Le droit international, dépourvu d’autorité supranationale contraignante, ne peut être compris indépendamment du politique — fondamentalement conflictuel. Face à des situations exceptionnelles comme le conflit avec l’Iran, c’est donc en dernier ressort la décision politique souveraine qui prime sur les normes juridiques.
L’issue de la guerre d’Iran demeure incertaine et les tensions s’accumulent entre les États-Unis d’une part, les alliés européens d’autre part, désireux de ne pas s’impliquer plus avant que le problème ne soit réglé d’une façon ou d’une autre. Outre le fait qu’ils n’ont pas été consultés et associés à la décision du 28 février dernier, lesdits alliés se justifient en expliquant que cette guerre constituerait une « violation du droit international ».
Il importe peu, semble-t-il, que le régime islamique iranien ait mené des campagnes terroristes dans plusieurs pays, qu’il conduise un programme balistico-nucléaire destiné à rayer Israël de la carte du Moyen-Orient, arme des auxiliaires et des affidés dans toute la région, dont le Hezbollah au Liban, ou qu’il soit antérieurement intervenu en Syrie pour soutenir Bachar Al-Assad. Autant de violations du droit international avec lesquelles il faudrait composer sans états d’âme. Au bout du compte, le droit serait quand même du côté de Téhéran.
Un droit… horizontal
Concentrons-nous sur la question du droit, de la légalité internationale et de leurs relations avec le Politique. Selon le philosophe et polémologue Julien Freund (1921-1993), le Politique (avec une majuscule) est une essence, soit une activité originaire, consubstantielle à la condition humaine. Il prend en charge le destin d’une collectivité afin d’assurer la concorde intérieure et la sécurité extérieure. Le Politique est intrinsèquement conflictuel, les antagonismes entre les groupes humains ne pouvant être définitivement résolus dans une synthèse, ni un dépassement – ou une « fin de l’Histoire », si l’on veut. En vérité, le conflit est la donnée première et existentielle.
Dans cette perspective théorique, la distinction entre l’ami et l’ennemi est l’une des conditions constitutives du Politique : « Il ne saurait y avoir de politique sans un ennemi réel ou virtuel », écrit Julien Freund. La dialectique du commandement de l’obéissance ainsi que la distinction entre le privé et le public (l’ordre public et la sphère privée) sont les deux autres présupposés du Politique. En somme, Julien Freund considère le politique comme un genre distinct de l’économique, de la morale, de l’esthétique, de la religion. Chacune de ces activités originaires a sa propre finalité et ses moyens spécifiques.
A la différence du Politique, le droit ne constitue pas une essence. Si le droit s’est progressivement dégagé de la religion et des mœurs, il doit être compris dans sa relation avec les grandes activités originaires, notamment le Politique et la morale. En conséquence, le droit n’est pas un ordre contraignant par lui-même : il suppose une autorité politique qui dispose de la force (« Auctoritas non veritas facit legem »), et des règles morales, des valeurs et des aspirations que les citoyens ont en partage. Par le fait, tout ordre concret repose sur une combinaison de normes morales et juridiques, et de décisions politiques. Politicisme, moralisme et juridisme sont autant de réductionnismes.
Quid de la légalité internationale tant invoquée par les contempteurs de l’action militaire contre le régime iranien ? Julien Freund définit la légalité comme « le système des normes, des règles, des conventions et des coutumes qui permet au gouvernement d’étendre son autorité à la fois sur la collectivité dans son ensemble et sur chacun de ses membres ». Comme il n’existe pas de Léviathan supranational, qui serait placé au-dessus des États, il s’ensuit que le concept de légalité internationale n’a pas la même consistance que l’ordre juridique interne d’une nation. L’humanité ne constituant pas un grand corps politique, les régimes juridiques internationaux reposent sur les promesses d’engagement des États, c’est-à-dire des traités et des conventions. Bref, le droit international n’est pas vertical mais horizontal.
Automatisme
Au demeurant, l’existence d’un droit de veto au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, pratique à laquelle on voudrait réduire la légalité internationale, reconnaît la persistance de l’état de nature. Le privilège afférent à chacun des membres permanents dudit Conseil ouvre une possibilité d’arbitraire politique, ce qui est la négation même du droit. Ce privilège est la contrepartie des responsabilités qui échoient aux grands de ce monde, leur engagement coopératif dans les conflits internationaux devant endiguer la « guerre de chacun contre tous » qui sans cesse menace. Hélas, la théorie et la pratique souvent divergent.
Revenons à la guerre qui oppose l’Iran à l’alliance israélo-américaine. Oubliant qu’il s’agit d’un long conflit dit « hybride» (une sorte de guerre fantôme), avec des phases de guerre ouvertes en 2024 puis en 2025, les contempteurs de l’intervention laissent penser que l’affaire aurait commencé le 28 février dernier. Ce serait une guerre de pur choix, par là même illégale. Les menées du régime islamique iranien sur les plans régional et international bafouent de longue date toute légalité mais il semble qu’un tel historique ne dérange pas. Curieuse conception du droit !
Trop souvent, l’expression de « violation du droit international » tient de la logomachie ou de l’automatisme. Or, il se produit dans l’histoire des situations d’exception qui suspendent les conjonctures normatives, les règles ne pouvant s’appliquer. Le droit est silencieux : le Politique doit décider et poser des actes. Phénomène de puissance et attribut du commandement politique, la souveraineté se révèle extérieure et supérieure au droit positif. Nous sommes engagés dans une situation de ce type qui requiert esprit de résolution et clarté morale. « So be it ».
La présidentielle de 2027 tournera la page de dix ans de macronisme. Mais les dernières élections municipales ont prouvé qu’aucun parti ne se distingue clairement pour unir des Français profondément divisés.
Les élections municipales étaient les dernières élections avant la présidentielle de 2027. Une dernière station avant le terminus d’une décennie macroniste à l’Élysée. Retiré de la vie politique depuis ma démission du conseil municipal de Pau – François Bayrou avait alors prononcé un hommage à ma « combativité » et mon camarade socialiste était intervenu comme on prononce une nécrologie –, afin de me consacrer pleinement à mon activité médiatique, j’ai suivi la soirée électorale du second tour depuis Ajaccio, un verre de sciaccarellu dans une main, un cigare cubain dans l’autre, avec la certitude que ce scrutin offrirait quelques surprises.
Édouard Philippe est le premier à intervenir (merci au vote électronique) après sa nette victoire au Havre. Emmanuel Grégoire à Paris et Benoît Payan à Marseille triomphent. À Lyon, Doucet passe ric-rac. À Pau, la liste de gauche qui n’a pas fusionné avec les Insoumis locaux arrache la victoire de 344 voix d’écart. J’ai bien évidement une pensée pour le président du Modem, ce grand fauve de la politique nationale. Nous avons eu des affrontements municipaux de très haute intensité. Du brut ! Et, au cours des années, un respect réciproque s’est installé. Cette façon d’exercer la politique va-t-elle disparaître ?
Ailleurs, comme à Toulouse, Tulle et Brest, l’alliance gauche-LFI se solde par la défaite avec le déshonneur.
Les copains de Pau m’appellent. Ils auront la charge de toute la politique sociale et de la mise en œuvre progressive de la gratuité des transports en commun. Émotion. « Et toi Olivier, ça va en Corse ? Tu ne regrettes pas ? » Pas une seconde. Depuis les Sanguinaires, la vie politique et médiatique est tenue à bonne distance. D’ici, il est possible d’y voir plus clair et plus loin. Que retenir ? Quels enseignements ?
Rien n’est réglé pour 2027. Après les succès aux municipales de 2020, la gauche a été éliminée du second tour de la présidentielle en 2022. Le RN progresse, mais ne s’impose pas. La droite est là, mais sans panache. La gauche est face à un Everest stratégique. Dans une époque de polarisation et de radicalisation, Jean-Luc Mélenchon sera-t-il la meilleure candidature à gauche pour le premier tour, et la pire pour un second tour face à un candidat du RN ?
L’essentiel est ailleurs. Si la question identitaire est aujourd’hui aussi présente, « de quoi être français est-il le nom ? », c’est que l’imaginaire politique est en cale sèche. Voilà très certainement le bilan le plus préoccupant de la décennie macroniste. Quelle espérance ? Quel goût de l’avenir ? Quelle saveur pour tout ce qui peut réunir et ne pas diviser ? Quelles solutions apporter aux grandes fractures françaises (inégalités, insécurité) ? Sans réponse à la hauteur dans les prochains mois, nous aurons une présidentielle crépusculaire. Après avoir été privé d’un réel débat politique lors du scrutin de 2022, d’un débat pluraliste et contradictoire portant sur l’essentiel, il y aurait un grand danger démocratique à connaître en 2027 un scénario similaire.
Ce n’est pas moi qui le dis mais François Fédier, disparu en 2021, philosophe français, spécialiste de Martin Heidegger, l’un des maitres de Stéphane Barsacq. Dans son nouvel ouvrage consacré à l’art – vaste sujet – Barsacq ne fait pas le malin, au contraire. Il est humble et avance progressivement ses pions pour nous faire comprendre l’importance de l’art, au moment même où le nihilisme dévore l’Occident sourd aux questions métaphysiques, donc aux questions qui révèlent l’essence de l’art.
Barsacq est né parmi des artistes, rappelle-t-il d’emblée. Son enfance tient donc une place prépondérante dans sa formation spirituelle. Très tôt, il a dessiné, puis peint, il a appris le grec, visité l’Acropole, la villa des Mystères à Pompéi, Venise qu’il « faut vivre » et non visiter, il a appris à aimer la beauté du visible qui ouvre les portes de l’invisible, cette « beauté qui n’est jamais vulgaire », comme l’écrit Alain Robbe-Grillet, cité par Barsacq, écrivain, éditeur, critique d’art, auteur de portraits singuliers – Cioran, Rimbaud, Frison-Roche, Bonnefoy, Goudji. Mais sa « nuit pascalienne » se déroule le jour, le 2 avril 1989, à Florence, alors qu’il est lycéen à Condorcet. Il entre dans le couvent San Marco, monte l’escalier et arrivé en haut découvre l’Annonciation de Fra Angelico. C’est la révélation de « la vie de la vie ». L’expérience mystique le bouleverse car elle le place face au Mystère. Ce livre est le résultat de cet instant extatique. Ce n’est pas rien.
L’art est le fruit de ce Mystère, il nous permet de surmonter la mort ; il est l’anti-destin comme l’a conceptualisé Malraux, présent dans l’ouvrage. Ne rien comprendre à l’art, le laisser entre les mains des marchands, des pâles copistes, des idéologues ou, pire, le rejeter, nous précipite vers le vide. Le but de l’ouvrage, nourri par une érudition remarquable, qui repose sur une expérience existentielle rare, est de nous permettre de déambuler dans les couloirs d’une gigantesque galerie imaginaire, peuplée de célèbres figures votives prises « de l’intérieur », c’est-à-dire analysées à partir de ce qu’elles ont de plus intime – la fameuse fêlure fitzgéraldienne. L’un des atouts majeurs de Barsacq est d’avoir conversé avec bon nombre d’artistes présents dans l’ouvrage. Exemple le peintre Zoran Mûsič et sa vertigineuse vision : « Quand j’ai vu pour la première fois, lors d’un voyage en train, les collines alentours de Sienne, j’ai éprouvé une émotion profonde, comme si j’avais retrouvé quelque chose d’important. » Puis il décrit les collines, recouvertes d’une couleur blanchâtre, avec des plis, des « ravines creusées par la pluie, qui font penser à des côtes ». Il « voit » des corps humains. Il décide de les peindre. Mûsič : « J’ai compris que ces collines blanchâtres me rappelaient les monceaux de cadavres parmi lesquels j’avais vécu à Dachau. » La blessure de la mort érigée en système.
Barsacq ne prétend pas répondre aux questions traditionnelles, comme « qu’est-ce que l’art ? », « que peut l’art ? » ou encore « l’art devient-il mineur, voire indécent ? » Il ouvre des pistes, crée des ponts entre les artistes, les correspondances se répondent, le kitch, dénoncé par Kundera, ne résiste pas à la pertinence de son analyse. L’ensemble est novateur, revigorant même. Le glissement du texte vers le journal donne une vigueur inattendue au propos. Exemple : nous sommes le 19 avril 2019, c’est le Vendredi saint. Un incendie vient de ravager Notre-Dame de Paris. À propos de cette dévastation, Barsacq note : « L’incendie (…) a été la matérialisation apocalyptique d’une dévastation générale en cours de très longue date. A été rendu visible ce qui était invisible aux yeux de ceux qui ne voulaient pas voir – à l’endroit même du sacré le plus immémorial. » C’est aussi l’un des enjeux du livre.
