Accueil Site Page 3131

Eric Woerth, en un combat douteux…

Eric Woerth.

Comment Eric Woerth a-t-il pu ignorer que ses deux casquettes et les activités de sa femme allaient éveiller les soupçons et l’affect jubilatoire du peuple ? Il risque en tout cas de payer pour toutes les catastrophes arrivant au pouvoir sarkozyste.

Le grand philosophe américain Thomas Sowell[1. Thomas Sowell est un économiste de l’Ecole de Chicago de Milton Friedman qui a élargi sa réflexion à la théorie politique et à la philosophie de l’éducation. Il est considéré, dans le monde anglo-saxon, comme l’un des plus grands philosophes vivants. Aucun de ses nombreux ouvrages n’a été traduit en français. Il cumule les handicaps d’être conservateur et afro-américain non idolâtre de Barack Obama. Ceci explique peut-être cela.], dans son dernier ouvrage Intellectuals and Society établit une distinction entre l’intelligence et l’intellect. Il définit l’intellect comme une intelligence dépourvue de la capacité de jugement, alors que la sagesse résulte de la combinaison de l’intellect, du savoir, de l’expérience et du jugement permettant d’aboutir à une compréhension cohérente du réel.

Aveuglement incompréhensible
Le ministre du Travail, ancien ministre du Budget, Eric Woerth a été doté par la nature d’un brillant intellect, grâce auquel il a pu gravir avec aisance l’échelle menant aux plus hautes positions de l’administration, puis de la vie politique française. Il s’avère aujourd’hui, avec ce que l’on désigne maintenant sous le nom « d’affaire Bettencourt-Woerth », que sa capacité de jugement a été singulièrement réduite par un incompréhensible aveuglement. Comment n’a-t-il pas pu prévoir que sa double-casquette de ministre du budget et de trésorier de l’UMP pouvait engendrer quelques soupçons sur une éventuelle mansuétude fiscale dont pourraient bénéficier les gros donateurs de l’UMP qu’il était chargé de cajoler ? Comment n’a-t-il pu subodorer que l’embauche de son épouse Florence par la société Clymène, gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, concomitante avec son arrivée à Bercy, n’était pas uniquement liée aux qualités d’analyste financière de la compagne de son existence ?

À sa décharge, on peut remarquer que personne, à l’époque n’avait, ni dans la presse, ni dans le monde politique, tiré suffisamment fort la sonnette d’alarme, pour qu’il prenne conscience des dangers de conflits d’intérêts recelés par cette situation scabreuse.

De plus, venu à la politique dans le sillage d’Alain Juppé, il bénéficiait jusque là dans le public d’une réputation d’homme austère et rigoureux, « droit dans ses bottes », ferme dans ses convictions mais ouvert au dialogue avec les partenaires sociaux. Bon époux, bon père de famille, il s’était forgé une image fort éloignée du bling-bling altoséquanais de certains de ses amis politiques. On le voyait régulièrement dans les montagnes où je réside, où il venait dépenser son trop-plein d’énergie dans des ascensions avec piolet et crampons dans le massif du Mont-Blanc.

La France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux
Tout cela aurait pu passer sans encombres, et il aurait pu poursuivre son ascension politique – pourquoi pas Matignon ? – en gérant au plus fin la réforme des retraites, s’il n’était devenu la victime collatérale des déchirements de la famille Bettencourt, un feuilleton qui tient en haleine cette France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux. Les acteurs sont bons : le gigolo platonique et cupide parade dans Saint-Germain des Prés après avoir ponctionné sérieusement l’argent de la vieille. Les avocats de haut vol, Kiejman, Metzner et compagnie mettent en scène leurs duels oratoires et leurs altercations bidonnées avec d’autant plus de zèle que le compteur du tarif horaire ophtalmocéphalique tourne à plein. Les valets sont hégéliens, et ne se privent pas d’écouter aux portes pour se servir des confidences volées en les transmettant aux « grands investigateurs » des médias traditionnels et des francs-tireurs du web.

Une muraille de Chine entre mari et femme ?
Dans l’histoire, il ne manquait qu’un cocu – métaphorique, bien sûr – et c’est Eric Woerth qui s’est retrouvé dans ce rôle dont il cherche maintenant pathétiquement à se débarrasser, mais qui lui colle à la peau comme la tunique de Nessus.

Il est d’abord victime d’une pseudo-modernité qui voudrait, selon son expression « élever une muraille de Chine » entre les activités professionnelles du mari et de la femme au sein d’un couple uni pour le meilleur et pour le pire. Le tragique de la condition humaine veut qu’il ne soit donné qu’aux êtres d’exception la force d’âme de résister à la tentation d’aider son conjoint ou ses enfants à profiter des avantages conférés par d’éminentes fonctions. Le Français ordinaire, qui ne manque pas une occasion de pratiquer le népotisme à la petite semaine dès qu’il en a l’opportunité, pousse les hauts cris dès que les puissants semblent se conduire de la sorte. En la matière, le soupçon vaut preuve, et les maladresses – légion d’honneur remise à l’intendant interlope de Mme Bettencourt, dîner avec Robert Peugeot – se transforment en indices accablants de forfaiture. L’intrication de l’argent et de la politique n’est ni nouvelle, ni l’apanage de la seule droite : Roland Dumas n’a jamais été, à ma connaissance, membre de l’UMP ou de ses avatars antérieurs.

Woerth va-t-il payer pour tous les autres ?
Evoquant l’affaire Bérégovoy et la fameuse formule mitterrandienne de « l’honneur d’un homme jeté aux chiens », les défenseurs de Woerth tentent de mobiliser, contre l’affect jubilatoire du peuple regardant un puissant se noyer, les ressorts de la compassion. Il n’est pas sûr du tout que ça marche : Bérégovoy était une figure tragique de fidèle compagnon délaissé par Mitterrand, qui l’avait mis dans les pattes du redoutable faisan Patrice Pelat pour l’aider à résoudre ses problèmes de logement. Eric Woerth ne peut pas se transformer comme par baguette magique en une victime du destin, alors qu’il s’est efforcé, avec succès, d’apparaître comme un homme capable de contrôler avec une parfaite maitrise les situations les plus délicates. De toute façon, il faudra que bien que quelqu’un paie l’addition de la série de catastrophes qui atteignent directement le pouvoir en ce début d’été : la Berezina des Bleus, les cigares du pharaon Blanc, les petits arrangements avec le POS de Grimaud d’Alain Joyandet.
Eric Woerth semble le mieux placé pour faire les frais de cette conjoncture épouvantable. C’est peut-être injuste, car l’homme ne semble pas s’être enrichi personnellement dans cet imbroglio politique et familial.

Mais il lui eût été facile de se mettre à l’abri de tout soupçon. Madame aurait peut-être fait la tête pendant quelques jours, et l’UMP aurait dû se trouver une pompe à finances moins efficace. Il pourra, si le proche avenir lui réserve quelques loisirs, se consoler en relisant Nietzsche qui prétend que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Et méditer sur les œuvres complètes de Thomas Sowell, dont je lui conseille fortement la lecture, en supposant qu’il maitrise suffisamment la langue de Shakespeare, ce qui doit être le cas, car Woerth n’est pas la moitié d’une andouille, question intellect…

Muray repêché par la société du spectacle

Les lycéens, qui passent actuellement les épreuves du bac, le savent bien : on peut obtenir son diplôme du premier coup, ou au rattrapage. Pour la notoriété médiatique c’est un peu la même chose. On peut très bien toucher le public à contretemps, voire post-mortem. Ainsi, depuis quelques mois on parle beaucoup de Philippe Muray dans les médias, alors que jadis son œuvre – sans provoquer l’indifférence des journalistes – ne suscitait pas un tel engouement. La raison de ce repêchage tardif de Muray (1945-2006) est piquante : il s’agit d’un spectacle. Muray sauvé par un spectacle flamboyant, et même plus : par une fête. Cette fête c’est évidemment la délectable lecture que Fabrice Luchini donne en ce moment de chroniques de Muray, au théâtre de l’Atelier, devant un public ébahi. Un public très divers, qui au début ne regroupait que les dangereux fanatiques du poète, mais qui s’est fortement élargi au point de faire de ce spectacle un moment incontournable de la vie culturelle parisienne, qui tournera peut-être même en province la saison prochaine.

L’effet immédiat est donc une couverture médiatique importante, et une presse unanime (à l’exception notable de Télérama…) à saluer tant la prestation de Luchini que la plume de Muray. Le Figaro a évidemment largement contribué à remettre l’auteur de Après l’histoire sur le devant de la scène intellectuelle. Plus étonnant… le journal Libération, que n’a absolument jamais épargné Muray pour son suivisme sociétal acharné, a consacré jeudi dernier – jour de manif festive rythmée par les vuvuzelas – un dossier élogieux à l’écrivain. Une double page inattendue composée d’un excellent article très documenté de Philippe Lançon « Exorcismes spiritueux » ; ainsi que d’une touchante lettre inédite de Muray à sa femme. Le tout accompagné d’un gigantesque portrait de l’écrivain.

L’œuvre de Muray mise, ainsi, au cœur de la machine à célébration (qui est aussi une machine à neutraliser) pourra t-elle survivre ? Faut-il espérer un monde où tout le monde lira Muray ? Un univers où il sera au bac de français ? Des villes avec des rues et des salles des fêtes « Philippe Muray » ? Une statue géante de l’écrivain, à proximité du Ministère de la culture ? Des livres de Muray à disposition des estivants de Paris-Plage ? La secte des fanatiques intégristes de Muray s’interroge, en souriant de bonheur.

C’est la bulle finale

Bulle

Etes-vous prêts pour la prochaine secousse qui pourrait aussi bien être la faillite d’un gros fonds de placement, la découverte d’une gigantesque ardoise au bilan d’une Banque ayant voulu rafler la mise grâce aux produits dérivés ou la souscription ratée d’une émission obligataire Européenne ? Car cette secousse, quelle que soit sa magnitude, sera ressentie comme un profond séisme par des marchés, par des investisseurs et par des citoyens hyper sensibles parce que hyper fragilisés!

Notre système est devenu dysfonctionnel, nos valeurs sont détraquées, nos responsables sont à court d’idées, voire paumés … bref, notre univers est à bout de souffle. Tout cela sent la fin de parcours… Et pendant ce temps, le citoyen est prié de s’adapter à un monde bouleversé où les frontières de la « normalité » reculent tous les jours davantage: en fait, ce qui était considéré comme improbable, voire inimaginable ou intolérable, il y a 2 ou 3 ans fait aujourd’hui partie du décor kitch de notre vie quotidienne.

Bienvenue dans le kolkhoze occidental

Il faut dire que les trophées de cette crise ayant démarré à l’été 2007 sont légion: un monde bancaire maintenu sous perfusion par des Etats, des établissements voués au crédit qui … ne se prêtent même plus entre eux, un certain nombre de Banques majeures détenues – ou tout au moins contrôlées – par l’argent public, un marché obligataire léthargique, des Banques Centrales qui se mettent à acheter les obligations d’Etat afin de limiter les coûts de financement des pays et ce même en Allemagne, certains autres pays qui ne parviennent carrément plus à lever des fonds sur les marchés… cette machine infernale lancée à toute allure ne s’arrêtera pas de sitôt car elle semble produire son propre combustible!

Bienvenue dans le nouveau kolkhoze occidental entièrement approvisionné par la Banque Centrale Européenne et par la Réserve Fédérale. Et pour cause: les transactions commerciales des banques américaines ne se sont-elles pas effondrées de près de 500 milliards de dollars depuis septembre 2008 à 160 aujourd’hui? La BCE, qui détient plus de 40 milliards d’euros en bons du trésor grecs, espagnols, irlandais et autres ne s’attend-elle pas à des pertes bancaires européennes plus importantes cette année qu’en 2009 ? Quand le nouveau Fonds de stabilité européen (tout récemment créé ex nihilo) s’écriera-t-il en direction du premier pays qui en bénéficiera: Lazare lève-toi…? 

En réalité, le combustible de cette machine infernale est allègrement fourni par nos propres responsables: Ce fonds de stabilité aux qualités thaumaturgiques censé soulager les endettements excessifs n’est-il lui-même pas constitué par … encore plus de nouvelles dettes contractées par l’Union? L’inconséquence de nos Etats et l’irresponsabilité de nos dirigeants sont sur le point d’appauvrir considérablement notre monde occidental dont l’imposition est condamnée à s’aggraver lourdement afin d’éponger leur incompétence.

Les 4400

20

Les amateurs de séries américaines se souviennent sans doute des 4400, produits par Francis Ford Coppola. 4400, c’était le nombre d’Américains qui auraient été enlevés par des extra-terrestres et qui, tous revenus en même temps après des années, se retrouvaient investis de mystérieux superpouvoirs. Si l’on en croit La Tribune, 4400, c’est aussi le nombre de suppressions de postes prévues chez Air France d’ici mars 2013. On vient donc enfin de comprendre la méthode gouvernementale pour faire disparaître les demandeurs d’emplois et les chômeurs afin de ne pas gonfler les statistiques. Ils sont quelque part sur Mars ou sur Vénus. Mais le principal, c’est qu’ils reviennent sur Terre avant 2012 et qu’ils usent enfin du seul superpouvoir qui compte : leur bulletin de vote.

David Abiker enlève le bas !

David Zizi Abiker the Kid.

« La première fois que j’ai vu une femme nue, j’ai cru que c’était une erreur. » (Woody Allen)

David Abiker n’est pas qu’un brillant journaliste à France Info ayant lancé le premier club de la presse internet (l’indispensable « Parlons Net ») ; David Abiker n’est pas non plus que ce piquant chroniqueur égayant les pages de L’Express ou de Marie-Claire de ses délicates « choses vues »… C’est aussi un écrivain sagace, qui pose un regard acerbe sur la modernité, sans jamais tomber dans l’écueil de la détestation ; un écrivain sensible sachant mettre en évidence les mutations de l’époque, à travers des récits subtilement autobiographiques, à la narration simple, attachante et volontiers mélancolique par-delà les saillies de l’humour. L’une des préoccupations littéraires de David Abiker est d’explorer les « tabous » qui parcourent la société… Il a commencé avec Le Musée de l’homme (2005), dans lequel il explorait le « déclin de l’empire masculin » ; il a poursuivi ce projet avec Le Mur des lamentations (2006), envoûtante réflexion sur la victimisation sur fond de récit poignant – et parfois burlesque – d’un homme aux prises avec la maladie.

