire, le gouvernement Barnier n’est pas sûr de passer l’hiver. Rien ne dit non plus que le président pourra aller au bout de son mandat. Les premières victimes du grand basculement auront été les anciennes stars de l’audiovisuel qui, comme Christine Ockrent ou Anne Sinclair, se sont montrées incapables d’aborder le phénomène Trump autrement que dans l’outrance. Les clichés auront été resservis pour décrédibiliser un électorat républicain qualifié de sectaire, inculte, sous-développé, sexiste, suprémaciste. La morgue s’est étalée de part et d’autre de l’Atlantique, illustrant la semblable rupture entre les « élites » et les « ploucs ». À l’issue de la victoire de Trump, l’historienne américaine Joan W. Scott écrivait encore dans Libération (9 novembre) : « Toutes les branches du gouvernement sont désormais entre les mains de néofascistes ayant pour objet de démanteler ce qu’il reste de démocratie américaine. » À Washington DC, cocon de l’establishment, Kamala Harris a récolté 92,4 % des voix contre 6,7 % à son concurrent. Ce monde coupé du peuple multiethnique a fait son temps. La pensée automatique s’effondre, aspirée par le vide. Voici la revanche du réel.

Le moindre obstacle à la libre expression va devenir insupportable. Les procès en extrême droite, complotisme, populisme, poutinisme révèlent déjà la vacuité des arguments de l’intelligentsia, abrutie par ses cooptations incestueuses. La déroute de la gauche morale, qui appuyait le camp démocrate, signe la fin des faux gentils. La table rase viendra du nouveau président des États-Unis, sorti indemne des procédures judiciaires et de deux attentats. L’État profond américain et sa bureaucratie vont être dans le viseur de la Maison-Blanche. Le complexe militaro-industriel, faiseur de guerres profitables, et Big Pharma, faiseur de malades qui s’ignorent, vont subir les assauts du président et de Robert Kennedy Jr, nommé à la Santé. Ces bouleversements auront leurs effets sismiques sur le Vieux Continent. Et la promesse d’Elon Musk de libérer la parole sur les réseaux sociaux sera le défi lancé à la volonté des dirigeants de surveiller les opinions. Emmanuel Macron, monarque esseulé, apparaît de plus en plus comme un obstacle au réveil des peuples.

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Rien n’est plus démocratique que la nouvelle vague qui se lève, en lien avec les citoyens désireux de reprendre la maîtrise de leur destin. L’aspiration des gens ordinaires à dire et penser sans entraves porte en elle la détestation des censures et des carcans dogmatiques prétendument émancipateurs. Les déconstructeurs et les wokistes, qui disaient libérer les esprits des stéréotypes, les ont asservis. Leur pente totalitaire explique en partie la défaite de Kamala Harris dans la totalité des sept États pivots. Les progressistes qui hurlent au retour des années 1930 ont raison, à en juger par la chasse aux juifs dans les rues d’Amsterdam et par l’antisémitisme qui s’affiche en France jusqu’au cœur de l’Assemblée nationale. Mais cette régression est portée par l’extrême gauche alliée à l’islam conquérant et non par la droite nationale. Si les juifs ne sont plus en sécurité, c’est à cause de la « société ouverte » qui a voulu abattre les murs et les frontières au nom de l’antiracisme, des droits de l’homme et de l’État de droit. Quand Trump annonce, le 6 novembre : « Je vais me battre pour vous avec chaque muscle de mon corps », il souligne par contraste que, même physiquement, l’homme politique français est devenu chétif.

Reste pour les Français à trouver l’incarnation du chamboulement. Or, 76 % des sondés sont « mécontents » de l’élection de Trump[1]. Sa personnalité éructante, ici, ne passe pas. Il est loisible d’y voir une société qui sait encore se tenir. Mais ce signe est trompeur, vu l’état sinistré du débat. Relire Cioran : « Seuls les monstres peuvent se permettre de voir les choses telles qu’elles sont. » Modérés s’abstenir.


[1] Sondage Le Figaro, 7 novembre.

Mon auberge espagnole

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Chico Bouchikhi publie "Chico – Sous les étoiles gitanes – Ma vie avec les Gypsies", Albin Michel © BALTEL/SIPA

En décembre, Monsieur Nostalgie brouille les lignes entre livres du passé et du présent, il part à la rencontre de Chico, un faux gitan et un vrai Gipsy, de Pierre Chany, le plus grand des journalistes cyclistes, et de Suarès, un condottière immobile né à Marseille en 1868…


Au commencement, il y eut Manitas. Sa Rolls, son concert complet au Carnegie Hall, ses cheveux filasses d’argent et son toucher de guitare qui mettait le feu aux parquets. Il passait à la télévision du temps de Denise Glaser et fit du « flamenco » un art populaire au-delà des caravanes enserrées et des aires poussiéreuses de Provence. Les Saintes-Maries avaient enfin trouvé leur barde de Camargue. Malgré le succès d’estime, aucun observateur de la scène musicale (producteurs, tourneurs, maisons de disque…) n’aurait pu imaginer la déferlante « Gipsy Kings » qui s’abattit dans les années 1980 sur les radios et réunit des milliers de personnes de La Cigale à Los Angeles, raflant les premières places du Top 50. Les « Gipsy » portèrent sur les fonts baptismaux cette musique insoumise, hors des murs académiques, et firent entrer la « feria gitane » dans la « World music ». Chico Bouchikhi, l’enfant d’Arles, le petit maghrébin qui traînait avec les gitans, ni vraiment musicien, ni vraiment chanteur, est assurément l’entremetteur de cette vague qui fait bouger naturellement les pieds et lever les mains. Elle est directement connectée au cerveau. Elle commande les membres et libère l’esprit. Sans Chico, à la manœuvre, infatigable promoteur des plages tropéziennes, sans sa foi inébranlable dans le talent inné de ses copains, le son des « Gipsy Kings » n’aurait pas retenti aussi loin et aussi puissamment dans les cœurs. On peut sourire à « Djobi Djoba » ou à « Bamboléo » et cependant, ne pas pouvoir résister à leur force mécanique d’entraînement. Cet automne dans les librairies, Chico se raconte dans Chico sous les étoiles gitanes chez Robert Laffont avec l’aide du journaliste Mathieu Perez. L’épopée des « Gipsy » est d’essence antique, des familles qui s’affrontent, des procès à rallonge, une appellation d’origine que tous veulent s’approprier, des drames et des pleurs mais aussi un feu sacré, une soif de vivre qui n’a pas été dévoyée par les affairistes du show-business. Comme si les tubes des « Gipsy » balayaient toutes les médiocrités de l’existence, étaient plus forts que la rancune et le chagrin. Aux premières notes, l’amertume se dissipe et on tape dans les mains ensemble, dans l’espoir que la nuit ne finisse jamais. Brigitte Bardot, visionnaire et insoumise, l’ami des débuts fut la première à croire en ce jeune homme opiniâtre et solaire.

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Enrico, Johnny et le grand Charles l’adoubèrent. Le charme de Chico fut l’une des clés du succès des « Gipsy ». Et pourtant, il eut son lot de malheurs comme l’assassinat de son frère à Lillehammer qui déclencha un incroyable imbroglio diplomatique. Plus tard, il devint même envoyé spécial pour la paix à l’Unesco. « Au fond, avec les Gipsy Kings, on a fait ce que les bluesmen ont fait : ils ont électrifié les guitares et ont inventé le rock’n roll. Avec les gitans, pareil : au début, on a joué de la rumba gitane, puis on a branché les guitares et ça a pris une autre dimension » écrit-il.