Et puis il y a le face-à-face avec l’œuvre. Pas de reproduction, aucune photo, aucun film, aucune IA, mais la rencontre, après la volonté du voyage, d’être enfin devant la toile, en pleine lumière, et d’éprouver la vibration de l’artiste, de percevoir son intériorité, et peut-être de trouver « la fonction ultime de l’art ». Barsacq : « Non seulement poser le débat entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre ce que je vois qui existe et ce que je vois qui n’existe pas, entre le sens de ce qui est proposé. » Les statuettes africaines sont-elles là pour nous révéler les puissances maléfiques et nous terroriser ou, au contraire, éloignent-elles les démons pour nous en protéger ? Ce face-à-face est plus que nécessaire. Je me revois dans un état de sidération devant la Vierge rouge du Titien au centre de l’église des Frari. Cette montée glorieuse et électrique vers le ciel, ce sentiment, soudain, de forces surnaturelles qui ouvrent la voie vers quelque chose de nouveau et d’irrépressible.
À la fin de la Semaine Sainte et à l’approche de la Résurrection du Christ, cette lecture s’impose comme la douleur ramène à l’enfance.
Stéphane Barsacq, De l’univers visible et invisible. Éloge de l’art, Le Passeur Éditeur. 176 pages
On connaissait déjà le binge watching. Voici maintenant la révolution de la lecture en accéléré. La jeunesse x1,5 regarde vite, zappe encore plus vite, et perd peu à peu sa capacité à soutenir l’attention.
Depuis quelques années, une fonctionnalité désormais banale sur les plateformes comme Netflix ou YouTube permet de regarder films et séries à vitesse accélérée – 1,25×, 1,5× et parfois plus. Ce n’est plus un gadget, c’est devenu un réflexe pour de nombreux spectateurs, en particulier les plus jeunes. Cette pratique a un nom : speed watching – littéralement « regarder en vitesse ». L’essor de cette habitude pose une question profonde : que devient notre rapport au temps long, à l’attention, à la lenteur – et, par ricochet, à l’expérience cinématographique elle-même ?
La fiction attaquée par TikTok
La documentation sur le speed watching n’est pas seulement anecdotique. Des enquêtes journalistiques, notamment en France, décrivent comment des jeunes adoptent systématiquement la lecture accélérée pour consommer leurs contenus. Un article du Parisien souligne que ce réflexe est parfois décrit comme une “coopération impulsive avec la dopamine”: regarder plus vite devient une façon de multiplier les “pics” de stimulation plutôt que de s’immerger dans une narration. D’autres médias analysent les effets cognitifs possibles de ces habitudes, évoquant des impacts sur l’attention et la mémoire de travail, même si la recherche scientifique reste encore en cours.
Ce mouvement ne surgit pas de nulle part ; il est l’enfant de notre ère de l’immédiateté. La pression du scroll, du zapping, du passage instantané d’une vidéo à une autre a profondément modifié la manière dont les jeunes perçoivent le temps. Dans les jeux vidéo, le clic précède souvent l’expérience, le score remplace la profondeur. Sur les réseaux, un swipe efface l’attention en une fraction de seconde. Un contenu lent devient suspect : on l’accuse d’ennui avant même d’avoir commencé.
Le cinéma, en revanche, est une machine à durée. Ce n’est pas un service de consommation rapide, c’est une immersion – une discipline de regard. Quand Sergio Leone étend Il était une fois en Amérique sur près de quatre heures, il ne cherche pas à faire patienter le spectateur, il dilate le temps pour mieux y inscrire ses personnages, leurs mémoires, leurs silences. Quand Peter Jackson montre Le Seigneur des anneaux : Le Retour du Roi en version longue, ce n’est pas pour prolonger l’effet d’annonce, mais pour laisser vivre un univers et ses profondeurs.
Stimulations
Ces expériences de lenteur sont devenues rares dans notre quotidien saturé de stimulations instantanées. Et l’on observe déjà que le speed watching n’est pas seulement une préférence individuelle : il est en train d’influencer la manière dont les œuvres sont lues et interprétées. Un film accéléré mentalement par le spectateur devient une autre œuvre, amputée de son rythme, de ses silences, de ses respirations. On perd le tempo – ce qui, dans toute œuvre cinématographique, est la moitié du sens.
Le phénomène est aussi révélateur d’une fracture générationnelle. Les jeunes spectateurs ont grandi avec l’écran tactile, le passage intuitif d’une histoire à une autre sans transition, la gratification instantanée des récompenses visuelles. Cette culture de vitesse change l’attention. Une étude du Pew Research Center sur les habitudes médiatiques et l’attention suggère que ces pratiques modifient les attentes visuelles, réduisent la tolérance aux contenus longs et encouragent une culture de consommation rapide1. Si l’attention devient un artefact fragmenté, le cinéma – art du temps, de la durée imposée – devient une espèce en voie de transformation.
Dire que cette tendance mènera demain à des séances en salle projetées à vitesse accélérée serait prématuré. Aucun exploitant, à ce jour, n’a annoncé publiquement un tel projet. Mais il est pertinent d’observer comment une pratique issue du streaming façonne déjà le regard des spectateurs. Le speed watching dit quelque chose de notre époque : la demande de vitesse est devenue un critère d’attention. Et l’on commence déjà à juger une œuvre non pas sur ce qu’elle nous fait vivre, mais sur la rapidité avec laquelle elle nous le fait vivre.
Cela pose une question politique et esthétique : qu’est‑ce que nous sommes prêts à sacrifier sur l’autel du temps réduit ? Une société incapable de supporter la lenteur, qui fuit les temps morts, qui exige une stimulation permanente, est une société qui renonce à certaines formes de profondeur. Le cinéma ne disparaîtra sans doute pas, mais sa fonction de refuge – endroit où l’on peut s’abandonner à la durée imposée – pourrait se transformer en une simple passe rapide de signaux. Et alors, regarder un grand film deviendrait aussi rare que lire un grand livre en entier – non pas par manque d’offres, mais par incapacité à tenir le regard.
https://www.pewresearch.org/internet/2025/04/22/teens-social-media-and-mental-health/ et https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9134180/ ↩︎
Le président Trump a dit que la guerre contre l’Iran se terminerait « très prochainement ». Le problème, c’est que les Iraniens ont adopté une stratégie inédite qui consiste à encaisser tous les coups pour aussi longtemps qu’ils peuvent en donner en retour. Comment faire pour gagner une guerre contre cette nouvelle doctrine de l’offensive sans défense? A Washington, le chef de l’état-major de l’armée de terre, le général Randy George, a été contraint de prendre sa retraite. Aucune raison n’a été donnée pour l’instant mais il est possible que ce soldat d’une grande expérience ait donné une analyse trop réaliste des difficultés associées à un déploiement de troupes au sol en Iran.
Le journaliste franco-américain spécialiste des affaires internationales Harold Hyman. Photo D.R.
Toujours à Washington, l’Attorney general (ou ministre de la Justice) Pam Bondi a été contrainte de démissionner « afin d’occuper un nouveau poste dans le secteur privé ». Les vraies raisons comprennent la manière dont elle a géré le dossier Epstein – elle a promis de rendre publique une « liste » des clients du multimillionnaire pédophile avant d’admettre qu’il n’y avait pas de liste – et son audience devant le Sénat qui s’est tournée en engueulade peu digne. Surtout, elle n’est pas arrivée à poursuivre en justice ceux – comme l’ex-chef du FBI, James Comey, ou la procureure générale de l’Etat de New York, Letitia James – que Trump accuse d’avoir travaillé contre lui sous la présidence de Joe Biden. D’ailleurs, cette confusion entre le politique et le privé pose un vrai problème constitutionnel.
Israël connaît aussi des difficultés sur le plan constitutionnel. La Knesset vient de voter une loi qui stipule la peine de mort pour ceux qui serait jugés coupables de crimes terroristes dans les territoires occupés en Cisjordanie. Il se peut que cette loi soit retoquée par la Cour suprême aggravant des tensions préexistantes entre l’appareil judiciaire et l’exécutif actuel.
Deux millions de personnes se sont inscrites pour obtenir des billets pour le concert de Céline Dion à la Défense Arena. Élisabeth Lévy en fait-elle partie ? Depuis quelques jours, les médias en font des tonnes sur le grand retour sur scène de la chanteuse.
Si j’entends encore une note de Céline Dion, je vais commettre un meurtre. La guerre fait rage au Moyen-Orient, le prix de l’essence flambe, le côte-à-côte menace de virer au face-à-face en France, mais depuis lundi, de tous les plateaux, tous les studios, toutes les rédactions monte la même clameur : Céline revient ! Chez nous, à Paris ! Alléluia ! Les médias se mettent quasiment en édition spéciale, les généraux à la retraite y cédant la place aux spécialistes de la chanteuse québécoise. On blablate sur le fameux site de prévente qui, si vous êtes tiré au sort, vous permettra peut-être de vous faire délester d’un demi-SMIC pour acheter des places. Les politiques sont sommés de prendre position, eux aussi. « Est-ce que la patronne de la CGT aime Céline Dion, elle aussi ? » demandent Agathe Lambret et Paul Larrouturou sur Franceinfo. « Vous aimez bien Céline Dion ? » demande Léa Salamé à l’ancien Premier ministre Édouard Philippe pendant le journal de 20h. Oui, il est bien fan de Céline Dion ! « Vous attendez évidemment comme tout le monde la tournée de Céline Dion… » avance Benjamin Duhamel face à son invitée, la ministre de la Culture Catherine Pégard, sur France Inter. Un montage cocasse a été proposé par Quotidien — ce sont les seuls qui osent encore ironiser.
Même la patronne de la CGT, la pas toujours commode Sophie Binet, n’a pas osé envoyer bouler les journalistes. Laurent Wauquiez, interrompu en pleine interview pour commenter la grande nouvelle en direct sur LCI, proclame qu’il est un énorme fan. Jeanne d’Arc ou Marie Curie reviendraient sur terre qu’elles ne seraient pas accueillies avec autant de fébrilité et de déférence…
« Vous ne respectez rien ! » me reprochera-t-on. Arrêtez de déconner : c’est une grande artiste. Certes, et je ne doute pas qu’elle procure de la joie à tous ses fans. C’est très respectable. Sauf que depuis lundi, on ne parle pas que de musique — mais aussi, et surtout, de gros sous. On s’enthousiasme pour tout ce marketing hollywoodien. On égrène les chiffres ronflants. Ce n’est pas tant la voix de la Québécoise qui impressionne, mais le milliard et demi d’euros qu’elle va, paraît-il, nous rapporter. On comptera les bouses à la fin du marché. Ce come-back parisien est une bonne nouvelle — mais pas un événement planétaire. Mardi soir, la tour Eiffel s’est illuminée. Comme après le 7 octobre ou le début de la guerre en Ukraine: cherchez l’erreur. « Paris, je suis prête ! » lisait-on. Il y a quelques années, elle était pavoisée aux couleurs du PSG pour célébrer l’achat de Neymar par le club de foot. Je ne sais pas combien Céline Dion a payé exactement pour cette pub géante, mais c’est un peu triste de voir notre vieille dame de fer transformée en homme-sandwich. Désolée de casser l’ambiance, mais il y a quelque chose d’indécent dans ce culte de la personnalité. Je me demande si ça valait le coup de briser les idoles. Peut-être avons-nous les divinités que nous méritons.
Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin
La petite Finlande s’est imposée comme la nation des grands chefs d’orchestre. Le pays souvent menacé et parfois conquis par ses voisins a renoué avec la source chantante de son génie national. Un prodige rendu possible par de solides institutions musicales et une couleur locale incomparable.
Ils se nomment Robert Kajanus (1856-1933), Georg Schnéevoigt (1872-1947), Leif Segerstam (1944-2024), Jukka-Pekka Saraste (1946), Okko Kamu (1946), Osmo Vänskä (1953), Esa-Pekka Salonen (1958), Sakari Oramo (1965), Hannu Lintu (1967), Susanna Mälkki (1969), Mikko Franck (1979), Eva Ollikainen (1982), Dalia Stasevska (1984), Santtu-Matias Rouvali (1985), Klaus Mäkelä (1996), Tarmo Peltokoski (2000)… Tous ont dirigé ou dirigent des orchestres parmi les plus célèbres au monde. Et déjà l’on parle du plus jeune d’entre eux, Arijus Sereckis, qui a aujourd’hui 13 ans…
Depuis longtemps, on s’émerveillait que la Finlande, dont le territoire équivaut certes aux deux tiers de celui de la France, mais ne comporte jamais qu’une population de 5 625 000 habitants (0,068 % de la population mondiale), on s’émerveillait que la Finlande donnât naissance à tant de chefs d’orchestre applaudis dans le monde entier. Pour ne rien dire des voix célèbres, des instrumentistes ou des compositeurs renommés nés dans l’ancien grand-duché enfin devenu indépendant en 1917.