Une plongée (en slip) dans les seventies

Le nouveau livre de David Abiker, Zizi the Kid, s’inscrit entièrement dans cette démarche, puisque l’écrivain nous décrit cette fois-ci l’itinéraire intime d’un petit garçon rondouillard et timide, découvrant l’érotisme et la sexualité dans la France effervescente des années 1970. Zizi se présente ainsi sous la forme d’une série de petites miniatures nostalgiques, comme autant de clichés Kodachrome™ un peu défraîchis, retraçant l’étrange mutation d’un môme depuis l’enfance (le récit commence aux cinq ans du gosse) jusqu’à la prime adolescence. Et cette fascination érotique pour le corps féminin passe – chez « Zizi » – par bien des chemins : depuis la poupée qu’il déshabille pour en découvrir la froide anatomie de plastique jusqu’aux numéros de Playboy, dont il regarde en douce les « princesses » dénudées, en passant par l’examen minutieux qu’il fait des pages consacrées aux sous-vêtements (Ah, les sous-tif Playtex !) dans le catalogue familial des 3 Suisses. Plus tard, c’est en voyant une pub télévisée pour la Végétaline (mais si, souvenez-vous de ce petit dessin animé où l’on voyait danser des frites sexy et heureuses d’être cuites dans de la Végétaline ! ) que l’imaginaire de « Zizi » va s’emballer. Et le personnage est aussi attachant dans le désir brouillon que dans la perplexité innocente, celle qui le frappe en voyant la chienne de la famille avoir ses règles, la chatte de la maison être en chaleur ou quand il explore le contenu d’une boîte de préservatifs trainant dans la salle de bain. Une curiosité aussi, qui – sous l’impulsion d’un jeune cousin vantard parlant obsessionnellement de la taille de son sexe – va le pousser à se chercher sa propre virilité, d’abord au travers d’une panoplie de Spiderman, puis – les années passants – dans un intérêt amoureux réel envers les filles, et une réconciliation avec son propre « zizi », dont il commence à comprendre le fonctionnement.

La mélancolie de l’enfance

Au-delà du pittoresque de ces saynètes drolatiques, Abiker parvient très bien à nous rappeler la difficulté d’être un enfant : « L’ennui de cet âge là, je peux presque le toucher. Les moteurs de mes voitures Majorette refusent obstinément de démarrer, les soldats paressent au fond du coffre à jouets et les peluches sont blêmes… » Une mélancolie dont il sera facile au lecteur de retrouver en lui-même, quel que soit son âge, l’expérience de la noirceur.

Mais une autre manière d’apprécier ce récit est d’en regarder les décors. Car David Abiker est coloriste autant qu’écrivain. Il parvient, sans forcer le trait, et sans artifice aucun, à installer une authentique ambiance seventies vintage, dont il convient de saluer l’imparable effet nostalgique et la qualité de l’imagerie historique. Car ce récit s’étire dans le temps : celui du narrateur (qui va de l’enfance à l’adolescence, de l’innocence aux préoccupations sexuelles explicites), mais aussi dans le temps même de l’Histoire, puisque le récit commence sous Pompidou, s’étend sur tout le septennat giscardien (dont Abiker parle avec une irrésistible tendresse), et s’achève sur les débuts de l’ère Mitterrand. Une époque où l’on porte des slips kangourous, où l’on joue aux Big-Jim, aux Légo, où l’on porte des pompes Kickers, où l’on écoute des histoires du Petit Ménestrel (genre Davy Crockett ou Robin des Bois) dans son mange-disque orange à piles, où l’on tombe amoureux de Karen Cheryl ou bien de Catherine Deneuve en regardant Peau d’âne ; une époque de la plus haute antiquité que les enfants de la génération Internet découvriront certainement avec un grand sourire de sympathie en lisant cet indispensable Zizi de David Abiker…

Zizi the Kid

Prix: 3,03 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

Chesterton II (Finkielkraut remix)

4
Gilbert Keith Chesterton
Avec Alain Finkielkraut, Basile de Koch redécouvre Chesterton.

« En quoi consiste votre dette à l’égard de Chesterton ? » Telle est la question à laquelle j’ai dû répondre, comme ça, à froid, dans l’émission d’Alain Finkielkraut « Répliques[1. France Culture, samedi, 9 heures.] ». Il faut dire que je remplaçais au pied levé, et non sans fierté, un chestertonologue quand même un peu plus qualifié : Alberto Manguel, qui a notamment recueilli et postfacé 59 essais signés Gilbert sous le titre Le Paradoxe ambulant[2. Actes Sud, 2004.].

Par bonheur, l’ami Finkielkraut va donner l’exemple en mentionnant dès l’abord, citations à l’appui, ce qui l’a le plus impressionné chez « l’éblouissant Chesterton », comme il dit : sa critique ironique de la modernité et, par voie de conséquence, son éloge solennel de la tradition.

« La tradition, c’est la démocratie des morts (…) Elle refuse de se soumettre à la petite oligarchie de ceux qui ne font que se trouver par hasard sur Terre. » Autrement dit, dans un registre plus léger : « Un dogme digne de foi au XIIe siècle, paraît-il, ne le serait plus au XXe siècle. Autant dire de telle philosophie qu’elle est plausible le lundi, mais pas le mardi. »

Sur cette lancée, Fink, aidé par Jacques Dewitte (l’autre invité prévu), se lance dans l’énoncé d’un « catalogue des erreurs modernes » à faire pâlir le Pie IX du Syllabus : « Le relativisme », accuse l’un ; « L’idée de progrès ! », ajoute l’autre ; « L’idée d’évolution ! », opinent-ils de conserve. Moi, dans mon coin, je bois du petit lait ! Mais pas question de surenchérir… Plutôt écouter se lâcher ces « nouveaux réactionnaires » que de la ramener avec mon ancienneté dans la maison…

[access capability= »lire_inedits »]
L’homme moderne, replié sur son nombril

Au bout du compte, disent-ils, la pensée moderne pratique « l’inversion de la téléologie » avant même celle de la théologie. L’homme traditionnel était tourné vers une fin extérieure à lui-même, qui seule pouvait lui permettre de s’accomplir ; l’homme moderne, replié sur son nombril, s’avère infoutu de sortir de lui-même pour se confronter aux choses et aux êtres, sans même parler de Dieu.

Et pour cause ! Cet homme-là ne croit plus à l’existence d’une réalité, d’une vérité extérieures à la pensée humaine. Tout n’est qu’illusion et construction, « vanité et poursuite de vent[3. Comme disait L’Ecclésiaste, mais pour rire.] ». À ce relativisme absolu, nos deux compères opposent la parabole indienne de l’Éléphant et des Cinq aveugles : chacun touche une partie de l’animal et s’en fait une idée (fausse) ; mais aucun ne peut en prendre la mesure. Morale tirée par Chesterton : « Même si les aveugles n’ont découvert que peu de choses sur l’éléphant, l’éléphant était bien un éléphant, et il était bien là ! »

Dans la foulée, c’est à Jacques Dewitte que notre hôte pose d’abord la question sur sa « dette » envers Chesterton. Et l’autre de répondre en philosophe chrétien qu’il est ; autant dire que j’opine sans tout comprendre, et surtout sans moufter.

En un mot, ce qu’il admire en Chesterton, c’est « le penseur de la contingence » (sic). Ah bon, ça vous le fait aussi ? Alors, laissez-moi étaler ma science toute neuve : en gros, il n’y avait pas de nécessité à ce que ce qui est soit, et pourtant c’est !

Quelque chose nous dépasse, ce qui nous grandit

Face à ce vertigineux constat, les modernes – encore eux ! – éprouvent un affreux sentiment de vide (Cioran), d’absurdité (Camus), voire de « nausée » (Jean-Paul). Pour le père Gilbert et son disciple Jacques Dewitte, au contraire, le caractère contingent de la Création est un motif d’émerveillement perpétuel et de joie profonde : il remplace la nécessité par l’Amour.

À coup sûr, quelque chose ici-bas nous dépasse, mais ce simple fait nous grandit ! Si à l’inverse, nous étions la mesure de tout, tout en serait rapetissé, nous y compris…

La « dette » dont parle Finkielkraut, nous en sommes moins redevables à Chesterton que, comme lui, à Dieu. Si la vie est un don, nous sommes en situation de dette – à charge bien sûr pour nous de l’accepter avec gratitude, ou de la refuser en grinçant que « C’est pas un cadeau ! » et que « D’ailleurs, j’ai rien demandé ! » 

Au néant de la modernitude, Chesterton oppose la plénitude du christianisme : une action de grâces joyeuse face à l’amour gratuit du Créateur. Un abandon d’enfant au Père, comme avant nous le Fils. « Ça change tout, à condition d’y croire ! », ricaneront les sceptiques. Ils auraient tort parce que Finkie, pour sceptique qu’il soit, ne rit pas de ça – ou du moins pas avec n’importe qui…

À un moment, je dois dire, il m’a un peu inquiété en posant cette question : « Qu’y a t-il de spécifiquement catholique dans Chesterton ? » Parce que, quand même, toute l’aventure intellectuelle et spirituelle du mec tend vers cet adjectif qualificatif ! Avant de se convertir, n’est-il pas parti de la critique des « Hérétiques » modernes pour aboutir à l’éloge de l' »Orthodoxie » c’est-à-dire du catholicisme romain[4. Les deux ouvrages éponymes viennent d’être réédités dans une nouvelle traduction (Coll. Climats, Flammarion).] ? Même ses romans policiers ne chantent-ils pas la louange de la Sainte Église incarnée par le Père Brown, détective de Dieu ?

Découvrir Chesterton : une deuxième Bonne nouvelle

Mais à vrai dire, Finkielkraut s’en explique lui-même : pas besoin de partager la foi de ce M. Chesterton, ni même toutes ses idées, pour en goûter le sel, voire en faire son miel.

Par exemple notre « antimoderne », bien de son siècle, reproche-t-il à Gilbert une hostilité de principe au divorce… Mais c’est pour mieux nous faire savourer son plaidoyer décontrastant en faveur de l’indissolubilité des liens du mariage : « Poster une lettre et se marier comptent parmi les rares choses qui soient restées purement romantiques ; car pour qu’une chose soit purement romantique, il faut qu’elle soit irrévocable. » Bien sûr que c’est surhumain, et alors ? « L’homme et la femme en tant que tels sont incompatibles » ; le but du mariage, c’est précisément de « dépasser cette incompatibilité ».

Pour finir, il a quand même fallu que j’explique à mon tour ma dette envers G.K.C. Enhardi par la chaleur communicative des émissions de France Culture[5. Enfin là, je généralise ! Ce n’était que ma deuxième fois sur cette stationa.
a. Après Brice Couturier, qui m’aime bien aussib.
b. Malgré vingt-cinq ans de divergences de fond sur à peu près toutc.
c. Je dis ça pour ne pas lui porter tort…], j’ai tout balancé. Pour moi, la découverte de Chesterton a été comme une deuxième Bonne Nouvelle éclairant la première : on peut mettre l’esprit au service du Saint-Esprit ! Au diable la vallée de larmes et les mines d’enterrement ! Le catholicisme, ce n’est pas la mort : c’est la Résurrection ! La Croix du Christ allège les nôtres ; son retour à la droite du Père préfigure le nôtre[6. Même s’il est prudent de réserver.] et, au bout du compte, tout est bien qui ne finira point.

Mais puisqu’en attendant il nous faut bien conclure, comme disait Jean Jaurès, je risquerais volontiers, à la lumière de Chesterton, une nouvelle hypothèse sur le cas Finkielkraut. Parce que « néo-réactionnaire », je veux bien ; mais franchement, depuis Zemmour, ça devient d’un banal… Chez Fink, il y a autre chose qui pointe, comme une version philosophique de la pensée « hussarde ». La contingence humaine assumée avec dégagement et un agnosticisme engagé, avec la tradition chrétienne, dans un mariage qui n’est pas que de raison. Mais bon, moi, ce que j’en dis…

Orthodoxie

Prix: 20,30 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 20,30 €

[/access]

Un éléphant de joie, Gilbert Keith Chesterton

95
Gilbert Keith Chesterton
Gilbert Keith Chesterton.

Entre 1903 et 1908, une innombrable foule d’hommes modernes, saisie par la terreur, sillonne l’Angleterre, poursuivie par un éléphant. Dans cette cohue, on distingue confusément les silhouettes talentueuses de Rudyard Kipling, de George Bernard Shaw, de H. G. Wells. L’éléphant, guerrier, ardent et farceur, se nomme Gilbert Keith Chesterton. Cette cavalcade oubliée et inoubliable, ce grand moment de littérature et de pensée porte deux titres : Hérétiques (1905) et Orthodoxie (1908). La réédition par Climats et la nouvelle traduction que nous donne Lucien d’Azay de ces deux chefs d’œuvre longtemps introuvables en français compte au nombre des heureuses nouvelles de l’année 2010. Sale temps pour les modernes !

