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Le cinéma en accéléré, un cauchemar déjà en marche?

On connaissait déjà le binge watching. Voici maintenant la révolution de la lecture en accéléré. La jeunesse x1,5 regarde vite, zappe encore plus vite, et perd peu à peu sa capacité à soutenir l’attention.


Depuis quelques années, une fonctionnalité désormais banale sur les plateformes comme Netflix ou YouTube permet de regarder films et séries à vitesse accélérée – 1,25×, 1,5× et parfois plus. Ce n’est plus un gadget, c’est devenu un réflexe pour de nombreux spectateurs, en particulier les plus jeunes. Cette pratique a un nom : speed watching – littéralement « regarder en vitesse ». L’essor de cette habitude pose une question profonde : que devient notre rapport au temps long, à l’attention, à la lenteur – et, par ricochet, à l’expérience cinématographique elle-même ?

La fiction attaquée par TikTok

La documentation sur le speed watching n’est pas seulement anecdotique. Des enquêtes journalistiques, notamment en France, décrivent comment des jeunes adoptent systématiquement la lecture accélérée pour consommer leurs contenus. Un article du Parisien souligne que ce réflexe est parfois décrit comme une “coopération impulsive avec la dopamine”: regarder plus vite devient une façon de multiplier les “pics” de stimulation plutôt que de s’immerger dans une narration. D’autres médias analysent les effets cognitifs possibles de ces habitudes, évoquant des impacts sur l’attention et la mémoire de travail, même si la recherche scientifique reste encore en cours.

Ce mouvement ne surgit pas de nulle part ; il est l’enfant de notre ère de l’immédiateté. La pression du scroll, du zapping, du passage instantané d’une vidéo à une autre a profondément modifié la manière dont les jeunes perçoivent le temps. Dans les jeux vidéo, le clic précède souvent l’expérience, le score remplace la profondeur. Sur les réseaux, un swipe efface l’attention en une fraction de seconde. Un contenu lent devient suspect : on l’accuse d’ennui avant même d’avoir commencé.

Le cinéma, en revanche, est une machine à durée. Ce n’est pas un service de consommation rapide, c’est une immersion – une discipline de regard. Quand Sergio Leone étend Il était une fois en Amérique sur près de quatre heures, il ne cherche pas à faire patienter le spectateur, il dilate le temps pour mieux y inscrire ses personnages, leurs mémoires, leurs silences. Quand Peter Jackson montre Le Seigneur des anneaux : Le Retour du Roi en version longue, ce n’est pas pour prolonger l’effet d’annonce, mais pour laisser vivre un univers et ses profondeurs.

Stimulations

Ces expériences de lenteur sont devenues rares dans notre quotidien saturé de stimulations instantanées. Et l’on observe déjà que le speed watching n’est pas seulement une préférence individuelle : il est en train d’influencer la manière dont les œuvres sont lues et interprétées. Un film accéléré mentalement par le spectateur devient une autre œuvre, amputée de son rythme, de ses silences, de ses respirations. On perd le tempo – ce qui, dans toute œuvre cinématographique, est la moitié du sens.

Le phénomène est aussi révélateur d’une fracture générationnelle. Les jeunes spectateurs ont grandi avec l’écran tactile, le passage intuitif d’une histoire à une autre sans transition, la gratification instantanée des récompenses visuelles. Cette culture de vitesse change l’attention. Une étude du Pew Research Center sur les habitudes médiatiques et l’attention suggère que ces pratiques modifient les attentes visuelles, réduisent la tolérance aux contenus longs et encouragent une culture de consommation rapide1. Si l’attention devient un artefact fragmenté, le cinéma – art du temps, de la durée imposée – devient une espèce en voie de transformation.

Dire que cette tendance mènera demain à des séances en salle projetées à vitesse accélérée serait prématuré. Aucun exploitant, à ce jour, n’a annoncé publiquement un tel projet. Mais il est pertinent d’observer comment une pratique issue du streaming façonne déjà le regard des spectateurs. Le speed watching dit quelque chose de notre époque : la demande de vitesse est devenue un critère d’attention. Et l’on commence déjà à juger une œuvre non pas sur ce qu’elle nous fait vivre, mais sur la rapidité avec laquelle elle nous le fait vivre.

Cela pose une question politique et esthétique : qu’est‑ce que nous sommes prêts à sacrifier sur l’autel du temps réduit ? Une société incapable de supporter la lenteur, qui fuit les temps morts, qui exige une stimulation permanente, est une société qui renonce à certaines formes de profondeur. Le cinéma ne disparaîtra sans doute pas, mais sa fonction de refuge – endroit où l’on peut s’abandonner à la durée imposée – pourrait se transformer en une simple passe rapide de signaux. Et alors, regarder un grand film deviendrait aussi rare que lire un grand livre en entier – non pas par manque d’offres, mais par incapacité à tenir le regard.

  1. https://www.pewresearch.org/internet/2025/04/22/teens-social-media-and-mental-health/ et https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9134180/ ↩︎

🎙️Podcast: Guerre au Moyen Orient, limogeages aux Etats-Unis, peine de mort en Israël

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Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


Le président Trump a dit que la guerre contre l’Iran se terminerait « très prochainement ». Le problème, c’est que les Iraniens ont adopté une stratégie inédite qui consiste à encaisser tous les coups pour aussi longtemps qu’ils peuvent en donner en retour. Comment faire pour gagner une guerre contre cette nouvelle doctrine de l’offensive sans défense? A Washington, le chef de l’état-major de l’armée de terre, le général Randy George, a été contraint de prendre sa retraite. Aucune raison n’a été donnée pour l’instant mais il est possible que ce soldat d’une grande expérience ait donné une analyse trop réaliste des difficultés associées à un déploiement de troupes au sol en Iran.

Le journaliste franco-américain spécialiste des affaires internationales Harold Hyman. Photo D.R.

Toujours à Washington, l’Attorney general (ou ministre de la Justice) Pam Bondi a été contrainte de démissionner « afin d’occuper un nouveau poste dans le secteur privé ». Les vraies raisons comprennent la manière dont elle a géré le dossier Epstein – elle a promis de rendre publique une « liste » des clients du multimillionnaire pédophile avant d’admettre qu’il n’y avait pas de liste – et son audience devant le Sénat qui s’est tournée en engueulade peu digne. Surtout, elle n’est pas arrivée à poursuivre en justice ceux – comme l’ex-chef du FBI, James Comey, ou la procureure générale de l’Etat de New York, Letitia James – que Trump accuse d’avoir travaillé contre lui sous la présidence de Joe Biden. D’ailleurs, cette confusion entre le politique et le privé pose un vrai problème constitutionnel.

A lire aussi: Bons baisers d’Iran!

Israël connaît aussi des difficultés sur le plan constitutionnel. La Knesset vient de voter une loi qui stipule la peine de mort pour ceux qui serait jugés coupables de crimes terroristes dans les territoires occupés en Cisjordanie. Il se peut que cette loi soit retoquée par la Cour suprême aggravant des tensions préexistantes entre l’appareil judiciaire et l’exécutif actuel.

Ils ont vu la Vierge

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Deux millions de personnes se sont inscrites pour obtenir des billets pour le concert de Céline Dion à la Défense Arena. Élisabeth Lévy en fait-elle partie ? Depuis quelques jours, les médias en font des tonnes sur le grand retour sur scène de la chanteuse.


Si j’entends encore une note de Céline Dion, je vais commettre un meurtre. La guerre fait rage au Moyen-Orient, le prix de l’essence flambe, le côte-à-côte menace de virer au face-à-face en France, mais depuis lundi, de tous les plateaux, tous les studios, toutes les rédactions monte la même clameur : Céline revient ! Chez nous, à Paris ! Alléluia ! Les médias se mettent quasiment en édition spéciale, les généraux à la retraite y cédant la place aux spécialistes de la chanteuse québécoise. On blablate sur le fameux site de prévente qui, si vous êtes tiré au sort, vous permettra peut-être de vous faire délester d’un demi-SMIC pour acheter des places. Les politiques sont sommés de prendre position, eux aussi. « Est-ce que la patronne de la CGT aime Céline Dion, elle aussi ? » demandent Agathe Lambret et Paul Larrouturou sur Franceinfo. « Vous aimez bien Céline Dion ? » demande Léa Salamé à l’ancien Premier ministre Édouard Philippe pendant le journal de 20h. Oui, il est bien fan de Céline Dion ! « Vous attendez évidemment comme tout le monde la tournée de Céline Dion… » avance Benjamin Duhamel face à son invitée, la ministre de la Culture Catherine Pégard, sur France Inter. Un montage cocasse a été proposé par Quotidien — ce sont les seuls qui osent encore ironiser.

A lire aussi: Je me suis fait biaiser

Même la patronne de la CGT, la pas toujours commode Sophie Binet, n’a pas osé envoyer bouler les journalistes. Laurent Wauquiez, interrompu en pleine interview pour commenter la grande nouvelle en direct sur LCI, proclame qu’il est un énorme fan. Jeanne d’Arc ou Marie Curie reviendraient sur terre qu’elles ne seraient pas accueillies avec autant de fébrilité et de déférence…

« Vous ne respectez rien ! » me reprochera-t-on. Arrêtez de déconner : c’est une grande artiste. Certes, et je ne doute pas qu’elle procure de la joie à tous ses fans. C’est très respectable. Sauf que depuis lundi, on ne parle pas que de musique — mais aussi, et surtout, de gros sous. On s’enthousiasme pour tout ce marketing hollywoodien. On égrène les chiffres ronflants. Ce n’est pas tant la voix de la Québécoise qui impressionne, mais le milliard et demi d’euros qu’elle va, paraît-il, nous rapporter. On comptera les bouses à la fin du marché. Ce come-back parisien est une bonne nouvelle — mais pas un événement planétaire. Mardi soir, la tour Eiffel s’est illuminée. Comme après le 7 octobre ou le début de la guerre en Ukraine: cherchez l’erreur. « Paris, je suis prête ! » lisait-on. Il y a quelques années, elle était pavoisée aux couleurs du PSG pour célébrer l’achat de Neymar par le club de foot. Je ne sais pas combien Céline Dion a payé exactement pour cette pub géante, mais c’est un peu triste de voir notre vieille dame de fer transformée en homme-sandwich. Désolée de casser l’ambiance, mais il y a quelque chose d’indécent dans ce culte de la personnalité. Je me demande si ça valait le coup de briser les idoles. Peut-être avons-nous les divinités que nous méritons.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin

Comment la Finlande est-elle devenue un creuset si fécond pour chefs d’orchestre de grand talent?

La petite Finlande s’est imposée comme la nation des grands chefs d’orchestre. Le pays souvent menacé et parfois conquis par ses voisins a renoué avec la source chantante de son génie national. Un prodige rendu possible par de solides institutions musicales et une couleur locale incomparable.


Ils se nomment Robert Kajanus (1856-1933), Georg Schnéevoigt (1872-1947), Leif Segerstam (1944-2024), Jukka-Pekka Saraste (1946), Okko Kamu (1946), Osmo Vänskä (1953), Esa-Pekka Salonen (1958), Sakari Oramo (1965), Hannu Lintu (1967), Susanna Mälkki (1969), Mikko Franck (1979), Eva Ollikainen (1982), Dalia Stasevska (1984), Santtu-Matias Rouvali (1985), Klaus Mäkelä (1996), Tarmo Peltokoski (2000)… Tous ont dirigé ou dirigent des orchestres parmi les plus célèbres au monde. Et déjà l’on parle du plus jeune d’entre eux, Arijus Sereckis, qui a aujourd’hui 13 ans…

Depuis longtemps, on s’émerveillait que la Finlande, dont le territoire équivaut certes aux deux tiers de celui de la France, mais ne comporte jamais qu’une population de 5 625 000 habitants  (0,068 % de la population mondiale), on s’émerveillait que la Finlande donnât naissance à tant de chefs d’orchestre applaudis dans le monde entier. Pour ne rien dire des voix célèbres, des instrumentistes ou des compositeurs renommés nés dans l’ancien grand-duché enfin devenu indépendant en 1917.

L’Eldorado des bords de la Baltique

Mais, après une première apparition à l’Orchestre national de Lyon, quand Klaus Mäkelä se révéla en 2019 à la tête de l’Orchestre de Paris dont il sera nommé directeur musical dans la foulée (et alors que bientôt va lui succéder un autre Finlandais enthousiasmant, Esa Pekka-Salonen), ce n’était décidemment plus tenable: il fallait découvrir cette caverne d’Ali Baba nordique, comprendre la prodigieuse fécondité de cet eldorado musical des bords de la Baltique.

Par quel miracle, parmi tant d’autres talents, cette jeune nation avait-elle pu engendrer ce prodige qui avait alors 23 ans, ce chef talentueux, brillantissime, beau, fougueux, charismatique ? Une authentique figure du musicien romantique, un Franz Liszt du XXIe siècle !

Comme pourrait le laisser penser tout un riche patrimoine de musiques traditionnelles remontant à la nuit des temps, faut-il croire que les peuples finnois, à l’instar de leurs lointains cousins magyars qui eux aussi ont fait de la Hongrie une grande nation de musiciens, bénéficieraient d’un atavisme ancestral permettant à leur pays de devenir un foyer musical ? Ou devrait-on plutôt considérer, sans tourner le dos à ses racines lointaines, que c’est son histoire plus récente qui a conduit la Finlande à devenir une pépinière d’artistes ?

Sans qu’il soit besoin de remonter à 1557, lorsque le futur roi Jean III de Suède, alors duc de Finlande, fonde un petit orchestre de cinq instrumentistes pour agrémenter la vie de sa cour à Turku (France Musique a consacré un cycle de cinq émissions remarquables sur l’histoire de la musique en Finlande), c’est vers le XIXe siècle qu’il faut sans doute se retourner pour mieux saisir le rôle de la vie musicale pour les Finlandais . Après six siècles de domination suédoise, leur pays passe en 1809 sous la coupe autrement plus pesante de la Russie. Erigée en grand-duché autonome, elle se retrouve avec le tsar Alexandre 1er comme souverain.

Une formidable épopée

Cependant la relative liberté du pays des lacs est bien vite mise à mal par la brutalité du frère et successeur d’Alexandre, le tsar Nicolas 1er. Comme à la Pologne, ce tyran couronné entend imposer à la Finlande une russification forcée. A l’exception du règne d’Alexandre II, le tsar libérateur des serfs, ce ne sera guère mieux au temps d’Alexandre III et de Nicolas II. Mais si les Polonais, pour les soutenir dans leur lutte contre l’ours russe et l’ogre prussien, ont le catholicisme, la sympathie de l’Europe, leurs poètes et Chopin, tout en s’épuisant vainement en insurrections écrasées férocement, le peuple finlandais, méconnu, infiniment modeste face à l’énorme empire des Romanov, ne possède pas ces ressources. Ni peut-être cette énergie du désespoir. Pour se maintenir, il résistera avec une culture alors méconnue qu’il va renforcer tout au long du XIXe siècle.