L’Eldorado des bords de la Baltique
Mais, après une première apparition à l’Orchestre national de Lyon, quand Klaus Mäkelä se révéla en 2019 à la tête de l’Orchestre de Paris dont il sera nommé directeur musical dans la foulée (et alors que bientôt va lui succéder un autre Finlandais enthousiasmant, Esa Pekka-Salonen), ce n’était décidemment plus tenable: il fallait découvrir cette caverne d’Ali Baba nordique, comprendre la prodigieuse fécondité de cet eldorado musical des bords de la Baltique.
Par quel miracle, parmi tant d’autres talents, cette jeune nation avait-elle pu engendrer ce prodige qui avait alors 23 ans, ce chef talentueux, brillantissime, beau, fougueux, charismatique ? Une authentique figure du musicien romantique, un Franz Liszt du XXIe siècle !
Comme pourrait le laisser penser tout un riche patrimoine de musiques traditionnelles remontant à la nuit des temps, faut-il croire que les peuples finnois, à l’instar de leurs lointains cousins magyars qui eux aussi ont fait de la Hongrie une grande nation de musiciens, bénéficieraient d’un atavisme ancestral permettant à leur pays de devenir un foyer musical ? Ou devrait-on plutôt considérer, sans tourner le dos à ses racines lointaines, que c’est son histoire plus récente qui a conduit la Finlande à devenir une pépinière d’artistes ?
Sans qu’il soit besoin de remonter à 1557, lorsque le futur roi Jean III de Suède, alors duc de Finlande, fonde un petit orchestre de cinq instrumentistes pour agrémenter la vie de sa cour à Turku (France Musique a consacré un cycle de cinq émissions remarquables sur l’histoire de la musique en Finlande), c’est vers le XIXe siècle qu’il faut sans doute se retourner pour mieux saisir le rôle de la vie musicale pour les Finlandais . Après six siècles de domination suédoise, leur pays passe en 1809 sous la coupe autrement plus pesante de la Russie. Erigée en grand-duché autonome, elle se retrouve avec le tsar Alexandre 1er comme souverain.
Une formidable épopée
Cependant la relative liberté du pays des lacs est bien vite mise à mal par la brutalité du frère et successeur d’Alexandre, le tsar Nicolas 1er. Comme à la Pologne, ce tyran couronné entend imposer à la Finlande une russification forcée. A l’exception du règne d’Alexandre II, le tsar libérateur des serfs, ce ne sera guère mieux au temps d’Alexandre III et de Nicolas II. Mais si les Polonais, pour les soutenir dans leur lutte contre l’ours russe et l’ogre prussien, ont le catholicisme, la sympathie de l’Europe, leurs poètes et Chopin, tout en s’épuisant vainement en insurrections écrasées férocement, le peuple finlandais, méconnu, infiniment modeste face à l’énorme empire des Romanov, ne possède pas ces ressources. Ni peut-être cette énergie du désespoir. Pour se maintenir, il résistera avec une culture alors méconnue qu’il va renforcer tout au long du XIXe siècle.
En Europe, c’est le temps de l’éveil des nationalités, le retour aux légendes fondatrices, aux mythes oubliés. Elias Lönnrot, un médecin, mais surtout un folkloriste passionné, parcourt la Finlande, recueille et sauve d’innombrables récits jusque là uniquement transmis par tradition orale. Il les assemble, dans une première publication qui voit le jour en 1835, puis dans une autre, considérablement augmentée, éditée en 1849. Ce sera une formidable épopée de 23 000 vers, le Kalevala.
Les lettrés, l’aristocratie découvrent alors une mythologie où le surnaturel se mêle à la nature puissante de la Finlande et qui n’a rien à voir avec celle des Scandinaves ou des Germains. Elle sera source d’inspiration pour des générations d’écrivains et de compositeurs, de peintres et d’architectes aussi, qui puisent dès lors dans leur propre patrimoine plutôt que s’inféoder aux seuls courants artistiques étrangers. Car dans la seconde moitié du XIXe siècle, les architectes affirment effectivement leur identité finnoise dans des réalisations pittoresques, extraordinaires, dont Paris même découvrit un exemple étonnant avec le pavillon finlandais de l’Exposition universelle de 1900. A Helsinki, édifice après édifice, par rues entières, ces réalisations annoncent lointainement l’expressionisme allemand et nous projettent dans une esthétique qu’on retrouvera d’une certaine manière dans les films de Wiene, Wegener, Murnau… Les peintres eux-aussi, on l’a découvert au Petit-Palais avec les tableaux de Pekka Halonen, s’inspirent aussi bien des étendues neigeuses que des coutumes et des légendes de leur pays. Et c’est aussi chez eux un engagement politique, une façon de résister et de servir leur nation colonisée.
L’identité nationale des Finlandais
Enfin, les partitions de Jean Sibelius (1865-1957) offriront bientôt à la Finlande une audience universelle. Et ses compatriotes en tireront une immense fierté. Il sera pour eux ce que Chopin est aux Polonais, Liszt et Bartok aux Hongrois, Dvorak ou Smetana aux Tchèques, Verdi aux Italiens, à tous ces peuples injustement dominés par des puissances étrangères.
Suscitant l’adhésion populaire, la musique constitue désormais l’un des socles de l’identité nationale des Finlandais. Et l’une de ses raisons d’être est de promouvoir cette identité finnoise aux yeux du monde, mais sans vaine prétention, sans excès de chauvinisme, tout en conduisant les Finlandais à mieux s’ouvrir à d’autres cultures. Le fait aussi que la compositrice Kaija Saariaho (1952 -2023), bien qu’établie en France, soit devenue l’autrice d’opéras contemporains la plus jouée, la plus acclamée dans le monde, que ce soit au Festival de Salzbourg, à celui d’Aix-en-Provence, au Metropolitan Opera à New York, est encore un autre sujet d’inépuisable fierté.
Dans un pays où un chauffeur de taxi vous envie d’aller écouter des œuvres de Kaija Saariaho et où, dans un restaurant, devinant que vous êtes français, un serveur vous demande si vous avez vu à Paris l’exposition du peintre Pekka Halonen, il est sûr que le rapport à la culture, et singulièrement à la culture nationale, a quelque chose de singulièrement vivant et de profondément ancré dans les mentalités.
Trente orchestres, d’innombrables chorales
Sur l’ensemble du territoire fleurissent aujourd’hui de multiples ensembles musicaux, des dizaines de festivals et d’innombrables chorales dont la pratique était depuis longtemps favorisée par le culte luthérien. Eparpillés dans le pays, jouissant de salles modernes, les orchestres officiels sont une trentaine. Sur ce terreau fertile et dans cette quiétude de mœurs où baigne le pays, s’épanouit un enseignement musical solide et réaliste, mais aussi, semble-t-il, très libéral. En témoigne Nils Schweckendiek. Né en Allemagne où il entreprend ses études musicales, il les parachève à Helsinki où il est aujourd’hui professeur à l’Académie Sibelius. Chef d’orchestre, il dirige aussi le Chœur de Chambre d’Helsinki partenaire des grandes formations symphoniques du pays. Pour le conduire à l’excellence, il lui a fallu toutefois conquérir et imposer de haute lutte la professionnalisation de cet ensemble choral, chose qui paraissait jusque là superflue dans une société où chanter est quasiment un acte citoyen.
Nils Schweckendiek évoque la vie musicale en Finlande, avec cette distance et cette lucidité que peuvent permettre un regard venu de l’extérieur allié désormais à une longue expérience dans son pays d’adoption.
« Je ne crois pas, avance-t-il, que le public d’ici ait nécessairement développé une compréhension, une sensibilité musicale supérieure ou plus audacieuse que celle d’autres sociétés cultivées. Ici aussi, les mélomanes aiment avant tout Mozart. Mais la raison d’être de l’art étant aussi de promouvoir l’identité finnoise, la musique a ainsi acquis un statut particulier. Elle est un enjeu de société. On la pratique partout. Et cela développe un intérêt, une bienveillance accrue pour les créateurs contemporains. En composant en son temps des œuvres fortement imprégnées par les traditions populaires finnoises, en permettant à cette culture d’acquérir ses lettres de noblesse et une dimension internationale, Sibelius a posé des bases qui font de la musique un des fondements de l’identité du pays. Et si l’internationalisation du Concours Sibelius contribue aussi beaucoup à l’expansion de la musique finlandaise, l’ouverture à la Communauté européenne et l’adhésion nécessaire à l’OTAN favorisent les échanges avec les autres cultures européennes. Et peu à peu, les orchestres finlandais reçoivent davantage d’instrumentistes venus d’ailleurs ».
Liberté de pensée
Mais pourquoi tant de chefs d’orchestre exceptionnels sont-ils apparus en Finlande ?
« A ceux qui se destinent à la direction d’orchestre, l’Académie Sibelius, tout comme l’ensemble des structures musicales du pays, offre réellement des ressources exceptionnelles : une largesse d’esprit ; un abondant travail pratique où prend place l’usage approfondi de plusieurs instruments ; des confrontations multiples en fin d’études à de bons orchestres et à de nombreuses formations chorales afin de développer une direction bien maîtrisée face à des publics attentifs et bienveillants. Ce n’est pas un enseignement académique, formaliste qui règne ici. Sans négliger les règles, on laisse toute liberté d’initiative au futur dirigeant pour construire son propre parcours, se réaliser par lui-même, définir son identité, écouter sa sensibilité, sans songer à lui imposer un modèle déterminé. En retour, on attend beaucoup de lui. Cette liberté de pensée et d’action impose beaucoup de rigueur et d’esprit d’initiative, oblige à prendre rapidement ses responsabilités. Au sein de ce peuple finlandais très pragmatique où l’égalité entre les sexes est mieux établie qu’ailleurs, mais où s’imposer est peut-être plus difficile pour les sujets étrangers, pas de rêves fous, ni d’idéalisme échevelé. Mais une solide formation technique, une volonté bien déterminée ».
A cela on pourrait ajouter que certains de ces chefs d’orchestre s’essaient à la composition… quand ils ne deviennent pas eux-mêmes compositeurs à part entière.
Six salles de concert dont une Konserttsali de 1700 places
Avec son millier d’étudiants qui fait d’elle l’un des plus considérables conservatoires d’Europe, l’Académie Sibelius est désormais répartie sur trois sites différents. Au sein du plus moderne d’entre eux, l’impressionnante Maison de la Musique achevée en 2011 et qui compte, entre autres aménagements, pas moins de six salles de concert de toutes tailles, la principale, la magnifique Konserttisali offre 1700 places. Dans le grand hall qui dessert l’immense bâtiment est exposé un vaste panneau dessiné sous l’égide de leurs professeurs par les élèves du Lycée franco-finlandais d’Helsinki. Il recense l’ensemble des instruments de musique dont use un orchestre symphonique. Avec des légendes rédigées en finnois… et en français. Partout d’ailleurs dans la capitale, dans les théâtres, les restaurants, les musées, à l’aéroport, dès qu’il a deviné que vous êtes francophone, chaque Finlandais s’ingénie spontanément à formuler par amitié quelques mots en français.
La politique de Donald Trump (et évidemment celle de M. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison, affirment en chœur une majorité de géopolitologues.
Il y a quelques années, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz publiait un livre intitulé Les émotions contre la démocratie. Elle y soutenait la thèse, qui pourrait être intéressante, si elle n’était pas d’emblée biaisée, selon laquelle les opinions politiques populistes seraient largement dictées par les émotions, et notamment par la peur, le dégoût et le ressentiment. Cette thèse – à vrai dire pas très originale – prend un sens nouveau à l’ère des réseaux sociaux, qui jouent comme on le sait sur les émotions de chacun d’entre nous. Le “hic” est que Mme Illouz prenait pour seul exemple, pour étayer sa thèse, celui des électeurs qu’elle qualifie de “populistes”, lesquels seraient exclusivement situés selon elle à la droite de l’échiquier politique…
Le géo-politologue Dominique Moïsi vient de publier un livre qui s’inscrit dans la même veine que celui d’Eva Illouz, au titre évocateur : Le triangle des passions du monde (qui fait suite à son précédent livre, La géopolitique de l’émotion). Chez Moïsi, comme chez Illouz, un habillage intellectuel parfois pédant peine à dissimuler une thèse simpliste : la politique de Donald Trump (ou celle de B. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison.
