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Le rappel à l’ordre des Inrocks

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Alain Finkielkraut
Alain Finkielkraut.

Si au printemps, les feuilles poussent sur les marronniers, en été, ce sont les marronniers qui recouvrent les feuilles. Les magazines nous ont habitués à ces sujets tous moins épineux les uns que les autres et quand L’Express fait sa « une » sur le salaire des cadres, Le Nouvel Obs se rabat sur l’immobilier à Paris et Le Point sur le mal de dos qui est, comme on le sait, le mal du siècle. C’est sans doute Daniel Lindenberg en 2002 qui a ajouté à la catégorie la surveillance des « nouveaux réactionnaires ». Dans le genre, les Inrockuptibles nous livrent dans leur dernier numéro les têtes d’Alain Finkielkraut, d’Eric Zemmour et d’Elisabeth Lévy, épinglés comme « rebelles de pacotille ».

Le choix de ces termes peut sembler comique venant des Inrocks et me donne envie de leur renvoyer le compliment à la figure car le goût de la pacotille et la rebellitude sont depuis le début les mamelles de ce canard. Ces journalistes branchés de rock branché tentent régulièrement de nous vendre les dernières poussées acnéiques d’obscures scènes alternatives pour les nouveaux Beatles. Les groupes les plus anecdotiques censés durer 1000 ans défilent et disparaissent, numéro après numéro.  Des beaux, des bruns, des ténébreux, présentés comme indispensables quand le rock qui tache poursuit sa route ailleurs, faisant couler la sueur et la bière. Qui se souvient des Stones Roses ? Qui saura demain qui fut Pete Doherty ?

Serge Kaganski, qui signe l’un des trois articles du dossier, est devenu au « Masque et la plume » de France Inter, où il critique les films, la balise qui nous renseigne sur le cinéma à éviter. Tout ce qu’il encense est chiant, parfois ouzbèke et sans dialogues, toujours indigeste. En revanche, tout ce qui est populaire, efficace, léger et brillant est mis au pilori. Ce snobisme culturel, qui garantit à son lecteur qu’il n’écoutera jamais la même musique que le fils de sa femme de ménage et qu’il ne fera pas la queue au ciné avec n’importe qui, est plutôt risible. L’ennui, c’est quand la mode appliquée à la pensée devient un mode de pensée.
 
Depuis que ce magazine est devenu « le news culturel », son analyse de l’actualité politique est tout aussi branchée. Toute vérité dérangeante est occultée par les fantasmes gauchistes qui servent d’œillères aux journalistes. Dans le même numéro, un reportage sur le procès des émeutiers de Villiers le Bel tente de faire entrer tant bien que mal la réalité dans le cadre d’une société postcoloniale où des blancs arrêtent, condamnent et emprisonnent des noirs. C’est sans doute un point de vue de mise en scène intéressant quoiqu’éculé mais comme souvent, la vraie vie est ailleurs. Mais la vraie vie intéresse-t-elle vraiment l’inrockuptible ? On peut parfois en douter.

La posture qui interdit à l’inrockuptible de danser à un concert de Springsteen l’empêche peut-être de voir ce qu’il voit, terrorisé à l’idée de penser un jour comme Dupond Lajoie et comme la majorité des Français qui vivent, loin des performers transgressifs et transgenres, des groupes de trip hop hybride et cosmopolites, de l’art qui n’existe pas sans sous-titres, les joies du vivre-ensemble et du multiculturalisme au quotidien.

Mais revenons à l’imposture dénoncée par les Inrocks, pour qui nos amis feraient avancer les idées de la réaction sous la bannière de l’insoumission. Au fait, des rebelles d’opérettes qui pensent comme tout le monde, c’est exactement ainsi que nous voyons les remuants héritiers de la gauche caviar. Alors, qui est bienpensant et qui est politiquement incorrect, qui incarne la doxa et qui est un insoumis ? Dans ce jeu de miroir, où on se renvoie d’un camp à l’autre les mêmes munitions, les mots se sont vidés de leur sens. On pourrait continuer longtemps cette guerre de tranchées à coups de « c’est çui qui dit qui y est » et s’envoyer à la figure de la « pensée unique », du « politiquement correct » et de la « bien-pensance », car comme l’explique Kaganski qu’il ne faut surtout pas suivre au cinéma mais qu’on peut suivre dans son raisonnement, la pensée unique, l’aveuglement idéologique, c’est toujours l’autre. On se fiche de savoir qui est rebelle et insoumis même si les uns se font virer des radios et télés ou l’évitent de justesse, sont traînés en justice et sommés de répondre aux accusations répétées de racisme, quand les autres exposent de l’art subversif, insolent et iconoclaste qui se torche dans un drapeau français avec le concours de la FNAC et de France Inter.

Faux rebelles et peut-être pas rebelles du tout, et alors ?

La question n’a pas d’importance et ni Finkielkraut, ni Zemmour, ni notre chef ne courent après l’étiquette de rebelles. C’est le procès qui leur est fait cette fois-ci, celui d’une escroquerie dénoncée : « Des rebelles ? Des opposants à la pensée unique ? Muselés, brimés ? C’est pourtant bien eux qu’on entend partout dans les médias… Et si ces insoumis n’incarnaient que le discours dominant ? » Encore une fois, personne n’a le goût du martyr, en tout cas pas les sépharades de la bande et ces histoires de positionnement sont secondaires. Les majorités de Français qui font les gouvernements, les gens qui voient ce qu’ils voient et qui entendent Finkielkraut, Zemmour et Lévy, sont clients. Et dans les médias, le client est roi. Et c’est ainsi que l’on voit de plus en plus nos nouveaux réactionnaires à la télé. Une majorité d’opinion trouve un écho dans une parole publique qui finit par s’imposer comme l’une des voix légitimes dans les médias. Voilà ce qui forme un « discours dominant ». Cette conquête de la pluralité serait-elle intolérable ? La question semble se poser aux Inrocks et au MRAP où on préfèrera toujours la « pensée dominée ». En attendant, on ne débat pas beaucoup, quand les menaces de censure apparaissent, les pensées s’affrontent peu.

La gauche Médiapart/Inrocks, comme au moment du débat sur l’identité nationale, refuse de débattre de certaines questions et récuse les débatteurs. Dans le dossier des Inrocks, on balaye de la main tout argument « de l’autre camp » avec les mots « réacs » et « conservateurs », et on y observe nos hérauts par le petit bout de la lorgnette. Si l’inrockuptible semble être l’idéaliste incarné, notre trio est composé d’opportunistes. « Ils sont là pour faire du show, ils sont dans une mécanique du contre qui leur rapporte de l’argent », déclare Patrick Menais du zapping de Canal. « Il y a un coté jeu de rôle là-dedans, c’est évident. Ils sont devenus ceux qu’on adore détester », témoigne Pascale Clark, « il pense contre, c’est son fonds de commerce, et il a un public pour ça. Penser contre, c’est aujourd’hui une part de marché », confie Nicolas Demorand à propos de Finkielkraut. Tout ceci est très élégant et montre que si la différence est partout célébrée, la divergence ne suit pas. On adore la diversité sauf celle des idées. Les opinions cataloguées « réacs » ne sont pas débattues ni même combattues à part au tribunal parce qu’elles ne sont même pas reconnues comme des opinions. Ce ne sont pas des idées mais du show, des postures et des intérêts !

Disqualifier ses adversaires pour éviter tout débat, cette stratégie de résistance à la parole libre (ce qui ne signifie pas qu’elle est toujours vraie) ne tient plus. Sur certaines questions, une opinion longtemps silencieuse, majoritaire dans la vraie vie et encore minoritaire à la télé et c’est très bien comme ça, s’impose, défendue entre de nombreux autres, par nos trois orateurs. Les progressistes de gauche ne l’entendent pas mais c’est sans importance, les Français ne les ont pas attendus.

Bourses : des indices aux preuves

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File d'attente pour du pain, Mémorial Franklin Roosevelt
File d'attente pour du pain, Mémorial Franklin Roosevelt.

La majorité des investisseurs et analystes considérant les Bourses comme un indicateur puissant et fiable, les envolées des indices sont dès lors interprétées comme autant de signaux précurseurs anticipant une embellie économique. C’est ainsi que les appréciations notoires des Bourses en 2009 avaient été motivées par les multiples stimuli et autres plans de sauvetage mis en place quelques mois plus tôt qui avaient suscité une vague d’optimisme parmi les investisseurs persuadés que l’économie bénéficierait (au moins à la longue) des ces injections de liquidités. Pourtant, ce processus tend également à s’inverser lorsque les marchés se rendent compte que les économies ont du mal à suivre, l’euphorie boursière se dégonflant dès lors dans de misérables pschitts…

Les tourmentes boursières actuelles pourraient – et devraient – s’intensifier davantage tout en perdurant encore quelques années ! C’est seulement en 1945 que la Bourse américaine a, en valeurs actualisées de l’époque, recouvré pleinement les niveaux des années 1930… Le parallèle entre cette période et la nôtre étant au demeurant intéressant puisque, tout comme la fin des années 1930 marquées par la conclusion de la Grande Dépression et par la queue de comète d’un son lot de mesures plus ou moins discutables, la crise de 2007 et de 2008 s’est soldée par une montagne d’endettements qu’il revient à nos économies aujourd’hui d’ingérer tant bien que mal… Le réflexe compulsif de nos Etats ayant été limité à la mise en place successive de toutes sortes de mesures stimulatoires, il est impératif de reconnaître aujourd’hui que les Etats-Unis (que je cite car c’est eux qui ont été les plus généreux en la matière) sont toujours en récession, et ce 18 mois après avoir réduit à zéro leurs taux d’intérêts !

Bienvenue en 1932 !

Dès lors, comment réagir face aux baisses de taux frénétiques qui ont propulsé les déficits budgétaires au-delà de 10% du P.I.B. ? Les Bourses – celles-là mêmes qui avaient prédit une reprise notable pour 2010 – commencent donc par accuser le coup d’autant plus cruellement qu’elles ont cédé l’an dernier à un optimisme injustifié. Pour les Bourses mais aussi pour les Etats, l’heure de vérité approche.

L’exemple seul de la Californie suffirait à affoler: voilà un état Américain (et non des moindres !) qui, dans une tentative quasi désespérée de juguler un déficit de 19 milliards de dollars, licencie 200 000 fonctionnaires tout en réduisant de 14% le salaire de ceux qui sont toujours en poste Un autre état de moindre importance comme l’Illinois (au déficit de seulement 12 milliards !) étant pour sa part en retard de paiement sur ses écoles, centres de soin et prisons pour un montant de 5 milliards de dollars… Reconnaissons donc que la conjoncture économique s’aggrave progressivement, un million de citoyens US ayant littéralement été boutés hors du marché du travail, seule raison pour laquelle la statistique officielle du chômage n’atteint aujourd’hui pas les records historiques ! Et un chômeur Américain met en moyenne 35 semaines à retrouver du travail, ce qui représente le délai le plus long depuis la Seconde guerre mondiale.

La raison du désastre, c’est que les déséquilibres qui ont débouché sur la crise de 2007 et de 2008 ont encore été exacerbés par les injections de liquidités massives et opportunistes de gouvernements soucieux de retarder au possible les choix décisifs et les indispensables modifications structurelles. Le temps n’est plus aux interrogations académiques ni au déni car à présent que les effets (artificiels) des stimuli s’évaporent et cèdent la place à une réalité économique crue et non tronquée, nous entrons en récession !  Bienvenue en 1932.

Ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent des mots-valises !

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On se souvient que Christine Lagarde, au moment où elle était devenue ministre des Finances, avait gardé quelques temps une habitude héritée de son passage dans le plus grand cabinet d’affaires américain, puisqu’elle rédigeait en anglais les notes internes pour ses collaborateurs. Il avait suffi alors de lui rappeler qu’elle était devenue grande argentière d’un pays appelé France et dont la colonisation linguistique n’était pas encore entièrement achevée pour qu’elle renonce à cette manie.

Il semble, hélas, qu’une rechute se soit produite. Le français lui semble décidément une langue bien provinciale puisqu’il lui faut désormais inventer des néologismes : la rilance, donc, qui est aussi ce qu’on appelle un mot-valise, conjuguant rigueur et relance. Malgré les 60 000 entrées du Petit Robert, Christine Lagarde n’est donc pas parvenue à trouver un mot pour décrire une politique qui consiste à appauvrir les pauvres tout en s’arrangeant pour qu’ils consomment plus. Si elle ne l’a pas trouvé, c’est peut-être parce que cette politique est impossible et ne peut pas exister. Comme les jolies inventions d’Alain Finkielkraut, qui publia en son temps un recueil de mots-valises intitulé le Petit Fictionnaire Illustré. On conseillera donc aux Français qui croiraient à la rilance d’aller s’acheter au plus vite un larmoir que Finkielkraut définit ainsi : « meuble servant à ranger les pleurs. »

La domination émasculée

Peter Paul Rubens, Samson et Dalila, 1609
Peter Paul Rubens, Samson et Dalila, 1609.

En ce temps troublé de scandales politiques, de morosité économique et de Bérézina footballistique, la nation a trop peu goûté un rare moment d’union nationale : le 29 juin 2010 l’assemblée adoptait à l’unanimité un projet de loi qui tirait des cris de joie de la classe politique tout entière.

Pour que le gouvernement parvienne à désarmer les préventions fascistophobes de la gauche, il fallait du lourd, du très lourd. Par exemple de quoi satisfaire pour quelques semaines au moins notre insatiable envie du pénal. Il s’agit en l’occurrence d’un tout nouveau délit de « violences psychologiques entre conjoints » dont le modèle explicite est le délit réprimé par la loi sur la prévention du « harcèlement moral » dans le travail. La notion juridique de harcèlement moral ne se limitera donc plus à la sphère professionnelle mais gagnera la sphère autrefois strictement privée de la famille. On traquera dorénavant le harcèlement jusque dans des recoins de vie quotidienne. Harcelons les harceleurs !

Le couple ou l’alliance d’une victime et d’un bourreau

La définition d’un délit de harcèlement moral entre un homme et une femme dans le cadre familial sous-entend qu’une femme serait au fond dans le même rapport avec son mari qu’un employé vis-à-vis de son patron. Cette loi, réclamée à corps et à cris par les associations féministes après le meurtre atroce d’une femme par son ex-conjoint en février 2010, procède implicitement d’une vision du mariage héritée d’une vulgate sociologisante à la Bourdieu, selon laquelle il y aurait nécessairement, dans tout lien social, d’un côté un dominant, en l’occurrence le mari, et de l’autre un dominé, l’épouse. L’intitulé de ce texte de loi qui vise à « la prévention et la répression des violences faites aux femmes » situe d’emblée le problème : pour le législateur unanime il y a dans les couples une victime, avérée ou potentielle, et un bourreau, lui aussi avéré ou seulement potentiel. Notons au passage que cette même loi institutionnalise, dans le cadre pénal, une journée de « sensibilisation à la violence faite aux femmes », le 25 novembre.

Lorsque tous nous serons bien « sensibilisés » aux violences faites aux femmes, en particulier dans la sphère conjugale, que restera-t-il des hommes, du couple et du monde commun? Dans son roman Comment j’ai liquidé le siècle, Flore Vasseur met en scène un as de la finance qui un jour d’énervement manque de s’en prendre physiquement à sa famille : terrifié par sa propre violence, il divorce et abandonne sa progéniture pour se consacrer pleinement à l’univers rassurant des équations financières, jusqu’à l’apocalypse finale.

