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Non à l’Etat modeste !

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Palais de l'Elysée

Dans Fouquet ou le soleil offusqué, Paul Morand raconte la disgrâce de Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV, après une fête somptueuse qu’il avait donnée au château de Vaux. Le Roi n’avait pas apprécié que son ministre du Budget soit si riche et sache dépenser sa richesse de manière totalement improductive et insolente, finançant même des pisse-copies aux ordres comme Molière ou La Fontaine. Arrêté, Fouquet qui était si doué pour le bonheur, dut terminer sa vie embastillé dans le donjon de Pignerol. Sous l’influence de Colbert qui était à peu près aussi joyeux qu’Eric Woerth mais qui lui au moins savait la nécessité de la dépense publique pour créer une grande nation, Louis XIV crut que cet étalage somptuaire signifiait malversations et enrichissement personnel. Et que c’était, en plus, un bien mauvais signe envoyé au peuple de France.

Mesquinerie paniquée

Bien sûr, c’était un raisonnement totalement faux. Louis XIV comprit très vite que Fouquet avait raison. Il le laissa en prison mais suivit ses leçons. Et notamment celle-ci : le pouvoir est affaire d’image. Sa force doit se lire dans la beauté de ses palais, de ses jardins, de ses fontaines. C’est d’ailleurs ainsi que naquit Versailles.

Vu l’état de mesquinerie paniquée qui règne ces temps-ci au sommet de l’Etat, il y a assez peu de chances pour qu’un nouveau Versailles surgisse. La lettre envoyée par l’Elysée à Fillon, visant à recadrer les dépenses des ministres et concernant, entre autre, le nombre de leurs collaborateurs, leurs parcs automobiles, leurs appartements de fonction et leurs voyages privés, est non seulement un modèle d’hypocrisie mais aussi une double erreur politique.

L’hypocrisie, d’abord : il n’y a pas besoin d’avoir usé ses fonds de culottes sur les bancs de la communale avec Machiavel pour voir les très grosses ficelles qui se cachent derrière ce soudain amour pour un Etat modeste, perspective aussi gaie qu’un polar scandinave. Le « devenir suédois » qui parait vouloir s’emparer de nos gouvernants a surgi, comme par hasard, alors qu’on annonce, le trouillomètre à zéro, un plan d’austérité sans précédent, juste après une manif de deux millions de personnes, parfaitement réussie malgré Thierry Henry.

C’est à l’aube de l’été[1. Contrairement aux malandrins qui préfèrent la venelle obscure pour vous dépouiller, les gouvernements se sentent beaucoup plus à l’aise sur une plage ensoleillée pour faire la même chose.], donc, que l’opinion comprend confusément comment on a l’intention de faire respecter, de gré ou de force, les diktats ubuesques de Bruxelles qui plombent la croissance depuis des décennies avec un pacte de stabilité qui n’a plus aucun sens : 100 000 fonctionnaires en moins d’ici 2013 et pas moins de cent-cinquante mesures de réduction de la dépense publique qui toucheront bien entendu des secteurs aussi peu essentiels pour une société civilisée que l’éducation, la santé et la police.

Bref, comme l’a laissé échapper dans un instant de détresse François Baroin : « Je prépare le budget le plus dur depuis trente ans. » Si on ajoute à un tel contexte les cigares de monsieur Blanc, les permis de construire de monsieur Joyandet, les noces contre-nature entre monde des affaires et service de l’Etat célébrée par le couple Woerth, le pouvoir a dû se dire qu’il était temps de balancer des fumigènes sur le stade de la grogne sociale, histoire d’occulter le match qui se joue réellement.

Et rien de plus facile à accomplir : il faut juste aider les gens à se tromper de cible.

Double erreur politique

C’est là que nous arrivons à la double erreur politique.

1° Le pouvoir croit sans doute très malin de détourner l’attention sur lui, en tant que pouvoir, pour faire passer une politique qu’il n’a même plus les moyens de choisir. Il a tort. Il laisse à penser que jusque-là les ministres, mais aussi les députés, les sénateurs ou les élus régionaux[2. Un « bonus-malus » dans la dotation de l’Etat aux collectivités locales est à l’étude et serait attribué en fonction de la « bonne volonté » dans la rigueur budgétaire…] étaient les vrais privilégiés du régime, que c’étaient eux, la nomenklatura. C’est évidemment dépourvu de fondement. Les gens qui gagnent vraiment beaucoup d’argent dans ce pays, les gens qui sont tranquillement au-dessus des lois et font toujours autant de profits, ce ne sont pas les politiques, même liés aux milieux financiers, même très libéraux. Quand on veut s’enrichir, sous la sarkozie, il vaut mieux en effet faire partie de la bande du Fouquet’s (qui a beaucoup moins de goût que n’en avait la bande de Fouquet) qu’accepter, par exemple, un secrétariat d’Etat aux sports. Il vaut mieux se repaître, dans une curée indécente, de la libéralisation des paris en ligne plutôt qu’aller gérer les vapeurs et les bastons de vestiaires d’autres milliardaires chargés de jouer au ballon, et qui ne sont même pas capables de le faire correctement.

En faisant oublier cette gratuité de l’action politique, on fait du populisme à la petite semaine ou du poujadisme soft, appelez ça comme vous voudrez et regardez monter le score de Marine Le Pen, en attendant.

Les retraites des parlementaires, le cumul des mandats, il faudra se lever de bonne heure pour comparer quantitativement ces avantages avec ceux des grands patrons, de leurs stock-options et de leurs retraites chapeau. Il est certain que dans un pays où le salaire médian est de 1500 euros, qu’il soit question de quelques dizaines de milliers ou de quelques dizaines de millions d’euros, l’impression d’être cocufié sera identique, même si cela n’a aucune commune mesure. On fait juste oublier une petite différence : dans le cas des hommes politiques, à de rares exceptions près, et que l’on soit d’accord ou pas avec leur programme, ils œuvrent dans l’intérêt général tandis que les patrons cherchent à faire, c’est la loi du genre, toujours plus de profits. Et que les premiers rendent compte à des citoyens et des électeurs tandis que les seconds le font à des actionnaires. Et encore, il vaut mieux qu’il ne soit pas trop petit, l’actionnaire, s’il veut se faire entendre dans une assemblée générale.

2° La seconde erreur politique, plus fondamentale, dans cette « réduction du train de vie  de l’Etat » tient à l’idée qu’un pouvoir modeste plairait forcément davantage aux Français. Rien n’est moins sûr, à long terme. La garden-party du 14 juillet, rituel politico-mondain qui était aussi l’occasion pour le Président de s’adresser directement aux gens à la télévision, représentait bien cette synthèse entre le faste et la simplicité, propre à la cinquième République, telle que la souhaitait De Gaulle. Sa suppression décidée à la hâte, totalement démagogique, risque en plus d’en rajouter dans le climat de dépression, à tous les sens du terme, qui règne en ce moment.

Bien sûr, il faudrait comprendre en haut lieu qu’il y a un luxe qui sacralise la fonction et un autre qui la désacralise. On a le droit d’aimer les yachts et les rolex quand on est président de la République, pas d’en faire une méthode de gouvernement en début de mandat. Ou alors on choisit l’art contemporain et on fréquente la jet-set intellectuelle, comme Pompidou en son temps.

Vouloir faire prendre le métro aux ministres ou les faire voyager en classe éco ne renforcera pas un quelconque sentiment de proximité, de toute manière illusoire. Si le peuple ne croit pas à la sincérité de cette soudaine fièvre de vertu, il parlera de démagogie. S’il y croit, ce sera encore pire : il ressentira au bout du compte, en voyant à quels expédients en sont réduits ses élus, une manière de dépossession, voire d’humiliation démocratique.

Machiavel, encore lui, note quelque part dans Le Prince que les deux plus grands risques pour celui qui veut gouverner sont d’encourir la haine ou le mépris de ceux qu’il prétend gouverner.

Nous n’en sommes pas encore à la haine mais le mépris, lui, ne va plus tarder.

Ça dure au Honduras

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Le Honduras a été présent au Mondial et s’est révélé à peine moins nul que les Bleus et la Corée du Nord. C’est bien dommage. Quelques résultats un peu spectaculaires auraient sans doute permis d’attirer l’attention sur ce minuscule pays d’Amérique Centrale dont nous vous avions déjà parlé ici. Il y a un an, comme dans un bon vieux SAS des seventies, le président légalement élu Manuel Zelaya, s’apprêtant à remporter un referendum constitutionnel lui permettant de se représenter était renversé par un putsch manifestement téléguidé par Washington qui renouait ainsi avec la politique du « containment » et la doctrine Monroe.

En effet, le président Zelaya (il est toujours officiellement reconnu comme chef de l’Etat par l’ONU) arrivé sur un programme de droite s’était progressivement rapproché du Venezuela de Chavez. En cela, Zelaya n’était pas sans ressembler aux maires UMP de banlieue qui finissent toujours par mener des politiques de gauches et cosigner des appels au secours avec leurs collègues du PS et du PCF : quand la misère est trop manifeste, c’est toujours le pragmatisme qui l’emporte chez l’honnête homme. En attendant, au Honduras, selon une méthode éprouvée, c’est évidemment une politique ultralibérale qui est menée sous contrôle militaire (remember Santiago!), d’autant plus facilement que la répression sur les syndicats et les partis d’opposition fait des centaines de victimes et que les escadrons de la mort sont de retour. Ah, si seulement le Honduras avait battu l’Espagne!

OPA non gouvernementale sur la diplomatie

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Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé
Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé.

Après La Poste, le Quai d’Orsay ? La privatisation atteint aujourd’hui ce ministère régalien lui-même, menacé non pas par des néo-cons ultralibéraux, mais plutôt par des gens qui verraient très probablement d’un bon œil la nationalisation des banques voire d’autres secteurs d’activité. Car les initiatives récentes d’ONG de forcer le blocus israélien sur Gaza sont tout simplement les signes précurseurs d’une privatisation de la politique étrangère française.

[access capability= »lire_inedits »]Les ONG comme Free Gaza ou l’organisation turque IHH et leurs habiles provocations flottantes posent une question inédite : qui détermine la politique étrangère d’un pays ? Certains se réjouiront de cette prise de pouvoir par la société civile. On peut néanmoins se demander s’il est légitime que des citoyens qui n’ont jamais été élus et qui ne peuvent pas se prévaloir d’une quelconque représentativité soient en mesure d’imposer leur point de vue aux États dont ils sont des ressortissants en s’exposant à des situations délicates voire dangereuses, puis en brandissant leur passeport pour obliger leur gouvernement à suivre.

L’humanitaire contre la souveraineté

Dans ces conditions, la confusion entre registres humanitaire et politique, problématique du point de vue de la démocratie, limite la souveraineté des États à partir desquels ces actions sont menées et/ou organisées. On aimerait savoir à quel titre Thomas Sommer-Houdeville, de l’association Campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien (CCIPPP), est habilité à déterminer la politique moyen-orientale de la France (qui obéit également, il est vrai, à des considérations intérieures, personne n’ayant envie de prendre le risque d’échauffer les esprits dans nos banlieues).

Ceux qui, aujourd’hui, critiquent − à raison − ou accablent − injustement − Israël sont évidemment parfaitement indifférents aux conséquences fâcheuses d’une telle dérive au moment même où la souveraineté des nations apparaît comme le seul rempart contre l’effondrement économique de toute une civilisation. Il est vrai que, parmi eux, se recrutent nombre d’adeptes d’un hypothétique « monde sans frontières ».

La volonté d’aider un frère humain dans la détresse, celle de l’homme qui abrite un SDF par une nuit glaciale ou qui nourrit celui qui a faim, n’est pas une affaire de politique mais de compassion et de conscience individuelle. Quand il s’agit de politique, c’est-à-dire des lois qui régissent la Cité, fondent ses institutions et, en conséquence, orientent la diplomatie d’un État et déterminent le choix de ses alliés, on ne saurait s’en remettre aux humeurs de l’opinion, que ces humeurs soient ou non majoritaires d’ailleurs. En dehors des urnes, aucune foule, aussi bruyante, « non gouvernementale » et bien intentionnée soit-elle, ne devrait être autorisée à imposer ses choix idéologiques à ces affaires que l’on nomme res publicae en latin et « République » en français. Encore faudrait-il que nos dirigeants soient capables de résister à l’émotion, en clair qu’ils cessent de gouverner pour les médias.[/access]

France Inter, une « radio de gauche »

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Maison de la Radio ou siège du Parti ?

L’heure est grave. Le rouleau-compresseur de la censure sarkozyste est en marche. Heureusement, de courageux résistants sauvent l’honneur, au sacrifice, sinon de leur vie, du moins de leurs émoluments. En ces heures sombres qui nous en rappellent d’autres, la liberté a deux visages, ceux de Didier Porte et de Stéphane Guillon, qui ont appelé aujourd’hui leurs auditeurs furibonds à manifester devant la Maison de la Radio. On ne s’étonnera pas qu’ils tournent en rond.