En Europe, c’est le temps de l’éveil des nationalités, le retour aux légendes fondatrices, aux mythes oubliés. Elias Lönnrot, un médecin, mais surtout un folkloriste passionné, parcourt la Finlande, recueille et sauve d’innombrables récits jusque là uniquement transmis par tradition orale. Il les assemble, dans une première publication qui voit le jour en 1835, puis dans une autre, considérablement augmentée, éditée en 1849. Ce sera une formidable épopée de 23 000 vers, le Kalevala.

Les lettrés, l’aristocratie découvrent alors une mythologie où le surnaturel se mêle à la nature puissante de la Finlande et qui n’a rien à voir avec celle des Scandinaves ou des Germains. Elle sera source d’inspiration pour des générations d’écrivains et de compositeurs, de peintres et d’architectes aussi, qui puisent dès lors dans leur propre patrimoine plutôt que s’inféoder aux seuls courants artistiques étrangers. Car dans la seconde moitié du XIXe siècle, les architectes affirment effectivement leur identité finnoise dans des réalisations pittoresques, extraordinaires, dont Paris même découvrit un exemple étonnant avec le pavillon finlandais de l’Exposition universelle de 1900. A Helsinki, édifice après édifice, par rues entières, ces réalisations annoncent lointainement l’expressionisme allemand et nous projettent dans une esthétique qu’on retrouvera d’une certaine manière dans les films de Wiene, Wegener, Murnau… Les peintres eux-aussi, on l’a découvert au Petit-Palais avec les tableaux de Pekka Halonen, s’inspirent aussi bien des étendues neigeuses que des coutumes et des légendes de leur pays. Et c’est aussi chez eux un engagement politique, une façon de résister et de servir leur nation colonisée.

L’identité nationale des Finlandais

Enfin, les partitions de Jean Sibelius (1865-1957) offriront bientôt à la Finlande une audience universelle. Et ses compatriotes en tireront une immense fierté. Il sera pour eux ce que Chopin est aux Polonais, Liszt et Bartok aux Hongrois, Dvorak ou Smetana aux Tchèques, Verdi aux Italiens, à tous ces peuples injustement dominés par des puissances étrangères.            

Suscitant l’adhésion populaire, la musique constitue désormais l’un des socles de l’identité nationale des Finlandais. Et l’une de ses raisons d’être est de promouvoir cette identité finnoise aux yeux du monde, mais sans vaine prétention, sans excès de chauvinisme, tout en conduisant les Finlandais à  mieux s’ouvrir à d’autres cultures. Le fait aussi que la compositrice Kaija Saariaho (1952 -2023), bien qu’établie en France, soit devenue l’autrice d’opéras contemporains la plus jouée, la plus acclamée dans le monde, que ce soit au Festival de Salzbourg, à celui d’Aix-en-Provence, au Metropolitan Opera à New York, est encore un autre sujet d’inépuisable fierté.

Dans un pays où un chauffeur de taxi vous envie d’aller écouter des œuvres de Kaija Saariaho et où, dans un restaurant, devinant que vous êtes français, un serveur vous demande si vous avez vu à Paris l’exposition du peintre Pekka Halonen, il est sûr que le rapport à la culture, et singulièrement à la culture nationale, a quelque chose de singulièrement vivant et de profondément ancré dans les mentalités.

Trente orchestres, d’innombrables chorales

Sur l’ensemble du territoire fleurissent aujourd’hui de multiples ensembles musicaux, des dizaines de festivals et d’innombrables chorales dont la pratique était depuis longtemps favorisée par le culte luthérien. Eparpillés dans le pays, jouissant de salles modernes, les orchestres officiels sont une trentaine. Sur ce terreau fertile et dans cette quiétude de mœurs où baigne le pays, s’épanouit un enseignement musical solide et réaliste, mais aussi, semble-t-il, très libéral. En témoigne Nils Schweckendiek. Né en Allemagne où il entreprend ses études musicales, il les parachève à Helsinki où il est aujourd’hui professeur à l’Académie Sibelius. Chef d’orchestre, il dirige aussi le Chœur de Chambre d’Helsinki partenaire des grandes formations symphoniques du pays. Pour le conduire à l’excellence, il lui a fallu toutefois conquérir et imposer de haute lutte la professionnalisation de cet ensemble choral, chose qui paraissait jusque là superflue dans une société où chanter est quasiment un acte citoyen.

Nils Schweckendiek évoque la vie musicale en Finlande, avec cette distance et cette lucidité que peuvent permettre un regard venu de l’extérieur allié désormais à une longue expérience dans son pays d’adoption.

«  Je ne crois pas, avance-t-il, que le public d’ici ait nécessairement développé une compréhension, une sensibilité musicale supérieure ou plus audacieuse que celle d’autres sociétés cultivées. Ici aussi, les mélomanes aiment avant tout Mozart. Mais la raison d’être de l’art étant aussi de promouvoir l’identité finnoise, la musique a ainsi acquis un statut particulier. Elle est un enjeu de société. On la pratique partout. Et cela développe un intérêt, une bienveillance accrue pour les créateurs contemporains. En composant en son temps des œuvres fortement imprégnées par les traditions populaires finnoises, en permettant à cette culture d’acquérir ses lettres de noblesse et une dimension internationale, Sibelius a posé des bases qui font de la musique un des fondements de l’identité du pays. Et si l’internationalisation du Concours Sibelius contribue aussi beaucoup à l’expansion de la musique finlandaise, l’ouverture à la Communauté européenne et l’adhésion nécessaire à l’OTAN favorisent les échanges avec les autres cultures européennes. Et peu à peu, les orchestres finlandais reçoivent davantage d’instrumentistes venus d’ailleurs ».

Liberté de pensée

Mais pourquoi tant de chefs d’orchestre exceptionnels sont-ils apparus en Finlande ?

« A ceux qui se destinent à la direction d’orchestre, l’Académie Sibelius, tout comme l’ensemble des structures musicales du pays, offre réellement des ressources exceptionnelles : une largesse d’esprit ; un abondant travail pratique où prend place l’usage approfondi de plusieurs instruments ; des confrontations multiples en fin d’études à de bons orchestres et à de nombreuses formations chorales afin de développer une direction bien maîtrisée face à des publics attentifs et bienveillants. Ce n’est pas un enseignement académique, formaliste qui règne ici. Sans négliger les règles, on laisse toute liberté d’initiative au futur dirigeant pour construire son propre parcours, se réaliser par lui-même, définir son identité, écouter sa sensibilité, sans songer à lui imposer un modèle déterminé. En retour, on attend beaucoup de lui. Cette liberté de pensée et d’action impose beaucoup de rigueur et d’esprit d’initiative, oblige à prendre rapidement ses responsabilités. Au sein de ce peuple finlandais très pragmatique où l’égalité entre les sexes est mieux établie qu’ailleurs, mais où s’imposer est peut-être plus difficile pour les sujets étrangers, pas de rêves fous, ni d’idéalisme échevelé. Mais une solide formation technique, une volonté bien déterminée ». 

A cela on pourrait ajouter que certains de ces chefs d’orchestre s’essaient à la composition… quand ils ne deviennent pas eux-mêmes compositeurs à part entière.

Six salles de concert dont une Konserttsali de 1700 places

Avec son millier d’étudiants qui fait d’elle l’un des plus considérables conservatoires d’Europe, l’Académie Sibelius est désormais répartie sur trois sites différents. Au sein du plus moderne d’entre eux, l’impressionnante Maison de la Musique achevée en 2011 et qui compte, entre autres aménagements, pas moins de six salles de concert de toutes tailles, la principale, la magnifique Konserttisali offre 1700 places. Dans le grand hall qui dessert l’immense bâtiment est exposé un vaste panneau dessiné sous l’égide de leurs professeurs par les élèves du Lycée franco-finlandais d’Helsinki. Il recense l’ensemble des instruments de musique dont use un orchestre symphonique. Avec des légendes rédigées en finnois… et en français. Partout d’ailleurs dans la capitale, dans les théâtres, les restaurants, les musées, à l’aéroport, dès qu’il a deviné que vous êtes francophone, chaque Finlandais s’ingénie spontanément à formuler par amitié quelques mots en français.

Dommage que le climat soit si rude en Finlande.

Le Kalevala: Épopée des Finnois

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Anti-américanisme et dénigrement d’Israël: une petite musique familière…

La politique de Donald Trump (et évidemment celle de M. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison, affirment en chœur une majorité de géopolitologues.


Il y a quelques années, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz publiait un livre intitulé Les émotions contre la démocratie. Elle y soutenait la thèse, qui pourrait être intéressante, si elle n’était pas d’emblée biaisée, selon laquelle les opinions politiques populistes seraient largement dictées par les émotions, et notamment par la peur, le dégoût et le ressentiment. Cette thèse – à vrai dire pas très originale – prend un sens nouveau à l’ère des réseaux sociaux, qui jouent comme on le sait sur les émotions de chacun d’entre nous. Le “hic” est que Mme Illouz prenait pour seul exemple, pour étayer sa thèse, celui des électeurs qu’elle qualifie de “populistes”, lesquels seraient exclusivement situés selon elle à la droite de l’échiquier politique…

Le géo-politologue Dominique Moïsi vient de publier un livre qui s’inscrit dans la même veine que celui d’Eva Illouz, au titre évocateur : Le triangle des passions du monde (qui fait suite à son précédent livre, La géopolitique de l’émotion). Chez Moïsi, comme chez Illouz, un habillage intellectuel parfois pédant peine à dissimuler une thèse simpliste : la politique de Donald Trump (ou celle de B. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison.

Un autre géo-politologue, Frédéric Encel, dit à peu près la même chose que son collègue Moïsi, en expliquant sur tous les plateaux de télévision que Trump est un “mercantiliste”, qui obéit uniquement à ses intérêts. Lorsque le journaliste de France Culture pose la question de savoir si “l’Iran était réellement une menace pour Israël?”, l’ancien ambassadeur de France Gérard Araud et le géo-politologue Frédéric Encel ont des réponses étonnamment similaires. Même ceux qui dans le passé défendaient Israël – comme Encel – ne peuvent s’empêcher de ressasser les poncifs anti-Trump et de faire l’éloge de la “puissance” française, tout en reprochant à Israël sa politique “hégémonique”.

A lire aussi: Quand l’Amérique éteint les Lumières

Cette petite musique anti-américaine – et par ricochet, anti-israélienne – règne aujourd’hui sans partage, dans quasiment tous les médias français. “L’Amérique d’Omaha Beach n’existe plus!”, s’exclame ainsi Moïsi dans Ouest France, en imaginant “Donald Trump se promenant sur les plages de Normandie [qui] aurait réagi avec un mélange de cynisme, de vulgarité, de brutalité, en disant : mais pourquoi avons-nous sacrifié le sang des Américains pour ce continent décadent, aux principes obsolètes, qui nous trahit dès qu’il en a l’occasion” ? En vérité, cette description d’un Trump cynique et brutal en dit tout autant sur les passions qui animent le géo-politologue français et ses collègues, au Quai d’Orsay et dans les grands médias, que sur l’objet de leur détestation.

Car – et c’est sans doute le défaut principal de toutes ces analyses simplistes – rien n’est mieux partagé que les passions humaines et les intérêts. Si les électeurs populistes de droite sont mus par leurs émotions, alors il en va de même pour leurs équivalents de gauche. Et si les Etats-Unis de Donald Trump obéissent à leurs intérêts, c’est parce que les Etats, comme chacun sait, n’ont que des intérêts… Ce qui n’empêche pas Trump d’avoir pris le risque de mettre en péril l’économie américaine, pour tenter avec détermination de mettre fin au régime des Mollahs tandis qu’Emmanuel Macron tenait à assurer les Mollahs dès le 28 février qu’il n’était pas au courant de l’opération israélo-américaine… par courage certainement.

La France a d’ailleurs fini par se ranger, nolens volens, à l’avis de Donald Trump, sans le dire évidemment. Le 17 mars, E. Macron martelait encore que “jamais la France ne prendra part aux opérations d’ouverture du détroit d’Ormuz”. Quelques jours plus tard, la France annonçait participer aux efforts d’une coalition visant à “rétablir la liberté de navigation” dans le détroit d’Ormuz… Preuve est faite, si besoin était, que les Etats n’ont que des intérêts, et que ceux de la France, en l’occurrence, coïncident avec ceux des Etats-Unis et d’Israël. Mais cette convergence d’intérêts n’empêchera pas les géo-politologues de continuer à gausser la “vulgarité” et la “brutalité” de Trump, animés par leur passion anti-américaine et par leur détestation du président des Etats-Unis et du Premier ministre israélien.

La Passion selon Jean-Sébastien Bach

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Ouvert en fanfare le samedi 28 mars avec Le Prophète, de Meyerbeer, apothéose du grand opéra « à la française » soit trois heures de musique tonitruante donnée en version concert sous les ors du Théâtre des Champs-Elysées, le « Festival sacré » s’est poursuivi sous les auspices de Bach, avec une monumentale Messe en si dominicale, puis, le dernier lundi de mars, par le Requiem de Mozart, précédé du Concerto pour violon n°5, ce dernier concert dans une production « Les Grandes voix ».

Chœur déchaîné

Semaine pascale sous le signe de Bach, encore: ce mercredi 1er avril, l’Ensemble Il Caravaggio et le chœur Accentus se sont attaqués –  le mot n’est pas de trop –  à la première des deux célébrissimes « passions » composées par Bach pour Leipzig, la Passion selon Saint-Jean (1723-24). Au pupitre, la cheffe Camille Delaforge impose une battue énergique et rigide. Brillance, dynamisme, expressivité s’y débondent sans frein, ménageant même de longs interludes de silence entre certains morceaux pour intensifier le caractère dramaturgique de la partition: une exécution, en somme, plus opératique que portée au recueillement introspectif, moins religieuse que sécularisée –  et un chœur ici plus déchaîné qu’habité. Ce à quoi contribuent au reste une phalange orchestrale particulièrement imposante en nombre d’instruments – les spécialistes disputent encore aujourd’hui s’il y avait un orgue ou un clavecin, ou bien les deux, en plus des bassons, violons et violoncelles, viole d’amour et viole de gambe…

Tenues par des femmes et non par de jeunes garçons comme l’exigerait le pur respect de la tradition d’époque en matière de musique sacrée, les voix des solistes alto et soprano, organiquement affectées de leur puissant vibrato, ajoutait à la dimension tendanciellement lyrique de cette interprétation… discutable, joint au fait que si la soprano Marie Lys y faisait montre d’une belle agilité, la contralto canadienne Marie-Nicole Lemieux n’était pas, quant à elle, au mieux de sa forme.

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Côté solistes masculins, c’est sans conteste Cyrille Dubois qui remporte de très haut la palme dans la présente distribution vocale. Décidément à l’aise dans tous les répertoires, du belcanto à la musique française, le ténor joue de tous les nuances avec une virtuosité sans pareil, insufflant ici à l’Evangéliste une présence dramatique superlative – d’une volupté sonore et théâtrale presque anachronique dans ce registre non profane.

