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B.B. 60

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Brigitte Bardot

L’été, c’est le soleil, des lunettes noires, un bikini, la plage.

L’été, c’est Bardot, son apparition sur le port de Saint-Tropez dans Et Dieu créa la femme, toutes ses apparitions depuis, « sur l’écran noir de nos nuits blanches ». Dans Le Mépris bien sûr – « Et mes fesses ? Tu les aimes, mes fesses ? » – ; dans Les femmes, merveille tournée en 1969 par Jean Aurel, scénarisée par Cécil Saint-Laurent, avec Maurice Ronet.

L’été, c’est B.B. quand elle chante « Coquillages et crustacés », « La Madrague » ou les bonbons sensuels offerts par Gainsbourg.

L’été, enfin, c’est B.B. dans les mots légers et profonds de François Nourissier.

A la fin des années 50, Nourissier considère qu’il n’a encore rien publié de bon. Un petit bourgeois, premier de ses romans qu’il appréciera quelque peu, viendra plus tard, en 1963. En attendant, il dirige la rédaction de La Parisienne et traîne son spleen de jeune éditeur à la foire de Francfort. Perdue au milieu des livres insipides, une couverture le cogne. Etalé sous ses yeux : « Le corps négligé, impudique et rieur (mais oui, rieur) de Brigitte Bardot ». Le texte de cet ouvrage italien est signé Simone de Beauvoir. De retour à Paris, Nourissier la contacte pour lui proposer une réédition en français. Beauvoir est gênée, bafouille, parle d’impôts, fuit. Nourissier demande alors à Roger Vaillant, à Pieyre de Mandiargues et Paul Morand si le sujet Bardot les intéresse. Tous refusent, laissant à notre seule imagination le plaisir d’esquisser leurs mots sur la silhouette de BB. C’est donc Nourissier qui, en quelques pages, va sculpter Bardot telle qu’elle est à jamais dans nos mémoires : une mythologie française, c’est-à-dire une Star, ce claquement de langue qui évoque une étoile pendue au cou d’une nuit de pleine lune.

La beauté, ce beau souci…

La grande question de l’époque, à la Une des magazines, est : « Faut-il brûler B.B. ? »

Avec la classe infinie du styliste, Nourissier répond d’entrée en amoureux des courbes sensuelles et en puncheur précis : « De toutes les armes que nous offre la vie quotidienne pour régler ses comptes à la sottise, la jeunesse et l’impudeur d’une femme sont les plus douces. » L’air de rien, il ne lâchera plus, ni B.B., ni ceux qui ne voient en elle qu’une écervelée insignifiante. A sa jolie héroïne de France, il réserve ses émerveillements et son oeil bleu délicat ; aux autres, il dit l’urgence de la grâce qu’ils ne connaîtront jamais, eux qui préfèrent celles que Paul Gégauff nommait « les bonnes femmes ». Pourquoi Bardot, hier comme aujourd’hui ? Lire et relire Nourissier, se mettre en bouche les lignes de beauté qu’il trace : « Que l’on caresse du regard, vite, les images innombrables de Bardot ; que l’on profite vite d’un plaisir innocent, car, sitôt les yeux relevés, on les posera sur un monde de lèvres et de visage clos. L’énorme bêtise des hommes d’Occident devant le sexe et devant leur désir éclate en de certaines occasions. L’aventure Bardot en est une. S’il n’existait aucune autre raison de l’aimer et de bavarder un peu librement sur le compte de cette belle personne, la seule envie de faire acte de présence y suffirait. J’entends la seule envie d’être parmi ceux qui l’auront dit : la beauté n’est pas honteuse, la beauté a des droits, nous devons respecter en elle une dignité d’avant la faute, joueuse et familière. »

Et à la fin de l’envoi, B.B. ancrée dans les coeurs battants et Nourissier terriblement vivant loin de cette Miss P. qui le fait crever lentement, se souvenir que : « Sous la mythologie, sous l’entreprise et le triomphe publicitaires, il existe ce miracle gratuit et parfaitement injuste : les privilèges d’une petite fille née belle. »

B.B.60 - Beauvoir-Bardot

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De Bastille en bunker

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Les Anglais ne s’en sont pas remis. Pour la première fois cette année, les quelques 3 000 invités à la garden-party de l’ambassade de France à Londres ont dû, what a shock, témoigner de leur identité.