Un autre géo-politologue, Frédéric Encel, dit à peu près la même chose que son collègue Moïsi, en expliquant sur tous les plateaux de télévision que Trump est un “mercantiliste”, qui obéit uniquement à ses intérêts. Lorsque le journaliste de France Culture pose la question de savoir si “l’Iran était réellement une menace pour Israël?”, l’ancien ambassadeur de France Gérard Araud et le géo-politologue Frédéric Encel ont des réponses étonnamment similaires. Même ceux qui dans le passé défendaient Israël – comme Encel – ne peuvent s’empêcher de ressasser les poncifs anti-Trump et de faire l’éloge de la “puissance” française, tout en reprochant à Israël sa politique “hégémonique”.
Cette petite musique anti-américaine – et par ricochet, anti-israélienne – règne aujourd’hui sans partage, dans quasiment tous les médias français. “L’Amérique d’Omaha Beach n’existe plus!”, s’exclame ainsi Moïsi dans Ouest France, en imaginant “Donald Trump se promenant sur les plages de Normandie [qui] aurait réagi avec un mélange de cynisme, de vulgarité, de brutalité, en disant : mais pourquoi avons-nous sacrifié le sang des Américains pour ce continent décadent, aux principes obsolètes, qui nous trahit dès qu’il en a l’occasion” ? En vérité, cette description d’un Trump cynique et brutal en dit tout autant sur les passions qui animent le géo-politologue français et ses collègues, au Quai d’Orsay et dans les grands médias, que sur l’objet de leur détestation.
Car – et c’est sans doute le défaut principal de toutes ces analyses simplistes – rien n’est mieux partagé que les passions humaines et les intérêts. Si les électeurs populistes de droite sont mus par leurs émotions, alors il en va de même pour leurs équivalents de gauche. Et si les Etats-Unis de Donald Trump obéissent à leurs intérêts, c’est parce que les Etats, comme chacun sait, n’ont que des intérêts… Ce qui n’empêche pas Trump d’avoir pris le risque de mettre en péril l’économie américaine, pour tenter avec détermination de mettre fin au régime des Mollahs tandis qu’Emmanuel Macron tenait à assurer les Mollahs dès le 28 février qu’il n’était pas au courant de l’opération israélo-américaine… par courage certainement.
La France a d’ailleurs fini par se ranger, nolens volens, à l’avis de Donald Trump, sans le dire évidemment. Le 17 mars, E. Macron martelait encore que “jamais la France ne prendra part aux opérations d’ouverture du détroit d’Ormuz”. Quelques jours plus tard, la France annonçait participer aux efforts d’une coalition visant à “rétablir la liberté de navigation” dans le détroit d’Ormuz… Preuve est faite, si besoin était, que les Etats n’ont que des intérêts, et que ceux de la France, en l’occurrence, coïncident avec ceux des Etats-Unis et d’Israël. Mais cette convergence d’intérêts n’empêchera pas les géo-politologues de continuer à gausser la “vulgarité” et la “brutalité” de Trump, animés par leur passion anti-américaine et par leur détestation du président des Etats-Unis et du Premier ministre israélien.
Ouvert en fanfare le samedi 28 mars avec Le Prophète, de Meyerbeer, apothéose du grand opéra « à la française » soit trois heures de musique tonitruante donnée en version concert sous les ors du Théâtre des Champs-Elysées, le « Festival sacré » s’est poursuivi sous les auspices de Bach, avec une monumentale Messe en si dominicale, puis, le dernier lundi de mars, par le Requiem de Mozart, précédé du Concerto pour violon n°5, ce dernier concert dans une production « Les Grandes voix ».
Chœur déchaîné
Semaine pascale sous le signe de Bach, encore: ce mercredi 1er avril, l’Ensemble Il Caravaggio et le chœur Accentus se sont attaqués – le mot n’est pas de trop – à la première des deux célébrissimes « passions » composées par Bach pour Leipzig, la Passion selon Saint-Jean (1723-24). Au pupitre, la cheffe Camille Delaforge impose une battue énergique et rigide. Brillance, dynamisme, expressivité s’y débondent sans frein, ménageant même de longs interludes de silence entre certains morceaux pour intensifier le caractère dramaturgique de la partition: une exécution, en somme, plus opératique que portée au recueillement introspectif, moins religieuse que sécularisée – et un chœur ici plus déchaîné qu’habité. Ce à quoi contribuent au reste une phalange orchestrale particulièrement imposante en nombre d’instruments – les spécialistes disputent encore aujourd’hui s’il y avait un orgue ou un clavecin, ou bien les deux, en plus des bassons, violons et violoncelles, viole d’amour et viole de gambe…
Tenues par des femmes et non par de jeunes garçons comme l’exigerait le pur respect de la tradition d’époque en matière de musique sacrée, les voix des solistes alto et soprano, organiquement affectées de leur puissant vibrato, ajoutait à la dimension tendanciellement lyrique de cette interprétation… discutable, joint au fait que si la soprano Marie Lys y faisait montre d’une belle agilité, la contralto canadienne Marie-Nicole Lemieux n’était pas, quant à elle, au mieux de sa forme.
Côté solistes masculins, c’est sans conteste Cyrille Dubois qui remporte de très haut la palme dans la présente distribution vocale. Décidément à l’aise dans tous les répertoires, du belcanto à la musique française, le ténor joue de tous les nuances avec une virtuosité sans pareil, insufflant ici à l’Evangéliste une présence dramatique superlative – d’une volupté sonore et théâtrale presque anachronique dans ce registre non profane.
Joseph Haydn en clôture
Votre serviteur revenait à peine d’Aix-en-Provence, où s’était ouvert, quelques jours auparavant, le bien nommé Festival de Pâques. Dès ce soir vendredi 3 avril, la manifestation aixoise reprend dans une formation identique cette exigeante Passion selon Saint-Jean: elle sera donnée au Grand Théâtre de Provence, salle contemporaine, à l’acoustique de haute précision.
Pour revenir au TCE, le Festival sacré se continue donc avec, également en ce vendredi saint, la Passion selon Saint Matthieu, composé sur plusieurs années par Jean-Sébastien Bach, et créé en 1729, précisément un Vendredi saint: liturgie d’une amplitude encore plus magistrale que la Saint-Jean. Double, voire triple chœur, peinture sonore aux colorations inouïes… On attend beaucoup de cette production maison, portée par l’orchestre Les Ambassadeurs- La Grande écurie, que dirigera le chef et violoniste « baroqueux » Thibault Noally…
Concert de clôture également très attendu, La Création (Die Schöpfung), cet oratorio monumental écrit comme l’on sait par Joseph Haydn dans son âge avancé (1798), et qui sera donné le 8 avril prochain par le Concert de la Loge et le Chœur de Chambre de Namur, avec l’extraordinaire ténor Stanislas de Barbeyrac dans le rôle d’Uriel… A la baguette, le violoniste Julien Chauvin, fondateur de cette phalange qui joue sur instruments d’époque.
Passion selon Saint Matthieu/ Matthäus-Passion, de Jean-Sébastien Bach. Ce vendredi 3 avril, 19h30. Durée : 2h50
Festival sacré. Théâtre des Champs-Elysées, Paris. Jusqu’au 8 avril.
Publié dans la collection « Bibliothèque de géopolitique » chez Gallimard (en partenariat avec la revue euro-macroniste Le Grand Continent), le politiste Arnaud Miranda nous propose dans Les Lumières sombres une plongée au cœur de la nébuleuse des penseurs « néo-réactionnaires » américains, dont l’influence s’étend à présent jusqu’à la Maison-Blanche.
En Amérique, les success stories commencent souvent dans des garages. Si l’on en croit la légende, la plupart des groupes de grunge ont donné leurs premiers coups de batterie au milieu des boîtes à outils et la quasi-totalité des milliardaires de la techont lancé leurs startups dans la remise d’un pavillon de banlieue. Les théoriciens « néo-réactionnaires » n’échappent pas à ce mythe. « L’autre jour, je bricolais dans mon garage et j’ai décidé d’inventer une nouvelle idéologie », écrit leur chef de file Curtis Yarvin en préambule du blog qu’il lance en avril 2007.
Réinventer Georges Dumézil en lisant Tolkien
A l’appui de ses lectures de Carl Schmitt, Julius Evola et Oswald Spengler, mais aussi de références « pop » comme Le Seigneur des Anneaux, La Guerre des étoiles et Matrix, le diplômé en informatique de l’université Brown se lance alors dans une critique radicale – mais élitiste contrairement à celle habituellement proposée par l’alt-rightpopuliste – des principes de la démocratie américaine. Surprise : au lieu de faire figure d’énième « geek frustré », Yarvin devient vite un auteur en vue sur le web, comme le raconte Arnaud Miranda dans son ouvrage qui est le premier à se pencher sur le sujet en France.
Crise des subprimesaidant, Yarvin fait bientôt des émules dans des milieux aussi différents que le petit monde des golden boys de la finance ou celui des écrivains de science-fiction. Mélange de réflexions libertariennes, de positions paléo-conservatrices (l’aile du parti Républicain qui n’a jamais suivi Bush fils dans ses croisades pour les valeurs) et d’aspirations transhumanistes, cette philosophie « néo-réactionnaire » est loin d’être évidente au départ puisqu’elle consiste à réinventer par accident Georges Dumézil en lisant J.R.R. Tolkien.
Yarvin fustige ainsi la « politique des hobbits » – c’est-à-dire la stratégie national-populiste soufflée par Steve Bannon à Donald Trump durant son premier mandat – pour mieux vanter les mérites des « elfes noirs », comprenez les élites du business et de la politique converties à ses thèses aristocratiques. Voilà donc, d’après Miranda, une partie de l’Amérique patricienne, pourtant débarrassée du roi d’Angleterre depuis 250 ans, qui se laisse séduire par l’idée d’un régime fort. Non pas d’un régime qui aurait à sa tête un souverain à la Saint-Louis rendant la justice sous le chêne, mais plutôt un « big boss » (ce sont les mots de Yarvin), qui gèrerait l’Etat fédéral à la manière d’un PDG engendrant 15% de croissance économique par an.
French theory de droite
Hans-Hermann Hoppe, fondateur de la Property and Freedom Society, peut par exemple écrire : « Je ne suis pas monarchiste, en revanche, ma position est la suivante: si nous devons avoir un État, alors il est économiquement et éthiquement avantageux de choisir la monarchie plutôt que la démocratie. » Déjà, en son temps, La Fontaine rédigeait cette fable : « Les Grenouilles, se lassant/ De l’état Démocratique,/ Par leurs clameurs firent tant/ Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique. »
Mais il y a plus fort encore. Décidément pas à un paradoxe près, les auteurs « néo-réactionnaires » puisent carrément dans l’œuvre de philosophes du XXème siècle français tels que René Girard, Gilles Deleuze et Félix Guattari, pourtant leurs ennemis jurés des campus. De sorte qu’on pourrait parler de french theory de droite, avec notamment un penseur comme Nick Land, qui prône l’accélération des logiques capitalistes en Occident en vue d’achever la déconstruction de nos valeurs libérales et de hâter notre conversion à un modèle à la chinoise, « le seul vraiment prêt à aller jusqu’au bout », puisqu’il a selon lui le mérite d’étendre à l’infini sur le territoire des mégapoles hygiéniques et sécurisées au lieu de laisser les centres-villes se clochardiser et s’abandonner à la drogue et à la criminalité.
A force de manier les références chics et les prophéties choc, la pensée « néo-réactionnaire » a fini par infuser parmi les patrons de la Silicon Valley et les élus de Washington. Arnaud Miranda affirme même que les derniers choix et déclarations de Donald Trump – de la guerre douanière mondiale à plan pour transformer Gaza en « Riviera moyen-orientale » – sont fortement inspirés par Yarvin. Las, son ouvrage manque peut-être d’explorer ce que cette prospérité idéologique inattendue doit aux excès wokes du camp d’en face. Car Yarvin n’a pas tort quand il emploie le vocabulaire clérical pour définir les universitaires et journalistes apôtres de la « société ouverte » : il les appelle « la Cathédrale ».
A la religion progressiste qui domine encore à l’heure actuelle au sommet du pouvoir aux Etats-Unis, les « néo-réactionnaires » tentent en somme d’opposer une nouvelle foi taillée sur mesure pour les dominants. Un projet qui s’apparente en réalité à un nietzschéisme pour classes terminales. Au moment où de nombreux leaders politiques français (Sarah Knafo, Marion Maréchal, Éric Juvin…) se rendent à la grande messe intellectuelle trumpiste annuelle de la CPAC (Conservative Political Action Conference), il est souhaitable que la droite française, qui a su résister à la vague « néo-conservatrice » (ces anciens trotskystes ayant prôné la guerre en Irak et en Afghanistan), sache tenir à distance cette dérive « néo-réactionnaire » à l’arrogance toute adolescente.
Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Gallimard 176 pages
Le droit international, dépourvu d’autorité supranationale contraignante, ne peut être compris indépendamment du politique — fondamentalement conflictuel. Face à des situations exceptionnelles comme le conflit avec l’Iran, c’est donc en dernier ressort la décision politique souveraine qui prime sur les normes juridiques.