Joseph Haydn en clôture

Votre serviteur revenait à peine d’Aix-en-Provence, où s’était ouvert, quelques jours auparavant, le bien nommé Festival de Pâques. Dès ce soir vendredi 3 avril, la manifestation aixoise reprend dans une formation identique cette exigeante Passion selon Saint-Jean: elle sera donnée au Grand Théâtre de Provence, salle contemporaine, à l’acoustique de haute précision.

Pour revenir au TCE, le Festival sacré se continue donc avec, également en ce vendredi saint, la Passion selon Saint Matthieu, composé sur plusieurs années par Jean-Sébastien Bach, et créé en 1729, précisément un Vendredi saint: liturgie d’une amplitude encore plus magistrale que la Saint-Jean. Double, voire triple chœur, peinture sonore aux colorations inouïes…  On attend beaucoup de cette production maison, portée par l’orchestre Les Ambassadeurs- La Grande écurie, que dirigera le chef et violoniste « baroqueux » Thibault Noally…

Concert de clôture également très attendu, La Création (Die Schöpfung), cet oratorio monumental écrit comme l’on sait par Joseph Haydn dans son âge avancé (1798), et qui sera donné le 8 avril prochain par le Concert de la Loge et le Chœur de Chambre de Namur, avec l’extraordinaire ténor Stanislas de Barbeyrac dans le rôle d’Uriel… A la baguette, le violoniste Julien Chauvin, fondateur de cette phalange qui joue sur instruments d’époque.  


Passion selon Saint Matthieu/ Matthäus-Passion, de Jean-Sébastien Bach.
Ce vendredi 3 avril, 19h30. Durée : 2h50

Festival sacré. Théâtre des Champs-Elysées, Paris.  Jusqu’au 8 avril.     

Quand l’Amérique éteint les Lumières

Publié dans la collection « Bibliothèque de géopolitique » chez Gallimard (en partenariat avec la revue euro-macroniste Le Grand Continent), le politiste Arnaud Miranda nous propose dans Les Lumières sombres une plongée au cœur de la nébuleuse des penseurs « néo-réactionnaires » américains, dont l’influence s’étend à présent jusqu’à la Maison-Blanche.


En Amérique, les success stories commencent souvent dans des garages. Si l’on en croit la légende, la plupart des groupes de grunge ont donné leurs premiers coups de batterie au milieu des boîtes à outils et la quasi-totalité des milliardaires de la techont lancé leurs startups dans la remise d’un pavillon de banlieue. Les théoriciens « néo-réactionnaires » n’échappent pas à ce mythe. « L’autre jour, je bricolais dans mon garage et j’ai décidé d’inventer une nouvelle idéologie », écrit leur chef de file Curtis Yarvin en préambule du blog qu’il lance en avril 2007.

Réinventer Georges Dumézil en lisant Tolkien

A l’appui de ses lectures de Carl Schmitt, Julius Evola et Oswald Spengler, mais aussi de références « pop » comme Le Seigneur des Anneaux, La Guerre des étoiles et Matrix, le diplômé en informatique de l’université Brown se lance alors dans une critique radicale – mais élitiste contrairement à celle habituellement proposée par l’alt-rightpopuliste – des principes de la démocratie américaine. Surprise : au lieu de faire figure d’énième « geek frustré », Yarvin devient vite un auteur en vue sur le web, comme le raconte Arnaud Miranda dans son ouvrage qui est le premier à se pencher sur le sujet en France.

Crise des subprimesaidant, Yarvin fait bientôt des émules dans des milieux aussi différents que le petit monde des golden boys de la finance ou celui des écrivains de science-fiction. Mélange de réflexions libertariennes, de positions paléo-conservatrices (l’aile du parti Républicain qui n’a jamais suivi Bush fils dans ses croisades pour les valeurs) et d’aspirations transhumanistes, cette philosophie « néo-réactionnaire » est loin d’être évidente au départ puisqu’elle consiste à réinventer par accident Georges Dumézil en lisant J.R.R. Tolkien.

A ne pas manquer, notre nouveau numéro en kiosque: Causeur #144 Marcel Gauchet « Un spectre hante l’Europe: le populisme »

Yarvin fustige ainsi la « politique des hobbits » – c’est-à-dire la stratégie national-populiste soufflée par Steve Bannon à Donald Trump durant son premier mandat – pour mieux vanter les mérites des « elfes noirs », comprenez les élites du business et de la politique converties à ses thèses aristocratiques. Voilà donc, d’après Miranda, une partie de l’Amérique patricienne, pourtant débarrassée du roi d’Angleterre depuis 250 ans, qui se laisse séduire par l’idée d’un régime fort. Non pas d’un régime qui aurait à sa tête un souverain à la Saint-Louis rendant la justice sous le chêne, mais plutôt un « big boss » (ce sont les mots de Yarvin), qui gèrerait l’Etat fédéral à la manière d’un PDG engendrant 15% de croissance économique par an.

French theory de droite

Hans-Hermann Hoppe, fondateur de la Property and Freedom Society, peut par exemple écrire : « Je ne suis pas monarchiste, en revanche, ma position est la suivante: si nous devons avoir un État, alors il est économiquement et éthiquement avantageux de choisir la monarchie plutôt que la démocratie. » Déjà, en son temps, La Fontaine rédigeait cette fable : « Les Grenouilles, se lassant/ De l’état Démocratique,/ Par leurs clameurs firent tant/ Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique. »

Mais il y a plus fort encore. Décidément pas à un paradoxe près, les auteurs « néo-réactionnaires » puisent carrément dans l’œuvre de philosophes du XXème siècle français tels que René Girard, Gilles Deleuze et Félix Guattari, pourtant leurs ennemis jurés des campus. De sorte qu’on pourrait parler de french theory de droite, avec notamment un penseur comme Nick Land, qui prône l’accélération des logiques capitalistes en Occident en vue d’achever la déconstruction de nos valeurs libérales et de hâter notre conversion à un modèle à la chinoise, « le seul vraiment prêt à aller jusqu’au bout », puisqu’il a selon lui le mérite d’étendre à l’infini sur le territoire des mégapoles hygiéniques et sécurisées au lieu de laisser les centres-villes se clochardiser et s’abandonner à la drogue et à la criminalité.

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A force de manier les références chics et les prophéties choc, la pensée « néo-réactionnaire » a fini par infuser parmi les patrons de la Silicon Valley et les élus de Washington. Arnaud Miranda affirme même que les derniers choix et déclarations de Donald Trump – de la guerre douanière mondiale à plan pour transformer Gaza en « Riviera moyen-orientale » – sont fortement inspirés par Yarvin. Las, son ouvrage manque peut-être d’explorer ce que cette prospérité idéologique inattendue doit aux excès wokes du camp d’en face. Car Yarvin n’a pas tort quand il emploie le vocabulaire clérical pour définir les universitaires et journalistes apôtres de la « société ouverte » : il les appelle « la Cathédrale ».

A la religion progressiste qui domine encore à l’heure actuelle au sommet du pouvoir aux Etats-Unis, les « néo-réactionnaires » tentent en somme d’opposer une nouvelle foi taillée sur mesure pour les dominants. Un projet qui s’apparente en réalité à un nietzschéisme pour classes terminales. Au moment où de nombreux leaders politiques français (Sarah Knafo, Marion Maréchal, Éric Juvin…) se rendent à la grande messe intellectuelle trumpiste annuelle de la CPAC (Conservative Political Action Conference), il est souhaitable que la droite française, qui a su résister à la vague « néo-conservatrice » (ces anciens trotskystes ayant prôné la guerre en Irak et en Afghanistan), sache tenir à distance cette dérive « néo-réactionnaire » à l’arrogance toute adolescente.

Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Gallimard 176 pages

Bons baisers d’Iran!

Israël et les États-Unis mènent depuis des décennies une guerre feutrée contre l’Iran. Leurs services de renseignement et des unités spéciales multiplient les sabotages et les éliminations ciblées afin de déstabiliser le régime en permanence. Ces opérations « non militaires » ont tout du film d’action.


Le 27 novembre 2020, peu après 14 heures, Mohsen Fakhrizadeh quitte Téhéran pour se rendre dans sa résidence de campagne située dans la région d’Absard, une petite ville de villégiature à l’est de la capitale iranienne. L’homme de 59 ans, physicien nucléaire et général du corps des gardiens de la révolution, circule dans un convoi de sécurité composé de plusieurs véhicules. Le scientifique se trouve dans une berline Nissan Teana noire, accompagné de son épouse, tandis que des gardiens de la révolution roulent dans des voitures d’escorte devant et derrière. Vers 14 h 20, alors que le convoi arrive sur une route étroite bordée d’arbres près de l’entrée d’Absard, un premier incident se produit. Une mitrailleuse montée sur un dispositif télécommandé dissimulé dans un pick-up Nissan garé sur le bord de la route ouvre le feu. Les premières balles visent le moteur du véhicule afin de forcer l’arrêt. Fakhrizadeh sort alors de la voiture, croyant d’abord à une panne ou à une attaque classique. À ce moment-là, la mitrailleuse déclenche une rafale extrêmement précise dirigée vers lui. En quelques secondes, une quinzaine de projectiles sont tirés. Touché, Fakhrizadeh s’effondre sur la chaussée tandis que les gardes du corps tentent de réagir. Quelques instants plus tard, le véhicule contenant l’arme explose, détruisant une partie du dispositif et effaçant une grande partie des traces matérielles de l’opération. Fakhrizadeh est transporté vers un hôpital voisin, mais succombe peu après à ses blessures. L’opération n’a duré que quelques dizaines de secondes. Alors que la planète a appris à vivre et travailler à distance, le Mossad aurait ainsi réalisé ce qui ressemble au premier assassinat ciblé mené, en quelque sorte, en mode Zoom.

Course à l’arme nucléaire

Épisode spectaculaire, digne d’un film d’espionnage, comme disent les mauvais journalistes, la mort de Fakhrizadeh n’est qu’un des nombreux rebondissements dans le conflit entre l’Iran et ses deux principaux ennemis, Israël et les États-Unis. En effet, l’opération « Epic Fury », déclenchée par Donald Trump le 28 février, est le nouvel acte d’une très longue guerre qui remonte aux débuts de la République islamique, lorsque le nouveau régime, né de la révolution de 1979, s’est défini idéologiquement comme l’adversaire existentiel des États-Unis et d’Israël.

Dès cette époque, les hostilités se concrétisent au Liban, avec des attentats et des enlèvements menés par des groupes soutenus par Téhéran. Puis, après la guerre Iran-Irak (1980-1988), la République islamique déploie progressivement une stratégie plus ambitieuse, fondée sur le développement de programmes balistiques et nucléaires ainsi que sur le recours à un réseau d’organisations armées dans la région. Face à cette stratégie funeste, Israël et les États-Unis déploient une combinaison de pressions diplomatiques, de sanctions économiques et d’opérations clandestines visant à ralentir la course iranienne vers l’arme nucléaire et, plus largement, à freiner l’expansion de l’influence stratégique des mollahs au Moyen-Orient.

Le premier épisode de cette guerre multiforme date de 1980. Il s’agit de l’opération « Eagle Claw » (« Serre d’aigle »). Un véritable fiasco. Dans la nuit du 24 au 25 avril 1980, le président des États-Unis Jimmy Carter ordonne une intervention aussi ambitieuse que secrète pour libérer les diplomates américains retenus à l’ambassade des États-Unis à Téhéran depuis le mois de novembre de l’année précédente.

Le plan comporte plusieurs étapes. Dans une première phase, des avions transportant des hommes des forces spéciales Delta sont censés pénétrer l’espace aérien iranien depuis le golfe d’Oman et atterrir de nuit sur un site désertique isolé baptisé « Desert One ». Au même moment, huit hélicoptères ayant décollé d’un porte-avions dans l’océan Indien ont pour consigne de rejoindre ce point de rendez-vous afin d’y embarquer le commando pour le conduire vers le point « Desert Two », plus proche de Téhéran.

La nuit suivante constitue le moment crucial de l’opération. Des agents de la CIA déjà présents dans la capitale ont pour mission de se rendre au point « Desert Two » pour fournir des véhicules civils aux commandos et les guider vers l’ambassade, où un assaut doit libérer les otages. Parallèlement, il est prévu qu’un détachement de Rangers, une unité d’infanterie légère d’élite, s’empare de l’aéroport de Mehrabad, à l’ouest de Téhéran et y sécurise une piste d’atterrissage pour permettre à des avions-cargo venus des bases américaines de la région d’embarquer le commando et les captifs libérés et de les ramener à la maison. Mais peu de temps après le top départ, une série de pannes techniques sont signalées à « Desert One ». L’opération doit être interrompue en catastrophe. Le commando revient bredouille à la base. Pour l’administration Carter, c’est une humiliation cinglante.

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Les années qui suivent, sous la présidence Reagan, sont un temps d’accalmie dans la guerre au long cours qui vient alors de démarrer. Suite au déclenchement de la guerre Iran-Irak, les États-Unis et Israël œuvrent secrètement pour aider la République islamique à affronter Saddam Hussein. Ainsi, entre 1981 et 1983, les mollahs reçoivent un soutien militaire indirect de la part de Washington et Tel-Aviv, notamment sous forme de pièces détachées pour les équipements américains acquis sous le shah. L’État hébreu, quant à lui, livre discrètement des munitions. Cette coopération clandestine culmine avec l’affaire de l’Irangate en 1985-1986, lorsqu’on apprend que, à la demande d’officiels de Washington, des armes américaines ont été expédiées à l’Iran via Israël afin d’obtenir en échange, outre un substantiel paiement, la libération de sept otages occidentaux détenus au Liban par des groupes chiites alliés aux mollahs. Le scandale est d’autant plus retentissant qu’une partie des fonds récoltés ont ensuite été employés, malgré l’interdiction du Congrès américain, à financer les Contras, un groupe armé en lutte contre le pouvoir nicaraguayen. Pire encore, cette consternante barbouzerie a sans aucun doute contribué à empêcher l’effondrement des capacités militaires iraniennes.

Toutefois, à la fin du conflit entre l’Iran et l’Irak, l’étroite fenêtre de convergence entre l’Iran, les États-Unis et Israël se referme et les hostilités reprennent rapidement leurs droits. Progressivement, la confrontation se transforme en une guerre de l’ombre, dont les cibles principales sont les programmes atomiques et balistiques iraniens. Elle prend en particulier la forme de campagnes de sabotage industriel visant les infrastructures nucléaires, étroitement liées à l’infiltration des chaînes d’approvisionnement industrielles.

