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Conte thérapeutique de Noël

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Le dernier roman de Didier van Cauwelaert est parfaitement adapté à la saison actuelle : il plaide pour l’espoir dans un monde désespéré, pour le miracle dans une société blasée.


Didier van Cauwelaert recevait, il y a 30 ans, le prix Goncourt pour Un aller simple. On découvrait l’histoire d’Aziz, recueilli par les tziganes des quartiers nord de Marseille. Il possédait un faux passeport marocain. C’est peu pour affirmer connaître ses origines. Et puis un jour le gouvernement décide de lancer une opération marketing de retour au pays. Aziz va alors être confié à un jeune attaché humanitaire idéaliste. Aziz, sommé de montrer son lieu de naissance, indique au hasard une zone du Haut-Atlas marocain. Tout devient alors possible. Les jurés du Goncourt furent émus. Il faut dire que Didier van Cauwelaert possède cette capacité, de plus en plus rare chez les écrivains, de briser le réel pour laisser entrer le merveilleux. Didier est un admirateur de Charles Trenet. Nous avons chanté ensemble dans un bar d’hôtel de province les plus grands tubes du « fou chantant », poète amoureux de Jean Cocteau. 

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L’enfant qui sauva la Terre est un conte thérapeutique de Noël. Il ressemble au « Jardin extraordinaire » de Trenet. Il n’est pas question d’idéologie ou de « grand soir », juste une envie de croire, malgré la tristesse de la situation initiale du récit, que l’imaginaire peut tenir en respect le pire. Comme l’écrit van Cauwelaert, une prophétie doit « permettre de corriger un scénario catastrophe », et non de s’y soumettre. Il faut déjouer en permanence les desseins du diable. Pour cela il faut croire dans les forces de l’esprit associées à celles de la nature. Il faut rechercher les centres telluriques, embrasser les arbres pour revigorer notre volonté d’inverser le cours des choses et retrouver ainsi l’équilibre des forces premières, qui a permis que le miracle de la vie s’accomplisse. C’est un récit plein d’espoir que l’écrivain, l’un des plus prolifiques de sa génération, nous offre en cette veille de la Nativité. Quand une clown confie la planète malade à un gamin qui s’éteint, qu’arrive-t-il ? Des choses incroyables qui secouent nos certitudes de blasés opulents. Thomas, enfant de 12 ans, en soins palliatifs, dont la mère est morte en lui donnant la vie, et dont le père est en prison, va échapper à l’emprise des médecins qui ont programmé sa mort. La clown est peut-être « bidon », mais son discours intelligent et vigoureux oblige l’enfant, dont le corps est dominé par le syndrome de Beaufort, une maladie orpheline, à réagir. 

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Ce conte est également un manifeste pour la Terre en souffrance. Par la pensée, Thomas va tenter de refroidir la banquise, d’apprendre aux abeilles à se défendre face aux frelons asiatiques, de restaurer la barrière de Corail et peut-être de se guérir lui-même. Bien sûr, si votre esprit cartésien vous fait hausser les épaules, ne perdez pas votre temps à lire ce roman, à la fois tendre et ironique, et allez admirer les éoliennes qui désorganisent les animaux de notre planète. Mais si vous laissez une place à la psychologie, voire à l’irrationnel, alors courez l’acheter. Comme le dit l’un des docteurs au jeune Thomas : « Tu sais, la maladie n’est que l’ultime langage du corps pour se faire entendre, quand on refuse de l’écouter. Ton profil, à première vue, a des similitudes avec celui des autres Beaufort : traumatisme affectif, précocité intellectuelle, sentiment d’exclusion… » Et d’ajouter, plus généralement : « Votre organisme a secrété, pour des raisons qui vous appartiennent, des toxines analogues à celle de ces batraciens, qui bloquent peu à peu les commandes de vos fonctions vitales. C’est ce que certains confrères appellent des produits chimiques émotionnels ».

À méditer.

Didier van Cauwelaert, L’enfant qui sauva la Terre (Albin Michel, 2024).

L'Enfant qui sauva la Terre

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Un aller simple - Prix Goncourt 1994

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Philippe Sollers entre les lignes

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Une Boyard sinon rien

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Monsieur Nostalgie vagabonde entre rêveries et souvenirs littéraires dans ces jours incertains qui font le pont entre Noël et le Nouvel An. Il nous donne quelques pistes de lecture pour annihiler le temps…


Il y a comme un air de fin d’été, quand les plagistes remballent leur quincaille balnéaire et les enfants soldent leurs amours de sable. Cet entre-deux des fêtes de fin d’année laisse une impression de grande indécision et parfois d’accablement moral. C’est l’heure des bilans et des plans de reconquête. On griffonne sur un cahier à spirales, les minuscules victoires qui ne feront jamais oublier les défaites. L’Homme se construit dans l’échec, il en fait son lit. Les succès éphémères et fragiles sont juste là pour nous faire patienter. Ce sont des leurres. On aimerait se projeter mais l’idée même d’employer ce verbe progressiste empreint d’une démagogie votive nous écœure. Nous sommes dans un état d’attente. On dit adieu donc à cette année 2024 sans regret comme Giscard le fit dans son allocution télévisée du 31 décembre avec le millésime 1974 et une emphase pathologique. 

Toute la philosophie occidentale repose sur ce paradoxe : illusions d’un monde perdu et lassitude d’un avenir chaotique. Cette année qui s’achève dans le brouillard et les incertitudes gouvernementales, nous avons lu, vu, écrit plus que de raison, malgré cette gesticulation permanente, un goût d’inachevé s’empare des Hommes restés sur leurs gardes. Dans trois jours à peine, nous accosterons en 2025 dans un pays plus parcellisé que jamais, cette fois-ci, il n’y aura plus d’Olympiades ou de résurrection de Notre-Dame pour nous amadouer. L’exposition Disco à la Philharmonie de Paris n’ouvrira ses portes qu’à la Saint-Valentin. L’élection de Miss France étant terminée, la prochaine étape de notre barnum national est prévue en avril avec le Paris-Roubaix et fin mai dans les loges de Roland-Garros. Les événements sportifs sont les dernières balises de notre mémoire. On ne se souvient déjà plus du nom de ce Premier ministre, comment s’appelait-il, le vieux monsieur cérémonieux aux cheveux blancs, d’allure athlétique, et puis cet autre, jeune et bavard, qui bondissait de guéret en guéret, d’un plateau à une manifestation agricole, comme Jean-Paul Belmondo dans une comédie de Lautner, son nom m’échappe. 

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Seuls les champions, hérauts de la piste, perdurent dans l’Histoire nationale. Les autres disparaissent des annales de la République. La France épuise autant son personnel politique que ses citoyens, bataillons d’électeurs en dissidence. C’est le charme des vieilles nations qui dérivent sans cap mais s’enfoncent assurément dans les impasses. Alors, pour enjamber ces quelques jours qui nous séparent des cotillons mouillés et du champagne émoussé, on maugrée dans son coin, et on se réfugie dans la lecture. Les hommes d’action pédalent ou courent, les autres de mon espèce, piochent des livres comme on pêche à la main dans une rivière, par désœuvrement et plaisir interdit. Avez-vous senti le frémissement d’une truite fario qui glisse sous vos mains et vous échappe ? Ce délice impromptu est un luxe de provincial. Dans les bibliothèques, les livres sont plus disciplinés quoique certains ont la bougeotte. Vous savez qu’en décembre, j’ai le cœur grenadine, j’oublie un instant le flot de nouveautés qui inondent les librairies et je me replie sur mes tocades de chroniqueur dominical. Souvent le hasard guide mes choix et, par miracle, on tombe nez à nez avec un écrivain que l’on avait délaissé et qui nous rappelle le temps glorieux des rotatives. 

Coup sur coup, j’ai relu deux livres de François Bott, disparu en 2022, au mois de septembre, presque jour pour jour, un an après le départ précipité de Roland Jaccard, son compagnon de route. Un livre sur Radiguet, L’enfant avec une canne paru chez Flammarion en 1995 et La traversée des jours au Cherche midi en 2010. Avec Bott, on cravache des Années folles aux grands boulevards, de France-Soir au Monde, c’est tout un pan de la critique littéraire qui défile. On y croise ses copains, Boudard, Nucéra, Cioran, Jacques Laurent, Sagan, Morlino et Cérésa. Ses patrons aussi admirés que Pierre Lazareff, que détestés à l’image de Françoise Giroud à L’Express (« Malgré les apparences, elle manquait totalement d’aménité et de bienveillance. Certains trouvaient ses sourires désarmants. En tout cas, ils n’étaient jamais désarmés »). Dans ses souvenirs de la République des Lettres de 1958 à 2008, Bott rallume la flamme de la presse écrite, son éclat et son onde. Il « réhabilite » même la Boyard : « Brassaï mesurait le temps de pose en fumant des cigarettes : une gauloise pour la lumière de l’aube, une boyard s’il faisait sombre. Á propos, la boyard n’a même pas eu de « nécro » quand elle a été supprimée par la Régie. Elle mériterait pourtant une thèse en Sorbonne, puisque Sartre brûla aussi ce gros module pour écrire L’Être et le Néant, et Godard pour tourner Pierrot le fou »

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On se demande souvent à quoi sert la littérature. Et bien à ça, à lire un auteur dans la torpeur des fêtes, être saisi par une phrase, amusé par un mot, happé par le passé. Bott m’a poussé à investiguer. Je suis alors parti à la recherche des prix de vente des tabacs de la SEITA (Service d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes) datant de mai 1955 ; j’y ai appris que l’étui de 20 Boyards coûtait 120 francs, soit plus cher que le paquet de 20 Gauloises Disque Bleu (90 francs) et moins cher que l’étui de 20 « Week-end » (140 francs). La palme des cigarettes les plus onéreuses en cette année 1955 revenait au paquet de 20 américaines « Kent » bout filtre au prix de 250 francs. Grâce à Bott, on touche à l’essence de la littérature, son inutile importance.

La traversée des jours (DOCUMENTS)

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Raymond radiguet, l'enfant avec une canne

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Tendre est la province

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Les Bouquinistes

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Monsieur Nostalgie

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Marcel Proust réfractaire à la fonction publique

Le jeune Proust répugnait à être fonctionnaire comme son père : il avait une œuvre à écrire. Dans La Recherche, il dépeint une société aristocratique en voie de disparition qui méprise l’État bourgeois, son administration et ses hommes politiques. Mais le narrateur s’inscrit malgré lui dans ce monde nouveau.


Nous voilà le 29 mai 1895. Un petit jeune homme de bientôt 24 ans, l’air délicat, élégamment vêtu, raie des cheveux au milieu, fine moustache, se présente au concours d’attaché non rétribué à la bibliothèque Mazarine. Comme le poste ne lui rapportera pas un sou, pourquoi se donner la peine de postuler ? C’est qu’il veut faire plaisir à son père le docteur Adrien Proust, gros homme barbu des plus honorable, professeur agrégé à la chaire d’hygiène de la faculté de médecine de Paris, inspecteur général des services sanitaires internationaux, membre titulaire de l’Académie nationale de médecine, commandeur de la Légion d’honneur. Un travailleur inlassable pour le bien de l’humanité, jamais de repos. Il en mourra, frappé d’apoplexie huit ans après le succès de son fils aîné, Marcel, à ce concours de bibliothécaire. Marcel qui non seulement veut lui faire plaisir, mais d’abord lui montrer qu’il a un métier, même exercé gratis.

Bibliothécaire à la Mazarine, ce n’est pas rien. Un poste plutôt prestigieux. Arrivé troisième sur trois au concours, le jeune Marcel satisfait pleinement les vœux de son père. Le problème, c’est que lui, Marcel, goûte modérément ce genre de labeur. S’ensuit que, détaché au ministère de l’Instruction publique, il est démissionné après cinq années de présence interrompue par une série de congés pour son libre loisir et de maladie occasionnée par la poussière des rayonnages de livres, qu’il combattait en vain avec un pulvérisateur à l’eucalyptus. Un fort gentil collègue, dira-t-on de lui, quoique peu efficace.