En comprenant essentiellement les rapports entre maris et femmes comme des rapports de domination, on pulvérise au passage le vieux rêve occidental de l’égalité homme-femme dans le mariage. Au nom de la défense des victimes, le législateur procède à la liquidation d’une vieille institution, le mariage chrétien et sa version laïcisée « à la mairie », qui avait jusqu’à présent plutôt protégé les femmes de la violence du monde. Alors que l’Occident s’est progressivement efforcé depuis de longs siècles, notamment grâce à l’instauration du consentement des deux époux dans le mariage par le IVe Concile du Latran en 1215 (consentement qui constituait une novation absolue), d’établir une stricte égalité de droits et de devoirs entre époux, la loi procède ici à une rupture de cette égalité stricte en établissant implicitement qu’il existe structurellement au sein du couple une partie dominante et une autre dominée. Plus encore, cette vision, en tant qu’elle est implicitement critique du couple, procède à un travail de dénonciation des liens conjugaux, nécessairement aliénant pour le plus faible, par axiome toujours la femme. Que le législateur puisse imaginer qu’un homme puisse couramment passer – sans solution de continuité- du dénigrement de son épouse aux insultes puis aux coups, et enfin au meurtre suffit à montrer à quel point, pour le législateur unanime, le couple est une institution criminogène. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, que l’autre mesure-phare de cette loi soit une mesure visant à éloigner les conjoints violents du foyer conjugal grâce à un mouchard attaché au poignet des époux ou ex-époux supposés violents. Cet éloignement technologico-pénal du mari est une forme d’aveu du législateur : le couple nuit à la santé des femmes.

Cette loi est la dernière en date de la cohorte des lois consacrées à l’amélioration de la sécurité des Français. Il s’agit selon le député UMP Chantal Brunel « d’une mesure préventive  car les violences psychologiques précèdent toujours  les coups ». Parallèlement à la dénonciation de la domination, la notion de prévention ne cesse de s’étendre dans un pays ravagé par la peur : la généralisation de la « vidéo-protection », l’introduction de la possibilité de la castration chimique, sans parler de l’application indiscriminée d’un pseudo « principe de précaution » banalisent en France et dans d’autres pays européens l’idée selon laquelle on doit prévenir le mal par le mal, idée mise en avant par Georges Bush lors de l’invasion de l’Irak qui fut faite préventivement, au nom du droit à la sécurité des paisibles et innocents citoyens du monde.

Foin des aléas de la vie en commun !

Peut-être pourrait-on objecter à Chantal Brunel qu’il y a beaucoup de choses dans un couple qui précèdent les coups, par exemple le coït parfois, au cours duquel je me suis laissé dire qu’il peut arriver que des insultes soient prononcées, parfois même pour le plaisir des deux protagonistes. En effet, au-delà de Bourdieu, c’est peut-être Sade qui hante l’imaginaire de nos gouvernants puisqu’il y a implicitement dans la loi, un peu comme dans les jeux SM un « dominant » violent et un « dominé » qui accepte les insultes et les coups sans broncher, avec une mine soumise et éthérée de martyr chrétien[1. Spéciale dédicace à Alain Jugnon]. C’est une vision parfaitement fantaisiste et infantile des aléas de la vie en commun. S’il existe sans doute des monstres qui insultent et battent leurs femmes par pur sadisme -personnellement je n’en ai jamais rencontré mais je n’ai aucune raison de nier que cela puisse exister- le cas le plus banal se présente sous la forme d’une dispute qui dégénère en échange d’injures, qui peut lui-même mener à l’échange de coups. Le déséquilibre (un rapport de un à quatre environ) dans le nombre de meurtres dus aux hommes et celui des meurtres dus aux femmes s’explique bien sûr par le déséquilibre des forces physiques en présence. À cet égard, il pourrait même paraître légitime que les hommes aient une responsabilité supplémentaire du fait de leur plus grande dangerosité. Mais il n’en reste pas moins que dans le couple comme ailleurs, les « violences psychologiques » et même physiques sont souvent réciproques. Faudra-t-il, si l’on veut appliquer la loi de façon stricte, interner des familles entières?

Qu’on me comprenne bien : je suis bien sûr favorable à ce que l’on protège, lorsque le cas se présente, les femmes de la violence des hommes. Mais ce que je tente de décrire ici est un processus global juridique et sociétal sous-tendu par une vision des relations homme-femme qui implique à la fois un rapport phobique au conflit et une dévalorisation idéologique du couple et, partant, de la vie de famille dans son ensemble. Si l’on suit la logique de cette loi jusqu’à son terme, idéalement l’Etat ne devrait avoir à faire qu’à des individus atomisés, seuls face à leurs écrans. Même à l’école, on est tenté de résoudre les délicats problèmes liés à l’éducation de nos enfants par le remplacement généralisé des professeurs par des écrans d’ordinateurs. On liquiderait sans doute ainsi préventivement toute forme de domination sociale et de conflits potentiels. Faudra-t-il que nous devenions tous des esclaves numériques pour nous affranchir des contraintes de la vie commune ?

Ne m’appelez plus républicain

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Assez curieusement, je ne me suis jamais senti très proche de la mouvance « gauche républicaine » tel qu’elle s’exprime sur des sites comme ResPublica. Peut-être en raison de leur incapacité à penser les questions économiques et à rester fixés sur des problématiques sociétales, comme si rien n’avait changé depuis l’époque où Régis Debray avait théorisé la distinction entre démocrates et républicains… Mais depuis quelques temps, la famille semble muter, ou plus exactement, avoir enfanté une branche dissidente, à coté de laquelle Alain Soral et Marine Le Pen font figure de gentils centristes. J’évoque là le site de Riposte Laïque.

Ce site a commencé à faire parler de lui, il y a quelques semaines avec son apéro géant saucisson-pinard organisé en collaboration avec le bloc identitaire. Sur le moment, j’avais été davantage choqué par les réactions outrancières des bienpensants qui ont aussitôt hurlé au racisme et la xénophobie que par l’initiative elle-même. D’une manière générale, il en faut beaucoup pour me choquer, mais dernièrement, je suis tombé sur un article qui m’a révulsé : « La France collabo prépare la victoire de la France racaille et de la France Hallal ».

Je ne vais pas m’ériger en professeur de bonne vertu (ce n’est pas le genre de la maison) mais plutôt essayer d’analyser le discours de ces prétendus résistants laïcs et tenter de répondre à la question de savoir s’il peut être fait une place à ce discours identitaire dans la famille républicaine.

Un amalgame abject

Compte tenu de sa violence, l’article incriminé est probablement peu représentatif de l’abondante littérature produite par ce site, (du moins, espérons-le) mais il est intéressant par les amalgames auxquels il procède entre des sujets liés, peut-être corrélés statistiquement, mais qui devraient être strictement isolés dans l’analyse. À savoir : la nouvelle barbarie qui s’exprime fait divers après fait divers par des expressions de violences gratuites, les ratés de l’assimilation et le sentiment anti-France ou pour le dire avec leurs mots le « racisme anti-blanc », l’islamisation ou la hallalisation de certains quartiers, la pratique de la foi musulmane dans les lieux dédiés à cet effet, la culture « caillera » et l’immigration en général.

Tout cela est associé de manière indissociable comme s’il s’agissait d’une seule et même réalité. La France, présentée comme un pays où il faisait bon vivre (joli cliché qui mériterait quelques développements critiques), est décrite comme envahie avec la complicité coupable de ses dirigeants politiques par un peuple venu d’ailleurs qui serait cumulativement issu de notre empire postcolonial, farouchement hostile à la France, musulman pratiquant et prosélyte, vivant dans des banlieues qu’il aurait déjà transformées en zones où règne la loi de la jungle, violent et capable de toutes les barbaries.

Pour maintenir l’unité de cet agrégat d’horreurs, la technique est simple, efficace et redoutable. Elle consiste à s’appuyer les faiblesses de l’argumentaire de ceux qui s’opposent à eux.

L’improductivité des postures moralistes

En rejetant en bloc l’ensemble du propos sous couvert de considérations morales (c’est « mal » de penser ainsi) ils tombent dans le piège d’une présentation binaire où s’affronteraient des racistes identitaires et étrangers stigmatisés. Prenant parti pour les seconds – bons sentiments obligent – ils apparaissent comme tombant dans le déni de réalité et donc les complices  objectifs de ces nouveaux barbares. Les laïcards peuvent ainsi aisément se présenter comme les derniers défenseurs d’une France menacée de disparition et d’envahissement par des hordes barbares.

Ici plus qu’ailleurs, le discrédit moral est parfaitement inopérant. On a en effet parfaitement le droit d’être xénophobe et de vouloir défendre son identité culturelle. Les accusations de racisme portées après l’organisation de l’apéro saucisson-pinard étaient franchement grotesques et contre-productive. Affirmer que vouloir rester attaché à ses traditions alimentaires est une expression du racisme, revient en effet à souhaiter l’adaptation de la population autochtone aux mœurs des nouveaux arrivants. Au final c’est l’accusateur qui se voit discrédité.
Quant au qualificatif d’ »extrême droite », il ne veut strictement rien dire. Aucun de ceux qui manient cet anathème serait bien incapable de le définir. Tout cela n’est que conventions. On pourrait très bien faire commencer l’extrême droite aux positions souverainistes, protectionnistes et anti-européennes. Dans ces conditions j’en ferais partie et ce n’est pas ce qualificatif qui me ferait changer d’analyses ! Ce genre de réactions ne sert qu’à donner bonne conscience à ceux qui croient bon de s’insurger. Au mieux, elles n’ont aucun effet sur le mouvement de pensée qu’elles prétendent combattre. Au pire, elles en assurent la promotion, car qui peut nier que l’ensemble des phénomènes sociaux stigmatisés par Riposte Laïque existent, au moins à l’état de traces suffisamment visibles pour être perceptibles par les médias ?

De vrais problèmes qui appellent de vrais remèdes

Dans ces conditions, il est clairement contre-productif de nier la réalité ou même de la relativiser comme certains l’ont fait lors du débat sur la burqa. Dès lors que les médias rendent compte de ces phénomènes, ils existent dans l’opinion et apparaissent dans le débat public comme des problèmes que la classe politique se doit de résoudre.
En tant que provincial qui vit dans une ville de l’Est autrefois germanique et peu concernée par les flux migratoires issus de l’ancien empire colonial, je ne constate rien de ce que dénoncent les identitaires dans ma vie quotidienne. Les Arabes que je fréquente ne sont pas musulmans ou très modérément, sont parfaitement intégrés, parlent français y compris entre eux, supportent l’équipe de France au moins autant que celle de leur pays d’origine. Il n’y a pas de boucherie hallal dans mon quartier et je ne croise jamais de femme en burqa dans les rues. Je serais donc très tenté de minimiser les problèmes pour les circonscrire à cette immense zone pathogène et déshumanisée qu’est devenue la banlieue parisienne. Mais on ne va tout de même pas appeler à l’expatriation des banlieusards dans les bourgades de province ! Au fond, c’est bien là que ce situe le risque principal. Si les petits blancs décidaient de quitter les zones qui connaissent ces tensions ethnico-culturelles, on se retrouverait aussitôt dans la situation que décrit Zemmour dans « La chute de Rome », chapitre conclusif de Mélancolie Française.

Face à ce discours, la seule solution est d’entrer dans le détail des allégations, froidement, sans juger et sans même se boucher le nez, prendre position point par point, identifier les causes profondes des différents phénomènes incriminés, les qualifier et en cas de pathologie avérée de proposer des solutions adaptées.  Bref, faire un travail politique de fond. C’est uniquement ainsi que l’amalgame infâme entre immigrés, musulmans, habitants des cités, cailleras et nouveaux barbares pourra être brisé, et que ces questions pourront devenir des vraies questions politiques susceptibles de constituer l’embryon d’un nouveau projet de société.

C’est ce à quoi je me consacrerais pendant la période estivale dans une série de billets thématiques en formes de grands débats de l’été. J’aimerais passer en revue les nouvelles pathologies sociales dénoncées par les identitaires (notamment) en m’efforçant de conclure l’analyse sur des propositions concrètes à verser au débat. Compte tenu du caractère explosif de ses sujets, les discussions devraient être animées …

Peut-on cohabiter avec les identitaires ?

Sans développer la critique point par point, je saute donc directement à la conclusion et à la question que je posais en introduction : les identitaires ont-ils leur place dans la grande famille républicaine ? La question n’est pas totalement sans portée compte tenu des positions prises par DLR et le MPF menaçant d’exclusion tout militant qui se rendrait à l’apéro « saucisson-pinard », position dont je crois savoir qu’elle a causé quelques remous au sein du mouvement de Nicolas Dupont-Aignan.

Je me suis toujours refusé à ostraciser Marine Le Pen en raison de son patronyme ou du passé de son parti. Je suis même d’une extrême tolérance à l’égard de tous les mouvements et positions extrémistes, dès lors que des convergences m’apparaissent possibles sur les combats essentiels. Néanmoins, il existe une limite à ne pas franchir et Riposte Laïque me semble clairement se situer très loin au-delà.

Cette limite me paraît résider dans le concept de guerre civile. On pourrait être tenté d’affirmer qu’un vrai républicain ne peut que refuser cette perspective et se doit d’appréhender le peuple comme un tout un et indivisible, sans distinction de race, de religion ou de niveau socio-culturel. Cependant, les identitaires appréhendent leurs ennemis comme des extra-nationaux, voire des envahisseurs qui mettent en péril la République, la nation et la civilisation elle-même. Dans ces conditions, s’évertuer à les considérer comme des membres à part entière de la communauté nationale revient à leur demander d’intégrer un paradigme qui n’est pas le leur. L’argument ne parlera donc qu’aux convaincus.

La guerre civile ou la révolution

Le clivage ne peut donc que se cristalliser sur le concept de guerre civile. Certains considèrent qu’elle est inévitable, qu’elle est même souhaitable comme un passage obligé vers une réconciliation nationale, voire qu’elle est déjà en cours. D’autres chercheront à tout prix à l’éviter considérant qu’il s’agit du piège ultime tendu par le système pour assurer sa pérennité.

Je ferai ici référence à Emmanuel Todd et Alain Soral, deux auteurs qui, chacun a leur manière ont mis le risque de guerre civile au cœur de leurs analyses et de leur combat.

Dans Après la démocratie, Emmanuel Todd a traité de ce risque sous le vocable d’ »ethnicisation des rapports sociaux ». Il y voyait trois réactions possibles des sociétés face à la crise économique mondiale. Une réponse politique adaptée à la situation (pour lui le protectionnisme européen), l’ethnicisation des rapports sociaux, avec l’islamophobie pour expression principale, et la lutte des classes. Selon cette grille de lecture, la stratégie de la guerre civile constitue une alternative à toute dynamique révolutionnaire qui verrait les classes moyennes s’allier aux classes populaires pour remettre en cause les privilèges que se sont arrogés les classes dirigeantes. Il s’agit donc d’une réaction que le pouvoir en place aurait tout intérêt à favoriser.

Alain Soral ne dit guère autre chose lorsqu’il affirme que l’objectif de l’Empire mondialiste est de détruire ce qui reste des nations car elles constituent les seules forces de résistance possible à son extension infinie. Sa stratégie est de présenter l’Arabe ou le musulman comme bouc-émissaire pour jouer partout le jeu du conflit de civilisation et projeter les nations dans une situation de guerre civile larvée qui achèveraient de les détruire. Pour Soral le nationaliste, la surenchère identitaire est un piège à éviter. C’est pourquoi ses positions sur le concept d’assimilation sont plus que nuancée et qu’il a choisi de tendre la main aux Français musulmans (avec des méthodes que l’on peut juger discutable, mais c’est une autre histoire) dans l’espoir de faire renaître un patriotisme français où les enfants d’immigrés et un islam francisé auraient toute leur place.