L’issue de la guerre d’Iran demeure incertaine et les tensions s’accumulent entre les États-Unis d’une part, les alliés européens d’autre part, désireux de ne pas s’impliquer plus avant que le problème ne soit réglé d’une façon ou d’une autre. Outre le fait qu’ils n’ont pas été consultés et associés à la décision du 28 février dernier, lesdits alliés se justifient en expliquant que cette guerre constituerait une « violation du droit international ».
Il importe peu, semble-t-il, que le régime islamique iranien ait mené des campagnes terroristes dans plusieurs pays, qu’il conduise un programme balistico-nucléaire destiné à rayer Israël de la carte du Moyen-Orient, arme des auxiliaires et des affidés dans toute la région, dont le Hezbollah au Liban, ou qu’il soit antérieurement intervenu en Syrie pour soutenir Bachar Al-Assad. Autant de violations du droit international avec lesquelles il faudrait composer sans états d’âme. Au bout du compte, le droit serait quand même du côté de Téhéran.
Un droit… horizontal
Concentrons-nous sur la question du droit, de la légalité internationale et de leurs relations avec le Politique. Selon le philosophe et polémologue Julien Freund (1921-1993), le Politique (avec une majuscule) est une essence, soit une activité originaire, consubstantielle à la condition humaine. Il prend en charge le destin d’une collectivité afin d’assurer la concorde intérieure et la sécurité extérieure. Le Politique est intrinsèquement conflictuel, les antagonismes entre les groupes humains ne pouvant être définitivement résolus dans une synthèse, ni un dépassement – ou une « fin de l’Histoire », si l’on veut. En vérité, le conflit est la donnée première et existentielle.
Dans cette perspective théorique, la distinction entre l’ami et l’ennemi est l’une des conditions constitutives du Politique : « Il ne saurait y avoir de politique sans un ennemi réel ou virtuel », écrit Julien Freund. La dialectique du commandement de l’obéissance ainsi que la distinction entre le privé et le public (l’ordre public et la sphère privée) sont les deux autres présupposés du Politique. En somme, Julien Freund considère le politique comme un genre distinct de l’économique, de la morale, de l’esthétique, de la religion. Chacune de ces activités originaires a sa propre finalité et ses moyens spécifiques.
A la différence du Politique, le droit ne constitue pas une essence. Si le droit s’est progressivement dégagé de la religion et des mœurs, il doit être compris dans sa relation avec les grandes activités originaires, notamment le Politique et la morale. En conséquence, le droit n’est pas un ordre contraignant par lui-même : il suppose une autorité politique qui dispose de la force (« Auctoritas non veritas facit legem »), et des règles morales, des valeurs et des aspirations que les citoyens ont en partage. Par le fait, tout ordre concret repose sur une combinaison de normes morales et juridiques, et de décisions politiques. Politicisme, moralisme et juridisme sont autant de réductionnismes.
Quid de la légalité internationale tant invoquée par les contempteurs de l’action militaire contre le régime iranien ? Julien Freund définit la légalité comme « le système des normes, des règles, des conventions et des coutumes qui permet au gouvernement d’étendre son autorité à la fois sur la collectivité dans son ensemble et sur chacun de ses membres ». Comme il n’existe pas de Léviathan supranational, qui serait placé au-dessus des États, il s’ensuit que le concept de légalité internationale n’a pas la même consistance que l’ordre juridique interne d’une nation. L’humanité ne constituant pas un grand corps politique, les régimes juridiques internationaux reposent sur les promesses d’engagement des États, c’est-à-dire des traités et des conventions. Bref, le droit international n’est pas vertical mais horizontal.
Automatisme
Au demeurant, l’existence d’un droit de veto au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, pratique à laquelle on voudrait réduire la légalité internationale, reconnaît la persistance de l’état de nature. Le privilège afférent à chacun des membres permanents dudit Conseil ouvre une possibilité d’arbitraire politique, ce qui est la négation même du droit. Ce privilège est la contrepartie des responsabilités qui échoient aux grands de ce monde, leur engagement coopératif dans les conflits internationaux devant endiguer la « guerre de chacun contre tous » qui sans cesse menace. Hélas, la théorie et la pratique souvent divergent.
Revenons à la guerre qui oppose l’Iran à l’alliance israélo-américaine. Oubliant qu’il s’agit d’un long conflit dit « hybride» (une sorte de guerre fantôme), avec des phases de guerre ouvertes en 2024 puis en 2025, les contempteurs de l’intervention laissent penser que l’affaire aurait commencé le 28 février dernier. Ce serait une guerre de pur choix, par là même illégale. Les menées du régime islamique iranien sur les plans régional et international bafouent de longue date toute légalité mais il semble qu’un tel historique ne dérange pas. Curieuse conception du droit !
Trop souvent, l’expression de « violation du droit international » tient de la logomachie ou de l’automatisme. Or, il se produit dans l’histoire des situations d’exception qui suspendent les conjonctures normatives, les règles ne pouvant s’appliquer. Le droit est silencieux : le Politique doit décider et poser des actes. Phénomène de puissance et attribut du commandement politique, la souveraineté se révèle extérieure et supérieure au droit positif. Nous sommes engagés dans une situation de ce type qui requiert esprit de résolution et clarté morale. « So be it ».
La présidentielle de 2027 tournera la page de dix ans de macronisme. Mais les dernières élections municipales ont prouvé qu’aucun parti ne se distingue clairement pour unir des Français profondément divisés.
Les élections municipales étaient les dernières élections avant la présidentielle de 2027. Une dernière station avant le terminus d’une décennie macroniste à l’Élysée. Retiré de la vie politique depuis ma démission du conseil municipal de Pau – François Bayrou avait alors prononcé un hommage à ma « combativité » et mon camarade socialiste était intervenu comme on prononce une nécrologie –, afin de me consacrer pleinement à mon activité médiatique, j’ai suivi la soirée électorale du second tour depuis Ajaccio, un verre de sciaccarellu dans une main, un cigare cubain dans l’autre, avec la certitude que ce scrutin offrirait quelques surprises.
Édouard Philippe est le premier à intervenir (merci au vote électronique) après sa nette victoire au Havre. Emmanuel Grégoire à Paris et Benoît Payan à Marseille triomphent. À Lyon, Doucet passe ric-rac. À Pau, la liste de gauche qui n’a pas fusionné avec les Insoumis locaux arrache la victoire de 344 voix d’écart. J’ai bien évidement une pensée pour le président du Modem, ce grand fauve de la politique nationale. Nous avons eu des affrontements municipaux de très haute intensité. Du brut ! Et, au cours des années, un respect réciproque s’est installé. Cette façon d’exercer la politique va-t-elle disparaître ?
Ailleurs, comme à Toulouse, Tulle et Brest, l’alliance gauche-LFI se solde par la défaite avec le déshonneur.
Les copains de Pau m’appellent. Ils auront la charge de toute la politique sociale et de la mise en œuvre progressive de la gratuité des transports en commun. Émotion. « Et toi Olivier, ça va en Corse ? Tu ne regrettes pas ? » Pas une seconde. Depuis les Sanguinaires, la vie politique et médiatique est tenue à bonne distance. D’ici, il est possible d’y voir plus clair et plus loin. Que retenir ? Quels enseignements ?
Rien n’est réglé pour 2027. Après les succès aux municipales de 2020, la gauche a été éliminée du second tour de la présidentielle en 2022. Le RN progresse, mais ne s’impose pas. La droite est là, mais sans panache. La gauche est face à un Everest stratégique. Dans une époque de polarisation et de radicalisation, Jean-Luc Mélenchon sera-t-il la meilleure candidature à gauche pour le premier tour, et la pire pour un second tour face à un candidat du RN ?
L’essentiel est ailleurs. Si la question identitaire est aujourd’hui aussi présente, « de quoi être français est-il le nom ? », c’est que l’imaginaire politique est en cale sèche. Voilà très certainement le bilan le plus préoccupant de la décennie macroniste. Quelle espérance ? Quel goût de l’avenir ? Quelle saveur pour tout ce qui peut réunir et ne pas diviser ? Quelles solutions apporter aux grandes fractures françaises (inégalités, insécurité) ? Sans réponse à la hauteur dans les prochains mois, nous aurons une présidentielle crépusculaire. Après avoir été privé d’un réel débat politique lors du scrutin de 2022, d’un débat pluraliste et contradictoire portant sur l’essentiel, il y aurait un grand danger démocratique à connaître en 2027 un scénario similaire.
Ce n’est pas moi qui le dis mais François Fédier, disparu en 2021, philosophe français, spécialiste de Martin Heidegger, l’un des maitres de Stéphane Barsacq. Dans son nouvel ouvrage consacré à l’art – vaste sujet – Barsacq ne fait pas le malin, au contraire. Il est humble et avance progressivement ses pions pour nous faire comprendre l’importance de l’art, au moment même où le nihilisme dévore l’Occident sourd aux questions métaphysiques, donc aux questions qui révèlent l’essence de l’art.
Barsacq est né parmi des artistes, rappelle-t-il d’emblée. Son enfance tient donc une place prépondérante dans sa formation spirituelle. Très tôt, il a dessiné, puis peint, il a appris le grec, visité l’Acropole, la villa des Mystères à Pompéi, Venise qu’il « faut vivre » et non visiter, il a appris à aimer la beauté du visible qui ouvre les portes de l’invisible, cette « beauté qui n’est jamais vulgaire », comme l’écrit Alain Robbe-Grillet, cité par Barsacq, écrivain, éditeur, critique d’art, auteur de portraits singuliers – Cioran, Rimbaud, Frison-Roche, Bonnefoy, Goudji. Mais sa « nuit pascalienne » se déroule le jour, le 2 avril 1989, à Florence, alors qu’il est lycéen à Condorcet. Il entre dans le couvent San Marco, monte l’escalier et arrivé en haut découvre l’Annonciation de Fra Angelico. C’est la révélation de « la vie de la vie ». L’expérience mystique le bouleverse car elle le place face au Mystère. Ce livre est le résultat de cet instant extatique. Ce n’est pas rien.
L’art est le fruit de ce Mystère, il nous permet de surmonter la mort ; il est l’anti-destin comme l’a conceptualisé Malraux, présent dans l’ouvrage. Ne rien comprendre à l’art, le laisser entre les mains des marchands, des pâles copistes, des idéologues ou, pire, le rejeter, nous précipite vers le vide. Le but de l’ouvrage, nourri par une érudition remarquable, qui repose sur une expérience existentielle rare, est de nous permettre de déambuler dans les couloirs d’une gigantesque galerie imaginaire, peuplée de célèbres figures votives prises « de l’intérieur », c’est-à-dire analysées à partir de ce qu’elles ont de plus intime – la fameuse fêlure fitzgéraldienne. L’un des atouts majeurs de Barsacq est d’avoir conversé avec bon nombre d’artistes présents dans l’ouvrage. Exemple le peintre Zoran Mûsič et sa vertigineuse vision : « Quand j’ai vu pour la première fois, lors d’un voyage en train, les collines alentours de Sienne, j’ai éprouvé une émotion profonde, comme si j’avais retrouvé quelque chose d’important. » Puis il décrit les collines, recouvertes d’une couleur blanchâtre, avec des plis, des « ravines creusées par la pluie, qui font penser à des côtes ». Il « voit » des corps humains. Il décide de les peindre. Mûsič : « J’ai compris que ces collines blanchâtres me rappelaient les monceaux de cadavres parmi lesquels j’avais vécu à Dachau. » La blessure de la mort érigée en système.
Barsacq ne prétend pas répondre aux questions traditionnelles, comme « qu’est-ce que l’art ? », « que peut l’art ? » ou encore « l’art devient-il mineur, voire indécent ? » Il ouvre des pistes, crée des ponts entre les artistes, les correspondances se répondent, le kitch, dénoncé par Kundera, ne résiste pas à la pertinence de son analyse. L’ensemble est novateur, revigorant même. Le glissement du texte vers le journal donne une vigueur inattendue au propos. Exemple : nous sommes le 19 avril 2019, c’est le Vendredi saint. Un incendie vient de ravager Notre-Dame de Paris. À propos de cette dévastation, Barsacq note : « L’incendie (…) a été la matérialisation apocalyptique d’une dévastation générale en cours de très longue date. A été rendu visible ce qui était invisible aux yeux de ceux qui ne voulaient pas voir – à l’endroit même du sacré le plus immémorial. » C’est aussi l’un des enjeux du livre.