L’ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique a été gentiment mais fermement sommé de présenter son invitation personnelle et une ID avec photo. Le maire de Westminster et le High Sheriff de Londres ont fait un demi-mile pour récupérer le précieux sésame oublié dans leurs voitures. Les maris qui avaient eu la mauvaise idée d’arriver sans leur moitié de bristol ont été priés de l’attendre devant les grilles de la Résidence. Tel glorieux titulaire de la légion d’honneur, habitué depuis 1940 à entrer sur un simple bombement de torse, est resté à la porte du paradis. Soit dit en passant, juste pour rire, essayez de pénétrer dans une ambassade américaine sur votre bonne mine. Même avec la tête d’Obama, ce sera la porte. Avec une petite mallette dont vous avez oublié le code… Le pire quart d’heure de votre existence. Fouille à corps et j’en passe. Mais la réputation bonhomme de notre pays n’est plus à faire et personne ne s’attendait à une telle fermeté.

La presse brit s’émeut de cet accès de « paranoïa sécuritaire ». Après tout, pour nos amis anglo-saxons nous sommes encore le pays folklorique de la french connection et des policiers ripoux qu’on achète avec deux barrettes ou un joli ruban. Quelque part entre Un Américain à Paris et Les Aristochats. Du genre très accommodant, aimable mais pas sérieux. Mauvaise pioche. Nos soldats aussi meurent en Afghanistan. Les mêmes menaces terroristes pèsent sur nous.

Pour revenir dans un registre plus léger, à force de devoir raccompagner des invités ivres morts qui se cassent la figure sur nos marbres briqués, notre sens unique de l’hospitalité est devenu plus rationnel. Surtout quand ces derniers nous attaquent devant les tribunaux. Brassens et son étranger repasseront, depuis que l’ambassadeur d’Irlande et l’Evêque de Southwark ont redécoré le mobilier national d’une manière toute personnelle, nous avons appris la méfiance. Bunker, vous avez dit bunker ? Bienvenue au club.

Embargo sur Taguieff !

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Pierre-André Taguieff
Pierre-André Taguieff.

Voilà donc un livre ignoré des gazettes. C’est que ce travail d’enquête rapporte des faits qu’il faut dissimuler. Dormez en paix braves gens ! Gavez-vous de Ribery et d’Anelka, de Woerth et Bettancourt ! L’omerta n’est pas l’apanage des seuls gangs mafieux, corses, calabrais ou siciliens. Elle règne aussi dans notre si vertueuse République des lettres. Des querelles intellectuelles, la vie littéraire en fourmille certes, mais dès lors que la corporation médiatique est mise en cause, celle-ci fait bloc. Reconnaître une erreur de jugement serait admettre que le système est faillible. Ce secret consensus n’est pas idéologique, mais corporatiste : le monde des média n’aime pas la dissidence.

Silence médiatique, boycott complice: le black out ne veut pas dire son nom. Le livre est érudit, très documenté, très argumenté, posant des questions à notre démocratie. L’auteur est un intellectuel reconnu par ses pairs, directeur de recherche au CNRS, auteur de plus de trente livres savants et d’une multitude d’essais ou d’articles. Pourquoi donc ce silence autour du dernier ouvrage de Pierre-André Taguieff ? « La nouvelle propagande anti juive » ! Vous n’y pensez pas ! Après ce qu’Israël a fait à la « flottille de la paix » !

Voilà bien un sujet exemplaire, cette flottille ! La mécanique propagandiste a fonctionné à plein régime et atteint son but. Des innocents humanitaires, les bras chargés de jouets et de bonbons, sauvagement agressés par la soldatesque sioniste ont prouvé au monde la nocivité d’Israël. Cette étonnante fable a eu le succès que l’on sait. Au même moment, près de trois cents Pakistanais musulmans étaient assassinés à Lahore par d’autres musulmans fanatiques sans que cette information n’émeuve aucune rédaction. Comment cette dissymétrie du regard est elle possible ? Quelle mécanique psychologique, idéologique, politique peut-elle produire de tels résultats ?