La différence – et elle est de taille – entre Soral et Todd, est que lorsque l’un dénonce depuis longtemps la culture « caillera » de ceux qu’il appelle les zyva, l’autre donne dans l’angélisme le plus exaspérant, refusant de voir dans la problématique des banlieues autre chose que des difficultés économiques, des révoltes à caractère social exprimant un désir d’égalité quand ce n’est pas des mariages mixtes records attestant de l’exceptionnelle capacité d’assimilation de la nation français !

Du républicanisme au souverainisme

L’Ennemi n’est pas intérieur. Il est dans les structures de la domination économique mise en place l’Empire américain et les élites mondialisées via le désarmement méticuleux des puissances publiques et la corruption des processus démocratiques par la pensée unique et la bien-pensance moraliste.

Aussi, à la question de savoir si les identitaires et les islamophobes déguisé en résistants de la laïcité peuvent avoir une place dans la famille des républicains, je réponds clairement non. La posture identitaire est le « côté obscur » de l’anti politiquement correct, la voie la plus simple, la plus facile, la plus rapide. Inutile de se fatiguer à s’attaquer aux questions économiques ou géopolitiques, ni d’imaginer des solutions, la dénonciation de l’Ennemi tenant lieu de pensée et de programme. Tout parti contestataire qui entrouvrirait la porte aux identitaires changerait aussitôt de nature, s’enfermerait dans la dénonciation stérile et se rendrait incapable de tout discours sur l’Europe, la monnaie ou la concurrence généralisée. Nicolas Dupont-Aignan a eu bien raison de s’opposer à toute ouverture à cette thématique.

Qu’en sera t-il en revanche, t-il du FN dirigée par Marine ? Jusqu’ici elle a émergé avec une critique économique et sociale solidement argumentée où d’ailleurs elle excelle. Va-t-elle poursuivre sur cette voie exigeante ou succomber à la tentation d’intégrer à son discours une dimension identitaire et islamophobe sur le modèle des partis populistes d’Europe du Nord ? La question de la fréquentabilité du marinisme reste donc ouverte …

En attendant, puisque ces gens revendiquent le qualificatif de républicain, je leur laisse bien volontiers. Il y a désormais tellement de tout dans la famille républicaine, du génial de l’infréquentable comme dur insignifiant. Ce terme qui n’a d’ailleurs jamais été bien porteur politiquement est désormais piégé. Autant l’abandonner au profit de celui de souverainiste. La liberté politique des peuples et leur capacité à maîtriser leur destin par la politique et la démocratie n’est manifestement pas le sujet des identitaires. En revanche, c’est bien le nôtre. Ça tombe bien.

Bêle, bêle, bêle comme l’amour !

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Il y a des gens qui ont une vie épatante. Cosmonautes, joueurs de foot, pianistes dans un bordel ou rédactrice en chef. C’est également le cas de Gayle Brewer et Colin Hendrie. Ces Américains sont chercheurs dans le domaine convoité du Sexual Behavior, c’est-à-dire qu’ils passent leur temps à tenter de comprendre pourquoi et comment leurs contemporains font l’amour. C’est tout de même plus captivant que d’être clerc de notaire. Et comme Gayle Brewer et Colin Hendrie sont des gens sérieux, ils explorent cette activité sous toutes les coutures et viennent de faire une découverte qui vaut son pesant de viagra. Pourquoi les femmes crient-elles pendant les rapports sexuels ? C’est évidemment une question essentielle et qui taraude les hommes depuis la nuit des temps. Alléluia, elle vient enfin de trouver sa réponse après une analyse sérieuse et quantifiée ! Nos deux explorateurs de la gaudriole ont tout d’abord établi une classification des sons produits par ces Dames dans le feu de l’action, classification qui va du « Oh, oui, ho, oui » aux murmures en passant par les hurlements et autres gémissements. Fort bien, mais on n’est pa tellement plus avancé.
Nos deux spécialistes ont donc poussé plus loin leurs austères investigations et sont parvenus à la conclusion suivante : quels que soient les cris poussés, la femme tente d’accélérer le processus. Pourquoi ? Parce qu’elle s’embête ! Et la conclusion s’impose à nos deux loustics : plus une femme est excitée, moins elle bêle.
Si elle ne dit plus rien du tout, vérifier toutefois qu’elle ne s’est pas endormie !

Non au tourisme textuel !

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François Bégaudeau
François Bégaudeau.

De la paresse du touriste…

Dans le numéro 62 de L’Atelier du roman, si bien animée par Lakis Proguidis et chère à notre regretté Philippe Muray, Jean Levi a donné une formule excellente pour qualifier le touriste : « Il est là, dit-il, pour s’assurer de la conformité de ce qu’il voit avec les cartes postales ». Le touriste ne flâne pas, ne rêve pas, ne vient pas voir les monuments d’une ville, les lieux-dits fameux, les plages d’Epinal toujours ensoleillées, non ; il vient s’assurer qu’ils sont bien à leur place, tels que les guides les ont indiqués. J’ajouterais volontiers que, à l’image de ces personnes qui, souffrant de troubles obsessionnels compulsifs, ne peuvent tenir leur esprit en paix tant qu’ils n’ont pas vérifié que les objets sont bien là où ils voudraient qu’ils soient, le touriste cherche à se rassurer. Ainsi pourrait-on définir l’homme contemporain par ses maladies, là où notre société y voit les signes de sa bonne santé : sourire faussement épanoui de ces hordes, en faction devant Notre-Dame, en génuflexion devant la Joconde, en pamoison moite sur les plages, l’été ! Bonne santé, crie notre société, travailleurs cherchant la culture, le loisir, un repos mérité, tandis qu’il n’est qu’obligatoire et dirigé. Nous voici tels que nous sommes : hommes malades, toqués, esprits fébriles et compulsifs, prenant à toute allure des photos de la pyramide du Louvre sans même y avoir jeté un coup d’œil : la photo sert de truchement unique, définitif à notre regard ; photo prise, aussitôt numérotée dans le compteur électronique de notre appareil numérique, bientôt rangée, sur le disque dur d’un ordinateur et vite oubliée.

Mais le touriste, animé par la volonté de vérifier la conformité de ce qu’il voit avec les cartes postales a franchi un pas supplémentaire dans sa maladie lorsque, en matière de cartes postales, il prétend fabriquer les siennes propres : on dirait que le monde réel n’existe littéralement plus s’il n’est redoublé par son propre cliché. Qu’est-ce qu’une photo ratée, pour le touriste, sinon celle qui ne propose pas un double éloignement d’avec la chose vue, celle qui ne ressemble pas assez à la carte postale que, à dix mètres de là où l’on mitraille, on pourrait acheter ? Un pas supplémentaire et un pas définitif, peut-être : si le cliché personnel, la carte postale redoublée, imitée est nécessaire, c’est qu’il faut à notre homme malade le témoin imparable de la réalité de ce qu’il venait voir : lui-même, sa femme, sa fille, son chien, pris en photo devant le monument, homo narcissus apparaissant au premier plan sur la carte postale, et reléguant les murs célèbres au rang de simple décor.

… à la paresse de Bégaudeau

Cependant, il est une autre forme de tourisme qu’on ne doit pas négliger : cette paresse intellectuelle qui nous incite bien souvent à tenir pour acquises des idées jamais par soi-même vérifiées et qui dans notre bouche deviennent de simples opinions ; cette même paresse qui nous dirige, plutôt que vers les textes sources, vers les commentaires qui en ont été fait. Ainsi lisons-nous ou pensons-nous souvent avec ce regard, cette pensée de seconde main qu’a si souvent dénoncée un George Steiner dans son oeuvre. Et les textes, les grands textes, que nous lisons si peu, sont devenus pour nous de simples prétextes à faire les malins.

C’est à ce genre de paresse qu’a succombé par exemple un François Bégaudeau, dès lors que, cherchant à dire quelque chose au sujet de Georges Bernanos, il s’est contenté d’affirmer que l’auteur du Journal d’un curé de campagne était un antisémite ayant écrit quelques bons romans. L’imbécile, le paresseux, le moderne ; le touriste, qui relègue le grand écrivain au second rang pour prendre la pause, au premier : si Bégaudeau n’avait que cela à dire de Bernanos, il aurait dû se taire. Mais non, on cherche à faire le malin, comme d’habitude ; on se complait dans le tourisme intellectuel ; on vérifie en une ou deux phrases lapidaires que les cartes postales littéraires, les clichés erronés sont bien à leur place, là, dans le grand fatras contemporain. Bernanos, antisémite ? Imbécile, imbécile de Bégaudeau, qui n’a sans doute jamais pris la peine de lire plus de dix lignes du grand écrivain ; qui a dû se réveiller, en plein cours de littérature, à la fac, au nom de Drumont, accolé au Grand d’Espagne, et puis se rendormir, d’un bon sommeil dogmatique. Imbécile, qui n’a jamais vu que Bernanos fut un de ceux qui ne se déshonora pas, pendant toute la période du nazisme ; un des seuls qui vit clair en Hitler et le jugea pour ce qu’il était.

A l’heure où les éditions du Castor Astral ont pris cette heureuse initiative de rééditer toute l’œuvre de Georges Bernanos, il est certain qu’un Bégaudeau n’en profitera pas pour réviser ce qu’il croit être un jugement et qui n’est qu’une opinion mille fois rabâchée : Bernanos restera pour lui un écrivain de la France d’avant, la France du passé, moisie, réactionnaire. La France qui n’aurait plus rien à nous dire, qu’il faudrait regarder mourir. Bégaudeau, non, ne lira pas L’Imposture, paru il y a quelques jours à peine et dont Juan Asensio a composé la préface.

Actualité de Bernanos contre vanité de Bégaudeau

Parfois, j’avoue que dans mes cauchemars j’imagine que Bégaudeau et l’esprit contemporain dont il est un des laquais ont eu gain de cause. L’Imposture, cette histoire, me dis-je dans mes pires cauchemars, elle ne dira plus rien à un lecteur d’aujourd’hui, plus rien à un Bégaudeau ou un autre, tout entiers occupés du monde contemporain, qui vivent dans cet esprit qui dit toujours : avant moi et après moi le déluge.

Quelles réactions pourrait-elle susciter, cette pauvre histoire, sinon l’indifférence ou le mépris ? Chrétien, en France, aujourd’hui ? Le bien, le mal, la sainteté ? Quelque temps après la parution de Ce n’est pas la pire des religions, le livre qu’il écrivit avec Jean-Marc Bastière, j’ai eu l’occasion d’échanger deux ou trois mots avec François Taillandier. L’accueil fait à ce livre, dans lequel le romancier avouait son retour – pour aller vite – au christianisme ? Indifférence, silence gêné et poli, dans les cercles littéraires.

Et pourtant, un roman comme L’Imposture a beaucoup à nous dire parce que, comme nombre de grands romans, il anticipe nos propres réactions, notre propre monde. Lire ce deuxième roman de Bernanos, ce peut être alors se regarder dans un miroir, fût-il très désagréable. Car des personnages comme l’abbé Cénabre, nous en connaissons beaucoup. Cénabre, c’est peut-être ce curé parisien, rencontré il y a quelques années par un de mes amis et qui lui avouait qu’il continuait à exercer son ministère tout en ayant perdu la foi ; c’est peut-être cet autre prêtre mondain, que l’on voit à la télévision ; peut-être encore le critique littéraire qui s’acharne à percer le secret d’une œuvre, comme le prêtre imposteur se penche sur la sainteté en vain, sans jamais la comprendre et secrètement la hait ; Cénabre, ce sont tous les ressentiments intellectuels, la passion que nous mettons à écraser l’autre, en prétendant avoir toujours le dernier mot ; Cénabre, c’est peut-être cette partie de l’Eglise qui persécute les saints, comme en témoigne la vie de Padre Pio, en Italie ; c’est encore chacun des chrétiens qui, selon l’expression de Bernanos, alors qu’on les imagine triomphants, vivent 24 heures de doute et quelques instants de foi ; c’est peut-être chacun de nous, chez qui le sens métaphysique est désormais presque aboli et qui ne regardons qu’en ricanant tous ceux qui prétendent avoir la foi, cette vieillerie.

Et Chevance, ce pauvre Chevance ? Chevance c’est ce pauvre sur la tête de qui les bourgeoises du 6e arrondissement marchent chaque jour, parce qu’elles ont aux pieds des chaussures qui seraient pour lui un salaire ; c’est ce clochard devant qui vous, moi, ne trouvons à penser rien autre qu’il sent bien mauvais, qu’il est une bien misérable et horrible chose, comme il arrive justement à Cénabre, une nuit, après qu’il a perdu la foi ; c’est Julien l’Hospitalier, raconté par Flaubert, capable de se coucher tout du long sur un lépreux pour le réchauffer ; c’est encore sans doute cet esprit évangélique qui prétend faire passer l’autre avant soi, cet esprit perdu dont chaque jour donne sa parodie dérisoire, et jusque dans les actions les plus anodines: cet escalier du métro par exemple, à la station Chatelet, escalier étroit qui ne laisse le passage qu’à une seule personne à la fois. Alors, que se passe-t-il toujours ? Ce spectacle ridicule dans lequel personne ne veut céder sa place, la première cela va de soi et on descend par deux, énervés, avec l’espoir de doubler son rival. Absurde et inutile, puisque nous irions tous plus vite si nous faisions la queue. Après vous madame.

Mais rêvons un peu : rêvons qu’un Bégaudeau ou un type qui lui ressemble lise une bonne fois Bernanos. Je ne sais plus quel auteur disait que lire de nombreux écrivains contemporains c’était éprouver cette impression désagréable : découvrir ces voix qui donnent l’impression que personne ne nous parle. En lisant Bernanos, c’est précisément l’impression contraire qu’il nous arrive d’éprouver, souvent : l’impression qu’une voix s’adresse directement à nous, une voix bien nette et qui nous interroge, face à face.

L'imposture

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La Reine à la rue

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La crise n’épargne décidément personne. Les comptes de la Reine d’Angleterre, révélés cette semaine de très transparente façon jusqu’à ses achats les plus intimes, démontrent qu’en 2012, pour son jubilé de diamant, la malheureuse sera en rupture de paiement. Sa liste civile étant gelée jusqu’à nouvel ordre à 62 pence par Britannique et par an, les 38,2 millions de livres du State support ne suffiront pas à lui éviter de puiser dans son petit magot personnel. Sur ses 15,2 millions de livres en banque, 7,2 millions seront nécessaires cette année pour rééquilibrer son budget. Autrement dit, dans deux ans, c’est la banqueroute, la clé sous la porte. Avant d’envisager la contrainte par corps pour tous les Windsor, le très compassé Sir Alan Reid, keeper du privy purse (gardien du larfeuille privé, en français dans le texte) a reconnu que les dépenses royales étaient scrutées à la loupe et comprimées au maximum.

Solidaire de son peuple dans la tourmente comme ses parents dans le blitz, Elizabeth II va faire connaissance avec les voyages en charter, les ordinateurs de seconde main, le personnel vieillissant non remplacé (elle pourrait commencer par le prince Philip et son fils), la cuisine des restes, les manteaux retournés, le chapeaux retouchés, les Rolls au diesel… Toutes les menues ficelles bien connues désormais de nos gouvernements seront explorées.