Et puis il y a le face-à-face avec l’œuvre. Pas de reproduction, aucune photo, aucun film, aucune IA, mais la rencontre, après la volonté du voyage, d’être enfin devant la toile, en pleine lumière, et d’éprouver la vibration de l’artiste, de percevoir son intériorité, et peut-être de trouver « la fonction ultime de l’art ». Barsacq : « Non seulement poser le débat entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre ce que je vois qui existe et ce que je vois qui n’existe pas, entre le sens de ce qui est proposé. » Les statuettes africaines sont-elles là pour nous révéler les puissances maléfiques et nous terroriser ou, au contraire, éloignent-elles les démons pour nous en protéger ? Ce face-à-face est plus que nécessaire. Je me revois dans un état de sidération devant la Vierge rouge du Titien au centre de l’église des Frari. Cette montée glorieuse et électrique vers le ciel, ce sentiment, soudain, de forces surnaturelles qui ouvrent la voie vers quelque chose de nouveau et d’irrépressible.
À la fin de la Semaine Sainte et à l’approche de la Résurrection du Christ, cette lecture s’impose comme la douleur ramène à l’enfance.
Stéphane Barsacq, De l’univers visible et invisible. Éloge de l’art, Le Passeur Éditeur. 176 pages
On connaissait déjà le binge watching. Voici maintenant la révolution de la lecture en accéléré. La jeunesse x1,5 regarde vite, zappe encore plus vite, et perd peu à peu sa capacité à soutenir l’attention.
Depuis quelques années, une fonctionnalité désormais banale sur les plateformes comme Netflix ou YouTube permet de regarder films et séries à vitesse accélérée – 1,25×, 1,5× et parfois plus. Ce n’est plus un gadget, c’est devenu un réflexe pour de nombreux spectateurs, en particulier les plus jeunes. Cette pratique a un nom : speed watching – littéralement « regarder en vitesse ». L’essor de cette habitude pose une question profonde : que devient notre rapport au temps long, à l’attention, à la lenteur – et, par ricochet, à l’expérience cinématographique elle-même ?
La fiction attaquée par TikTok
La documentation sur le speed watching n’est pas seulement anecdotique. Des enquêtes journalistiques, notamment en France, décrivent comment des jeunes adoptent systématiquement la lecture accélérée pour consommer leurs contenus. Un article du Parisien souligne que ce réflexe est parfois décrit comme une “coopération impulsive avec la dopamine”: regarder plus vite devient une façon de multiplier les “pics” de stimulation plutôt que de s’immerger dans une narration. D’autres médias analysent les effets cognitifs possibles de ces habitudes, évoquant des impacts sur l’attention et la mémoire de travail, même si la recherche scientifique reste encore en cours.
Ce mouvement ne surgit pas de nulle part ; il est l’enfant de notre ère de l’immédiateté. La pression du scroll, du zapping, du passage instantané d’une vidéo à une autre a profondément modifié la manière dont les jeunes perçoivent le temps. Dans les jeux vidéo, le clic précède souvent l’expérience, le score remplace la profondeur. Sur les réseaux, un swipe efface l’attention en une fraction de seconde. Un contenu lent devient suspect : on l’accuse d’ennui avant même d’avoir commencé.
Le cinéma, en revanche, est une machine à durée. Ce n’est pas un service de consommation rapide, c’est une immersion – une discipline de regard. Quand Sergio Leone étend Il était une fois en Amérique sur près de quatre heures, il ne cherche pas à faire patienter le spectateur, il dilate le temps pour mieux y inscrire ses personnages, leurs mémoires, leurs silences. Quand Peter Jackson montre Le Seigneur des anneaux : Le Retour du Roi en version longue, ce n’est pas pour prolonger l’effet d’annonce, mais pour laisser vivre un univers et ses profondeurs.
Stimulations
Ces expériences de lenteur sont devenues rares dans notre quotidien saturé de stimulations instantanées. Et l’on observe déjà que le speed watching n’est pas seulement une préférence individuelle : il est en train d’influencer la manière dont les œuvres sont lues et interprétées. Un film accéléré mentalement par le spectateur devient une autre œuvre, amputée de son rythme, de ses silences, de ses respirations. On perd le tempo – ce qui, dans toute œuvre cinématographique, est la moitié du sens.
Le phénomène est aussi révélateur d’une fracture générationnelle. Les jeunes spectateurs ont grandi avec l’écran tactile, le passage intuitif d’une histoire à une autre sans transition, la gratification instantanée des récompenses visuelles. Cette culture de vitesse change l’attention. Une étude du Pew Research Center sur les habitudes médiatiques et l’attention suggère que ces pratiques modifient les attentes visuelles, réduisent la tolérance aux contenus longs et encouragent une culture de consommation rapide1. Si l’attention devient un artefact fragmenté, le cinéma – art du temps, de la durée imposée – devient une espèce en voie de transformation.
Dire que cette tendance mènera demain à des séances en salle projetées à vitesse accélérée serait prématuré. Aucun exploitant, à ce jour, n’a annoncé publiquement un tel projet. Mais il est pertinent d’observer comment une pratique issue du streaming façonne déjà le regard des spectateurs. Le speed watching dit quelque chose de notre époque : la demande de vitesse est devenue un critère d’attention. Et l’on commence déjà à juger une œuvre non pas sur ce qu’elle nous fait vivre, mais sur la rapidité avec laquelle elle nous le fait vivre.
Cela pose une question politique et esthétique : qu’est‑ce que nous sommes prêts à sacrifier sur l’autel du temps réduit ? Une société incapable de supporter la lenteur, qui fuit les temps morts, qui exige une stimulation permanente, est une société qui renonce à certaines formes de profondeur. Le cinéma ne disparaîtra sans doute pas, mais sa fonction de refuge – endroit où l’on peut s’abandonner à la durée imposée – pourrait se transformer en une simple passe rapide de signaux. Et alors, regarder un grand film deviendrait aussi rare que lire un grand livre en entier – non pas par manque d’offres, mais par incapacité à tenir le regard.
https://www.pewresearch.org/internet/2025/04/22/teens-social-media-and-mental-health/ et https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9134180/ ↩︎
Pam Bondi, attorney general (ministre de la Justice) des Etats-Unis, contrainte de démissionner le 2 avril 2026. Image, à Dover dans le Delaware, le 7 mars 2026. Saquan Stimpson/ZUMA/SIPA
Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.
Le président Trump a dit que la guerre contre l’Iran se terminerait « très prochainement ». Le problème, c’est que les Iraniens ont adopté une stratégie inédite qui consiste à encaisser tous les coups pour aussi longtemps qu’ils peuvent en donner en retour. Comment faire pour gagner une guerre contre cette nouvelle doctrine de l’offensive sans défense? A Washington, le chef de l’état-major de l’armée de terre, le général Randy George, a été contraint de prendre sa retraite. Aucune raison n’a été donnée pour l’instant mais il est possible que ce soldat d’une grande expérience ait donné une analyse trop réaliste des difficultés associées à un déploiement de troupes au sol en Iran.
Le journaliste franco-américain spécialiste des affaires internationales Harold Hyman. Photo D.R.
Toujours à Washington, l’Attorney general (ou ministre de la Justice) Pam Bondi a été contrainte de démissionner « afin d’occuper un nouveau poste dans le secteur privé ». Les vraies raisons comprennent la manière dont elle a géré le dossier Epstein – elle a promis de rendre publique une « liste » des clients du multimillionnaire pédophile avant d’admettre qu’il n’y avait pas de liste – et son audience devant le Sénat qui s’est tournée en engueulade peu digne. Surtout, elle n’est pas arrivée à poursuivre en justice ceux – comme l’ex-chef du FBI, James Comey, ou la procureure générale de l’Etat de New York, Letitia James – que Trump accuse d’avoir travaillé contre lui sous la présidence de Joe Biden. D’ailleurs, cette confusion entre le politique et le privé pose un vrai problème constitutionnel.
Israël connaît aussi des difficultés sur le plan constitutionnel. La Knesset vient de voter une loi qui stipule la peine de mort pour ceux qui serait jugés coupables de crimes terroristes dans les territoires occupés en Cisjordanie. Il se peut que cette loi soit retoquée par la Cour suprême aggravant des tensions préexistantes entre l’appareil judiciaire et l’exécutif actuel.
Céline Dion a annoncé son retour sur scène à Paris. DR.
Deux millions de personnes se sont inscrites pour obtenir des billets pour le concert de Céline Dion à la Défense Arena. Élisabeth Lévy en fait-elle partie ? Depuis quelques jours, les médias en font des tonnes sur le grand retour sur scène de la chanteuse.
Si j’entends encore une note de Céline Dion, je vais commettre un meurtre. La guerre fait rage au Moyen-Orient, le prix de l’essence flambe, le côte-à-côte menace de virer au face-à-face en France, mais depuis lundi, de tous les plateaux, tous les studios, toutes les rédactions monte la même clameur : Céline revient ! Chez nous, à Paris ! Alléluia ! Les médias se mettent quasiment en édition spéciale, les généraux à la retraite y cédant la place aux spécialistes de la chanteuse québécoise. On blablate sur le fameux site de prévente qui, si vous êtes tiré au sort, vous permettra peut-être de vous faire délester d’un demi-SMIC pour acheter des places. Les politiques sont sommés de prendre position, eux aussi. « Est-ce que la patronne de la CGT aime Céline Dion, elle aussi ? » demandent Agathe Lambret et Paul Larrouturou sur Franceinfo. « Vous aimez bien Céline Dion ? » demande Léa Salamé à l’ancien Premier ministre Édouard Philippe pendant le journal de 20h. Oui, il est bien fan de Céline Dion ! « Vous attendez évidemment comme tout le monde la tournée de Céline Dion… » avance Benjamin Duhamel face à son invitée, la ministre de la Culture Catherine Pégard, sur France Inter. Un montage cocasse a été proposé par Quotidien — ce sont les seuls qui osent encore ironiser.
Même la patronne de la CGT, la pas toujours commode Sophie Binet, n’a pas osé envoyer bouler les journalistes. Laurent Wauquiez, interrompu en pleine interview pour commenter la grande nouvelle en direct sur LCI, proclame qu’il est un énorme fan. Jeanne d’Arc ou Marie Curie reviendraient sur terre qu’elles ne seraient pas accueillies avec autant de fébrilité et de déférence…
« Vous ne respectez rien ! » me reprochera-t-on. Arrêtez de déconner : c’est une grande artiste. Certes, et je ne doute pas qu’elle procure de la joie à tous ses fans. C’est très respectable. Sauf que depuis lundi, on ne parle pas que de musique — mais aussi, et surtout, de gros sous. On s’enthousiasme pour tout ce marketing hollywoodien. On égrène les chiffres ronflants. Ce n’est pas tant la voix de la Québécoise qui impressionne, mais le milliard et demi d’euros qu’elle va, paraît-il, nous rapporter. On comptera les bouses à la fin du marché. Ce come-back parisien est une bonne nouvelle — mais pas un événement planétaire. Mardi soir, la tour Eiffel s’est illuminée. Comme après le 7 octobre ou le début de la guerre en Ukraine: cherchez l’erreur. « Paris, je suis prête ! » lisait-on. Il y a quelques années, elle était pavoisée aux couleurs du PSG pour célébrer l’achat de Neymar par le club de foot. Je ne sais pas combien Céline Dion a payé exactement pour cette pub géante, mais c’est un peu triste de voir notre vieille dame de fer transformée en homme-sandwich. Désolée de casser l’ambiance, mais il y a quelque chose d’indécent dans ce culte de la personnalité. Je me demande si ça valait le coup de briser les idoles. Peut-être avons-nous les divinités que nous méritons.
Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin
La petite Finlande s’est imposée comme la nation des grands chefs d’orchestre. Le pays souvent menacé et parfois conquis par ses voisins a renoué avec la source chantante de son génie national. Un prodige rendu possible par de solides institutions musicales et une couleur locale incomparable.
Ils se nomment Robert Kajanus (1856-1933), Georg Schnéevoigt (1872-1947), Leif Segerstam (1944-2024), Jukka-Pekka Saraste (1946), Okko Kamu (1946), Osmo Vänskä (1953), Esa-Pekka Salonen (1958), Sakari Oramo (1965), Hannu Lintu (1967), Susanna Mälkki (1969), Mikko Franck (1979), Eva Ollikainen (1982), Dalia Stasevska (1984), Santtu-Matias Rouvali (1985), Klaus Mäkelä (1996), Tarmo Peltokoski (2000)… Tous ont dirigé ou dirigent des orchestres parmi les plus célèbres au monde. Et déjà l’on parle du plus jeune d’entre eux, Arijus Sereckis, qui a aujourd’hui 13 ans…
Depuis longtemps, on s’émerveillait que la Finlande, dont le territoire équivaut certes aux deux tiers de celui de la France, mais ne comporte jamais qu’une population de 5 625 000 habitants (0,068 % de la population mondiale), on s’émerveillait que la Finlande donnât naissance à tant de chefs d’orchestre applaudis dans le monde entier. Pour ne rien dire des voix célèbres, des instrumentistes ou des compositeurs renommés nés dans l’ancien grand-duché enfin devenu indépendant en 1917.