La gauche radicale phagocytée par l’islamisme

Tout le mérite du travail de Pierre André Taguieff est d’analyser dans les détails les rouages de cette machinerie. Depuis la guerre des six jours (1967) le statu symbolique d’Israël s’est radicalement modifié : passé de la compassion à l’admiration puis de l’admiration à la réprobation, l’Etat des victimes de la Shoah est progressivement devenu l’Etat des bourreaux de palestiniens. Un extraordinaire renversement permet aujourd’hui d’afficher sans vergogne cette mise en équivalence : étoile juive = croix gammée, sionisme = nazisme ! Un nouveau mythe s’est progressivement installé dans les imaginaires : la nakba (la catastrophe) palestinienne était la nouvelle shoah commise par les juifs contre les arabes. Toute honte bue, de nombreux intellectuels progressistes ont accrédité cette thèse. Après l’Algérie et le Vietnam, la Palestine devenait la dernière des « justes causes ».

Cependant, comment ce qui fonctionnait dans la suite logique des années 70, en un temps où le léninisme était dominant peut-il aujourd’hui rapprocher les islamistes de l’extrême gauche ? Quand le manichéisme idéologique était encore à l’œuvre, on n’aurait jamais pu voir les groupes trotskystes faire cause commune avec des barbus criant « Allah Akbar ! » dans une manifestation. Leon Davidovich doit se retourner dans sa tombe à voir le spectacle que donnent ses héritiers et c’est bien le paradoxe inquiétant du moment présent : via la cause palestinienne, c’est tout le champ politique de la radicalité de gauche qui se trouve phagocyté par l’islamisme. Or l’aliment majeur de l’islamisme est bien la haine radicale des juifs. Tout le talent de Pierre André Taguieff est de mettre en lumière la chaîne des emboitements de cette mécanique. Le récent épisode de la « flottille de la paix » a révélé la force de l’antisionisme radical auréolé des vertus du progressisme. Cette religion des temps modernes n’aurait pu prendre corps sans un dispositif propagandiste dont Taguieff démonte la mécanique.

Retour sur l’affaire Al Dourah

C’est bien le crime inexpiable de ce livre : Taguieff met en évidence la part de complicité active ou passive des médias dans ce dispositif de propagande. Un seul exemple, le plus flagrant et le plus grave dans ses effets: ce reportage contesté de France 2 signé Charles Enderlin sur la mort d’un enfant palestinien à Gaza le 30 septembre 2000 à Gaza. À l’évidence ces images font problème et ne donnent pas à voir ce que leur commentaire dit qu’elles montrent. Une polémique, devenue conflit judiciaire, a opposé Philippe Karsenty, l’auteur d’une contre enquête, à Charles Enderlin et à la direction de France 2. Philippe Karsenty, avec un acharnement peu commun, a apporté les éléments mettant en doute la vérité de ce reportage. Des personnes aussi peu suspectes de complaisance abusive à l’égard d’Israël, Elie Barnavi et Jean Daniel ont exprimé le souhait de voir une commission d’enquête indépendante statuer sur la qualité de ce reportage. Sans entrer dans le détail judiciaire de cette affaire qui par deux fois a accrédité la bonne foi de Philippe Karsenty et le bien fondé des doutes pesant sur les fameuses images, le monde des médias a manifesté une solidarité empressée avec Charles Enderlin. Sans prendre le soin d’examiner les faits et la contre-enquête, une pétition publiée par le Nouvel Observateur affirmait de manière péremptoire la vérité d’Enderlin face à la cabale conspirationniste menée par Karsenty. L’analyse minutieuse que fait Taguieff de toute cette affaire est-elle la raison du boycott médiatique dont son livre est l’objet ? Taguieff interpelle le refus d’examiner d’autres éléments, d’autres preuves à charge contre ce qui pourrait être une manipulation. Ce refus obéit d’abord à une logique idéologique : Israël ne peut qu’être le coupable et le palestinien ne peut qu’être la victime. Pour tous ces pétitionnaires, la vérité idéologique reste toujours supérieure à la vérité des faits car à Paris il est toujours plus agréable d’avoir tort avec Sartre que d’avoir raison avec Aron.