En cette fin d’année, je ne veux suivre aucune règle de lecture, ne pas classer et ostraciser mes goûts, mélanger livres parus dans l’actualité ou vieilleries féériques du siècle passé. Dans mon auberge espagnole, tous les échappés volontaires ont leur place. Je me souviens que l’année de création du groupe « Les Gipsy Kings », c’est-à-dire 1978, a été enregistrée un « Apostrophes » d’anthologie au sein de l’Amicale Cycliste Clermontoise. Pivot s’était déplacé en Auvergne dans le décor d’un bistrot et avait fédéré une équipe d’écrivains d’inspiration vinique et vélocipédique. Il y avait ce soir-là, Conchon, le régional de l’étape, Fallet le Bourbonnais dissident, Nucéra le Niçois tout à la gloire du roi René Vietto, Jean-Edern Hallier sans son chien d’emprunt à 30 Millions d’amis, Antoine Blondin en sueur, de grosses gouttes perlaient sur son visage, et Pierre Chany, regard bleu vif, le journaliste de L’Équipe, spécialiste du Tour de France. On a oublié Chany, suiveur passionné de la grande boucle et plume agile de la presse écrite sportive. « Je ne me suis jamais relu une fois sans être content » disait-il, après chaque papier tapé à la machine dans le tourbillon d’une fin d’étape. Une telle humilité devrait nous inspirer. Il avait été résistant et avait comme simple et haute ambition de « vivre droit ». On oublie aussi qu’il écrivit un beau roman Une longue échappée à La Table Ronde qui fit jaillir un aphorisme à son camarade Blondin : « Trois voix au Prix Interallié. Chany est le Poulidor des prix ». Il faut lire son roman sorti en 1971 qui contient tant de belles phrases : « Ce provincial avait choisi de naviguer seul, à l’écart des courants tumultueux, redoutables aux voyageurs de son espèce ». Et dont l’incipit reprenait les paroles de Georges Brassens : « Les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ». De Chico au vélo, je pousse mon bazar de décembre chez Suarès (1868 -1948). André Gide affirmait que « nos arrière-neveux s’étonneront du silence que notre époque a su garder ou faire autour de Suarès ». Alors, lisons Suarès, le normalien provençal, surtout au début de l’hiver, notamment quelques portraits et chroniques rassemblés dans Ce monde doux amer aux éditions Le Temps Singulier en 1980. L’éloge de la grandeur de Villon est un chef-d’œuvre de concision. Suarès le considérait comme « plus libre et bien meilleur » que Dante : « Il est puissant dans le deuil hardi et plus encore dans sa plainte ».


Chico – Sous les étoiles gitanes – Ma vie avec les Gypsies – Robert Laffont

Chico - Sous les étoiles gitanes - Ma vie avec les gypsies

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Une longue échappée – Pierre Chany – La Table Ronde

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Ce monde doux amer – André Suarès – Le Temps Singulier

Ce monde doux-amer

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Notre-Dame avec Barthes et Malraux

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© Francois Mori/AP/SIPA

Ce week-end, à Paris, Notre-Dame vole la vedette à la Tour Eiffel. Au lieu d’écouter les chroniqueurs de la télé bavasser, relisons plutôt Barthes, Hugo, Michelet, Malraux…


Il est heureux, et plus qu’heureux, que Notre-Dame de Paris soit enfin restaurée et réouverte. Les différents corps de métier, après le travail harassant des pompiers qui ont réussi in extremis à circonscrire l’incendie, ont montré que, tant que luttent les hommes, rien n’est perdu. Aussi ces centaines d’artisans s’inscrivent-ils symboliquement de manière exemplaire dans l’histoire d’un pays qui a failli plusieurs fois disparaître.

A côté de cette entreprise titanesque gouvernée par un sens du devoir que confortait la fierté de participer à un chantier hors du commun, les querelles relatives au mobilier, à la flèche, aux vitraux, aux discours à venir, au respect des préséances sont plus que dérisoires. Leur publicité fut même déplacée. On préfèrerait entendre ces hommes et ces femmes qui ont œuvré dans l’anonymat, voir leurs visages et leurs mains. On y pressent plus d’expérience, plus de maîtrise, plus d’inquiétude aussi que chez ces commentateurs qui égrènent des poncifs sur la foi, son renouveau, le besoin de spiritualité, sur l’unité d’un pays qui après avoir communié dans un même effroi communierait désormais dans un même émerveillement.

Les visiteurs lèvent ensemble les yeux vers ces voûtes gothiques et leurs somptueuses rosaces comme on les lève vers le bouquet final d’un feu d’artifice, et les journalistes de télévision passent sans difficulté de la cérémonie des Jeux olympiques à celle de la réouverture de Notre-Dame comme Patrick Sébastien passait d’une table à une autre dans Le Plus Grand Cabaret du monde. On souhaiterait autre chose : une justesse qui dissuaderait le bavardage, ferait honte à son emphase, serait le fruit d’un vrai travail.

Notre-Dame et la Tour Eiffel

Notre-Dame de Paris est-elle aussi célèbre dans le monde que la Tour Eiffel ? Il n’est pas inintéressant de lire ce que Roland Barthes écrivait : « Cocteau disait de la Tour qu’elle était la Notre-Dame de la rive gauche ; bien que la cathédrale de Paris  ne soit pas le plus haut de ses monuments (les Invalides, le Panthéon, le Sacré-Cœur sont plus élevés), elle forme avec la Tour un couple symbolique, reconnu, si l’on peut dire, par le folklore touristique, qui réduit volontiers Paris à sa Tour et à sa cathédrale : symbole articulé sur l’opposition du passé (le Moyen Age figure toujours un temps épais) et du présent, de la pierre, vieille comme le monde, et du métal, signe de modernité. »

A lire aussi, Pierre Lamalattie: Notre-Dame ressuscitée

En relisant ce texte somptueux, hélas peu connu ! que Barthes consacra en 1964 à la Tour, on se prend à rêver d’un texte qui traiterait de la cathédrale Notre-Dame avec la même finesse, la même sensibilité, en déplierait la richesse esthétique, historique, religieuse, publicitaire également. En 1970, deux ans après l’inauguration de la voie express rive droite, l’affichiste Savignac la représenta avec deux mains sortant de ses tours comme celles d’une noyée que le flot noir des voitures emportait.

Ce que Barthes écrit de la Tour nous revient en mémoire pour accompagner notre regard lorsque celui-ci se laisse guider par l’élancement des piliers de nos cathédrales, « ces larges troncs au faîte desquels les gerbes de nervures, selon Victor Hugo, se croisent ainsi que des branchages chargés de ténèbres ». Il faudra demain en atténuer les éclairages.

« La Tour, poursuit Barthes, est d’abord le symbole de l’ascension, de toute ascension ; elle accomplit une sorte d’idée de la hauteur en soi. Aucun monument, aucun édifice, aucun lieu naturel n’est aussi mince et aussi haut ; en elle la largeur est annulée, toute la matière s’absorbe dans un effort de hauteur. On sait combien ces catégories simples, cataloguées déjà par Héraclite, ont d’importance pour l’imagination humaine, qui peut y consommer à la fois une sensation et un concept ; on sait aussi, notamment depuis les analyses de Bachelard, combien cette imagination ascensionnelle est euphorique, combien elle aide l’homme à vivre, à rêver, en s’associant en lui à l’image de la plus heureuse des grandes fonctions physiologiques, la respiration. » Certaines religions lointaines ont intégré cette « grande fonction » dans leurs exercices de méditation et, chez nous, le chant liturgique n’est sans doute pas étranger à cette paix vers laquelle les croyants sont invités à aller par l’officiant.

La caution d’une grande écriture poétique

« Visiter la Tour, continue Barthes, c’est se mettre au balcon pour percevoir, comprendre et savourer une certaine essence de Paris (…). La Tour matérialise une imagination qui a eu sa première expression dans la littérature (c’est souvent la fonction des grands livres que d’accomplir à l’avance ce que la technique ne fera qu’exécuter). Le XIXème siècle, une cinquantaine d’années avant la Tour, a produit en effet deux œuvres où le fantasme (peut-être très vieux) de la vision panoramique a reçu la caution d’une grande écriture poétique : ce sont, d’une part le chapitre de Notre-Dame de Paris consacré à Paris vu à vol d’oiseau, et d’autre part le Tableau de la Francede Michelet. Or ce qu’il y a d’admirable dans ces deux grandes vues cavalières, l’une de Paris, l’autre de la France, c’est que Hugo et Michelet ont très bien compris qu’au merveilleux allègement de l’altitude, la vision panoramique ajoutait un pouvoir incomparable d’intellection: le vol d’oiseau, que tout visiteur de la Tour peut prendre un instant à son compte, donne le monde à lire, et non seulement à percevoir. »