Si j’avais convoqué une manif à chaque fois que j’ai été débarquée, j’aurais passé mon temps à battre le pavé. Sans doute y aurais-je été un peu seulette avec mes amis et ma famille – heureusement nombreux l’un et l’autre. En tout cas, parmi ceux qui ont répondu à l’appel des deux humoristes-dissidents, je ne suis pas sûre que beaucoup auraient été prêts à se battre pour que je puisse défendre des idées qu’ils combattent. Il me semble même que pas mal d’entre eux ont célébré ce salutaire assainissement des ondes.

Pour tout dire, je n’aurais pas viré Didier Porte malgré sa malheureuse chronique dans laquelle il prêtait à Dominique de Villepin des intentions fort grossières à l’égard du président. D’abord, Porte m’a souvent fait rire et comme chacun sait, avec les filles, c’est ce qui marche le mieux. Il n’a pas l’air d’un mauvais gars – pour de vrai, je n’en sais rien. Enfin, il semble disposer d’une famille à nourrir mais pas d’une épargne conséquente et contrairement à un certain nombre de nos grandes âmes de gauche qui souffrent pour les salariés précaires en général mais sont toujours prêts à envoyer ceux qui ne pensent pas comme eux pointer au chômage ou au RSA sans le moindre état d’âme, je ne souhaite pas que mes adversaires soient réduits à la pauvreté – déjà qu’ils sont dans l’erreur, les malheureux. Il est vrai que je ne dirige pas France Inter ni Radio France, ce qui est heureux, tant pour moi que pour ces vénérables maisons.

Le Jean Moulin des ondes, un mutin de Panurge

Philippe Val et Jean-Luc Hees avaient, en revanche, d’excellentes raisons de virer Guillon.
La première est qu’il n’est pas drôle, ce qui, pour un humoriste, est une faute professionnelle.
La deuxième est qu’il confond l’humour et l’insulte et qu’il s’en prend en toute impunité à ces faux puissants que sont les politiques mais beaucoup plus rarement aux vrais puissants que sont les détenteurs du pouvoir culturel et médiatique – dont il fait partie – et encore moins aux idées dominantes dont il est l’un des plus éminents défenseurs. Bref, comme disait mon regretté ami Philippe Muray, Guillon est l’exemple même du mutin de Panurge. À moins, bien sûr, de considérer que cogner sur Nicolas Sarkozy, Christine Boutin ou Frédéric Lefèvre soit le comble de la subversion. (Après tout, Europe 1 a diffusé durant un an sous l’enseigne du « Politiquement incorrect » une chronique de Frédéric Bonnaud dans laquelle il proférait quotidiennement les lieux communs que l’on entendait en boucle à longueur d’antenne avec la certitude d’avoir le courage du dissident.) La troisième est que, toute l’année, Guillon a profité de l’antenne pour insulter ses patrons. Dans n’importe quel média privé, cela lui aurait valu la porte et à juste titre. Même à Causeur, où d’ailleurs cela ne viendrait à l’idée de personne car on n’y confond pas critique et insulte, divergence et blasphème.

Mais même si tous ces motifs n’existaient pas, une phrase, dans sa dernière chronique tout entière à sa gloire consacrée aurait été une excellente raison de le remercier. Dans le concert de pleurnicheries et d’indignation qui a accueilli la décision de débarquer le Jean Moulin des ondes, cette petite phrase n’a suscité ni l’étonnement, ni la réprobation. « France Inter est une radio de gauche qui se comporte comme la pire entreprise de droite », a affirmé Guillon, avant d’être applaudi par toute l’équipe de la matinale, à la demande, parait-il, de Nicolas Demorand. On s’étonne un peu que nos valeureux dissidents prêts à braver le pouvoir totalitaire n’aient pas érigé des barricades ou empilé des sacs de sable devant le studio, ou encore qu’ils n’aient pas montré leur détermination en entamant une petite grève de la faim. Héroïques, certes, mais mollassons, les gars.

Comment peut-on ne pas être de gauche ?

France Inter, donc, est une radio de gauche. D’accord, pour ceux qui l’écoutent, ce n’est pas un très grand scoop. Mais là, c’est autre chose. C’est affiché très tranquillement sans que personne ne trouve rien à y redire. Que le contribuable finance une radio politique, quoi de plus normal ?

L’intérêt de cette phrase est qu’elle montre la conception du Service Public qu’ont ceux qui y travaillent, mais aussi qu’elle révèle à quel point la gauche se voit elle-même comme le camp du bien, l’église. Être de gauche, c’est normal, être de droite, c’est une hérésie. De plus, comme chacun sait, les patrons de gauche sont des philanthropes – pour ma part, ayant déjà été virée par certains d’entre eux, j’avoue ne pas avoir compris sur le moment à quel point j’aurais dû trouver cela aimable et délicieux. Qu’ils soient donc remerciés de m’avoir remerciée : un licenciement de gauche, c’est trop cool.

Une grande majorité des collaborateurs de France Inter considèrent qu’être de gauche ne relevait pas de l’opinion, légitime, mais de la vérité, incontestable. Dans ces conditions, ceux qui ne pensent pas comme eux ne sont pas des adversaires politiques mais des ennemis de la vérité qui doivent être réduits au silence. Quant à moi, il me semble que toutes les opinions, même celles qui ne sont pas du goût de nos courageux résistants, devraient avoir droit de cité sur une station dite de Service public. C’est un peu ringard, voire convenu. Cela s’appelle le pluralisme, un autre nom de la démocratie.

C’était mieux après

Une intéressante campagne de communication a été lancée par le gouvernement afin de défendre le Grenelle de l’environnement auprès du grand public. Elle passe actuellement en boucle sur les écrans de télé. Intéressante, cette réclame, car elle révèle l’une des obsessions de notre ami le moderne : rompre, toutes affaires cessantes, avec le « passé « , c’est-à-dire avec l’histoire. Cette campagne souligne que la nouvelle religion écolo, dont les moines-soldats gavés de chlorophylle agitent continuellement d’incertaines menaces de fin du monde, d’une voix dégoulinante de paternalisme, nous permettait d’en finir radicalement avec un inquiétant monde passé fantomatique, étranger au présent et ennemi de l’avenir. A l’écran le monde ressemble à un jeu vidéo, on est dans les Sims. On se réfugie dans le virtuel, en rêvant d’un univers sinistre où l' »après » –remarquez-le– est souterrain, et jaillit comme par enchantement, au même rythme que le monde d' »avant » retourne dans le ventre de la terre.

Le slogan est sans appel: « Entrons dans le monde d’après ». Après quoi ? Après la révolution écolo, évidemment, qui est –dans l’esprit intoxiqué de celui qui a conçu cette campagne– un facteur absolu de progressisme. Une révolution s’appuyant sur cette religion humaniste qui fantasme un monde passé, historique, enfumé, mortifère, détestable, et entreprend de le remplacer par l’empire utopique et glacé du tri sélectif. Puis ré-instaure le culte archaïque du dieu Eole, ainsi que l’adoration mystique du soleil pourvoyeur de vie. Vivement que l’on commence à songer à l’après-après…

Jour tranquille à Sarcelles

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Sarcelles
Photo Flickr /nath&black

Le vendredi, je déjeune à Sarcelles chez mes parents. C’est jour de marché.

Le marché de Sarcelles, avant, c’était un must. On y venait même des beaux quartiers de Paris pour y dénicher vêtements ou accessoires de marques à petit prix. Puis les choses ont changé. Tout est encore très bon marché mais très bas de gamme. À l’image de la ville.

Vendredi 18 juin, Gare du Nord donc, première étape.

La gare du Nord c’est la plus moche, la plus sinistre des gares parisiennes. Quand j’étais jeune, je la détestais tellement qu’au Monopoly, je refusais de l’acheter. Et ce n’est pas l’arrivée de l’Eurostar qui l’a embellie. Au contraire, maintenant qu’elle est dotée de son terminal bilingue et chicos grouillant d’hommes d’affaires pressés, on dirait que le fossé entre les mondes qui s’ignorent est encore plus grand: les banlieusards du neuf-cinq et  les bobos french ou english. D’ailleurs, pendant les émeutes de mars 2007, le seul événement nouveau dans cette gare fut la peur des voyageurs/Eurostar face à la violence, gorgone surgissant devant eux « en vrai ».

Garges-Sarcelles ou la Paris-Bamako

Dali s’est  trompé : le centre du monde, ce n’est pas la gare de Perpignan, mais la gare du Nord. Elle est le carrefour de toutes les  ethnies, de tous les dieux et de tous les esprits ramenés  d’ailleurs lointains, qui se baladent dans les couloirs. Ce Sikh enturbanné qui tire une lourde caisse, cette vieille mendiante enveloppée dans son safsari sans couleur, faut être aveugle pour ne pas voir qu’ils s’entretiennent en douce avec leurs divinités persos. 

Escalator direction RER D, Garges-Sarcelles. (On surnomme cette ligne  la Paris-Bamako.) Le train arrive. Montent des femmes africaines avec caddies vide et landaus pleins. C’est le train des femmes qui vont au marché entre copines. Je m’installe. À coté de moi, des jeunes ados arabes parlent forts et se contorsionnent pour s’échanger leurs oreillettes d’Ipod sans même se soucier de se retrouver couchés sur moi, qui essaie de lire le journal. Je leur fais remarquer que j’existe. S’en foutent. Excuses ricanantes. Tirade de l’un sur les Bleus. « Un bouffon ce Domenech, qu’il se casse ce connard ».

La veille, les Français se sont fait écraser par les Mexicains. « Lamentable », titre mon Parisien. Mais ce soir  c’est le grand soir pour mes voisins de RER : Algérie-Angleterre. J’entends qu’ils se réuniront chez un certain Brahim, à Villiers le Bel. Les joueurs de foot, dieux du stade ? Chacun ses mythes… Je profite de l’arrêt Saint-Denis-Stade de France pour changer de rame. Je veux pouvoir lire l’article sur les héros de l’Ile de Sein, ces gens qui ont répondu à l’appel du Général en 40.

Aujourd’hui, c’est le 70ème anniversaire de l’Appel. Encore un  autre esprit qui rôde.

Je me reproche de ne pas avoir parlé avec les jeunes tout à l’heure, glissé du foot à de Gaulle, histoire de leur faire un cours express. Parlé avec eux du courage et de la liberté. C’est un toc chez moi,  je ne peux pas m’en empêcher. Quinze ans d’enseignement dans des établissements « durs », ça laisse des automatismes. Mais bon. Trop chaud, là, j’ai la flemme.

Impossible de lire mon article : encore plus de bruit et  de portables dans cette rame…comme je plaisante toujours : je n’ai jamais réussi à lire une ligne sur cette ligne. Ca ne change pas.

Arrivée à Garges-Sarcelles, Cohue au portillon, la politesse et le respect du prochain, connaît pas, on se bouscule à tout va. Dès la sortie, je me  retrouve en plein marché. 

Je m’arrête devant une échoppe de sous-vêtements féminins. Un groupe de très  jeunes femmes voilées avec poussettes fouillent dans un tas de strings et de soutiens gorge super sexy. J’essaie de les imaginer dénudées et provocantes sous leur voile. Qu’en pense leur dieu ? J’avance. Population maghrébine, chaldéenne, indonésienne, noire. Beaucoup plus de Noirs qu’avant, de mon temps.

Un stand de drapeaux. Un homme rend celui qu’il tient en hurlant. « Je t’ai demandé le drapeau algérien, celui-là c’est le Pakistan ! » Je continue.

Pas de discussion politique l’après-midi

Une blonde décolorée, étoile de David au cou, prend à témoin le vendeur d’épices : « Vous avez vu ce culot ! Elle bloque tout, celle-là, avec sa tirette et elle s’en fout ! » La coupable est arabe, comme le témoin. Il y a encore possibilité d’engueulades futiles, je me dis. Les dieux sont parfois encore complices. Il fait beau. Je reconnais chaque senteur, ce sont les miennes. Ici, les fruits et légumes sont magnifiques. Comme toujours. Ici c’est chez moi même si je m’y sens aussi étrangère. Comme à Tunis, quand j’y retourne. Même histoire.

Stand de CD. Musique raï à fond. Ça aussi, ça a changé. 

La foule est trop dense. Impossible d’avancer entre caddies et landaus. Je choisis de longer le trottoir. Je lève les yeux vers les immeubles.  Mon regard s’ennuie de cette architecture à angle droit sans courbe ni surprise. Ça, ça ne change pas. J’arrive enfin aux Flanades, je salue les copains de mon père, ceux qui sont restés, comme lui et qui  devisent comme chaque jour dans leur café habituel. Chez mes parents, les deux voisines/copines de ma mère sont là : L’une a apporté les halotes (pains maison) pour shabbat, l’autre prend un plat de méchouia, cadeau de ma mère. Pas de discussion politique aujourd’hui, jamais le vendredi. Elles sont vieilles, elles osent encore les bagarres entre elles certains après-midi. À la différence des nouvelles générations qui n’ont plus les mots mais la violence des corps.