Contre la myopie délibérée, Taguieff passe au crible les enjeux actuels et en ce sens navigue à contre-courant des tendances intellectuelles ou diplomatiques dominantes qui font du « dialogue des civilisations » leur choix stratégique comme Chamberlain et Daladier pensaient pouvoir trouver un modus vivendi avec le nazisme. Taguieff voit dans la nouvelle propagande antijuive le front avancé de l’offensive totalitaire de l’islam radical contre les démocraties et la culture occidentale. L’antisionisme radical repeint aux couleurs du progressisme séduit, par sa propagande, des franges d’opinion de plus en plus vaste qui considèrent, avec bonne conscience, que l’empêcheur de tourner en rond se nomme Israël. Taguieff nous aide à regarder la menace en face même si nombreux sont ceux qui aujourd’hui préfèrent « être verts que morts ».

Dépression au-dessus d’un jardin

Les hommes politiques attendent souvent l’été pour concrétiser leurs actions les plus néfastes, impopulaires ou douteuses. Le maire de Paris Bertrand Delanoë, a profité de la torpeur caniculaire pour baptiser un espace vert très triste, construit au-dessus d’une dalle recouvrant le périphérique extérieur, du nom de Serge Gainsbourg.

En compagnie de Jane Birkin et de Charlotte, l’édile a dévoilé – vers Les Lilas – une sinistre plaque officielle indiquant « Jardin Serge Gainsbourg 1928-1991, auteur compositeur interprète ». Ce genre de plaques effrayantes et glacées où l’on peut lire « Maréchal d’Empire » ou « Ministre de la IVe République ».

Je fais le pari que Serge aurait vu d’un œil inquiété cet hommage statufiant en forme d’espace vert « écologique » (dixit la mairie), lui qui avait compris tout le romantisme sauvage et taciturne des vrais jardins (intimes ?) dans sa sublime chanson Dépression au-dessus du jardin.

Je fais surtout le pari qu’il aurait été agacé – en bon anar élégant – par cet honneur officiel, qui entérine son statut d’auteur « fréquentable », breveté pour toutes les louanges post-mortem. Je fais enfin le pari que le grand Serge aurait préféré que l’on donne plutôt son nom à une impasse dans Pigalle. Au moins ça l’aurait fait marrer. Et il s’y serait rendu plus volontiers.

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Deux femmes du monde

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Liliane Bettencourt
Le Monde aurait refusé de publier les désormais célèbres enregistrements des conversations téléphoniques de Liliane Bettencourt.

La rumeur n’était pas arrivée au bord du lac finlandais où je me purifiais des miasmes de l’Hexagone, mais elle ne manqua pas de s’offrir à moi dès mon atterrissage à Roissy. Ainsi, Le Monde aurait refusé de publier les désormais célèbres enregistrements des conversations téléphoniques de Liliane Bettencourt. Ils auraient été proposés en première exclusivité à la chroniqueuse judiciaire de ce quotidien, Pascale Robert-Diard, par Me Olivier Metzner, l’avocat de Françoise Myers-Bettencourt qui veut faire passer sa vieille mère pour folle. Pascale Robert-Diard explique sur son blog comment les choses se sont passées.

Comme cette journaliste n’est pas une perdrix de l’année, et qu’elle traîne dans les prétoires depuis quelques lustres (au moins deux), elle a vu venir Olivier Metzner avec son air chafouin essayant de lui fourguer « du lourd » susceptible de faire d’elle l’héroïne du feuilleton politico-judiciaire de l’été. Il s’agissait, bien entendu, des enregistrements pirates réalisés par l’ex-majordome de Liliane Bettencourt que Médiapart et Le Point trouvèrent assez croustillants pour être publiés in extenso sur le web plénélien et le papier glacé de l’hebdo dirigé par FOG. Ces deux médias se sont complaisamment prêtés au rôle de « lessiveuse » d’une information faisandée, qui acquiert une blancheur toute neuve après passage en machine.