Guerre cyber

En raison des sanctions internationales, l’Iran est en effet contraint d’acquérir de nombreux composants sensibles via des réseaux d’importation indirects et souvent opaques. Cette dépendance offre aux services américains et israéliens un levier particulièrement efficace. Plusieurs opérations révélées ultérieurement par la presse montrent que ces circuits sont infiltrés afin d’y introduire du matériel volontairement défectueux. Des pièces destinées aux installations nucléaires sont livrées piégées. Israël aurait ainsi réussi à fournir à l’Iran des plateformes de centrifugeuses contenant des explosifs utilisés lors du sabotage de l’installation d’enrichissement de Natanz en 2021. L’une des premières opérations connues de ce type, baptisée « Operation Merlin » et lancée vers 1997-1998, vise à transmettre aux Iraniens des plans délibérément défectueux d’un composant essentiel pour fabriquer une arme nucléaire. La CIA utilise pour cela un ancien ingénieur nucléaire russe chargé de remettre ces documents aux autorités iraniennes.

Ces manipulations logistiques sont complétées par des cyberopérations visant directement les équipements industriels. Le virus informatique Stuxnet, développé dans le cadre de l’opération secrète américano-israélienne « Olympic Games » conduite entre 2006 et 2010, cible les systèmes de contrôle industriels Siemens utilisés dans les centrifugeuses de Natanz et modifie leur vitesse de rotation afin de provoquer leur destruction mécanique.

À ces opérations s’ajoute le développement de réseaux d’espionnage à l’intérieur même de l’appareil scientifique et industriel iranien. Des agents recrutés localement, des ingénieurs infiltrés ou des collaborateurs clandestins introduisent des logiciels malveillants, transmettent des informations techniques ou facilitent des sabotages internes.

La voiture du scientifique Mohsen Fakhrizadeh après son assassinat par une mitrailleuse télécommandée, Absard, à l’est de Téhéran, 27 novembre 2020. (C) Fars News Agency via AP)/SIPA

Cependant, la dimension la plus visible de cette guerre de l’ombre réside dans l’exécution pure et simple de scientifiques et d’ingénieurs impliqués dans les programmes sensibles iraniens, dont l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh constitue l’un des exemples les plus emblématiques. Avant lui, entre 2007 et 2012, plusieurs physiciens et ingénieurs nucléaires iraniens ont été éliminés à Téhéran dans des opérations généralement attribuées au Mossad, selon des modes opératoires à la fois simples et redoutablement efficaces. C’est ainsi qu’en janvier 2012, Mostafa Ahmadi Roshan, impliqué dans les activités d’enrichissement à Natanz, est tué lorsqu’un motocycliste s’approche de sa voiture dans un embouteillage et y colle une charge explosive qui détone quelques secondes plus tard. Un mode opératoire similaire avait déjà été utilisé en 2010 contre le physicien Majid Shahriari, dont le véhicule est détruit dans le nord de Téhéran après qu’un engin explosif a été fixé à sa portière dans des conditions quasi identiques. En juillet 2011, le scientifique Darioush Rezaeinejad est abattu devant son domicile par des hommes circulant à moto, qui ouvrent le feu à bout portant avant de disparaître dans le trafic.

Enfin, ces dernières années, la guerre secrète s’est progressivement étendue à un ensemble de cyberopérations beaucoup plus larges visant les réseaux scientifiques, industriels et économiques iraniens. Les services israéliens ont mené des campagnes d’espionnage numérique destinées à infiltrer les institutions liées aux programmes nucléaires et balistiques afin de surveiller leurs communications, d’exfiltrer des données techniques et de cartographier les réseaux informatiques sensibles.

Parallèlement, certaines opérations ont visé des infrastructures civiles et économiques, comme les réseaux ferroviaires, des installations industrielles ou encore le système de distribution de carburant iranien, provoquant des perturbations majeures. Dans les confrontations les plus récentes, ces actions digitales sont de plus en plus intégrées à des opérations militaires plus larges : elles peuvent servir à désorganiser les communications, à perturber les systèmes de commandement ou à préparer des frappes physiques contre des installations stratégiques.

Lors de l’opération de décapitation du régime menée le 28 février au matin, des systèmes de caméras routières et certaines bornes de téléphonie mobile auraient ainsi été piratés afin de suivre en temps réel les déplacements de cibles et de coordonner les frappes. La cyberguerre est donc devenue un instrument central de la pression permanente exercée contre l’appareil scientifique, industriel et militaire de la République islamique.

Face à la stratégie iranienne de guerre hybride et de guerre par procuration, Israël et les États-Unis ont progressivement élaboré une doctrine de « guerre entre les guerres », fondée sur des campagnes permanentes conduites par les services de renseignement et certaines unités des forces spéciales, en deçà du seuil de conflit ouvert. Ceux qui pensaient avoir trouvé la parade face à des adversaires occidentaux militairement supérieurs, découvrent à leurs dépens que les sociétés démocratiques technologiquement avancées ne sont pas des proies aussi faciles qu’ils l’imaginaient lorsqu’ils les surprenaient par des attentats kamikazes, des prises d’otages ou par l’armement de milices terroristes. Et dans cette histoire aux mille et une péripéties surgissent, à intervalles réguliers, des phases plus ou moins brèves de violence à haute intensité qui mettent les points sur les « i ». Celle dont nous sommes aujourd’hui les témoins n’est pas la première. Ni, sans doute, la dernière.

Être née quelque part

Fuite des cerveaux. L’ancienne Première ministre de la Nouvelle-Zélande – et égérie des progressistes du monde entier – s’installe en Australie.


Si elle n’existait pas, certains Néo-Zélandais railleurs et patriotes diraient qu’il ne faudrait peut-être pas l’inventer.

En tout cas, la « Jacindamania » vient de prendre un sérieux coup. Début mars, après que Jacinda Ardern a été aperçue en train de chercher une maison dans les quartiers huppés de Sydney, en Australie, le bureau de l’ancienne Premier ministre au sourire désarmant a confirmé qu’elle et sa famille s’y étaient installées. Les Australiens, sans être réputés beaucoup plus tendres que l’ICE américain avec tous ces salauds d’immigrés, accordent aux Néo-Zélandais des droits automatiques de travail et de résidence. La dernière fois que les Français ont vu Jacinda Ardern, elle multipliait risettes et apparitions médiatiques – notamment chez Yann Barthès dans « Quotidien », chez Brut ou sur France Inter – pour promouvoir son livre Un autre art du pouvoir (Flammarion). Barthès avait même cru de bon goût à l’époque d’accueillir la progressiste de 45 ans avec quelques notes de l’hymne national néo-zélandais… Elle entendra désormais plus souvent Advance Australia Fair (« Qu’avance la belle Australie »), dans un pays où le salaire médian est environ 37 % plus élevé. Aujourd’hui, 12,5 % des Néo-Zélandais vivent hors de leur pays. Si les jeunes partent depuis longtemps à l’étranger pour acquérir de l’expérience et revenir, le nombre de départs chez les 30-50 ans a plus que doublé en quatre ans, passant de 18 000 à 43 000, s’alarme CNN. Le média américain a interrogé ces expatriés qui évoquent, en plus des salaires plus élevés, une baisse significative du coût de la vie : courses hebdomadaires passant de 400 à 267 dollars, transports et carburant en baisse de 40 %, et frais médicaux environ 25 % moins chers, avec un accès beaucoup plus rapide aux spécialistes (contre une semaine d’attente à Auckland ou Wellington). Dans Les Deux Clans, l’essayiste britannique David Goodhart distinguait les somewhere (« de quelque part ») des anywhere saute-frontières à l’aise dans la mondialisation. Il n’est pas difficile de deviner dans quelle catégorie se situe Jacinda Ardern. Sa gestion des suites de l’attentat antimusulman de Christchurch en 2019, ainsi que la communication de son gouvernement pendant la crise du Covid ont été largement saluées dans le monde. Lorsqu’elle s’est présentée avec son bébé à l’Assemblée générale de l’ONU en 2018, ou lorsqu’elle a quitté le pouvoir en 2023 en expliquant ne plus avoir « assez d’énergie », beaucoup de progressistes se sont pâmés devant une figure politique différente dénuée de toute ambition macho. Ils ont cependant moins relevé qu’un mois plus tard, son parti subissait une lourde défaite aux élections législatives.

Ni que l’économie de son pays ne s’était jamais vraiment remise des confinements.

SFR: un rachat, trois destins

Respectivement à la tête d’Orange, de Free et de Bouygues, Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat jouent avec le rachat de SFR le destin de leurs groupes, comme celui de leurs carrières. Un succès inscrira leurs noms dans l’histoire industrielle française, alors qu’un échec signerait sans doute la fin de leur leadership. Récit.


Dans le monde feutré des affaires, rarement l’expression de « billard à trois bandes » – et même quatre, en l’espèce – aura si bien décrit la situation dans laquelle se trouve le secteur français des télécoms.

Alors que leur première offre de rachat de SFR a été rejetée par Patrick Drahi en octobre dernier, Christel Heydemann (Orange), Thomas Reynaud (Iliad/Free) et Olivier Roussat (Bouygues) s’apprêteraient à mettre une seconde offre, revue à la hausse, sur la table. Cette nouvelle proposition sera-t-elle acceptée par M. Drahi, ouvrant la voie à la consolidation attendue du marché français ? Ou s’agira-t-il d’un nouveau pétard mouillé ?

Nul ne le sait encore. Une chose est certaine cependant : à la tête d’opérateurs réunis en un consortium dont l’existence tient, selon les uns, de « l’exploit », et du « miracle » selon les autres, Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat jouent à la fois en équipe et en solo. Et ils jouent gros. Dans la balance pèsent en effet l’avenir de leurs groupes respectifs, celui des marchés français et européen des télécoms, mais aussi les ambitions personnelles et la carrière des trois dirigeants. Chacun d’entre eux sait ainsi en son for intérieur que la vente de SFR sera, ou pas, « le » deal de sa vie. Et que du succès, ou de l’échec, de l’opération, dépendra son héritage industriel. À quelques jours ou semaines de la révélation d’une deuxième offre, la pression est donc maximale.

Chez Orange, Christel Heydemann pourrait voir rouge

Et c’est sur les épaules de la directrice générale d’Orange, Christel Heydemann, que celle-ci pèse sans doute le plus lourdement. Seconde femme propulsée à la tête d’un groupe du CAC40, la quinquagénaire était déjà, en 2022, « dans les petits papiers de Bercy », comme le relatait à cette époque le magazine L’Express. Ce qui ne l’a pas empêché de devoir, en interne, se battre dans un univers d’hommes pour imposer sa vision à la tête de l’opérateur historique, leader du marché français. Une position que l’intéressée entend défendre, voire conforter : « la France est notre premier marché et (…) nous comptons bien en rester le premier opérateur », a-t-elle assuré à La Tribune à la fin du mois de février.

Être numéro 1 n’a pourtant pas que des avantages. Louée par ses pairs pour avoir su recentrer Orange sur son cœur de métier, Christel Heydemann « a très bien mené sa barque », reconnaissait récemment une dirigeante citée par Le Figaro. Les acteurs et observateurs du dossier SFR attendent donc de la patronne d’Orange qu’elle se montre à la hauteur de sa réputation : si Christel Heydemann « a une occasion unique de faire ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’a réussi », relève dans les pages du quotidien de droite un concurrent, « son héritage se jugera à sa capacité à mener à bien cette consolidation française des télécoms ».

Thomas Reynaud (Iliad/Free) : la force tranquille, vraiment ?

Le ton n’est pas tout à fait le même chez Iliad/Free. Fort d’excellents résultats en 2025, exercice au terme duquel le trublion des télécoms a arraché la première place européenne en matière de croissance dans le secteur, le patron du groupe, Thomas Reynaud, peut se permettre de souffler le chaud et le froid. Et d’affirmer, dans un même entretien aux Échos, que « la consolidation paraît assez inévitable à moyen terme » tout en assurant que « le groupe Iliad continuera à croître, avec ou sans consolidation ». Reste qu’en France, et comme le reconnaît Thomas Reynaud lui-même, la croissance se tasse et, possible point d’attention, le nombre d’abonnés a arrêté de croître sur la fin d’année dernière.

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D’autres signaux faibles laissent à penser que l’opérateur n’a peut-être pas les mains aussi libres que le prétend sa direction. Reflétant d’après Thomas Reynaud « la fin d’un cycle en France », les investissements de Free sont en baisse de -11% en 2025. Hors fibre, les futurs investissements iront selon toute probabilité vers le cloud et l’IA, ce qui nécessitera d’atteindre une masse critique et d’engager des actions rapides si l’opérateur ne veut pas être distancé par ses concurrents. Autant d’orientations que le rachat de SFR permettrait, toujours d’après le patron de Free, « d’accélérer » ; et à l’inverse, qui seraient compromises en cas d’échec de la consolidation.

Olivier Roussat (Bouygues) : résiste, prouve que tu existes

Reste le cas Bouygues, sans doute plus complexe car plus douloureux – plus « humain » et moins strictement économique que ses concurrents et alliés de circonstance. Car au nom Bouygues Telecom reste fermement attachée la mémoire traumatique de plusieurs fusions avortées : celle de 2014, quand l’opérateur échoue une première fois à racheter SFR, face à Numericable détenu par un certain… Patrick Drahi ; et celle de 2016, quand la fusion entre Bouygues et Orange, qualifiée par certains de « deal du siècle », est dans la dernière ligne droite enterrée par Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie. DG de Bouygues Telecom à l’époque, Olivier Roussat, qui depuis 2021 assure la direction du groupe Bouygues dans son ensemble, se souvient nécessairement et non sans une pointe d’amertume de ces échecs cuisants.

Est-ce donc par excès de prudence que l’intéressé professe à qui veut l’entendre qu’avec Orange et Iliad, tous sont « ensemble dans le même bateau » ? Une posture de rassembleur qu’Olivier Roussat martèle : si les trois membres du consortium ne sont « pas les meilleurs amis du monde », concède-t-il, « pour qu’une telle opération soit possible, il faut que les trois acteurs aillent dans le même sens ». « Un chemin existe », veut encore croire le patron de Bouygues, qui sait qu’un échec remettrait en cause son leadership à la tête de l’opérateur comme sa capacité à rassembler ses adversaires autour d’un objectif commun.

Pour Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat, l’heure de vérité approche donc à grands pas. Les trois dirigeants savent qu’ils n’ont pas le droit à l’erreur, et ce d’autant moins que l’acceptation de leur future offre par Patrick Drahi n’est qu’une étape préalable dans un véritable parcours du combattant. Si le deal est conclu, encore faudra-t-il en effet qu’il passe les fourches caudines de l’Autorité de la concurrence, dont le patron a prévenu que l’étude du dossier s’étalerait sur 18 mois – au moins. Demeurent aussi la question de la réaction des marchés, comme celle du pouvoir d’achat des consommateurs, qui ne manquera pas d’être soulevée en pleine campagne présidentielle.

Pour les dirigeants d’Orange, Bouygues et Free, avoir les reins solides ne sera donc pas qu’une expression, mais un prérequis.

Le cinéma en accéléré, un cauchemar déjà en marche?

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DR.

On connaissait déjà le binge watching. Voici maintenant la révolution de la lecture en accéléré. La jeunesse x1,5 regarde vite, zappe encore plus vite, et perd peu à peu sa capacité à soutenir l’attention.