L’expérience a nécessairement marqué Proust, on en retrouve un énorme écho dans la Recherche. Pas sous la forme d’un souvenir, mais à travers un antagonisme essentiel entre la force créative de l’art et les contraintes réglementaires de l’État. Hanté par l’appel de l’œuvre à accomplir, l’écrivain en herbe refuse de devenir fonctionnaire. Et la Recherche tout entière résonne de ce refus.

La haute société n’a que mépris pour l’État bourgeois

La fonction paternelle remplit un rôle majeur dans le roman. Lors de son premier séjour au Grand-Hôtel de Balbec, le narrateur, prénom Marcel, rencontre la marquise de Villeparisis qui lui dit une chose « qui n’était pas du domaine de l’amabilité. – Est-ce que vous êtes le fils du directeur au Ministère ? me demanda-t-elle. Ah ! il paraît que votre père est un homme charmant. Il fait un bien beau voyage en ce moment[1]. » L’information, au détour d’une phrase, sur la situation professionnelle du père paraît secondaire. Tant s’en faut. Elle ouvre l’étude des personnages du roman en les rapportant à la révolution économique, politique et culturelle qui conforte la puissance de l’État moderne, tout en provoquant un sentiment de rupture, et même de perdition, au sein d’une aristocratie crispée sur ses intérêts et sur ses valeurs, mais qui cherche à épouser son temps.

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La haute société n’a pourtant que mépris pour cet État bourgeois qui s’impose. La duchesse de Guermantes, aux yeux de qui « être un homme d’État de premier ordre n’était nullement une recommandation », apprécie « ceux de ses amis qui avaient donné leur démission de la “Carrière” ou de l’armée, qui ne s’étaient pas représentés à la Chambre » (II, 460). À propos de la « Carrière », justement, voici l’ambassadeur M. de Norpois qui « ne se fût pas permis [d’]amener des personnes de gouvernement » chez Mme de Villeparisis. C’est l’amphigourique marquis de Norpois qui encourage, mais avec condescendance, le narrateur à suivre sa vocation littéraire. Rien d’étonnant si ce dernier n’éprouve aucune considération pour les fonctionnaires et les hommes politiques. Les relations du père, parmi lesquelles des ministres, se réduisent à des silhouettes aux propos lénifiants : « J’écoutais à peine ces histoires, du genre de celles que M. de Norpois racontait à mon père ; elles ne fournissaient aucun aliment aux rêveries que j’aimais » (II, 527).

La Recherche annonce le nouveau monde dans lequel le narrateur s’inscrit malgré lui. Le monde de l’État s’appuie sur une administration où l’intelligence des affaires, du négoce, de la finance supplante irrésistiblement l’esprit de l’aristocratie incarné par la duchesse de Guermantes. Cet État représente l’avènement de l’homme des foules : « Les historiens, s’ils n’ont pas eu tort de renoncer à expliquer les actes des peuples par la volonté des rois, doivent la remplacer par la psychologie de l’individu, de l’individu médiocre » (II, 406). Le monde du narrateur est dépeint à travers le regard d’un de ces individus qui, à la différence du père, se tient dans un entre-deux. Toujours empreint de l’esprit aristocratique en voie de disparition, mais déjà outillé de l’intelligence technique que développent les affaires, la science, l’armée, l’administration.

Une carrière à la tête de laquelle des directeurs éphémères se succèdent

Le jeune narrateur a le choix : soit entrer dans la Carrière (ou dans une autre structure hiérarchique, un autre corps, préfectoral par exemple) et perpétuer le destin paternel. Soit dépasser ce destin par l’art. Aussi écarte-t-il le poste que M. de Norpois pourrait lui obtenir au ministère. C’est que le monde des fonctionnaires a le ton du négoce et de la vacuité existentielle, qu’il est inapte à exciter l’imagination exaltée par l’esprit des Guermantes. Patronyme sans passé, sans généalogie, simple individu dans une société en voie d’atomisation, le fils du directeur au ministère aurait pu représenter l’avenir bureaucratique, concours, carrière, pouvoirs normatifs, carcan hiérarchique, routine. Le modèle en est fourni par le théâtre où se produit la Berma dans Phèdre, administration « à la tête de laquelle des directeurs éphémères et purement nominaux se succédaient obscurément » (I, 446).

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Le narrateur aspire à la réalisation d’une œuvre où l’écrivain découvre les grandes lois psychologiques qui transcendent les individus, l’auteur étant lui-même transcendé par son œuvre. La fonction publique se situe sur une tout autre planète. Mais si limité qu’il soit sous l’angle de l’esprit, le fonctionnaire chez Proust conserve un certain éclat. Ce n’est pas le rouage des régimes totalitaires, régis par l’adoration d’un chef, la servitude, la terreur et les crimes de masse.


[1]. À la recherche du temps perdu, I, Bibliothèque de la Pléiade, 1987, p. 701.

Enfin un vrai couple régalien…

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Bruno Retailleau à l’Intérieur et Gérald Darmanin à la Justice constituent un parfait duo régalien, capable de mettre fin à l’opposition stérile qui existe trop souvent entre ces deux ministères. C’est une chance à la fois pour les forces de l’ordre et pour les magistrats.


La composition du gouvernement de François Bayrou a suscité des critiques parfois virulentes, dont la mauvaise foi et le parti pris ont fait douter plus que jamais de l’honnêteté politique. On a tout à fait le droit de ne pas l’estimer conforme à ses désirs mais on ne peut nier, qu’on apprécie ou non l’ensemble des ministres, qu’il a de la tenue, de la qualité, de la cohérence.

Pour qui souhaite sincèrement la réussite de François Bayrou, dans l’intérêt de la France, il suffit de se demander quel ministre nous manque dans ce gouvernement. Pour ma part je ne regrette que l’absence de Xavier Bertrand qui aurait dû accepter, selon moi, le ministère de l’Agriculture que le Premier ministre lui avait proposé. Il y a des susceptibilités et des polémiques qui ne me semblent pas accordées à la gravité de la situation ni acceptables au regard des personnalités concernées.

Je le dis d’autant plus volontiers que la particularité essentielle, le caractère profondément novateur de cette structure de gouvernement, est la constitution d’un couple régalien authentique. Il est composé d’un remarquable ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau – appréciation que valide une majorité de Français, ce que Jean-Jacques Urvoas évoquant « les têtes d’affiche » de ce gouvernement a paru oublier (Le Monde) – et d’un garde des Sceaux, Gérald Darmanin qui, pour avoir été en charge de la place Beauvau, est parfaitement légitime place Vendôme.

Depuis des lustres, je pourfends cette volonté de faire croire à une obligatoire et nécessaire distance entre ces ministres, leurs administrations et les mondes dont ils ont la charge. Je n’ai jamais compris pourquoi la France se devait d’abriter, par respect d’une symbolique plus que du réalisme, deux ministères aux buts communs mais contraints de s’afficher méfiants l’un de l’autre.

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Contrairement à ce que j’ai entendu d’Évelyne Sire-Marin, le 26 décembre, dans les Vraies Voix à Sud Radio, le ministère de la Justice n’a pas vocation à être un contre-pouvoir mais, pour la première fois, il sera une part fondamentale d’un espace intellectuel, politique et régalien dont l’esprit sera également celui du ministère de l’Intérieur.

Cette opposition stérile qui n’a cessé, comme dans un jeu de rôle, de confronter des postures ministérielles vouées paraît-il à être structurellement antagonistes, va s’interrompre. Au lieu d’avoir un affrontement, des philosophies diverses et contrastées, la France bénéficiera d’un couple déterminé à mener une action à l’unisson, pour la sécurité comme pour la justice pénale.

Il n’est pas absurde d’espérer de cette entente unique un remède à la relation souvent médiocre entre la police et la magistrature. Les deux ministres sont très au fait de ces dissensions délétères au point d’avoir pu entraver l’efficacité du combat contre la délinquance et la criminalité.

J’aime que Gérald Darmanin ait affirmé vouloir concrétiser la feuille de route du peuple français, ce qui en effet constitue une manière lucide d’appréhender le futur de ses efforts ministériels.

Le nouveau garde des Sceaux est totalement adapté à la fonction qui lui a été confiée. Il ne déteste pas les magistrats, dont il administrera l’univers en cherchant à répondre à leurs attentes tant matérielles qu’humaines. Il n’aura pas pour impératif de se lancer dans un « Grand soir » à la fois utopique et inutile mais de veiller avec un pragmatisme intelligent, volontariste et réactif – c’est la marque de Gérald Darmanin -, à pallier les dysfonctionnements immédiats, à réparer les manques et les pénuries trop criants, à se pencher sur l’univers carcéral pour faciliter l’exécution des courtes peines et pour résoudre le scandale de certaines prisons surpeuplées, tant pour remettre de l’ordre dans les établissements pénitentiaires que pour les « nettoyer » en se souciant au premier chef de la sécurité des surveillants, mise en péril par la violence des détenus faisant la loi, par les instructions criminelles émanant des caïds et par les trafics de toutes sortes. Avec les portables omniprésents.

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En résumé, Gérald Darmanin veut des opérations « place nette » dans les prisons et des « maisons d’arrêt plus petites » (TF1). 

Un travail colossal à accomplir mais qui appellera moins de déclarations partisanes, moins d’éructations anti-RN que de patience, d’obstination, de créativité et de modestie. Ce n’est pas d’une « grande gueule » dont la justice a besoin mais d’un ministre qui démontrera à chaque instant sa capacité de transformer le réel imparfait. Ni impuissance ni fatalité !

Gérald Darmanin s’est rendu dès le 25 décembre au tribunal judiciaire d’Amiens et au centre pénitentiaire de Liancourt. Il a exposé ses objectifs. Il sera plus le ministre des victimes que celui des coupables. Il a donné son numéro personnel aux responsables des syndicats : de grâce, que ces forces de régression et de corporatisme ne l’inondent pas de messages inutiles !

Je ne pèche pas par naïveté. Une chance inouïe est donnée aux forces de l’ordre comme aux magistrats. Deux ministres de qualité et de fermeté, deux personnalités prêtes à entreprendre. Et qui ne seront pas désunies.

Enfin un vrai, un authentique, un miraculeux couple régalien.

Si j’ose, c’est Noël !

Le Mur des cons

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Salvador Dalí était-il un génie ?

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La monumentale biographie écrite en anglais par Ian Gibson vient d’être traduite en français. On y découvre que Dalí était un authentique surréaliste, avant d’être un véritable croyant catholique, bien que ses dernières années soient peu glorieuses.


Le genre biographique, désormais, a ses propres conventions. Le temps est loin où La Fontaine, voulant écrire la vie d’Ésope, débutait par un prudent : « Nous n’avons rien d’assuré touchant la naissance d’Homère et d’Ésope. À peine même sait-on ce qui leur est arrivé de plus remarquable. » De nos jours,un biographe ne pourrait être aussi restrictif. Il lui faut tout dire, avancer tous les faits, et que son enquête journalistique n’ait rien laissé dans l’ombre. Dans sa somme sur Salvador Dalí, qui vient d’être traduite en français, l’écrivain irlandais Ian Gibson propose de nous raconter, au jour le jour, « la vie effrénée » du peintre surréaliste. Entreprise ambitieuse que de s’attaquer ainsi à celui qui se revendiquait comme un « génie », à l’égal de Picasso ou de Raphaël. Il faut à Ian Gibson plus de 600 pages (on est loin d’Ésope) pour révéler la personnalité emblématique de l’inventeur des « montres molles ».