Au risque de passer pour un affreux régionaliste, je salue les vertus savoyardes incarnées dans la circonstance par Pascale Robert-Diard, native d’Arêches-Beaufort : on n’achète pas, dans les alpages de la marchandise avariée pour la revendre avec bénéfice aux touristes de passage, même si l’on se trouve dans une situation d’extrême dénuement. Quelle tentation, pour un quotidien au bord de la cessation de paiement, de faire un coup susceptible de faire exploser les ventes, et de calmer les angoisses des candidats-repreneurs Bergé, Niel et Pigasse ! Surtout que le risque est quasi nul : quelques envolées lyriques sur le « droit de savoir » du public rédigées d’une plume alerte par un hiérarque du journal auraient fait passer la pilule auprès du dernier carré des lecteurs du Monde qui estiment qu’il est immoral d’écouter aux portes, et de rendre publics les échanges entre un avocat et sa cliente.

Journalisme de procès-verbal

La directrice de la rédaction, Sylvie Kauffmann, n’est pas savoyarde, mais alsacienne et épouse d’Alsacien. Ce couple ferait d’ailleurs un tabac s’il se produisait en public pour interpréter le célèbre duo de l’opérette Lischen et Fritzschen de Jacques Offenbach : « Che suis alsacienne, Che suis alsacien etc. ». Disons, pour résumer, que son éthique du journalisme est relativement éloignée de celle de l’homme qui occupa jadis son fauteuil, l’incontournable Edwy Plenel. Elle ne considère pas le métier d’informer comme la forme moderne d’une inquisition à laquelle seuls les détenteurs du pouvoir, pervers par essence, seraient soumis, ce qui permet d’utiliser comme viatique moral cette fin justifiant les moyens des jésuites de jadis. Dans une analyse publiée dans Le Monde du 13 juillet, elle vend la mèche, au risque de se faire mal voir des autres professionnels de la profession : le prétendu journalisme d’investigation, comme l’exercice du pouvoir politique, est susceptible de dériver vers des pratiques nauséabondes que Kauffmann désigne sous le nom de « journalisme de procès-verbaux ». En la matière, la position du journaliste n’est pas très différente de celle du majordome qui écoute aux portes avec la technologie du XXIe siècle : c’est une sorte de valet de comédie qui vient crier sur le devant de la scène les mots que lui souffle son maître depuis la coulisse. En l’occurrence, le maître est un avocat qui veut gagner à sa cause le poids de l’opinion publique pour compenser les faiblesses juridiques de son dossier. À lire les commentaires publiés sur lemonde.fr à la suite de ce papier de Sylvie Kauffmann, il semble que les lecteurs soient en majorité du côté des bateleurs de l’information du genre Plenel : « on nous cache tout, on nous dit rien, journaleux, politicards même combat ! », telle est la litanie des offuscations du peuple-lecteur à propos de la thèse défendue par Kauffmann, pourtant nuancée et donnant toute sa place au rôle de contre-pouvoir de la presse dans une démocratie digne de ce nom.

Tout cela me ramène à des temps très anciens, où ma géniale prof de philo d’hypokhâgne, Jeannette Colombel, qui fut aussi – bien plus tard dois-je préciser par galanterie – celle de Pascal Robert-Diard, nous faisait plancher sur le thème « morale et politique » avec Kant, Sartre et Camus. C’était au moment de la guerre d’Algérie, mais les notes que j’avais prises à l’époque pourraient encore me servir si elles n’avaient été victimes de la critique rongeuse des souris. À l’époque, Plenel était en culotte courte, et n’allait pas tarder à découvrir dans Leur morale et la nôtre de Lev Davidovitch Bronstein, dit Léon Trotski, de quoi alimenter sa bonne conscience inoxydable. Heureusement, deux femmes d’honneur peuvent me permettre de rêver, quelques instants, que le journalisme est un beau métier.