L’Eldorado des bords de la Baltique
Mais, après une première apparition à l’Orchestre national de Lyon, quand Klaus Mäkelä se révéla en 2019 à la tête de l’Orchestre de Paris dont il sera nommé directeur musical dans la foulée (et alors que bientôt va lui succéder un autre Finlandais enthousiasmant, Esa Pekka-Salonen), ce n’était décidemment plus tenable: il fallait découvrir cette caverne d’Ali Baba nordique, comprendre la prodigieuse fécondité de cet eldorado musical des bords de la Baltique.
Par quel miracle, parmi tant d’autres talents, cette jeune nation avait-elle pu engendrer ce prodige qui avait alors 23 ans, ce chef talentueux, brillantissime, beau, fougueux, charismatique ? Une authentique figure du musicien romantique, un Franz Liszt du XXIe siècle !
Comme pourrait le laisser penser tout un riche patrimoine de musiques traditionnelles remontant à la nuit des temps, faut-il croire que les peuples finnois, à l’instar de leurs lointains cousins magyars qui eux aussi ont fait de la Hongrie une grande nation de musiciens, bénéficieraient d’un atavisme ancestral permettant à leur pays de devenir un foyer musical ? Ou devrait-on plutôt considérer, sans tourner le dos à ses racines lointaines, que c’est son histoire plus récente qui a conduit la Finlande à devenir une pépinière d’artistes ?
Sans qu’il soit besoin de remonter à 1557, lorsque le futur roi Jean III de Suède, alors duc de Finlande, fonde un petit orchestre de cinq instrumentistes pour agrémenter la vie de sa cour à Turku (France Musique a consacré un cycle de cinq émissions remarquables sur l’histoire de la musique en Finlande), c’est vers le XIXe siècle qu’il faut sans doute se retourner pour mieux saisir le rôle de la vie musicale pour les Finlandais . Après six siècles de domination suédoise, leur pays passe en 1809 sous la coupe autrement plus pesante de la Russie. Erigée en grand-duché autonome, elle se retrouve avec le tsar Alexandre 1er comme souverain.
Une formidable épopée
Cependant la relative liberté du pays des lacs est bien vite mise à mal par la brutalité du frère et successeur d’Alexandre, le tsar Nicolas 1er. Comme à la Pologne, ce tyran couronné entend imposer à la Finlande une russification forcée. A l’exception du règne d’Alexandre II, le tsar libérateur des serfs, ce ne sera guère mieux au temps d’Alexandre III et de Nicolas II. Mais si les Polonais, pour les soutenir dans leur lutte contre l’ours russe et l’ogre prussien, ont le catholicisme, la sympathie de l’Europe, leurs poètes et Chopin, tout en s’épuisant vainement en insurrections écrasées férocement, le peuple finlandais, méconnu, infiniment modeste face à l’énorme empire des Romanov, ne possède pas ces ressources. Ni peut-être cette énergie du désespoir. Pour se maintenir, il résistera avec une culture alors méconnue qu’il va renforcer tout au long du XIXe siècle.
En Europe, c’est le temps de l’éveil des nationalités, le retour aux légendes fondatrices, aux mythes oubliés. Elias Lönnrot, un médecin, mais surtout un folkloriste passionné, parcourt la Finlande, recueille et sauve d’innombrables récits jusque là uniquement transmis par tradition orale. Il les assemble, dans une première publication qui voit le jour en 1835, puis dans une autre, considérablement augmentée, éditée en 1849. Ce sera une formidable épopée de 23 000 vers, le Kalevala.
Les lettrés, l’aristocratie découvrent alors une mythologie où le surnaturel se mêle à la nature puissante de la Finlande et qui n’a rien à voir avec celle des Scandinaves ou des Germains. Elle sera source d’inspiration pour des générations d’écrivains et de compositeurs, de peintres et d’architectes aussi, qui puisent dès lors dans leur propre patrimoine plutôt que s’inféoder aux seuls courants artistiques étrangers. Car dans la seconde moitié du XIXe siècle, les architectes affirment effectivement leur identité finnoise dans des réalisations pittoresques, extraordinaires, dont Paris même découvrit un exemple étonnant avec le pavillon finlandais de l’Exposition universelle de 1900. A Helsinki, édifice après édifice, par rues entières, ces réalisations annoncent lointainement l’expressionisme allemand et nous projettent dans une esthétique qu’on retrouvera d’une certaine manière dans les films de Wiene, Wegener, Murnau… Les peintres eux-aussi, on l’a découvert au Petit-Palais avec les tableaux de Pekka Halonen, s’inspirent aussi bien des étendues neigeuses que des coutumes et des légendes de leur pays. Et c’est aussi chez eux un engagement politique, une façon de résister et de servir leur nation colonisée.
L’identité nationale des Finlandais
Enfin, les partitions de Jean Sibelius (1865-1957) offriront bientôt à la Finlande une audience universelle. Et ses compatriotes en tireront une immense fierté. Il sera pour eux ce que Chopin est aux Polonais, Liszt et Bartok aux Hongrois, Dvorak ou Smetana aux Tchèques, Verdi aux Italiens, à tous ces peuples injustement dominés par des puissances étrangères.
Suscitant l’adhésion populaire, la musique constitue désormais l’un des socles de l’identité nationale des Finlandais. Et l’une de ses raisons d’être est de promouvoir cette identité finnoise aux yeux du monde, mais sans vaine prétention, sans excès de chauvinisme, tout en conduisant les Finlandais à mieux s’ouvrir à d’autres cultures. Le fait aussi que la compositrice Kaija Saariaho (1952 -2023), bien qu’établie en France, soit devenue l’autrice d’opéras contemporains la plus jouée, la plus acclamée dans le monde, que ce soit au Festival de Salzbourg, à celui d’Aix-en-Provence, au Metropolitan Opera à New York, est encore un autre sujet d’inépuisable fierté.
Dans un pays où un chauffeur de taxi vous envie d’aller écouter des œuvres de Kaija Saariaho et où, dans un restaurant, devinant que vous êtes français, un serveur vous demande si vous avez vu à Paris l’exposition du peintre Pekka Halonen, il est sûr que le rapport à la culture, et singulièrement à la culture nationale, a quelque chose de singulièrement vivant et de profondément ancré dans les mentalités.
Trente orchestres, d’innombrables chorales
Sur l’ensemble du territoire fleurissent aujourd’hui de multiples ensembles musicaux, des dizaines de festivals et d’innombrables chorales dont la pratique était depuis longtemps favorisée par le culte luthérien. Eparpillés dans le pays, jouissant de salles modernes, les orchestres officiels sont une trentaine. Sur ce terreau fertile et dans cette quiétude de mœurs où baigne le pays, s’épanouit un enseignement musical solide et réaliste, mais aussi, semble-t-il, très libéral. En témoigne Nils Schweckendiek. Né en Allemagne où il entreprend ses études musicales, il les parachève à Helsinki où il est aujourd’hui professeur à l’Académie Sibelius. Chef d’orchestre, il dirige aussi le Chœur de Chambre d’Helsinki partenaire des grandes formations symphoniques du pays. Pour le conduire à l’excellence, il lui a fallu toutefois conquérir et imposer de haute lutte la professionnalisation de cet ensemble choral, chose qui paraissait jusque là superflue dans une société où chanter est quasiment un acte citoyen.
Nils Schweckendiek évoque la vie musicale en Finlande, avec cette distance et cette lucidité que peuvent permettre un regard venu de l’extérieur allié désormais à une longue expérience dans son pays d’adoption.
« Je ne crois pas, avance-t-il, que le public d’ici ait nécessairement développé une compréhension, une sensibilité musicale supérieure ou plus audacieuse que celle d’autres sociétés cultivées. Ici aussi, les mélomanes aiment avant tout Mozart. Mais la raison d’être de l’art étant aussi de promouvoir l’identité finnoise, la musique a ainsi acquis un statut particulier. Elle est un enjeu de société. On la pratique partout. Et cela développe un intérêt, une bienveillance accrue pour les créateurs contemporains. En composant en son temps des œuvres fortement imprégnées par les traditions populaires finnoises, en permettant à cette culture d’acquérir ses lettres de noblesse et une dimension internationale, Sibelius a posé des bases qui font de la musique un des fondements de l’identité du pays. Et si l’internationalisation du Concours Sibelius contribue aussi beaucoup à l’expansion de la musique finlandaise, l’ouverture à la Communauté européenne et l’adhésion nécessaire à l’OTAN favorisent les échanges avec les autres cultures européennes. Et peu à peu, les orchestres finlandais reçoivent davantage d’instrumentistes venus d’ailleurs ».
Liberté de pensée
Mais pourquoi tant de chefs d’orchestre exceptionnels sont-ils apparus en Finlande ?
« A ceux qui se destinent à la direction d’orchestre, l’Académie Sibelius, tout comme l’ensemble des structures musicales du pays, offre réellement des ressources exceptionnelles : une largesse d’esprit ; un abondant travail pratique où prend place l’usage approfondi de plusieurs instruments ; des confrontations multiples en fin d’études à de bons orchestres et à de nombreuses formations chorales afin de développer une direction bien maîtrisée face à des publics attentifs et bienveillants. Ce n’est pas un enseignement académique, formaliste qui règne ici. Sans négliger les règles, on laisse toute liberté d’initiative au futur dirigeant pour construire son propre parcours, se réaliser par lui-même, définir son identité, écouter sa sensibilité, sans songer à lui imposer un modèle déterminé. En retour, on attend beaucoup de lui. Cette liberté de pensée et d’action impose beaucoup de rigueur et d’esprit d’initiative, oblige à prendre rapidement ses responsabilités. Au sein de ce peuple finlandais très pragmatique où l’égalité entre les sexes est mieux établie qu’ailleurs, mais où s’imposer est peut-être plus difficile pour les sujets étrangers, pas de rêves fous, ni d’idéalisme échevelé. Mais une solide formation technique, une volonté bien déterminée ».
A cela on pourrait ajouter que certains de ces chefs d’orchestre s’essaient à la composition… quand ils ne deviennent pas eux-mêmes compositeurs à part entière.
Six salles de concert dont une Konserttsali de 1700 places
Avec son millier d’étudiants qui fait d’elle l’un des plus considérables conservatoires d’Europe, l’Académie Sibelius est désormais répartie sur trois sites différents. Au sein du plus moderne d’entre eux, l’impressionnante Maison de la Musique achevée en 2011 et qui compte, entre autres aménagements, pas moins de six salles de concert de toutes tailles, la principale, la magnifique Konserttisali offre 1700 places. Dans le grand hall qui dessert l’immense bâtiment est exposé un vaste panneau dessiné sous l’égide de leurs professeurs par les élèves du Lycée franco-finlandais d’Helsinki. Il recense l’ensemble des instruments de musique dont use un orchestre symphonique. Avec des légendes rédigées en finnois… et en français. Partout d’ailleurs dans la capitale, dans les théâtres, les restaurants, les musées, à l’aéroport, dès qu’il a deviné que vous êtes francophone, chaque Finlandais s’ingénie spontanément à formuler par amitié quelques mots en français.
La politique de Donald Trump (et évidemment celle de M. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison, affirment en chœur une majorité de géopolitologues.
Il y a quelques années, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz publiait un livre intitulé Les émotions contre la démocratie. Elle y soutenait la thèse, qui pourrait être intéressante, si elle n’était pas d’emblée biaisée, selon laquelle les opinions politiques populistes seraient largement dictées par les émotions, et notamment par la peur, le dégoût et le ressentiment. Cette thèse – à vrai dire pas très originale – prend un sens nouveau à l’ère des réseaux sociaux, qui jouent comme on le sait sur les émotions de chacun d’entre nous. Le “hic” est que Mme Illouz prenait pour seul exemple, pour étayer sa thèse, celui des électeurs qu’elle qualifie de “populistes”, lesquels seraient exclusivement situés selon elle à la droite de l’échiquier politique…
Le géo-politologue Dominique Moïsi vient de publier un livre qui s’inscrit dans la même veine que celui d’Eva Illouz, au titre évocateur : Le triangle des passions du monde (qui fait suite à son précédent livre, La géopolitique de l’émotion). Chez Moïsi, comme chez Illouz, un habillage intellectuel parfois pédant peine à dissimuler une thèse simpliste : la politique de Donald Trump (ou celle de B. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison.