Un peintre surréaliste avant tout

L’un des aspects les plus intéressants, à mon sens, du livre de Ian Gibson, consiste à revendiquer pour Dalí une appartenance indiscutable au mouvement surréaliste. Dalí, en réalité, doit tout à cette influence majeure, qui le ramenait à ses préoccupations les plus intimes. Le personnage important de l’époque, pour lui, c’était André Breton, tête pensante et autorité fédératrice du mouvement. Ian Gibson note par exemple, à propos du jeune Dalí : « Non seulement Dalí suivait le travail de Breton avec une grande attention, lorsqu’il apparaissait dans La Révolution surréaliste, mais il se procurait ses livres… » Le Second manifeste du surréalisme, indique Gibson, marqua profondément le peintre. De son côté, Breton n’hésitait pas à faire savoir combien fut importante pour lui la production de son cadet, et cela, dès la fin des années 1920. Comme l’explicite très bien Gibson, pour résumer cet état de fascination réciproque, du moins à cette date : « Pour Breton, l’œuvre actuelle de Dalí apporte une contribution dévastatrice à l’attaque des surréalistes contre les valeurs de la société contemporaine et contre la réalité conventionnelle. » Cette relation entre les deux hommes, cette « amitié d’astres » comme disait Nietzsche, est vraiment une très belle chose, même si, par la suite, Breton prit ses distances avec « Avida Dollars ».

Sa rencontre fulgurante avec Gala

Ian Gibson estime que ces années surréalistes de Dalí, jusqu’à son départ pour l’Amérique en 1940, sont les plus belles de sa carrière. Ian Gibson est davantage journaliste que critique d’art. Il énumère les peintures de Dalí, à l’occasion il les décrit, mais n’essaie jamais d’en faire ressortir l’indicible beauté. Cependant, tous les éléments sont mentionnés, tout ce qui a pu avoir une empreinte directe sur la création du maître. Ian Gibson, ainsi, n’omet pas d’insister sur la sexualité de Dalí qui, on le sait, était fondée, pour une large part, sur l’onanisme (voir son tableau Le Grand Masturbateur, 1929). Sa rencontre fulgurante avec Gala fut un éblouissement érotique inoubliable. Ian Gibson, au passage, rend justice au personnage extraordinaire que fut Gala. C’est un des meilleurs passages du livre.

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La méthode paranoïaque-critique

Ian Gibson s’arrête longuement sur une invention essentielle de Dalí, qu’il a dénommée la « méthode paranoïaque-critique » et qu’il a décrite à plusieurs reprises, notamment dans un article paru dans la revue Le Surréalisme au service de la révolution (juillet 1930) et intitulé « L’âne pourri », dont Jacques Lacan fut le lecteur admiratif. Dans son Journal d’un génie, Dalí en donnait l’explication suivante : « D’une façon générale, il s’agirait de la systématisation la plus rigoureuse des phénomènes et des matériaux les plus délirants, dans l’intention de rendre tangiblement créatives mes idées les plus obsessivement dangereuses. » Gibson relate que le grand-père de Dalí souffrait de paranoïa. Et Dalí avait lu aussi certains livres de Freud, récemment traduits en espagnol, en particulier l’Introduction à la psychanalyse, où le Viennois affirmait que la paranoïa apparaissait chez l’individu pour « repousser des impulsions homosexuelles excessivement fortes ». Le désir homosexuel était l’une des hantises de Dalí.

Le Dalí « publicitaire »

Et puis, il y a bien sûr le Dalí « publicitaire », celui des frivoles années 70 surtout. Ian Gibson se désespère de voir un si grand artiste plonger dans de tels abîmes de vulgarité. Il écrit, à mon avis fort justement : « Un goût excellent était bien la dernière chose qui caractérisait le peintre, dont le but, ainsi qu’il l’avoua plus tard, était de crétiniser le public. » Il est vrai que Dalí a pu choquer délibérément ses admirateurs, par exemple en se ralliant à Franco, lorsqu’en 1948, avec Gala, il est revenu en Espagne. Mais pourquoi, sur une autre question, réservée à la conscience stricte de chacun, je veux parler de la religion, remettre en cause, comme le fait Ian Gibson, la sincérité de Dalí ? Sur ses vieux jours, Dalí, profondément désespéré, a cherché, je le cite : « les signes d’une renaissance spirituelle avec l’Église de Rome en fer de lance ». Or, voilà que cela ne plaît pas à son biographe − dont il faut pourtant, je crois, lire le livre, car il transmet au lecteur l’authentique folie de Dalí, dont l’écho, désormais plus familier à nos oreilles, propage une indestructible résonance de vérité.

Ian Gibson, La Vie effrénée de Salvador Dalí. Éd. Le Cherche Midi, 664 pages, 89 €.

La vie effrénée de Salvador Dali

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Le nucléaire et les poulains à huit pattes

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Avec Malville, Emmanuel Ruben nous offre un superbe roman à la fois inquiétant et poétique. Totale réussite.


Que dire d’autre, même si cela peut paraître banal ? Le nouveau roman d’Emmanuel Ruben est excellent, bien écrit, vif et profond comme un torrent ancien qui trace sa route dans un terrain friable. Que nous raconte-t-il ? Il imagine une France de 2036 gouvernée par l’extrême-droite et malmenée par des accidents nucléaires. Le dernier en date est survenu à la centrale de Malville qu’enfant, le narrateur, Samuel, connaissait bien. Son père, militant cégétiste, y travaillait. Sa mère a perdu son territoire d’origine – l’Algérie – et son père à cause de la guerre dans leur pays : « Elle était la seule juive de la cité ; mon frère et moi, nous étions les seuls juifs de l’école, les seuls juifs de la ville, du canton, de la circonscription, les seuls juifs à des dizaines de kilomètres à la ronde. Les derniers juifs qui s’étaient aventurés dans la contrée avaient fini leur courte vie fusillés en Estonie ou gazés à Auschwitz : c’étaient les quarante-quatre enfants d’Izieu et leurs six éducateurs ; un salopard les avait dénoncés à Klaus Barbie, le boucher de Lyon. » Le décor est planté. Le jeune Samuel est à la fois inquiet et fasciné par l’encombrante centrale ; elle cristallise tout : disputes, luttes, fraternisations. Samuel est aussi fasciné par Thomas, une manière de garçon sauvage qui vit dans la nature, et par Astrid, une adolescente belle et révoltée.

Dans ce roman d’anticipation, Emmanuel Ruben nous balade entre la France de 2036 qui crame, explose et confine, et celle, lointaine, de l’enfance et de l’adolescence du narrateur. Et pendant ce temps, comme la Seine sous le pont d’Apollinaire, le Rhône coule impassible, immuable ; il semble se moquer des choix des humains tandis que des gamins meurent de leucémie et que des poulains naissent avec huit pattes. D’un bout à l’autre ce livre nous interpelle, nous tient en haleine ; il nous charme aussi par ses descriptions des marécages du Rhône et de la vie dans cette cité de la centrale. On y parle même des colonies du CCAS qui, sans nul doute, rappelleront quelques souvenirs aux lecteurs nés de parents salariés d’EDF.

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Oui, ce roman est excellent, et Emmanuel Ruben – qui s’est inspiré de ses souvenirs d’enfance – n’est rien d’autre qu’un sacré écrivain !

Emmanuel Ruben, Malville (Stock, 2024).

Pour aimer nos fonctionnaires

Quand il est question de la fonction publique, je laisse sourdre mes souvenirs d’enfance et d’adolescence, des images et des odeurs.


D’abord, le départ, le soir, de ma mère pour l’hôpital de Langon (Gironde) où elle exerçait le métier de sage-femme. À l’époque, les gardes étaient de vingt-quatre heures. Son retour était une fête. À la fin de sa carrière, elle accouchait des femmes qu’elle avait fait naître.

Puis, l’école élémentaire, avec deux institutrices, Mesdames Viau et Poupeau, qui ont été présentes dans un moment compliqué de mes jeunes années. Au collège Jules-Ferry, au lycée Jean-Moulin et à l’université Michel-de-Montaigne, j’ai aimé mes professeurs qui m’ont donné le goût du savoir, de la curiosité. Et pour l’un d’entre eux, une forme d’intranquillité que j’ai toujours conservée depuis.

Lors des vingt premières années de ma vie, j’ai été un enfant du service public local. La municipalité de gauche nous offrait tant de possibilités d’activités et je les ai toutes pratiquées avec joie. Le premier départ en colonies de vacances, à 6 ans, avec la découverte des paysages pyrénéens et de la vie en communauté. Il nous faudrait aujourd’hui un plan d’urgence permettant le retour des colos partout et pour tous.

L’école de musique. Malheureusement, malgré mes efforts, le son qui sortait de mon saxophone se rapprochait davantage de celui d’une cornemuse. J’étais un Stan Getz écossais. Le Big Band que nous formions avec les copains de l’école, où mon apport artistique était des plus modestes, avait eu la grande émotion d’être programmé pour la première partie d’un concert de Claude Nougaro.

Le club de basket, avec un entraîneur-philosophe qui n’était pas tendre lors des exercices physiques mais qui, toujours, savait y mettre un supplément d’âme permettant à chacun de se dépasser. L’odeur du gymnase et la liesse locale quand, enfin, nous avons quitté le niveau régional pour accéder au premier niveau national.

Et j’en dirai, j’en dirai sur ma reconnaissance vis-à-vis des fonctionnaires et des services publics. Comme ancien élu local, je sais la très grande qualité de la fonction publique territoriale dans des missions indispensables à nos vies. De la petite enfance au crépuscule d’une existence.

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Comme citoyen, et tout simplement comme humain, je sais l’accompagnement d’un être aimé, ancien déporté, qui a terminé ses jours à l’hôpital. Il voulait toujours être bien peigné et avoir un peu d’eau de Cologne. Souvenir d’une lumière bleue qui éclairait son visage apaisé, des bruits du service, d’un colloque singulier avec les soignants.

On ne dira jamais assez combien les femmes et les hommes qui exercent une mission de service public, qui enseignent et soignent, qui nous protègent et nous accompagnent, sont de véritables héros du quotidien. Est-il besoin d’une crise sanitaire, d’un attentat, d’une catastrophe naturelle pour le leur dire ? Pour aimer nos fonctionnaires?

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Je sais qu’il y a bien des chantiers à mener pour améliorer et développer nos services publics, mais ce ne sera pas à la façon d’un Elon Musk ou de ses thuriféraires tricolores pour qui le fonctionnaire est réduit à une dépense. Un coût.

Je vous assure, tous les jours, près de chez vous, des fonctionnaires réalisent des exploits !

Gauche désunie

La gauche a des prétentions au pouvoir gouvernemental qu’elle justifie en prétendant que, à la différence de la droite, elle est unie. Sur le terrain, la réalité est souvent très différente.


Depuis les dernières Législatives, le NFP se roule par terre en couinant qu’on lui a volé l’élection qu’il n’a pas gagné. Pour pouvoir réclamer ce qui ne lui est pas dû, celui-ci a donc mis au point un conte pour enfants : la gauche serait la seule à pouvoir gérer la situation parlementaire parce qu’elle sait s’unir et qu’elle a la plus grosse coalition ! Le problème c’est que sur le terrain, cela ne marche pas. La preuve par Malakoff. Cette ville, dirigée par un élu communiste depuis 1925, est la preuve qu’il existe bien deux gauches irréconciliables mais qui ont encore besoin l’une de l’autre pour remporter des élections. Ces deux gauches se haïssent au point que les élus majoritaires de Malakoff se donnent maintenant rendez-vous dans les tribunaux. C’est ainsi que la maire PC, Jacqueline Belhomme a attaqué pour diffamation son adjoint à la culture LFI, Anthony Toueilles, qui lui a effectivement accroché une belle cible dans le dos en la traitant «d’islamophobe» et en l’accusant de relayer la communication de l’extrême-droite. 