Seules les garden-parties royales échappent au massacre. 600 000 livres certes, mais il y a des symboles auxquels on ne touche pas.

Les raisons d’un boycott

A 5 heures de Paris

Quel coup de pub pour le jeune réalisateur Léon Prudovsky ! Premier long-métrage,À 5 heures de Paris, et premières polémiques !

Mais pouvait-il deviner que sa comédie romantique, véritable hymne à Paris et à la culture populaire française dont le conflit israélo-palestinien est totalement absent, allait être victime d’un boycott mené par le réseau de distribution Utopia lors de sa sortie en France le 23 juin dernier ? Certainement pas.

Comment ne pas être surpris face à l’injustice de ce boycott et surtout face aux arguments développés par la fondatrice du réseau de distribution Utopia, Mme Anne-Marie Faucon, dans sa lettre adressée aux professionnels du cinéma[1. Lettre publiée sur le site de Mediapart] ?

Une censure qui ne dit pas son nom

N’osant ni évoquer le mot « boycott », ni encore moins celui de « censure », sans doute à cause de ses connotations despotiques, elle définit le refus de programmer À 5 heures de Paris comme « un geste symbolique » qui répond à l’arraisonnement meurtrier de la flottille pro-palestinienne par Tsahal le 31 mai dernier. La sempiternelle conscience morale est alors invoquée ! Déprogrammer À 5 heures de Paris pour condamner Israël revient à accomplir son devoir de citoyen !

Faut-il rappeler à Mme Faucon que Léon Prudovsky n’est pas responsable de la stratégie des forces armées israélienne qui ont lancé l’opération d’arraisonnement de la flottille désormais mondialement célèbre ?

Mais s’agit-il simplement dans le cas d’À 5 heures de Paris d’une prise d’otage médiatique due à l’actualité d’Israël, pays du jeune réalisateur ? Sans doute, mais pas seulement.

En fait, la coïncidence de calendrier entre l’assaut de la flottille et la date de sortie du film sert plutôt de couverture pour cacher le véritable reproche adressé au cinéaste.

S’il y a une chose à propos de laquelle Léon Prudovsky est bien responsable, c’est le sujet de son film. À 5 heures de Paris n’est pas un film engagé, n’est pas un film pacifiste et encore moins un film antisioniste.

Il a donc peu de chance de plaire au réseau de distribution Utopia, proche des associations anticapitalistes et qui se targue de programmer de nombreux films israéliens et palestiniens engagés.

Pour Mme Faucon, la relation amoureuse qui se noue à travers un jeu de séduction plein de charme et de délicatesse, entre Yigal, le chauffeur de taxi divorcé et Lina, la très séduisante professeur de piano de son fils, est une preuve d’indécence comparée à la souffrance des palestiniens dans la bande de Gaza. A ses yeux, l’inadéquation du film romantique et de la tragique réalité est condamnable.

De quoi Léon Prudovsky est-il donc coupable ?

D’avoir tenté de briser le lien tautologique qui enferme Israël dans le conflit israélo-palestinien. D’avoir fait exister Israël en tant qu’entité séparée, peuplée d’individus qui s’aiment, qui se trompent et qui se séparent. A travers l’histoire de Yigal et Lina, à travers l’amour qui les unit, le réalisateur véhicule une autre facette d’Israël et l’intègre au monde commun.

Ce film n’a pas pris pour sujet des thèmes exclusifs liés au contexte politique ô combien polémique ou bien en rapport avec les rites et les mœurs des communautés religieuses, mais bien des thèmes inclusifs, comme l’amour et la musique, à travers lesquels tout le monde peut se projeter et s’identifier aux personnages qui les incarnent.

Coupable de non-engagement…

Les films non-engagés ne méritent pas d’exister pour Mme Faucon.

A croire que l’art n’acquiert ses lettres de noblesses qu’en traitant le réel, plutôt qu’en le sublimant dans une création où l’artiste expose sa vision subjective d’un monde.

Léon Prudovsky a déserté les lieux des combats pour séjourner dans le monde de l’art. C’est son droit en tant que cinéaste, citoyen et être humain. Mais visiblement, ce n’est pas l’avis de Mme Faucon.

Au-delà de l’instrumentalisation du film pour condamner la politique d’Israël, il y a une volonté indéniable de contester le droit d’appartenir à une même communauté humaine.

Ce n’est ni en raison des évènements, ni à cause de la nationalité du réalisateur, mais bien en raison du thème trop universel, trop humain que ce film a été boycotté.

Si À 5 heures de Paris avait été un film engagé, comme les aime le réseau Utopia, il n’aurait jamais été boycotté, flottille ou pas flottille. Preuve en est, la diffusion de « Rachel », un film documentaire à charge contre Israël, à sa place.

L’enquête menée par la réalisatrice, Simone Bitton, sur les circonstances de la mort d’une jeune militante pacifiste américaine, Rachel Corrie, convient parfaitement au réseau de distribution. Enfin un film engagé qui a le mérité de « participer au débat démocratique » se réjouit la fondatrice d’Utopia. Voilà une drôle conception du débat !

Il faudrait qu’on explique comment ce réquisitoire, sous-tendu par la vision manichéenne entre bourreaux israéliens d’un côté et victimes palestiniennes et humanitaires de l’autre, peut favoriser l’expression de la pluralité de points de vue propre à un débat authentique.

Il faut savoir que la mort de cette militante écrasée en 2003 par un bulldozer israélien, a été instrumentalisée par la propagande antisioniste pour diaboliser Israël. La manipulation des clichés a permis de faire croire que Rachel se tenait devant la maison d’un Palestinien alors qu’elle se tenait dans une tranchée afin de protéger l’un des dizaines de tunnels d’infiltration d’armes, creusés pendant la Deuxième Intifada, qui reliaient l’Egypte à la bande de gaza et par où transitaient armes et militants destinés à la lutte anti-israélienne.

Les films engagés que diffusent le réseau Utopia ne sont donc engagés que dans un seul sens. Ils ne présentent les faits qu’à partir d’un seul angle de vue qui est loin d’être impartial. Ce qui importe à ce réseau de distribution, c’est finalement de renforcer la stigmatisation d’Israël à travers l’adéquation entre une actualité et un cinéma qui présente Israël comme un Etat belliciste et colonialiste, un Etat prêt à violer le droit international, à massacrer des civils palestiniens, à tuer des « humanitaires »… Et cela, dans l’unique but de mettre encore plus à dos l’opinion publique internationale de plus en plus judéophobe.

Mais tout est mal qui finit à peu près bien : le 14 juillet, il semblerait que les salles du réseau Utopia vont lever leur boycott et diffuser enfin le film de Leon Prudovsky.

Et le vieil homme réveilla le chat…

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Bronislaw Komorowski
Bronislaw Komorowski.

J’aurais aimé rédiger un texte sérieux et bien documenté sur la présidentielle polonaise. Un texte qui aurait donné aux Français une idée plus précise de celui avec qui leur Président sera amené à échanger poignées de mains et secrets d’Etat, notamment au deuxième semestre 2011, quand la Pologne présidera l’Union européenne.

J’aurais aimé partager avec les Français quelques informations sur ce que chacun des deux candidats à la présidence de la République polonaise, Jaroslaw Kaczynski et Bronislaw Komorowski, proposait à mes compatriotes en matière de politique budgétaire, d’économie, d’affaires internationales, de sécurité sociale, de santé ou encore, pourquoi pas, de culture et de médias.

Malheureusement, la campagne présidentielle en Pologne n’a donné lieu à aucun débat sérieux entre les deux candidats en lice. Moi-même et les trente millions de Polonais censés élire le Président de leur pays le 4 juillet 2010, avons assisté à des échanges plus loufoques les uns que les autres entre Kaczynski et Komorowski. Difficile de ne pas reconnaître que Kaczynski a eu une longueur d’avance sur Komorowski la compétition tacite qui consistait à faire rire les électeurs. Inoubliable sa déclaration selon laquelle, en tant que président, il achèverait le retrait des troupes polonaises d’Afghanistan avant même celui des Américains. Comme si les Polonais avaient une raison particulière d’y rester sans les Américains.

Mais soyons honnêtes. Ces deux derniers mois, ce n’est pas que par le rire que l’on a tenté de nous séduire. Nous, les électeurs, avons également appris de qui et de quoi nous devions avoir peur. Kaczynski s’est acharné à nous convaincre qu’il fallait avoir peur de Komorowski et du Premier ministre Donald Tusk. Komorowski n’a pas arrêté de répéter qu’il fallait avoir peur de Kaczynski et de son parti, Droit et Justice.

Reste que je serais incapable de dire aux Français, à ceux d’entre eux du moins qui n’ont pas complètement perdu tout intérêt pour les affaires européennes, ce qu’était la position de chacun des candidats par rapport à la division de l’Union entre les pays de la zone Euro et les autres, ni comment ils envisageaient la coopération entre les pays-membres face à la perte progressive d’influence de la Commission européenne, ni surtout ce que le nouveau Président polonais serait prêt à faire pour soutenir son gouvernement dans la bataille en faveur du maintien du Fonds de cohésion dont la sauvegarde reste vitale pour le futur développement de la Pologne. Je suis ainsi contrainte de conclure ce paragraphe en me bornant à dire que Bronislaw Komorowski est supposé représenter une formation politique décidément pro-européenne, alors que Jaroslaw Kaczynski aurait pu nous réserver de belles surprises en la matière. C’est en effet son jumeau Lech, récemment disparu dans un accident d’avion, qui toujours s’est occupé des questions européennes.

« Kaczynski aime les chats mais il n’est le père de rien ni de personne »

Faute d’un texte sérieux, je me contenterai alors de raconter l’histoire du vieil homme qui a réveillé le chat… Il ne s’agit pas de n’importe quel vieil homme, bien évidemment, pas plus que de n’importe quel chat. Le vieil homme porte un nom et un passé chargés d’actes de bravoure et de courage hors du commun. Il s’appelle Wladyslaw Bartoszewski et a 88 ans. Pendant la seconde Guerre mondiale, il a été envoyé par les nazis à Auschwitz. Libéré grâce à l’action de la Croix-Rouge polonaise, il s’est engagé dans la Commission d’Aide aux Juifs et a participé activement aux préparatifs de l’insurrection du ghetto de Varsovie. C’est pour ces faits que lui a été décerné le titre de « Juste parmi les Nations », une distinction qu’il a mérité tout au long de sa vie, notamment en présidant le Conseil international du Musée d’Auschwitz et en conseillant l’actuel Premier ministre polonais pour le dialogue judéo-polonais.

Lors de la dernière campagne présidentielle, le vieil homme a accepté de chapeauter le Comité honoraire de soutien à Bronislaw Komorowski. Il s’était déclaré prêt à défendre jusqu’à son dernier souffle la candidature de celui-ci, afin d’éviter à la Pologne de « descendre au rang de la Grèce, de la Bulgarie et de la Roumanie en termes de stabilité, de confiance et de possibilités ». Si l’engagement du vieil homme s’était arrêté là, je n’aurais pas eu d’histoire à raconter. Mais le vieil homme est un homme de parole, un homme honnête. Il a non seulement tenté de défendre jusqu’au dernier souffle la candidature de Komorowski mais, en même temps, il a tout fait pour décrédibiliser celle de Kaczynski. Il faut croire que c’est précisément dans ce but qu’il a prononcé les propos qui lui ont valu des menaces de mort d’une part, et la protection d’une garde rapprochée de l’autre. Qu’a-t-il dit ? Eh bien, il nous a avertis que si nous voulions que la Pologne suscite autant d’intérêt dans le monde que le Rwanda ou le Burundi, nous n’avions qu’à voter pour Kaczynski, « quelqu’un qui n’a d’expérience que dans l’élevage des animaux de compagnie mais qui n’est le père de rien ni de personne ».

Le décryptage de l’allusion s’impose. Bronislaw Komorowski est le père accompli de cinq enfants, un époux fidèle et dévoué. Jaroslaw Kaczynski, contrairement à son frère décédé, est un vieux garçon connu pour sa passion pour les chats, dont le dernier, Alik, a même été source d’inspiration pour un slogan électoral : « Ton chat voterait pour Jaroslaw ! ».

Wladyslaw Bartoszewski a pris des précautions oratoires : « Je ne suis qu’un vieil homme sclérosé, qui a beaucoup d’humour et qui n’appartient à aucun parti politique ». Elles ont été vaines. « Tes jours sont comptés ! », « Tu vas crever comme un chien ! », « Crève, sale juif ! », « Hitler t’a rien appris, mais nous on va te donner une leçon ! », « Tu en as trop dit, confident des juifs, traître à la Pologne ! », tels ont été, entre autres gracieusetés les propos contenus dans la centaine de lettres anonymes adressées à la Chancellerie du Premier ministre, dont Bartoszewski est le secrétaire d’Etat. Anonymes, mais signées « un vrai Polonais ».

Le pays des « vrais Polonais »

La morale de l’histoire et une information sérieuse destinée à tous les Français qui persistent à s’intéresser à la politique européenne :

Peu importe qui a gagné les élections présidentielles en Pologne et peu importe avec qui le Président français échangera une poignée de main lors d’un prochain sommet européen. Peu importe car la Pologne restera encore longtemps le pays des « vrais Polonais ». En dépit d’une mobilisation formidable de milliers de personnes témoignant de leur solidarité avec Wladyslaw Bartoszewski, en dépit de la défaite de son candidat, le camp de la droite radicale polonaise ne s’amollira pas. Jaroslaw Kaczynski sera sommé de rester le dépositaire de la mémoire de son frère défunt, le gardien du patriotisme chauvin et le guide éternel de la droite traditionaliste. Un rôle qui ne lui déplait pas forcément… Ses sympathisants continueront de s’identifier comme martyrs de la fidélité à Dieu, à l’Honneur et à la Patrie. Ils continueront à décrire la Pologne comme un pays encerclé par des ennemis visibles et invisibles, déstabilisé par les traîtres, bradé et déshonoré. Ils seront renforcés dans cette vision par l’attitude de la majorité de l’Episcopat polonais et de l’Eglise catholique.

Pourquoi alors puis-je quand même me réjouir de la victoire de Komorowski ? Pour trois raisons très simples.

D’abord, parce que la victoire de Komorowski signifie l’échec de Kaczynski. Et plus précisément parce qu’elle sanctionne l’idéologie et l’expression, insupportablement violentes, d’un national-catholicisme évoquant l’époque du « renouveau moral » de l’entre-deux-guerres.

Ensuite, parce qu’elle donne le pouvoir à quelqu’un qui, certes, n’améliorera pas le fonctionnement de la démocratie polonaise, mais qui à coup sûr ne la détruira pas. C’est déjà ça et ce n’est pas rien.

Enfin parce que si Komorowski n’a pas la carrure d’un grand homme d’Etat, il se situe dans la moyenne européenne. Il s’agit donc dans une certaine mesure de la victoire d’un style, pour ne pas dire d’une esthétique. Adam Michnik, le rédacteur en chef du quotidien à grand tirage, Gazeta Wyborcza, a exprimé cela en des termes qui diront tout aux Français : « Ces élections ont une dimension symbolique. Au niveau des déclarations, il y a eu peu de différences entre les deux candidats. En revanche, il y a une différence énorme entre eux au niveau de la pratique, la même qu’entre les partisans de de Gaulle et ceux de Le Pen. ».

Le rappel à l’ordre des Inrocks

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Alain Finkielkraut
Alain Finkielkraut
Alain Finkielkraut.