McChrystal limogé pour l’avoir ouverte

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Barack Obama s'entretenant avec l'ambassadeur américain, Karl Eikenberry et le général Stanley McChrystal, 28 mars 2010
Barack Obama s'entretenant avec l'ambassadeur américain, Karl Eikenberry et le général Stanley McChrystal, 28 mars 2010. Photo Flickr / The U.S. Army

Avec 99 soldats tués, le mois de juin a été le plus meurtrier pour la coalition engagée en Afghanistan depuis neuf ans[1. Pour le premier semestre 2010, les pertes s’élèvent à 319 morts (53 par mois en moyenne) contre 520 morts pour l’année 2009 (43 par mois en moyenne).]. Aux pertes subies par FIAS (Force internationale d’assistance et de sécurité), il faut ajouter les déboires des généraux qui ont vue leurs carrières brisées. Le patron de la coalition, le général quatre étoiles américain Stanley McChrystal, a ouvert le bal. Son portrait-entretien publié par Rolling Stone a fortement déplu en hauts lieux, sa liberté de parole a été jugée excessive par le président Obama. Outre-Atlantique comme à Rome, la préséance de la toge sur le glaive est un principe sacré, et un général américain ça ferme sa gueule ou ça dégage.

Il faut bien reconnaître que les propos de McChrystal et de certains membres de son état-major n’ont effectivement pas laissé beaucoup de choix au Pentagone ni à la Maison blanche. Comme dans la Rome antique, les questions de préséance entre toge et glaive Outre-Atlantique touchent aux peurs les plus profondes du régime. S’ils avaient voulu se suicider – métaphoriquement parlant – ils ne s’y seraient pas pris autrement : une série de remarques désobligeantes à l’encontre du vice-président Joe Biden, du conseiller en sécurité nationale Jim Jones, de l’ambassadeur des Etats-Unis en Afghanistan Karl Eikenberry ainsi que de l’ambassadeur spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan Richard Holbrook. À la lecture du reportage, on a l’impression que le général a dessiné un cercle infernal au milieu duquel se trouve le commandant en chef des forces armées américaines, Barack Obama. La réaction de ce dernier démontre qu’il a eu la même impression.

Patton là où il fallait un Eisenhower
Les tirades de McChrystal et de ses proches collaborateurs sont pour le moins curieuses. Les personnalités visées sont tout sauf des débutants. Joe Biden, le vice-président, malgré un deuxième prénom un peu baroque pour un homme d’Etat (« Robinette ») est l’un des hommes politiques les plus expérimentés sur la colline du Capitole avec six mandats de sénateur. Ses prises de positions originales (contre la première guerre en Irak en 1991, pour la deuxième en 2002) n’empêchent pas cet ancien président du Foreign Relations Comitee de la chambre haute de figurer parmi les hommes politiques américains les plus au fait des affaires internationales. Quant à Jim Jones (général de Marines qui a pris sa retraite en 2007 avec quatre étoiles sur les épaulettes après avoir commandé les forces alliées en Europe) et Karl Eikenberry, lui aussi général à la retraite qui a servi deux fois en Afghanistan et a occupé un psote de haute responsabilité au sein de OTAN, il est difficile de le traiter de blancs-becs ou de pékins qui n’y connaissent rien. Richard Holbrook, quant à lui, affiche quatre décennies d’expérience au service de la diplomatie américaine. Quoi que l’on pense de ces hommes, on ne peut guère leur reprocher un manque de compétence et d’expérience.

En fait, le général McChrystal était un mauvais choix. Obama l’avait nommé à la tête de la FIAS essentiellement parce qu’il était l’un des militaires le plus compétent et expérimenté en matière d’opérations spéciales. L’homme a effectué toute sa carrière dans les forces aéroportées, les unités d’élite de Rangers et a toujours été entouré d’anciens commandos de marine (Seals) et autres combattants d’unités spéciales. En Irak, ses hommes et ses méthodes ont permis l’arrestation de Saddam Hussein en décembre 2003 et la liquidation, en juin 2006, d’Abu Musab el Zirkawi, chef d’Al-Qaeda dans le pays. McChrsytal a servi aussi en Afghanistan et très peu de gens peuvent prétendre posséder une meilleure connaissance du théâtre des opérations, de l’outil militaire et de la stratégie adoptée par la coalition dirigée par les Etats-Unis. Sauf que ce sont des qualités probablement nécessaires mais pas suffisantes. Puisque les Américains ont décidé de mener cette guerre en coalition et sous l’égide de l’ONU, il leur fallait un général très politique, un diplomate en uniforme plutôt qu’un Ranger avec un couteau entre les dents. Bref, pour ce job, il faut un Eisenhower et surtout pas un Patton.