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Pourquoi ? Parce que la Maire a partagé le visuel de Femmes, Vies, Liberté, le mouvement de soutien aux Iraniennes qui luttent contre l’apartheid sexuel. Elles le font en faisant de leur tête nue, le marqueur de la liberté retrouvée. Or, en Europe, les islamistes et la partie de la gauche qui les sert tiennent à présenter le voile comme une liberté. Non seulement la révolte des Iraniennes gêne leur propagande, mais elle montre l’aporie de la convergence des luttes. A Malakoff, l’édile communiste incarne une gauche traditionnelle et sociale, apte à séduire une partie des classes moyennes. Une gauche dont LFI veut la disparition au profit de l’alliance avec les islamistes et la population issue de l’immigration que ceux-ci ont infusés. LFI applique donc au PC les méthodes de déshumanisation qu’elle pratique envers tous ceux qu’elle considère comme des obstacles, quand elle a le sentiment de pouvoir s’en passer. Difficile de s’en émouvoir tant tout cela était prévisible. 

Panne sèche en haut lieu

Nicolas Idier connaît bien les cabinets ministériels. Dans Matignon la nuit, une plume du Premier ministre n’a que quelques heures pour rédiger un discours, et ses collègues ne sont pas pressés de l’aider.


Écrire, pour Nicolas Idier, c’est mettre de l’ordre dans le désordre du monde. Le romancier de La Musique des pierres (Gallimard, 2014) se place délibérément dans l’intervalle entre son intimité – par essence secrète – et l’extérieur, entre ce qu’il est et ce qui est, ce qui advient. Toute sa singularité, en somme, consiste à ne pas seulement se replier sur soi. Sans dénigrer pour autant l’autofiction, Idier emprunte une voie intermédiaire : il cherche à rapprocher le grand tout, si difficile à appréhender, de son petit « moi ». L’intervalle, pour Idier, c’est le mouvement. Un pas dedans, un pas dehors. Son voyage intérieur a un prix, celui de la connaissance, et partant, de la mécanique du monde. L’écriture, alors, est son véhicule.

L’écrasante majorité des romanciers immédiatement contemporains ont déserté la politique. Ils ont tort tant elle est une affaire de langage. Idier, qui fut une plume de Jean Castex, l’a bien compris. D’où ce nouveau roman drôle, lucide, dense, ironique, érudit et renseigné.

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C’est la nuit, à Matignon, au premier étage du 57, rue de Varenne. Le narrateur, un « conseiller technique discours » sans pouvoir – et qui plus est sur le départ –, est chargé de trouver dans l’urgence les mots justes à mettre, pour le lendemain, dans la bouche du Premier ministre. Il s’agit de désamorcer une situation parmi d’autres : des migrants, en désespoir de cause, sont perchés au sommet d’éoliennes entre Peuplingues et Sangatte dans le nord de la France. Certes, la langue est le lieu d’un combat mais « que peuvent les mots face à la souffrance de ces rescapés du pire » ? Bref, notre « sous-plume, comme il y a des sous-mains », lequel boit du saké junmai dans un mug «House of Cards», est obsédé par un portrait d’Alain Robbe-Grillet que le puissant Mobilier national a accroché, comme un «contre-modèle», face à celui du président de la République dans le bureau des conseillers. C’est un littéraire, notre narrateur, un lecteur de Segalen, de Mao, d’Aragon et de bien d’autres. Bon, il est sec pour son discours, pas de « punchlines » en ligne de mire, il téléphone à Sollers au motif que ce dernier a écrit un recueil de chroniques sous le titre Discours parfait. L’auteur de Femmes attaque direct : «La France moisie est de retour.» Puis, avant de raccrocher alors que le sous-plume lui confessait, comme un appel au secours, qu’il était en panne d’inspiration : « Lorsque quelque chose d’essentiel se passe, le temps est là et a tendance, en suivant la courbure de l’espace-temps, à devenir infini. » C’est cette courbe que notre antihéros n’arrive plus à suivre ! Que faire ? Recourir à la cartomancie ? S’en remettre à Conrad, le conseiller en chef, qui lui conseille de méditer une formule de Sénèque, « le chaos vous tire », pour débloquer la situation ? Ou s’adjoindre les conseils de Lena, l’influente conseillère communication dont l’épaule est tatouée d’une maxime de Joubert, «le plus beau des courages, c’est d’être heureux»?

Les lieux de pouvoir sont hantés par des ambitions désavouées.

Retour à Kensington

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Noël et Hanouka: des fêtes de lumière

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Les fêtes de Noël et de Hanouka ont de nombreux points communs et, cette année, elles surviennent le même jour. Pourtant, entre le Vatican et Israël, les tensions sont grandes, et le Pape semble se plier en quatre pour éviter les accusations d’islamophobie.


L’une a lieu le 25 décembre d’un calendrier solaire, l’autre le 25 Kislev d’un calendrier lunaire et il arrive, comme cette année, que le jour de Noël coïncide avec le premier jour de Hanouka. Ce n’est pas le seul point commun entre ces deux fêtes. Elles sont des occasions de cadeaux, une ancienne tradition pour Noël, qui a récupéré le prestige d’un évêque du passé, Saint Nicolas de Myre, alias le père Noël, une habitude plus récente pour Hanouka où le cadeau était une simple toupie à quatre faces avec l’initiale d’un mot hébreu sur chacune: nes gadol haya, un grand miracle a eu lieu. Mais la dernière lettre était un «Shin» (pour Sham, là-bas) sur la toupie (ou dreidel) d’Europe centrale, alors que c’est un «Pe» pour «Po» ici, sur le sevivon israélien. Une lettre qui change beaucoup de choses….

Si importants soient-ils, les cadeaux ne sont pas tout. Noël et Hanouka sont des fêtes de la lumière. Pour Noël, c’est la remontée du soleil victorieux, «sol invictus» des Romains, qui a déterminé la date de la fête. Pour Hanouka, c’est le miracle de la petite fiole d’huile pure retrouvée dans le Temple de Jérusalem profané, qui a permis au candélabre de luire pendant huit jours.

Les deux fêtes empruntent la même métaphore de la lumière: pour les Chrétiens, Jésus est la lumière du monde, pour les Juifs, la lumière est la lutte pour faire émerger un monde meilleur.

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Au cours de l’histoire,  d’autres significations de ces fêtes se sont ajoutées  Ce ne sont pas les mêmes.

Noël est devenu le symbole de la paix. Jésus en est le Prince, suivant une expression reprise du prophète Isaïe et dans l’évangile de Luc, sa naissance est associée à une promesse de paix. A la Noël 191,4 on a vu dans des tranchées d’improbables et brèves fraternisations entre combattants ennemis.

Hanouka est plus ambivalente: la fête repose sur un événement historiquement daté (164 avant l’ère chrétienne), la réinauguration du Temple (c’est le sens du mot Hanouka) repris par les troupes de Judas Macchabée. Mais l’aspect guerrier de l’événement a été oblitéré au profit du miracle de la fiole d’huile. Celui-ci n’est pas signalé dans les livres des Macchabées, qui sont considérés comme apocryphes par la tradition rabbinique et n’apparaissent pas dans les écrits de Qumran. La primauté donnée au pouvoir divin sur les exploits militaires humains reflète les conflits entre les pharisiens et plusieurs rois hasmonéens.

Mais ces exploits pour la défense et pour la survie nationale du peuple juif résonnent fortement dans l’histoire contemporaine d’Israel. De plus Hanouka, c’était le moment où chaque famille affirmait fièrement son identité juive en illuminant sa maison aux yeux d’un monde souvent hostile. Il n’est pas étonnant que cette fête soit devenue l’une des plus unitaires du judaisme.

Cette année 2024, Noël et Hanouka sont survenus dans un cadre de relations tendues, c’est le moins qu’on puisse dire, entre Israël et le Vatican.

Pour réaliser une crèche de Noël sur la place Saint Pierre, le Vatican a sollicité deux artistes de Bethléem. Un membre de l’Ambassade palestinienne y a ajouté un keffieh dans lequel le petit Jésus s’est trouvé enveloppé. C’est ainsi que le Pape a inauguré la crèche. Quelques jours plus tard, devant l’ampleur des critiques, le keffieh a été enlevé.

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Le Pape s’est prêté là à une triple confusion.  Confusion des  chrétiens de Bethléem et des habitants de Gaza, quasiment tous musulmans. A Bethléem même, les chrétiens, naguère près de 90% de la population, sont à peine plus de 10% aujourd’hui, et la pression de l’islamisme n’est pas pour rien dans cette disparition.

Ensuite, emblématisation abusive des Palestiniens comme les faibles parmi les faibles, en ligne avec la préférence du Pape François pour une Eglise des pauvres, que symbolise l’adoration des bergers devant la famille misérable de l’enfant Jésus.

Enfin, Jésus serait un enfant palestinien, les Juifs n’auraient donc rien à faire sur cette terre. C’est la thèse martelée par Mahmoud Abbas, la vieille thèse des Khazars. Elle a été démolie par les études de population qui confirment le lien génétique des Juifs européens avec le Moyen Orient, mais Abbas sait qu’une image de Jésus au keffieh est plus efficace que cent travaux scientifiques contraires. Et il ne faut pas compter sur lui pour rappeler que la circoncision au huitième jour de vie est une pratique juive, même si elle s’appelle en l’occurence le Jour de l’An chrétien.

Une étude récente de l’institut Memri dévoile l’ampleur des persécutions subies par les chrétiens face aux mouvements islamistes, mais le Pape François semble tétanisé par l’accusation d’islamophobie lancée contre Benoit XVI, quand celui-ci en 2006 dans un discours devant un parterre académique à Ratisbonne, avait rapporté une simple phrase d’un empereur byzantin sur la violence de l’islam. 

C’est ainsi que François, quand il manifeste sa solidarité aux chrétiens d’Orient le 7 octobre 2024, se contente d’écrire, un an après le 7 octobre 2023, que «ce jour-là la mèche de la haine a été allumée» sans jamais utiliser les mots massacres, Hamas, Juifs  ou otages. 

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Certes, il a demandé la libération des otages dans d’autres circonstances et il n’y a pas de motif, au regard de sa vie, de l’accuser d’antisémitisme. Il est normal qu’il soit inquiet des souffrances de la population de Gaza. Mais comment le Pape peut-il refuser de voir ou craindre de dire que l’idéologie mortifère du Hamas est la cause première de ces souffrances?

Et comment peut-il laisser planer l’hypothèse d’un génocide à Gaza, alors qu’il devrait savoir mieux que d’autres que l’intention génocidaire est consubstantielle à l’existence d’un génocide et que cette intention n’existe pas ici: ce qui existe, ce sont les tragiques réalités de la guerre.

C’est là où la préférence absolue pour la paix, quelles qu’en soient ses conséquences et ses modalités, peut être aussi une arme de destruction. C’est là où le message de Hanouka diverge de celui de Noel, lequel ne fut  d’ailleurs jamais respecté par la chrétienté.

 Les anges ont des mains blanches, mais, pour paraphraser Camus, ont-ils encore des mains?

Conte thérapeutique de Noël

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Didier Van Cauwelaert au Festival des Livres des Artistes 2024, Maison de la Chimie, Paris. 30/11/2024. LAURENT BENHAMOU/SIPA

Le dernier roman de Didier van Cauwelaert est parfaitement adapté à la saison actuelle : il plaide pour l’espoir dans un monde désespéré, pour le miracle dans une société blasée.