Certaines remarques nous entraînent, à l’insu de leur auteur, dans une rêverie théologique sur Notre-Dame si nous levons un instant les yeux de la page : « En fait la Tour n’est rien, elle accomplit une sorte de degré zéro du monument ; elle ne participe à aucun sacré, même pas à l’Art ; on ne peut visiter la Tour comme un musée : il n’y a rien à voir dans la Tour. Ce monument vide reçoit pourtant chaque année deux fois plus de visiteurs que le musée du Louvre et sensiblement davantage que le plus grand cinéma de Paris. »

Jamais le néant n’a été si sûr

Pour chacun, toute église participe nécessairement à un sacré. Or Barthes, dans un texte sur la peinture hollandaise du XVIIème siècle, s’est attaché à un peintre que l’on connaît peu et qui nous met imperceptiblement sur une autre voie : « Il y a dans les musées de Hollande un petit peintre qui mériterait peut-être la renommée littéraire de Vermeer de Delft. Saenredam n’a peint ni des visages ni des objets, mais surtout l’intérieur d’églises vides, réduites au velouté beige et inoffensif d’une glace à la noisette. Ces églises, où l’on ne voit que des pans de bois et de chaux, sont dépeuplés sans recours, et cette négation-là va autrement loin que la dévastation des idoles. Jamais le néant n’a été si sûr. »

Le « rien » de la Tour Eiffel, le « néant » des églises de Saenredam. En face, les « branchages chargés de ténèbres » de la cathédrale gothique. Autant de sentiments singuliers et incomparables qui se disputent contradictoirement le cœur de l’homme sans que cette contradiction puisse être résolue, sur un mode hégélien, dans une totalité qui en serait leur vérité commune.

Une histoire mouvante du sentiment chrétien

Il y a exactement soixante-dix ans, en novembre 1954, sortait le troisième et dernier tome du Musée imaginaire de la sculpture mondiale d’André Malraux, Le monde chrétien. Sur la jaquette, de la taille d’une vignette, le visage de la Vierge. Il s’agit d’un détail de La présentation au temple (XIIIème siècle) qui se trouve au portail du croisillon nord du transept de Notre-Dame de Paris. L’ouvrage se compose d’une introduction d’une soixantaine de pages et d’un ensemble de 340 reproductions parmi lesquelles l’on retrouve en sa totalité cette Présentation au temple.

Le texte a été repris dans le tome IV de la Pléiade paru en 2004. Si l’éditeur y a reproduit les oeuvres qui jalonnent l’introduction, il n’a pas cru hélas, important d’y ajouter la somptueuse documentation iconographique. C’est sans doute là un contresens car « le musée imaginaire, écrit Malraux, ne rassemble pas les figures qui content l’Histoire Sainte, mais les formes inventéespar les artistes chrétiens. » Il nous révèle que « toute forme significative se crée par un conflit avec une autre et non par la fixation d’un spectacle ». Parcourir cette succession de formes qui sont des ruptures avec celles qui les précèdent, des inventions conquises sur elles, c’est parcourir une histoire mouvante du sentiment chrétien qui n’est identique à lui-même que si l’on fait abstraction des créations des sculpteurs pour n’avoir présent à l’esprit que les figures (sans formes) d’un récit immobile traversant les siècles.

A lire aussi, Jean-Michel Blanquer et Barbara Lefebvre: Ni godilleur ni godillot

La seule humanité où put se reconnaître Dieu

Le texte de Malraux est difficile parce qu’il est difficile de suivre de Byzance à Chartres, la profusion d’images dans lesquelles se modifient les rapports de l’homme au Christ et au monde. « Avec lui [Saint-Louis] s’éteindra la passion des cathédrales, la prédication qui couvrit la chrétienté depuis la construction de Moissac jusqu’à l’abandon des chantiers de Reims, depuis Compostelle jusqu’aux portes de Novgorod. L’homme aura tiré de la pierre la seule humanité où put se reconnaître le Dieu qu’il arrachait à la nuit [byzantine, orientale, où le sacré est séparation d’avec l’homme]. Les petites mains jointes de la candeur bourguignonne auront relevé la chrétienté prosternée [celle de l’orient] ; le peuple des huit mille figures de Chartres aura crié la gloire du Christ à tous les moineaux des champs beaucerons ; la nef de la cathédrale sera devenue le cœur du monde, parce que la cathédrale en sera devenue le miroir. » Certains défendent à juste titre le droit à la continuité historique de notre pays, de notre civilisation. Encore faudrait-il comprendre que cette continuité ne peut être celle de la répétition du même. Elle est une incessante métamorphose, parce que le temps est par essence créateur d’imprévisibles nouveautés.

Entre les tours

L’année 2024 est encore un autre anniversaire. En 1974, le 7 août, Philippe Petit, sans aucune autorisation, se promenait au petit matin entre les deux tours du World Trade Center à plus de 400 mètres de hauteur. Puisque les Américains ont contribué avec 62 millions de dollars à la restauration de la cathédrale, que le futur président Donald Trump, qui sera présent à la cérémonie de réouverture, ait une pensée pour ce funambule qui avait préparé son incroyable traversée new-yorkaise, trois ans plus tôt, tout aussi clandestinement, entre les tours de Notre-Dame.

ABC de la morale à sens inique

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L'avocat Gilles-William Goldnadel © Photographe: Hannah Assouline.

Gilles-William Goldnadel ébauche un petit dictionnaire contemporain de la partialité médiatique et judiciaire en Occident


J’aurai passé une bonne partie de ma vie intellectuelle et professionnelle à vitupérer notre époque du « deux poids, deux mesures », du privilège rouge et de la morale à sens inique. Bien évidemment, j’ai désigné l’extrême gauche médiatique, politique et judiciaire comme responsable de cette immoralité.

Mon lecteur voudra bien trouver ci-après, pour son usage pratique et didactique, quelques exemples par ordre alphabétique.

Justice française

Dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national, le parquet requiert l’exécution provisoire des peines d’inéligibilité réclamées aux juges du premier degré. Un appel n’empêcherait donc pas de priver les électeurs de leur droit le plus sacré. Mieux encore, dans la même affaire, le procureur reconnaît que, s’agissant de l’un des prévenus, contre lequel il n’a aucune preuve, une relaxe lui ferait « trop mal ». Pour éviter des poursuites disciplinaires, je m’abstiendrai de commentaires.

Justice internationale

Le Premier ministre d’un pays pogromisé est visé, mais pas le dictateur Assad (bourreau de 600 000 morts). Il est vrai que le chef du Hamas est également poursuivi par la Cour pénale internationale… sauf qu’il est mort. D’ailleurs l’organisation terroriste est la première à se réjouir. Elle n’a pas tort. Son succès est grand de voir un petit État démocratique désigné à la vindicte mondiale ès qualités de bouc génocidaire pour avoir réagi militairement brutalement à la brutalité de brutes terroristes se cachant lâchement derrière des femmes et des enfants.

Liberté d’expression

La gauche fait depuis toujours commerce de ce terme sans modération. Il était même interdit d’interdire. Pourtant, 80 librairies « progressistes » viennent d’annoncer qu’elles ne vendraient plus de livres venant du groupe Bolloré. Torquemada vote LFI ou pour les prétendus représentants de la Sainte Écologie.

A lire aussi: «Chaque euro versé à l’UNRWA est un euro contre la paix»

Pluralisme

L’enfer sur terre n’arrivera pas à France Inter. Celle-ci se signe quand elle entend prononcer le vilain mot de pluralisme et se réjouit quand la chaîne C8 est brûlée sur le bûcher de l’Inquisition. Logiquement, elle tient les bilans du Hamas pour une source pure et les ONG proches de lui (MSF, Amnesty ou l’UNRWA de l’ONU) pour des témoins de moralité.

Trouble à l’ordre public

Le tribunal administratif de Paris vient d’annuler l’interdiction faite à une certaine Rima de participer à une réunion de Science-Po. Le juge n’y a pas vu un trouble suffisant à l’ordre public que la police ne pourrait empêcher. Un certain Éric et une certaine Marine n’ayant pas bénéficié de la même vision, un esprit chagrin pourrait y percevoir un strabisme à sens inique.