Le modernisme est un dogmatisme

« Le monde moderne, écrit Chesterton, est rempli d’hommes qui s’accrochent si fortement aux dogmes qu’ils ne savent même pas que ce sont des dogmes ». D’une trompe résolue, il saisit le tronc de l’arbre de la dogmatique moderne. Il le secoue avec vigueur, provoquant autour de lui une pluie de modernes drue et émus[1. Ceci n’est pas une faute d’orthographe, ni même une pipe, mais bien une blague orthographique d’origine probablement extraterrestre.]. Il récuse l’hypothèse selon laquelle les dogmes chrétiens seraient une prison et la modernité un vaste élan de liberté. La modernité n’est ni plus ni moins dogmatique que le christianisme. Aux yeux de Chesterton, c’est au contraire la métaphysique moderne qui est une cage glaciale, une régression au regard des découvertes libératrices de la métaphysique chrétienne. Etre moderne, ce n’est pas en savoir plus, c’est « ignorer des découvertes humaines très précises dans le domaine de la morale, découvertes aussi précises, quoique moins matérielles, que celle de la circulation du sang. »

Les quatre piliers fous du christianisme

« La vérité psychologique fondamentale n’est pas que nul n’est un héros pour son valet. La vérité psychologique fondamentale, le fondement du christianisme, c’est que nul n’est un héros pour lui-même. »

C’est en ce point précis que prennent naissance les quatre découvertes existentielles, les quatre vertus foncièrement exubérantes et irraisonnables du christianisme : l’humilité, la foi, l’espérance et la charité. Chesterton estime que ces quatre folies aventureuses en savent plus sur le fond de l’âme humaine que la sagesse grecque ou la raison moderne : « Le vieux monde païen alla parfaitement droit devant soi jusqu’à ce qu’il découvre qu’aller droit devant soi est une énorme erreur. Il était notablement et magnifiquement raisonnable, et il découvrit, dans les affres de son agonie, cette vérité précieuse et durable, patrimoine pour les siècles à venir, que la raison ne suffirait pas. […] Mais si nous ressuscitons et poursuivons pour de bon l’idéal païen d’un épanouissement simple et rationnel du moi, nous finirons où le paganisme a fini. Je ne veux pas dire que nous finirons par la destruction. Je veux dire que nous finirons par le christianisme. »

La liberté des modernes est factice, verbale, ennuyeuse. Les hommes modernes s’illusionnent en tenant leur haine de la finitude pour un amour de la liberté. Ils ne conçoivent pas que les limitations sont au contraire la condition même de l’exercice réel de la liberté. « Ce qui rend la vie romanesque et pleine de possibilités véhémentes, c’est l’existence de ces grandes limitations ordinaires qui nous forcent tous à nous exposer à des circonstances que nous n’aimons pas ou que nous n’attendons pas. […] [Les modernes] cherchent sous toutes les formes un monde où il n’y aurait pas de limitations, c’est-à-dire un monde sans contours, un monde sans relief. Il n’y a rien de plus abject que cette infinité. » Le christianisme de Chesterton est ainsi inséparable de l’esprit d’aventure et de l’art du roman, qui est l’art de l’homme libre.

L’orgueil du christianisme ? L’humilité !

Avec un réalisme plus convaincant que celui de Céline ou Houellebecq, le christianisme découvre le monde réel pour ce qu’il est : une féerie, rude et étourdissante. Pour cette fois-là. Et pour toutes les autres fois. La porte fraîche qui ouvre sur l’évidente féerie du réel se nomme humilité : « L’humilité, c’est ce qui renouvelle à jamais la terre et les étoiles. C’est l’humilité, et non le devoir, qui préserve les étoiles du mal, du mal impardonnable de la résignation fortuite ; c’est par l’humilité que les cieux immémoriaux ont conservé leur fraîcheur et leur force à nos yeux. » C’est elle qui nous révèle ce que Chesterton nomme le « splendide sensualisme des choses ». La faculté d’émerveillement qu’il loue sans relâche est aux antipodes du kitsch. Il l’évoque du reste presque toujours avec humour. « M. Shaw nous convainc qu’il voit les choses telles qu’elles sont. J’en serais autrement convaincu si je le voyais admirer ses pieds avec une stupeur religieuse. »

Mais le principal miracle d’Hérétiques et d’Orthodoxie, c’est que jamais les paradoxes de Chesterton ne deviennent machinaux, mécaniques. Ils sont toujours sensuels, singuliers, incalculables, nés pour cette fois-là et non une autre, nés de la totalité dansante et sensible de son corps éléphantin mis en situation. L’éléphant, nous le savons, est l’unité de mesure (rythmique) de la joie. « Le paradoxe, écrit Chesterton, lancé pour un instant aux trousses d’un curé sinistre, n’est pas une chose frivole, mais une chose très sérieuse. […] Ce qu’on entend par paradoxe est une certaine joie de défi qui relève de la foi. […] M. McCabe pense que comique est le contraire de sérieux. Comique est le contraire de non-comique et rien de plus. […] Une plaisanterie peut être extrêmement utile : elle peut contenir tout le sens terrestre, pour ne pas parler de tout le sens céleste, d’une situation. […] Ce qui est foncièrement et réellement frivole, c’est la solennité irréfléchie. » Chaque paradoxe de Chesterton est un barrissement de joie. La joie de la vérité, la simplicité renversante de la vérité sont les frissons qui parcourent son corps barrissant.

Rien de moins original que le péché originel

Mais, outre son humour aérien et inépuisable, Chesterton possède une autre vertu dont les catholiques ne sont pas toujours pourvus. Je veux parler de l’amour de l’égalité, des rapports agonistiques entre pairs, de l’amour de l’homme ordinaire. Non content de penser qu’il aime davantage la liberté que les modernes, notre pachyderme a encore le front de soutenir que son attachement à l’égalité est plus sérieux que le leur. « La civilisation scientifique […] a un défaut assez singulier : elle tend sans cesse à détruire la démocratie, le pouvoir de l’homme ordinaire. […] La science signifie spécialisation, et la spécialisation l’oligarchie. […] L’expert est plus aristocratique que l’aristocrate. […] Les hommes chantaient jadis en chœur autour d’une table ; aujourd’hui un homme chante tout seul pour l’absurde raison qu’il chante mieux. »

Et c’est inspiré par son sentiment profond de l’égalité humaine qu’il propose cette lecture superbe de la doctrine du péché originel : « Carlyle a dit que les hommes étaient pour la plupart des fous. Avec un réalisme plus sûr et plus respectueux, le christianisme affirme qu’ils sont tous des fous. C’est ce qu’on appelle parfois la doctrine du péché originel. On pourrait tout aussi bien l’appeler la doctrine de l’égalité des hommes. Mais le point essentiel, c’est que tous les dangers moraux primaires et d’une grande portée qui menacent un homme menacent tous les hommes. »

Ars erotica

La mise en pratique concrète de la dogmatique moderne ruine la liberté et l’égalité. Mais elle présente encore un troisième inconvénient majeur pour Chesterton : elle détruit même le plaisir. En somme, l’irréalisme moderne met en péril en actes tout ce qu’il glorifie en paroles. Si la religion disparaît, […] je serais enclin à prévoir une diminution de la sensualité parce que je prévois une diminution de la vitalité. […] C’est une illusion tout à fait dépassée de supposer que notre objection au scepticisme soit qu’il prive la vie de discipline. Notre objection au scepticisme, c’est qu’il élimine la force motrice. C’est au nom d’un hédonisme de l’être, au nom d’un sensualisme chrétien – au nom d’une « autre jouissance », selon la belle formule de Jean-Louis Bolte – que Chesterton déclare la guerre aux modernes. Rien de plus précieux que l’ars erotica de ce stupéfiant pachyderme. « Toute espèce de plaisir exige […] une certaine pudeur, une certaine espérance indéterminée, une certaine attente enfantine. […] Nous ne pouvons revenir à un idéal d’orgueil et de jouissance. Car l’humanité a découvert que l’orgueil ne mène pas à la jouissance. […] Alors qu’on avait supposé que la jouissance la plus complète se rencontrait en dilatant le moi à l’infini, la vérité est que la jouissance la plus complète se rencontre en réduisant le moi à zéro. »

Gloire au monde moderne !

Gloire au monde moderne, qui nous a donné Chesterton ! D’une trompe ferme et joviale, mille et trois fois Chesterton nous saisit par les pieds, nous autres modernes qui flottions doctement et majestueusement tête en bas dans les airs. Mille et trois fois, il nous retourne, nous fait virevolter vivement pour nous remettre à l’endroit. Mille et trois fois, sa trompe chaude nous colle et recolle affectueusement les pieds sur terre. Sur la terre ferme, sur le sol bête, sur l’ineffable plancher des vaches. Avec bonté, avec prodigalité, avec la joie d’un jeune animal jouant. Chesterton nous replace au cœur du miracle ordinaire. Au cœur du miracle d’être homme. Au cœur du rugueux miracle terrestre.

Il veut nous donner ce qui est bon. Il veut nous donner le sol, la terre. Il veut que nos pieds, nos orteils endormis par leur séjour dans l’éther, retrouvent la joie nue de toucher la terre, la joie délicieuse, sensuelle, charnelle des orteils humains foulant la terre, la terre bonne et commune, extraordinairement ordinaire – il veut réveiller nos corps de la torpeur moderne, de l’anesthésie moderne, réveiller, au fond de nos corps, la joie foudroyante de la finitude.

Hérétiques

Prix: 20,30 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 15,06 €

Retour au Rwanda

83
Pieter Claesz, Vanité (1634)
Pieter Claesz, Vanité (1634).

Spécialiste de la région des Grands Lacs africains, André Guichaoua était à Kigali au moment du génocide, où il a sauvé des enfants dont la mère (auparavant Premier ministre) venait d’être assassinée. Expert auprès du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), il a publié ou dirigé plusieurs études sur les dynamiques qui ont affecté la région. Il semble occuper une situation à part chez les spécialistes du Rwanda, les collègues ne le citant guère. Aujourd’hui[1. A La Découverte, 2010] il publie une somme, 600 pages serrées accompagnées, pour les acharnés, de 134 annexes accessibles sur internet. Cela s’intitule Rwanda, de la guerre au génocide. Les politiques criminelles au Rwanda, (1990-1994)

Rompre avec la vulgate dominante sur le Rwanda

D’emblée ce titre et ce sous titre rompent avec la vulgate dominante, celle que défend le pouvoir FPR et qui associe deux dogmes :

1° La préparation du génocide n’a pas commencé en 1990, mais en 1959 avec l’installation d’un pouvoir se réclamant de la majorité hutu et les premiers massacres de Tutsis ;
2° Il n’y a pas eu « des » politiques criminelles, mais une seule, la même sous Kayibanda puis sous Habyarimana, qui n’a cessé d’être raciste et militaro- fasciste et qui a débouché sur la boucherie de 94.

Dans Esprit[2. Mai 2010.], Jean-Pierre Chrétien présente clairement le schéma idéologico-historique à quoi s’identifie le pouvoir en place au Rwanda. Au départ, il y a les colonisations, allemande puis belge, qui ont répandu et institutionnalisé une interprétation ethnique et même raciale (Bantous vs Hamites) de la dualité rwandaise ( Hutus/Tutsis) en réalité plutôt sociale, et moins rigide et inégalitaire que ne l’ont prétendu les colonisateurs. Répandu par les administrations et surtout les misions catholiques, ce schéma attribuait aux Tutsis un sentiment de supériorité raciale, conforme à « l’idéologie qui avait été plaquée sur eux ». Il a subsisté après l’indépendance tout en étant lu de manière inverse, justifiant désormais non pas le pouvoir de l’aristocratie mais celui de la masse paysanne, avec les pires conséquences. Le régime actuel se prétend la négation radicale de cela. Jetant l’opprobre sur l’histoire antérieure et cultivant la vigilance « anti négationniste », il prétend construire un nouveau pays, unanime cette fois, qui, par delà la funeste période coloniale prolongée par les deux républiques dominées par les Hutus, rejoindrait l’ancien royaume. Ceci engendre, dit Jean-Pierre Chrétien, une « peur de l’histoire à Kigali », tant ce schéma historiographique se révèle rigide et irréaliste, traduisant en fait la contradiction qu’il y a à vouloir fonder l’unité du peuple sur la mémoire sans cesse rappelée d’une division atroce, division que l’idéologie du régime absolutise tout en affirmant de cette manière construire une unanimité. Ce qui le met en position de rééducateur dictatorial du peuple dont il se réclame. D’où « l’ambiance policière qui règne au Rwanda », situation vécue par beaucoup « comme intenable ».

C’est sur ce fond qu’intervient André Guichaoua, montrant que le régime de Paul Kagamé est un éducateur abusif, qui s’enferme dans une vue des événements simpliste pour dissimuler ses responsabilités et justifier le rôle qu’il s’attribue. De la somme touffue de Guichaoua, on peut tirer des propositions éclairantes, qu’il justifie précisément.

Démocratisation manquée et responsabilité du FPR

1° Le drame rwandais est celui d’une démocratisation manquée. Le régime issu, en 1973, du coup d’Etat du général Habyarimana a d’abord essayé de surmonter les divisions sanglantes de la période de l’indépendance. Il a prétendu le faire en instaurant un régime de parti unique et unanime et multiethnique, avec des quotas, qui ont contribué à ethniciser les mentalités. La sortie de ce système à partir de 1990 n’a pas conduit à une démocratie mais à une répartition des postes entre clans familiaux et régionaux sans qu’intervienne jamais pour les départager une élection libre et ouverte. D’où une décomposition du pouvoir, des rivalités de plus en plus violentes, la multiplication des meurtres, la formation de milices au sein des partis et l’ethnicisation des passions politiques. En l’absence de vrai programme, chacun a de plus en plus cherché à incarner le « peuple majoritaire » (hutu) apparu à la chute de la monarchie. « L’ouverture politique, dit Guichaoua, instaura une forme exacerbée de compétition politique autour des antagonismes anciens redoublés par la polarisation ethnique. » Ainsi, dans les années 90, le pays a vu le constant affaiblissement de ceux qui voulaient mettre en place le multipartisme par l’effet « d’un long travail solidaire de désintégration et de reprise en mains par la mouvance présidentielle d’un côté et le FPR de l’autre. »

2° En effet le FPR porte une grande part de responsabilité dans cet échec de la démocratie par la manière dont il a mis au centre la question des réfugiés. Les violences rwandaises et burundaises (massacre de 100.000 Hutus en 1972, assassinat du premier président hutu élu en 1993) ont eu pour effet, outre la peur répandue, l’installation aux frontières de nombreux réfugiés. Mais les Tutsis installés en Ouganda après 1959, ceux qui ont formé le FPR, sont un cas particulier. Parce qu’ils avaient activement participé à la guérilla qui a renversé Oboté en 1986, le nouveau président, Yoveri Museweni, les a soutenus quand ils ont entrepris à partir de leur base ougandaise, la reconquête de leur pays d’origine. Guichaoua insiste sur les effets déstabilisateurs de la stratégie du FPR qui a favorisé la violence et l’emprise des extrémistes. Par son choix d’agir de l’extérieur et surtout son refus constant du compromis, le FPR a contribué à l’échec de la démocratisation. Stratégie que Guichaoua analyse sévèrement : « A cette date (la mi 92) au regard de l’ampleur de la mobilisation populaire en faveur de l’opposition[3. Il s’agit ici de l’opposition interne, celle qui, issue du parti unique, essayait de s’organiser pour que soient mises en œuvre les promesses de démocratie et de pluralisme faites en 1991.], la tenue d’élections multipartites constituait pour [le FPR] le principal verrou à faire sauter. D’une part parce que le processus électoral consacrait le recentrage sur des enjeux politiques internes et la mise en retrait, du moins provisoire, de la question des réfugiés. D’autre part, parce que le vote tutsi intérieur encore dispersé entre les partis d’opposition, détournait durablement du FPR considéré comme une invasion ougandaise. » D’où l’offensive FPR de juin 92 et l’échec le mois suivant des partisans de la réforme politique au congrès tenue par le parti présidentiel.