Didier van Cauwelaert recevait, il y a 30 ans, le prix Goncourt pour Un aller simple. On découvrait l’histoire d’Aziz, recueilli par les tziganes des quartiers nord de Marseille. Il possédait un faux passeport marocain. C’est peu pour affirmer connaître ses origines. Et puis un jour le gouvernement décide de lancer une opération marketing de retour au pays. Aziz va alors être confié à un jeune attaché humanitaire idéaliste. Aziz, sommé de montrer son lieu de naissance, indique au hasard une zone du Haut-Atlas marocain. Tout devient alors possible. Les jurés du Goncourt furent émus. Il faut dire que Didier van Cauwelaert possède cette capacité, de plus en plus rare chez les écrivains, de briser le réel pour laisser entrer le merveilleux. Didier est un admirateur de Charles Trenet. Nous avons chanté ensemble dans un bar d’hôtel de province les plus grands tubes du « fou chantant », poète amoureux de Jean Cocteau. 

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L’enfant qui sauva la Terre est un conte thérapeutique de Noël. Il ressemble au « Jardin extraordinaire » de Trenet. Il n’est pas question d’idéologie ou de « grand soir », juste une envie de croire, malgré la tristesse de la situation initiale du récit, que l’imaginaire peut tenir en respect le pire. Comme l’écrit van Cauwelaert, une prophétie doit « permettre de corriger un scénario catastrophe », et non de s’y soumettre. Il faut déjouer en permanence les desseins du diable. Pour cela il faut croire dans les forces de l’esprit associées à celles de la nature. Il faut rechercher les centres telluriques, embrasser les arbres pour revigorer notre volonté d’inverser le cours des choses et retrouver ainsi l’équilibre des forces premières, qui a permis que le miracle de la vie s’accomplisse. C’est un récit plein d’espoir que l’écrivain, l’un des plus prolifiques de sa génération, nous offre en cette veille de la Nativité. Quand une clown confie la planète malade à un gamin qui s’éteint, qu’arrive-t-il ? Des choses incroyables qui secouent nos certitudes de blasés opulents. Thomas, enfant de 12 ans, en soins palliatifs, dont la mère est morte en lui donnant la vie, et dont le père est en prison, va échapper à l’emprise des médecins qui ont programmé sa mort. La clown est peut-être « bidon », mais son discours intelligent et vigoureux oblige l’enfant, dont le corps est dominé par le syndrome de Beaufort, une maladie orpheline, à réagir. 

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Ce conte est également un manifeste pour la Terre en souffrance. Par la pensée, Thomas va tenter de refroidir la banquise, d’apprendre aux abeilles à se défendre face aux frelons asiatiques, de restaurer la barrière de Corail et peut-être de se guérir lui-même. Bien sûr, si votre esprit cartésien vous fait hausser les épaules, ne perdez pas votre temps à lire ce roman, à la fois tendre et ironique, et allez admirer les éoliennes qui désorganisent les animaux de notre planète. Mais si vous laissez une place à la psychologie, voire à l’irrationnel, alors courez l’acheter. Comme le dit l’un des docteurs au jeune Thomas : « Tu sais, la maladie n’est que l’ultime langage du corps pour se faire entendre, quand on refuse de l’écouter. Ton profil, à première vue, a des similitudes avec celui des autres Beaufort : traumatisme affectif, précocité intellectuelle, sentiment d’exclusion… » Et d’ajouter, plus généralement : « Votre organisme a secrété, pour des raisons qui vous appartiennent, des toxines analogues à celle de ces batraciens, qui bloquent peu à peu les commandes de vos fonctions vitales. C’est ce que certains confrères appellent des produits chimiques émotionnels ».

À méditer.

Didier van Cauwelaert, L’enfant qui sauva la Terre (Albin Michel, 2024).

L'Enfant qui sauva la Terre

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Un aller simple - Prix Goncourt 1994

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Philippe Sollers entre les lignes

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Une Boyard sinon rien

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francois bott waterloo jeunes
François Bott. Sipa/BALTEL. Numéro de reportage : 00625285_000023

Monsieur Nostalgie vagabonde entre rêveries et souvenirs littéraires dans ces jours incertains qui font le pont entre Noël et le Nouvel An. Il nous donne quelques pistes de lecture pour annihiler le temps…


Il y a comme un air de fin d’été, quand les plagistes remballent leur quincaille balnéaire et les enfants soldent leurs amours de sable. Cet entre-deux des fêtes de fin d’année laisse une impression de grande indécision et parfois d’accablement moral. C’est l’heure des bilans et des plans de reconquête. On griffonne sur un cahier à spirales, les minuscules victoires qui ne feront jamais oublier les défaites. L’Homme se construit dans l’échec, il en fait son lit. Les succès éphémères et fragiles sont juste là pour nous faire patienter. Ce sont des leurres. On aimerait se projeter mais l’idée même d’employer ce verbe progressiste empreint d’une démagogie votive nous écœure. Nous sommes dans un état d’attente. On dit adieu donc à cette année 2024 sans regret comme Giscard le fit dans son allocution télévisée du 31 décembre avec le millésime 1974 et une emphase pathologique. 

Toute la philosophie occidentale repose sur ce paradoxe : illusions d’un monde perdu et lassitude d’un avenir chaotique. Cette année qui s’achève dans le brouillard et les incertitudes gouvernementales, nous avons lu, vu, écrit plus que de raison, malgré cette gesticulation permanente, un goût d’inachevé s’empare des Hommes restés sur leurs gardes. Dans trois jours à peine, nous accosterons en 2025 dans un pays plus parcellisé que jamais, cette fois-ci, il n’y aura plus d’Olympiades ou de résurrection de Notre-Dame pour nous amadouer. L’exposition Disco à la Philharmonie de Paris n’ouvrira ses portes qu’à la Saint-Valentin. L’élection de Miss France étant terminée, la prochaine étape de notre barnum national est prévue en avril avec le Paris-Roubaix et fin mai dans les loges de Roland-Garros. Les événements sportifs sont les dernières balises de notre mémoire. On ne se souvient déjà plus du nom de ce Premier ministre, comment s’appelait-il, le vieux monsieur cérémonieux aux cheveux blancs, d’allure athlétique, et puis cet autre, jeune et bavard, qui bondissait de guéret en guéret, d’un plateau à une manifestation agricole, comme Jean-Paul Belmondo dans une comédie de Lautner, son nom m’échappe. 

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Seuls les champions, hérauts de la piste, perdurent dans l’Histoire nationale. Les autres disparaissent des annales de la République. La France épuise autant son personnel politique que ses citoyens, bataillons d’électeurs en dissidence. C’est le charme des vieilles nations qui dérivent sans cap mais s’enfoncent assurément dans les impasses. Alors, pour enjamber ces quelques jours qui nous séparent des cotillons mouillés et du champagne émoussé, on maugrée dans son coin, et on se réfugie dans la lecture. Les hommes d’action pédalent ou courent, les autres de mon espèce, piochent des livres comme on pêche à la main dans une rivière, par désœuvrement et plaisir interdit. Avez-vous senti le frémissement d’une truite fario qui glisse sous vos mains et vous échappe ? Ce délice impromptu est un luxe de provincial. Dans les bibliothèques, les livres sont plus disciplinés quoique certains ont la bougeotte. Vous savez qu’en décembre, j’ai le cœur grenadine, j’oublie un instant le flot de nouveautés qui inondent les librairies et je me replie sur mes tocades de chroniqueur dominical. Souvent le hasard guide mes choix et, par miracle, on tombe nez à nez avec un écrivain que l’on avait délaissé et qui nous rappelle le temps glorieux des rotatives. 

Coup sur coup, j’ai relu deux livres de François Bott, disparu en 2022, au mois de septembre, presque jour pour jour, un an après le départ précipité de Roland Jaccard, son compagnon de route. Un livre sur Radiguet, L’enfant avec une canne paru chez Flammarion en 1995 et La traversée des jours au Cherche midi en 2010. Avec Bott, on cravache des Années folles aux grands boulevards, de France-Soir au Monde, c’est tout un pan de la critique littéraire qui défile. On y croise ses copains, Boudard, Nucéra, Cioran, Jacques Laurent, Sagan, Morlino et Cérésa. Ses patrons aussi admirés que Pierre Lazareff, que détestés à l’image de Françoise Giroud à L’Express (« Malgré les apparences, elle manquait totalement d’aménité et de bienveillance. Certains trouvaient ses sourires désarmants. En tout cas, ils n’étaient jamais désarmés »). Dans ses souvenirs de la République des Lettres de 1958 à 2008, Bott rallume la flamme de la presse écrite, son éclat et son onde. Il « réhabilite » même la Boyard : « Brassaï mesurait le temps de pose en fumant des cigarettes : une gauloise pour la lumière de l’aube, une boyard s’il faisait sombre. Á propos, la boyard n’a même pas eu de « nécro » quand elle a été supprimée par la Régie. Elle mériterait pourtant une thèse en Sorbonne, puisque Sartre brûla aussi ce gros module pour écrire L’Être et le Néant, et Godard pour tourner Pierrot le fou »

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On se demande souvent à quoi sert la littérature. Et bien à ça, à lire un auteur dans la torpeur des fêtes, être saisi par une phrase, amusé par un mot, happé par le passé. Bott m’a poussé à investiguer. Je suis alors parti à la recherche des prix de vente des tabacs de la SEITA (Service d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes) datant de mai 1955 ; j’y ai appris que l’étui de 20 Boyards coûtait 120 francs, soit plus cher que le paquet de 20 Gauloises Disque Bleu (90 francs) et moins cher que l’étui de 20 « Week-end » (140 francs). La palme des cigarettes les plus onéreuses en cette année 1955 revenait au paquet de 20 américaines « Kent » bout filtre au prix de 250 francs. Grâce à Bott, on touche à l’essence de la littérature, son inutile importance.

La traversée des jours (DOCUMENTS)

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Raymond radiguet, l'enfant avec une canne

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Tendre est la province

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Les Bouquinistes

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Monsieur Nostalgie

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Marcel Proust réfractaire à la fonction publique

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À gauche : Marcel Proust, photographié par Otto Wegener en 1895. À droite : son père, Adrien Proust, photographié par Paul Nadar en 1886 © SIPA – D.R.

Le jeune Proust répugnait à être fonctionnaire comme son père : il avait une œuvre à écrire. Dans La Recherche, il dépeint une société aristocratique en voie de disparition qui méprise l’État bourgeois, son administration et ses hommes politiques. Mais le narrateur s’inscrit malgré lui dans ce monde nouveau.


Nous voilà le 29 mai 1895. Un petit jeune homme de bientôt 24 ans, l’air délicat, élégamment vêtu, raie des cheveux au milieu, fine moustache, se présente au concours d’attaché non rétribué à la bibliothèque Mazarine. Comme le poste ne lui rapportera pas un sou, pourquoi se donner la peine de postuler ? C’est qu’il veut faire plaisir à son père le docteur Adrien Proust, gros homme barbu des plus honorable, professeur agrégé à la chaire d’hygiène de la faculté de médecine de Paris, inspecteur général des services sanitaires internationaux, membre titulaire de l’Académie nationale de médecine, commandeur de la Légion d’honneur. Un travailleur inlassable pour le bien de l’humanité, jamais de repos. Il en mourra, frappé d’apoplexie huit ans après le succès de son fils aîné, Marcel, à ce concours de bibliothécaire. Marcel qui non seulement veut lui faire plaisir, mais d’abord lui montrer qu’il a un métier, même exercé gratis.

Bibliothécaire à la Mazarine, ce n’est pas rien. Un poste plutôt prestigieux. Arrivé troisième sur trois au concours, le jeune Marcel satisfait pleinement les vœux de son père. Le problème, c’est que lui, Marcel, goûte modérément ce genre de labeur. S’ensuit que, détaché au ministère de l’Instruction publique, il est démissionné après cinq années de présence interrompue par une série de congés pour son libre loisir et de maladie occasionnée par la poussière des rayonnages de livres, qu’il combattait en vain avec un pulvérisateur à l’eucalyptus. Un fort gentil collègue, dira-t-on de lui, quoique peu efficace.