X (ex-Twitter)

La maison Musk, dans le sillage d’un ouragan nommé Donald, vient de faire l’objet d’un avis de tempête. Il paraît qu’elle serait un lieu de perdition pour cause de désinformation. Ce sont pourtant les grands médias gauchisants qui ont été le lieu du Grand Mensonge occultant. Leurs journalistes déni oui-oui ont nié avec effronterie la force irrésistible de l’immigration illégale et ses conséquences en matière de criminalité. Pour eux, le racisme antiblanc, l’antisémitisme musulman, l’islamo-gauchisme n’étaient que fantasmes obscènes de l’extrême droite fascisante. Il aura fallu les vilains gueux de la fâcheuse sphère des réseaux sociaux pour empêcher les autorités d’occultation de dissimuler le réel disgracieux. Curieusement, l’américain X subit un désir de mise à l’index majeur, tandis que le chinois TikTok, riche en sites islamistes extrémistes, est épargné du rouge courroux. Nul n’est révulsé par la haine de l’Occident chez ceux qui préfèrent le jaune au blanc.

Cette morale chromatique à sens inique est une morale pathologique.

Journal de guerre: C'est l'Occident qu'on assassine

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Edouard Limonov, ou la vie comme rhapsodie

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Ben Whishaw dans "Limonov, la ballade", de Kirill Serebrennikov (2023) © Serge Ponomarov / Pathé Distribution

Très attendu depuis Cannes où il était en compétition, voilà enfin en salles le dernier opus de l’intraitable transfuge russo-ukrainien en exil à Berlin Kirill Serebrennikov (cf. Leto, La Fièvre de Petrov, La femme de Tchaïkovski…). Ce long métrage de plus de deux heures aurait pu se contenter de reprendre le titre littéral du roman d’Emmanuel Carrère Limonov, paru chez P.O.L en 2011 dont il se veut l’adaptation.

Mais le film s’intitule Limonov, La ballade. Dans le dictionnaire, le mot ‘’ballade’’ (avec deux ll), appelle la définition suivante : 1, petit poème de forme régulière, composé de trois couplets ou plus, avec un refrain et un envoi (cf. La Ballade des pendus, de Villon) ; 2, poème de forme libre, d’un genre familier ou légendaire. De fait, Serebrennikov, autant metteur en scène d’opéra que réalisateur, nous emporte bien moins dans une biographie linéaire que dans un kaléidoscope rhapsodique sur grand écran. À l’amorce du film (dans un noir et blanc très sinistrose « années Brejnev »), on se prenait pourtant à redouter le pire : encore un biopic académique à la con ? Mais le seul nom de Serebrennikov restait de bon augure…  

Dans l’entretien qui figure dans le dossier de presse, le cinéaste tient d’ailleurs à souligner que son film « n’est en aucun cas une biographie de Limonov ou un biopic, mais une adaptation cinématographique du livre de Carrère ». À l’acteur Ben Whishaw, il a confié le rôle-titre de cette évocation épique, haute en couleur, infusée d’une bande-son tonitruante signée Massimo Pupillo (dans laquelle résonnent les échos de Tom Waits, de Lou Reed ou du Velvet Underground).

La fresque urbaine vagabonde depuis les années 70 en URSS à la décennie 90 à Paris, du New-York crasseux des seventies au Berlin en ébullition des années 80, restituant ainsi, sous l’ombrelle de l’écrivain Carrère, la folie furieuse du personnage né à Kharkov Edouard Veniaminovich Savenko, alias Edouard Limonov (1943-2020) : tour à tour voyou, reître et milicien, clodo et majordome, hétéro et homo, raciste et négrophile, bourlingueur ivre d’amour et aventurier politique, chef de gang et garçon passablement fêlé, poète obscur et romancier prolixe, roublard et provocateur, orthodoxe et blasphématoire – personnage solitaire démesurément assoiffé de reconnaissance, clamant son génie incompris à la face aveugle du monde !  (Pour en avoir le cœur net vous pouvez toujours lire Le poète russe préfère les grands nègres, Journal d’un raté, Autoportrait d’un bandit dans son adolescence ou Mes prisons : tout Limonov est traduit en français).

A lire aussi, Thomas Morales: Le cercle des non-alignés

Reste que dans cette ballade, il est beaucoup moins question de littérature que d’illustrer les improbables métamorphoses (au physique, Ben Whishaw y réussit très bien) de cette figure de rebelle qui avait fasciné Emmanuel Carrère au point d’en faire un livre. L’auteur de Un roman russe fait d’ailleurs une apparition dans le film, séquence narquoise où il campe l’Intellectuel face au Grand auteur. Dans une autre scène de plateau radiophonique où « Eddie » Limonov /Ben Whishaw est confronté à une journaliste idiote (Sandrine Bonnaire) et un intello bon teint (Louis-Do de Lencquesaing), l’interview tourne au pugilat, occasion pour Serebrennikov de railler sans ménagement l’intelligentsia hexagonale.

Œuvre de longue haleine (la pandémie a eu raison du tournage, qui a dû s’interrompre de longs mois, pour reprendre l’été 2022… en Lettonie !), Limonov, La Ballade, film produit en Italie d’après un roman français, tourné par un Russe et joué par un comédien britannique flanqué d’un casting international, se ressent de ce cosmopolitisme. Avouons que le parti pris qui consiste à faire dire à « Eddie » ses répliques en anglais avec un fond d’accent slave, rappelle le ridicule gentillet propre aux vieux films de guerre américains non doublés, où les « nazis » campés par des acteurs américains parlaient dans leur propre langue, mais en mimant la rigidité supposée de l’idiome teuton en uniforme, façon « nouz-afon-les-moyans-te-fu-fairr-pârrhler ». Un peu daté, non ?

L’incontestable génie de Kirill Serebrennikov se déploie de façon plus constante dans le domaine lyrique. On se souvient de l’admirable Parsifal de Wagner donné à Vienne en 2021, puis de sa première mise en scène à l’Opéra de Paris, Lohengrin, l’an passé en septembre-octobre. Les amateurs ont la chance de voir, en accès libre sur Arte.tv jusqu’à la presque fin décembre, sa régie décapante du Don Carlo de Verdi, dirigée par Philippe Jordan, spectacle donné cette année même au Staatoper de Vienne.

Limonov - Prix Renaudot 2011

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Limonov La ballade. Film de Kirill Serebrennikov. Avec Ben Whishaw, Sandrine Bonnaire, Céline Sallette, Louis-Do de Lenquestang… Durée : 2h18.
En salles.

A voir sur Arte TV : opéra Don Carlo, de Verdi. Mise en scène : Kirill Serebrennikov. Direction : Philippe Jordan. Staatoper Wien (Opéra de Vienne).
Visionnage en accès libre jusqu’au 28 décembre 2024.

Causons ! Le podcast hebdomadaire de Causeur

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Des combattants rebelles syriens fêtent la prise par leurs forces de la ville de Hama, Hama en Syrie, le 6 décembre 2024. Omar Albam/AP/SIPA

Avec Céline Pina, Gil Mihaely et Jeremy Stubbs.


Mercredi soir, Emmanuel Macron a tenté de lancer un appel à l’union nationale. Un appel de ce genre peut marcher quand les institutions de l’Etat sont menacées par une crise très sévère, comme une guerre ou des troubles civils. Dans ces situations, les options sont réduites, ce qui permet aux différents acteurs de se mettre d’accord sur le chemin à suivre. Or, tel n’est pas du tout le cas. La crise actuelle n’est pas celle des institutions mais celle de la médiocrité des décisions politiques prises depuis le printemps. Pour Céline Pina, Emmanuel Macron n’a qu’à se demander ce qu’aurait face à sa place le fondateur de la Ve République, le Général de Gaulle – et à imiter son exemple!

En Syrie, les rebelles gagnent du terrain face à l’armée de Bachar el-Assad. Mais qui sont ces rebelles ? Gil Mihaely nous explique les tenants et aboutissants de la coalition créée par le leader djihadiste, Abou Mohammed al-Joulani. Certes, il a les convictions d’un islamiste, mais il est d’abord et surtout un nationaliste, de la même façon que Hô Chi Minh était peut-être marxiste mais son action visait par-dessus tout à libérer son pays de toute influence étrangère. Il se peut que, comme le leader vietnamien, al-Joulani mette l’intérêt national avant l’idéologie.