Il n’y avait pas de fatalité génocidaire

3° Pour Guichaoua, le génocide n’avait rien de fatal, il n’était inscrit d’avance ni dans la mentalité du peuple hutu, ni dans l’idéologie du régime, il a été plutôt l’effet d’une combinaison de stratégies poursuivies chacune aveuglément par des groupes cherchant la suprématie par tous les moyens : stratégie du clan présidentiel, stratégie des militaires hutus du nord, stratégie du FPR… Même en avril 94, après le meurtre du Président, les premiers massacres, ceux qui ont lancé la folle radicalisation des comportements, avaient pour but la prise de pouvoir d’un clan du gouvernement contre les partisans du compromis qu’ils éliminent. Le génocide a mobilisé de vieilles passions mais celles-ci ont émergé dans et grâce à la confusion politique entretenue, au sentiment d’être menacé qu’elle favorise. Le pire, suggère l’auteur, pour une société, c’est tout simplement de ne pas se comprendre, de s’abandonner à des fonctionnements à l’aveugle où les passions se dérèglent, perdent toute mesure. Cela contredit l’idéologie actuelle des sciences humaines, pour qui il n’y a pas d’événements, mais seulement de mauvaises pensées qui vont fatalement à leur concrétisation. Cela porte aussi à s’interroger sur ce que nous vivons « à domicile » actuellement : sommes-nous une société qui se comprend elle-même, ou bien fonctionnons-nous à l’aveugle ?

Quant au Rwanda, l’aveuglement a été aussi le fait des gouvernements étrangers impliqués. De la France d’abord, dont l’ambassade à Kigali s’est en avril 94, déshonorée par sa complicité mécanique, routinière, avec ceux qui étaient devenus sa clientèle. Mais les autres « grandes ambassades » ne se sont pas moins montrées attachées chacune à son « poulain », le FPR en ce qui concerne les Américains. « Au cour des premiers jours d’avril, juge Guichaoua, il est fort probable qu’avec un appui déterminé des grandes ambassades, des forces étrangères mobilisées et des forces onusiennes, les personnalités politiques ayant pris leurs distances avec les blocs ethnistes auraient eu un ascendant suffisant pour appeler à la cessation des massacres. »

Une justice internationale incapable de produire une vérité politique

4° Une des conclusions les plus importantes à tirer de la lecture de ce livre est l’impuissance en l’occurrence de la justice internationale (du TPIR) à produire de la vérité politique. Sous prétexte que ce qu’il a à juger ce sont les responsables du génocide, le Tribunal d’Arusha a constamment refusé de considérer les crimes adjacents, même s’ils font partie du processus qui a conduit à la catastrophe. A Arusha, les juges du siège ont fait preuve d’indépendance, refusant dans leurs jugements la thèse d’un complot de longue main pour préparer le génocide. Mais les procureurs, y compris les flamboyantes Louise Arbour et Carla del Ponte, se sont inclinés devant l’acharnement du pouvoir rwandais à délimiter le champ des investigations. C’est pourquoi un boisseau opaque reste posé sur l’affaire de l’avion d’Habyarimana[4. Boisseau encore plus lourd depuis que Kouchner et Sarkozy ont engagé une politique de réconciliation avec led régime de Kagamé.]. C’est pourquoi les massacres de masse du FPR, que ce soit au cours de l’envahissement du Rwanda ou à l’occasion des actions contre les Hutus réfugiés au Congo[5. Les massacres commis au Congo (200.000 victimes) ont été qualifiés de génocide par R.Garrettone chargé par l’ONU d’une mission d’investigation qui a été interrompue par décision du Conseil de sécurité.] sont ignorés, en fait absous. L’idéologie post-shoah a fait du génocide un objet juridique à part, décontextualisé, comme sorti de l’histoire. Mais c’est justement cette décontextualisation qui a des effets dans l’histoire. « Depuis 1990, tout ce que le FPR pouvait obtenir par les armes l’a été, la conquête du pouvoir, la caution internationale, une position politique et militaire avantageuse sur le plan régional. Se sont ajoutés, en contrepartie de l’incurie de la communauté internationale face à la tragédie de 1994, des aides financières et techniques d’un volume exceptionnel et une garantie d’impunité incluant l’ensemble des faits de guerre nationaux et régionaux, jusqu’à l’occupation maintenue de l’est de la RDC. »

Ne pas confondre mauvaises pensées et situations dangereuses

5° L’aveuglement des Occidentaux quand se préparait le pire a tenu à l’étroitesse de perspectives des différents gouvernements. Un autre aveuglement est produit désormais par la mauvaise conscience, l’aveuglement moraliste qui ressasse un discours sur les responsabilités tout en ne cherchant celles-ci que d’un seul côté, en faisant des transpositions très approximatives de la Shoah. Cependant, d’autres points de comparaison pourraient être plus utiles. On peut rapprocher les délires qui ont atteint le Rwanda d’autres mouvements survenus à l’entrée dans la démocratie.

Ceux par exemple qui s’indignent que certains Hutus aient évoqué 1789 pour justifier leur cause, devraient se souvenir qu’en réaction à certains thèmes de la « réaction aristocratique » Sieyès a, en 1788, suggéré de renvoyer les nobles « dans les forêts de Germanie ». Ils devraient se rappeler aussi que de la Grande Peur aux massacres de septembre 1792, la France révolutionnaire a connu devant la menace des anciens maîtres des paniques accompagnées de déchaînements violents à l’encontre de ceux des anciens maîtres qui étaient à sa merci. Ces épisodes le montrent : la « politisation des passions », la rationalisation des rancœurs laissées par les vieilles dominations n’est ni assurée ni spontanée, elle suppose un travail politique difficile.

On peut évoquer également une autre démocratisation sanglante et cahotique, celle qu’a connue le Mexique. Dans un contexte postcolonial, à la sortie d’un paternalisme mis en place par les missions catholiques et prolongé par Porfirio Diaz ce pays a connu des décennies de guerres révolutionnaires[6. Voir à ce sujet un livre récemment republié : La Révolution mexicaine de Jean Meyer, Taillandier 2010.] pendant lesquelles des élites divisées ont fait s’entre massacrer diverses fractions du peuple. Après quoi s’est installation au pouvoir un « Parti révolutionnaire institutionnel » qui a empêché pendant un bon demi siècle des élections libres et pluralistes, ne passant la main que dans les années 1970.

Une des leçons que suggère la lecture de Guichaoua paraît bien être qu’au lieu de pourchasser les mauvaises pensées, on aurait intérêt à essayer d’identifier les situations dangereuses.

Coup franc pour les Gaulois

Raymond Domenech

L’écrivain François Bégaudeau est un farceur. En 2008, peu après la sortie du film Entre les murs, adapté de son roman éponyme, il avait fait croire à toute la presse sa volonté de racheter le Football club de Nantes, dont il est un ardent supporter. Passionné de sport, Bégaudeau s’est naturellement vu confier par le journal Le Monde une chronique titrée « Viril mais correct » dans laquelle notre polisson assermenté de la gauche la plus alignée donne régulièrement son avis crucial – emprunt à une si précieuse sagesse humaniste ! – à propos de l’actualité footballistique.

Le farceur s’est trouvé bien dépourvu face à la ridicule comédie burlesque que les « Bleus » ont jouée en Afrique du Sud, lors de la Coupe du Monde… Bibi-Fricotin dut trouver une explication logique à ce sombre désordre, polir un « angle » journalistique original, pourfendre ces philosophes réacs qui ont la tendance dégueulasse à appeler un chat un chat, et un voyou un voyou. Bégaudeau dut, en somme, tenter de justifier le comportement carnavalesque de ces atroces « Bleus » médiocres, vulgaires, et parfaitement inexcusables. C’est l’exploit qu’a réalisé notre poulain, dans une chronique atterrante publiée mardi dernier dans les pages du journal du soir. Selon Bégaudeau il faut donc cesser d’accabler ces malheureux joueurs qui se comportent comme des petites frappes décervelées, mais « oser » s’interroger sur la non-adaptabilité (imaginaire ?) de l’encadrement du foot français à des joueurs issus de mondes socio-culturels différents.

Le problème, c’est la vieille France

Mais écoutons plutôt l’entêtante prose de cet homme qui sait plus que quiconque penser-en-rond : « Depuis vingt ans, la baguette a été confiée à des quinquagénaires prénommés Aimé, Roger, Jacques, Raymond ou encore Robert (comme Duverne), tous rejetons d’une France ouvrière et rurale dont la nostalgie se donne aujourd’hui de Gaulle pour nom de code. Très clairement, ceux-là ne savent pas faire avec le prolétariat de banlieue qui peuple aujourd’hui les clubs. » Oui. Voilà. La vieille France profonde et ouvrière. Roger. Raymond. C’est dit. Enfin non, pas vraiment. La partition des « Bleus » serait ainsi émaillée de couacs déplaisants car l’entraîneur ne serait pas tout à fait un black ou un beur, âgé de 22 ans (et écoutant du rap dans son Ipod) ?

C’est donc vers cette logique que s’oriente cette navrante réflexion ? Misérable duplication, soit dit en passant, d’une paresseuse pensée pédagogiste voulant que les profs s’adaptent continuellement aux élèves. Demain les entraîneurs devront-ils aussi s’adapter aux incivilités chroniques de joueurs grossiers et mieux payés qu’eux ? Gageons qu’il s’agit seulement d’une nouvelle facétie provocatrice de ce sympathique farceur de Bégaudeau, qui va pourtant devoir supporter encore quelques années – douloureusement, on l’imagine ! – la présence à la tête de l’équipe de France d’un entraîneur face-de-craie ; un certain Laurent Blanc, successeur désigné de Raymond Domenech. Tout blanc. Même pas musulman converti. Yo ziva ! Trop pas ! Trop la haine ! Et l’idéologie black-blanc-beur dans tout ça ? Ta race ! Fin de partie.

Virilio, la peur à vitesse grand V

5
Paul Virilio, urbaniste et philosophe
Paul Virilio, urbaniste et philosophe.

Dans L’Administration de la peur, sa conversation avec Bertrand Richard, Paul Virilio médite les métamorphoses contemporaines de la peur. « Autrefois, la peur était un phénomène lié à des événements localisés, identifiables et circonscrits dans le temps. […] Aujourd’hui, c’est le monde lui-même […] qui nous étreint et nous “stresse” dans une sorte de claustrophobie : crises boursières contaminantes, terrorisme indifférencié, pandémie fulgurante, suicides “professionnels”. » À ses yeux, le monde de l’instantanéité et de la synchronisation planétaires donne lieu à une seconde angoisse « cosmique » après celle liée à la bombe atomique et à Hiroshima. Cela permet de comprendre, par exemple, pourquoi nous marchons si vite dans la rue. Notre catastrophe principale relève de la temporalité. Elle est celle du présent à jet continu, à flux tendu et à perte de vue. « La peur qui tend à s’emparer des foules provient de ce sentiment que quelque chose d’essentiel est en train de se perdre définitivement, qu’un rapport aux lieux et au réel est en train de s’évanouir. » Nous sommes tous les collabos de ce présent perpétuel, de cette atrophie du temps.

[access capability= »lire_inedits »]Paul Virilio insiste, livre après livre, sur la nécessité d’une pensée de la vitesse. À ses yeux, une politique sérieuse et conséquente ne pourrait naître qu’à placer la question de la vitesse en son centre. Et en renonçant à l’obsession de la « double idéologie sanitaire et sécuritaire ». « Au XXe siècle, nous avons découvert et utilisé l’instantanéité offerte par la vitesse absolue des ondes. […]  Il me semble que nous sommes sortis aujourd’hui de l’accélération de l’histoire pour entrer dans la sphère de l’accélération du réel. […] La question de la vitesse et de sa violence (une violence non sanctionnée) a été purement et simplement étouffée [par] l’idéologie du progrès. […] Nos sociétés […] ne connaissent plus qu’un seul rythme, celui de l’accélération continue. Jusqu’au crash, et au krach systémique. »

Il faut du temps pour avoir confiance

Cet élève de Jankélévitch, héritier de Husserl et de Bergson, voit dans le krach économique de 2007-2008 une conséquence inéluctable du « Program Trading », l’interconnexion des bourses mondiales en temps réel opérée au début des années 1980 : « Millisecondes, picosecondes, femtosecondes, des milliardièmes de seconde, voilà désormais notre réalité devenue inhabitable. » Pour Paul Virilio, l’urgence capitale est de sortir du règne terrifiant de l’urgence.

Ce philosophe chrétien solidement étanche à la « moraline » récuse toute espèce d’apocalyptisme, mais note tout de même en passant : « Ainsi, les grands mythes bibliques vont-ils se voir réalisés et concentrés dans la première décennie du XXIe siècle. Babel, avec la chute des tours du World Trade Center ; le Déluge, avec la conjonction du tsunami de décembre 2004 et de Katrina en 2005 ; et puis l’Exode, aujourd’hui, avec la submersion probable des seuils côtiers. » Face à ce monstrueux sans reste, Virilio n’abdique pourtant pas l’espérance. « Les acteurs du monde de la finance n’ont plus confiance. […] Pour une raison qui est d’une simplicité biblique. Parce que la confiance ne saurait être de l’ordre de l’instantané. Elle doit se construire, se mériter, dans le temps. La confiance instantanée, la foi instantanée, cela ne marche pas. Il faut du temps pour avoir confiance, il faut du temps pour avoir la foi. Cela se construit : il y faut du tempo, du rythme. »

Amis, désertons le désert. Arrêtons-nous. Arrêtons-nous pour laisser à nouveau le temps couler dans nos veines et rendre toutes choses réelles. Réelles. Splendidement finies. Splendidement charnelles.

L'administration de la peur

Prix: 4,46 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

[/access]

Eric Woerth, en un combat douteux…

192
Eric Woerth.
Eric Woerth.

Comment Eric Woerth a-t-il pu ignorer que ses deux casquettes et les activités de sa femme allaient éveiller les soupçons et l’affect jubilatoire du peuple ? Il risque en tout cas de payer pour toutes les catastrophes arrivant au pouvoir sarkozyste.