L’expérience a nécessairement marqué Proust, on en retrouve un énorme écho dans la Recherche. Pas sous la forme d’un souvenir, mais à travers un antagonisme essentiel entre la force créative de l’art et les contraintes réglementaires de l’État. Hanté par l’appel de l’œuvre à accomplir, l’écrivain en herbe refuse de devenir fonctionnaire. Et la Recherche tout entière résonne de ce refus.

La haute société n’a que mépris pour l’État bourgeois

La fonction paternelle remplit un rôle majeur dans le roman. Lors de son premier séjour au Grand-Hôtel de Balbec, le narrateur, prénom Marcel, rencontre la marquise de Villeparisis qui lui dit une chose « qui n’était pas du domaine de l’amabilité. – Est-ce que vous êtes le fils du directeur au Ministère ? me demanda-t-elle. Ah ! il paraît que votre père est un homme charmant. Il fait un bien beau voyage en ce moment[1]. » L’information, au détour d’une phrase, sur la situation professionnelle du père paraît secondaire. Tant s’en faut. Elle ouvre l’étude des personnages du roman en les rapportant à la révolution économique, politique et culturelle qui conforte la puissance de l’État moderne, tout en provoquant un sentiment de rupture, et même de perdition, au sein d’une aristocratie crispée sur ses intérêts et sur ses valeurs, mais qui cherche à épouser son temps.

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La haute société n’a pourtant que mépris pour cet État bourgeois qui s’impose. La duchesse de Guermantes, aux yeux de qui « être un homme d’État de premier ordre n’était nullement une recommandation », apprécie « ceux de ses amis qui avaient donné leur démission de la “Carrière” ou de l’armée, qui ne s’étaient pas représentés à la Chambre » (II, 460). À propos de la « Carrière », justement, voici l’ambassadeur M. de Norpois qui « ne se fût pas permis [d’]amener des personnes de gouvernement » chez Mme de Villeparisis. C’est l’amphigourique marquis de Norpois qui encourage, mais avec condescendance, le narrateur à suivre sa vocation littéraire. Rien d’étonnant si ce dernier n’éprouve aucune considération pour les fonctionnaires et les hommes politiques. Les relations du père, parmi lesquelles des ministres, se réduisent à des silhouettes aux propos lénifiants : « J’écoutais à peine ces histoires, du genre de celles que M. de Norpois racontait à mon père ; elles ne fournissaient aucun aliment aux rêveries que j’aimais » (II, 527).

La Recherche annonce le nouveau monde dans lequel le narrateur s’inscrit malgré lui. Le monde de l’État s’appuie sur une administration où l’intelligence des affaires, du négoce, de la finance supplante irrésistiblement l’esprit de l’aristocratie incarné par la duchesse de Guermantes. Cet État représente l’avènement de l’homme des foules : « Les historiens, s’ils n’ont pas eu tort de renoncer à expliquer les actes des peuples par la volonté des rois, doivent la remplacer par la psychologie de l’individu, de l’individu médiocre » (II, 406). Le monde du narrateur est dépeint à travers le regard d’un de ces individus qui, à la différence du père, se tient dans un entre-deux. Toujours empreint de l’esprit aristocratique en voie de disparition, mais déjà outillé de l’intelligence technique que développent les affaires, la science, l’armée, l’administration.

Une carrière à la tête de laquelle des directeurs éphémères se succèdent

Le jeune narrateur a le choix : soit entrer dans la Carrière (ou dans une autre structure hiérarchique, un autre corps, préfectoral par exemple) et perpétuer le destin paternel. Soit dépasser ce destin par l’art. Aussi écarte-t-il le poste que M. de Norpois pourrait lui obtenir au ministère. C’est que le monde des fonctionnaires a le ton du négoce et de la vacuité existentielle, qu’il est inapte à exciter l’imagination exaltée par l’esprit des Guermantes. Patronyme sans passé, sans généalogie, simple individu dans une société en voie d’atomisation, le fils du directeur au ministère aurait pu représenter l’avenir bureaucratique, concours, carrière, pouvoirs normatifs, carcan hiérarchique, routine. Le modèle en est fourni par le théâtre où se produit la Berma dans Phèdre, administration « à la tête de laquelle des directeurs éphémères et purement nominaux se succédaient obscurément » (I, 446).

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Le narrateur aspire à la réalisation d’une œuvre où l’écrivain découvre les grandes lois psychologiques qui transcendent les individus, l’auteur étant lui-même transcendé par son œuvre. La fonction publique se situe sur une tout autre planète. Mais si limité qu’il soit sous l’angle de l’esprit, le fonctionnaire chez Proust conserve un certain éclat. Ce n’est pas le rouage des régimes totalitaires, régis par l’adoration d’un chef, la servitude, la terreur et les crimes de masse.


[1]. À la recherche du temps perdu, I, Bibliothèque de la Pléiade, 1987, p. 701.

Enfin un vrai couple régalien…

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Passation de pouvoir entre Gérald Darmanin et Didier Migaud, au ministère de la Justice, Paris, le 24/12/2024. JEANNE ACCORSINI/SIPA

Bruno Retailleau à l’Intérieur et Gérald Darmanin à la Justice constituent un parfait duo régalien, capable de mettre fin à l’opposition stérile qui existe trop souvent entre ces deux ministères. C’est une chance à la fois pour les forces de l’ordre et pour les magistrats.


La composition du gouvernement de François Bayrou a suscité des critiques parfois virulentes, dont la mauvaise foi et le parti pris ont fait douter plus que jamais de l’honnêteté politique. On a tout à fait le droit de ne pas l’estimer conforme à ses désirs mais on ne peut nier, qu’on apprécie ou non l’ensemble des ministres, qu’il a de la tenue, de la qualité, de la cohérence.

Pour qui souhaite sincèrement la réussite de François Bayrou, dans l’intérêt de la France, il suffit de se demander quel ministre nous manque dans ce gouvernement. Pour ma part je ne regrette que l’absence de Xavier Bertrand qui aurait dû accepter, selon moi, le ministère de l’Agriculture que le Premier ministre lui avait proposé. Il y a des susceptibilités et des polémiques qui ne me semblent pas accordées à la gravité de la situation ni acceptables au regard des personnalités concernées.

Je le dis d’autant plus volontiers que la particularité essentielle, le caractère profondément novateur de cette structure de gouvernement, est la constitution d’un couple régalien authentique. Il est composé d’un remarquable ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau – appréciation que valide une majorité de Français, ce que Jean-Jacques Urvoas évoquant « les têtes d’affiche » de ce gouvernement a paru oublier (Le Monde) – et d’un garde des Sceaux, Gérald Darmanin qui, pour avoir été en charge de la place Beauvau, est parfaitement légitime place Vendôme.

Depuis des lustres, je pourfends cette volonté de faire croire à une obligatoire et nécessaire distance entre ces ministres, leurs administrations et les mondes dont ils ont la charge. Je n’ai jamais compris pourquoi la France se devait d’abriter, par respect d’une symbolique plus que du réalisme, deux ministères aux buts communs mais contraints de s’afficher méfiants l’un de l’autre.

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Contrairement à ce que j’ai entendu d’Évelyne Sire-Marin, le 26 décembre, dans les Vraies Voix à Sud Radio, le ministère de la Justice n’a pas vocation à être un contre-pouvoir mais, pour la première fois, il sera une part fondamentale d’un espace intellectuel, politique et régalien dont l’esprit sera également celui du ministère de l’Intérieur.

Cette opposition stérile qui n’a cessé, comme dans un jeu de rôle, de confronter des postures ministérielles vouées paraît-il à être structurellement antagonistes, va s’interrompre. Au lieu d’avoir un affrontement, des philosophies diverses et contrastées, la France bénéficiera d’un couple déterminé à mener une action à l’unisson, pour la sécurité comme pour la justice pénale.

Il n’est pas absurde d’espérer de cette entente unique un remède à la relation souvent médiocre entre la police et la magistrature. Les deux ministres sont très au fait de ces dissensions délétères au point d’avoir pu entraver l’efficacité du combat contre la délinquance et la criminalité.

J’aime que Gérald Darmanin ait affirmé vouloir concrétiser la feuille de route du peuple français, ce qui en effet constitue une manière lucide d’appréhender le futur de ses efforts ministériels.

Le nouveau garde des Sceaux est totalement adapté à la fonction qui lui a été confiée. Il ne déteste pas les magistrats, dont il administrera l’univers en cherchant à répondre à leurs attentes tant matérielles qu’humaines. Il n’aura pas pour impératif de se lancer dans un « Grand soir » à la fois utopique et inutile mais de veiller avec un pragmatisme intelligent, volontariste et réactif – c’est la marque de Gérald Darmanin -, à pallier les dysfonctionnements immédiats, à réparer les manques et les pénuries trop criants, à se pencher sur l’univers carcéral pour faciliter l’exécution des courtes peines et pour résoudre le scandale de certaines prisons surpeuplées, tant pour remettre de l’ordre dans les établissements pénitentiaires que pour les « nettoyer » en se souciant au premier chef de la sécurité des surveillants, mise en péril par la violence des détenus faisant la loi, par les instructions criminelles émanant des caïds et par les trafics de toutes sortes. Avec les portables omniprésents.

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En résumé, Gérald Darmanin veut des opérations « place nette » dans les prisons et des « maisons d’arrêt plus petites » (TF1). 

Un travail colossal à accomplir mais qui appellera moins de déclarations partisanes, moins d’éructations anti-RN que de patience, d’obstination, de créativité et de modestie. Ce n’est pas d’une « grande gueule » dont la justice a besoin mais d’un ministre qui démontrera à chaque instant sa capacité de transformer le réel imparfait. Ni impuissance ni fatalité !

Gérald Darmanin s’est rendu dès le 25 décembre au tribunal judiciaire d’Amiens et au centre pénitentiaire de Liancourt. Il a exposé ses objectifs. Il sera plus le ministre des victimes que celui des coupables. Il a donné son numéro personnel aux responsables des syndicats : de grâce, que ces forces de régression et de corporatisme ne l’inondent pas de messages inutiles !

Je ne pèche pas par naïveté. Une chance inouïe est donnée aux forces de l’ordre comme aux magistrats. Deux ministres de qualité et de fermeté, deux personnalités prêtes à entreprendre. Et qui ne seront pas désunies.

Enfin un vrai, un authentique, un miraculeux couple régalien.

Si j’ose, c’est Noël !

Le Mur des cons

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Salvador Dalí était-il un génie ?

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Un homme regarde une photographie de Salvador Dali, Barcelone, 06/10/2003. BERNAT ARMANGU/AP/SIPA

La monumentale biographie écrite en anglais par Ian Gibson vient d’être traduite en français. On y découvre que Dalí était un authentique surréaliste, avant d’être un véritable croyant catholique, bien que ses dernières années soient peu glorieuses.


Le genre biographique, désormais, a ses propres conventions. Le temps est loin où La Fontaine, voulant écrire la vie d’Ésope, débutait par un prudent : « Nous n’avons rien d’assuré touchant la naissance d’Homère et d’Ésope. À peine même sait-on ce qui leur est arrivé de plus remarquable. » De nos jours,un biographe ne pourrait être aussi restrictif. Il lui faut tout dire, avancer tous les faits, et que son enquête journalistique n’ait rien laissé dans l’ombre. Dans sa somme sur Salvador Dalí, qui vient d’être traduite en français, l’écrivain irlandais Ian Gibson propose de nous raconter, au jour le jour, « la vie effrénée » du peintre surréaliste. Entreprise ambitieuse que de s’attaquer ainsi à celui qui se revendiquait comme un « génie », à l’égal de Picasso ou de Raphaël. Il faut à Ian Gibson plus de 600 pages (on est loin d’Ésope) pour révéler la personnalité emblématique de l’inventeur des « montres molles ».