Et si les dieux se décidaient enfin à se parler et nous laissaient un peu tranquilles ?

Ça sent bon, j’ai faim.

« L’Europe aura sa crise des subprimes »

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Jean-Luc Gréau
Jean-Luc Gréau est économiste, ancien expert du Medef. Il a notamment publié : La Trahison des économistes (Gallimard, 2008).

Commençons par le dernier rebondissement dans le feuilleton de la crise : la baisse de la note de la dette espagnole. La détresse du marché espagnol du crédit foncier rappelle à notre bon souvenir la dette privée, question occultée depuis un moment par celle des dettes souveraines. Est-ce que cela repart comme en septembre 2008 ?

Vous insistez sur un fait central occulté par les économistes médiatisés et les journalistes. La crise des dettes publiques européennes se situe dans le sillage d’une crise historique des dettes privées qui a son épicentre aux États-Unis, pays de 300 millions d’habitants et première économie mondiale. Cette crise des dettes privées, symbolisée par l’effondrement du « subprime rate », trahit le surendettement des ménages dans différents pays occidentaux : États-Unis, Royaume-Uni, Espagne, mais aussi Australie, Irlande, Portugal, Hongrie, Estonie. Elle est la cause directe de ce que nos amis Américains nomment aujourd’hui la « Grande récession » pour marquer la singularité de la crise actuelle dans l’ensemble des récessions de l’après-guerre. Or, la Grande récession a dévasté les comptes des États, y compris de ceux dont la situation apparaissait bonne, voire excellente. Et cela, de trois façons : en réduisant mécaniquement les recettes fiscales ; en transférant vers certains Trésors publics les pertes des banques nationalisées ou secourues par ces Trésors ; en incitant certains gouvernements à des mesures palliatives de soutien de l’activité, prises dans le souci de ne pas voir la récession tourner à la dépression.

Mais l’Espagne représente une illustration parfaite de cette liaison dangereuse entre la dette privée et la dette publique. Les ménages espagnols sont tout aussi endettés que leurs homologues américains. L’effondrement de l’économie locale, qui a supprimé plus de deux millions d’emplois, les rend largement insolvables, cependant que l’effondrement des recettes détruit le crédit de l’État espagnol. Point remarquable : il y a trois ans encore, cet État était encore excédentaire et affichait un niveau de dette largement inférieur à celui de la zone euro. Mieux encore, il a bénéficié un instant de conditions d’emprunt meilleures que l’État allemand. En 2006, le « benchmark » européen, c’était l’Espagne !

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Quelles répercussions possibles pourrait avoir ce problème sur les autres pays européens, et particulièrement sur les banques françaises et allemandes ? Risquons-nous, par le jeu de la titrisation des dettes espagnoles, une crise des subprimes européenne ?        

Oui, les prêteurs sur le marché espagnol ont largement recouru à la titrisation. Ainsi, le risque de défaut de paiement de nombreux débiteurs a été transféré vers d’autres prêteurs, essentiellement en Europe. À ce jour, les chiffres disponibles indiquent que les banques françaises détiennent 194 milliards de dettes privées et publiques espagnoles (soit 10 % de notre PIB) et les banques allemandes 240 milliards (près de 10 % du PIB allemand). Les banques européennes, dont on a vu qu’elles s’étaient dangereusement aventurées sur un marché de la dette américaine qu’elles ne connaissaient pas, sont aussi surexposées sur les marchés de la dette publique et privée des pays les plus fragiles de la zone euro. Nous avons là, en germe, un nouveau risque systémique.

Dans ce contexte, est-ce le moment d’adopter des mesures d’austérité comme celles qui ont été infligées à la Grèce et adoptées par l’Espagne et le Portugal (et peut-être bientôt par la France) ?

Les plans d’austérité trahissent la conjonction de trois facteurs. Premier facteur : tenter de rassurer les opérateurs des marchés qui sont appelés à souscrire les emprunts émis par les Trésors publics concernés (faute de souscripteurs, la faillite des États serait effective). Deuxième facteur : le fait que de nombreuses banques européennes soient « collées » par leurs détentions d’emprunts publics (qu’elles ont d’ailleurs achetés avec l’argent gratuit que leur prêtait la BCE…) conduit lesdites banques à exercer une pression collective pour que « l’assainissement » des comptes grecs, portugais, irlandais, espagnols, voire français ou italiens, « garantisse » la valeur des titres qu’elles détiennent et continuent d’ailleurs de les comptabiliser comme s’ils étaient totalement sûrs). Troisième facteur : la volonté allemande de soumettre, par l’intermédiaire de la Banque centrale de Francfort, l’ensemble de la zone euro à une discipline budgétaire qui n’est jamais parvenue à se mettre en place à partir de la Commission de Bruxelles.

La réduction des déficits semble s’imposer comme un nouveau dogme, mais ne s’agit-il pas, de nouveau, de priver l’État, dans un moment crucial, d’un outil de politique économique de premier ordre ?      

Je pense d’abord que les apôtres de la réduction des déficits agissent comme des marionnettes de leur idéologie collective. La dette publique est malsaine, elle est dangereuse : c’est un axiome dans leur esprit. Qu’importe que les déficits se soient creusés sous l’effet de la récession ou de la volonté de secourir les banques en difficulté ou en faillite, qu’importe que certaines restrictions de dépenses aient pour effet mécanique de réduire la consommation, mais aussi les recettes fiscales : il faut tailler dans les dépenses.

Je suis sûr par ailleurs que la récession et ses malheurs constituent, aux yeux de nos ayatollahs, une occasion historique de solder les États-providence. Denis Kessler l’a dit à sa façon brutale, mais franche : « Il faut démanteler le programme du Conseil national de la résistance » dont est issu notre grand système de protection sociale. Alain Madelin s’est réjoui publiquement de la disparition de l’État-providence grec, en attendant bien sûr, celle des autres pays européens. Une question s’impose dès lors : comment se fait-il que la crise ait pris son essor à partir du pays, les États-Unis, qui semblait au contraire avantagé par l’absence d’une protection sociale coûteuse ?

On nous dit à propos de la crise actuelle − et DSK le répète à qui veut l’entendre − que sans l’euro, cela aurait été encore pire. Qu’en pensez-vous ?

Le propos de Dominique Strauss-Kahn évoque irrésistiblement l’argument des derniers défenseurs du système soviétique entré en agonie à partir des années 1970 : « La crise que nous subissons provient de la crise du capitalisme ; sans notre organisation socialiste, elle serait bien pire. » Nous pouvons sans difficulté infirmer ce propos.

Premièrement, avec ou sans l’euro, nous avons été les victimes et nous aurions été les victimes de cette crise de la dette privée qui est au fondement de nos malheurs économiques et sociaux : la liberté d’acheter sur le marché − avec l’euro ou une quelconque autre monnaie − des créances toxiques a permis la transmission des risques bien au-delà du marché d’origine.

Deuxièmement, l’euro a joué un double rôle négatif qui apparaît aujourd’hui dans toute sa gravité. Les pays les moins compétitifs à l’échelon international ont été protégés par leur appartenance à la zone euro : ils n’ont plus ressenti le besoin de réajuster leur compétitivité, puisqu’ils étaient protégés de la cessation de paiements extérieurs par leur rattachement à la monnaie du pays le plus excédentaire au monde, l’Allemagne. Les États proprement dits, même quand ils ne pouvaient pas s’appuyer sur des économies fortes, ont pu financer leurs déficits à des conditions très favorables, celles de l’Allemagne ou des Pays-Bas, à très peu près : cette situation, qui a prévalu jusqu’en janvier 2009, a leurré les gouvernements les plus directement concernés. Au total, l’euro a joué un double rôle pernicieux d’inhibiteur des déséquilibres externes et internes.

Quel bilan pour la France, dix-huit ans après Maastricht et huit ans après l’entrée en circulation des euros fiduciaires ?

Le bilan français s’avère d’autant plus difficile à établir que nous ignorons l’épilogue de l’aventure ! La France dispose de nombreux atouts économiques du fait de la diversification encore importante de son appareil de production : nous ne sommes pas appuyés sur un secteur immobilier ou des services financiers pléthoriques. Néanmoins, nous devons constater l’érosion progressive de notre base industrielle, qui s’est traduite par un basculement de notre commerce extérieur vers le déficit à partir du début 2004. Cette évolution négative procède de la concurrence de l’Asie émergente mais aussi de la surévaluation de l’euro, sensible à partir du milieu de la décennie. Il suffit de voir que les prévisions des entreprises françaises se sont améliorées dès que l’euro est tombé au-dessous de 1,3 dollar (c’est le seuil de rentabilité d’Airbus sur le marché international).

Au raisonnement que nous faisons, les économistes de la vulgate opposent le fait que la part des exportations françaises au sein de la zone euro a fortement décliné ces dernières années. Mais cette chute est l’effet mécanique de la montée relative des exportations allemandes dopées par la réduction drastique des coûts du travail outre-Rhin ; durant le dernier mandat Schröder, les partenaires sociaux ont réalisé « les trente-cinq heures à l’envers ». Les salariés allemands travaillent plus sans gagner plus ou en gagnant moins. Or, la dévaluation interne du travail est un substitut de la dévaluation externe de la monnaie.

La monnaie unique a-t-elle été une vraie rupture ? Avec le fameux « Serpent monétaire » (le dispositif des années 1970 qui limitait les fluctuations de taux de change entre les pays membres), suivi par le Système monétaire européen des années 1980, la France ne s’était-elle pas engagée dans la voie qui mène inéluctablement à l’euro ?

Vous avez raison d’évoquer le Système monétaire européen aujourd’hui presque oublié. Les concepteurs du SME n’avaient pas encore en tête le projet de monnaie unique, qui procède plutôt d’une volonté d’aller vers une organisation fédérale implicite de l’Europe. Leur souci, entièrement légitime, était de remédier, au sein de l’Europe communautaire d’alors, au charivari des monnaies issu de l’effondrement du système de Bretton Woods. Reconstituer un système dont les monnaies seraient stables et, dans certaines conditions, ajustables : telle était leur intention. Ce faisant, ils ont procédé à une novation d’une grande portée, bien plus féconde que la monnaie unique, en inventant un étalon abstrait, sous la forme d’une monnaie-panier, l’écu.

La bifurcation vers la monnaie unique a entraîné la fin du SME et de l’étalon qui en constituait le socle. Elle a placé les économies dans une nasse monétaire dont les plus fragiles n’ont pu s’accommoder. Elle a imposé une politique monétaire uniforme à des économies aussi différentes que l’irlandaise et l’autrichienne, la finlandaise et la grecque, l’allemande et l’espagnole. Elle a enfin porté atteinte au marché unique, puisque les monnaies des pays restés à l’écart de l’euro fluctuent fortement vis-à-vis de la monnaie unique : depuis l’automne 2008, la livre sterling s’est dépréciée de 22 à 23 % par rapport à l’euro !

Justement, ne s’agit-il pas d’abord d’une question de nature politique, à savoir quelle Europe et quels États voulons-nous, et seulement, dans un deuxième temps, d’un problème économique (des États-Unis d’Europe ont besoin d’une monnaie unique, tandis qu’un marché bien intégré d’États souverains peut en faire l’économie) ?

Tous les choix essentiels procèdent de la volonté politique, à partir de critères variables. Il est vraisemblable que la monnaie unique a été décidée dans une intention politique, celle de préparer le fédéralisme économique et, par voie de conséquence, le fédéralisme politique. Mais pourquoi cela a-t-il été décidé au moment précis où l’Allemagne commençait sa réunification ? Les Français, qui ont joué un rôle déterminant dans la signature des accords de Maastricht, ont craint l’avènement d’une Allemagne surpuissante lors même qu’elle était instantanément accablée par le fardeau représenté par ses régions orientales. En imposant la monnaie unique, ils ont fait preuve d’un aveuglement coupable.

Il est vrai que nous avons désormais besoin d’une Europe coopérative. Par cette formule, nous entendons non seulement une Europe qui réalise des projets communs, comme le projet Galileo, mais aussi et surtout une Europe où les États ne sont pas tentés de faire cavalier seul avec l’alibi de la compétition mondiale, comme l’Allemagne en donne le triste exemple par sa politique déflationniste qui aggrave le marasme de ses voisins, sans profit à long terme pour elle-même. Or, cette question, celle de l’Europe coopérative, se pose avec ou sans monnaie unique.[/access]

Mondial : trop de jambières tuent les cuissardes!

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Selon le très sérieux Irish Times, un secteur au moins souffre financièrement du Mondial de foot. Celui des prostituées. Il semblerait en effet que ces Messieurs gardent leur énergie pour les retransmissions en direct et que la testostérone se contente de quelques hurlements, voire d’un coup dans le vuvuzéla. Ils tirent, oui, mais au but! C’est des plus contrariant pour ces Demoiselles, à peu près la seule corporation à ne pas avoir pris la crise de plein fouet.