Martinique, plus chère la vie avec le RPPRAC

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Manifestation de soutien pour le militant Rodrigue Petitot dit "le R", Fort de France, 12 novembre 2024 Manuel © JEAN-FRANCOIS/SIPA

Les autorités regrettent amèrement d’avoir tenté de rallier ce mouvement violent au projet d’accord entre l’État et les distributeurs pour faire baisser les prix.


Nous écrivions en octobre dernier que la situation en Martinique était préoccupante pour les habitants de l’île et l’activité économique. Malheureusement, rien ne s’est arrangé depuis lors. L’accord, historique, trouvé entre l’État et les distributeurs pour baisser de 20% les prix de l’alimentaire en moyenne sur l’île n’a pas été approuvé par le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens mené par Rodrigue Petitot dit « Le R ». Son application est désormais suspendue par la censure – votée par une majorité de députés ultramarins – du gouvernement Barnier et le départ de François-Noël Buffet, ministre démissionnaire des outre-mers. Pendant ce temps, le bilan matériel des protestations ne cesse de s’alourdir, menaçant la survie de nombreuses entreprises et terrifiant les acteurs du secteur du tourisme qui craignent un rejet de l’île par les visiteurs venus de métropole. État des lieux.

Le RPPRAC va toujours plus loin

Le 11 novembre, Rodrigue Petitot s’est introduit au domicile du préfet de Martinique. Un geste d’une telle soudaineté et d’une telle violence qu’il a pu faire craindre le pire. Dès le lendemain, Monsieur Petitot était logiquement placé en garde-à-vue ce qui a provoqué le courroux de ses partisans littéralement fanatisés. Ces derniers ont ainsi pris d’assaut le commissariat de Fort-de-France, tirant au mortier et même à l’arme à feu sur les forces de l’ordre, selon l’AFP… C’est dire si ce mouvement, souvent complaisamment présenté dans les médias, semble ne plus vouloir faire machine arrière. Violent, le RPPRAC l’est au moins dans ses déclarations publiques. Sa radicalité fait d’ailleurs craindre le pire dans une île au bord du précipice économique.

Est-ce que la mise en détention provisoire de Monsieur Petitot le 5 décembre sera suffisante pour offrir un répit aux Martiniquais pris en otages ? S’il faut l’espérer, les premières déclarations des proches de Monsieur Petitot inquiètent. Son avocat Georges-Emmanuel Germany a ainsi dénoncé à l’issue de l’audience de jeudi 5 que la décision de l’enfermement pouvait avoir été « commandée par des motifs politiques ». Des propos de nature à exciter encore un peu plus les émeutiers… Maître Germany a-t-il omis de noter que son client a aussi été reconnu coupable lundi 2 décembre pour des faits « d’intimidations à l’encontre des maires de Martinique » et condamné pour cela à dix mois de prison ferme aménageables ? Une énième condamnation à ajouter à la collection de Monsieur Petitot, connu auparavant pour sa participation à diverses affaires de droit commun (dont une pour trafic de drogue).

Les dockers du port de Fort-de-France ont décidé de suspendre toutes les réceptions de conteneurs, en témoignage de solidarité à Monsieur Petitot… Notons que 36 kilogrammes de cocaïne ont été saisis entre 2017 et 2020 dans le cadre d’un trafic de drogue entre les Antilles et la métropole

Un bilan matériel de plus en plus lourd

Depuis le 1er septembre, 298 véhicules, 33 bâtiments privés et six bâtiments publics ont été incendiés et 174 locaux commerciaux ont été cambriolés, selon la préfecture. Il faut ajouter à cela les 1200 demandes de chômage technique déposées selon la Direction de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DEETS), ainsi que les 134 plaintes déposées pour violence rapportées par la procureure de la République… Cité par France TV Info, l’entrepreneur Emmanuel de Reynal se désole de la situation, plaidant pour « que changent les relations entre les communautés martiniquaises qui doivent enfin s’appuyer résolument sur ce qui les rassemble plutôt que sur ce qui les divise ». Sa voix est intéressante, car elle fustige le poison du racisme et du populisme propagé par les mouvements radicaux tout en appelant l’État à prendre conscience des difficultés sociales ultramarines, plaidant pour qu’enfin la métropole daigne se pencher sérieusement sur le problème.

Il n’est d’ailleurs pas inexact d’affirmer que ce qui se passe sur l’île n’intéresse que trop peu la sphère médiatique française. Les actualités nationales et internationales sont certes chargées, mais il est désolant que la Martinique ne semble intéresser que les célébrités qui en sont originaires, à l’image de Teddy Riner ou de Thierry Henry qui se sont exprimés. C’est aussi notre affaire. La France a le privilège d’être présente sur tous les fuseaux horaires grâce à ses territoires extra-métropolitains, mais ce privilège s’accompagne de devoirs et de responsabilités.

Dans une tribune très engagée, Jean-Marie Nol s’inquiète notamment de la faiblesse de l’État face aux mouvements violents : « Les autorités, en intégrant le RPPRAC dans les négociations, ont involontairement renforcé la position de ce mouvement populiste. Leur incapacité à anticiper le refus du RPPRAC de signer l’accord avec les acteurs économiques a amplifié les tensions, conduisant à des émeutes et à des actes de pillage. La Collectivité Territoriale a également aggravé la situation en demandant le retrait des renforts de sécurité, affaiblissant les dispositifs d’ordre public et encourageant l’impunité. Ce serait cette gestion erronée qui aurait transformé Petitot en martyr aux yeux de certains, accentuant la défiance envers les institutions. Alors que la crise révèle des problèmes structurels : une dépendance économique envers l’Hexagone, une fiscalité élevée et un coût de la vie supérieur à celui de la métropole. Les solutions proposées, limitées à des mesures temporaires, ne résolvent pas les causes profondes de la précarité et de l’inflation. »

À Paris et à Fort-de-France, les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Notre-Dame, cathédrale ou musée?

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Le président Macron et son épouse Brigitte visitent la cathédrale en compagnie de Philippe Jost, haut fonctionnaire en charge de la rénovation, Paris, 28 novembre 2024 © CHRISTOPHE PETIT TESSON-POOL/SIPA

Beaucoup ont vu dans l’incendie de Notre-Dame de Paris un suicide civilisationnel. La batiment emblématique ressurgit enfin de ses cendres. Mystère sacré ? Prouesse nationale ? Le président Macron aurait bien aimé y faire son show, mais même lui sait qu’ici foi et humilité sont les vraies vedettes…


Cathédrale ou musée? Les deux, serait-on tenté de répondre. Ou du moins, patrimoine. Avant tout, patrimoine – historique, culturel, architectural, artistique…. Pensez donc, les crèches de santons font polémique chaque année, d’aucuns trouvent les calendriers de l’Avent indésirables, on ose de moins en moins souhaiter « joyeux Noël » et dans certaines villes même l’insipide « bonnes fêtes » est remplacé par « bon hiver », alors dire qu’une cathédrale est avant tout chrétienne, lieu de culte et espace sacré, on frôle le blasphème !

Une réouverture sous haute sécurité

Assurément, Notre-Dame de Paris est plus que sa fonction religieuse. Mais peut-être ne l’est-elle, justement, parce que sa fonction religieuse est de pointer vers plus qu’elle-même, et que l’un ne va pas sans l’autre…

On peut sincèrement se réjouir, sans aucune arrière-pensée, de voir Notre-Dame restaurée. D’autres ont pointé, non sans raison, le revers de la médaille de cette célérité. Qu’on me permette malgré tout de trouver que ce fut une bonne chose : les délais contraints ont coupé court à l’idée délirante d’un « geste architectural » qui aurait défiguré l’édifice. Cela en valait donc la peine.

Notre numéro 68, mai 2019 © Causeur.