Un peintre surréaliste avant tout

L’un des aspects les plus intéressants, à mon sens, du livre de Ian Gibson, consiste à revendiquer pour Dalí une appartenance indiscutable au mouvement surréaliste. Dalí, en réalité, doit tout à cette influence majeure, qui le ramenait à ses préoccupations les plus intimes. Le personnage important de l’époque, pour lui, c’était André Breton, tête pensante et autorité fédératrice du mouvement. Ian Gibson note par exemple, à propos du jeune Dalí : « Non seulement Dalí suivait le travail de Breton avec une grande attention, lorsqu’il apparaissait dans La Révolution surréaliste, mais il se procurait ses livres… » Le Second manifeste du surréalisme, indique Gibson, marqua profondément le peintre. De son côté, Breton n’hésitait pas à faire savoir combien fut importante pour lui la production de son cadet, et cela, dès la fin des années 1920. Comme l’explicite très bien Gibson, pour résumer cet état de fascination réciproque, du moins à cette date : « Pour Breton, l’œuvre actuelle de Dalí apporte une contribution dévastatrice à l’attaque des surréalistes contre les valeurs de la société contemporaine et contre la réalité conventionnelle. » Cette relation entre les deux hommes, cette « amitié d’astres » comme disait Nietzsche, est vraiment une très belle chose, même si, par la suite, Breton prit ses distances avec « Avida Dollars ».

Sa rencontre fulgurante avec Gala

Ian Gibson estime que ces années surréalistes de Dalí, jusqu’à son départ pour l’Amérique en 1940, sont les plus belles de sa carrière. Ian Gibson est davantage journaliste que critique d’art. Il énumère les peintures de Dalí, à l’occasion il les décrit, mais n’essaie jamais d’en faire ressortir l’indicible beauté. Cependant, tous les éléments sont mentionnés, tout ce qui a pu avoir une empreinte directe sur la création du maître. Ian Gibson, ainsi, n’omet pas d’insister sur la sexualité de Dalí qui, on le sait, était fondée, pour une large part, sur l’onanisme (voir son tableau Le Grand Masturbateur, 1929). Sa rencontre fulgurante avec Gala fut un éblouissement érotique inoubliable. Ian Gibson, au passage, rend justice au personnage extraordinaire que fut Gala. C’est un des meilleurs passages du livre.

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La méthode paranoïaque-critique

Ian Gibson s’arrête longuement sur une invention essentielle de Dalí, qu’il a dénommée la « méthode paranoïaque-critique » et qu’il a décrite à plusieurs reprises, notamment dans un article paru dans la revue Le Surréalisme au service de la révolution (juillet 1930) et intitulé « L’âne pourri », dont Jacques Lacan fut le lecteur admiratif. Dans son Journal d’un génie, Dalí en donnait l’explication suivante : « D’une façon générale, il s’agirait de la systématisation la plus rigoureuse des phénomènes et des matériaux les plus délirants, dans l’intention de rendre tangiblement créatives mes idées les plus obsessivement dangereuses. » Gibson relate que le grand-père de Dalí souffrait de paranoïa. Et Dalí avait lu aussi certains livres de Freud, récemment traduits en espagnol, en particulier l’Introduction à la psychanalyse, où le Viennois affirmait que la paranoïa apparaissait chez l’individu pour « repousser des impulsions homosexuelles excessivement fortes ». Le désir homosexuel était l’une des hantises de Dalí.

Le Dalí « publicitaire »

Et puis, il y a bien sûr le Dalí « publicitaire », celui des frivoles années 70 surtout. Ian Gibson se désespère de voir un si grand artiste plonger dans de tels abîmes de vulgarité. Il écrit, à mon avis fort justement : « Un goût excellent était bien la dernière chose qui caractérisait le peintre, dont le but, ainsi qu’il l’avoua plus tard, était de crétiniser le public. » Il est vrai que Dalí a pu choquer délibérément ses admirateurs, par exemple en se ralliant à Franco, lorsqu’en 1948, avec Gala, il est revenu en Espagne. Mais pourquoi, sur une autre question, réservée à la conscience stricte de chacun, je veux parler de la religion, remettre en cause, comme le fait Ian Gibson, la sincérité de Dalí ? Sur ses vieux jours, Dalí, profondément désespéré, a cherché, je le cite : « les signes d’une renaissance spirituelle avec l’Église de Rome en fer de lance ». Or, voilà que cela ne plaît pas à son biographe − dont il faut pourtant, je crois, lire le livre, car il transmet au lecteur l’authentique folie de Dalí, dont l’écho, désormais plus familier à nos oreilles, propage une indestructible résonance de vérité.

Ian Gibson, La Vie effrénée de Salvador Dalí. Éd. Le Cherche Midi, 664 pages, 89 €.

La vie effrénée de Salvador Dali

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Le nucléaire et les poulains à huit pattes

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Centrale nucleaire de Tricastin dans le departement de la Drome, 13/08/2018. ALLILI MOURAD/SIPA

Avec Malville, Emmanuel Ruben nous offre un superbe roman à la fois inquiétant et poétique. Totale réussite.


Que dire d’autre, même si cela peut paraître banal ? Le nouveau roman d’Emmanuel Ruben est excellent, bien écrit, vif et profond comme un torrent ancien qui trace sa route dans un terrain friable. Que nous raconte-t-il ? Il imagine une France de 2036 gouvernée par l’extrême-droite et malmenée par des accidents nucléaires. Le dernier en date est survenu à la centrale de Malville qu’enfant, le narrateur, Samuel, connaissait bien. Son père, militant cégétiste, y travaillait. Sa mère a perdu son territoire d’origine – l’Algérie – et son père à cause de la guerre dans leur pays : « Elle était la seule juive de la cité ; mon frère et moi, nous étions les seuls juifs de l’école, les seuls juifs de la ville, du canton, de la circonscription, les seuls juifs à des dizaines de kilomètres à la ronde. Les derniers juifs qui s’étaient aventurés dans la contrée avaient fini leur courte vie fusillés en Estonie ou gazés à Auschwitz : c’étaient les quarante-quatre enfants d’Izieu et leurs six éducateurs ; un salopard les avait dénoncés à Klaus Barbie, le boucher de Lyon. » Le décor est planté. Le jeune Samuel est à la fois inquiet et fasciné par l’encombrante centrale ; elle cristallise tout : disputes, luttes, fraternisations. Samuel est aussi fasciné par Thomas, une manière de garçon sauvage qui vit dans la nature, et par Astrid, une adolescente belle et révoltée.

Dans ce roman d’anticipation, Emmanuel Ruben nous balade entre la France de 2036 qui crame, explose et confine, et celle, lointaine, de l’enfance et de l’adolescence du narrateur. Et pendant ce temps, comme la Seine sous le pont d’Apollinaire, le Rhône coule impassible, immuable ; il semble se moquer des choix des humains tandis que des gamins meurent de leucémie et que des poulains naissent avec huit pattes. D’un bout à l’autre ce livre nous interpelle, nous tient en haleine ; il nous charme aussi par ses descriptions des marécages du Rhône et de la vie dans cette cité de la centrale. On y parle même des colonies du CCAS qui, sans nul doute, rappelleront quelques souvenirs aux lecteurs nés de parents salariés d’EDF.

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Oui, ce roman est excellent, et Emmanuel Ruben – qui s’est inspiré de ses souvenirs d’enfance – n’est rien d’autre qu’un sacré écrivain !

Emmanuel Ruben, Malville (Stock, 2024).

Pour aimer nos fonctionnaires

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Proposant un accompagnement dans les démarches administratives, aide juridique, services sociaux, documents d'identité... France Services apporte une aide accessible aux habitants des zones rurales © Christine Biau/SIPA/2412101002

Quand il est question de la fonction publique, je laisse sourdre mes souvenirs d’enfance et d’adolescence, des images et des odeurs.


D’abord, le départ, le soir, de ma mère pour l’hôpital de Langon (Gironde) où elle exerçait le métier de sage-femme. À l’époque, les gardes étaient de vingt-quatre heures. Son retour était une fête. À la fin de sa carrière, elle accouchait des femmes qu’elle avait fait naître.

Puis, l’école élémentaire, avec deux institutrices, Mesdames Viau et Poupeau, qui ont été présentes dans un moment compliqué de mes jeunes années. Au collège Jules-Ferry, au lycée Jean-Moulin et à l’université Michel-de-Montaigne, j’ai aimé mes professeurs qui m’ont donné le goût du savoir, de la curiosité. Et pour l’un d’entre eux, une forme d’intranquillité que j’ai toujours conservée depuis.

Lors des vingt premières années de ma vie, j’ai été un enfant du service public local. La municipalité de gauche nous offrait tant de possibilités d’activités et je les ai toutes pratiquées avec joie. Le premier départ en colonies de vacances, à 6 ans, avec la découverte des paysages pyrénéens et de la vie en communauté. Il nous faudrait aujourd’hui un plan d’urgence permettant le retour des colos partout et pour tous.

L’école de musique. Malheureusement, malgré mes efforts, le son qui sortait de mon saxophone se rapprochait davantage de celui d’une cornemuse. J’étais un Stan Getz écossais. Le Big Band que nous formions avec les copains de l’école, où mon apport artistique était des plus modestes, avait eu la grande émotion d’être programmé pour la première partie d’un concert de Claude Nougaro.

Le club de basket, avec un entraîneur-philosophe qui n’était pas tendre lors des exercices physiques mais qui, toujours, savait y mettre un supplément d’âme permettant à chacun de se dépasser. L’odeur du gymnase et la liesse locale quand, enfin, nous avons quitté le niveau régional pour accéder au premier niveau national.

Et j’en dirai, j’en dirai sur ma reconnaissance vis-à-vis des fonctionnaires et des services publics. Comme ancien élu local, je sais la très grande qualité de la fonction publique territoriale dans des missions indispensables à nos vies. De la petite enfance au crépuscule d’une existence.

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Comme citoyen, et tout simplement comme humain, je sais l’accompagnement d’un être aimé, ancien déporté, qui a terminé ses jours à l’hôpital. Il voulait toujours être bien peigné et avoir un peu d’eau de Cologne. Souvenir d’une lumière bleue qui éclairait son visage apaisé, des bruits du service, d’un colloque singulier avec les soignants.

On ne dira jamais assez combien les femmes et les hommes qui exercent une mission de service public, qui enseignent et soignent, qui nous protègent et nous accompagnent, sont de véritables héros du quotidien. Est-il besoin d’une crise sanitaire, d’un attentat, d’une catastrophe naturelle pour le leur dire ? Pour aimer nos fonctionnaires?

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Je sais qu’il y a bien des chantiers à mener pour améliorer et développer nos services publics, mais ce ne sera pas à la façon d’un Elon Musk ou de ses thuriféraires tricolores pour qui le fonctionnaire est réduit à une dépense. Un coût.

Je vous assure, tous les jours, près de chez vous, des fonctionnaires réalisent des exploits !

Gauche désunie

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Manifestation en soutien aux femmes iraniennes, Paris, le 10/11/2024. SEVGI/SIPA

La gauche a des prétentions au pouvoir gouvernemental qu’elle justifie en prétendant que, à la différence de la droite, elle est unie. Sur le terrain, la réalité est souvent très différente.


Depuis les dernières Législatives, le NFP se roule par terre en couinant qu’on lui a volé l’élection qu’il n’a pas gagné. Pour pouvoir réclamer ce qui ne lui est pas dû, celui-ci a donc mis au point un conte pour enfants : la gauche serait la seule à pouvoir gérer la situation parlementaire parce qu’elle sait s’unir et qu’elle a la plus grosse coalition ! Le problème c’est que sur le terrain, cela ne marche pas. La preuve par Malakoff. Cette ville, dirigée par un élu communiste depuis 1925, est la preuve qu’il existe bien deux gauches irréconciliables mais qui ont encore besoin l’une de l’autre pour remporter des élections. Ces deux gauches se haïssent au point que les élus majoritaires de Malakoff se donnent maintenant rendez-vous dans les tribunaux. C’est ainsi que la maire PC, Jacqueline Belhomme a attaqué pour diffamation son adjoint à la culture LFI, Anthony Toueilles, qui lui a effectivement accroché une belle cible dans le dos en la traitant «d’islamophobe» et en l’accusant de relayer la communication de l’extrême-droite. 