Si au printemps, les feuilles poussent sur les marronniers, en été, ce sont les marronniers qui recouvrent les feuilles. Les magazines nous ont habitués à ces sujets tous moins épineux les uns que les autres et quand L’Express fait sa « une » sur le salaire des cadres, Le Nouvel Obs se rabat sur l’immobilier à Paris et Le Point sur le mal de dos qui est, comme on le sait, le mal du siècle. C’est sans doute Daniel Lindenberg en 2002 qui a ajouté à la catégorie la surveillance des « nouveaux réactionnaires ». Dans le genre, les Inrockuptibles nous livrent dans leur dernier numéro les têtes d’Alain Finkielkraut, d’Eric Zemmour et d’Elisabeth Lévy, épinglés comme « rebelles de pacotille ».

Le choix de ces termes peut sembler comique venant des Inrocks et me donne envie de leur renvoyer le compliment à la figure car le goût de la pacotille et la rebellitude sont depuis le début les mamelles de ce canard. Ces journalistes branchés de rock branché tentent régulièrement de nous vendre les dernières poussées acnéiques d’obscures scènes alternatives pour les nouveaux Beatles. Les groupes les plus anecdotiques censés durer 1000 ans défilent et disparaissent, numéro après numéro.  Des beaux, des bruns, des ténébreux, présentés comme indispensables quand le rock qui tache poursuit sa route ailleurs, faisant couler la sueur et la bière. Qui se souvient des Stones Roses ? Qui saura demain qui fut Pete Doherty ?

Serge Kaganski, qui signe l’un des trois articles du dossier, est devenu au « Masque et la plume » de France Inter, où il critique les films, la balise qui nous renseigne sur le cinéma à éviter. Tout ce qu’il encense est chiant, parfois ouzbèke et sans dialogues, toujours indigeste. En revanche, tout ce qui est populaire, efficace, léger et brillant est mis au pilori. Ce snobisme culturel, qui garantit à son lecteur qu’il n’écoutera jamais la même musique que le fils de sa femme de ménage et qu’il ne fera pas la queue au ciné avec n’importe qui, est plutôt risible. L’ennui, c’est quand la mode appliquée à la pensée devient un mode de pensée.
 
Depuis que ce magazine est devenu « le news culturel », son analyse de l’actualité politique est tout aussi branchée. Toute vérité dérangeante est occultée par les fantasmes gauchistes qui servent d’œillères aux journalistes. Dans le même numéro, un reportage sur le procès des émeutiers de Villiers le Bel tente de faire entrer tant bien que mal la réalité dans le cadre d’une société postcoloniale où des blancs arrêtent, condamnent et emprisonnent des noirs. C’est sans doute un point de vue de mise en scène intéressant quoiqu’éculé mais comme souvent, la vraie vie est ailleurs. Mais la vraie vie intéresse-t-elle vraiment l’inrockuptible ? On peut parfois en douter.

La posture qui interdit à l’inrockuptible de danser à un concert de Springsteen l’empêche peut-être de voir ce qu’il voit, terrorisé à l’idée de penser un jour comme Dupond Lajoie et comme la majorité des Français qui vivent, loin des performers transgressifs et transgenres, des groupes de trip hop hybride et cosmopolites, de l’art qui n’existe pas sans sous-titres, les joies du vivre-ensemble et du multiculturalisme au quotidien.

Mais revenons à l’imposture dénoncée par les Inrocks, pour qui nos amis feraient avancer les idées de la réaction sous la bannière de l’insoumission. Au fait, des rebelles d’opérettes qui pensent comme tout le monde, c’est exactement ainsi que nous voyons les remuants héritiers de la gauche caviar. Alors, qui est bienpensant et qui est politiquement incorrect, qui incarne la doxa et qui est un insoumis ? Dans ce jeu de miroir, où on se renvoie d’un camp à l’autre les mêmes munitions, les mots se sont vidés de leur sens. On pourrait continuer longtemps cette guerre de tranchées à coups de « c’est çui qui dit qui y est » et s’envoyer à la figure de la « pensée unique », du « politiquement correct » et de la « bien-pensance », car comme l’explique Kaganski qu’il ne faut surtout pas suivre au cinéma mais qu’on peut suivre dans son raisonnement, la pensée unique, l’aveuglement idéologique, c’est toujours l’autre. On se fiche de savoir qui est rebelle et insoumis même si les uns se font virer des radios et télés ou l’évitent de justesse, sont traînés en justice et sommés de répondre aux accusations répétées de racisme, quand les autres exposent de l’art subversif, insolent et iconoclaste qui se torche dans un drapeau français avec le concours de la FNAC et de France Inter.

Faux rebelles et peut-être pas rebelles du tout, et alors ?

La question n’a pas d’importance et ni Finkielkraut, ni Zemmour, ni notre chef ne courent après l’étiquette de rebelles. C’est le procès qui leur est fait cette fois-ci, celui d’une escroquerie dénoncée : « Des rebelles ? Des opposants à la pensée unique ? Muselés, brimés ? C’est pourtant bien eux qu’on entend partout dans les médias… Et si ces insoumis n’incarnaient que le discours dominant ? » Encore une fois, personne n’a le goût du martyr, en tout cas pas les sépharades de la bande et ces histoires de positionnement sont secondaires. Les majorités de Français qui font les gouvernements, les gens qui voient ce qu’ils voient et qui entendent Finkielkraut, Zemmour et Lévy, sont clients. Et dans les médias, le client est roi. Et c’est ainsi que l’on voit de plus en plus nos nouveaux réactionnaires à la télé. Une majorité d’opinion trouve un écho dans une parole publique qui finit par s’imposer comme l’une des voix légitimes dans les médias. Voilà ce qui forme un « discours dominant ». Cette conquête de la pluralité serait-elle intolérable ? La question semble se poser aux Inrocks et au MRAP où on préfèrera toujours la « pensée dominée ». En attendant, on ne débat pas beaucoup, quand les menaces de censure apparaissent, les pensées s’affrontent peu.

La gauche Médiapart/Inrocks, comme au moment du débat sur l’identité nationale, refuse de débattre de certaines questions et récuse les débatteurs. Dans le dossier des Inrocks, on balaye de la main tout argument « de l’autre camp » avec les mots « réacs » et « conservateurs », et on y observe nos hérauts par le petit bout de la lorgnette. Si l’inrockuptible semble être l’idéaliste incarné, notre trio est composé d’opportunistes. « Ils sont là pour faire du show, ils sont dans une mécanique du contre qui leur rapporte de l’argent », déclare Patrick Menais du zapping de Canal. « Il y a un coté jeu de rôle là-dedans, c’est évident. Ils sont devenus ceux qu’on adore détester », témoigne Pascale Clark, « il pense contre, c’est son fonds de commerce, et il a un public pour ça. Penser contre, c’est aujourd’hui une part de marché », confie Nicolas Demorand à propos de Finkielkraut. Tout ceci est très élégant et montre que si la différence est partout célébrée, la divergence ne suit pas. On adore la diversité sauf celle des idées. Les opinions cataloguées « réacs » ne sont pas débattues ni même combattues à part au tribunal parce qu’elles ne sont même pas reconnues comme des opinions. Ce ne sont pas des idées mais du show, des postures et des intérêts !

Disqualifier ses adversaires pour éviter tout débat, cette stratégie de résistance à la parole libre (ce qui ne signifie pas qu’elle est toujours vraie) ne tient plus. Sur certaines questions, une opinion longtemps silencieuse, majoritaire dans la vraie vie et encore minoritaire à la télé et c’est très bien comme ça, s’impose, défendue entre de nombreux autres, par nos trois orateurs. Les progressistes de gauche ne l’entendent pas mais c’est sans importance, les Français ne les ont pas attendus.

Bourses : des indices aux preuves

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File d'attente pour du pain, Mémorial Franklin Roosevelt
File d'attente pour du pain, Mémorial Franklin Roosevelt.
File d'attente pour du pain, Mémorial Franklin Roosevelt
File d'attente pour du pain, Mémorial Franklin Roosevelt.

La majorité des investisseurs et analystes considérant les Bourses comme un indicateur puissant et fiable, les envolées des indices sont dès lors interprétées comme autant de signaux précurseurs anticipant une embellie économique. C’est ainsi que les appréciations notoires des Bourses en 2009 avaient été motivées par les multiples stimuli et autres plans de sauvetage mis en place quelques mois plus tôt qui avaient suscité une vague d’optimisme parmi les investisseurs persuadés que l’économie bénéficierait (au moins à la longue) des ces injections de liquidités. Pourtant, ce processus tend également à s’inverser lorsque les marchés se rendent compte que les économies ont du mal à suivre, l’euphorie boursière se dégonflant dès lors dans de misérables pschitts…

Les tourmentes boursières actuelles pourraient – et devraient – s’intensifier davantage tout en perdurant encore quelques années ! C’est seulement en 1945 que la Bourse américaine a, en valeurs actualisées de l’époque, recouvré pleinement les niveaux des années 1930… Le parallèle entre cette période et la nôtre étant au demeurant intéressant puisque, tout comme la fin des années 1930 marquées par la conclusion de la Grande Dépression et par la queue de comète d’un son lot de mesures plus ou moins discutables, la crise de 2007 et de 2008 s’est soldée par une montagne d’endettements qu’il revient à nos économies aujourd’hui d’ingérer tant bien que mal… Le réflexe compulsif de nos Etats ayant été limité à la mise en place successive de toutes sortes de mesures stimulatoires, il est impératif de reconnaître aujourd’hui que les Etats-Unis (que je cite car c’est eux qui ont été les plus généreux en la matière) sont toujours en récession, et ce 18 mois après avoir réduit à zéro leurs taux d’intérêts !

Bienvenue en 1932 !

Dès lors, comment réagir face aux baisses de taux frénétiques qui ont propulsé les déficits budgétaires au-delà de 10% du P.I.B. ? Les Bourses – celles-là mêmes qui avaient prédit une reprise notable pour 2010 – commencent donc par accuser le coup d’autant plus cruellement qu’elles ont cédé l’an dernier à un optimisme injustifié. Pour les Bourses mais aussi pour les Etats, l’heure de vérité approche.

L’exemple seul de la Californie suffirait à affoler: voilà un état Américain (et non des moindres !) qui, dans une tentative quasi désespérée de juguler un déficit de 19 milliards de dollars, licencie 200 000 fonctionnaires tout en réduisant de 14% le salaire de ceux qui sont toujours en poste Un autre état de moindre importance comme l’Illinois (au déficit de seulement 12 milliards !) étant pour sa part en retard de paiement sur ses écoles, centres de soin et prisons pour un montant de 5 milliards de dollars… Reconnaissons donc que la conjoncture économique s’aggrave progressivement, un million de citoyens US ayant littéralement été boutés hors du marché du travail, seule raison pour laquelle la statistique officielle du chômage n’atteint aujourd’hui pas les records historiques ! Et un chômeur Américain met en moyenne 35 semaines à retrouver du travail, ce qui représente le délai le plus long depuis la Seconde guerre mondiale.

La raison du désastre, c’est que les déséquilibres qui ont débouché sur la crise de 2007 et de 2008 ont encore été exacerbés par les injections de liquidités massives et opportunistes de gouvernements soucieux de retarder au possible les choix décisifs et les indispensables modifications structurelles. Le temps n’est plus aux interrogations académiques ni au déni car à présent que les effets (artificiels) des stimuli s’évaporent et cèdent la place à une réalité économique crue et non tronquée, nous entrons en récession !  Bienvenue en 1932.

Ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent des mots-valises !

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On se souvient que Christine Lagarde, au moment où elle était devenue ministre des Finances, avait gardé quelques temps une habitude héritée de son passage dans le plus grand cabinet d’affaires américain, puisqu’elle rédigeait en anglais les notes internes pour ses collaborateurs. Il avait suffi alors de lui rappeler qu’elle était devenue grande argentière d’un pays appelé France et dont la colonisation linguistique n’était pas encore entièrement achevée pour qu’elle renonce à cette manie.

Il semble, hélas, qu’une rechute se soit produite. Le français lui semble décidément une langue bien provinciale puisqu’il lui faut désormais inventer des néologismes : la rilance, donc, qui est aussi ce qu’on appelle un mot-valise, conjuguant rigueur et relance. Malgré les 60 000 entrées du Petit Robert, Christine Lagarde n’est donc pas parvenue à trouver un mot pour décrire une politique qui consiste à appauvrir les pauvres tout en s’arrangeant pour qu’ils consomment plus. Si elle ne l’a pas trouvé, c’est peut-être parce que cette politique est impossible et ne peut pas exister. Comme les jolies inventions d’Alain Finkielkraut, qui publia en son temps un recueil de mots-valises intitulé le Petit Fictionnaire Illustré. On conseillera donc aux Français qui croiraient à la rilance d’aller s’acheter au plus vite un larmoir que Finkielkraut définit ainsi : « meuble servant à ranger les pleurs. »

La domination émasculée

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Peter Paul Rubens, Samson et Dalila, 1609
Peter Paul Rubens, Samson et Dalila, 1609.
Peter Paul Rubens, Samson et Dalila, 1609
Peter Paul Rubens, Samson et Dalila, 1609.

En ce temps troublé de scandales politiques, de morosité économique et de Bérézina footballistique, la nation a trop peu goûté un rare moment d’union nationale : le 29 juin 2010 l’assemblée adoptait à l’unanimité un projet de loi qui tirait des cris de joie de la classe politique tout entière.

Pour que le gouvernement parvienne à désarmer les préventions fascistophobes de la gauche, il fallait du lourd, du très lourd. Par exemple de quoi satisfaire pour quelques semaines au moins notre insatiable envie du pénal. Il s’agit en l’occurrence d’un tout nouveau délit de « violences psychologiques entre conjoints » dont le modèle explicite est le délit réprimé par la loi sur la prévention du « harcèlement moral » dans le travail. La notion juridique de harcèlement moral ne se limitera donc plus à la sphère professionnelle mais gagnera la sphère autrefois strictement privée de la famille. On traquera dorénavant le harcèlement jusque dans des recoins de vie quotidienne. Harcelons les harceleurs !

Le couple ou l’alliance d’une victime et d’un bourreau

La définition d’un délit de harcèlement moral entre un homme et une femme dans le cadre familial sous-entend qu’une femme serait au fond dans le même rapport avec son mari qu’un employé vis-à-vis de son patron. Cette loi, réclamée à corps et à cris par les associations féministes après le meurtre atroce d’une femme par son ex-conjoint en février 2010, procède implicitement d’une vision du mariage héritée d’une vulgate sociologisante à la Bourdieu, selon laquelle il y aurait nécessairement, dans tout lien social, d’un côté un dominant, en l’occurrence le mari, et de l’autre un dominé, l’épouse. L’intitulé de ce texte de loi qui vise à « la prévention et la répression des violences faites aux femmes » situe d’emblée le problème : pour le législateur unanime il y a dans les couples une victime, avérée ou potentielle, et un bourreau, lui aussi avéré ou seulement potentiel. Notons au passage que cette même loi institutionnalise, dans le cadre pénal, une journée de « sensibilisation à la violence faite aux femmes », le 25 novembre.

Lorsque tous nous serons bien « sensibilisés » aux violences faites aux femmes, en particulier dans la sphère conjugale, que restera-t-il des hommes, du couple et du monde commun? Dans son roman Comment j’ai liquidé le siècle, Flore Vasseur met en scène un as de la finance qui un jour d’énervement manque de s’en prendre physiquement à sa famille : terrifié par sa propre violence, il divorce et abandonne sa progéniture pour se consacrer pleinement à l’univers rassurant des équations financières, jusqu’à l’apocalypse finale.