Cependant, il existe des hommes que le foot indiffère, qui préfèrent le rugby, la pêche à la ligne, l’élevage de yorkshires, voire l’immolation de véhicules. Où sont-ils, cette foule innombrable qui ignore tout des subtilités du corner, du hors-jeu et du penalty ? En tout cas, pas aux putes ! Faut-il en conclure que le gros de la troupe des supporteurs est constitué de clients réguliers, piliers de boxons ? Dans ce cas, Mesdemoiselles, je ne vois qu’une solution. Emballez vos cuissardes, guêpières et strings perforés et filez en Afrique du Sud. Il n’est pas trop tard, mais il est temps !

Un OVNI au Palais Bourbon

Marine Le Pen
Marine Le Pen.

On peut dire que l’expérience a été sidérante. Au sens premier du terme. Mercredi dernier, les vénérables membres de l’Association des journalistes parlementaires, recevaient Marine Le Pen sous les ors du Palais Bourbon. Celle qui se voit déjà au second tour de la prochaine présidentielle et, à défaut, gagner aux législatives dans sa circonscription fétiche du Pas-de-Calais. La fille de, qui pour la première fois posait le pied à l’Assemblée nationale, est un sujet complexe à appréhender pour les journalistes.

Une salle aussi pleine que pour Hollande ou MAM

Oui, j’entends d’ici les critiques, évidemment ces ânes bâtés de journalistes ne voient rien, se copient entre eux, ne sortent pas de la pensée mainstream, comment imaginer autre chose que leur absence de point de vue critique, voire politique sur l’objet Marine le Pen. Bien, accordé. La preuve, certains confrères avaient cru bon de lancer une tentative de boycott de la dame, au nom des vertus républicaines, de la liberté en danger, et du devoir de mémoire réunis. Et bien, on peut dire que ça n’a guère marché : la salle était pleine, autant que quand François Hollande, ou MAM, deux bons clients, viennent causer entre gens civilisés. Mais Marine Le Pen (non non, je le crois pas, comme dirait le génial Philippe Katerine), c’est autre chose.

Et c’est d’ailleurs chose étonnante que de voir l’intelligence stratégique, et surtout politique, disons-le, de la dame, à supposer qu’on en doutât. Pour avoir attaqué ses cinq premières minutes de causerie avec la voix trop forte, le verbe trop frontiste, elle se fait rabrouer aussi sec par une des doyennes de la presse parlementaire. Et, au lieu de s’offusquer, voilà Marine le Pen qui trouve illico le bon ton, répond en rigolant, avance sereinement ses arguments, sort de la dialectique frontiste habituelle et son discours classique : immigration-invasion/politiques tous pourris/la France et les Français d’abord.

« L’autonomisation du vote frontiste »

Il faut dire qu’en ce moment, franchement, elle a juste à se baisser pour vendanger : les Woerth, les salaires et retraites des ministres, les cigares des secrétaires d’Etat, les logements de fonction, jusqu’à la grotesque suppression de la garden-party du 14 juillet. Ou encore l’euro, dont elle propose de sortir en bon ordre et en accord avec tous les Européens. En vrai, par moment dans l’assistance, on se regardait entre journalistes en se disant que bon dieu, ça allait vraiment être compliqué de s’en débarrasser de celle-là. Et franchement, je souhaite bon courage à Sarkozy s’il se représente (blague) pour réussir à nouveau une OPA sans douleur sur son électorat. À tel point que, quand Marine le Pen, brandit « l’autonomisation du vote frontiste », c’est à dire « jusqu’ici, nos électeurs étaient plutôt de droite, et quand il fallait, ils donnaient leurs voix à l’UMP au second tour. C’est fini tout ça, regardez le score du FN aux régionales », on n’a aucun mal à la croire.

Dans le fond, ce qui a saisi la salle, c’est une soudaine irruption de la réalité dans la politique. Pardon, mais c’est de plus en plus rare. A supposer que ça ait encore un sens. Après tout, si on regarde froidement, le Front National, aux dernières régionales, sans parler de l’élection présidentielle, représente quand même un bon paquet de Français. Qu’on peut par facilité diaboliser, traiter avec une bonne dose de mépris social ou, ce qui revient au même, décréter qu’ils ne votent FN que parce qu’ils sont orphelins des partis politiques tradis. Autant de trucs qui rassurent. Mais quand on voit et on entend Marine Le Pen, on comprend bien qu’il va falloir changer de grille de lecture, mettre à jour les logiciels et regarder le problème en face. À moins de vouloir refaire le coup de la patrie en danger comme en 2002. Cette réalité, d’électeurs qui choisissent le FN pour des tas de raisons sérieuses et pas que racistes-prolos-incultes et ce, partout autour de nous. Partout sauf là où nous autres, pauvres journalistes nous traînons en bande avec nos analyses minables en bandoulière. Comme à l’Assemblée nationale par exemple…

Le petit peuple des petits blancs

Evidemment, il y a toujours des gens pour reprocher à l’héritière le Pen d’être la fille de son père, l’antisémite, le raciste. Là-dessus aussi, elle a des réponses. Et a choisi d’incarner un espace politique vaste, de plus en plus vaste, puisque même la gauche le néglige : la nation et les Français d’en bas -retraités, chômeurs, ouvriers, petits fonctionnaires, bref tout le petit peuple des petits blancs. Les faits jouent pour elle, elle le sait. Et n’a pas besoin de gueuler pour exister.

On a finalement tous bu un coup avec elle ensuite, en causant de ses chats, de ses enfants, du congrès qui arrive et de l’été qui vient. Vingt minutes plus tard, elle était en train de fumer dans la galerie à l’extérieur de l’Assemblée, avec vue sur la place de la Concorde. Autour d’elle les gens étaient fascinés. Ce qui est quand même pour le moins inquiétant : ceux-là mêmes qui fréquentent le pouvoir (législatif) au plus près, en permanence, ne peuvent s’empêcher de hocher la tête à certains de ses arguments. Comme s’ils étaient le moins dupes de ce qu’ils ont sous les yeux tous les jours. Et finalement je me suis dit après ça, je serais Sarkozy d’un côté, Marine le Pen de l’autre, je ferais comme les Italiens et je trouverais un terrain d’entente, permettant à l’une de devenir l’aile droite et nationale de l’autre. La condition pour notre invitée du jour de sa prospérité politique future, sûrement. Mais aussi pour l’autre, le prix à payer pour sa survie au plus haut niveau du pouvoir.

Saint Stéphane Guillon, comédien et martyr

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Viré de France Inter, Stéphane Guillon est-il réellement un martyr de la foi ?

Il l’aura bien cherché, mouillé son maillot, cent fois sur le métier remis l’ouvrage. Mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années. Il l’a obtenu de haute lutte et ne le lâchera plus, son bâton de maréchal, son summa cum laude. Héros et Martyr. Guillon viré, enfin, entré au panthéon des victimes de la droite réactionnaire, qui a commis la forfaiture la plus honteuse que l’on puisse imaginer : l’atteinte au droit de libre expression. Bingo ! The winner is Stéphane Guillon !

Un « humoriste », cela a tous les droits, dit la vulgate de gauche. Eh bien, non. Un humoriste n’a pas le droit de ne pas être drôle, par exemple. Et je ne trouvais pas Guillon drôle. Comique de répétition relou, toujours pareil. Où est l’esprit, où est la nouveauté lorsqu’un comique, devient à ce point prévisible ?

Il y avait eu un précédent en eau de boudin, lorsque Frédéric Bonnaud racontait inlassablement les mésaventures de « Mon Nicolas » sur Europe 1, d’une voix trop haut perchée. Pari impossible que de feuilletonner ainsi pendant toute une saison sur le même sujet. Insupportable parce que plus drôle du tout. Alors Guillon s’y est mis, en draguant la bonne gauche de la gauche, celle qui croit penser, mais ne fait jamais que réagir. Tout ce qui est à droite est moche, con, nul. Tout ce qui est à gauche est élevé, moral, éclairé. Le monde à la photocopieuse, en tout noir et en tout blanc. Et Guillon buzzait. Donc il avait raison ? Pas du tout : il prêchait des convaincus, ceux qui appartiennent à la « gauche automatique », ceux qui se marrent, qui se bidonnent, trop heureux de se faire instrumentaliser, parce que c’est le prix à payer pour en être…

Des légions entières de beaufs de gauche

Pour en être, pour y appartenir, aux légions de beaufs de gauche aussi nombreux que ceux de droite. Car ils sont bien légion, les beaufs de gauche, sauf qu’ils se singularisent. Le beauf de gauche s’habille d’humanisme, de moralisme ou de militantisme pour se distinguer. À part cela, il est aussi primate, primitif et primaire que le beauf de droite, une sorte de Gaston Lagaffe complètement aigri, souvent loser, qui n’existe qu’en étant contre. Contre la droite bien sûr, mais aussi le grand capital, les méchants de toutes sorte. Parce que le beauf de gauche lui a toujours toutes les solutions, yaka l’écouter, faucon le suive. En lieu de cela, il se panurgise et se retrouve au chaud en bêlant de concert avec les autres moutons. Position confortable qui évite de douter, de s’interroger, de prendre de la distance.

Quand Guillon pratique le harcèlement

Retour à Guillon. On ne pourra pas dire qu’il n’a pas produit des efforts acharnés pour se faire virer. Passons sur le mauvais goût, les délits de sale gueule « humoristiques » pour en venir au bombardement quasi quotidien de ses deux patrons, Jean-Luc Hees et Philipe Val. Nommés par Sarkozy, donc chiens forcément. Un message répétitif qui voulait dire : “Je vous chie dans les bottes, mais vous z’êtes pas cap.” Bien sûr que si. C’est un bon principe que, quand on vous colle une, vous en rendiez deux. Une pour rétablir l’équilibre, et une autre en cadeau de la maison. « Je ne suis pas Domenech », disait Jean Luc Hees au Monde, et il a bien raison. L’autre aurait trop aimé que le patron de Radio France lise en plus un communiqué de reddition, comme Raymond-la-pas-Science l’a fait avec son équipe de Bleus. Même pas en rêve…

Contre nous de la tyrannie, l’étendard sans gland est levé !

Oui, mais moi, Guillon, je suis humoriste et le droit à la libre expression est sacré. Comme elle est facile, cette excusette. Ah ! la liberté du fou, le bouclier final contre tous les Dark Vador du mal. L’humour n’est de qualité que lorsqu’il s’accompagne de légèreté, même pour dire des abominations. Guillon, lui, pratiquait cette forme de sous-humour qu’est la dérision, qui renvoie à sa substance : le dérisoire, le pas sérieux. Or, il n’y a pas plus sérieux que l’humour. On peut prendre en exemple Guy Bedos, bien de gauche certes, mais avec de l’esprit et de la légèreté, de la créativité. Sauf que lui, il va chercher ses spectateurs sur les scènes, et pas bien à l’abri derrière le micro calfeutré d’un service public qui n’a qu’a être bonne fille ad nauseam.

Il ne manque pas de sel que Philippe Val ait été obligé de virer Guillon, lui qui, pendant des lustres, n’a pratiqué que cela, la dérision, la gauche ouarf-ouarf. Tant pis pour lui, ou tant mieux. On ne peut pas jouer à yau de poêle toute sa vie, faut bien en sortir un jour, dans la douleur parfois…

De profundis Didier Porte

Je suis un salaud, et je manque de solidarité avec l’autre « victime », Didier Porte qui lors d’un sketch mettant en voix Dominique de Villepin lui faisait dire à plusieurs reprises « j’encule Sarkozy », un anelkisme qui semble faire florès. Gros, gras, vulgaire. Nicolas Canteloup a fait pendant toute une saison un personnage récurrent de son Villepin qui déteste Sarkozy. Jamais une vulgarité, jamais une lourdeur. Et cela faisait rire.

Non, je ne parlerai pas de Didier Porte, parce qu’il est définitivement un très triste sire. Il s’est répandu dans la presse avec un argument qui tue, enfin qui le tue lui même. En substance : je vais mal et j’ai deux gosses dont je ne peux plus m’occuper, alors je vais les donner à l’assistance publique. Le chantage aux enfants ! Manquait plus que ça : j’ai le droit de dire n’importe quoi, parce j’ai des bouches à nourrir. Pauvre type, t’avais qu’à y penser avant, et tu pourras toujours te souvenir qu’il y a dans ce pays des millions de parents qui ont des bouches à nourrir, sans tomber dans cet odieux chantage. Ils se sentiraient déshonorés de proférer des monstruosités pareilles. Il est vrai qu’ils ne sont pas « humoristes », mais simplement laborieux…

Non à l’Etat modeste !