Forget Paris
Ce point a été subtilement soulevé par un autre général, français cette fois-ci, qui, deux jours après l’affaire McChrystal, répondait à quelques questions posés par le Monde à ce sujet. Il s’agit de Vincent Desportes, commandant du collège interarmées de Défense, qui à son tour essuyait les foudres de sa hiérarchie pour un excès de franchise publique. Ironie du sort, le général Desportes œuvrait pour rendre la Grande Muette un peu plus éloquente sans aller jusqu’à devenir bavarde et encore moins qu’elle dise n’importe quoi. Chargé de la formation des généraux et amiraux français de demain, Desportes pense qu’un officier supérieur a le droit et même le devoir de participer au débat public, mais à trois conditions : que le sujet relève de ses compétences, que l’intervention soit faite dans un média et dans un ton appropriés et que son auteur assume ses positions. Son entretien au Monde semble répondre à tous ces critères. Or le CEMA (Chef d’état-major des armées), l’amiral Edouard Guillaud, et sans doute ses supérieurs au ministère de la Défense voire à l’Elysée, n’ont pas apprécié. Ce qui leur a particulièrement déplu, c’est la petite phrase où le général Desportes qualifie les opérations militaires en Afghanistan de « guerre américaine », et qu’étant l’équivalent d’un actionnaire à 1 % dans cet effort, la France n’a pas son mot à dire.
Il suffit de lire l’article du Rolling Stone pour se rendre compte que le général Desportes n’a rien fait d’autre que d’affirmer une évidence. Et justement, cette évidence, le général McChrystal avait pour mission de la cacher ou, mieux, de la rendre sans conséquence ou presque. Mais le général américain et ses hommes ne se sont pas seulement moqués de la Maison Blanche et de son équipe mais n’ont pas raté une occasion de manifester leur mépris pour la France et tout ce qui est français.

Au début de sa rencontre avec Rolling Stone, le général McChrystal se trouve à Paris où il doit participer à un dîner et donner une conférence. Selon ce que rapporte le journaliste – c’est ce que lui dit le général – McChrystal devait vendre aux Français sa stratégie afghane pour maintenir l’illusion qu’ils sont les alliés des Américains. Pour dire les choses crûment, il était à Paris pour jouer la comédie d’un dialogue entre partenaires. McChrystal est mal à l’aise. Il n’aime pas Paris, déteste ses restaurants élégants et préfère une canette de Budweiser à une bouteille de bourgogne. Pour lui, tout ce qui ne ressemble pas à un Hyppopotamus ou un Courte Paille est qualifié de « Gucci », un truc pour femmelettes, pour Français, en somme. Le film favori du général traduit parfaitement cette allergie. Talladega Nights : The Ballad of Ricky Bobby, est une comédie américaine axé sur la confrontation des deux stéréotypes, l’Américain et le Frenchy. Hilarante (il ne faut surtout pas le regarder la bouche pleine ou vous risquez d’abîmer l’écran), l’intrigue confronte deux pilotes de voiture de course, Rickey Bobby l’Américain et Jean Girard le Français. Pour comprendre le mécanisme comique, disons simplement que le personnage de Jean Girard est non seulement interprété par Sacha Baron Cohen (Borat) mais qu’il est arrogant, raffiné et… homosexuel. Quant à M. Bobby, pour faire court, disons seulement qu’il a deux fils, l’un s’appelle Walker (le W de George Bush) et l’autre Texas Ranger… Le choc des stéréotypes est sans doute à comprendre au deuxième dégré, mais tout le long de son entretien à Rolling Stone, le général McChrystal ne cesse de donner des signes indiquant clairement que dans ce cas précis, le premier degré lui convient parfaitement.