Le grand philosophe américain Thomas Sowell[1. Thomas Sowell est un économiste de l’Ecole de Chicago de Milton Friedman qui a élargi sa réflexion à la théorie politique et à la philosophie de l’éducation. Il est considéré, dans le monde anglo-saxon, comme l’un des plus grands philosophes vivants. Aucun de ses nombreux ouvrages n’a été traduit en français. Il cumule les handicaps d’être conservateur et afro-américain non idolâtre de Barack Obama. Ceci explique peut-être cela.], dans son dernier ouvrage Intellectuals and Society établit une distinction entre l’intelligence et l’intellect. Il définit l’intellect comme une intelligence dépourvue de la capacité de jugement, alors que la sagesse résulte de la combinaison de l’intellect, du savoir, de l’expérience et du jugement permettant d’aboutir à une compréhension cohérente du réel.

Aveuglement incompréhensible
Le ministre du Travail, ancien ministre du Budget, Eric Woerth a été doté par la nature d’un brillant intellect, grâce auquel il a pu gravir avec aisance l’échelle menant aux plus hautes positions de l’administration, puis de la vie politique française. Il s’avère aujourd’hui, avec ce que l’on désigne maintenant sous le nom « d’affaire Bettencourt-Woerth », que sa capacité de jugement a été singulièrement réduite par un incompréhensible aveuglement. Comment n’a-t-il pas pu prévoir que sa double-casquette de ministre du budget et de trésorier de l’UMP pouvait engendrer quelques soupçons sur une éventuelle mansuétude fiscale dont pourraient bénéficier les gros donateurs de l’UMP qu’il était chargé de cajoler ? Comment n’a-t-il pu subodorer que l’embauche de son épouse Florence par la société Clymène, gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, concomitante avec son arrivée à Bercy, n’était pas uniquement liée aux qualités d’analyste financière de la compagne de son existence ?

À sa décharge, on peut remarquer que personne, à l’époque n’avait, ni dans la presse, ni dans le monde politique, tiré suffisamment fort la sonnette d’alarme, pour qu’il prenne conscience des dangers de conflits d’intérêts recelés par cette situation scabreuse.

De plus, venu à la politique dans le sillage d’Alain Juppé, il bénéficiait jusque là dans le public d’une réputation d’homme austère et rigoureux, « droit dans ses bottes », ferme dans ses convictions mais ouvert au dialogue avec les partenaires sociaux. Bon époux, bon père de famille, il s’était forgé une image fort éloignée du bling-bling altoséquanais de certains de ses amis politiques. On le voyait régulièrement dans les montagnes où je réside, où il venait dépenser son trop-plein d’énergie dans des ascensions avec piolet et crampons dans le massif du Mont-Blanc.

La France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux
Tout cela aurait pu passer sans encombres, et il aurait pu poursuivre son ascension politique – pourquoi pas Matignon ? – en gérant au plus fin la réforme des retraites, s’il n’était devenu la victime collatérale des déchirements de la famille Bettencourt, un feuilleton qui tient en haleine cette France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux. Les acteurs sont bons : le gigolo platonique et cupide parade dans Saint-Germain des Prés après avoir ponctionné sérieusement l’argent de la vieille. Les avocats de haut vol, Kiejman, Metzner et compagnie mettent en scène leurs duels oratoires et leurs altercations bidonnées avec d’autant plus de zèle que le compteur du tarif horaire ophtalmocéphalique tourne à plein. Les valets sont hégéliens, et ne se privent pas d’écouter aux portes pour se servir des confidences volées en les transmettant aux « grands investigateurs » des médias traditionnels et des francs-tireurs du web.

Une muraille de Chine entre mari et femme ?
Dans l’histoire, il ne manquait qu’un cocu – métaphorique, bien sûr – et c’est Eric Woerth qui s’est retrouvé dans ce rôle dont il cherche maintenant pathétiquement à se débarrasser, mais qui lui colle à la peau comme la tunique de Nessus.

Il est d’abord victime d’une pseudo-modernité qui voudrait, selon son expression « élever une muraille de Chine » entre les activités professionnelles du mari et de la femme au sein d’un couple uni pour le meilleur et pour le pire. Le tragique de la condition humaine veut qu’il ne soit donné qu’aux êtres d’exception la force d’âme de résister à la tentation d’aider son conjoint ou ses enfants à profiter des avantages conférés par d’éminentes fonctions. Le Français ordinaire, qui ne manque pas une occasion de pratiquer le népotisme à la petite semaine dès qu’il en a l’opportunité, pousse les hauts cris dès que les puissants semblent se conduire de la sorte. En la matière, le soupçon vaut preuve, et les maladresses – légion d’honneur remise à l’intendant interlope de Mme Bettencourt, dîner avec Robert Peugeot – se transforment en indices accablants de forfaiture. L’intrication de l’argent et de la politique n’est ni nouvelle, ni l’apanage de la seule droite : Roland Dumas n’a jamais été, à ma connaissance, membre de l’UMP ou de ses avatars antérieurs.

Woerth va-t-il payer pour tous les autres ?
Evoquant l’affaire Bérégovoy et la fameuse formule mitterrandienne de « l’honneur d’un homme jeté aux chiens », les défenseurs de Woerth tentent de mobiliser, contre l’affect jubilatoire du peuple regardant un puissant se noyer, les ressorts de la compassion. Il n’est pas sûr du tout que ça marche : Bérégovoy était une figure tragique de fidèle compagnon délaissé par Mitterrand, qui l’avait mis dans les pattes du redoutable faisan Patrice Pelat pour l’aider à résoudre ses problèmes de logement. Eric Woerth ne peut pas se transformer comme par baguette magique en une victime du destin, alors qu’il s’est efforcé, avec succès, d’apparaître comme un homme capable de contrôler avec une parfaite maitrise les situations les plus délicates. De toute façon, il faudra que bien que quelqu’un paie l’addition de la série de catastrophes qui atteignent directement le pouvoir en ce début d’été : la Berezina des Bleus, les cigares du pharaon Blanc, les petits arrangements avec le POS de Grimaud d’Alain Joyandet.
Eric Woerth semble le mieux placé pour faire les frais de cette conjoncture épouvantable. C’est peut-être injuste, car l’homme ne semble pas s’être enrichi personnellement dans cet imbroglio politique et familial.

Mais il lui eût été facile de se mettre à l’abri de tout soupçon. Madame aurait peut-être fait la tête pendant quelques jours, et l’UMP aurait dû se trouver une pompe à finances moins efficace. Il pourra, si le proche avenir lui réserve quelques loisirs, se consoler en relisant Nietzsche qui prétend que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Et méditer sur les œuvres complètes de Thomas Sowell, dont je lui conseille fortement la lecture, en supposant qu’il maitrise suffisamment la langue de Shakespeare, ce qui doit être le cas, car Woerth n’est pas la moitié d’une andouille, question intellect…

Muray repêché par la société du spectacle

38

Les lycéens, qui passent actuellement les épreuves du bac, le savent bien : on peut obtenir son diplôme du premier coup, ou au rattrapage. Pour la notoriété médiatique c’est un peu la même chose. On peut très bien toucher le public à contretemps, voire post-mortem. Ainsi, depuis quelques mois on parle beaucoup de Philippe Muray dans les médias, alors que jadis son œuvre – sans provoquer l’indifférence des journalistes – ne suscitait pas un tel engouement. La raison de ce repêchage tardif de Muray (1945-2006) est piquante : il s’agit d’un spectacle. Muray sauvé par un spectacle flamboyant, et même plus : par une fête. Cette fête c’est évidemment la délectable lecture que Fabrice Luchini donne en ce moment de chroniques de Muray, au théâtre de l’Atelier, devant un public ébahi. Un public très divers, qui au début ne regroupait que les dangereux fanatiques du poète, mais qui s’est fortement élargi au point de faire de ce spectacle un moment incontournable de la vie culturelle parisienne, qui tournera peut-être même en province la saison prochaine.

L’effet immédiat est donc une couverture médiatique importante, et une presse unanime (à l’exception notable de Télérama…) à saluer tant la prestation de Luchini que la plume de Muray. Le Figaro a évidemment largement contribué à remettre l’auteur de Après l’histoire sur le devant de la scène intellectuelle. Plus étonnant… le journal Libération, que n’a absolument jamais épargné Muray pour son suivisme sociétal acharné, a consacré jeudi dernier – jour de manif festive rythmée par les vuvuzelas – un dossier élogieux à l’écrivain. Une double page inattendue composée d’un excellent article très documenté de Philippe Lançon « Exorcismes spiritueux » ; ainsi que d’une touchante lettre inédite de Muray à sa femme. Le tout accompagné d’un gigantesque portrait de l’écrivain.

L’œuvre de Muray mise, ainsi, au cœur de la machine à célébration (qui est aussi une machine à neutraliser) pourra t-elle survivre ? Faut-il espérer un monde où tout le monde lira Muray ? Un univers où il sera au bac de français ? Des villes avec des rues et des salles des fêtes « Philippe Muray » ? Une statue géante de l’écrivain, à proximité du Ministère de la culture ? Des livres de Muray à disposition des estivants de Paris-Plage ? La secte des fanatiques intégristes de Muray s’interroge, en souriant de bonheur.

C’est la bulle finale

142
Bulle

Bulle

Etes-vous prêts pour la prochaine secousse qui pourrait aussi bien être la faillite d’un gros fonds de placement, la découverte d’une gigantesque ardoise au bilan d’une Banque ayant voulu rafler la mise grâce aux produits dérivés ou la souscription ratée d’une émission obligataire Européenne ? Car cette secousse, quelle que soit sa magnitude, sera ressentie comme un profond séisme par des marchés, par des investisseurs et par des citoyens hyper sensibles parce que hyper fragilisés!

Notre système est devenu dysfonctionnel, nos valeurs sont détraquées, nos responsables sont à court d’idées, voire paumés … bref, notre univers est à bout de souffle. Tout cela sent la fin de parcours… Et pendant ce temps, le citoyen est prié de s’adapter à un monde bouleversé où les frontières de la « normalité » reculent tous les jours davantage: en fait, ce qui était considéré comme improbable, voire inimaginable ou intolérable, il y a 2 ou 3 ans fait aujourd’hui partie du décor kitch de notre vie quotidienne.

Bienvenue dans le kolkhoze occidental

Il faut dire que les trophées de cette crise ayant démarré à l’été 2007 sont légion: un monde bancaire maintenu sous perfusion par des Etats, des établissements voués au crédit qui … ne se prêtent même plus entre eux, un certain nombre de Banques majeures détenues – ou tout au moins contrôlées – par l’argent public, un marché obligataire léthargique, des Banques Centrales qui se mettent à acheter les obligations d’Etat afin de limiter les coûts de financement des pays et ce même en Allemagne, certains autres pays qui ne parviennent carrément plus à lever des fonds sur les marchés… cette machine infernale lancée à toute allure ne s’arrêtera pas de sitôt car elle semble produire son propre combustible!

Bienvenue dans le nouveau kolkhoze occidental entièrement approvisionné par la Banque Centrale Européenne et par la Réserve Fédérale. Et pour cause: les transactions commerciales des banques américaines ne se sont-elles pas effondrées de près de 500 milliards de dollars depuis septembre 2008 à 160 aujourd’hui? La BCE, qui détient plus de 40 milliards d’euros en bons du trésor grecs, espagnols, irlandais et autres ne s’attend-elle pas à des pertes bancaires européennes plus importantes cette année qu’en 2009 ? Quand le nouveau Fonds de stabilité européen (tout récemment créé ex nihilo) s’écriera-t-il en direction du premier pays qui en bénéficiera: Lazare lève-toi…? 

En réalité, le combustible de cette machine infernale est allègrement fourni par nos propres responsables: Ce fonds de stabilité aux qualités thaumaturgiques censé soulager les endettements excessifs n’est-il lui-même pas constitué par … encore plus de nouvelles dettes contractées par l’Union? L’inconséquence de nos Etats et l’irresponsabilité de nos dirigeants sont sur le point d’appauvrir considérablement notre monde occidental dont l’imposition est condamnée à s’aggraver lourdement afin d’éponger leur incompétence.

Les 4400

20

Les amateurs de séries américaines se souviennent sans doute des 4400, produits par Francis Ford Coppola. 4400, c’était le nombre d’Américains qui auraient été enlevés par des extra-terrestres et qui, tous revenus en même temps après des années, se retrouvaient investis de mystérieux superpouvoirs. Si l’on en croit La Tribune, 4400, c’est aussi le nombre de suppressions de postes prévues chez Air France d’ici mars 2013. On vient donc enfin de comprendre la méthode gouvernementale pour faire disparaître les demandeurs d’emplois et les chômeurs afin de ne pas gonfler les statistiques. Ils sont quelque part sur Mars ou sur Vénus. Mais le principal, c’est qu’ils reviennent sur Terre avant 2012 et qu’ils usent enfin du seul superpouvoir qui compte : leur bulletin de vote.

David Abiker enlève le bas !

16
David Zizi Abiker the Kid.
David Zizi Abiker the Kid.

« La première fois que j’ai vu une femme nue, j’ai cru que c’était une erreur. » (Woody Allen)

David Abiker n’est pas qu’un brillant journaliste à France Info ayant lancé le premier club de la presse internet (l’indispensable « Parlons Net ») ; David Abiker n’est pas non plus que ce piquant chroniqueur égayant les pages de L’Express ou de Marie-Claire de ses délicates « choses vues »… C’est aussi un écrivain sagace, qui pose un regard acerbe sur la modernité, sans jamais tomber dans l’écueil de la détestation ; un écrivain sensible sachant mettre en évidence les mutations de l’époque, à travers des récits subtilement autobiographiques, à la narration simple, attachante et volontiers mélancolique par-delà les saillies de l’humour. L’une des préoccupations littéraires de David Abiker est d’explorer les « tabous » qui parcourent la société… Il a commencé avec Le Musée de l’homme (2005), dans lequel il explorait le « déclin de l’empire masculin » ; il a poursuivi ce projet avec Le Mur des lamentations (2006), envoûtante réflexion sur la victimisation sur fond de récit poignant – et parfois burlesque – d’un homme aux prises avec la maladie.