En comprenant essentiellement les rapports entre maris et femmes comme des rapports de domination, on pulvérise au passage le vieux rêve occidental de l’égalité homme-femme dans le mariage. Au nom de la défense des victimes, le législateur procède à la liquidation d’une vieille institution, le mariage chrétien et sa version laïcisée « à la mairie », qui avait jusqu’à présent plutôt protégé les femmes de la violence du monde. Alors que l’Occident s’est progressivement efforcé depuis de longs siècles, notamment grâce à l’instauration du consentement des deux époux dans le mariage par le IVe Concile du Latran en 1215 (consentement qui constituait une novation absolue), d’établir une stricte égalité de droits et de devoirs entre époux, la loi procède ici à une rupture de cette égalité stricte en établissant implicitement qu’il existe structurellement au sein du couple une partie dominante et une autre dominée. Plus encore, cette vision, en tant qu’elle est implicitement critique du couple, procède à un travail de dénonciation des liens conjugaux, nécessairement aliénant pour le plus faible, par axiome toujours la femme. Que le législateur puisse imaginer qu’un homme puisse couramment passer – sans solution de continuité- du dénigrement de son épouse aux insultes puis aux coups, et enfin au meurtre suffit à montrer à quel point, pour le législateur unanime, le couple est une institution criminogène. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, que l’autre mesure-phare de cette loi soit une mesure visant à éloigner les conjoints violents du foyer conjugal grâce à un mouchard attaché au poignet des époux ou ex-époux supposés violents. Cet éloignement technologico-pénal du mari est une forme d’aveu du législateur : le couple nuit à la santé des femmes.

Cette loi est la dernière en date de la cohorte des lois consacrées à l’amélioration de la sécurité des Français. Il s’agit selon le député UMP Chantal Brunel « d’une mesure préventive  car les violences psychologiques précèdent toujours  les coups ». Parallèlement à la dénonciation de la domination, la notion de prévention ne cesse de s’étendre dans un pays ravagé par la peur : la généralisation de la « vidéo-protection », l’introduction de la possibilité de la castration chimique, sans parler de l’application indiscriminée d’un pseudo « principe de précaution » banalisent en France et dans d’autres pays européens l’idée selon laquelle on doit prévenir le mal par le mal, idée mise en avant par Georges Bush lors de l’invasion de l’Irak qui fut faite préventivement, au nom du droit à la sécurité des paisibles et innocents citoyens du monde.

Foin des aléas de la vie en commun !

Peut-être pourrait-on objecter à Chantal Brunel qu’il y a beaucoup de choses dans un couple qui précèdent les coups, par exemple le coït parfois, au cours duquel je me suis laissé dire qu’il peut arriver que des insultes soient prononcées, parfois même pour le plaisir des deux protagonistes. En effet, au-delà de Bourdieu, c’est peut-être Sade qui hante l’imaginaire de nos gouvernants puisqu’il y a implicitement dans la loi, un peu comme dans les jeux SM un « dominant » violent et un « dominé » qui accepte les insultes et les coups sans broncher, avec une mine soumise et éthérée de martyr chrétien[1. Spéciale dédicace à Alain Jugnon]. C’est une vision parfaitement fantaisiste et infantile des aléas de la vie en commun. S’il existe sans doute des monstres qui insultent et battent leurs femmes par pur sadisme -personnellement je n’en ai jamais rencontré mais je n’ai aucune raison de nier que cela puisse exister- le cas le plus banal se présente sous la forme d’une dispute qui dégénère en échange d’injures, qui peut lui-même mener à l’échange de coups. Le déséquilibre (un rapport de un à quatre environ) dans le nombre de meurtres dus aux hommes et celui des meurtres dus aux femmes s’explique bien sûr par le déséquilibre des forces physiques en présence. À cet égard, il pourrait même paraître légitime que les hommes aient une responsabilité supplémentaire du fait de leur plus grande dangerosité. Mais il n’en reste pas moins que dans le couple comme ailleurs, les « violences psychologiques » et même physiques sont souvent réciproques. Faudra-t-il, si l’on veut appliquer la loi de façon stricte, interner des familles entières?

Qu’on me comprenne bien : je suis bien sûr favorable à ce que l’on protège, lorsque le cas se présente, les femmes de la violence des hommes. Mais ce que je tente de décrire ici est un processus global juridique et sociétal sous-tendu par une vision des relations homme-femme qui implique à la fois un rapport phobique au conflit et une dévalorisation idéologique du couple et, partant, de la vie de famille dans son ensemble. Si l’on suit la logique de cette loi jusqu’à son terme, idéalement l’Etat ne devrait avoir à faire qu’à des individus atomisés, seuls face à leurs écrans. Même à l’école, on est tenté de résoudre les délicats problèmes liés à l’éducation de nos enfants par le remplacement généralisé des professeurs par des écrans d’ordinateurs. On liquiderait sans doute ainsi préventivement toute forme de domination sociale et de conflits potentiels. Faudra-t-il que nous devenions tous des esclaves numériques pour nous affranchir des contraintes de la vie commune ?

Ne m’appelez plus républicain

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Assez curieusement, je ne me suis jamais senti très proche de la mouvance « gauche républicaine » tel qu’elle s’exprime sur des sites comme ResPublica. Peut-être en raison de leur incapacité à penser les questions économiques et à rester fixés sur des problématiques sociétales, comme si rien n’avait changé depuis l’époque où Régis Debray avait théorisé la distinction entre démocrates et républicains… Mais depuis quelques temps, la famille semble muter, ou plus exactement, avoir enfanté une branche dissidente, à coté de laquelle Alain Soral et Marine Le Pen font figure de gentils centristes. J’évoque là le site de Riposte Laïque.

Ce site a commencé à faire parler de lui, il y a quelques semaines avec son apéro géant saucisson-pinard organisé en collaboration avec le bloc identitaire. Sur le moment, j’avais été davantage choqué par les réactions outrancières des bienpensants qui ont aussitôt hurlé au racisme et la xénophobie que par l’initiative elle-même. D’une manière générale, il en faut beaucoup pour me choquer, mais dernièrement, je suis tombé sur un article qui m’a révulsé : « La France collabo prépare la victoire de la France racaille et de la France Hallal ».

Je ne vais pas m’ériger en professeur de bonne vertu (ce n’est pas le genre de la maison) mais plutôt essayer d’analyser le discours de ces prétendus résistants laïcs et tenter de répondre à la question de savoir s’il peut être fait une place à ce discours identitaire dans la famille républicaine.

Un amalgame abject

Compte tenu de sa violence, l’article incriminé est probablement peu représentatif de l’abondante littérature produite par ce site, (du moins, espérons-le) mais il est intéressant par les amalgames auxquels il procède entre des sujets liés, peut-être corrélés statistiquement, mais qui devraient être strictement isolés dans l’analyse. À savoir : la nouvelle barbarie qui s’exprime fait divers après fait divers par des expressions de violences gratuites, les ratés de l’assimilation et le sentiment anti-France ou pour le dire avec leurs mots le « racisme anti-blanc », l’islamisation ou la hallalisation de certains quartiers, la pratique de la foi musulmane dans les lieux dédiés à cet effet, la culture « caillera » et l’immigration en général.

Tout cela est associé de manière indissociable comme s’il s’agissait d’une seule et même réalité. La France, présentée comme un pays où il faisait bon vivre (joli cliché qui mériterait quelques développements critiques), est décrite comme envahie avec la complicité coupable de ses dirigeants politiques par un peuple venu d’ailleurs qui serait cumulativement issu de notre empire postcolonial, farouchement hostile à la France, musulman pratiquant et prosélyte, vivant dans des banlieues qu’il aurait déjà transformées en zones où règne la loi de la jungle, violent et capable de toutes les barbaries.

Pour maintenir l’unité de cet agrégat d’horreurs, la technique est simple, efficace et redoutable. Elle consiste à s’appuyer les faiblesses de l’argumentaire de ceux qui s’opposent à eux.

L’improductivité des postures moralistes

En rejetant en bloc l’ensemble du propos sous couvert de considérations morales (c’est « mal » de penser ainsi) ils tombent dans le piège d’une présentation binaire où s’affronteraient des racistes identitaires et étrangers stigmatisés. Prenant parti pour les seconds – bons sentiments obligent – ils apparaissent comme tombant dans le déni de réalité et donc les complices  objectifs de ces nouveaux barbares. Les laïcards peuvent ainsi aisément se présenter comme les derniers défenseurs d’une France menacée de disparition et d’envahissement par des hordes barbares.

Ici plus qu’ailleurs, le discrédit moral est parfaitement inopérant. On a en effet parfaitement le droit d’être xénophobe et de vouloir défendre son identité culturelle. Les accusations de racisme portées après l’organisation de l’apéro saucisson-pinard étaient franchement grotesques et contre-productive. Affirmer que vouloir rester attaché à ses traditions alimentaires est une expression du racisme, revient en effet à souhaiter l’adaptation de la population autochtone aux mœurs des nouveaux arrivants. Au final c’est l’accusateur qui se voit discrédité.
Quant au qualificatif d’ »extrême droite », il ne veut strictement rien dire. Aucun de ceux qui manient cet anathème serait bien incapable de le définir. Tout cela n’est que conventions. On pourrait très bien faire commencer l’extrême droite aux positions souverainistes, protectionnistes et anti-européennes. Dans ces conditions j’en ferais partie et ce n’est pas ce qualificatif qui me ferait changer d’analyses ! Ce genre de réactions ne sert qu’à donner bonne conscience à ceux qui croient bon de s’insurger. Au mieux, elles n’ont aucun effet sur le mouvement de pensée qu’elles prétendent combattre. Au pire, elles en assurent la promotion, car qui peut nier que l’ensemble des phénomènes sociaux stigmatisés par Riposte Laïque existent, au moins à l’état de traces suffisamment visibles pour être perceptibles par les médias ?

De vrais problèmes qui appellent de vrais remèdes

Dans ces conditions, il est clairement contre-productif de nier la réalité ou même de la relativiser comme certains l’ont fait lors du débat sur la burqa. Dès lors que les médias rendent compte de ces phénomènes, ils existent dans l’opinion et apparaissent dans le débat public comme des problèmes que la classe politique se doit de résoudre.
En tant que provincial qui vit dans une ville de l’Est autrefois germanique et peu concernée par les flux migratoires issus de l’ancien empire colonial, je ne constate rien de ce que dénoncent les identitaires dans ma vie quotidienne. Les Arabes que je fréquente ne sont pas musulmans ou très modérément, sont parfaitement intégrés, parlent français y compris entre eux, supportent l’équipe de France au moins autant que celle de leur pays d’origine. Il n’y a pas de boucherie hallal dans mon quartier et je ne croise jamais de femme en burqa dans les rues. Je serais donc très tenté de minimiser les problèmes pour les circonscrire à cette immense zone pathogène et déshumanisée qu’est devenue la banlieue parisienne. Mais on ne va tout de même pas appeler à l’expatriation des banlieusards dans les bourgades de province ! Au fond, c’est bien là que ce situe le risque principal. Si les petits blancs décidaient de quitter les zones qui connaissent ces tensions ethnico-culturelles, on se retrouverait aussitôt dans la situation que décrit Zemmour dans « La chute de Rome », chapitre conclusif de Mélancolie Française.

Face à ce discours, la seule solution est d’entrer dans le détail des allégations, froidement, sans juger et sans même se boucher le nez, prendre position point par point, identifier les causes profondes des différents phénomènes incriminés, les qualifier et en cas de pathologie avérée de proposer des solutions adaptées.  Bref, faire un travail politique de fond. C’est uniquement ainsi que l’amalgame infâme entre immigrés, musulmans, habitants des cités, cailleras et nouveaux barbares pourra être brisé, et que ces questions pourront devenir des vraies questions politiques susceptibles de constituer l’embryon d’un nouveau projet de société.

C’est ce à quoi je me consacrerais pendant la période estivale dans une série de billets thématiques en formes de grands débats de l’été. J’aimerais passer en revue les nouvelles pathologies sociales dénoncées par les identitaires (notamment) en m’efforçant de conclure l’analyse sur des propositions concrètes à verser au débat. Compte tenu du caractère explosif de ses sujets, les discussions devraient être animées …

Peut-on cohabiter avec les identitaires ?

Sans développer la critique point par point, je saute donc directement à la conclusion et à la question que je posais en introduction : les identitaires ont-ils leur place dans la grande famille républicaine ? La question n’est pas totalement sans portée compte tenu des positions prises par DLR et le MPF menaçant d’exclusion tout militant qui se rendrait à l’apéro « saucisson-pinard », position dont je crois savoir qu’elle a causé quelques remous au sein du mouvement de Nicolas Dupont-Aignan.

Je me suis toujours refusé à ostraciser Marine Le Pen en raison de son patronyme ou du passé de son parti. Je suis même d’une extrême tolérance à l’égard de tous les mouvements et positions extrémistes, dès lors que des convergences m’apparaissent possibles sur les combats essentiels. Néanmoins, il existe une limite à ne pas franchir et Riposte Laïque me semble clairement se situer très loin au-delà.

Cette limite me paraît résider dans le concept de guerre civile. On pourrait être tenté d’affirmer qu’un vrai républicain ne peut que refuser cette perspective et se doit d’appréhender le peuple comme un tout un et indivisible, sans distinction de race, de religion ou de niveau socio-culturel. Cependant, les identitaires appréhendent leurs ennemis comme des extra-nationaux, voire des envahisseurs qui mettent en péril la République, la nation et la civilisation elle-même. Dans ces conditions, s’évertuer à les considérer comme des membres à part entière de la communauté nationale revient à leur demander d’intégrer un paradigme qui n’est pas le leur. L’argument ne parlera donc qu’aux convaincus.

La guerre civile ou la révolution

Le clivage ne peut donc que se cristalliser sur le concept de guerre civile. Certains considèrent qu’elle est inévitable, qu’elle est même souhaitable comme un passage obligé vers une réconciliation nationale, voire qu’elle est déjà en cours. D’autres chercheront à tout prix à l’éviter considérant qu’il s’agit du piège ultime tendu par le système pour assurer sa pérennité.

Je ferai ici référence à Emmanuel Todd et Alain Soral, deux auteurs qui, chacun a leur manière ont mis le risque de guerre civile au cœur de leurs analyses et de leur combat.

Dans Après la démocratie, Emmanuel Todd a traité de ce risque sous le vocable d’ »ethnicisation des rapports sociaux ». Il y voyait trois réactions possibles des sociétés face à la crise économique mondiale. Une réponse politique adaptée à la situation (pour lui le protectionnisme européen), l’ethnicisation des rapports sociaux, avec l’islamophobie pour expression principale, et la lutte des classes. Selon cette grille de lecture, la stratégie de la guerre civile constitue une alternative à toute dynamique révolutionnaire qui verrait les classes moyennes s’allier aux classes populaires pour remettre en cause les privilèges que se sont arrogés les classes dirigeantes. Il s’agit donc d’une réaction que le pouvoir en place aurait tout intérêt à favoriser.

Alain Soral ne dit guère autre chose lorsqu’il affirme que l’objectif de l’Empire mondialiste est de détruire ce qui reste des nations car elles constituent les seules forces de résistance possible à son extension infinie. Sa stratégie est de présenter l’Arabe ou le musulman comme bouc-émissaire pour jouer partout le jeu du conflit de civilisation et projeter les nations dans une situation de guerre civile larvée qui achèveraient de les détruire. Pour Soral le nationaliste, la surenchère identitaire est un piège à éviter. C’est pourquoi ses positions sur le concept d’assimilation sont plus que nuancée et qu’il a choisi de tendre la main aux Français musulmans (avec des méthodes que l’on peut juger discutable, mais c’est une autre histoire) dans l’espoir de faire renaître un patriotisme français où les enfants d’immigrés et un islam francisé auraient toute leur place.