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Palais de l'Elysée

Palais de l'Elysée

Dans Fouquet ou le soleil offusqué, Paul Morand raconte la disgrâce de Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV, après une fête somptueuse qu’il avait donnée au château de Vaux. Le Roi n’avait pas apprécié que son ministre du Budget soit si riche et sache dépenser sa richesse de manière totalement improductive et insolente, finançant même des pisse-copies aux ordres comme Molière ou La Fontaine. Arrêté, Fouquet qui était si doué pour le bonheur, dut terminer sa vie embastillé dans le donjon de Pignerol. Sous l’influence de Colbert qui était à peu près aussi joyeux qu’Eric Woerth mais qui lui au moins savait la nécessité de la dépense publique pour créer une grande nation, Louis XIV crut que cet étalage somptuaire signifiait malversations et enrichissement personnel. Et que c’était, en plus, un bien mauvais signe envoyé au peuple de France.

Mesquinerie paniquée

Bien sûr, c’était un raisonnement totalement faux. Louis XIV comprit très vite que Fouquet avait raison. Il le laissa en prison mais suivit ses leçons. Et notamment celle-ci : le pouvoir est affaire d’image. Sa force doit se lire dans la beauté de ses palais, de ses jardins, de ses fontaines. C’est d’ailleurs ainsi que naquit Versailles.

Vu l’état de mesquinerie paniquée qui règne ces temps-ci au sommet de l’Etat, il y a assez peu de chances pour qu’un nouveau Versailles surgisse. La lettre envoyée par l’Elysée à Fillon, visant à recadrer les dépenses des ministres et concernant, entre autre, le nombre de leurs collaborateurs, leurs parcs automobiles, leurs appartements de fonction et leurs voyages privés, est non seulement un modèle d’hypocrisie mais aussi une double erreur politique.

L’hypocrisie, d’abord : il n’y a pas besoin d’avoir usé ses fonds de culottes sur les bancs de la communale avec Machiavel pour voir les très grosses ficelles qui se cachent derrière ce soudain amour pour un Etat modeste, perspective aussi gaie qu’un polar scandinave. Le « devenir suédois » qui parait vouloir s’emparer de nos gouvernants a surgi, comme par hasard, alors qu’on annonce, le trouillomètre à zéro, un plan d’austérité sans précédent, juste après une manif de deux millions de personnes, parfaitement réussie malgré Thierry Henry.

C’est à l’aube de l’été[1. Contrairement aux malandrins qui préfèrent la venelle obscure pour vous dépouiller, les gouvernements se sentent beaucoup plus à l’aise sur une plage ensoleillée pour faire la même chose.], donc, que l’opinion comprend confusément comment on a l’intention de faire respecter, de gré ou de force, les diktats ubuesques de Bruxelles qui plombent la croissance depuis des décennies avec un pacte de stabilité qui n’a plus aucun sens : 100 000 fonctionnaires en moins d’ici 2013 et pas moins de cent-cinquante mesures de réduction de la dépense publique qui toucheront bien entendu des secteurs aussi peu essentiels pour une société civilisée que l’éducation, la santé et la police.

Bref, comme l’a laissé échapper dans un instant de détresse François Baroin : « Je prépare le budget le plus dur depuis trente ans. » Si on ajoute à un tel contexte les cigares de monsieur Blanc, les permis de construire de monsieur Joyandet, les noces contre-nature entre monde des affaires et service de l’Etat célébrée par le couple Woerth, le pouvoir a dû se dire qu’il était temps de balancer des fumigènes sur le stade de la grogne sociale, histoire d’occulter le match qui se joue réellement.

Et rien de plus facile à accomplir : il faut juste aider les gens à se tromper de cible.

Double erreur politique

C’est là que nous arrivons à la double erreur politique.

1° Le pouvoir croit sans doute très malin de détourner l’attention sur lui, en tant que pouvoir, pour faire passer une politique qu’il n’a même plus les moyens de choisir. Il a tort. Il laisse à penser que jusque-là les ministres, mais aussi les députés, les sénateurs ou les élus régionaux[2. Un « bonus-malus » dans la dotation de l’Etat aux collectivités locales est à l’étude et serait attribué en fonction de la « bonne volonté » dans la rigueur budgétaire…] étaient les vrais privilégiés du régime, que c’étaient eux, la nomenklatura. C’est évidemment dépourvu de fondement. Les gens qui gagnent vraiment beaucoup d’argent dans ce pays, les gens qui sont tranquillement au-dessus des lois et font toujours autant de profits, ce ne sont pas les politiques, même liés aux milieux financiers, même très libéraux. Quand on veut s’enrichir, sous la sarkozie, il vaut mieux en effet faire partie de la bande du Fouquet’s (qui a beaucoup moins de goût que n’en avait la bande de Fouquet) qu’accepter, par exemple, un secrétariat d’Etat aux sports. Il vaut mieux se repaître, dans une curée indécente, de la libéralisation des paris en ligne plutôt qu’aller gérer les vapeurs et les bastons de vestiaires d’autres milliardaires chargés de jouer au ballon, et qui ne sont même pas capables de le faire correctement.

En faisant oublier cette gratuité de l’action politique, on fait du populisme à la petite semaine ou du poujadisme soft, appelez ça comme vous voudrez et regardez monter le score de Marine Le Pen, en attendant.

Les retraites des parlementaires, le cumul des mandats, il faudra se lever de bonne heure pour comparer quantitativement ces avantages avec ceux des grands patrons, de leurs stock-options et de leurs retraites chapeau. Il est certain que dans un pays où le salaire médian est de 1500 euros, qu’il soit question de quelques dizaines de milliers ou de quelques dizaines de millions d’euros, l’impression d’être cocufié sera identique, même si cela n’a aucune commune mesure. On fait juste oublier une petite différence : dans le cas des hommes politiques, à de rares exceptions près, et que l’on soit d’accord ou pas avec leur programme, ils œuvrent dans l’intérêt général tandis que les patrons cherchent à faire, c’est la loi du genre, toujours plus de profits. Et que les premiers rendent compte à des citoyens et des électeurs tandis que les seconds le font à des actionnaires. Et encore, il vaut mieux qu’il ne soit pas trop petit, l’actionnaire, s’il veut se faire entendre dans une assemblée générale.

2° La seconde erreur politique, plus fondamentale, dans cette « réduction du train de vie  de l’Etat » tient à l’idée qu’un pouvoir modeste plairait forcément davantage aux Français. Rien n’est moins sûr, à long terme. La garden-party du 14 juillet, rituel politico-mondain qui était aussi l’occasion pour le Président de s’adresser directement aux gens à la télévision, représentait bien cette synthèse entre le faste et la simplicité, propre à la cinquième République, telle que la souhaitait De Gaulle. Sa suppression décidée à la hâte, totalement démagogique, risque en plus d’en rajouter dans le climat de dépression, à tous les sens du terme, qui règne en ce moment.

Bien sûr, il faudrait comprendre en haut lieu qu’il y a un luxe qui sacralise la fonction et un autre qui la désacralise. On a le droit d’aimer les yachts et les rolex quand on est président de la République, pas d’en faire une méthode de gouvernement en début de mandat. Ou alors on choisit l’art contemporain et on fréquente la jet-set intellectuelle, comme Pompidou en son temps.

Vouloir faire prendre le métro aux ministres ou les faire voyager en classe éco ne renforcera pas un quelconque sentiment de proximité, de toute manière illusoire. Si le peuple ne croit pas à la sincérité de cette soudaine fièvre de vertu, il parlera de démagogie. S’il y croit, ce sera encore pire : il ressentira au bout du compte, en voyant à quels expédients en sont réduits ses élus, une manière de dépossession, voire d’humiliation démocratique.

Machiavel, encore lui, note quelque part dans Le Prince que les deux plus grands risques pour celui qui veut gouverner sont d’encourir la haine ou le mépris de ceux qu’il prétend gouverner.

Nous n’en sommes pas encore à la haine mais le mépris, lui, ne va plus tarder.

Le Prince, De Principatibus

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Ça dure au Honduras

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Le Honduras a été présent au Mondial et s’est révélé à peine moins nul que les Bleus et la Corée du Nord. C’est bien dommage. Quelques résultats un peu spectaculaires auraient sans doute permis d’attirer l’attention sur ce minuscule pays d’Amérique Centrale dont nous vous avions déjà parlé ici. Il y a un an, comme dans un bon vieux SAS des seventies, le président légalement élu Manuel Zelaya, s’apprêtant à remporter un referendum constitutionnel lui permettant de se représenter était renversé par un putsch manifestement téléguidé par Washington qui renouait ainsi avec la politique du « containment » et la doctrine Monroe.

En effet, le président Zelaya (il est toujours officiellement reconnu comme chef de l’Etat par l’ONU) arrivé sur un programme de droite s’était progressivement rapproché du Venezuela de Chavez. En cela, Zelaya n’était pas sans ressembler aux maires UMP de banlieue qui finissent toujours par mener des politiques de gauches et cosigner des appels au secours avec leurs collègues du PS et du PCF : quand la misère est trop manifeste, c’est toujours le pragmatisme qui l’emporte chez l’honnête homme. En attendant, au Honduras, selon une méthode éprouvée, c’est évidemment une politique ultralibérale qui est menée sous contrôle militaire (remember Santiago!), d’autant plus facilement que la répression sur les syndicats et les partis d’opposition fait des centaines de victimes et que les escadrons de la mort sont de retour. Ah, si seulement le Honduras avait battu l’Espagne!

OPA non gouvernementale sur la diplomatie

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Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé
Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé.
Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé
Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé.

Après La Poste, le Quai d’Orsay ? La privatisation atteint aujourd’hui ce ministère régalien lui-même, menacé non pas par des néo-cons ultralibéraux, mais plutôt par des gens qui verraient très probablement d’un bon œil la nationalisation des banques voire d’autres secteurs d’activité. Car les initiatives récentes d’ONG de forcer le blocus israélien sur Gaza sont tout simplement les signes précurseurs d’une privatisation de la politique étrangère française.

[access capability= »lire_inedits »]Les ONG comme Free Gaza ou l’organisation turque IHH et leurs habiles provocations flottantes posent une question inédite : qui détermine la politique étrangère d’un pays ? Certains se réjouiront de cette prise de pouvoir par la société civile. On peut néanmoins se demander s’il est légitime que des citoyens qui n’ont jamais été élus et qui ne peuvent pas se prévaloir d’une quelconque représentativité soient en mesure d’imposer leur point de vue aux États dont ils sont des ressortissants en s’exposant à des situations délicates voire dangereuses, puis en brandissant leur passeport pour obliger leur gouvernement à suivre.

L’humanitaire contre la souveraineté

Dans ces conditions, la confusion entre registres humanitaire et politique, problématique du point de vue de la démocratie, limite la souveraineté des États à partir desquels ces actions sont menées et/ou organisées. On aimerait savoir à quel titre Thomas Sommer-Houdeville, de l’association Campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien (CCIPPP), est habilité à déterminer la politique moyen-orientale de la France (qui obéit également, il est vrai, à des considérations intérieures, personne n’ayant envie de prendre le risque d’échauffer les esprits dans nos banlieues).

Ceux qui, aujourd’hui, critiquent − à raison − ou accablent − injustement − Israël sont évidemment parfaitement indifférents aux conséquences fâcheuses d’une telle dérive au moment même où la souveraineté des nations apparaît comme le seul rempart contre l’effondrement économique de toute une civilisation. Il est vrai que, parmi eux, se recrutent nombre d’adeptes d’un hypothétique « monde sans frontières ».

La volonté d’aider un frère humain dans la détresse, celle de l’homme qui abrite un SDF par une nuit glaciale ou qui nourrit celui qui a faim, n’est pas une affaire de politique mais de compassion et de conscience individuelle. Quand il s’agit de politique, c’est-à-dire des lois qui régissent la Cité, fondent ses institutions et, en conséquence, orientent la diplomatie d’un État et déterminent le choix de ses alliés, on ne saurait s’en remettre aux humeurs de l’opinion, que ces humeurs soient ou non majoritaires d’ailleurs. En dehors des urnes, aucune foule, aussi bruyante, « non gouvernementale » et bien intentionnée soit-elle, ne devrait être autorisée à imposer ses choix idéologiques à ces affaires que l’on nomme res publicae en latin et « République » en français. Encore faudrait-il que nos dirigeants soient capables de résister à l’émotion, en clair qu’ils cessent de gouverner pour les médias.[/access]

France Inter, une « radio de gauche »

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Maison de la Radio ou siège du Parti ?
Maison de la Radio ou siège du Parti ?

L’heure est grave. Le rouleau-compresseur de la censure sarkozyste est en marche. Heureusement, de courageux résistants sauvent l’honneur, au sacrifice, sinon de leur vie, du moins de leurs émoluments. En ces heures sombres qui nous en rappellent d’autres, la liberté a deux visages, ceux de Didier Porte et de Stéphane Guillon, qui ont appelé aujourd’hui leurs auditeurs furibonds à manifester devant la Maison de la Radio. On ne s’étonnera pas qu’ils tournent en rond.