Une plongée (en slip) dans les seventies

Le nouveau livre de David Abiker, Zizi the Kid, s’inscrit entièrement dans cette démarche, puisque l’écrivain nous décrit cette fois-ci l’itinéraire intime d’un petit garçon rondouillard et timide, découvrant l’érotisme et la sexualité dans la France effervescente des années 1970. Zizi se présente ainsi sous la forme d’une série de petites miniatures nostalgiques, comme autant de clichés Kodachrome™ un peu défraîchis, retraçant l’étrange mutation d’un môme depuis l’enfance (le récit commence aux cinq ans du gosse) jusqu’à la prime adolescence. Et cette fascination érotique pour le corps féminin passe – chez « Zizi » – par bien des chemins : depuis la poupée qu’il déshabille pour en découvrir la froide anatomie de plastique jusqu’aux numéros de Playboy, dont il regarde en douce les « princesses » dénudées, en passant par l’examen minutieux qu’il fait des pages consacrées aux sous-vêtements (Ah, les sous-tif Playtex !) dans le catalogue familial des 3 Suisses. Plus tard, c’est en voyant une pub télévisée pour la Végétaline (mais si, souvenez-vous de ce petit dessin animé où l’on voyait danser des frites sexy et heureuses d’être cuites dans de la Végétaline ! ) que l’imaginaire de « Zizi » va s’emballer. Et le personnage est aussi attachant dans le désir brouillon que dans la perplexité innocente, celle qui le frappe en voyant la chienne de la famille avoir ses règles, la chatte de la maison être en chaleur ou quand il explore le contenu d’une boîte de préservatifs trainant dans la salle de bain. Une curiosité aussi, qui – sous l’impulsion d’un jeune cousin vantard parlant obsessionnellement de la taille de son sexe – va le pousser à se chercher sa propre virilité, d’abord au travers d’une panoplie de Spiderman, puis – les années passants – dans un intérêt amoureux réel envers les filles, et une réconciliation avec son propre « zizi », dont il commence à comprendre le fonctionnement.

La mélancolie de l’enfance

Au-delà du pittoresque de ces saynètes drolatiques, Abiker parvient très bien à nous rappeler la difficulté d’être un enfant : « L’ennui de cet âge là, je peux presque le toucher. Les moteurs de mes voitures Majorette refusent obstinément de démarrer, les soldats paressent au fond du coffre à jouets et les peluches sont blêmes… » Une mélancolie dont il sera facile au lecteur de retrouver en lui-même, quel que soit son âge, l’expérience de la noirceur.

Mais une autre manière d’apprécier ce récit est d’en regarder les décors. Car David Abiker est coloriste autant qu’écrivain. Il parvient, sans forcer le trait, et sans artifice aucun, à installer une authentique ambiance seventies vintage, dont il convient de saluer l’imparable effet nostalgique et la qualité de l’imagerie historique. Car ce récit s’étire dans le temps : celui du narrateur (qui va de l’enfance à l’adolescence, de l’innocence aux préoccupations sexuelles explicites), mais aussi dans le temps même de l’Histoire, puisque le récit commence sous Pompidou, s’étend sur tout le septennat giscardien (dont Abiker parle avec une irrésistible tendresse), et s’achève sur les débuts de l’ère Mitterrand. Une époque où l’on porte des slips kangourous, où l’on joue aux Big-Jim, aux Légo, où l’on porte des pompes Kickers, où l’on écoute des histoires du Petit Ménestrel (genre Davy Crockett ou Robin des Bois) dans son mange-disque orange à piles, où l’on tombe amoureux de Karen Cheryl ou bien de Catherine Deneuve en regardant Peau d’âne ; une époque de la plus haute antiquité que les enfants de la génération Internet découvriront certainement avec un grand sourire de sympathie en lisant cet indispensable Zizi de David Abiker…

Zizi the Kid

Prix: 3,03 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

Chesterton II (Finkielkraut remix)

4
Gilbert Keith Chesterton
Avec Alain Finkielkraut, Basile de Koch redécouvre Chesterton.
Gilbert Keith Chesterton
Avec Alain Finkielkraut, Basile de Koch redécouvre Chesterton.

« En quoi consiste votre dette à l’égard de Chesterton ? » Telle est la question à laquelle j’ai dû répondre, comme ça, à froid, dans l’émission d’Alain Finkielkraut « Répliques[1. France Culture, samedi, 9 heures.] ». Il faut dire que je remplaçais au pied levé, et non sans fierté, un chestertonologue quand même un peu plus qualifié : Alberto Manguel, qui a notamment recueilli et postfacé 59 essais signés Gilbert sous le titre Le Paradoxe ambulant[2. Actes Sud, 2004.].

Par bonheur, l’ami Finkielkraut va donner l’exemple en mentionnant dès l’abord, citations à l’appui, ce qui l’a le plus impressionné chez « l’éblouissant Chesterton », comme il dit : sa critique ironique de la modernité et, par voie de conséquence, son éloge solennel de la tradition.

« La tradition, c’est la démocratie des morts (…) Elle refuse de se soumettre à la petite oligarchie de ceux qui ne font que se trouver par hasard sur Terre. » Autrement dit, dans un registre plus léger : « Un dogme digne de foi au XIIe siècle, paraît-il, ne le serait plus au XXe siècle. Autant dire de telle philosophie qu’elle est plausible le lundi, mais pas le mardi. »

Sur cette lancée, Fink, aidé par Jacques Dewitte (l’autre invité prévu), se lance dans l’énoncé d’un « catalogue des erreurs modernes » à faire pâlir le Pie IX du Syllabus : « Le relativisme », accuse l’un ; « L’idée de progrès ! », ajoute l’autre ; « L’idée d’évolution ! », opinent-ils de conserve. Moi, dans mon coin, je bois du petit lait ! Mais pas question de surenchérir… Plutôt écouter se lâcher ces « nouveaux réactionnaires » que de la ramener avec mon ancienneté dans la maison…

[access capability= »lire_inedits »]
L’homme moderne, replié sur son nombril

Au bout du compte, disent-ils, la pensée moderne pratique « l’inversion de la téléologie » avant même celle de la théologie. L’homme traditionnel était tourné vers une fin extérieure à lui-même, qui seule pouvait lui permettre de s’accomplir ; l’homme moderne, replié sur son nombril, s’avère infoutu de sortir de lui-même pour se confronter aux choses et aux êtres, sans même parler de Dieu.

Et pour cause ! Cet homme-là ne croit plus à l’existence d’une réalité, d’une vérité extérieures à la pensée humaine. Tout n’est qu’illusion et construction, « vanité et poursuite de vent[3. Comme disait L’Ecclésiaste, mais pour rire.] ». À ce relativisme absolu, nos deux compères opposent la parabole indienne de l’Éléphant et des Cinq aveugles : chacun touche une partie de l’animal et s’en fait une idée (fausse) ; mais aucun ne peut en prendre la mesure. Morale tirée par Chesterton : « Même si les aveugles n’ont découvert que peu de choses sur l’éléphant, l’éléphant était bien un éléphant, et il était bien là ! »

Dans la foulée, c’est à Jacques Dewitte que notre hôte pose d’abord la question sur sa « dette » envers Chesterton. Et l’autre de répondre en philosophe chrétien qu’il est ; autant dire que j’opine sans tout comprendre, et surtout sans moufter.

En un mot, ce qu’il admire en Chesterton, c’est « le penseur de la contingence » (sic). Ah bon, ça vous le fait aussi ? Alors, laissez-moi étaler ma science toute neuve : en gros, il n’y avait pas de nécessité à ce que ce qui est soit, et pourtant c’est !

Quelque chose nous dépasse, ce qui nous grandit

Face à ce vertigineux constat, les modernes – encore eux ! – éprouvent un affreux sentiment de vide (Cioran), d’absurdité (Camus), voire de « nausée » (Jean-Paul). Pour le père Gilbert et son disciple Jacques Dewitte, au contraire, le caractère contingent de la Création est un motif d’émerveillement perpétuel et de joie profonde : il remplace la nécessité par l’Amour.

À coup sûr, quelque chose ici-bas nous dépasse, mais ce simple fait nous grandit ! Si à l’inverse, nous étions la mesure de tout, tout en serait rapetissé, nous y compris…

La « dette » dont parle Finkielkraut, nous en sommes moins redevables à Chesterton que, comme lui, à Dieu. Si la vie est un don, nous sommes en situation de dette – à charge bien sûr pour nous de l’accepter avec gratitude, ou de la refuser en grinçant que « C’est pas un cadeau ! » et que « D’ailleurs, j’ai rien demandé ! » 

Au néant de la modernitude, Chesterton oppose la plénitude du christianisme : une action de grâces joyeuse face à l’amour gratuit du Créateur. Un abandon d’enfant au Père, comme avant nous le Fils. « Ça change tout, à condition d’y croire ! », ricaneront les sceptiques. Ils auraient tort parce que Finkie, pour sceptique qu’il soit, ne rit pas de ça – ou du moins pas avec n’importe qui…

À un moment, je dois dire, il m’a un peu inquiété en posant cette question : « Qu’y a t-il de spécifiquement catholique dans Chesterton ? » Parce que, quand même, toute l’aventure intellectuelle et spirituelle du mec tend vers cet adjectif qualificatif ! Avant de se convertir, n’est-il pas parti de la critique des « Hérétiques » modernes pour aboutir à l’éloge de l' »Orthodoxie » c’est-à-dire du catholicisme romain[4. Les deux ouvrages éponymes viennent d’être réédités dans une nouvelle traduction (Coll. Climats, Flammarion).] ? Même ses romans policiers ne chantent-ils pas la louange de la Sainte Église incarnée par le Père Brown, détective de Dieu ?

Découvrir Chesterton : une deuxième Bonne nouvelle

Mais à vrai dire, Finkielkraut s’en explique lui-même : pas besoin de partager la foi de ce M. Chesterton, ni même toutes ses idées, pour en goûter le sel, voire en faire son miel.

Par exemple notre « antimoderne », bien de son siècle, reproche-t-il à Gilbert une hostilité de principe au divorce… Mais c’est pour mieux nous faire savourer son plaidoyer décontrastant en faveur de l’indissolubilité des liens du mariage : « Poster une lettre et se marier comptent parmi les rares choses qui soient restées purement romantiques ; car pour qu’une chose soit purement romantique, il faut qu’elle soit irrévocable. » Bien sûr que c’est surhumain, et alors ? « L’homme et la femme en tant que tels sont incompatibles » ; le but du mariage, c’est précisément de « dépasser cette incompatibilité ».

Pour finir, il a quand même fallu que j’explique à mon tour ma dette envers G.K.C. Enhardi par la chaleur communicative des émissions de France Culture[5. Enfin là, je généralise ! Ce n’était que ma deuxième fois sur cette stationa.
a. Après Brice Couturier, qui m’aime bien aussib.
b. Malgré vingt-cinq ans de divergences de fond sur à peu près toutc.
c. Je dis ça pour ne pas lui porter tort…], j’ai tout balancé. Pour moi, la découverte de Chesterton a été comme une deuxième Bonne Nouvelle éclairant la première : on peut mettre l’esprit au service du Saint-Esprit ! Au diable la vallée de larmes et les mines d’enterrement ! Le catholicisme, ce n’est pas la mort : c’est la Résurrection ! La Croix du Christ allège les nôtres ; son retour à la droite du Père préfigure le nôtre[6. Même s’il est prudent de réserver.] et, au bout du compte, tout est bien qui ne finira point.

Mais puisqu’en attendant il nous faut bien conclure, comme disait Jean Jaurès, je risquerais volontiers, à la lumière de Chesterton, une nouvelle hypothèse sur le cas Finkielkraut. Parce que « néo-réactionnaire », je veux bien ; mais franchement, depuis Zemmour, ça devient d’un banal… Chez Fink, il y a autre chose qui pointe, comme une version philosophique de la pensée « hussarde ». La contingence humaine assumée avec dégagement et un agnosticisme engagé, avec la tradition chrétienne, dans un mariage qui n’est pas que de raison. Mais bon, moi, ce que j’en dis…

Orthodoxie

Prix: 20,30 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 20,30 €

[/access]

Un éléphant de joie, Gilbert Keith Chesterton

95
Gilbert Keith Chesterton
Gilbert Keith Chesterton.
Gilbert Keith Chesterton
Gilbert Keith Chesterton.

Entre 1903 et 1908, une innombrable foule d’hommes modernes, saisie par la terreur, sillonne l’Angleterre, poursuivie par un éléphant. Dans cette cohue, on distingue confusément les silhouettes talentueuses de Rudyard Kipling, de George Bernard Shaw, de H. G. Wells. L’éléphant, guerrier, ardent et farceur, se nomme Gilbert Keith Chesterton. Cette cavalcade oubliée et inoubliable, ce grand moment de littérature et de pensée porte deux titres : Hérétiques (1905) et Orthodoxie (1908). La réédition par Climats et la nouvelle traduction que nous donne Lucien d’Azay de ces deux chefs d’œuvre longtemps introuvables en français compte au nombre des heureuses nouvelles de l’année 2010. Sale temps pour les modernes !