Depuis quelques années, une fonctionnalité désormais banale sur les plateformes comme Netflix ou YouTube permet de regarder films et séries à vitesse accélérée – 1,25×, 1,5× et parfois plus. Ce n’est plus un gadget, c’est devenu un réflexe pour de nombreux spectateurs, en particulier les plus jeunes. Cette pratique a un nom : speed watching – littéralement « regarder en vitesse ». L’essor de cette habitude pose une question profonde : que devient notre rapport au temps long, à l’attention, à la lenteur – et, par ricochet, à l’expérience cinématographique elle-même ?

La fiction attaquée par TikTok

La documentation sur le speed watching n’est pas seulement anecdotique. Des enquêtes journalistiques, notamment en France, décrivent comment des jeunes adoptent systématiquement la lecture accélérée pour consommer leurs contenus. Un article du Parisien souligne que ce réflexe est parfois décrit comme une “coopération impulsive avec la dopamine”: regarder plus vite devient une façon de multiplier les “pics” de stimulation plutôt que de s’immerger dans une narration. D’autres médias analysent les effets cognitifs possibles de ces habitudes, évoquant des impacts sur l’attention et la mémoire de travail, même si la recherche scientifique reste encore en cours.

Ce mouvement ne surgit pas de nulle part ; il est l’enfant de notre ère de l’immédiateté. La pression du scroll, du zapping, du passage instantané d’une vidéo à une autre a profondément modifié la manière dont les jeunes perçoivent le temps. Dans les jeux vidéo, le clic précède souvent l’expérience, le score remplace la profondeur. Sur les réseaux, un swipe efface l’attention en une fraction de seconde. Un contenu lent devient suspect : on l’accuse d’ennui avant même d’avoir commencé.

Le cinéma, en revanche, est une machine à durée. Ce n’est pas un service de consommation rapide, c’est une immersion – une discipline de regard. Quand Sergio Leone étend Il était une fois en Amérique sur près de quatre heures, il ne cherche pas à faire patienter le spectateur, il dilate le temps pour mieux y inscrire ses personnages, leurs mémoires, leurs silences. Quand Peter Jackson montre Le Seigneur des anneaux : Le Retour du Roi en version longue, ce n’est pas pour prolonger l’effet d’annonce, mais pour laisser vivre un univers et ses profondeurs.

Stimulations

Ces expériences de lenteur sont devenues rares dans notre quotidien saturé de stimulations instantanées. Et l’on observe déjà que le speed watching n’est pas seulement une préférence individuelle : il est en train d’influencer la manière dont les œuvres sont lues et interprétées. Un film accéléré mentalement par le spectateur devient une autre œuvre, amputée de son rythme, de ses silences, de ses respirations. On perd le tempo – ce qui, dans toute œuvre cinématographique, est la moitié du sens.

Le phénomène est aussi révélateur d’une fracture générationnelle. Les jeunes spectateurs ont grandi avec l’écran tactile, le passage intuitif d’une histoire à une autre sans transition, la gratification instantanée des récompenses visuelles. Cette culture de vitesse change l’attention. Une étude du Pew Research Center sur les habitudes médiatiques et l’attention suggère que ces pratiques modifient les attentes visuelles, réduisent la tolérance aux contenus longs et encouragent une culture de consommation rapide1. Si l’attention devient un artefact fragmenté, le cinéma – art du temps, de la durée imposée – devient une espèce en voie de transformation.

Dire que cette tendance mènera demain à des séances en salle projetées à vitesse accélérée serait prématuré. Aucun exploitant, à ce jour, n’a annoncé publiquement un tel projet. Mais il est pertinent d’observer comment une pratique issue du streaming façonne déjà le regard des spectateurs. Le speed watching dit quelque chose de notre époque : la demande de vitesse est devenue un critère d’attention. Et l’on commence déjà à juger une œuvre non pas sur ce qu’elle nous fait vivre, mais sur la rapidité avec laquelle elle nous le fait vivre.

Cela pose une question politique et esthétique : qu’est‑ce que nous sommes prêts à sacrifier sur l’autel du temps réduit ? Une société incapable de supporter la lenteur, qui fuit les temps morts, qui exige une stimulation permanente, est une société qui renonce à certaines formes de profondeur. Le cinéma ne disparaîtra sans doute pas, mais sa fonction de refuge – endroit où l’on peut s’abandonner à la durée imposée – pourrait se transformer en une simple passe rapide de signaux. Et alors, regarder un grand film deviendrait aussi rare que lire un grand livre en entier – non pas par manque d’offres, mais par incapacité à tenir le regard.

  1. https://www.pewresearch.org/internet/2025/04/22/teens-social-media-and-mental-health/ et https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9134180/ ↩︎

🎙️Podcast: Guerre au Moyen Orient, limogeages aux Etats-Unis, peine de mort en Israël

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Pam Bondi, attorney general (ministre de la Justice) des Etats-Unis, contrainte de démissionner le 2 avril 2026. Image, à Dover dans le Delaware, le 7 mars 2026. Saquan Stimpson/ZUMA/SIPA

Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


Le président Trump a dit que la guerre contre l’Iran se terminerait « très prochainement ». Le problème, c’est que les Iraniens ont adopté une stratégie inédite qui consiste à encaisser tous les coups pour aussi longtemps qu’ils peuvent en donner en retour. Comment faire pour gagner une guerre contre cette nouvelle doctrine de l’offensive sans défense? A Washington, le chef de l’état-major de l’armée de terre, le général Randy George, a été contraint de prendre sa retraite. Aucune raison n’a été donnée pour l’instant mais il est possible que ce soldat d’une grande expérience ait donné une analyse trop réaliste des difficultés associées à un déploiement de troupes au sol en Iran.

Le journaliste franco-américain spécialiste des affaires internationales Harold Hyman. Photo D.R.

Toujours à Washington, l’Attorney general (ou ministre de la Justice) Pam Bondi a été contrainte de démissionner « afin d’occuper un nouveau poste dans le secteur privé ». Les vraies raisons comprennent la manière dont elle a géré le dossier Epstein – elle a promis de rendre publique une « liste » des clients du multimillionnaire pédophile avant d’admettre qu’il n’y avait pas de liste – et son audience devant le Sénat qui s’est tournée en engueulade peu digne. Surtout, elle n’est pas arrivée à poursuivre en justice ceux – comme l’ex-chef du FBI, James Comey, ou la procureure générale de l’Etat de New York, Letitia James – que Trump accuse d’avoir travaillé contre lui sous la présidence de Joe Biden. D’ailleurs, cette confusion entre le politique et le privé pose un vrai problème constitutionnel.

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Israël connaît aussi des difficultés sur le plan constitutionnel. La Knesset vient de voter une loi qui stipule la peine de mort pour ceux qui serait jugés coupables de crimes terroristes dans les territoires occupés en Cisjordanie. Il se peut que cette loi soit retoquée par la Cour suprême aggravant des tensions préexistantes entre l’appareil judiciaire et l’exécutif actuel.

Ils ont vu la Vierge

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Céline Dion a annoncé son retour sur scène à Paris. DR.

Deux millions de personnes se sont inscrites pour obtenir des billets pour le concert de Céline Dion à la Défense Arena. Élisabeth Lévy en fait-elle partie ? Depuis quelques jours, les médias en font des tonnes sur le grand retour sur scène de la chanteuse.


Si j’entends encore une note de Céline Dion, je vais commettre un meurtre. La guerre fait rage au Moyen-Orient, le prix de l’essence flambe, le côte-à-côte menace de virer au face-à-face en France, mais depuis lundi, de tous les plateaux, tous les studios, toutes les rédactions monte la même clameur : Céline revient ! Chez nous, à Paris ! Alléluia ! Les médias se mettent quasiment en édition spéciale, les généraux à la retraite y cédant la place aux spécialistes de la chanteuse québécoise. On blablate sur le fameux site de prévente qui, si vous êtes tiré au sort, vous permettra peut-être de vous faire délester d’un demi-SMIC pour acheter des places. Les politiques sont sommés de prendre position, eux aussi. « Est-ce que la patronne de la CGT aime Céline Dion, elle aussi ? » demandent Agathe Lambret et Paul Larrouturou sur Franceinfo. « Vous aimez bien Céline Dion ? » demande Léa Salamé à l’ancien Premier ministre Édouard Philippe pendant le journal de 20h. Oui, il est bien fan de Céline Dion ! « Vous attendez évidemment comme tout le monde la tournée de Céline Dion… » avance Benjamin Duhamel face à son invitée, la ministre de la Culture Catherine Pégard, sur France Inter. Un montage cocasse a été proposé par Quotidien — ce sont les seuls qui osent encore ironiser.

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Même la patronne de la CGT, la pas toujours commode Sophie Binet, n’a pas osé envoyer bouler les journalistes. Laurent Wauquiez, interrompu en pleine interview pour commenter la grande nouvelle en direct sur LCI, proclame qu’il est un énorme fan. Jeanne d’Arc ou Marie Curie reviendraient sur terre qu’elles ne seraient pas accueillies avec autant de fébrilité et de déférence…

« Vous ne respectez rien ! » me reprochera-t-on. Arrêtez de déconner : c’est une grande artiste. Certes, et je ne doute pas qu’elle procure de la joie à tous ses fans. C’est très respectable. Sauf que depuis lundi, on ne parle pas que de musique — mais aussi, et surtout, de gros sous. On s’enthousiasme pour tout ce marketing hollywoodien. On égrène les chiffres ronflants. Ce n’est pas tant la voix de la Québécoise qui impressionne, mais le milliard et demi d’euros qu’elle va, paraît-il, nous rapporter. On comptera les bouses à la fin du marché. Ce come-back parisien est une bonne nouvelle — mais pas un événement planétaire. Mardi soir, la tour Eiffel s’est illuminée. Comme après le 7 octobre ou le début de la guerre en Ukraine: cherchez l’erreur. « Paris, je suis prête ! » lisait-on. Il y a quelques années, elle était pavoisée aux couleurs du PSG pour célébrer l’achat de Neymar par le club de foot. Je ne sais pas combien Céline Dion a payé exactement pour cette pub géante, mais c’est un peu triste de voir notre vieille dame de fer transformée en homme-sandwich. Désolée de casser l’ambiance, mais il y a quelque chose d’indécent dans ce culte de la personnalité. Je me demande si ça valait le coup de briser les idoles. Peut-être avons-nous les divinités que nous méritons.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin

Comment la Finlande est-elle devenue un creuset si fécond pour chefs d’orchestre de grand talent?

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Le chef d'orchestre et violoncelliste finlandais Klaus Mäkelä © Mathias Benguigui

La petite Finlande s’est imposée comme la nation des grands chefs d’orchestre. Le pays souvent menacé et parfois conquis par ses voisins a renoué avec la source chantante de son génie national. Un prodige rendu possible par de solides institutions musicales et une couleur locale incomparable.


Ils se nomment Robert Kajanus (1856-1933), Georg Schnéevoigt (1872-1947), Leif Segerstam (1944-2024), Jukka-Pekka Saraste (1946), Okko Kamu (1946), Osmo Vänskä (1953), Esa-Pekka Salonen (1958), Sakari Oramo (1965), Hannu Lintu (1967), Susanna Mälkki (1969), Mikko Franck (1979), Eva Ollikainen (1982), Dalia Stasevska (1984), Santtu-Matias Rouvali (1985), Klaus Mäkelä (1996), Tarmo Peltokoski (2000)… Tous ont dirigé ou dirigent des orchestres parmi les plus célèbres au monde. Et déjà l’on parle du plus jeune d’entre eux, Arijus Sereckis, qui a aujourd’hui 13 ans…

Depuis longtemps, on s’émerveillait que la Finlande, dont le territoire équivaut certes aux deux tiers de celui de la France, mais ne comporte jamais qu’une population de 5 625 000 habitants  (0,068 % de la population mondiale), on s’émerveillait que la Finlande donnât naissance à tant de chefs d’orchestre applaudis dans le monde entier. Pour ne rien dire des voix célèbres, des instrumentistes ou des compositeurs renommés nés dans l’ancien grand-duché enfin devenu indépendant en 1917.

L’Eldorado des bords de la Baltique

Mais, après une première apparition à l’Orchestre national de Lyon, quand Klaus Mäkelä se révéla en 2019 à la tête de l’Orchestre de Paris dont il sera nommé directeur musical dans la foulée (et alors que bientôt va lui succéder un autre Finlandais enthousiasmant, Esa Pekka-Salonen), ce n’était décidemment plus tenable: il fallait découvrir cette caverne d’Ali Baba nordique, comprendre la prodigieuse fécondité de cet eldorado musical des bords de la Baltique.

Par quel miracle, parmi tant d’autres talents, cette jeune nation avait-elle pu engendrer ce prodige qui avait alors 23 ans, ce chef talentueux, brillantissime, beau, fougueux, charismatique ? Une authentique figure du musicien romantique, un Franz Liszt du XXIe siècle !

Comme pourrait le laisser penser tout un riche patrimoine de musiques traditionnelles remontant à la nuit des temps, faut-il croire que les peuples finnois, à l’instar de leurs lointains cousins magyars qui eux aussi ont fait de la Hongrie une grande nation de musiciens, bénéficieraient d’un atavisme ancestral permettant à leur pays de devenir un foyer musical ? Ou devrait-on plutôt considérer, sans tourner le dos à ses racines lointaines, que c’est son histoire plus récente qui a conduit la Finlande à devenir une pépinière d’artistes ?

Sans qu’il soit besoin de remonter à 1557, lorsque le futur roi Jean III de Suède, alors duc de Finlande, fonde un petit orchestre de cinq instrumentistes pour agrémenter la vie de sa cour à Turku (France Musique a consacré un cycle de cinq émissions remarquables sur l’histoire de la musique en Finlande), c’est vers le XIXe siècle qu’il faut sans doute se retourner pour mieux saisir le rôle de la vie musicale pour les Finlandais . Après six siècles de domination suédoise, leur pays passe en 1809 sous la coupe autrement plus pesante de la Russie. Erigée en grand-duché autonome, elle se retrouve avec le tsar Alexandre 1er comme souverain.

Une formidable épopée

Cependant la relative liberté du pays des lacs est bien vite mise à mal par la brutalité du frère et successeur d’Alexandre, le tsar Nicolas 1er. Comme à la Pologne, ce tyran couronné entend imposer à la Finlande une russification forcée. A l’exception du règne d’Alexandre II, le tsar libérateur des serfs, ce ne sera guère mieux au temps d’Alexandre III et de Nicolas II. Mais si les Polonais, pour les soutenir dans leur lutte contre l’ours russe et l’ogre prussien, ont le catholicisme, la sympathie de l’Europe, leurs poètes et Chopin, tout en s’épuisant vainement en insurrections écrasées férocement, le peuple finlandais, méconnu, infiniment modeste face à l’énorme empire des Romanov, ne possède pas ces ressources. Ni peut-être cette énergie du désespoir. Pour se maintenir, il résistera avec une culture alors méconnue qu’il va renforcer tout au long du XIXe siècle.