La différence – et elle est de taille – entre Soral et Todd, est que lorsque l’un dénonce depuis longtemps la culture « caillera » de ceux qu’il appelle les zyva, l’autre donne dans l’angélisme le plus exaspérant, refusant de voir dans la problématique des banlieues autre chose que des difficultés économiques, des révoltes à caractère social exprimant un désir d’égalité quand ce n’est pas des mariages mixtes records attestant de l’exceptionnelle capacité d’assimilation de la nation français !

Du républicanisme au souverainisme

L’Ennemi n’est pas intérieur. Il est dans les structures de la domination économique mise en place l’Empire américain et les élites mondialisées via le désarmement méticuleux des puissances publiques et la corruption des processus démocratiques par la pensée unique et la bien-pensance moraliste.

Aussi, à la question de savoir si les identitaires et les islamophobes déguisé en résistants de la laïcité peuvent avoir une place dans la famille des républicains, je réponds clairement non. La posture identitaire est le « côté obscur » de l’anti politiquement correct, la voie la plus simple, la plus facile, la plus rapide. Inutile de se fatiguer à s’attaquer aux questions économiques ou géopolitiques, ni d’imaginer des solutions, la dénonciation de l’Ennemi tenant lieu de pensée et de programme. Tout parti contestataire qui entrouvrirait la porte aux identitaires changerait aussitôt de nature, s’enfermerait dans la dénonciation stérile et se rendrait incapable de tout discours sur l’Europe, la monnaie ou la concurrence généralisée. Nicolas Dupont-Aignan a eu bien raison de s’opposer à toute ouverture à cette thématique.

Qu’en sera t-il en revanche, t-il du FN dirigée par Marine ? Jusqu’ici elle a émergé avec une critique économique et sociale solidement argumentée où d’ailleurs elle excelle. Va-t-elle poursuivre sur cette voie exigeante ou succomber à la tentation d’intégrer à son discours une dimension identitaire et islamophobe sur le modèle des partis populistes d’Europe du Nord ? La question de la fréquentabilité du marinisme reste donc ouverte …

En attendant, puisque ces gens revendiquent le qualificatif de républicain, je leur laisse bien volontiers. Il y a désormais tellement de tout dans la famille républicaine, du génial de l’infréquentable comme dur insignifiant. Ce terme qui n’a d’ailleurs jamais été bien porteur politiquement est désormais piégé. Autant l’abandonner au profit de celui de souverainiste. La liberté politique des peuples et leur capacité à maîtriser leur destin par la politique et la démocratie n’est manifestement pas le sujet des identitaires. En revanche, c’est bien le nôtre. Ça tombe bien.

Bêle, bêle, bêle comme l’amour !

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Il y a des gens qui ont une vie épatante. Cosmonautes, joueurs de foot, pianistes dans un bordel ou rédactrice en chef. C’est également le cas de Gayle Brewer et Colin Hendrie. Ces Américains sont chercheurs dans le domaine convoité du Sexual Behavior, c’est-à-dire qu’ils passent leur temps à tenter de comprendre pourquoi et comment leurs contemporains font l’amour. C’est tout de même plus captivant que d’être clerc de notaire. Et comme Gayle Brewer et Colin Hendrie sont des gens sérieux, ils explorent cette activité sous toutes les coutures et viennent de faire une découverte qui vaut son pesant de viagra. Pourquoi les femmes crient-elles pendant les rapports sexuels ? C’est évidemment une question essentielle et qui taraude les hommes depuis la nuit des temps. Alléluia, elle vient enfin de trouver sa réponse après une analyse sérieuse et quantifiée ! Nos deux explorateurs de la gaudriole ont tout d’abord établi une classification des sons produits par ces Dames dans le feu de l’action, classification qui va du « Oh, oui, ho, oui » aux murmures en passant par les hurlements et autres gémissements. Fort bien, mais on n’est pa tellement plus avancé.
Nos deux spécialistes ont donc poussé plus loin leurs austères investigations et sont parvenus à la conclusion suivante : quels que soient les cris poussés, la femme tente d’accélérer le processus. Pourquoi ? Parce qu’elle s’embête ! Et la conclusion s’impose à nos deux loustics : plus une femme est excitée, moins elle bêle.
Si elle ne dit plus rien du tout, vérifier toutefois qu’elle ne s’est pas endormie !

Non au tourisme textuel !

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François Bégaudeau
François Bégaudeau.
François Bégaudeau
François Bégaudeau.

De la paresse du touriste…

Dans le numéro 62 de L’Atelier du roman, si bien animée par Lakis Proguidis et chère à notre regretté Philippe Muray, Jean Levi a donné une formule excellente pour qualifier le touriste : « Il est là, dit-il, pour s’assurer de la conformité de ce qu’il voit avec les cartes postales ». Le touriste ne flâne pas, ne rêve pas, ne vient pas voir les monuments d’une ville, les lieux-dits fameux, les plages d’Epinal toujours ensoleillées, non ; il vient s’assurer qu’ils sont bien à leur place, tels que les guides les ont indiqués. J’ajouterais volontiers que, à l’image de ces personnes qui, souffrant de troubles obsessionnels compulsifs, ne peuvent tenir leur esprit en paix tant qu’ils n’ont pas vérifié que les objets sont bien là où ils voudraient qu’ils soient, le touriste cherche à se rassurer. Ainsi pourrait-on définir l’homme contemporain par ses maladies, là où notre société y voit les signes de sa bonne santé : sourire faussement épanoui de ces hordes, en faction devant Notre-Dame, en génuflexion devant la Joconde, en pamoison moite sur les plages, l’été ! Bonne santé, crie notre société, travailleurs cherchant la culture, le loisir, un repos mérité, tandis qu’il n’est qu’obligatoire et dirigé. Nous voici tels que nous sommes : hommes malades, toqués, esprits fébriles et compulsifs, prenant à toute allure des photos de la pyramide du Louvre sans même y avoir jeté un coup d’œil : la photo sert de truchement unique, définitif à notre regard ; photo prise, aussitôt numérotée dans le compteur électronique de notre appareil numérique, bientôt rangée, sur le disque dur d’un ordinateur et vite oubliée.

Mais le touriste, animé par la volonté de vérifier la conformité de ce qu’il voit avec les cartes postales a franchi un pas supplémentaire dans sa maladie lorsque, en matière de cartes postales, il prétend fabriquer les siennes propres : on dirait que le monde réel n’existe littéralement plus s’il n’est redoublé par son propre cliché. Qu’est-ce qu’une photo ratée, pour le touriste, sinon celle qui ne propose pas un double éloignement d’avec la chose vue, celle qui ne ressemble pas assez à la carte postale que, à dix mètres de là où l’on mitraille, on pourrait acheter ? Un pas supplémentaire et un pas définitif, peut-être : si le cliché personnel, la carte postale redoublée, imitée est nécessaire, c’est qu’il faut à notre homme malade le témoin imparable de la réalité de ce qu’il venait voir : lui-même, sa femme, sa fille, son chien, pris en photo devant le monument, homo narcissus apparaissant au premier plan sur la carte postale, et reléguant les murs célèbres au rang de simple décor.

… à la paresse de Bégaudeau

Cependant, il est une autre forme de tourisme qu’on ne doit pas négliger : cette paresse intellectuelle qui nous incite bien souvent à tenir pour acquises des idées jamais par soi-même vérifiées et qui dans notre bouche deviennent de simples opinions ; cette même paresse qui nous dirige, plutôt que vers les textes sources, vers les commentaires qui en ont été fait. Ainsi lisons-nous ou pensons-nous souvent avec ce regard, cette pensée de seconde main qu’a si souvent dénoncée un George Steiner dans son oeuvre. Et les textes, les grands textes, que nous lisons si peu, sont devenus pour nous de simples prétextes à faire les malins.

C’est à ce genre de paresse qu’a succombé par exemple un François Bégaudeau, dès lors que, cherchant à dire quelque chose au sujet de Georges Bernanos, il s’est contenté d’affirmer que l’auteur du Journal d’un curé de campagne était un antisémite ayant écrit quelques bons romans. L’imbécile, le paresseux, le moderne ; le touriste, qui relègue le grand écrivain au second rang pour prendre la pause, au premier : si Bégaudeau n’avait que cela à dire de Bernanos, il aurait dû se taire. Mais non, on cherche à faire le malin, comme d’habitude ; on se complait dans le tourisme intellectuel ; on vérifie en une ou deux phrases lapidaires que les cartes postales littéraires, les clichés erronés sont bien à leur place, là, dans le grand fatras contemporain. Bernanos, antisémite ? Imbécile, imbécile de Bégaudeau, qui n’a sans doute jamais pris la peine de lire plus de dix lignes du grand écrivain ; qui a dû se réveiller, en plein cours de littérature, à la fac, au nom de Drumont, accolé au Grand d’Espagne, et puis se rendormir, d’un bon sommeil dogmatique. Imbécile, qui n’a jamais vu que Bernanos fut un de ceux qui ne se déshonora pas, pendant toute la période du nazisme ; un des seuls qui vit clair en Hitler et le jugea pour ce qu’il était.

A l’heure où les éditions du Castor Astral ont pris cette heureuse initiative de rééditer toute l’œuvre de Georges Bernanos, il est certain qu’un Bégaudeau n’en profitera pas pour réviser ce qu’il croit être un jugement et qui n’est qu’une opinion mille fois rabâchée : Bernanos restera pour lui un écrivain de la France d’avant, la France du passé, moisie, réactionnaire. La France qui n’aurait plus rien à nous dire, qu’il faudrait regarder mourir. Bégaudeau, non, ne lira pas L’Imposture, paru il y a quelques jours à peine et dont Juan Asensio a composé la préface.

Actualité de Bernanos contre vanité de Bégaudeau

Parfois, j’avoue que dans mes cauchemars j’imagine que Bégaudeau et l’esprit contemporain dont il est un des laquais ont eu gain de cause. L’Imposture, cette histoire, me dis-je dans mes pires cauchemars, elle ne dira plus rien à un lecteur d’aujourd’hui, plus rien à un Bégaudeau ou un autre, tout entiers occupés du monde contemporain, qui vivent dans cet esprit qui dit toujours : avant moi et après moi le déluge.

Quelles réactions pourrait-elle susciter, cette pauvre histoire, sinon l’indifférence ou le mépris ? Chrétien, en France, aujourd’hui ? Le bien, le mal, la sainteté ? Quelque temps après la parution de Ce n’est pas la pire des religions, le livre qu’il écrivit avec Jean-Marc Bastière, j’ai eu l’occasion d’échanger deux ou trois mots avec François Taillandier. L’accueil fait à ce livre, dans lequel le romancier avouait son retour – pour aller vite – au christianisme ? Indifférence, silence gêné et poli, dans les cercles littéraires.

Et pourtant, un roman comme L’Imposture a beaucoup à nous dire parce que, comme nombre de grands romans, il anticipe nos propres réactions, notre propre monde. Lire ce deuxième roman de Bernanos, ce peut être alors se regarder dans un miroir, fût-il très désagréable. Car des personnages comme l’abbé Cénabre, nous en connaissons beaucoup. Cénabre, c’est peut-être ce curé parisien, rencontré il y a quelques années par un de mes amis et qui lui avouait qu’il continuait à exercer son ministère tout en ayant perdu la foi ; c’est peut-être cet autre prêtre mondain, que l’on voit à la télévision ; peut-être encore le critique littéraire qui s’acharne à percer le secret d’une œuvre, comme le prêtre imposteur se penche sur la sainteté en vain, sans jamais la comprendre et secrètement la hait ; Cénabre, ce sont tous les ressentiments intellectuels, la passion que nous mettons à écraser l’autre, en prétendant avoir toujours le dernier mot ; Cénabre, c’est peut-être cette partie de l’Eglise qui persécute les saints, comme en témoigne la vie de Padre Pio, en Italie ; c’est encore chacun des chrétiens qui, selon l’expression de Bernanos, alors qu’on les imagine triomphants, vivent 24 heures de doute et quelques instants de foi ; c’est peut-être chacun de nous, chez qui le sens métaphysique est désormais presque aboli et qui ne regardons qu’en ricanant tous ceux qui prétendent avoir la foi, cette vieillerie.

Et Chevance, ce pauvre Chevance ? Chevance c’est ce pauvre sur la tête de qui les bourgeoises du 6e arrondissement marchent chaque jour, parce qu’elles ont aux pieds des chaussures qui seraient pour lui un salaire ; c’est ce clochard devant qui vous, moi, ne trouvons à penser rien autre qu’il sent bien mauvais, qu’il est une bien misérable et horrible chose, comme il arrive justement à Cénabre, une nuit, après qu’il a perdu la foi ; c’est Julien l’Hospitalier, raconté par Flaubert, capable de se coucher tout du long sur un lépreux pour le réchauffer ; c’est encore sans doute cet esprit évangélique qui prétend faire passer l’autre avant soi, cet esprit perdu dont chaque jour donne sa parodie dérisoire, et jusque dans les actions les plus anodines: cet escalier du métro par exemple, à la station Chatelet, escalier étroit qui ne laisse le passage qu’à une seule personne à la fois. Alors, que se passe-t-il toujours ? Ce spectacle ridicule dans lequel personne ne veut céder sa place, la première cela va de soi et on descend par deux, énervés, avec l’espoir de doubler son rival. Absurde et inutile, puisque nous irions tous plus vite si nous faisions la queue. Après vous madame.

Mais rêvons un peu : rêvons qu’un Bégaudeau ou un type qui lui ressemble lise une bonne fois Bernanos. Je ne sais plus quel auteur disait que lire de nombreux écrivains contemporains c’était éprouver cette impression désagréable : découvrir ces voix qui donnent l’impression que personne ne nous parle. En lisant Bernanos, c’est précisément l’impression contraire qu’il nous arrive d’éprouver, souvent : l’impression qu’une voix s’adresse directement à nous, une voix bien nette et qui nous interroge, face à face.

L'imposture

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La Reine à la rue

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La crise n’épargne décidément personne. Les comptes de la Reine d’Angleterre, révélés cette semaine de très transparente façon jusqu’à ses achats les plus intimes, démontrent qu’en 2012, pour son jubilé de diamant, la malheureuse sera en rupture de paiement. Sa liste civile étant gelée jusqu’à nouvel ordre à 62 pence par Britannique et par an, les 38,2 millions de livres du State support ne suffiront pas à lui éviter de puiser dans son petit magot personnel. Sur ses 15,2 millions de livres en banque, 7,2 millions seront nécessaires cette année pour rééquilibrer son budget. Autrement dit, dans deux ans, c’est la banqueroute, la clé sous la porte. Avant d’envisager la contrainte par corps pour tous les Windsor, le très compassé Sir Alan Reid, keeper du privy purse (gardien du larfeuille privé, en français dans le texte) a reconnu que les dépenses royales étaient scrutées à la loupe et comprimées au maximum.

Solidaire de son peuple dans la tourmente comme ses parents dans le blitz, Elizabeth II va faire connaissance avec les voyages en charter, les ordinateurs de seconde main, le personnel vieillissant non remplacé (elle pourrait commencer par le prince Philip et son fils), la cuisine des restes, les manteaux retournés, le chapeaux retouchés, les Rolls au diesel… Toutes les menues ficelles bien connues désormais de nos gouvernements seront explorées.