Le modernisme est un dogmatisme

« Le monde moderne, écrit Chesterton, est rempli d’hommes qui s’accrochent si fortement aux dogmes qu’ils ne savent même pas que ce sont des dogmes ». D’une trompe résolue, il saisit le tronc de l’arbre de la dogmatique moderne. Il le secoue avec vigueur, provoquant autour de lui une pluie de modernes drue et émus[1. Ceci n’est pas une faute d’orthographe, ni même une pipe, mais bien une blague orthographique d’origine probablement extraterrestre.]. Il récuse l’hypothèse selon laquelle les dogmes chrétiens seraient une prison et la modernité un vaste élan de liberté. La modernité n’est ni plus ni moins dogmatique que le christianisme. Aux yeux de Chesterton, c’est au contraire la métaphysique moderne qui est une cage glaciale, une régression au regard des découvertes libératrices de la métaphysique chrétienne. Etre moderne, ce n’est pas en savoir plus, c’est « ignorer des découvertes humaines très précises dans le domaine de la morale, découvertes aussi précises, quoique moins matérielles, que celle de la circulation du sang. »

Les quatre piliers fous du christianisme

« La vérité psychologique fondamentale n’est pas que nul n’est un héros pour son valet. La vérité psychologique fondamentale, le fondement du christianisme, c’est que nul n’est un héros pour lui-même. »

C’est en ce point précis que prennent naissance les quatre découvertes existentielles, les quatre vertus foncièrement exubérantes et irraisonnables du christianisme : l’humilité, la foi, l’espérance et la charité. Chesterton estime que ces quatre folies aventureuses en savent plus sur le fond de l’âme humaine que la sagesse grecque ou la raison moderne : « Le vieux monde païen alla parfaitement droit devant soi jusqu’à ce qu’il découvre qu’aller droit devant soi est une énorme erreur. Il était notablement et magnifiquement raisonnable, et il découvrit, dans les affres de son agonie, cette vérité précieuse et durable, patrimoine pour les siècles à venir, que la raison ne suffirait pas. […] Mais si nous ressuscitons et poursuivons pour de bon l’idéal païen d’un épanouissement simple et rationnel du moi, nous finirons où le paganisme a fini. Je ne veux pas dire que nous finirons par la destruction. Je veux dire que nous finirons par le christianisme. »

La liberté des modernes est factice, verbale, ennuyeuse. Les hommes modernes s’illusionnent en tenant leur haine de la finitude pour un amour de la liberté. Ils ne conçoivent pas que les limitations sont au contraire la condition même de l’exercice réel de la liberté. « Ce qui rend la vie romanesque et pleine de possibilités véhémentes, c’est l’existence de ces grandes limitations ordinaires qui nous forcent tous à nous exposer à des circonstances que nous n’aimons pas ou que nous n’attendons pas. […] [Les modernes] cherchent sous toutes les formes un monde où il n’y aurait pas de limitations, c’est-à-dire un monde sans contours, un monde sans relief. Il n’y a rien de plus abject que cette infinité. » Le christianisme de Chesterton est ainsi inséparable de l’esprit d’aventure et de l’art du roman, qui est l’art de l’homme libre.

L’orgueil du christianisme ? L’humilité !

Avec un réalisme plus convaincant que celui de Céline ou Houellebecq, le christianisme découvre le monde réel pour ce qu’il est : une féerie, rude et étourdissante. Pour cette fois-là. Et pour toutes les autres fois. La porte fraîche qui ouvre sur l’évidente féerie du réel se nomme humilité : « L’humilité, c’est ce qui renouvelle à jamais la terre et les étoiles. C’est l’humilité, et non le devoir, qui préserve les étoiles du mal, du mal impardonnable de la résignation fortuite ; c’est par l’humilité que les cieux immémoriaux ont conservé leur fraîcheur et leur force à nos yeux. » C’est elle qui nous révèle ce que Chesterton nomme le « splendide sensualisme des choses ». La faculté d’émerveillement qu’il loue sans relâche est aux antipodes du kitsch. Il l’évoque du reste presque toujours avec humour. « M. Shaw nous convainc qu’il voit les choses telles qu’elles sont. J’en serais autrement convaincu si je le voyais admirer ses pieds avec une stupeur religieuse. »

Mais le principal miracle d’Hérétiques et d’Orthodoxie, c’est que jamais les paradoxes de Chesterton ne deviennent machinaux, mécaniques. Ils sont toujours sensuels, singuliers, incalculables, nés pour cette fois-là et non une autre, nés de la totalité dansante et sensible de son corps éléphantin mis en situation. L’éléphant, nous le savons, est l’unité de mesure (rythmique) de la joie. « Le paradoxe, écrit Chesterton, lancé pour un instant aux trousses d’un curé sinistre, n’est pas une chose frivole, mais une chose très sérieuse. […] Ce qu’on entend par paradoxe est une certaine joie de défi qui relève de la foi. […] M. McCabe pense que comique est le contraire de sérieux. Comique est le contraire de non-comique et rien de plus. […] Une plaisanterie peut être extrêmement utile : elle peut contenir tout le sens terrestre, pour ne pas parler de tout le sens céleste, d’une situation. […] Ce qui est foncièrement et réellement frivole, c’est la solennité irréfléchie. » Chaque paradoxe de Chesterton est un barrissement de joie. La joie de la vérité, la simplicité renversante de la vérité sont les frissons qui parcourent son corps barrissant.

Rien de moins original que le péché originel

Mais, outre son humour aérien et inépuisable, Chesterton possède une autre vertu dont les catholiques ne sont pas toujours pourvus. Je veux parler de l’amour de l’égalité, des rapports agonistiques entre pairs, de l’amour de l’homme ordinaire. Non content de penser qu’il aime davantage la liberté que les modernes, notre pachyderme a encore le front de soutenir que son attachement à l’égalité est plus sérieux que le leur. « La civilisation scientifique […] a un défaut assez singulier : elle tend sans cesse à détruire la démocratie, le pouvoir de l’homme ordinaire. […] La science signifie spécialisation, et la spécialisation l’oligarchie. […] L’expert est plus aristocratique que l’aristocrate. […] Les hommes chantaient jadis en chœur autour d’une table ; aujourd’hui un homme chante tout seul pour l’absurde raison qu’il chante mieux. »

Et c’est inspiré par son sentiment profond de l’égalité humaine qu’il propose cette lecture superbe de la doctrine du péché originel : « Carlyle a dit que les hommes étaient pour la plupart des fous. Avec un réalisme plus sûr et plus respectueux, le christianisme affirme qu’ils sont tous des fous. C’est ce qu’on appelle parfois la doctrine du péché originel. On pourrait tout aussi bien l’appeler la doctrine de l’égalité des hommes. Mais le point essentiel, c’est que tous les dangers moraux primaires et d’une grande portée qui menacent un homme menacent tous les hommes. »

Ars erotica

La mise en pratique concrète de la dogmatique moderne ruine la liberté et l’égalité. Mais elle présente encore un troisième inconvénient majeur pour Chesterton : elle détruit même le plaisir. En somme, l’irréalisme moderne met en péril en actes tout ce qu’il glorifie en paroles. Si la religion disparaît, […] je serais enclin à prévoir une diminution de la sensualité parce que je prévois une diminution de la vitalité. […] C’est une illusion tout à fait dépassée de supposer que notre objection au scepticisme soit qu’il prive la vie de discipline. Notre objection au scepticisme, c’est qu’il élimine la force motrice. C’est au nom d’un hédonisme de l’être, au nom d’un sensualisme chrétien – au nom d’une « autre jouissance », selon la belle formule de Jean-Louis Bolte – que Chesterton déclare la guerre aux modernes. Rien de plus précieux que l’ars erotica de ce stupéfiant pachyderme. « Toute espèce de plaisir exige […] une certaine pudeur, une certaine espérance indéterminée, une certaine attente enfantine. […] Nous ne pouvons revenir à un idéal d’orgueil et de jouissance. Car l’humanité a découvert que l’orgueil ne mène pas à la jouissance. […] Alors qu’on avait supposé que la jouissance la plus complète se rencontrait en dilatant le moi à l’infini, la vérité est que la jouissance la plus complète se rencontre en réduisant le moi à zéro. »

Gloire au monde moderne !

Gloire au monde moderne, qui nous a donné Chesterton ! D’une trompe ferme et joviale, mille et trois fois Chesterton nous saisit par les pieds, nous autres modernes qui flottions doctement et majestueusement tête en bas dans les airs. Mille et trois fois, il nous retourne, nous fait virevolter vivement pour nous remettre à l’endroit. Mille et trois fois, sa trompe chaude nous colle et recolle affectueusement les pieds sur terre. Sur la terre ferme, sur le sol bête, sur l’ineffable plancher des vaches. Avec bonté, avec prodigalité, avec la joie d’un jeune animal jouant. Chesterton nous replace au cœur du miracle ordinaire. Au cœur du miracle d’être homme. Au cœur du rugueux miracle terrestre.

Il veut nous donner ce qui est bon. Il veut nous donner le sol, la terre. Il veut que nos pieds, nos orteils endormis par leur séjour dans l’éther, retrouvent la joie nue de toucher la terre, la joie délicieuse, sensuelle, charnelle des orteils humains foulant la terre, la terre bonne et commune, extraordinairement ordinaire – il veut réveiller nos corps de la torpeur moderne, de l’anesthésie moderne, réveiller, au fond de nos corps, la joie foudroyante de la finitude.

Hérétiques

Prix: 20,30 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 15,06 €

Retour au Rwanda

83
Pieter Claesz, Vanité (1634)
Pieter Claesz, Vanité (1634).
Pieter Claesz, Vanité (1634)
Pieter Claesz, Vanité (1634).

Spécialiste de la région des Grands Lacs africains, André Guichaoua était à Kigali au moment du génocide, où il a sauvé des enfants dont la mère (auparavant Premier ministre) venait d’être assassinée. Expert auprès du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), il a publié ou dirigé plusieurs études sur les dynamiques qui ont affecté la région. Il semble occuper une situation à part chez les spécialistes du Rwanda, les collègues ne le citant guère. Aujourd’hui[1. A La Découverte, 2010] il publie une somme, 600 pages serrées accompagnées, pour les acharnés, de 134 annexes accessibles sur internet. Cela s’intitule Rwanda, de la guerre au génocide. Les politiques criminelles au Rwanda, (1990-1994)

Rompre avec la vulgate dominante sur le Rwanda

D’emblée ce titre et ce sous titre rompent avec la vulgate dominante, celle que défend le pouvoir FPR et qui associe deux dogmes :

1° La préparation du génocide n’a pas commencé en 1990, mais en 1959 avec l’installation d’un pouvoir se réclamant de la majorité hutu et les premiers massacres de Tutsis ;
2° Il n’y a pas eu « des » politiques criminelles, mais une seule, la même sous Kayibanda puis sous Habyarimana, qui n’a cessé d’être raciste et militaro- fasciste et qui a débouché sur la boucherie de 94.

Dans Esprit[2. Mai 2010.], Jean-Pierre Chrétien présente clairement le schéma idéologico-historique à quoi s’identifie le pouvoir en place au Rwanda. Au départ, il y a les colonisations, allemande puis belge, qui ont répandu et institutionnalisé une interprétation ethnique et même raciale (Bantous vs Hamites) de la dualité rwandaise ( Hutus/Tutsis) en réalité plutôt sociale, et moins rigide et inégalitaire que ne l’ont prétendu les colonisateurs. Répandu par les administrations et surtout les misions catholiques, ce schéma attribuait aux Tutsis un sentiment de supériorité raciale, conforme à « l’idéologie qui avait été plaquée sur eux ». Il a subsisté après l’indépendance tout en étant lu de manière inverse, justifiant désormais non pas le pouvoir de l’aristocratie mais celui de la masse paysanne, avec les pires conséquences. Le régime actuel se prétend la négation radicale de cela. Jetant l’opprobre sur l’histoire antérieure et cultivant la vigilance « anti négationniste », il prétend construire un nouveau pays, unanime cette fois, qui, par delà la funeste période coloniale prolongée par les deux républiques dominées par les Hutus, rejoindrait l’ancien royaume. Ceci engendre, dit Jean-Pierre Chrétien, une « peur de l’histoire à Kigali », tant ce schéma historiographique se révèle rigide et irréaliste, traduisant en fait la contradiction qu’il y a à vouloir fonder l’unité du peuple sur la mémoire sans cesse rappelée d’une division atroce, division que l’idéologie du régime absolutise tout en affirmant de cette manière construire une unanimité. Ce qui le met en position de rééducateur dictatorial du peuple dont il se réclame. D’où « l’ambiance policière qui règne au Rwanda », situation vécue par beaucoup « comme intenable ».

C’est sur ce fond qu’intervient André Guichaoua, montrant que le régime de Paul Kagamé est un éducateur abusif, qui s’enferme dans une vue des événements simpliste pour dissimuler ses responsabilités et justifier le rôle qu’il s’attribue. De la somme touffue de Guichaoua, on peut tirer des propositions éclairantes, qu’il justifie précisément.

Démocratisation manquée et responsabilité du FPR

1° Le drame rwandais est celui d’une démocratisation manquée. Le régime issu, en 1973, du coup d’Etat du général Habyarimana a d’abord essayé de surmonter les divisions sanglantes de la période de l’indépendance. Il a prétendu le faire en instaurant un régime de parti unique et unanime et multiethnique, avec des quotas, qui ont contribué à ethniciser les mentalités. La sortie de ce système à partir de 1990 n’a pas conduit à une démocratie mais à une répartition des postes entre clans familiaux et régionaux sans qu’intervienne jamais pour les départager une élection libre et ouverte. D’où une décomposition du pouvoir, des rivalités de plus en plus violentes, la multiplication des meurtres, la formation de milices au sein des partis et l’ethnicisation des passions politiques. En l’absence de vrai programme, chacun a de plus en plus cherché à incarner le « peuple majoritaire » (hutu) apparu à la chute de la monarchie. « L’ouverture politique, dit Guichaoua, instaura une forme exacerbée de compétition politique autour des antagonismes anciens redoublés par la polarisation ethnique. » Ainsi, dans les années 90, le pays a vu le constant affaiblissement de ceux qui voulaient mettre en place le multipartisme par l’effet « d’un long travail solidaire de désintégration et de reprise en mains par la mouvance présidentielle d’un côté et le FPR de l’autre. »

2° En effet le FPR porte une grande part de responsabilité dans cet échec de la démocratie par la manière dont il a mis au centre la question des réfugiés. Les violences rwandaises et burundaises (massacre de 100.000 Hutus en 1972, assassinat du premier président hutu élu en 1993) ont eu pour effet, outre la peur répandue, l’installation aux frontières de nombreux réfugiés. Mais les Tutsis installés en Ouganda après 1959, ceux qui ont formé le FPR, sont un cas particulier. Parce qu’ils avaient activement participé à la guérilla qui a renversé Oboté en 1986, le nouveau président, Yoveri Museweni, les a soutenus quand ils ont entrepris à partir de leur base ougandaise, la reconquête de leur pays d’origine. Guichaoua insiste sur les effets déstabilisateurs de la stratégie du FPR qui a favorisé la violence et l’emprise des extrémistes. Par son choix d’agir de l’extérieur et surtout son refus constant du compromis, le FPR a contribué à l’échec de la démocratisation. Stratégie que Guichaoua analyse sévèrement : « A cette date (la mi 92) au regard de l’ampleur de la mobilisation populaire en faveur de l’opposition[3. Il s’agit ici de l’opposition interne, celle qui, issue du parti unique, essayait de s’organiser pour que soient mises en œuvre les promesses de démocratie et de pluralisme faites en 1991.], la tenue d’élections multipartites constituait pour [le FPR] le principal verrou à faire sauter. D’une part parce que le processus électoral consacrait le recentrage sur des enjeux politiques internes et la mise en retrait, du moins provisoire, de la question des réfugiés. D’autre part, parce que le vote tutsi intérieur encore dispersé entre les partis d’opposition, détournait durablement du FPR considéré comme une invasion ougandaise. » D’où l’offensive FPR de juin 92 et l’échec le mois suivant des partisans de la réforme politique au congrès tenue par le parti présidentiel.