Je l’avoue, de toutes les cathédrales de France, ce n’est pas, à la base, celle qui me parle le plus. Que voulez-vous, j’aime la province. Mais le feu, la cendre, l’émotion largement partagée (mais pas par tous : feindre de croire à l’unanimité serait hypocrite, donc irrespectueux, et si la réouverture nécessite un dispositif de sécurité hors du commun, c’est bien parce qu’il y a une menace), vaste et sincère émotion néanmoins, même au-delà de nos frontières, la générosité des dons, l’engagement et le talent des artisans du présent prolongeant la longue chaîne de leurs devanciers dans le respect de leur art, font de Notre-Dame de Paris aujourd’hui plus encore que ce qu’elle était hier. Ceux-là même qui s’acharnent à démanteler la France se sentent obligés de lui rendre hommage : hommage du vice à la vertu, certes, mais qui reconnaît donc la vertu pour ce qu’elle est. Petits miracles venant couronner cet accomplissement, on n’y chantera finalement pas « Imagine there’s no heaven (….) and no religion », et l’enfant-roi qui préside à la République n’aura pas eu gain de cause pour son caprice théâtral. Bien sûr, il s’est mis en scène dans la cathédrale quelques jours plus tôt, mais pour la réouverture au moins il doit se résoudre à ne pas transformer intégralement Notre-Dame en faire-valoir, et à ne pas discourir dans un lieu conçu pour affirmer qu’il est des mystères devant lesquels même les rois s’agenouillent en silence.

Imprégnation

C’est bien là l’essentiel. Sans ces mystères (ces Mystères) la restauration serait vaine. Non qu’il faille nécessairement y croire pour être pleinement chez soi dans ce lieu sacré, loin de là. Mais, à tout le moins, croire en ceux qui y ont cru, et ont sculpté de leurs mains cette vaste prière de pierre, de vitrail, de pénombre et de clarté. Les respecter assez pour respecter le sens qu’ils ont donné à leur œuvre. Nous le savons d’expérience, nombre d’incroyants savent se laisser toucher par ce don qui traverse les siècles – alors qu’il est des croyants qui jugent bon de dédaigner, au nom de Dieu, les réalisations que la foi permet aux hommes. Allez comprendre…

À lire aussi, Dominique Labarrière: Et le calendrier de l’Après?

Ce serait passer totalement à côté de ce qu’est Notre-Dame que de ne célébrer sa restauration que comme un triomphe du génie national, ou pire encore républicain, ou un tour de force, ou un vague « succès collectif ». Comme le sanctuaire de Delphes ou celui d’Ise, comme les chemins de ronde des anciens châteaux où des générations ont monté la garde dans le froid des nuits d’hiver, la cathédrale est un lieu que l’on ne comprend que lorsqu’on accepte d’y entrer en pèlerin et non en touriste. Y compris quand on est président de la République… ou Pape ! Ce sont des lieux où nul ne doit pontifier, mais tendre l’oreille humblement. « Souviens-toi que tu es mortel » disaient les Romains aux triomphateurs. Henri d’Anselme parle d’« œuvre de civilisation »[1] : oui, c’est un calice – ou un creuset – dans lequel se rassemblent et s’incarnent toutes les dimensions de ce qui fait qu’une civilisation est civilisée. L’évocation, au-delà de toute description, de la rencontre entre l’élan vers la noblesse qui jaillit du plus profond de l’Homme, et l’appel à cette noblesse qui retentit pour l’Homme et lui vient d’au-delà de lui-même.

La France peut être fière de ses cathédrales, et fière d’avoir restauré – malgré tous les maux qui nous rongent – celle qui est devenue la plus emblématique de toutes. À condition que cette fierté ne soit pas un satisfecit prétentieux, mais la redécouverte de ce que nous nous devons d’être. L’espérance, c’est-à-dire la conviction que ce devoir de dignité et de transmission a un sens. Et un hommage rendu au Mystère, à ce qui inspire la soif de grandeur, la capacité d’admirer, le besoin de créer des merveilles et d’en accomplir.

Ne reste plus, alors, qu’à contempler, se laisser imprégner de l’esprit du lieu, et s’incliner avec gratitude.


[1] https://www.lepoint.fr/societe/henri-anselme-le-heros-au-sac-a-dos-d-annecy-raconte-l-attaque-au-couteau-dans-un-livre-04-12-2024-2577094_23.php

La chanson française qu’on aime !

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Le chanteur Alain Herriau. DR.

Alain Herriau sort son premier disque, avec deux reprises de Charles Aznavour. Découverte.


Je ne le connaissais pas, du moins je le croyais. J’ai écouté son album Je reviendrai, et sa voix de baryton m’a transporté hors les murs de la maison, loin de la ville grise, vers un horizon de larmes et de sourires. Alain Herriau est originaire d’un petit village de la Mayenne. C’est un frondeur qui tient tête à son père médecin. Pas question de faire médecine comme lui. Il sera chanteur ! Il intègre le Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris où il obtient son prix de chant. Démarre pour lui une carrière de chanteur lyrique. Mais il décide d’arrêter l’opéra pour préparer l’album Je reviendrai, avec la complicité de Sabrina Le Cravier et Xavier Durot ; album de 12 chansons de facture classique, entraînantes, mélancoliques, intemporelles, dans la lignée de celles de Brel, Ferrat, Guidoni, et Aznavour – il y a deux reprises du « grand » Charles. Les textes, dont les mots racontent des tranches de vie, à la manière de Delpech, sont servis par des musiques variées, où l’accordéon, le piano, les violons ouvrent les portes de notre mémoire. Les souvenirs affluent comme les alluvions les jours de forte marée. Ça souffle, ça électrice, ça fait du bien, même si parfois, ça nous rappelle de douloureux moments. Alain Herriau, le pudique et l’intranquille, n’hésite pas à nous parler de son parcours chaotique dans la très autobiographique chanson « Je n’suis pas mort » qui ouvre l’album :

« …et je les salue,
Ceux qui m’auront cru
Je les compte sur quelques doigts
Ils n’m’auront pas trahi
Je leur dis ‘’merci’’
C’est pour eux aussi que je suis là… »

A lire aussi: François Jonquères, un lecteur plein de panache

Dans le studio d’enregistrement, du haut de ses 1m88, il pointe du doigt une lune imaginaire, tel un personnage de Shakespeare réchappé de l’Achéron. On aime aussi « À Paris », capitale où l’on ne s’arrête plus que pour y travailler, même si ses taxis peuvent réserver de belles surprises ; on a le cœur qui se sert en écoutant « Comme un dimanche » : les amours délaissées ressurgissent sans crier gare. Il faut faire le tri, vite, vite. Et puis, il y a le « prince charmant », venu de Suède à l’âge de 20 ans, avec ses cheveux soyeux, prince du trottoir, de la nuit, du froid, pour les galants, les « sales gueules », les taulards, les vieillards, les jeunes filles, toujours pour le fric. Le violon, comme le violon d’Ivry Gitlis des « Étrangers », chanson interprétée par Léo Ferré, vous bouleverse.

Les mélodies s’installent, les paroles restent, ça nous entraîne dans les replis de la mémoire, ça fait tourner la tête grâce à l’accordéon de la chanson « Le manège », celui de notre enfance, avec auprès de soi, la silhouette de notre mère. L’album s’achève sur « Je reviendrai ». C’est ce qu’on espère, qu’il revienne Alain Herriau. En attendant, c’est Noël, le temps des cadeaux. Son album en est un !

L’album Je reviendrai est en ligne sur toutes les plateformes de streaming, téléchargeable également sur iTunes ou Amazon music.

Je reviendrai

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Et si vous désirez acheter le cd ou le vinyle, écrivez à l’adresse suivante : alainherriau2@gmail.com (cd :12 euros ; vinyle 20 euros + frais d’envoi) • PL.

Le wokisme n’existe pas. Enfin, ça dépend des jours…

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Le sociologue français Eric Fassin © BALTEL/SIPA

Le wokisme, selon Libération ou France inter, c’est un peu comme un coloc trop engagé qui vous reproche de respirer parce que « ça prend de l’air aux autres ». D’un côté, Luc Le Vaillant crie au scandale liberticide, de l’autre, Clémence Mary lui rétorque qu’il est juste coincé dans le siècle dernier. Pendant ce temps, dans les écoles, d’affreux réactionnaires s’offusquent qu’on apprenne aux élèves à débattre de leurs pronoms avant même de savoir conjuguer un verbe.