Un autre géo-politologue, Frédéric Encel, dit à peu près la même chose que son collègue Moïsi, en expliquant sur tous les plateaux de télévision que Trump est un “mercantiliste”, qui obéit uniquement à ses intérêts. Lorsque le journaliste de France Culture pose la question de savoir si “l’Iran était réellement une menace pour Israël?”, l’ancien ambassadeur de France Gérard Araud et le géo-politologue Frédéric Encel ont des réponses étonnamment similaires. Même ceux qui dans le passé défendaient Israël – comme Encel – ne peuvent s’empêcher de ressasser les poncifs anti-Trump et de faire l’éloge de la “puissance” française, tout en reprochant à Israël sa politique “hégémonique”.
Cette petite musique anti-américaine – et par ricochet, anti-israélienne – règne aujourd’hui sans partage, dans quasiment tous les médias français. “L’Amérique d’Omaha Beach n’existe plus!”, s’exclame ainsi Moïsi dans Ouest France, en imaginant “Donald Trump se promenant sur les plages de Normandie [qui] aurait réagi avec un mélange de cynisme, de vulgarité, de brutalité, en disant : mais pourquoi avons-nous sacrifié le sang des Américains pour ce continent décadent, aux principes obsolètes, qui nous trahit dès qu’il en a l’occasion” ? En vérité, cette description d’un Trump cynique et brutal en dit tout autant sur les passions qui animent le géo-politologue français et ses collègues, au Quai d’Orsay et dans les grands médias, que sur l’objet de leur détestation.
Car – et c’est sans doute le défaut principal de toutes ces analyses simplistes – rien n’est mieux partagé que les passions humaines et les intérêts. Si les électeurs populistes de droite sont mus par leurs émotions, alors il en va de même pour leurs équivalents de gauche. Et si les Etats-Unis de Donald Trump obéissent à leurs intérêts, c’est parce que les Etats, comme chacun sait, n’ont que des intérêts… Ce qui n’empêche pas Trump d’avoir pris le risque de mettre en péril l’économie américaine, pour tenter avec détermination de mettre fin au régime des Mollahs tandis qu’Emmanuel Macron tenait à assurer les Mollahs dès le 28 février qu’il n’était pas au courant de l’opération israélo-américaine… par courage certainement.
La France a d’ailleurs fini par se ranger, nolens volens, à l’avis de Donald Trump, sans le dire évidemment. Le 17 mars, E. Macron martelait encore que “jamais la France ne prendra part aux opérations d’ouverture du détroit d’Ormuz”. Quelques jours plus tard, la France annonçait participer aux efforts d’une coalition visant à “rétablir la liberté de navigation” dans le détroit d’Ormuz… Preuve est faite, si besoin était, que les Etats n’ont que des intérêts, et que ceux de la France, en l’occurrence, coïncident avec ceux des Etats-Unis et d’Israël. Mais cette convergence d’intérêts n’empêchera pas les géo-politologues de continuer à gausser la “vulgarité” et la “brutalité” de Trump, animés par leur passion anti-américaine et par leur détestation du président des Etats-Unis et du Premier ministre israélien.
Ouvert en fanfare le samedi 28 mars avec Le Prophète, de Meyerbeer, apothéose du grand opéra « à la française » soit trois heures de musique tonitruante donnée en version concert sous les ors du Théâtre des Champs-Elysées, le « Festival sacré » s’est poursuivi sous les auspices de Bach, avec une monumentale Messe en si dominicale, puis, le dernier lundi de mars, par le Requiem de Mozart, précédé du Concerto pour violon n°5, ce dernier concert dans une production « Les Grandes voix ».
Chœur déchaîné
Semaine pascale sous le signe de Bach, encore: ce mercredi 1er avril, l’Ensemble Il Caravaggio et le chœur Accentus se sont attaqués – le mot n’est pas de trop – à la première des deux célébrissimes « passions » composées par Bach pour Leipzig, la Passion selon Saint-Jean (1723-24). Au pupitre, la cheffe Camille Delaforge impose une battue énergique et rigide. Brillance, dynamisme, expressivité s’y débondent sans frein, ménageant même de longs interludes de silence entre certains morceaux pour intensifier le caractère dramaturgique de la partition: une exécution, en somme, plus opératique que portée au recueillement introspectif, moins religieuse que sécularisée – et un chœur ici plus déchaîné qu’habité. Ce à quoi contribuent au reste une phalange orchestrale particulièrement imposante en nombre d’instruments – les spécialistes disputent encore aujourd’hui s’il y avait un orgue ou un clavecin, ou bien les deux, en plus des bassons, violons et violoncelles, viole d’amour et viole de gambe…
Tenues par des femmes et non par de jeunes garçons comme l’exigerait le pur respect de la tradition d’époque en matière de musique sacrée, les voix des solistes alto et soprano, organiquement affectées de leur puissant vibrato, ajoutait à la dimension tendanciellement lyrique de cette interprétation… discutable, joint au fait que si la soprano Marie Lys y faisait montre d’une belle agilité, la contralto canadienne Marie-Nicole Lemieux n’était pas, quant à elle, au mieux de sa forme.
Côté solistes masculins, c’est sans conteste Cyrille Dubois qui remporte de très haut la palme dans la présente distribution vocale. Décidément à l’aise dans tous les répertoires, du belcanto à la musique française, le ténor joue de tous les nuances avec une virtuosité sans pareil, insufflant ici à l’Evangéliste une présence dramatique superlative – d’une volupté sonore et théâtrale presque anachronique dans ce registre non profane.
Joseph Haydn en clôture
Votre serviteur revenait à peine d’Aix-en-Provence, où s’était ouvert, quelques jours auparavant, le bien nommé Festival de Pâques. Dès ce soir vendredi 3 avril, la manifestation aixoise reprend dans une formation identique cette exigeante Passion selon Saint-Jean: elle sera donnée au Grand Théâtre de Provence, salle contemporaine, à l’acoustique de haute précision.
Pour revenir au TCE, le Festival sacré se continue donc avec, également en ce vendredi saint, la Passion selon Saint Matthieu, composé sur plusieurs années par Jean-Sébastien Bach, et créé en 1729, précisément un Vendredi saint: liturgie d’une amplitude encore plus magistrale que la Saint-Jean. Double, voire triple chœur, peinture sonore aux colorations inouïes… On attend beaucoup de cette production maison, portée par l’orchestre Les Ambassadeurs- La Grande écurie, que dirigera le chef et violoniste « baroqueux » Thibault Noally…
Concert de clôture également très attendu, La Création (Die Schöpfung), cet oratorio monumental écrit comme l’on sait par Joseph Haydn dans son âge avancé (1798), et qui sera donné le 8 avril prochain par le Concert de la Loge et le Chœur de Chambre de Namur, avec l’extraordinaire ténor Stanislas de Barbeyrac dans le rôle d’Uriel… A la baguette, le violoniste Julien Chauvin, fondateur de cette phalange qui joue sur instruments d’époque.
Passion selon Saint Matthieu/ Matthäus-Passion, de Jean-Sébastien Bach. Ce vendredi 3 avril, 19h30. Durée : 2h50
Festival sacré. Théâtre des Champs-Elysées, Paris. Jusqu’au 8 avril.
Publié dans la collection « Bibliothèque de géopolitique » chez Gallimard (en partenariat avec la revue euro-macroniste Le Grand Continent), le politiste Arnaud Miranda nous propose dans Les Lumières sombres une plongée au cœur de la nébuleuse des penseurs « néo-réactionnaires » américains, dont l’influence s’étend à présent jusqu’à la Maison-Blanche.
En Amérique, les success stories commencent souvent dans des garages. Si l’on en croit la légende, la plupart des groupes de grunge ont donné leurs premiers coups de batterie au milieu des boîtes à outils et la quasi-totalité des milliardaires de la techont lancé leurs startups dans la remise d’un pavillon de banlieue. Les théoriciens « néo-réactionnaires » n’échappent pas à ce mythe. « L’autre jour, je bricolais dans mon garage et j’ai décidé d’inventer une nouvelle idéologie », écrit leur chef de file Curtis Yarvin en préambule du blog qu’il lance en avril 2007.
Réinventer Georges Dumézil en lisant Tolkien
A l’appui de ses lectures de Carl Schmitt, Julius Evola et Oswald Spengler, mais aussi de références « pop » comme Le Seigneur des Anneaux, La Guerre des étoiles et Matrix, le diplômé en informatique de l’université Brown se lance alors dans une critique radicale – mais élitiste contrairement à celle habituellement proposée par l’alt-rightpopuliste – des principes de la démocratie américaine. Surprise : au lieu de faire figure d’énième « geek frustré », Yarvin devient vite un auteur en vue sur le web, comme le raconte Arnaud Miranda dans son ouvrage qui est le premier à se pencher sur le sujet en France.
Crise des subprimesaidant, Yarvin fait bientôt des émules dans des milieux aussi différents que le petit monde des golden boys de la finance ou celui des écrivains de science-fiction. Mélange de réflexions libertariennes, de positions paléo-conservatrices (l’aile du parti Républicain qui n’a jamais suivi Bush fils dans ses croisades pour les valeurs) et d’aspirations transhumanistes, cette philosophie « néo-réactionnaire » est loin d’être évidente au départ puisqu’elle consiste à réinventer par accident Georges Dumézil en lisant J.R.R. Tolkien.
Yarvin fustige ainsi la « politique des hobbits » – c’est-à-dire la stratégie national-populiste soufflée par Steve Bannon à Donald Trump durant son premier mandat – pour mieux vanter les mérites des « elfes noirs », comprenez les élites du business et de la politique converties à ses thèses aristocratiques. Voilà donc, d’après Miranda, une partie de l’Amérique patricienne, pourtant débarrassée du roi d’Angleterre depuis 250 ans, qui se laisse séduire par l’idée d’un régime fort. Non pas d’un régime qui aurait à sa tête un souverain à la Saint-Louis rendant la justice sous le chêne, mais plutôt un « big boss » (ce sont les mots de Yarvin), qui gèrerait l’Etat fédéral à la manière d’un PDG engendrant 15% de croissance économique par an.
French theory de droite
Hans-Hermann Hoppe, fondateur de la Property and Freedom Society, peut par exemple écrire : « Je ne suis pas monarchiste, en revanche, ma position est la suivante: si nous devons avoir un État, alors il est économiquement et éthiquement avantageux de choisir la monarchie plutôt que la démocratie. » Déjà, en son temps, La Fontaine rédigeait cette fable : « Les Grenouilles, se lassant/ De l’état Démocratique,/ Par leurs clameurs firent tant/ Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique. »
Mais il y a plus fort encore. Décidément pas à un paradoxe près, les auteurs « néo-réactionnaires » puisent carrément dans l’œuvre de philosophes du XXème siècle français tels que René Girard, Gilles Deleuze et Félix Guattari, pourtant leurs ennemis jurés des campus. De sorte qu’on pourrait parler de french theory de droite, avec notamment un penseur comme Nick Land, qui prône l’accélération des logiques capitalistes en Occident en vue d’achever la déconstruction de nos valeurs libérales et de hâter notre conversion à un modèle à la chinoise, « le seul vraiment prêt à aller jusqu’au bout », puisqu’il a selon lui le mérite d’étendre à l’infini sur le territoire des mégapoles hygiéniques et sécurisées au lieu de laisser les centres-villes se clochardiser et s’abandonner à la drogue et à la criminalité.
A force de manier les références chics et les prophéties choc, la pensée « néo-réactionnaire » a fini par infuser parmi les patrons de la Silicon Valley et les élus de Washington. Arnaud Miranda affirme même que les derniers choix et déclarations de Donald Trump – de la guerre douanière mondiale à plan pour transformer Gaza en « Riviera moyen-orientale » – sont fortement inspirés par Yarvin. Las, son ouvrage manque peut-être d’explorer ce que cette prospérité idéologique inattendue doit aux excès wokes du camp d’en face. Car Yarvin n’a pas tort quand il emploie le vocabulaire clérical pour définir les universitaires et journalistes apôtres de la « société ouverte » : il les appelle « la Cathédrale ».
A la religion progressiste qui domine encore à l’heure actuelle au sommet du pouvoir aux Etats-Unis, les « néo-réactionnaires » tentent en somme d’opposer une nouvelle foi taillée sur mesure pour les dominants. Un projet qui s’apparente en réalité à un nietzschéisme pour classes terminales. Au moment où de nombreux leaders politiques français (Sarah Knafo, Marion Maréchal, Éric Juvin…) se rendent à la grande messe intellectuelle trumpiste annuelle de la CPAC (Conservative Political Action Conference), il est souhaitable que la droite française, qui a su résister à la vague « néo-conservatrice » (ces anciens trotskystes ayant prôné la guerre en Irak et en Afghanistan), sache tenir à distance cette dérive « néo-réactionnaire » à l’arrogance toute adolescente.
Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Gallimard 176 pages