En Europe, c’est le temps de l’éveil des nationalités, le retour aux légendes fondatrices, aux mythes oubliés. Elias Lönnrot, un médecin, mais surtout un folkloriste passionné, parcourt la Finlande, recueille et sauve d’innombrables récits jusque là uniquement transmis par tradition orale. Il les assemble, dans une première publication qui voit le jour en 1835, puis dans une autre, considérablement augmentée, éditée en 1849. Ce sera une formidable épopée de 23 000 vers, le Kalevala.

Les lettrés, l’aristocratie découvrent alors une mythologie où le surnaturel se mêle à la nature puissante de la Finlande et qui n’a rien à voir avec celle des Scandinaves ou des Germains. Elle sera source d’inspiration pour des générations d’écrivains et de compositeurs, de peintres et d’architectes aussi, qui puisent dès lors dans leur propre patrimoine plutôt que s’inféoder aux seuls courants artistiques étrangers. Car dans la seconde moitié du XIXe siècle, les architectes affirment effectivement leur identité finnoise dans des réalisations pittoresques, extraordinaires, dont Paris même découvrit un exemple étonnant avec le pavillon finlandais de l’Exposition universelle de 1900. A Helsinki, édifice après édifice, par rues entières, ces réalisations annoncent lointainement l’expressionisme allemand et nous projettent dans une esthétique qu’on retrouvera d’une certaine manière dans les films de Wiene, Wegener, Murnau… Les peintres eux-aussi, on l’a découvert au Petit-Palais avec les tableaux de Pekka Halonen, s’inspirent aussi bien des étendues neigeuses que des coutumes et des légendes de leur pays. Et c’est aussi chez eux un engagement politique, une façon de résister et de servir leur nation colonisée.

L’identité nationale des Finlandais

Enfin, les partitions de Jean Sibelius (1865-1957) offriront bientôt à la Finlande une audience universelle. Et ses compatriotes en tireront une immense fierté. Il sera pour eux ce que Chopin est aux Polonais, Liszt et Bartok aux Hongrois, Dvorak ou Smetana aux Tchèques, Verdi aux Italiens, à tous ces peuples injustement dominés par des puissances étrangères.            

Suscitant l’adhésion populaire, la musique constitue désormais l’un des socles de l’identité nationale des Finlandais. Et l’une de ses raisons d’être est de promouvoir cette identité finnoise aux yeux du monde, mais sans vaine prétention, sans excès de chauvinisme, tout en conduisant les Finlandais à  mieux s’ouvrir à d’autres cultures. Le fait aussi que la compositrice Kaija Saariaho (1952 -2023), bien qu’établie en France, soit devenue l’autrice d’opéras contemporains la plus jouée, la plus acclamée dans le monde, que ce soit au Festival de Salzbourg, à celui d’Aix-en-Provence, au Metropolitan Opera à New York, est encore un autre sujet d’inépuisable fierté.

Dans un pays où un chauffeur de taxi vous envie d’aller écouter des œuvres de Kaija Saariaho et où, dans un restaurant, devinant que vous êtes français, un serveur vous demande si vous avez vu à Paris l’exposition du peintre Pekka Halonen, il est sûr que le rapport à la culture, et singulièrement à la culture nationale, a quelque chose de singulièrement vivant et de profondément ancré dans les mentalités.

Trente orchestres, d’innombrables chorales

Sur l’ensemble du territoire fleurissent aujourd’hui de multiples ensembles musicaux, des dizaines de festivals et d’innombrables chorales dont la pratique était depuis longtemps favorisée par le culte luthérien. Eparpillés dans le pays, jouissant de salles modernes, les orchestres officiels sont une trentaine. Sur ce terreau fertile et dans cette quiétude de mœurs où baigne le pays, s’épanouit un enseignement musical solide et réaliste, mais aussi, semble-t-il, très libéral. En témoigne Nils Schweckendiek. Né en Allemagne où il entreprend ses études musicales, il les parachève à Helsinki où il est aujourd’hui professeur à l’Académie Sibelius. Chef d’orchestre, il dirige aussi le Chœur de Chambre d’Helsinki partenaire des grandes formations symphoniques du pays. Pour le conduire à l’excellence, il lui a fallu toutefois conquérir et imposer de haute lutte la professionnalisation de cet ensemble choral, chose qui paraissait jusque là superflue dans une société où chanter est quasiment un acte citoyen.

Nils Schweckendiek évoque la vie musicale en Finlande, avec cette distance et cette lucidité que peuvent permettre un regard venu de l’extérieur allié désormais à une longue expérience dans son pays d’adoption.

«  Je ne crois pas, avance-t-il, que le public d’ici ait nécessairement développé une compréhension, une sensibilité musicale supérieure ou plus audacieuse que celle d’autres sociétés cultivées. Ici aussi, les mélomanes aiment avant tout Mozart. Mais la raison d’être de l’art étant aussi de promouvoir l’identité finnoise, la musique a ainsi acquis un statut particulier. Elle est un enjeu de société. On la pratique partout. Et cela développe un intérêt, une bienveillance accrue pour les créateurs contemporains. En composant en son temps des œuvres fortement imprégnées par les traditions populaires finnoises, en permettant à cette culture d’acquérir ses lettres de noblesse et une dimension internationale, Sibelius a posé des bases qui font de la musique un des fondements de l’identité du pays. Et si l’internationalisation du Concours Sibelius contribue aussi beaucoup à l’expansion de la musique finlandaise, l’ouverture à la Communauté européenne et l’adhésion nécessaire à l’OTAN favorisent les échanges avec les autres cultures européennes. Et peu à peu, les orchestres finlandais reçoivent davantage d’instrumentistes venus d’ailleurs ».

Liberté de pensée

Mais pourquoi tant de chefs d’orchestre exceptionnels sont-ils apparus en Finlande ?

« A ceux qui se destinent à la direction d’orchestre, l’Académie Sibelius, tout comme l’ensemble des structures musicales du pays, offre réellement des ressources exceptionnelles : une largesse d’esprit ; un abondant travail pratique où prend place l’usage approfondi de plusieurs instruments ; des confrontations multiples en fin d’études à de bons orchestres et à de nombreuses formations chorales afin de développer une direction bien maîtrisée face à des publics attentifs et bienveillants. Ce n’est pas un enseignement académique, formaliste qui règne ici. Sans négliger les règles, on laisse toute liberté d’initiative au futur dirigeant pour construire son propre parcours, se réaliser par lui-même, définir son identité, écouter sa sensibilité, sans songer à lui imposer un modèle déterminé. En retour, on attend beaucoup de lui. Cette liberté de pensée et d’action impose beaucoup de rigueur et d’esprit d’initiative, oblige à prendre rapidement ses responsabilités. Au sein de ce peuple finlandais très pragmatique où l’égalité entre les sexes est mieux établie qu’ailleurs, mais où s’imposer est peut-être plus difficile pour les sujets étrangers, pas de rêves fous, ni d’idéalisme échevelé. Mais une solide formation technique, une volonté bien déterminée ». 

A cela on pourrait ajouter que certains de ces chefs d’orchestre s’essaient à la composition… quand ils ne deviennent pas eux-mêmes compositeurs à part entière.

Six salles de concert dont une Konserttsali de 1700 places

Avec son millier d’étudiants qui fait d’elle l’un des plus considérables conservatoires d’Europe, l’Académie Sibelius est désormais répartie sur trois sites différents. Au sein du plus moderne d’entre eux, l’impressionnante Maison de la Musique achevée en 2011 et qui compte, entre autres aménagements, pas moins de six salles de concert de toutes tailles, la principale, la magnifique Konserttisali offre 1700 places. Dans le grand hall qui dessert l’immense bâtiment est exposé un vaste panneau dessiné sous l’égide de leurs professeurs par les élèves du Lycée franco-finlandais d’Helsinki. Il recense l’ensemble des instruments de musique dont use un orchestre symphonique. Avec des légendes rédigées en finnois… et en français. Partout d’ailleurs dans la capitale, dans les théâtres, les restaurants, les musées, à l’aéroport, dès qu’il a deviné que vous êtes francophone, chaque Finlandais s’ingénie spontanément à formuler par amitié quelques mots en français.

Dommage que le climat soit si rude en Finlande.

Le Kalevala: Épopée des Finnois

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Anti-américanisme et dénigrement d’Israël: une petite musique familière…

DR

La politique de Donald Trump (et évidemment celle de M. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison, affirment en chœur une majorité de géopolitologues.


Il y a quelques années, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz publiait un livre intitulé Les émotions contre la démocratie. Elle y soutenait la thèse, qui pourrait être intéressante, si elle n’était pas d’emblée biaisée, selon laquelle les opinions politiques populistes seraient largement dictées par les émotions, et notamment par la peur, le dégoût et le ressentiment. Cette thèse – à vrai dire pas très originale – prend un sens nouveau à l’ère des réseaux sociaux, qui jouent comme on le sait sur les émotions de chacun d’entre nous. Le “hic” est que Mme Illouz prenait pour seul exemple, pour étayer sa thèse, celui des électeurs qu’elle qualifie de “populistes”, lesquels seraient exclusivement situés selon elle à la droite de l’échiquier politique…

Le géo-politologue Dominique Moïsi vient de publier un livre qui s’inscrit dans la même veine que celui d’Eva Illouz, au titre évocateur : Le triangle des passions du monde (qui fait suite à son précédent livre, La géopolitique de l’émotion). Chez Moïsi, comme chez Illouz, un habillage intellectuel parfois pédant peine à dissimuler une thèse simpliste : la politique de Donald Trump (ou celle de B. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison.

Un autre géo-politologue, Frédéric Encel, dit à peu près la même chose que son collègue Moïsi, en expliquant sur tous les plateaux de télévision que Trump est un “mercantiliste”, qui obéit uniquement à ses intérêts. Lorsque le journaliste de France Culture pose la question de savoir si “l’Iran était réellement une menace pour Israël?”, l’ancien ambassadeur de France Gérard Araud et le géo-politologue Frédéric Encel ont des réponses étonnamment similaires. Même ceux qui dans le passé défendaient Israël – comme Encel – ne peuvent s’empêcher de ressasser les poncifs anti-Trump et de faire l’éloge de la “puissance” française, tout en reprochant à Israël sa politique “hégémonique”.

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Cette petite musique anti-américaine – et par ricochet, anti-israélienne – règne aujourd’hui sans partage, dans quasiment tous les médias français. “L’Amérique d’Omaha Beach n’existe plus!”, s’exclame ainsi Moïsi dans Ouest France, en imaginant “Donald Trump se promenant sur les plages de Normandie [qui] aurait réagi avec un mélange de cynisme, de vulgarité, de brutalité, en disant : mais pourquoi avons-nous sacrifié le sang des Américains pour ce continent décadent, aux principes obsolètes, qui nous trahit dès qu’il en a l’occasion” ? En vérité, cette description d’un Trump cynique et brutal en dit tout autant sur les passions qui animent le géo-politologue français et ses collègues, au Quai d’Orsay et dans les grands médias, que sur l’objet de leur détestation.

Car – et c’est sans doute le défaut principal de toutes ces analyses simplistes – rien n’est mieux partagé que les passions humaines et les intérêts. Si les électeurs populistes de droite sont mus par leurs émotions, alors il en va de même pour leurs équivalents de gauche. Et si les Etats-Unis de Donald Trump obéissent à leurs intérêts, c’est parce que les Etats, comme chacun sait, n’ont que des intérêts… Ce qui n’empêche pas Trump d’avoir pris le risque de mettre en péril l’économie américaine, pour tenter avec détermination de mettre fin au régime des Mollahs tandis qu’Emmanuel Macron tenait à assurer les Mollahs dès le 28 février qu’il n’était pas au courant de l’opération israélo-américaine… par courage certainement.

La France a d’ailleurs fini par se ranger, nolens volens, à l’avis de Donald Trump, sans le dire évidemment. Le 17 mars, E. Macron martelait encore que “jamais la France ne prendra part aux opérations d’ouverture du détroit d’Ormuz”. Quelques jours plus tard, la France annonçait participer aux efforts d’une coalition visant à “rétablir la liberté de navigation” dans le détroit d’Ormuz… Preuve est faite, si besoin était, que les Etats n’ont que des intérêts, et que ceux de la France, en l’occurrence, coïncident avec ceux des Etats-Unis et d’Israël. Mais cette convergence d’intérêts n’empêchera pas les géo-politologues de continuer à gausser la “vulgarité” et la “brutalité” de Trump, animés par leur passion anti-américaine et par leur détestation du président des Etats-Unis et du Premier ministre israélien.

La Passion selon Jean-Sébastien Bach

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Passion selon Saint Jean © Cyprien Tollet - TCE

Ouvert en fanfare le samedi 28 mars avec Le Prophète, de Meyerbeer, apothéose du grand opéra « à la française » soit trois heures de musique tonitruante donnée en version concert sous les ors du Théâtre des Champs-Elysées, le « Festival sacré » s’est poursuivi sous les auspices de Bach, avec une monumentale Messe en si dominicale, puis, le dernier lundi de mars, par le Requiem de Mozart, précédé du Concerto pour violon n°5, ce dernier concert dans une production « Les Grandes voix ».

Chœur déchaîné

Semaine pascale sous le signe de Bach, encore: ce mercredi 1er avril, l’Ensemble Il Caravaggio et le chœur Accentus se sont attaqués –  le mot n’est pas de trop –  à la première des deux célébrissimes « passions » composées par Bach pour Leipzig, la Passion selon Saint-Jean (1723-24). Au pupitre, la cheffe Camille Delaforge impose une battue énergique et rigide. Brillance, dynamisme, expressivité s’y débondent sans frein, ménageant même de longs interludes de silence entre certains morceaux pour intensifier le caractère dramaturgique de la partition: une exécution, en somme, plus opératique que portée au recueillement introspectif, moins religieuse que sécularisée –  et un chœur ici plus déchaîné qu’habité. Ce à quoi contribuent au reste une phalange orchestrale particulièrement imposante en nombre d’instruments – les spécialistes disputent encore aujourd’hui s’il y avait un orgue ou un clavecin, ou bien les deux, en plus des bassons, violons et violoncelles, viole d’amour et viole de gambe…

Tenues par des femmes et non par de jeunes garçons comme l’exigerait le pur respect de la tradition d’époque en matière de musique sacrée, les voix des solistes alto et soprano, organiquement affectées de leur puissant vibrato, ajoutait à la dimension tendanciellement lyrique de cette interprétation… discutable, joint au fait que si la soprano Marie Lys y faisait montre d’une belle agilité, la contralto canadienne Marie-Nicole Lemieux n’était pas, quant à elle, au mieux de sa forme.

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Côté solistes masculins, c’est sans conteste Cyrille Dubois qui remporte de très haut la palme dans la présente distribution vocale. Décidément à l’aise dans tous les répertoires, du belcanto à la musique française, le ténor joue de tous les nuances avec une virtuosité sans pareil, insufflant ici à l’Evangéliste une présence dramatique superlative – d’une volupté sonore et théâtrale presque anachronique dans ce registre non profane.