Seules les garden-parties royales échappent au massacre. 600 000 livres certes, mais il y a des symboles auxquels on ne touche pas.

Les raisons d’un boycott

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A 5 heures de Paris

A 5 heures de Paris

Quel coup de pub pour le jeune réalisateur Léon Prudovsky ! Premier long-métrage,À 5 heures de Paris, et premières polémiques !

Mais pouvait-il deviner que sa comédie romantique, véritable hymne à Paris et à la culture populaire française dont le conflit israélo-palestinien est totalement absent, allait être victime d’un boycott mené par le réseau de distribution Utopia lors de sa sortie en France le 23 juin dernier ? Certainement pas.

Comment ne pas être surpris face à l’injustice de ce boycott et surtout face aux arguments développés par la fondatrice du réseau de distribution Utopia, Mme Anne-Marie Faucon, dans sa lettre adressée aux professionnels du cinéma[1. Lettre publiée sur le site de Mediapart] ?

Une censure qui ne dit pas son nom

N’osant ni évoquer le mot « boycott », ni encore moins celui de « censure », sans doute à cause de ses connotations despotiques, elle définit le refus de programmer À 5 heures de Paris comme « un geste symbolique » qui répond à l’arraisonnement meurtrier de la flottille pro-palestinienne par Tsahal le 31 mai dernier. La sempiternelle conscience morale est alors invoquée ! Déprogrammer À 5 heures de Paris pour condamner Israël revient à accomplir son devoir de citoyen !

Faut-il rappeler à Mme Faucon que Léon Prudovsky n’est pas responsable de la stratégie des forces armées israélienne qui ont lancé l’opération d’arraisonnement de la flottille désormais mondialement célèbre ?

Mais s’agit-il simplement dans le cas d’À 5 heures de Paris d’une prise d’otage médiatique due à l’actualité d’Israël, pays du jeune réalisateur ? Sans doute, mais pas seulement.

En fait, la coïncidence de calendrier entre l’assaut de la flottille et la date de sortie du film sert plutôt de couverture pour cacher le véritable reproche adressé au cinéaste.

S’il y a une chose à propos de laquelle Léon Prudovsky est bien responsable, c’est le sujet de son film. À 5 heures de Paris n’est pas un film engagé, n’est pas un film pacifiste et encore moins un film antisioniste.

Il a donc peu de chance de plaire au réseau de distribution Utopia, proche des associations anticapitalistes et qui se targue de programmer de nombreux films israéliens et palestiniens engagés.

Pour Mme Faucon, la relation amoureuse qui se noue à travers un jeu de séduction plein de charme et de délicatesse, entre Yigal, le chauffeur de taxi divorcé et Lina, la très séduisante professeur de piano de son fils, est une preuve d’indécence comparée à la souffrance des palestiniens dans la bande de Gaza. A ses yeux, l’inadéquation du film romantique et de la tragique réalité est condamnable.

De quoi Léon Prudovsky est-il donc coupable ?

D’avoir tenté de briser le lien tautologique qui enferme Israël dans le conflit israélo-palestinien. D’avoir fait exister Israël en tant qu’entité séparée, peuplée d’individus qui s’aiment, qui se trompent et qui se séparent. A travers l’histoire de Yigal et Lina, à travers l’amour qui les unit, le réalisateur véhicule une autre facette d’Israël et l’intègre au monde commun.

Ce film n’a pas pris pour sujet des thèmes exclusifs liés au contexte politique ô combien polémique ou bien en rapport avec les rites et les mœurs des communautés religieuses, mais bien des thèmes inclusifs, comme l’amour et la musique, à travers lesquels tout le monde peut se projeter et s’identifier aux personnages qui les incarnent.

Coupable de non-engagement…

Les films non-engagés ne méritent pas d’exister pour Mme Faucon.

A croire que l’art n’acquiert ses lettres de noblesses qu’en traitant le réel, plutôt qu’en le sublimant dans une création où l’artiste expose sa vision subjective d’un monde.

Léon Prudovsky a déserté les lieux des combats pour séjourner dans le monde de l’art. C’est son droit en tant que cinéaste, citoyen et être humain. Mais visiblement, ce n’est pas l’avis de Mme Faucon.

Au-delà de l’instrumentalisation du film pour condamner la politique d’Israël, il y a une volonté indéniable de contester le droit d’appartenir à une même communauté humaine.

Ce n’est ni en raison des évènements, ni à cause de la nationalité du réalisateur, mais bien en raison du thème trop universel, trop humain que ce film a été boycotté.

Si À 5 heures de Paris avait été un film engagé, comme les aime le réseau Utopia, il n’aurait jamais été boycotté, flottille ou pas flottille. Preuve en est, la diffusion de « Rachel », un film documentaire à charge contre Israël, à sa place.

L’enquête menée par la réalisatrice, Simone Bitton, sur les circonstances de la mort d’une jeune militante pacifiste américaine, Rachel Corrie, convient parfaitement au réseau de distribution. Enfin un film engagé qui a le mérité de « participer au débat démocratique » se réjouit la fondatrice d’Utopia. Voilà une drôle conception du débat !

Il faudrait qu’on explique comment ce réquisitoire, sous-tendu par la vision manichéenne entre bourreaux israéliens d’un côté et victimes palestiniennes et humanitaires de l’autre, peut favoriser l’expression de la pluralité de points de vue propre à un débat authentique.

Il faut savoir que la mort de cette militante écrasée en 2003 par un bulldozer israélien, a été instrumentalisée par la propagande antisioniste pour diaboliser Israël. La manipulation des clichés a permis de faire croire que Rachel se tenait devant la maison d’un Palestinien alors qu’elle se tenait dans une tranchée afin de protéger l’un des dizaines de tunnels d’infiltration d’armes, creusés pendant la Deuxième Intifada, qui reliaient l’Egypte à la bande de gaza et par où transitaient armes et militants destinés à la lutte anti-israélienne.

Les films engagés que diffusent le réseau Utopia ne sont donc engagés que dans un seul sens. Ils ne présentent les faits qu’à partir d’un seul angle de vue qui est loin d’être impartial. Ce qui importe à ce réseau de distribution, c’est finalement de renforcer la stigmatisation d’Israël à travers l’adéquation entre une actualité et un cinéma qui présente Israël comme un Etat belliciste et colonialiste, un Etat prêt à violer le droit international, à massacrer des civils palestiniens, à tuer des « humanitaires »… Et cela, dans l’unique but de mettre encore plus à dos l’opinion publique internationale de plus en plus judéophobe.

Mais tout est mal qui finit à peu près bien : le 14 juillet, il semblerait que les salles du réseau Utopia vont lever leur boycott et diffuser enfin le film de Leon Prudovsky.

Et le vieil homme réveilla le chat…

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Bronislaw Komorowski
Bronislaw Komorowski.
Bronislaw Komorowski
Bronislaw Komorowski.

J’aurais aimé rédiger un texte sérieux et bien documenté sur la présidentielle polonaise. Un texte qui aurait donné aux Français une idée plus précise de celui avec qui leur Président sera amené à échanger poignées de mains et secrets d’Etat, notamment au deuxième semestre 2011, quand la Pologne présidera l’Union européenne.

J’aurais aimé partager avec les Français quelques informations sur ce que chacun des deux candidats à la présidence de la République polonaise, Jaroslaw Kaczynski et Bronislaw Komorowski, proposait à mes compatriotes en matière de politique budgétaire, d’économie, d’affaires internationales, de sécurité sociale, de santé ou encore, pourquoi pas, de culture et de médias.

Malheureusement, la campagne présidentielle en Pologne n’a donné lieu à aucun débat sérieux entre les deux candidats en lice. Moi-même et les trente millions de Polonais censés élire le Président de leur pays le 4 juillet 2010, avons assisté à des échanges plus loufoques les uns que les autres entre Kaczynski et Komorowski. Difficile de ne pas reconnaître que Kaczynski a eu une longueur d’avance sur Komorowski la compétition tacite qui consistait à faire rire les électeurs. Inoubliable sa déclaration selon laquelle, en tant que président, il achèverait le retrait des troupes polonaises d’Afghanistan avant même celui des Américains. Comme si les Polonais avaient une raison particulière d’y rester sans les Américains.

Mais soyons honnêtes. Ces deux derniers mois, ce n’est pas que par le rire que l’on a tenté de nous séduire. Nous, les électeurs, avons également appris de qui et de quoi nous devions avoir peur. Kaczynski s’est acharné à nous convaincre qu’il fallait avoir peur de Komorowski et du Premier ministre Donald Tusk. Komorowski n’a pas arrêté de répéter qu’il fallait avoir peur de Kaczynski et de son parti, Droit et Justice.

Reste que je serais incapable de dire aux Français, à ceux d’entre eux du moins qui n’ont pas complètement perdu tout intérêt pour les affaires européennes, ce qu’était la position de chacun des candidats par rapport à la division de l’Union entre les pays de la zone Euro et les autres, ni comment ils envisageaient la coopération entre les pays-membres face à la perte progressive d’influence de la Commission européenne, ni surtout ce que le nouveau Président polonais serait prêt à faire pour soutenir son gouvernement dans la bataille en faveur du maintien du Fonds de cohésion dont la sauvegarde reste vitale pour le futur développement de la Pologne. Je suis ainsi contrainte de conclure ce paragraphe en me bornant à dire que Bronislaw Komorowski est supposé représenter une formation politique décidément pro-européenne, alors que Jaroslaw Kaczynski aurait pu nous réserver de belles surprises en la matière. C’est en effet son jumeau Lech, récemment disparu dans un accident d’avion, qui toujours s’est occupé des questions européennes.

« Kaczynski aime les chats mais il n’est le père de rien ni de personne »

Faute d’un texte sérieux, je me contenterai alors de raconter l’histoire du vieil homme qui a réveillé le chat… Il ne s’agit pas de n’importe quel vieil homme, bien évidemment, pas plus que de n’importe quel chat. Le vieil homme porte un nom et un passé chargés d’actes de bravoure et de courage hors du commun. Il s’appelle Wladyslaw Bartoszewski et a 88 ans. Pendant la seconde Guerre mondiale, il a été envoyé par les nazis à Auschwitz. Libéré grâce à l’action de la Croix-Rouge polonaise, il s’est engagé dans la Commission d’Aide aux Juifs et a participé activement aux préparatifs de l’insurrection du ghetto de Varsovie. C’est pour ces faits que lui a été décerné le titre de « Juste parmi les Nations », une distinction qu’il a mérité tout au long de sa vie, notamment en présidant le Conseil international du Musée d’Auschwitz et en conseillant l’actuel Premier ministre polonais pour le dialogue judéo-polonais.

Lors de la dernière campagne présidentielle, le vieil homme a accepté de chapeauter le Comité honoraire de soutien à Bronislaw Komorowski. Il s’était déclaré prêt à défendre jusqu’à son dernier souffle la candidature de celui-ci, afin d’éviter à la Pologne de « descendre au rang de la Grèce, de la Bulgarie et de la Roumanie en termes de stabilité, de confiance et de possibilités ». Si l’engagement du vieil homme s’était arrêté là, je n’aurais pas eu d’histoire à raconter. Mais le vieil homme est un homme de parole, un homme honnête. Il a non seulement tenté de défendre jusqu’au dernier souffle la candidature de Komorowski mais, en même temps, il a tout fait pour décrédibiliser celle de Kaczynski. Il faut croire que c’est précisément dans ce but qu’il a prononcé les propos qui lui ont valu des menaces de mort d’une part, et la protection d’une garde rapprochée de l’autre. Qu’a-t-il dit ? Eh bien, il nous a avertis que si nous voulions que la Pologne suscite autant d’intérêt dans le monde que le Rwanda ou le Burundi, nous n’avions qu’à voter pour Kaczynski, « quelqu’un qui n’a d’expérience que dans l’élevage des animaux de compagnie mais qui n’est le père de rien ni de personne ».

Le décryptage de l’allusion s’impose. Bronislaw Komorowski est le père accompli de cinq enfants, un époux fidèle et dévoué. Jaroslaw Kaczynski, contrairement à son frère décédé, est un vieux garçon connu pour sa passion pour les chats, dont le dernier, Alik, a même été source d’inspiration pour un slogan électoral : « Ton chat voterait pour Jaroslaw ! ».

Wladyslaw Bartoszewski a pris des précautions oratoires : « Je ne suis qu’un vieil homme sclérosé, qui a beaucoup d’humour et qui n’appartient à aucun parti politique ». Elles ont été vaines. « Tes jours sont comptés ! », « Tu vas crever comme un chien ! », « Crève, sale juif ! », « Hitler t’a rien appris, mais nous on va te donner une leçon ! », « Tu en as trop dit, confident des juifs, traître à la Pologne ! », tels ont été, entre autres gracieusetés les propos contenus dans la centaine de lettres anonymes adressées à la Chancellerie du Premier ministre, dont Bartoszewski est le secrétaire d’Etat. Anonymes, mais signées « un vrai Polonais ».

Le pays des « vrais Polonais »

La morale de l’histoire et une information sérieuse destinée à tous les Français qui persistent à s’intéresser à la politique européenne :

Peu importe qui a gagné les élections présidentielles en Pologne et peu importe avec qui le Président français échangera une poignée de main lors d’un prochain sommet européen. Peu importe car la Pologne restera encore longtemps le pays des « vrais Polonais ». En dépit d’une mobilisation formidable de milliers de personnes témoignant de leur solidarité avec Wladyslaw Bartoszewski, en dépit de la défaite de son candidat, le camp de la droite radicale polonaise ne s’amollira pas. Jaroslaw Kaczynski sera sommé de rester le dépositaire de la mémoire de son frère défunt, le gardien du patriotisme chauvin et le guide éternel de la droite traditionaliste. Un rôle qui ne lui déplait pas forcément… Ses sympathisants continueront de s’identifier comme martyrs de la fidélité à Dieu, à l’Honneur et à la Patrie. Ils continueront à décrire la Pologne comme un pays encerclé par des ennemis visibles et invisibles, déstabilisé par les traîtres, bradé et déshonoré. Ils seront renforcés dans cette vision par l’attitude de la majorité de l’Episcopat polonais et de l’Eglise catholique.

Pourquoi alors puis-je quand même me réjouir de la victoire de Komorowski ? Pour trois raisons très simples.

D’abord, parce que la victoire de Komorowski signifie l’échec de Kaczynski. Et plus précisément parce qu’elle sanctionne l’idéologie et l’expression, insupportablement violentes, d’un national-catholicisme évoquant l’époque du « renouveau moral » de l’entre-deux-guerres.

Ensuite, parce qu’elle donne le pouvoir à quelqu’un qui, certes, n’améliorera pas le fonctionnement de la démocratie polonaise, mais qui à coup sûr ne la détruira pas. C’est déjà ça et ce n’est pas rien.

Enfin parce que si Komorowski n’a pas la carrure d’un grand homme d’Etat, il se situe dans la moyenne européenne. Il s’agit donc dans une certaine mesure de la victoire d’un style, pour ne pas dire d’une esthétique. Adam Michnik, le rédacteur en chef du quotidien à grand tirage, Gazeta Wyborcza, a exprimé cela en des termes qui diront tout aux Français : « Ces élections ont une dimension symbolique. Au niveau des déclarations, il y a eu peu de différences entre les deux candidats. En revanche, il y a une différence énorme entre eux au niveau de la pratique, la même qu’entre les partisans de de Gaulle et ceux de Le Pen. ».