Si j’avais convoqué une manif à chaque fois que j’ai été débarquée, j’aurais passé mon temps à battre le pavé. Sans doute y aurais-je été un peu seulette avec mes amis et ma famille – heureusement nombreux l’un et l’autre. En tout cas, parmi ceux qui ont répondu à l’appel des deux humoristes-dissidents, je ne suis pas sûre que beaucoup auraient été prêts à se battre pour que je puisse défendre des idées qu’ils combattent. Il me semble même que pas mal d’entre eux ont célébré ce salutaire assainissement des ondes.

Pour tout dire, je n’aurais pas viré Didier Porte malgré sa malheureuse chronique dans laquelle il prêtait à Dominique de Villepin des intentions fort grossières à l’égard du président. D’abord, Porte m’a souvent fait rire et comme chacun sait, avec les filles, c’est ce qui marche le mieux. Il n’a pas l’air d’un mauvais gars – pour de vrai, je n’en sais rien. Enfin, il semble disposer d’une famille à nourrir mais pas d’une épargne conséquente et contrairement à un certain nombre de nos grandes âmes de gauche qui souffrent pour les salariés précaires en général mais sont toujours prêts à envoyer ceux qui ne pensent pas comme eux pointer au chômage ou au RSA sans le moindre état d’âme, je ne souhaite pas que mes adversaires soient réduits à la pauvreté – déjà qu’ils sont dans l’erreur, les malheureux. Il est vrai que je ne dirige pas France Inter ni Radio France, ce qui est heureux, tant pour moi que pour ces vénérables maisons.

Le Jean Moulin des ondes, un mutin de Panurge

Philippe Val et Jean-Luc Hees avaient, en revanche, d’excellentes raisons de virer Guillon.
La première est qu’il n’est pas drôle, ce qui, pour un humoriste, est une faute professionnelle.
La deuxième est qu’il confond l’humour et l’insulte et qu’il s’en prend en toute impunité à ces faux puissants que sont les politiques mais beaucoup plus rarement aux vrais puissants que sont les détenteurs du pouvoir culturel et médiatique – dont il fait partie – et encore moins aux idées dominantes dont il est l’un des plus éminents défenseurs. Bref, comme disait mon regretté ami Philippe Muray, Guillon est l’exemple même du mutin de Panurge. À moins, bien sûr, de considérer que cogner sur Nicolas Sarkozy, Christine Boutin ou Frédéric Lefèvre soit le comble de la subversion. (Après tout, Europe 1 a diffusé durant un an sous l’enseigne du « Politiquement incorrect » une chronique de Frédéric Bonnaud dans laquelle il proférait quotidiennement les lieux communs que l’on entendait en boucle à longueur d’antenne avec la certitude d’avoir le courage du dissident.) La troisième est que, toute l’année, Guillon a profité de l’antenne pour insulter ses patrons. Dans n’importe quel média privé, cela lui aurait valu la porte et à juste titre. Même à Causeur, où d’ailleurs cela ne viendrait à l’idée de personne car on n’y confond pas critique et insulte, divergence et blasphème.

Mais même si tous ces motifs n’existaient pas, une phrase, dans sa dernière chronique tout entière à sa gloire consacrée aurait été une excellente raison de le remercier. Dans le concert de pleurnicheries et d’indignation qui a accueilli la décision de débarquer le Jean Moulin des ondes, cette petite phrase n’a suscité ni l’étonnement, ni la réprobation. « France Inter est une radio de gauche qui se comporte comme la pire entreprise de droite », a affirmé Guillon, avant d’être applaudi par toute l’équipe de la matinale, à la demande, parait-il, de Nicolas Demorand. On s’étonne un peu que nos valeureux dissidents prêts à braver le pouvoir totalitaire n’aient pas érigé des barricades ou empilé des sacs de sable devant le studio, ou encore qu’ils n’aient pas montré leur détermination en entamant une petite grève de la faim. Héroïques, certes, mais mollassons, les gars.

Comment peut-on ne pas être de gauche ?

France Inter, donc, est une radio de gauche. D’accord, pour ceux qui l’écoutent, ce n’est pas un très grand scoop. Mais là, c’est autre chose. C’est affiché très tranquillement sans que personne ne trouve rien à y redire. Que le contribuable finance une radio politique, quoi de plus normal ?

L’intérêt de cette phrase est qu’elle montre la conception du Service Public qu’ont ceux qui y travaillent, mais aussi qu’elle révèle à quel point la gauche se voit elle-même comme le camp du bien, l’église. Être de gauche, c’est normal, être de droite, c’est une hérésie. De plus, comme chacun sait, les patrons de gauche sont des philanthropes – pour ma part, ayant déjà été virée par certains d’entre eux, j’avoue ne pas avoir compris sur le moment à quel point j’aurais dû trouver cela aimable et délicieux. Qu’ils soient donc remerciés de m’avoir remerciée : un licenciement de gauche, c’est trop cool.

Une grande majorité des collaborateurs de France Inter considèrent qu’être de gauche ne relevait pas de l’opinion, légitime, mais de la vérité, incontestable. Dans ces conditions, ceux qui ne pensent pas comme eux ne sont pas des adversaires politiques mais des ennemis de la vérité qui doivent être réduits au silence. Quant à moi, il me semble que toutes les opinions, même celles qui ne sont pas du goût de nos courageux résistants, devraient avoir droit de cité sur une station dite de Service public. C’est un peu ringard, voire convenu. Cela s’appelle le pluralisme, un autre nom de la démocratie.

C’était mieux après

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Une intéressante campagne de communication a été lancée par le gouvernement afin de défendre le Grenelle de l’environnement auprès du grand public. Elle passe actuellement en boucle sur les écrans de télé. Intéressante, cette réclame, car elle révèle l’une des obsessions de notre ami le moderne : rompre, toutes affaires cessantes, avec le « passé « , c’est-à-dire avec l’histoire. Cette campagne souligne que la nouvelle religion écolo, dont les moines-soldats gavés de chlorophylle agitent continuellement d’incertaines menaces de fin du monde, d’une voix dégoulinante de paternalisme, nous permettait d’en finir radicalement avec un inquiétant monde passé fantomatique, étranger au présent et ennemi de l’avenir. A l’écran le monde ressemble à un jeu vidéo, on est dans les Sims. On se réfugie dans le virtuel, en rêvant d’un univers sinistre où l' »après » –remarquez-le– est souterrain, et jaillit comme par enchantement, au même rythme que le monde d' »avant » retourne dans le ventre de la terre.

Le slogan est sans appel: « Entrons dans le monde d’après ». Après quoi ? Après la révolution écolo, évidemment, qui est –dans l’esprit intoxiqué de celui qui a conçu cette campagne– un facteur absolu de progressisme. Une révolution s’appuyant sur cette religion humaniste qui fantasme un monde passé, historique, enfumé, mortifère, détestable, et entreprend de le remplacer par l’empire utopique et glacé du tri sélectif. Puis ré-instaure le culte archaïque du dieu Eole, ainsi que l’adoration mystique du soleil pourvoyeur de vie. Vivement que l’on commence à songer à l’après-après…

Jour tranquille à Sarcelles

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Sarcelles
Photo Flickr /nath&black
Sarcelles
Photo Flickr /nath&black

Le vendredi, je déjeune à Sarcelles chez mes parents. C’est jour de marché.

Le marché de Sarcelles, avant, c’était un must. On y venait même des beaux quartiers de Paris pour y dénicher vêtements ou accessoires de marques à petit prix. Puis les choses ont changé. Tout est encore très bon marché mais très bas de gamme. À l’image de la ville.

Vendredi 18 juin, Gare du Nord donc, première étape.

La gare du Nord c’est la plus moche, la plus sinistre des gares parisiennes. Quand j’étais jeune, je la détestais tellement qu’au Monopoly, je refusais de l’acheter. Et ce n’est pas l’arrivée de l’Eurostar qui l’a embellie. Au contraire, maintenant qu’elle est dotée de son terminal bilingue et chicos grouillant d’hommes d’affaires pressés, on dirait que le fossé entre les mondes qui s’ignorent est encore plus grand: les banlieusards du neuf-cinq et  les bobos french ou english. D’ailleurs, pendant les émeutes de mars 2007, le seul événement nouveau dans cette gare fut la peur des voyageurs/Eurostar face à la violence, gorgone surgissant devant eux « en vrai ».

Garges-Sarcelles ou la Paris-Bamako

Dali s’est  trompé : le centre du monde, ce n’est pas la gare de Perpignan, mais la gare du Nord. Elle est le carrefour de toutes les  ethnies, de tous les dieux et de tous les esprits ramenés  d’ailleurs lointains, qui se baladent dans les couloirs. Ce Sikh enturbanné qui tire une lourde caisse, cette vieille mendiante enveloppée dans son safsari sans couleur, faut être aveugle pour ne pas voir qu’ils s’entretiennent en douce avec leurs divinités persos. 

Escalator direction RER D, Garges-Sarcelles. (On surnomme cette ligne  la Paris-Bamako.) Le train arrive. Montent des femmes africaines avec caddies vide et landaus pleins. C’est le train des femmes qui vont au marché entre copines. Je m’installe. À coté de moi, des jeunes ados arabes parlent forts et se contorsionnent pour s’échanger leurs oreillettes d’Ipod sans même se soucier de se retrouver couchés sur moi, qui essaie de lire le journal. Je leur fais remarquer que j’existe. S’en foutent. Excuses ricanantes. Tirade de l’un sur les Bleus. « Un bouffon ce Domenech, qu’il se casse ce connard ».

La veille, les Français se sont fait écraser par les Mexicains. « Lamentable », titre mon Parisien. Mais ce soir  c’est le grand soir pour mes voisins de RER : Algérie-Angleterre. J’entends qu’ils se réuniront chez un certain Brahim, à Villiers le Bel. Les joueurs de foot, dieux du stade ? Chacun ses mythes… Je profite de l’arrêt Saint-Denis-Stade de France pour changer de rame. Je veux pouvoir lire l’article sur les héros de l’Ile de Sein, ces gens qui ont répondu à l’appel du Général en 40.

Aujourd’hui, c’est le 70ème anniversaire de l’Appel. Encore un  autre esprit qui rôde.

Je me reproche de ne pas avoir parlé avec les jeunes tout à l’heure, glissé du foot à de Gaulle, histoire de leur faire un cours express. Parlé avec eux du courage et de la liberté. C’est un toc chez moi,  je ne peux pas m’en empêcher. Quinze ans d’enseignement dans des établissements « durs », ça laisse des automatismes. Mais bon. Trop chaud, là, j’ai la flemme.

Impossible de lire mon article : encore plus de bruit et  de portables dans cette rame…comme je plaisante toujours : je n’ai jamais réussi à lire une ligne sur cette ligne. Ca ne change pas.

Arrivée à Garges-Sarcelles, Cohue au portillon, la politesse et le respect du prochain, connaît pas, on se bouscule à tout va. Dès la sortie, je me  retrouve en plein marché. 

Je m’arrête devant une échoppe de sous-vêtements féminins. Un groupe de très  jeunes femmes voilées avec poussettes fouillent dans un tas de strings et de soutiens gorge super sexy. J’essaie de les imaginer dénudées et provocantes sous leur voile. Qu’en pense leur dieu ? J’avance. Population maghrébine, chaldéenne, indonésienne, noire. Beaucoup plus de Noirs qu’avant, de mon temps.

Un stand de drapeaux. Un homme rend celui qu’il tient en hurlant. « Je t’ai demandé le drapeau algérien, celui-là c’est le Pakistan ! » Je continue.

Pas de discussion politique l’après-midi

Une blonde décolorée, étoile de David au cou, prend à témoin le vendeur d’épices : « Vous avez vu ce culot ! Elle bloque tout, celle-là, avec sa tirette et elle s’en fout ! » La coupable est arabe, comme le témoin. Il y a encore possibilité d’engueulades futiles, je me dis. Les dieux sont parfois encore complices. Il fait beau. Je reconnais chaque senteur, ce sont les miennes. Ici, les fruits et légumes sont magnifiques. Comme toujours. Ici c’est chez moi même si je m’y sens aussi étrangère. Comme à Tunis, quand j’y retourne. Même histoire.

Stand de CD. Musique raï à fond. Ça aussi, ça a changé. 

La foule est trop dense. Impossible d’avancer entre caddies et landaus. Je choisis de longer le trottoir. Je lève les yeux vers les immeubles.  Mon regard s’ennuie de cette architecture à angle droit sans courbe ni surprise. Ça, ça ne change pas. J’arrive enfin aux Flanades, je salue les copains de mon père, ceux qui sont restés, comme lui et qui  devisent comme chaque jour dans leur café habituel. Chez mes parents, les deux voisines/copines de ma mère sont là : L’une a apporté les halotes (pains maison) pour shabbat, l’autre prend un plat de méchouia, cadeau de ma mère. Pas de discussion politique aujourd’hui, jamais le vendredi. Elles sont vieilles, elles osent encore les bagarres entre elles certains après-midi. À la différence des nouvelles générations qui n’ont plus les mots mais la violence des corps.