Il n’y avait pas de fatalité génocidaire

3° Pour Guichaoua, le génocide n’avait rien de fatal, il n’était inscrit d’avance ni dans la mentalité du peuple hutu, ni dans l’idéologie du régime, il a été plutôt l’effet d’une combinaison de stratégies poursuivies chacune aveuglément par des groupes cherchant la suprématie par tous les moyens : stratégie du clan présidentiel, stratégie des militaires hutus du nord, stratégie du FPR… Même en avril 94, après le meurtre du Président, les premiers massacres, ceux qui ont lancé la folle radicalisation des comportements, avaient pour but la prise de pouvoir d’un clan du gouvernement contre les partisans du compromis qu’ils éliminent. Le génocide a mobilisé de vieilles passions mais celles-ci ont émergé dans et grâce à la confusion politique entretenue, au sentiment d’être menacé qu’elle favorise. Le pire, suggère l’auteur, pour une société, c’est tout simplement de ne pas se comprendre, de s’abandonner à des fonctionnements à l’aveugle où les passions se dérèglent, perdent toute mesure. Cela contredit l’idéologie actuelle des sciences humaines, pour qui il n’y a pas d’événements, mais seulement de mauvaises pensées qui vont fatalement à leur concrétisation. Cela porte aussi à s’interroger sur ce que nous vivons « à domicile » actuellement : sommes-nous une société qui se comprend elle-même, ou bien fonctionnons-nous à l’aveugle ?

Quant au Rwanda, l’aveuglement a été aussi le fait des gouvernements étrangers impliqués. De la France d’abord, dont l’ambassade à Kigali s’est en avril 94, déshonorée par sa complicité mécanique, routinière, avec ceux qui étaient devenus sa clientèle. Mais les autres « grandes ambassades » ne se sont pas moins montrées attachées chacune à son « poulain », le FPR en ce qui concerne les Américains. « Au cour des premiers jours d’avril, juge Guichaoua, il est fort probable qu’avec un appui déterminé des grandes ambassades, des forces étrangères mobilisées et des forces onusiennes, les personnalités politiques ayant pris leurs distances avec les blocs ethnistes auraient eu un ascendant suffisant pour appeler à la cessation des massacres. »

Une justice internationale incapable de produire une vérité politique

4° Une des conclusions les plus importantes à tirer de la lecture de ce livre est l’impuissance en l’occurrence de la justice internationale (du TPIR) à produire de la vérité politique. Sous prétexte que ce qu’il a à juger ce sont les responsables du génocide, le Tribunal d’Arusha a constamment refusé de considérer les crimes adjacents, même s’ils font partie du processus qui a conduit à la catastrophe. A Arusha, les juges du siège ont fait preuve d’indépendance, refusant dans leurs jugements la thèse d’un complot de longue main pour préparer le génocide. Mais les procureurs, y compris les flamboyantes Louise Arbour et Carla del Ponte, se sont inclinés devant l’acharnement du pouvoir rwandais à délimiter le champ des investigations. C’est pourquoi un boisseau opaque reste posé sur l’affaire de l’avion d’Habyarimana[4. Boisseau encore plus lourd depuis que Kouchner et Sarkozy ont engagé une politique de réconciliation avec led régime de Kagamé.]. C’est pourquoi les massacres de masse du FPR, que ce soit au cours de l’envahissement du Rwanda ou à l’occasion des actions contre les Hutus réfugiés au Congo[5. Les massacres commis au Congo (200.000 victimes) ont été qualifiés de génocide par R.Garrettone chargé par l’ONU d’une mission d’investigation qui a été interrompue par décision du Conseil de sécurité.] sont ignorés, en fait absous. L’idéologie post-shoah a fait du génocide un objet juridique à part, décontextualisé, comme sorti de l’histoire. Mais c’est justement cette décontextualisation qui a des effets dans l’histoire. « Depuis 1990, tout ce que le FPR pouvait obtenir par les armes l’a été, la conquête du pouvoir, la caution internationale, une position politique et militaire avantageuse sur le plan régional. Se sont ajoutés, en contrepartie de l’incurie de la communauté internationale face à la tragédie de 1994, des aides financières et techniques d’un volume exceptionnel et une garantie d’impunité incluant l’ensemble des faits de guerre nationaux et régionaux, jusqu’à l’occupation maintenue de l’est de la RDC. »

Ne pas confondre mauvaises pensées et situations dangereuses

5° L’aveuglement des Occidentaux quand se préparait le pire a tenu à l’étroitesse de perspectives des différents gouvernements. Un autre aveuglement est produit désormais par la mauvaise conscience, l’aveuglement moraliste qui ressasse un discours sur les responsabilités tout en ne cherchant celles-ci que d’un seul côté, en faisant des transpositions très approximatives de la Shoah. Cependant, d’autres points de comparaison pourraient être plus utiles. On peut rapprocher les délires qui ont atteint le Rwanda d’autres mouvements survenus à l’entrée dans la démocratie.

Ceux par exemple qui s’indignent que certains Hutus aient évoqué 1789 pour justifier leur cause, devraient se souvenir qu’en réaction à certains thèmes de la « réaction aristocratique » Sieyès a, en 1788, suggéré de renvoyer les nobles « dans les forêts de Germanie ». Ils devraient se rappeler aussi que de la Grande Peur aux massacres de septembre 1792, la France révolutionnaire a connu devant la menace des anciens maîtres des paniques accompagnées de déchaînements violents à l’encontre de ceux des anciens maîtres qui étaient à sa merci. Ces épisodes le montrent : la « politisation des passions », la rationalisation des rancœurs laissées par les vieilles dominations n’est ni assurée ni spontanée, elle suppose un travail politique difficile.

On peut évoquer également une autre démocratisation sanglante et cahotique, celle qu’a connue le Mexique. Dans un contexte postcolonial, à la sortie d’un paternalisme mis en place par les missions catholiques et prolongé par Porfirio Diaz ce pays a connu des décennies de guerres révolutionnaires[6. Voir à ce sujet un livre récemment republié : La Révolution mexicaine de Jean Meyer, Taillandier 2010.] pendant lesquelles des élites divisées ont fait s’entre massacrer diverses fractions du peuple. Après quoi s’est installation au pouvoir un « Parti révolutionnaire institutionnel » qui a empêché pendant un bon demi siècle des élections libres et pluralistes, ne passant la main que dans les années 1970.

Une des leçons que suggère la lecture de Guichaoua paraît bien être qu’au lieu de pourchasser les mauvaises pensées, on aurait intérêt à essayer d’identifier les situations dangereuses.

Coup franc pour les Gaulois

110
Raymond Domenech

Raymond Domenech

L’écrivain François Bégaudeau est un farceur. En 2008, peu après la sortie du film Entre les murs, adapté de son roman éponyme, il avait fait croire à toute la presse sa volonté de racheter le Football club de Nantes, dont il est un ardent supporter. Passionné de sport, Bégaudeau s’est naturellement vu confier par le journal Le Monde une chronique titrée « Viril mais correct » dans laquelle notre polisson assermenté de la gauche la plus alignée donne régulièrement son avis crucial – emprunt à une si précieuse sagesse humaniste ! – à propos de l’actualité footballistique.

Le farceur s’est trouvé bien dépourvu face à la ridicule comédie burlesque que les « Bleus » ont jouée en Afrique du Sud, lors de la Coupe du Monde… Bibi-Fricotin dut trouver une explication logique à ce sombre désordre, polir un « angle » journalistique original, pourfendre ces philosophes réacs qui ont la tendance dégueulasse à appeler un chat un chat, et un voyou un voyou. Bégaudeau dut, en somme, tenter de justifier le comportement carnavalesque de ces atroces « Bleus » médiocres, vulgaires, et parfaitement inexcusables. C’est l’exploit qu’a réalisé notre poulain, dans une chronique atterrante publiée mardi dernier dans les pages du journal du soir. Selon Bégaudeau il faut donc cesser d’accabler ces malheureux joueurs qui se comportent comme des petites frappes décervelées, mais « oser » s’interroger sur la non-adaptabilité (imaginaire ?) de l’encadrement du foot français à des joueurs issus de mondes socio-culturels différents.

Le problème, c’est la vieille France

Mais écoutons plutôt l’entêtante prose de cet homme qui sait plus que quiconque penser-en-rond : « Depuis vingt ans, la baguette a été confiée à des quinquagénaires prénommés Aimé, Roger, Jacques, Raymond ou encore Robert (comme Duverne), tous rejetons d’une France ouvrière et rurale dont la nostalgie se donne aujourd’hui de Gaulle pour nom de code. Très clairement, ceux-là ne savent pas faire avec le prolétariat de banlieue qui peuple aujourd’hui les clubs. » Oui. Voilà. La vieille France profonde et ouvrière. Roger. Raymond. C’est dit. Enfin non, pas vraiment. La partition des « Bleus » serait ainsi émaillée de couacs déplaisants car l’entraîneur ne serait pas tout à fait un black ou un beur, âgé de 22 ans (et écoutant du rap dans son Ipod) ?

C’est donc vers cette logique que s’oriente cette navrante réflexion ? Misérable duplication, soit dit en passant, d’une paresseuse pensée pédagogiste voulant que les profs s’adaptent continuellement aux élèves. Demain les entraîneurs devront-ils aussi s’adapter aux incivilités chroniques de joueurs grossiers et mieux payés qu’eux ? Gageons qu’il s’agit seulement d’une nouvelle facétie provocatrice de ce sympathique farceur de Bégaudeau, qui va pourtant devoir supporter encore quelques années – douloureusement, on l’imagine ! – la présence à la tête de l’équipe de France d’un entraîneur face-de-craie ; un certain Laurent Blanc, successeur désigné de Raymond Domenech. Tout blanc. Même pas musulman converti. Yo ziva ! Trop pas ! Trop la haine ! Et l’idéologie black-blanc-beur dans tout ça ? Ta race ! Fin de partie.

Virilio, la peur à vitesse grand V

5
Paul Virilio, urbaniste et philosophe
Paul Virilio, urbaniste et philosophe.
Paul Virilio, urbaniste et philosophe
Paul Virilio, urbaniste et philosophe.

Dans L’Administration de la peur, sa conversation avec Bertrand Richard, Paul Virilio médite les métamorphoses contemporaines de la peur. « Autrefois, la peur était un phénomène lié à des événements localisés, identifiables et circonscrits dans le temps. […] Aujourd’hui, c’est le monde lui-même […] qui nous étreint et nous “stresse” dans une sorte de claustrophobie : crises boursières contaminantes, terrorisme indifférencié, pandémie fulgurante, suicides “professionnels”. » À ses yeux, le monde de l’instantanéité et de la synchronisation planétaires donne lieu à une seconde angoisse « cosmique » après celle liée à la bombe atomique et à Hiroshima. Cela permet de comprendre, par exemple, pourquoi nous marchons si vite dans la rue. Notre catastrophe principale relève de la temporalité. Elle est celle du présent à jet continu, à flux tendu et à perte de vue. « La peur qui tend à s’emparer des foules provient de ce sentiment que quelque chose d’essentiel est en train de se perdre définitivement, qu’un rapport aux lieux et au réel est en train de s’évanouir. » Nous sommes tous les collabos de ce présent perpétuel, de cette atrophie du temps.

[access capability= »lire_inedits »]Paul Virilio insiste, livre après livre, sur la nécessité d’une pensée de la vitesse. À ses yeux, une politique sérieuse et conséquente ne pourrait naître qu’à placer la question de la vitesse en son centre. Et en renonçant à l’obsession de la « double idéologie sanitaire et sécuritaire ». « Au XXe siècle, nous avons découvert et utilisé l’instantanéité offerte par la vitesse absolue des ondes. […]  Il me semble que nous sommes sortis aujourd’hui de l’accélération de l’histoire pour entrer dans la sphère de l’accélération du réel. […] La question de la vitesse et de sa violence (une violence non sanctionnée) a été purement et simplement étouffée [par] l’idéologie du progrès. […] Nos sociétés […] ne connaissent plus qu’un seul rythme, celui de l’accélération continue. Jusqu’au crash, et au krach systémique. »

Il faut du temps pour avoir confiance

Cet élève de Jankélévitch, héritier de Husserl et de Bergson, voit dans le krach économique de 2007-2008 une conséquence inéluctable du « Program Trading », l’interconnexion des bourses mondiales en temps réel opérée au début des années 1980 : « Millisecondes, picosecondes, femtosecondes, des milliardièmes de seconde, voilà désormais notre réalité devenue inhabitable. » Pour Paul Virilio, l’urgence capitale est de sortir du règne terrifiant de l’urgence.

Ce philosophe chrétien solidement étanche à la « moraline » récuse toute espèce d’apocalyptisme, mais note tout de même en passant : « Ainsi, les grands mythes bibliques vont-ils se voir réalisés et concentrés dans la première décennie du XXIe siècle. Babel, avec la chute des tours du World Trade Center ; le Déluge, avec la conjonction du tsunami de décembre 2004 et de Katrina en 2005 ; et puis l’Exode, aujourd’hui, avec la submersion probable des seuils côtiers. » Face à ce monstrueux sans reste, Virilio n’abdique pourtant pas l’espérance. « Les acteurs du monde de la finance n’ont plus confiance. […] Pour une raison qui est d’une simplicité biblique. Parce que la confiance ne saurait être de l’ordre de l’instantané. Elle doit se construire, se mériter, dans le temps. La confiance instantanée, la foi instantanée, cela ne marche pas. Il faut du temps pour avoir confiance, il faut du temps pour avoir la foi. Cela se construit : il y faut du tempo, du rythme. »

Amis, désertons le désert. Arrêtons-nous. Arrêtons-nous pour laisser à nouveau le temps couler dans nos veines et rendre toutes choses réelles. Réelles. Splendidement finies. Splendidement charnelles.

L'administration de la peur

Prix: 4,46 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

[/access]