Pour une surprise, c’est une surprise. Le 19 novembre, paraissait dans les colonnes de Libération un article de Luc Le Vaillant intitulé “Lettre au wokisme qui existe bel et bien”. S’adressant directement à ce « cher wokisme », l’auteur écrivait : « Tu prétends éveiller les consciences aux discriminations diverses et aux stigmatisations endémiques. Selon toi, celles-ci prospèrent en une viralité apocalyptique, quand je continue à penser que nos contrées n’ont jamais été aussi civilisées »[1]. Et de dénoncer certains de ses effets concrets et délétères: l’invention des « sensitivity readers » dans les maisons d’édition et des « coordinateurs d’intimité » dans le cinéma ; la surveillance liberticide dans les milieux médiatiques, artistiques et universitaires ; la censure d’anciens artistes au nom d’une nouvelle morale inquisitoriale ; ainsi qu’un compagnonnage « parfois exagérément inclusif avec les barbus les plus fondamentalistes ». « Cher wokisme, je ne serai jamais ton meilleur pote », écrivait alors Luc Le Vaillant en s’étonnant que ses serviteurs les plus zélés prétendent qu’il n’existe pas. Bien sûr, assurait-il, certaines luttes progressistes sont légitimes et verser dans un anti-wokisme primaire ferait le jeu de qui vous savez. Toutefois, concluait-il, il serait souhaitable que le wokisme « évite de reproduire à sa manière les aberrations de Saint-Just ». Il paraît qu’à la lecture de ce papier, Thomas Legrand, chroniqueur politique de Libé, est tombé de sa chaise.

Clémence Mary se perd quai de Conti

Trois jours plus tard, la journaliste de Libération Clémence Mary rectifie le tir et présente le wokisme sous un tout autre jour[2], celui qui plaît tant à Thomas Legrand et nimbe cette idéologie de couleurs radieuses. Mme Mary signale avec amertume que, si l’Académie française a fait entrer les mots « woke » et « wokisme » dans son dernier Dictionnaire récemment paru, le mot « féminicide » n’y figure toujours pas. Elle ignore visiblement le fonctionnement de la mise à jour des définitions, apparitions ou retraits des mots dans ledit Dictionnaire : le premier tome de cette 9e édition a été publié en… 1992, et concernait les mots de A à E. Les mots commençant par la lettre F ont été étudiés dans le tome 2, élaboré entre 2000 et 2011, à un moment où le mot « féminicide » restait d’un usage extrêmement confidentiel en France. Le quatrième et dernier tome (de R à Z), commencé en 2012, vient de paraître et inclut, en plus de « wokisme », des mots comme… « télétravail » ou « vegan ». « La 9e édition du Dictionnaire propose plus de 53 000 entrées, dont 21 000 entrées nouvelles par rapport à la 8e édition, ce qui représente un quasi doublement du volume de son contenu », est-il précisé sur le site de l’Académie française.

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Plutôt que de se renseigner sur l’élaboration du Dictionnaire de l’Académie française, la journaliste de Libé préfère nous donner un cours dérisoire sur « l’apport universitaire (sic) des gender studies et des études post-coloniales » puis sur la disqualification de ces « études » qui ne peut venir, selon elle, que de l’extrême droite. Mme Mary n’a apparemment pas connaissance de l’existence d’intellectuels classés plutôt à gauche et ne goûtant guère ces « études » idéologiques et militantes à mille lieues de la véritable recherche universitaire  – à moins que, suivant un processus mental très en vogue dans les milieux dits progressistes, elle ait décidé que toute personne critiquant ces bidules-studies est fasciste, raciste, réac, homophobe, transphobe, bidulophobe, bref… d’extrême droite. Pour conforter son point de vue, elle se tourne vers une pointure de Paris VIII, un agrégé d’anglais auto-proclamé sociologue, soi-disant « spécialiste des études de genre », représentant officiel en France de la firme Judith Butler, j’ai nommé Éric Fassin. Le propos, simplissime, pastiche celui de la journaliste de Libé : « Actuellement, le danger vient de l’extrême droite, pas du supposé wokisme. Rendre les revendications minoritaires responsables de la haine des minorités est une victoire idéologique du trumpisme et de l’extrême droite. » M. Fassin vient d’écrire un essai dans lequel il a jeté toutes ses modestes forces intellectuelles pour dénoncer ce qu’il appelle la Misère de l’anti-intellectualisme : Du procès en wokisme à celui en antisémitisme. Ce militant « intersectionnel » aimerait bien passer pour un intellectuel universitaire de haut vol – malheureusement, ses rares et faméliques écrits, ses besogneux travaux sur le genre (resucée indigeste de la soupe butlérienne indigente) et ses discours répétitifs et insignifiants sur les sempiternels sujets « sociétaux » ne jouent pas en sa faveur. « Le militantisme académique attire en priorité les plus médiocres (qui sont souvent aussi des apparatchiks, à la production plus que mince), ne connaissant guère que le morne confort de la langue de bois mais pas la joie pure de la découverte », rappelle justement la sociologue Nathalie Heinich[3]. Dans unentretien donné à l’inénarrable Pascal Boniface, le fascinant Fassin ose affirmer: « Au nom de la lutte contre le wokisme et l’antisémitisme, la droite radicalisée s’en prend à la liberté d’expression et de manifestation. On exclut du débat public les figures qui tiennent un discours dissonant, dès lors qu’il vient de la gauche ; en revanche, la radicalité droitière a antenne ouverte dans les médias. On a voulu nous faire croire que la culture de l’annulation, c’était la gauche ; or c’est la droite. Et que la censure, ce seraient les minorités ; pourtant, ce sont elles que l’on interdit de parole »[4]. Cette phrase hallucinante, de bout en bout mensongère, inverse tout simplement la réalité.

Patrick Cohen tombe dans les pièges sémantiques du wokisme

2 décembre 2024. Théorie du genre, encore. C’était prévisible : le journaliste Patrick Cohen n’a pas suivi mon conseil – se documenter sur le wokisme avant que d’en parler (voir mon article du 15 novembre) – et s’est par conséquent livré, sur France Inter, à un nouvel exercice de dénonciation systématique de « l’extrême droite » pour dissimuler son ignorance. Le motif de ce courroux facilité par une profonde méconnaissance du sujet abordé ? La détermination du ministre délégué à l’Éducation nationale, Alexandre Portier, qui a déclaré vouloir revoir entièrement le projet, « inacceptable en l’état », de programme d’éducation sexuelle à l’école. Parmi ses critiques : la manière d’aborder le sujet, en particulier chez les enfants dès la maternelle ; les ruses sémantiques pour laisser pénétrer dans l’école une théorie du genre qui, d’après Patrick Cohen & Co, n’existe pas, mais dont les termes et les notions apparaissent pourtant à de nombreuses reprises dans le projet en question ; les « ressources pédagogiques » étrangement orientées de l’Éducation nationale et d’associations militantes, dont le Planning familial et les associations LGBT les plus furieusement activistes – OUTrans, par exemple, s’était fait remarquer à l’École alsacienne en traitant de « transphobe »tout élève refusant de croire qu’un homme peut être «enceint » et en encourageant fortement chaque collégien à faire sa « transition », c’est-à-dire à « façonner son corps et son identité comme iel l’entend, c’est-à-dire avec ou sans modifications corporelles », expliquait-on sur le site de l’association.

Furieux, l’éditorialiste france-intérien s’époumone : « Il s’est trouvé un ministre délégué pour promettre de faire barrage à la “théorie du genre”, épouvantail des réactionnaires, qui n’a pas plus de réalité qu’il y a 10 ans. » La théorie du genre n’existe pas ; pourtant M. Cohen se réjouit de ce que « la question du genre » sera abordée à partir du collège. Le journaliste ne perçoit par ailleurs aucun problème dans le fait qu’en maternelle et en primaire « le programme [soit] centré sur la vie affective et relationnelle » en abordant une notion sur le consentement pour le moins problématique. « En matière de sexualité, l’enfant n’a pas à consentir, il n’y a que des interdits », est-il rappelé avec fermeté dans L’éducation sexuelle à l’école, l’excellent essai co-écrit et dirigé par Sophie Audugé[5]. Cette spécialiste des politiques éducatives souligne que « le cadre actuel de l’éducation à la sexualité dans nos écoles est une copie consciencieuse des standards de l’OMS », lesquels s’appuient sur des notions d’ « auto-détermination de genre », de « sexualité citoyenne » et d’« éco-sexo-citoyenneté » dans le but d’imposer un modèle normatif et d’opérer un contrôle total sur les individus tout en « déconstruisant » les structures familiales. Je conseille à M. Cohen de lire cet ouvrage. Il y trouvera de nombreux témoignages d’élèves, de parents ou de professeurs confrontés malgré eux à l’idéologie du genre. Dans le Loiret, apprendra-t-il entre autres, les parents d’un enfant de trois ans ont découvert que, dans sa classe de maternelle, « les lectures et les activités associées se rattachent toutes à des livres sur la théorie du genre, les stéréotypes fille/garçon et l’importance de les dépasser notamment pour les garçons en se travestissant ». Ils se tournent alors vers les enseignants pour leur demander les raisons de ce choix. « Ils nous ont seulement dit qu’ils étaient fiers (sic) d’avoir choisi ce genre de livres. » Ces parents attentifs retireront finalement leur enfant de cette école – mais nombreux sont ceux qui, peu au fait du militantisme woke qui gangrène certains établissements, continuent de faire aveuglément confiance à l’Éducation nationale. Ce en quoi ils ont tort – ce qu’un court rappel des faits leur prouvera.