Et si les dieux se décidaient enfin à se parler et nous laissaient un peu tranquilles ?

Ça sent bon, j’ai faim.

« L’Europe aura sa crise des subprimes »

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Jean-Luc Gréau
Jean-Luc Gréau est économiste, ancien expert du Medef. Il a notamment publié : La Trahison des économistes (Gallimard, 2008).
Jean-Luc Gréau
Jean-Luc Gréau est économiste, ancien expert du Medef. Il a notamment publié : La Trahison des économistes (Gallimard, 2008).

Commençons par le dernier rebondissement dans le feuilleton de la crise : la baisse de la note de la dette espagnole. La détresse du marché espagnol du crédit foncier rappelle à notre bon souvenir la dette privée, question occultée depuis un moment par celle des dettes souveraines. Est-ce que cela repart comme en septembre 2008 ?

Vous insistez sur un fait central occulté par les économistes médiatisés et les journalistes. La crise des dettes publiques européennes se situe dans le sillage d’une crise historique des dettes privées qui a son épicentre aux États-Unis, pays de 300 millions d’habitants et première économie mondiale. Cette crise des dettes privées, symbolisée par l’effondrement du « subprime rate », trahit le surendettement des ménages dans différents pays occidentaux : États-Unis, Royaume-Uni, Espagne, mais aussi Australie, Irlande, Portugal, Hongrie, Estonie. Elle est la cause directe de ce que nos amis Américains nomment aujourd’hui la « Grande récession » pour marquer la singularité de la crise actuelle dans l’ensemble des récessions de l’après-guerre. Or, la Grande récession a dévasté les comptes des États, y compris de ceux dont la situation apparaissait bonne, voire excellente. Et cela, de trois façons : en réduisant mécaniquement les recettes fiscales ; en transférant vers certains Trésors publics les pertes des banques nationalisées ou secourues par ces Trésors ; en incitant certains gouvernements à des mesures palliatives de soutien de l’activité, prises dans le souci de ne pas voir la récession tourner à la dépression.

Mais l’Espagne représente une illustration parfaite de cette liaison dangereuse entre la dette privée et la dette publique. Les ménages espagnols sont tout aussi endettés que leurs homologues américains. L’effondrement de l’économie locale, qui a supprimé plus de deux millions d’emplois, les rend largement insolvables, cependant que l’effondrement des recettes détruit le crédit de l’État espagnol. Point remarquable : il y a trois ans encore, cet État était encore excédentaire et affichait un niveau de dette largement inférieur à celui de la zone euro. Mieux encore, il a bénéficié un instant de conditions d’emprunt meilleures que l’État allemand. En 2006, le « benchmark » européen, c’était l’Espagne !

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Quelles répercussions possibles pourrait avoir ce problème sur les autres pays européens, et particulièrement sur les banques françaises et allemandes ? Risquons-nous, par le jeu de la titrisation des dettes espagnoles, une crise des subprimes européenne ?        

Oui, les prêteurs sur le marché espagnol ont largement recouru à la titrisation. Ainsi, le risque de défaut de paiement de nombreux débiteurs a été transféré vers d’autres prêteurs, essentiellement en Europe. À ce jour, les chiffres disponibles indiquent que les banques françaises détiennent 194 milliards de dettes privées et publiques espagnoles (soit 10 % de notre PIB) et les banques allemandes 240 milliards (près de 10 % du PIB allemand). Les banques européennes, dont on a vu qu’elles s’étaient dangereusement aventurées sur un marché de la dette américaine qu’elles ne connaissaient pas, sont aussi surexposées sur les marchés de la dette publique et privée des pays les plus fragiles de la zone euro. Nous avons là, en germe, un nouveau risque systémique.

Dans ce contexte, est-ce le moment d’adopter des mesures d’austérité comme celles qui ont été infligées à la Grèce et adoptées par l’Espagne et le Portugal (et peut-être bientôt par la France) ?

Les plans d’austérité trahissent la conjonction de trois facteurs. Premier facteur : tenter de rassurer les opérateurs des marchés qui sont appelés à souscrire les emprunts émis par les Trésors publics concernés (faute de souscripteurs, la faillite des États serait effective). Deuxième facteur : le fait que de nombreuses banques européennes soient « collées » par leurs détentions d’emprunts publics (qu’elles ont d’ailleurs achetés avec l’argent gratuit que leur prêtait la BCE…) conduit lesdites banques à exercer une pression collective pour que « l’assainissement » des comptes grecs, portugais, irlandais, espagnols, voire français ou italiens, « garantisse » la valeur des titres qu’elles détiennent et continuent d’ailleurs de les comptabiliser comme s’ils étaient totalement sûrs). Troisième facteur : la volonté allemande de soumettre, par l’intermédiaire de la Banque centrale de Francfort, l’ensemble de la zone euro à une discipline budgétaire qui n’est jamais parvenue à se mettre en place à partir de la Commission de Bruxelles.

La réduction des déficits semble s’imposer comme un nouveau dogme, mais ne s’agit-il pas, de nouveau, de priver l’État, dans un moment crucial, d’un outil de politique économique de premier ordre ?      

Je pense d’abord que les apôtres de la réduction des déficits agissent comme des marionnettes de leur idéologie collective. La dette publique est malsaine, elle est dangereuse : c’est un axiome dans leur esprit. Qu’importe que les déficits se soient creusés sous l’effet de la récession ou de la volonté de secourir les banques en difficulté ou en faillite, qu’importe que certaines restrictions de dépenses aient pour effet mécanique de réduire la consommation, mais aussi les recettes fiscales : il faut tailler dans les dépenses.

Je suis sûr par ailleurs que la récession et ses malheurs constituent, aux yeux de nos ayatollahs, une occasion historique de solder les États-providence. Denis Kessler l’a dit à sa façon brutale, mais franche : « Il faut démanteler le programme du Conseil national de la résistance » dont est issu notre grand système de protection sociale. Alain Madelin s’est réjoui publiquement de la disparition de l’État-providence grec, en attendant bien sûr, celle des autres pays européens. Une question s’impose dès lors : comment se fait-il que la crise ait pris son essor à partir du pays, les États-Unis, qui semblait au contraire avantagé par l’absence d’une protection sociale coûteuse ?

On nous dit à propos de la crise actuelle − et DSK le répète à qui veut l’entendre − que sans l’euro, cela aurait été encore pire. Qu’en pensez-vous ?

Le propos de Dominique Strauss-Kahn évoque irrésistiblement l’argument des derniers défenseurs du système soviétique entré en agonie à partir des années 1970 : « La crise que nous subissons provient de la crise du capitalisme ; sans notre organisation socialiste, elle serait bien pire. » Nous pouvons sans difficulté infirmer ce propos.

Premièrement, avec ou sans l’euro, nous avons été les victimes et nous aurions été les victimes de cette crise de la dette privée qui est au fondement de nos malheurs économiques et sociaux : la liberté d’acheter sur le marché − avec l’euro ou une quelconque autre monnaie − des créances toxiques a permis la transmission des risques bien au-delà du marché d’origine.

Deuxièmement, l’euro a joué un double rôle négatif qui apparaît aujourd’hui dans toute sa gravité. Les pays les moins compétitifs à l’échelon international ont été protégés par leur appartenance à la zone euro : ils n’ont plus ressenti le besoin de réajuster leur compétitivité, puisqu’ils étaient protégés de la cessation de paiements extérieurs par leur rattachement à la monnaie du pays le plus excédentaire au monde, l’Allemagne. Les États proprement dits, même quand ils ne pouvaient pas s’appuyer sur des économies fortes, ont pu financer leurs déficits à des conditions très favorables, celles de l’Allemagne ou des Pays-Bas, à très peu près : cette situation, qui a prévalu jusqu’en janvier 2009, a leurré les gouvernements les plus directement concernés. Au total, l’euro a joué un double rôle pernicieux d’inhibiteur des déséquilibres externes et internes.

Quel bilan pour la France, dix-huit ans après Maastricht et huit ans après l’entrée en circulation des euros fiduciaires ?

Le bilan français s’avère d’autant plus difficile à établir que nous ignorons l’épilogue de l’aventure ! La France dispose de nombreux atouts économiques du fait de la diversification encore importante de son appareil de production : nous ne sommes pas appuyés sur un secteur immobilier ou des services financiers pléthoriques. Néanmoins, nous devons constater l’érosion progressive de notre base industrielle, qui s’est traduite par un basculement de notre commerce extérieur vers le déficit à partir du début 2004. Cette évolution négative procède de la concurrence de l’Asie émergente mais aussi de la surévaluation de l’euro, sensible à partir du milieu de la décennie. Il suffit de voir que les prévisions des entreprises françaises se sont améliorées dès que l’euro est tombé au-dessous de 1,3 dollar (c’est le seuil de rentabilité d’Airbus sur le marché international).

Au raisonnement que nous faisons, les économistes de la vulgate opposent le fait que la part des exportations françaises au sein de la zone euro a fortement décliné ces dernières années. Mais cette chute est l’effet mécanique de la montée relative des exportations allemandes dopées par la réduction drastique des coûts du travail outre-Rhin ; durant le dernier mandat Schröder, les partenaires sociaux ont réalisé « les trente-cinq heures à l’envers ». Les salariés allemands travaillent plus sans gagner plus ou en gagnant moins. Or, la dévaluation interne du travail est un substitut de la dévaluation externe de la monnaie.

La monnaie unique a-t-elle été une vraie rupture ? Avec le fameux « Serpent monétaire » (le dispositif des années 1970 qui limitait les fluctuations de taux de change entre les pays membres), suivi par le Système monétaire européen des années 1980, la France ne s’était-elle pas engagée dans la voie qui mène inéluctablement à l’euro ?

Vous avez raison d’évoquer le Système monétaire européen aujourd’hui presque oublié. Les concepteurs du SME n’avaient pas encore en tête le projet de monnaie unique, qui procède plutôt d’une volonté d’aller vers une organisation fédérale implicite de l’Europe. Leur souci, entièrement légitime, était de remédier, au sein de l’Europe communautaire d’alors, au charivari des monnaies issu de l’effondrement du système de Bretton Woods. Reconstituer un système dont les monnaies seraient stables et, dans certaines conditions, ajustables : telle était leur intention. Ce faisant, ils ont procédé à une novation d’une grande portée, bien plus féconde que la monnaie unique, en inventant un étalon abstrait, sous la forme d’une monnaie-panier, l’écu.

La bifurcation vers la monnaie unique a entraîné la fin du SME et de l’étalon qui en constituait le socle. Elle a placé les économies dans une nasse monétaire dont les plus fragiles n’ont pu s’accommoder. Elle a imposé une politique monétaire uniforme à des économies aussi différentes que l’irlandaise et l’autrichienne, la finlandaise et la grecque, l’allemande et l’espagnole. Elle a enfin porté atteinte au marché unique, puisque les monnaies des pays restés à l’écart de l’euro fluctuent fortement vis-à-vis de la monnaie unique : depuis l’automne 2008, la livre sterling s’est dépréciée de 22 à 23 % par rapport à l’euro !

Justement, ne s’agit-il pas d’abord d’une question de nature politique, à savoir quelle Europe et quels États voulons-nous, et seulement, dans un deuxième temps, d’un problème économique (des États-Unis d’Europe ont besoin d’une monnaie unique, tandis qu’un marché bien intégré d’États souverains peut en faire l’économie) ?

Tous les choix essentiels procèdent de la volonté politique, à partir de critères variables. Il est vraisemblable que la monnaie unique a été décidée dans une intention politique, celle de préparer le fédéralisme économique et, par voie de conséquence, le fédéralisme politique. Mais pourquoi cela a-t-il été décidé au moment précis où l’Allemagne commençait sa réunification ? Les Français, qui ont joué un rôle déterminant dans la signature des accords de Maastricht, ont craint l’avènement d’une Allemagne surpuissante lors même qu’elle était instantanément accablée par le fardeau représenté par ses régions orientales. En imposant la monnaie unique, ils ont fait preuve d’un aveuglement coupable.

Il est vrai que nous avons désormais besoin d’une Europe coopérative. Par cette formule, nous entendons non seulement une Europe qui réalise des projets communs, comme le projet Galileo, mais aussi et surtout une Europe où les États ne sont pas tentés de faire cavalier seul avec l’alibi de la compétition mondiale, comme l’Allemagne en donne le triste exemple par sa politique déflationniste qui aggrave le marasme de ses voisins, sans profit à long terme pour elle-même. Or, cette question, celle de l’Europe coopérative, se pose avec ou sans monnaie unique.[/access]

Mondial : trop de jambières tuent les cuissardes!

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Selon le très sérieux Irish Times, un secteur au moins souffre financièrement du Mondial de foot. Celui des prostituées. Il semblerait en effet que ces Messieurs gardent leur énergie pour les retransmissions en direct et que la testostérone se contente de quelques hurlements, voire d’un coup dans le vuvuzéla. Ils tirent, oui, mais au but! C’est des plus contrariant pour ces Demoiselles, à peu près la seule corporation à ne pas avoir pris la crise de plein fouet.