Joseph Haydn en clôture

Votre serviteur revenait à peine d’Aix-en-Provence, où s’était ouvert, quelques jours auparavant, le bien nommé Festival de Pâques. Dès ce soir vendredi 3 avril, la manifestation aixoise reprend dans une formation identique cette exigeante Passion selon Saint-Jean: elle sera donnée au Grand Théâtre de Provence, salle contemporaine, à l’acoustique de haute précision.

Pour revenir au TCE, le Festival sacré se continue donc avec, également en ce vendredi saint, la Passion selon Saint Matthieu, composé sur plusieurs années par Jean-Sébastien Bach, et créé en 1729, précisément un Vendredi saint: liturgie d’une amplitude encore plus magistrale que la Saint-Jean. Double, voire triple chœur, peinture sonore aux colorations inouïes…  On attend beaucoup de cette production maison, portée par l’orchestre Les Ambassadeurs- La Grande écurie, que dirigera le chef et violoniste « baroqueux » Thibault Noally…

Concert de clôture également très attendu, La Création (Die Schöpfung), cet oratorio monumental écrit comme l’on sait par Joseph Haydn dans son âge avancé (1798), et qui sera donné le 8 avril prochain par le Concert de la Loge et le Chœur de Chambre de Namur, avec l’extraordinaire ténor Stanislas de Barbeyrac dans le rôle d’Uriel… A la baguette, le violoniste Julien Chauvin, fondateur de cette phalange qui joue sur instruments d’époque.  


Passion selon Saint Matthieu/ Matthäus-Passion, de Jean-Sébastien Bach.
Ce vendredi 3 avril, 19h30. Durée : 2h50

Festival sacré. Théâtre des Champs-Elysées, Paris.  Jusqu’au 8 avril.     

Quand l’Amérique éteint les Lumières

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Le politologue Arnaud Miranda publie "Les Lumières sombres" (Gallimard) © Cevipof

Publié dans la collection « Bibliothèque de géopolitique » chez Gallimard (en partenariat avec la revue euro-macroniste Le Grand Continent), le politiste Arnaud Miranda nous propose dans Les Lumières sombres une plongée au cœur de la nébuleuse des penseurs « néo-réactionnaires » américains, dont l’influence s’étend à présent jusqu’à la Maison-Blanche.


En Amérique, les success stories commencent souvent dans des garages. Si l’on en croit la légende, la plupart des groupes de grunge ont donné leurs premiers coups de batterie au milieu des boîtes à outils et la quasi-totalité des milliardaires de la techont lancé leurs startups dans la remise d’un pavillon de banlieue. Les théoriciens « néo-réactionnaires » n’échappent pas à ce mythe. « L’autre jour, je bricolais dans mon garage et j’ai décidé d’inventer une nouvelle idéologie », écrit leur chef de file Curtis Yarvin en préambule du blog qu’il lance en avril 2007.

Réinventer Georges Dumézil en lisant Tolkien

A l’appui de ses lectures de Carl Schmitt, Julius Evola et Oswald Spengler, mais aussi de références « pop » comme Le Seigneur des Anneaux, La Guerre des étoiles et Matrix, le diplômé en informatique de l’université Brown se lance alors dans une critique radicale – mais élitiste contrairement à celle habituellement proposée par l’alt-rightpopuliste – des principes de la démocratie américaine. Surprise : au lieu de faire figure d’énième « geek frustré », Yarvin devient vite un auteur en vue sur le web, comme le raconte Arnaud Miranda dans son ouvrage qui est le premier à se pencher sur le sujet en France.

Crise des subprimesaidant, Yarvin fait bientôt des émules dans des milieux aussi différents que le petit monde des golden boys de la finance ou celui des écrivains de science-fiction. Mélange de réflexions libertariennes, de positions paléo-conservatrices (l’aile du parti Républicain qui n’a jamais suivi Bush fils dans ses croisades pour les valeurs) et d’aspirations transhumanistes, cette philosophie « néo-réactionnaire » est loin d’être évidente au départ puisqu’elle consiste à réinventer par accident Georges Dumézil en lisant J.R.R. Tolkien.

A ne pas manquer, notre nouveau numéro en kiosque: Causeur #144 Marcel Gauchet « Un spectre hante l’Europe: le populisme »

Yarvin fustige ainsi la « politique des hobbits » – c’est-à-dire la stratégie national-populiste soufflée par Steve Bannon à Donald Trump durant son premier mandat – pour mieux vanter les mérites des « elfes noirs », comprenez les élites du business et de la politique converties à ses thèses aristocratiques. Voilà donc, d’après Miranda, une partie de l’Amérique patricienne, pourtant débarrassée du roi d’Angleterre depuis 250 ans, qui se laisse séduire par l’idée d’un régime fort. Non pas d’un régime qui aurait à sa tête un souverain à la Saint-Louis rendant la justice sous le chêne, mais plutôt un « big boss » (ce sont les mots de Yarvin), qui gèrerait l’Etat fédéral à la manière d’un PDG engendrant 15% de croissance économique par an.

French theory de droite

Hans-Hermann Hoppe, fondateur de la Property and Freedom Society, peut par exemple écrire : « Je ne suis pas monarchiste, en revanche, ma position est la suivante: si nous devons avoir un État, alors il est économiquement et éthiquement avantageux de choisir la monarchie plutôt que la démocratie. » Déjà, en son temps, La Fontaine rédigeait cette fable : « Les Grenouilles, se lassant/ De l’état Démocratique,/ Par leurs clameurs firent tant/ Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique. »

Mais il y a plus fort encore. Décidément pas à un paradoxe près, les auteurs « néo-réactionnaires » puisent carrément dans l’œuvre de philosophes du XXème siècle français tels que René Girard, Gilles Deleuze et Félix Guattari, pourtant leurs ennemis jurés des campus. De sorte qu’on pourrait parler de french theory de droite, avec notamment un penseur comme Nick Land, qui prône l’accélération des logiques capitalistes en Occident en vue d’achever la déconstruction de nos valeurs libérales et de hâter notre conversion à un modèle à la chinoise, « le seul vraiment prêt à aller jusqu’au bout », puisqu’il a selon lui le mérite d’étendre à l’infini sur le territoire des mégapoles hygiéniques et sécurisées au lieu de laisser les centres-villes se clochardiser et s’abandonner à la drogue et à la criminalité.

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A force de manier les références chics et les prophéties choc, la pensée « néo-réactionnaire » a fini par infuser parmi les patrons de la Silicon Valley et les élus de Washington. Arnaud Miranda affirme même que les derniers choix et déclarations de Donald Trump – de la guerre douanière mondiale à plan pour transformer Gaza en « Riviera moyen-orientale » – sont fortement inspirés par Yarvin. Las, son ouvrage manque peut-être d’explorer ce que cette prospérité idéologique inattendue doit aux excès wokes du camp d’en face. Car Yarvin n’a pas tort quand il emploie le vocabulaire clérical pour définir les universitaires et journalistes apôtres de la « société ouverte » : il les appelle « la Cathédrale ».

A la religion progressiste qui domine encore à l’heure actuelle au sommet du pouvoir aux Etats-Unis, les « néo-réactionnaires » tentent en somme d’opposer une nouvelle foi taillée sur mesure pour les dominants. Un projet qui s’apparente en réalité à un nietzschéisme pour classes terminales. Au moment où de nombreux leaders politiques français (Sarah Knafo, Marion Maréchal, Éric Juvin…) se rendent à la grande messe intellectuelle trumpiste annuelle de la CPAC (Conservative Political Action Conference), il est souhaitable que la droite française, qui a su résister à la vague « néo-conservatrice » (ces anciens trotskystes ayant prôné la guerre en Irak et en Afghanistan), sache tenir à distance cette dérive « néo-réactionnaire » à l’arrogance toute adolescente.

Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Gallimard 176 pages

Bons baisers d’Iran!

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Une affiche promet vengeance pour la mort de responsables iraniens, devant un immeuble touché par une frappe israélienne ayant visé un scientifique du programme nucléaire, Téhéran, 27 juin 2025 © Sobhan Farajvan/Pacific/SIPA

Israël et les États-Unis mènent depuis des décennies une guerre feutrée contre l’Iran. Leurs services de renseignement et des unités spéciales multiplient les sabotages et les éliminations ciblées afin de déstabiliser le régime en permanence. Ces opérations « non militaires » ont tout du film d’action.


Le 27 novembre 2020, peu après 14 heures, Mohsen Fakhrizadeh quitte Téhéran pour se rendre dans sa résidence de campagne située dans la région d’Absard, une petite ville de villégiature à l’est de la capitale iranienne. L’homme de 59 ans, physicien nucléaire et général du corps des gardiens de la révolution, circule dans un convoi de sécurité composé de plusieurs véhicules. Le scientifique se trouve dans une berline Nissan Teana noire, accompagné de son épouse, tandis que des gardiens de la révolution roulent dans des voitures d’escorte devant et derrière. Vers 14 h 20, alors que le convoi arrive sur une route étroite bordée d’arbres près de l’entrée d’Absard, un premier incident se produit. Une mitrailleuse montée sur un dispositif télécommandé dissimulé dans un pick-up Nissan garé sur le bord de la route ouvre le feu. Les premières balles visent le moteur du véhicule afin de forcer l’arrêt. Fakhrizadeh sort alors de la voiture, croyant d’abord à une panne ou à une attaque classique. À ce moment-là, la mitrailleuse déclenche une rafale extrêmement précise dirigée vers lui. En quelques secondes, une quinzaine de projectiles sont tirés. Touché, Fakhrizadeh s’effondre sur la chaussée tandis que les gardes du corps tentent de réagir. Quelques instants plus tard, le véhicule contenant l’arme explose, détruisant une partie du dispositif et effaçant une grande partie des traces matérielles de l’opération. Fakhrizadeh est transporté vers un hôpital voisin, mais succombe peu après à ses blessures. L’opération n’a duré que quelques dizaines de secondes. Alors que la planète a appris à vivre et travailler à distance, le Mossad aurait ainsi réalisé ce qui ressemble au premier assassinat ciblé mené, en quelque sorte, en mode Zoom.

Course à l’arme nucléaire

Épisode spectaculaire, digne d’un film d’espionnage, comme disent les mauvais journalistes, la mort de Fakhrizadeh n’est qu’un des nombreux rebondissements dans le conflit entre l’Iran et ses deux principaux ennemis, Israël et les États-Unis. En effet, l’opération « Epic Fury », déclenchée par Donald Trump le 28 février, est le nouvel acte d’une très longue guerre qui remonte aux débuts de la République islamique, lorsque le nouveau régime, né de la révolution de 1979, s’est défini idéologiquement comme l’adversaire existentiel des États-Unis et d’Israël.

Dès cette époque, les hostilités se concrétisent au Liban, avec des attentats et des enlèvements menés par des groupes soutenus par Téhéran. Puis, après la guerre Iran-Irak (1980-1988), la République islamique déploie progressivement une stratégie plus ambitieuse, fondée sur le développement de programmes balistiques et nucléaires ainsi que sur le recours à un réseau d’organisations armées dans la région. Face à cette stratégie funeste, Israël et les États-Unis déploient une combinaison de pressions diplomatiques, de sanctions économiques et d’opérations clandestines visant à ralentir la course iranienne vers l’arme nucléaire et, plus largement, à freiner l’expansion de l’influence stratégique des mollahs au Moyen-Orient.

Le premier épisode de cette guerre multiforme date de 1980. Il s’agit de l’opération « Eagle Claw » (« Serre d’aigle »). Un véritable fiasco. Dans la nuit du 24 au 25 avril 1980, le président des États-Unis Jimmy Carter ordonne une intervention aussi ambitieuse que secrète pour libérer les diplomates américains retenus à l’ambassade des États-Unis à Téhéran depuis le mois de novembre de l’année précédente.

Le plan comporte plusieurs étapes. Dans une première phase, des avions transportant des hommes des forces spéciales Delta sont censés pénétrer l’espace aérien iranien depuis le golfe d’Oman et atterrir de nuit sur un site désertique isolé baptisé « Desert One ». Au même moment, huit hélicoptères ayant décollé d’un porte-avions dans l’océan Indien ont pour consigne de rejoindre ce point de rendez-vous afin d’y embarquer le commando pour le conduire vers le point « Desert Two », plus proche de Téhéran.

La nuit suivante constitue le moment crucial de l’opération. Des agents de la CIA déjà présents dans la capitale ont pour mission de se rendre au point « Desert Two » pour fournir des véhicules civils aux commandos et les guider vers l’ambassade, où un assaut doit libérer les otages. Parallèlement, il est prévu qu’un détachement de Rangers, une unité d’infanterie légère d’élite, s’empare de l’aéroport de Mehrabad, à l’ouest de Téhéran et y sécurise une piste d’atterrissage pour permettre à des avions-cargo venus des bases américaines de la région d’embarquer le commando et les captifs libérés et de les ramener à la maison. Mais peu de temps après le top départ, une série de pannes techniques sont signalées à « Desert One ». L’opération doit être interrompue en catastrophe. Le commando revient bredouille à la base. Pour l’administration Carter, c’est une humiliation cinglante.

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Les années qui suivent, sous la présidence Reagan, sont un temps d’accalmie dans la guerre au long cours qui vient alors de démarrer. Suite au déclenchement de la guerre Iran-Irak, les États-Unis et Israël œuvrent secrètement pour aider la République islamique à affronter Saddam Hussein. Ainsi, entre 1981 et 1983, les mollahs reçoivent un soutien militaire indirect de la part de Washington et Tel-Aviv, notamment sous forme de pièces détachées pour les équipements américains acquis sous le shah. L’État hébreu, quant à lui, livre discrètement des munitions. Cette coopération clandestine culmine avec l’affaire de l’Irangate en 1985-1986, lorsqu’on apprend que, à la demande d’officiels de Washington, des armes américaines ont été expédiées à l’Iran via Israël afin d’obtenir en échange, outre un substantiel paiement, la libération de sept otages occidentaux détenus au Liban par des groupes chiites alliés aux mollahs. Le scandale est d’autant plus retentissant qu’une partie des fonds récoltés ont ensuite été employés, malgré l’interdiction du Congrès américain, à financer les Contras, un groupe armé en lutte contre le pouvoir nicaraguayen. Pire encore, cette consternante barbouzerie a sans aucun doute contribué à empêcher l’effondrement des capacités militaires iraniennes.

Toutefois, à la fin du conflit entre l’Iran et l’Irak, l’étroite fenêtre de convergence entre l’Iran, les États-Unis et Israël se referme et les hostilités reprennent rapidement leurs droits. Progressivement, la confrontation se transforme en une guerre de l’ombre, dont les cibles principales sont les programmes atomiques et balistiques iraniens. Elle prend en particulier la forme de campagnes de sabotage industriel visant les infrastructures nucléaires, étroitement liées à l’infiltration des chaînes d’approvisionnement industrielles.