Le genre et nos petites têtes blondes

La diffusion du genre à l’école a débuté en 2010. Luc Châtel, ministre à l’époque, mettait alors ses pas dans ceux de Richard Descoings qui avait introduit cet enseignement à Sciences Po l’année précédente. Dans son Enquête sur la théorie du genre[6], la polytechnicienne Esther Pivet alertait quelques années plus tard sur les contenus de certains livres scolaires. Deux exemples parmi cent : Hachette proposait, dans ses manuels Sciences de la vie et de la Terre, un chapitre intitulé « Le genre, une construction sociale », dans lequel il était affirmé que « la société construit en nous, à notre naissance, une idée des caractéristiques de notre sexe » (manuel SVT 1ère ES et L). Les éditions Magnard, elles, attiraient l’attention sur le fait que les comportements des parents avec leurs enfants « contribuent à forger peu à peu des identités qui, pour n’avoir rien de naturel, finissent par coller à la peau des garçons et des filles comme une seconde nature. » L’illustration accompagnant ce texte était le dessin d’un homme en jupe. Si ça, ce n’est pas de l’endoctrinement…

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En 2013, Mme Vallaud-Belkacem lançait son programme ABCD de l’égalité, programme dans lequel se glissaient des références explicites à la théorie du genre – qui n’existait pourtant pas, selon elle. Ainsi pouvait-on lire sur le site de l’Education nationale que « le programme ABCD de l’égalité, qui s’adresse à l’ensemble des élèves de la grande section de maternelle au CM2 et à leurs enseignants, vise à déconstruire les stéréotypes de genre ». Dans sa lettre de mission à l’IGAS, Mme Vallaud-Belkacem précisait : « Le féminin et le masculin sont avant tout des constructions sociales. […] La cible des enfants de moins de trois ans se doit d’être au cœur des préoccupations des politiques publiques dans la mesure où les assignations à des identités sexuées se jouent très précocement. » Ce qui est au cœur des préoccupations publiques n’est donc pas d’apprendre la lecture et l’écriture à nos enfants, mais de leur désapprendre les fameux stéréotypes de genre dès la sortie du berceau. Si les ressources pédagogiques proposées aux enseignants pour mener à bien cette propagande woke feront tiquer quelques inspecteurs regrettant que « les fondamentaux de la psychologie de l’enfant soient peu mobilisés » et que « l’approche privilégiée est celle de la sociologie, ce qui est limité même si cette approche est essentielle », rien n’y fera et la folie déconstructiviste gagnera toutes les académies tandis que les futurs enseignants subiront lors de leur formation les conférences de représentants butlériens. Plus tard, Jean-Michel Blanquer pondra une circulaire demandant à la communauté éducative d’appliquer de nouvelles « mesures d’accompagnement pour les jeunes transgenres ou en questionnement sur leur identité de genre ». Le ministre se dira très sensible à certaines recommandations du Rapport sur les « stéréotypes de genre » écrit par la Délégation des droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes pour l’Assemblée nationale, parmi lesquelles : « repenser l’aménagement des cours de récréation », « créer un label égalité pour les manuels scolaires et inciter les éditeurs à poursuivre leurs efforts dans la lutte contre les stéréotypes de genre », « prévoir un module de formation obligatoire de sensibilisation aux stéréotypes de genre » pour les enseignants, et, enfin, « faire de l’éducation à la sexualité en milieu scolaire un enseignement obligatoire spécifique dispensé dès la maternelle »,et prévoir, dès la classe de 6ème, « l’intervention d’associations sensibilisant les jeunes aux droits des LGBTQIA + ». Le projet actuel de programme d’éducation à la sexualité n’est que l’aboutissement administratif d’une réalité qui a pris ses quartiers dans l’école depuis longtemps. Pourtant, Patrick Cohen continue d’affirmer que cette réalité n’existe pas.

Caroline de Haas et Najat Vallaud-Belkacem, lors de la Journée internationale des droits des femmes 2020, à Paris © Vincent Loison/SIPA

Les idéologies wokes (du néo-féminisme à la théorie du genre en passant par l’antiracisme racialiste) et la propagande écologiste (sous la férule d’un GIEC idolâtré, responsable pourtant, en grande partie, de notre déchéance économique actuelle) existent. Elles ont fait leurs nids dans les écoles françaises. L’Éducation nationale n’instruit plus. Elle éduque et elle dresse. Elle n’apprend pas à nos enfants à penser – elle leur apprend ce qu’il faut penser. Participant au contrôle social, elle sait pouvoir s’appuyer sur des médias acquis aux dérives du pouvoir progressiste en place, en particulier la réduction au silence de médias indépendants remettant en cause la propagande woke, européiste, immigrationniste et écologiste, inculquée dès le plus jeune âge. L’Éducation nationale fabrique ainsi des crétins en masse. « L’École de la transmission des savoirs, l’École de la formation des citoyens est morte », écrivait Jean-Paul Brighelli en 2022[7], tout en espérant un sursaut.

La nomination de Jean-Michel Blanquer à la tête de l’Education nationale avait tiré une grimace à Mme Vallaud-Belkacem, ce qui était bon signe. Mais le ministre Blanquer, confronté aux apparatchiks de la rue de Grenelle et aux puissants syndicats de gauche, n’a ni su ni pu enrayer le déclin. Et ne parlons pas de ses successeurs, plus mauvais les uns que les autres.

Résultats ? Le Bac est, plus que jamais, une mascarade. L’illettrisme gagne du terrain tous les jours. Nos élèves sont nuls en mathématiques. Les nouveaux professeurs en savent parfois à peine plus que leurs élèves. À ce désolant constat, il faut ajouter le problème de l’immigration et, conjointement, celui de l’entrisme islamiste dans nos écoles, sujet que Jean-Paul Brighelli aborde avec clairvoyance dans son dernier livre[8]. Mais sans doute les journalistes de Libération et France inter considèrent-t-ils que cette alarmante réalité est, elle aussi, une vue de l’esprit ou, pour le dire à leur manière rabâchée, un délire des milieux réactionnaires, ultra-conservateurs, racistes et islamophobes…


[1] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/opinions/lettre-au-wokisme-qui-existe-bel-et-bien-par-luc-le-vaillant-20241119_TOR4TQUFNZHVDGHWBBWEWRTGAI/

[2] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/quest-ce-que-le-wokisme-ce-bouc-emissaire-de-trump-de-la-droite-francaise-et-dune-partie-de-la-gauche-20241121_5D4Z64R76VFZDH6V3WU763U35Y/

[3] Nathalie Heinich, Ce que le militantisme fait à la recherche, Tract Gallimard n°29.

[4] https://www.pascalboniface.com/2024/11/29/misere-de-lanti-intellectualisme-4-questions-a-eric-fassin/

[5] Sophie Audugé et Maurice Berger, L’éducation sexuelle à l’école, 2024, Éditions Artège.

[6] Esther Pivet, Enquête sur la théorie du genre, 2019, Éditions Artège.

[7] Jean-Paul Brighelli, La fabrique du crétin, vers l’apocalypse scolaire, 2022, Éditions de l’Archipel.

[8] Jean-Paul Brighelli, L’École sous emprise, 2024, Éditions de l’Archipel.