Cependant, il existe des hommes que le foot indiffère, qui préfèrent le rugby, la pêche à la ligne, l’élevage de yorkshires, voire l’immolation de véhicules. Où sont-ils, cette foule innombrable qui ignore tout des subtilités du corner, du hors-jeu et du penalty ? En tout cas, pas aux putes ! Faut-il en conclure que le gros de la troupe des supporteurs est constitué de clients réguliers, piliers de boxons ? Dans ce cas, Mesdemoiselles, je ne vois qu’une solution. Emballez vos cuissardes, guêpières et strings perforés et filez en Afrique du Sud. Il n’est pas trop tard, mais il est temps !

Un OVNI au Palais Bourbon

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Marine Le Pen
Marine Le Pen.
Marine Le Pen
Marine Le Pen.

On peut dire que l’expérience a été sidérante. Au sens premier du terme. Mercredi dernier, les vénérables membres de l’Association des journalistes parlementaires, recevaient Marine Le Pen sous les ors du Palais Bourbon. Celle qui se voit déjà au second tour de la prochaine présidentielle et, à défaut, gagner aux législatives dans sa circonscription fétiche du Pas-de-Calais. La fille de, qui pour la première fois posait le pied à l’Assemblée nationale, est un sujet complexe à appréhender pour les journalistes.

Une salle aussi pleine que pour Hollande ou MAM

Oui, j’entends d’ici les critiques, évidemment ces ânes bâtés de journalistes ne voient rien, se copient entre eux, ne sortent pas de la pensée mainstream, comment imaginer autre chose que leur absence de point de vue critique, voire politique sur l’objet Marine le Pen. Bien, accordé. La preuve, certains confrères avaient cru bon de lancer une tentative de boycott de la dame, au nom des vertus républicaines, de la liberté en danger, et du devoir de mémoire réunis. Et bien, on peut dire que ça n’a guère marché : la salle était pleine, autant que quand François Hollande, ou MAM, deux bons clients, viennent causer entre gens civilisés. Mais Marine Le Pen (non non, je le crois pas, comme dirait le génial Philippe Katerine), c’est autre chose.

Et c’est d’ailleurs chose étonnante que de voir l’intelligence stratégique, et surtout politique, disons-le, de la dame, à supposer qu’on en doutât. Pour avoir attaqué ses cinq premières minutes de causerie avec la voix trop forte, le verbe trop frontiste, elle se fait rabrouer aussi sec par une des doyennes de la presse parlementaire. Et, au lieu de s’offusquer, voilà Marine le Pen qui trouve illico le bon ton, répond en rigolant, avance sereinement ses arguments, sort de la dialectique frontiste habituelle et son discours classique : immigration-invasion/politiques tous pourris/la France et les Français d’abord.

« L’autonomisation du vote frontiste »

Il faut dire qu’en ce moment, franchement, elle a juste à se baisser pour vendanger : les Woerth, les salaires et retraites des ministres, les cigares des secrétaires d’Etat, les logements de fonction, jusqu’à la grotesque suppression de la garden-party du 14 juillet. Ou encore l’euro, dont elle propose de sortir en bon ordre et en accord avec tous les Européens. En vrai, par moment dans l’assistance, on se regardait entre journalistes en se disant que bon dieu, ça allait vraiment être compliqué de s’en débarrasser de celle-là. Et franchement, je souhaite bon courage à Sarkozy s’il se représente (blague) pour réussir à nouveau une OPA sans douleur sur son électorat. À tel point que, quand Marine le Pen, brandit « l’autonomisation du vote frontiste », c’est à dire « jusqu’ici, nos électeurs étaient plutôt de droite, et quand il fallait, ils donnaient leurs voix à l’UMP au second tour. C’est fini tout ça, regardez le score du FN aux régionales », on n’a aucun mal à la croire.

Dans le fond, ce qui a saisi la salle, c’est une soudaine irruption de la réalité dans la politique. Pardon, mais c’est de plus en plus rare. A supposer que ça ait encore un sens. Après tout, si on regarde froidement, le Front National, aux dernières régionales, sans parler de l’élection présidentielle, représente quand même un bon paquet de Français. Qu’on peut par facilité diaboliser, traiter avec une bonne dose de mépris social ou, ce qui revient au même, décréter qu’ils ne votent FN que parce qu’ils sont orphelins des partis politiques tradis. Autant de trucs qui rassurent. Mais quand on voit et on entend Marine Le Pen, on comprend bien qu’il va falloir changer de grille de lecture, mettre à jour les logiciels et regarder le problème en face. À moins de vouloir refaire le coup de la patrie en danger comme en 2002. Cette réalité, d’électeurs qui choisissent le FN pour des tas de raisons sérieuses et pas que racistes-prolos-incultes et ce, partout autour de nous. Partout sauf là où nous autres, pauvres journalistes nous traînons en bande avec nos analyses minables en bandoulière. Comme à l’Assemblée nationale par exemple…

Le petit peuple des petits blancs

Evidemment, il y a toujours des gens pour reprocher à l’héritière le Pen d’être la fille de son père, l’antisémite, le raciste. Là-dessus aussi, elle a des réponses. Et a choisi d’incarner un espace politique vaste, de plus en plus vaste, puisque même la gauche le néglige : la nation et les Français d’en bas -retraités, chômeurs, ouvriers, petits fonctionnaires, bref tout le petit peuple des petits blancs. Les faits jouent pour elle, elle le sait. Et n’a pas besoin de gueuler pour exister.

On a finalement tous bu un coup avec elle ensuite, en causant de ses chats, de ses enfants, du congrès qui arrive et de l’été qui vient. Vingt minutes plus tard, elle était en train de fumer dans la galerie à l’extérieur de l’Assemblée, avec vue sur la place de la Concorde. Autour d’elle les gens étaient fascinés. Ce qui est quand même pour le moins inquiétant : ceux-là mêmes qui fréquentent le pouvoir (législatif) au plus près, en permanence, ne peuvent s’empêcher de hocher la tête à certains de ses arguments. Comme s’ils étaient le moins dupes de ce qu’ils ont sous les yeux tous les jours. Et finalement je me suis dit après ça, je serais Sarkozy d’un côté, Marine le Pen de l’autre, je ferais comme les Italiens et je trouverais un terrain d’entente, permettant à l’une de devenir l’aile droite et nationale de l’autre. La condition pour notre invitée du jour de sa prospérité politique future, sûrement. Mais aussi pour l’autre, le prix à payer pour sa survie au plus haut niveau du pouvoir.

Saint Stéphane Guillon, comédien et martyr

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Viré de France Inter, Stéphane Guillon est-il réellement un martyr de la foi ?
Viré de France Inter, Stéphane Guillon est-il réellement un martyr de la foi ?

Il l’aura bien cherché, mouillé son maillot, cent fois sur le métier remis l’ouvrage. Mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années. Il l’a obtenu de haute lutte et ne le lâchera plus, son bâton de maréchal, son summa cum laude. Héros et Martyr. Guillon viré, enfin, entré au panthéon des victimes de la droite réactionnaire, qui a commis la forfaiture la plus honteuse que l’on puisse imaginer : l’atteinte au droit de libre expression. Bingo ! The winner is Stéphane Guillon !

Un « humoriste », cela a tous les droits, dit la vulgate de gauche. Eh bien, non. Un humoriste n’a pas le droit de ne pas être drôle, par exemple. Et je ne trouvais pas Guillon drôle. Comique de répétition relou, toujours pareil. Où est l’esprit, où est la nouveauté lorsqu’un comique, devient à ce point prévisible ?

Il y avait eu un précédent en eau de boudin, lorsque Frédéric Bonnaud racontait inlassablement les mésaventures de « Mon Nicolas » sur Europe 1, d’une voix trop haut perchée. Pari impossible que de feuilletonner ainsi pendant toute une saison sur le même sujet. Insupportable parce que plus drôle du tout. Alors Guillon s’y est mis, en draguant la bonne gauche de la gauche, celle qui croit penser, mais ne fait jamais que réagir. Tout ce qui est à droite est moche, con, nul. Tout ce qui est à gauche est élevé, moral, éclairé. Le monde à la photocopieuse, en tout noir et en tout blanc. Et Guillon buzzait. Donc il avait raison ? Pas du tout : il prêchait des convaincus, ceux qui appartiennent à la « gauche automatique », ceux qui se marrent, qui se bidonnent, trop heureux de se faire instrumentaliser, parce que c’est le prix à payer pour en être…

Des légions entières de beaufs de gauche

Pour en être, pour y appartenir, aux légions de beaufs de gauche aussi nombreux que ceux de droite. Car ils sont bien légion, les beaufs de gauche, sauf qu’ils se singularisent. Le beauf de gauche s’habille d’humanisme, de moralisme ou de militantisme pour se distinguer. À part cela, il est aussi primate, primitif et primaire que le beauf de droite, une sorte de Gaston Lagaffe complètement aigri, souvent loser, qui n’existe qu’en étant contre. Contre la droite bien sûr, mais aussi le grand capital, les méchants de toutes sorte. Parce que le beauf de gauche lui a toujours toutes les solutions, yaka l’écouter, faucon le suive. En lieu de cela, il se panurgise et se retrouve au chaud en bêlant de concert avec les autres moutons. Position confortable qui évite de douter, de s’interroger, de prendre de la distance.

Quand Guillon pratique le harcèlement

Retour à Guillon. On ne pourra pas dire qu’il n’a pas produit des efforts acharnés pour se faire virer. Passons sur le mauvais goût, les délits de sale gueule « humoristiques » pour en venir au bombardement quasi quotidien de ses deux patrons, Jean-Luc Hees et Philipe Val. Nommés par Sarkozy, donc chiens forcément. Un message répétitif qui voulait dire : “Je vous chie dans les bottes, mais vous z’êtes pas cap.” Bien sûr que si. C’est un bon principe que, quand on vous colle une, vous en rendiez deux. Une pour rétablir l’équilibre, et une autre en cadeau de la maison. « Je ne suis pas Domenech », disait Jean Luc Hees au Monde, et il a bien raison. L’autre aurait trop aimé que le patron de Radio France lise en plus un communiqué de reddition, comme Raymond-la-pas-Science l’a fait avec son équipe de Bleus. Même pas en rêve…

Contre nous de la tyrannie, l’étendard sans gland est levé !

Oui, mais moi, Guillon, je suis humoriste et le droit à la libre expression est sacré. Comme elle est facile, cette excusette. Ah ! la liberté du fou, le bouclier final contre tous les Dark Vador du mal. L’humour n’est de qualité que lorsqu’il s’accompagne de légèreté, même pour dire des abominations. Guillon, lui, pratiquait cette forme de sous-humour qu’est la dérision, qui renvoie à sa substance : le dérisoire, le pas sérieux. Or, il n’y a pas plus sérieux que l’humour. On peut prendre en exemple Guy Bedos, bien de gauche certes, mais avec de l’esprit et de la légèreté, de la créativité. Sauf que lui, il va chercher ses spectateurs sur les scènes, et pas bien à l’abri derrière le micro calfeutré d’un service public qui n’a qu’a être bonne fille ad nauseam.

Il ne manque pas de sel que Philippe Val ait été obligé de virer Guillon, lui qui, pendant des lustres, n’a pratiqué que cela, la dérision, la gauche ouarf-ouarf. Tant pis pour lui, ou tant mieux. On ne peut pas jouer à yau de poêle toute sa vie, faut bien en sortir un jour, dans la douleur parfois…

De profundis Didier Porte

Je suis un salaud, et je manque de solidarité avec l’autre « victime », Didier Porte qui lors d’un sketch mettant en voix Dominique de Villepin lui faisait dire à plusieurs reprises « j’encule Sarkozy », un anelkisme qui semble faire florès. Gros, gras, vulgaire. Nicolas Canteloup a fait pendant toute une saison un personnage récurrent de son Villepin qui déteste Sarkozy. Jamais une vulgarité, jamais une lourdeur. Et cela faisait rire.

Non, je ne parlerai pas de Didier Porte, parce qu’il est définitivement un très triste sire. Il s’est répandu dans la presse avec un argument qui tue, enfin qui le tue lui même. En substance : je vais mal et j’ai deux gosses dont je ne peux plus m’occuper, alors je vais les donner à l’assistance publique. Le chantage aux enfants ! Manquait plus que ça : j’ai le droit de dire n’importe quoi, parce j’ai des bouches à nourrir. Pauvre type, t’avais qu’à y penser avant, et tu pourras toujours te souvenir qu’il y a dans ce pays des millions de parents qui ont des bouches à nourrir, sans tomber dans cet odieux chantage. Ils se sentiraient déshonorés de proférer des monstruosités pareilles. Il est vrai qu’ils ne sont pas « humoristes », mais simplement laborieux…