Guerre cyber

En raison des sanctions internationales, l’Iran est en effet contraint d’acquérir de nombreux composants sensibles via des réseaux d’importation indirects et souvent opaques. Cette dépendance offre aux services américains et israéliens un levier particulièrement efficace. Plusieurs opérations révélées ultérieurement par la presse montrent que ces circuits sont infiltrés afin d’y introduire du matériel volontairement défectueux. Des pièces destinées aux installations nucléaires sont livrées piégées. Israël aurait ainsi réussi à fournir à l’Iran des plateformes de centrifugeuses contenant des explosifs utilisés lors du sabotage de l’installation d’enrichissement de Natanz en 2021. L’une des premières opérations connues de ce type, baptisée « Operation Merlin » et lancée vers 1997-1998, vise à transmettre aux Iraniens des plans délibérément défectueux d’un composant essentiel pour fabriquer une arme nucléaire. La CIA utilise pour cela un ancien ingénieur nucléaire russe chargé de remettre ces documents aux autorités iraniennes.

Ces manipulations logistiques sont complétées par des cyberopérations visant directement les équipements industriels. Le virus informatique Stuxnet, développé dans le cadre de l’opération secrète américano-israélienne « Olympic Games » conduite entre 2006 et 2010, cible les systèmes de contrôle industriels Siemens utilisés dans les centrifugeuses de Natanz et modifie leur vitesse de rotation afin de provoquer leur destruction mécanique.

À ces opérations s’ajoute le développement de réseaux d’espionnage à l’intérieur même de l’appareil scientifique et industriel iranien. Des agents recrutés localement, des ingénieurs infiltrés ou des collaborateurs clandestins introduisent des logiciels malveillants, transmettent des informations techniques ou facilitent des sabotages internes.

La voiture du scientifique Mohsen Fakhrizadeh après son assassinat par une mitrailleuse télécommandée, Absard, à l’est de Téhéran, 27 novembre 2020. (C) Fars News Agency via AP)/SIPA

Cependant, la dimension la plus visible de cette guerre de l’ombre réside dans l’exécution pure et simple de scientifiques et d’ingénieurs impliqués dans les programmes sensibles iraniens, dont l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh constitue l’un des exemples les plus emblématiques. Avant lui, entre 2007 et 2012, plusieurs physiciens et ingénieurs nucléaires iraniens ont été éliminés à Téhéran dans des opérations généralement attribuées au Mossad, selon des modes opératoires à la fois simples et redoutablement efficaces. C’est ainsi qu’en janvier 2012, Mostafa Ahmadi Roshan, impliqué dans les activités d’enrichissement à Natanz, est tué lorsqu’un motocycliste s’approche de sa voiture dans un embouteillage et y colle une charge explosive qui détone quelques secondes plus tard. Un mode opératoire similaire avait déjà été utilisé en 2010 contre le physicien Majid Shahriari, dont le véhicule est détruit dans le nord de Téhéran après qu’un engin explosif a été fixé à sa portière dans des conditions quasi identiques. En juillet 2011, le scientifique Darioush Rezaeinejad est abattu devant son domicile par des hommes circulant à moto, qui ouvrent le feu à bout portant avant de disparaître dans le trafic.

Enfin, ces dernières années, la guerre secrète s’est progressivement étendue à un ensemble de cyberopérations beaucoup plus larges visant les réseaux scientifiques, industriels et économiques iraniens. Les services israéliens ont mené des campagnes d’espionnage numérique destinées à infiltrer les institutions liées aux programmes nucléaires et balistiques afin de surveiller leurs communications, d’exfiltrer des données techniques et de cartographier les réseaux informatiques sensibles.

Parallèlement, certaines opérations ont visé des infrastructures civiles et économiques, comme les réseaux ferroviaires, des installations industrielles ou encore le système de distribution de carburant iranien, provoquant des perturbations majeures. Dans les confrontations les plus récentes, ces actions digitales sont de plus en plus intégrées à des opérations militaires plus larges : elles peuvent servir à désorganiser les communications, à perturber les systèmes de commandement ou à préparer des frappes physiques contre des installations stratégiques.

Lors de l’opération de décapitation du régime menée le 28 février au matin, des systèmes de caméras routières et certaines bornes de téléphonie mobile auraient ainsi été piratés afin de suivre en temps réel les déplacements de cibles et de coordonner les frappes. La cyberguerre est donc devenue un instrument central de la pression permanente exercée contre l’appareil scientifique, industriel et militaire de la République islamique.

Face à la stratégie iranienne de guerre hybride et de guerre par procuration, Israël et les États-Unis ont progressivement élaboré une doctrine de « guerre entre les guerres », fondée sur des campagnes permanentes conduites par les services de renseignement et certaines unités des forces spéciales, en deçà du seuil de conflit ouvert. Ceux qui pensaient avoir trouvé la parade face à des adversaires occidentaux militairement supérieurs, découvrent à leurs dépens que les sociétés démocratiques technologiquement avancées ne sont pas des proies aussi faciles qu’ils l’imaginaient lorsqu’ils les surprenaient par des attentats kamikazes, des prises d’otages ou par l’armement de milices terroristes. Et dans cette histoire aux mille et une péripéties surgissent, à intervalles réguliers, des phases plus ou moins brèves de violence à haute intensité qui mettent les points sur les « i ». Celle dont nous sommes aujourd’hui les témoins n’est pas la première. Ni, sans doute, la dernière.

Être née quelque part

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DR.

Fuite des cerveaux. L’ancienne Première ministre de la Nouvelle-Zélande – et égérie des progressistes du monde entier – s’installe en Australie.


Si elle n’existait pas, certains Néo-Zélandais railleurs et patriotes diraient qu’il ne faudrait peut-être pas l’inventer.

En tout cas, la « Jacindamania » vient de prendre un sérieux coup. Début mars, après que Jacinda Ardern a été aperçue en train de chercher une maison dans les quartiers huppés de Sydney, en Australie, le bureau de l’ancienne Premier ministre au sourire désarmant a confirmé qu’elle et sa famille s’y étaient installées. Les Australiens, sans être réputés beaucoup plus tendres que l’ICE américain avec tous ces salauds d’immigrés, accordent aux Néo-Zélandais des droits automatiques de travail et de résidence. La dernière fois que les Français ont vu Jacinda Ardern, elle multipliait risettes et apparitions médiatiques – notamment chez Yann Barthès dans « Quotidien », chez Brut ou sur France Inter – pour promouvoir son livre Un autre art du pouvoir (Flammarion). Barthès avait même cru de bon goût à l’époque d’accueillir la progressiste de 45 ans avec quelques notes de l’hymne national néo-zélandais… Elle entendra désormais plus souvent Advance Australia Fair (« Qu’avance la belle Australie »), dans un pays où le salaire médian est environ 37 % plus élevé. Aujourd’hui, 12,5 % des Néo-Zélandais vivent hors de leur pays. Si les jeunes partent depuis longtemps à l’étranger pour acquérir de l’expérience et revenir, le nombre de départs chez les 30-50 ans a plus que doublé en quatre ans, passant de 18 000 à 43 000, s’alarme CNN. Le média américain a interrogé ces expatriés qui évoquent, en plus des salaires plus élevés, une baisse significative du coût de la vie : courses hebdomadaires passant de 400 à 267 dollars, transports et carburant en baisse de 40 %, et frais médicaux environ 25 % moins chers, avec un accès beaucoup plus rapide aux spécialistes (contre une semaine d’attente à Auckland ou Wellington). Dans Les Deux Clans, l’essayiste britannique David Goodhart distinguait les somewhere (« de quelque part ») des anywhere saute-frontières à l’aise dans la mondialisation. Il n’est pas difficile de deviner dans quelle catégorie se situe Jacinda Ardern. Sa gestion des suites de l’attentat antimusulman de Christchurch en 2019, ainsi que la communication de son gouvernement pendant la crise du Covid ont été largement saluées dans le monde. Lorsqu’elle s’est présentée avec son bébé à l’Assemblée générale de l’ONU en 2018, ou lorsqu’elle a quitté le pouvoir en 2023 en expliquant ne plus avoir « assez d’énergie », beaucoup de progressistes se sont pâmés devant une figure politique différente dénuée de toute ambition macho. Ils ont cependant moins relevé qu’un mois plus tard, son parti subissait une lourde défaite aux élections législatives.

Ni que l’économie de son pays ne s’était jamais vraiment remise des confinements.

SFR: un rachat, trois destins

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© Adil Benayache/SIPA

Respectivement à la tête d’Orange, de Free et de Bouygues, Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat jouent avec le rachat de SFR le destin de leurs groupes, comme celui de leurs carrières. Un succès inscrira leurs noms dans l’histoire industrielle française, alors qu’un échec signerait sans doute la fin de leur leadership. Récit.


Dans le monde feutré des affaires, rarement l’expression de « billard à trois bandes » – et même quatre, en l’espèce – aura si bien décrit la situation dans laquelle se trouve le secteur français des télécoms.

Alors que leur première offre de rachat de SFR a été rejetée par Patrick Drahi en octobre dernier, Christel Heydemann (Orange), Thomas Reynaud (Iliad/Free) et Olivier Roussat (Bouygues) s’apprêteraient à mettre une seconde offre, revue à la hausse, sur la table. Cette nouvelle proposition sera-t-elle acceptée par M. Drahi, ouvrant la voie à la consolidation attendue du marché français ? Ou s’agira-t-il d’un nouveau pétard mouillé ?

Nul ne le sait encore. Une chose est certaine cependant : à la tête d’opérateurs réunis en un consortium dont l’existence tient, selon les uns, de « l’exploit », et du « miracle » selon les autres, Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat jouent à la fois en équipe et en solo. Et ils jouent gros. Dans la balance pèsent en effet l’avenir de leurs groupes respectifs, celui des marchés français et européen des télécoms, mais aussi les ambitions personnelles et la carrière des trois dirigeants. Chacun d’entre eux sait ainsi en son for intérieur que la vente de SFR sera, ou pas, « le » deal de sa vie. Et que du succès, ou de l’échec, de l’opération, dépendra son héritage industriel. À quelques jours ou semaines de la révélation d’une deuxième offre, la pression est donc maximale.

Chez Orange, Christel Heydemann pourrait voir rouge

Et c’est sur les épaules de la directrice générale d’Orange, Christel Heydemann, que celle-ci pèse sans doute le plus lourdement. Seconde femme propulsée à la tête d’un groupe du CAC40, la quinquagénaire était déjà, en 2022, « dans les petits papiers de Bercy », comme le relatait à cette époque le magazine L’Express. Ce qui ne l’a pas empêché de devoir, en interne, se battre dans un univers d’hommes pour imposer sa vision à la tête de l’opérateur historique, leader du marché français. Une position que l’intéressée entend défendre, voire conforter : « la France est notre premier marché et (…) nous comptons bien en rester le premier opérateur », a-t-elle assuré à La Tribune à la fin du mois de février.

Être numéro 1 n’a pourtant pas que des avantages. Louée par ses pairs pour avoir su recentrer Orange sur son cœur de métier, Christel Heydemann « a très bien mené sa barque », reconnaissait récemment une dirigeante citée par Le Figaro. Les acteurs et observateurs du dossier SFR attendent donc de la patronne d’Orange qu’elle se montre à la hauteur de sa réputation : si Christel Heydemann « a une occasion unique de faire ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’a réussi », relève dans les pages du quotidien de droite un concurrent, « son héritage se jugera à sa capacité à mener à bien cette consolidation française des télécoms ».

Thomas Reynaud (Iliad/Free) : la force tranquille, vraiment ?

Le ton n’est pas tout à fait le même chez Iliad/Free. Fort d’excellents résultats en 2025, exercice au terme duquel le trublion des télécoms a arraché la première place européenne en matière de croissance dans le secteur, le patron du groupe, Thomas Reynaud, peut se permettre de souffler le chaud et le froid. Et d’affirmer, dans un même entretien aux Échos, que « la consolidation paraît assez inévitable à moyen terme » tout en assurant que « le groupe Iliad continuera à croître, avec ou sans consolidation ». Reste qu’en France, et comme le reconnaît Thomas Reynaud lui-même, la croissance se tasse et, possible point d’attention, le nombre d’abonnés a arrêté de croître sur la fin d’année dernière.

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D’autres signaux faibles laissent à penser que l’opérateur n’a peut-être pas les mains aussi libres que le prétend sa direction. Reflétant d’après Thomas Reynaud « la fin d’un cycle en France », les investissements de Free sont en baisse de -11% en 2025. Hors fibre, les futurs investissements iront selon toute probabilité vers le cloud et l’IA, ce qui nécessitera d’atteindre une masse critique et d’engager des actions rapides si l’opérateur ne veut pas être distancé par ses concurrents. Autant d’orientations que le rachat de SFR permettrait, toujours d’après le patron de Free, « d’accélérer » ; et à l’inverse, qui seraient compromises en cas d’échec de la consolidation.

Olivier Roussat (Bouygues) : résiste, prouve que tu existes

Reste le cas Bouygues, sans doute plus complexe car plus douloureux – plus « humain » et moins strictement économique que ses concurrents et alliés de circonstance. Car au nom Bouygues Telecom reste fermement attachée la mémoire traumatique de plusieurs fusions avortées : celle de 2014, quand l’opérateur échoue une première fois à racheter SFR, face à Numericable détenu par un certain… Patrick Drahi ; et celle de 2016, quand la fusion entre Bouygues et Orange, qualifiée par certains de « deal du siècle », est dans la dernière ligne droite enterrée par Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie. DG de Bouygues Telecom à l’époque, Olivier Roussat, qui depuis 2021 assure la direction du groupe Bouygues dans son ensemble, se souvient nécessairement et non sans une pointe d’amertume de ces échecs cuisants.

Est-ce donc par excès de prudence que l’intéressé professe à qui veut l’entendre qu’avec Orange et Iliad, tous sont « ensemble dans le même bateau » ? Une posture de rassembleur qu’Olivier Roussat martèle : si les trois membres du consortium ne sont « pas les meilleurs amis du monde », concède-t-il, « pour qu’une telle opération soit possible, il faut que les trois acteurs aillent dans le même sens ». « Un chemin existe », veut encore croire le patron de Bouygues, qui sait qu’un échec remettrait en cause son leadership à la tête de l’opérateur comme sa capacité à rassembler ses adversaires autour d’un objectif commun.

Pour Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat, l’heure de vérité approche donc à grands pas. Les trois dirigeants savent qu’ils n’ont pas le droit à l’erreur, et ce d’autant moins que l’acceptation de leur future offre par Patrick Drahi n’est qu’une étape préalable dans un véritable parcours du combattant. Si le deal est conclu, encore faudra-t-il en effet qu’il passe les fourches caudines de l’Autorité de la concurrence, dont le patron a prévenu que l’étude du dossier s’étalerait sur 18 mois – au moins. Demeurent aussi la question de la réaction des marchés, comme celle du pouvoir d’achat des consommateurs, qui ne manquera pas d’être soulevée en pleine campagne présidentielle.

Pour les dirigeants d’Orange, Bouygues et Free, avoir les reins solides ne sera donc pas qu’une expression, mais un prérequis.