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Pourquoi ? Parce que la Maire a partagé le visuel de Femmes, Vies, Liberté, le mouvement de soutien aux Iraniennes qui luttent contre l’apartheid sexuel. Elles le font en faisant de leur tête nue, le marqueur de la liberté retrouvée. Or, en Europe, les islamistes et la partie de la gauche qui les sert tiennent à présenter le voile comme une liberté. Non seulement la révolte des Iraniennes gêne leur propagande, mais elle montre l’aporie de la convergence des luttes. A Malakoff, l’édile communiste incarne une gauche traditionnelle et sociale, apte à séduire une partie des classes moyennes. Une gauche dont LFI veut la disparition au profit de l’alliance avec les islamistes et la population issue de l’immigration que ceux-ci ont infusés. LFI applique donc au PC les méthodes de déshumanisation qu’elle pratique envers tous ceux qu’elle considère comme des obstacles, quand elle a le sentiment de pouvoir s’en passer. Difficile de s’en émouvoir tant tout cela était prévisible. 

Panne sèche en haut lieu

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Nicolas Idier © Opale.photo

Nicolas Idier connaît bien les cabinets ministériels. Dans Matignon la nuit, une plume du Premier ministre n’a que quelques heures pour rédiger un discours, et ses collègues ne sont pas pressés de l’aider.


Écrire, pour Nicolas Idier, c’est mettre de l’ordre dans le désordre du monde. Le romancier de La Musique des pierres (Gallimard, 2014) se place délibérément dans l’intervalle entre son intimité – par essence secrète – et l’extérieur, entre ce qu’il est et ce qui est, ce qui advient. Toute sa singularité, en somme, consiste à ne pas seulement se replier sur soi. Sans dénigrer pour autant l’autofiction, Idier emprunte une voie intermédiaire : il cherche à rapprocher le grand tout, si difficile à appréhender, de son petit « moi ». L’intervalle, pour Idier, c’est le mouvement. Un pas dedans, un pas dehors. Son voyage intérieur a un prix, celui de la connaissance, et partant, de la mécanique du monde. L’écriture, alors, est son véhicule.

L’écrasante majorité des romanciers immédiatement contemporains ont déserté la politique. Ils ont tort tant elle est une affaire de langage. Idier, qui fut une plume de Jean Castex, l’a bien compris. D’où ce nouveau roman drôle, lucide, dense, ironique, érudit et renseigné.

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C’est la nuit, à Matignon, au premier étage du 57, rue de Varenne. Le narrateur, un « conseiller technique discours » sans pouvoir – et qui plus est sur le départ –, est chargé de trouver dans l’urgence les mots justes à mettre, pour le lendemain, dans la bouche du Premier ministre. Il s’agit de désamorcer une situation parmi d’autres : des migrants, en désespoir de cause, sont perchés au sommet d’éoliennes entre Peuplingues et Sangatte dans le nord de la France. Certes, la langue est le lieu d’un combat mais « que peuvent les mots face à la souffrance de ces rescapés du pire » ? Bref, notre « sous-plume, comme il y a des sous-mains », lequel boit du saké junmai dans un mug «House of Cards», est obsédé par un portrait d’Alain Robbe-Grillet que le puissant Mobilier national a accroché, comme un «contre-modèle», face à celui du président de la République dans le bureau des conseillers. C’est un littéraire, notre narrateur, un lecteur de Segalen, de Mao, d’Aragon et de bien d’autres. Bon, il est sec pour son discours, pas de « punchlines » en ligne de mire, il téléphone à Sollers au motif que ce dernier a écrit un recueil de chroniques sous le titre Discours parfait. L’auteur de Femmes attaque direct : «La France moisie est de retour.» Puis, avant de raccrocher alors que le sous-plume lui confessait, comme un appel au secours, qu’il était en panne d’inspiration : « Lorsque quelque chose d’essentiel se passe, le temps est là et a tendance, en suivant la courbure de l’espace-temps, à devenir infini. » C’est cette courbe que notre antihéros n’arrive plus à suivre ! Que faire ? Recourir à la cartomancie ? S’en remettre à Conrad, le conseiller en chef, qui lui conseille de méditer une formule de Sénèque, « le chaos vous tire », pour débloquer la situation ? Ou s’adjoindre les conseils de Lena, l’influente conseillère communication dont l’épaule est tatouée d’une maxime de Joubert, «le plus beau des courages, c’est d’être heureux»?

Les lieux de pouvoir sont hantés par des ambitions désavouées.

Retour à Kensington

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Noël et Hanouka: des fêtes de lumière

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Le Pape François prie devant une crèche de Noël fabriquée à Bethléem. Au Vatican, le 7 décembre 2024. Andrew Medichini/AP/SIPA

Les fêtes de Noël et de Hanouka ont de nombreux points communs et, cette année, elles surviennent le même jour. Pourtant, entre le Vatican et Israël, les tensions sont grandes, et le Pape semble se plier en quatre pour éviter les accusations d’islamophobie.


L’une a lieu le 25 décembre d’un calendrier solaire, l’autre le 25 Kislev d’un calendrier lunaire et il arrive, comme cette année, que le jour de Noël coïncide avec le premier jour de Hanouka. Ce n’est pas le seul point commun entre ces deux fêtes. Elles sont des occasions de cadeaux, une ancienne tradition pour Noël, qui a récupéré le prestige d’un évêque du passé, Saint Nicolas de Myre, alias le père Noël, une habitude plus récente pour Hanouka où le cadeau était une simple toupie à quatre faces avec l’initiale d’un mot hébreu sur chacune: nes gadol haya, un grand miracle a eu lieu. Mais la dernière lettre était un «Shin» (pour Sham, là-bas) sur la toupie (ou dreidel) d’Europe centrale, alors que c’est un «Pe» pour «Po» ici, sur le sevivon israélien. Une lettre qui change beaucoup de choses….

Si importants soient-ils, les cadeaux ne sont pas tout. Noël et Hanouka sont des fêtes de la lumière. Pour Noël, c’est la remontée du soleil victorieux, «sol invictus» des Romains, qui a déterminé la date de la fête. Pour Hanouka, c’est le miracle de la petite fiole d’huile pure retrouvée dans le Temple de Jérusalem profané, qui a permis au candélabre de luire pendant huit jours.

Les deux fêtes empruntent la même métaphore de la lumière: pour les Chrétiens, Jésus est la lumière du monde, pour les Juifs, la lumière est la lutte pour faire émerger un monde meilleur.

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Au cours de l’histoire,  d’autres significations de ces fêtes se sont ajoutées  Ce ne sont pas les mêmes.

Noël est devenu le symbole de la paix. Jésus en est le Prince, suivant une expression reprise du prophète Isaïe et dans l’évangile de Luc, sa naissance est associée à une promesse de paix. A la Noël 191,4 on a vu dans des tranchées d’improbables et brèves fraternisations entre combattants ennemis.

Hanouka est plus ambivalente: la fête repose sur un événement historiquement daté (164 avant l’ère chrétienne), la réinauguration du Temple (c’est le sens du mot Hanouka) repris par les troupes de Judas Macchabée. Mais l’aspect guerrier de l’événement a été oblitéré au profit du miracle de la fiole d’huile. Celui-ci n’est pas signalé dans les livres des Macchabées, qui sont considérés comme apocryphes par la tradition rabbinique et n’apparaissent pas dans les écrits de Qumran. La primauté donnée au pouvoir divin sur les exploits militaires humains reflète les conflits entre les pharisiens et plusieurs rois hasmonéens.

Mais ces exploits pour la défense et pour la survie nationale du peuple juif résonnent fortement dans l’histoire contemporaine d’Israel. De plus Hanouka, c’était le moment où chaque famille affirmait fièrement son identité juive en illuminant sa maison aux yeux d’un monde souvent hostile. Il n’est pas étonnant que cette fête soit devenue l’une des plus unitaires du judaisme.

Cette année 2024, Noël et Hanouka sont survenus dans un cadre de relations tendues, c’est le moins qu’on puisse dire, entre Israël et le Vatican.

Pour réaliser une crèche de Noël sur la place Saint Pierre, le Vatican a sollicité deux artistes de Bethléem. Un membre de l’Ambassade palestinienne y a ajouté un keffieh dans lequel le petit Jésus s’est trouvé enveloppé. C’est ainsi que le Pape a inauguré la crèche. Quelques jours plus tard, devant l’ampleur des critiques, le keffieh a été enlevé.

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Le Pape s’est prêté là à une triple confusion.  Confusion des  chrétiens de Bethléem et des habitants de Gaza, quasiment tous musulmans. A Bethléem même, les chrétiens, naguère près de 90% de la population, sont à peine plus de 10% aujourd’hui, et la pression de l’islamisme n’est pas pour rien dans cette disparition.

Ensuite, emblématisation abusive des Palestiniens comme les faibles parmi les faibles, en ligne avec la préférence du Pape François pour une Eglise des pauvres, que symbolise l’adoration des bergers devant la famille misérable de l’enfant Jésus.

Enfin, Jésus serait un enfant palestinien, les Juifs n’auraient donc rien à faire sur cette terre. C’est la thèse martelée par Mahmoud Abbas, la vieille thèse des Khazars. Elle a été démolie par les études de population qui confirment le lien génétique des Juifs européens avec le Moyen Orient, mais Abbas sait qu’une image de Jésus au keffieh est plus efficace que cent travaux scientifiques contraires. Et il ne faut pas compter sur lui pour rappeler que la circoncision au huitième jour de vie est une pratique juive, même si elle s’appelle en l’occurence le Jour de l’An chrétien.

Une étude récente de l’institut Memri dévoile l’ampleur des persécutions subies par les chrétiens face aux mouvements islamistes, mais le Pape François semble tétanisé par l’accusation d’islamophobie lancée contre Benoit XVI, quand celui-ci en 2006 dans un discours devant un parterre académique à Ratisbonne, avait rapporté une simple phrase d’un empereur byzantin sur la violence de l’islam. 

C’est ainsi que François, quand il manifeste sa solidarité aux chrétiens d’Orient le 7 octobre 2024, se contente d’écrire, un an après le 7 octobre 2023, que «ce jour-là la mèche de la haine a été allumée» sans jamais utiliser les mots massacres, Hamas, Juifs  ou otages. 

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Certes, il a demandé la libération des otages dans d’autres circonstances et il n’y a pas de motif, au regard de sa vie, de l’accuser d’antisémitisme. Il est normal qu’il soit inquiet des souffrances de la population de Gaza. Mais comment le Pape peut-il refuser de voir ou craindre de dire que l’idéologie mortifère du Hamas est la cause première de ces souffrances?

Et comment peut-il laisser planer l’hypothèse d’un génocide à Gaza, alors qu’il devrait savoir mieux que d’autres que l’intention génocidaire est consubstantielle à l’existence d’un génocide et que cette intention n’existe pas ici: ce qui existe, ce sont les tragiques réalités de la guerre.

C’est là où la préférence absolue pour la paix, quelles qu’en soient ses conséquences et ses modalités, peut être aussi une arme de destruction. C’est là où le message de Hanouka diverge de celui de Noel, lequel ne fut  d’ailleurs jamais respecté par la chrétienté.

 Les anges ont des mains blanches, mais, pour paraphraser Camus, ont-ils encore des mains?