Doutes sur la stratégie américaine en Afghanistan
Logiquement, McChrystal aurait du être le numéro deux talentueux d’un homme qui sait diriger une coalition, qui se sent aussi à l’aise dans un hôtel à Paris ou sur la colline du Capitole que parmi des GI’s en patrouille dans une vallée afghane. C’est un art où le général Colin Powel a fait merveille il y a vingt ans. Etre un général d’armée, un grand chef militaire, est un métier éminemment politique – ne pas confondre avec « partisan » ou « idéologique » – et Obama a montré une inquiétante légèreté (il n’a même pas pris le temps de rencontrer McChrystal pour une longue conversation avant de lui confier sa mission) et en nommant un homme qui n’avait jamais caché son mépris pour cette dimension essentielle de sa profession. Mais ce n’était pas la seule erreur du président. Au casting malheureux se joint une pagaille structurelle : on ne sait pas qui fait quoi, qui décide et qui exécute. Pentagone et ministère des affaires étrangers, ambassadeur à Kaboul qui a été nommé avant de quitter l’uniforme et un ambassadeur spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan (sans mentionner le président afghan Hamid Karzai) : dans une telle pagaille pas besoin d’ennemis pour perdre une guerre.

Mais au-delà de querelles de personnes, la stratégie globale elle-même ne fait pas l’unanimité au sein du petit groupe d’Américains supposés gérés l’affaire. La grande question est les rapports avec les Talibans. Au début il fallait les tuer tous, après il fallait leur disputer les cœurs de la population et maintenant il faut les désunir, séduire certains, intimider d’autres liquider le reste. L’idée semble être bonne mais comme d’habitudes, c’est dans les détails que tout se gâte. Sur qui faut-il déployer les charmes ? À qui faut-il faire peur ? Voilà des « petites » questions sur lesquelles McChrystal, Holbrook et Eikenberry ne sont pas d’accord. Entre-temps, Afghans et Pakistanais, ceux qui sont condamnés à vivre avec les Taliban après le retour (qui ne cesse d’ailleurs de s’éloigner) du dernier GI chez lui, négocient et activent leurs anciens réseaux. Face à ce bourbier monstrueux, le général Petreaus, le nouveau chef des forces alliées en Afghanistan, risque de regretter la douceur et la simplicité du théâtre d’opérations irakienne. Son plus grand défi est d’éviter que COIN (COunter INsurgency, le nom américain de la stratégie testée en Irak et appliquée aujourd’hui en Afghanistan), et FIAS (sigles de la force qu’il commande) ne fassent pas FIASCO…

Guillon et Woerth, même combat !

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Il semblerait que Monsieur Woerth ne soit pas au bout ses ennuis. Et, cette fois, les Betancourt et consorts n’y sont pour rien. C’est du dossier des retraites qu’il s’agit, et il faudrait chercher les coupables du côté de France Inter. On le sait, cette radio de service public a remercié Stéphane Guillon qui s’était fourvoyé en se pensant plein d’esprit. Si France Inter est un organisme cohérent, et rien ne laisse supposer qu’il ne le soit pas, il va remplacer à la rentrée Monsieur Guillon par un humoriste drôle et pétillant, ce qui serait la moindre des choses. Mais c’est là que le drame éclate dans toute son horreur et que l’on serait bien inspiré de demander à France Inter de réintégrer son clown triste, et plus vite que cela !

Car l’International Journal of Psychiatry in Medicine nous met en garde. Au terme d’un suivi de sept ans d’une cohorte de 53.500 individus, Sven Svebak et ses collègues de l’université des sciences et technologies de Norvège concluent que l’humour peut augmenter la longévité d’au moins 20%. « Nos résultats confortent l’idée que le sens de l’humour peut prolonger la durée de vie. Son effet est positif sur la santé mentale et la vie sociale, précise Sven Svebak. »

Pire encore : « le sens de l’humour peut s’apprendre et s’améliorer avec de la pratique », nous assène Sven Svebak. Donc, si l’EN avait l’idée effrayante de remplacer les cours de math par des cours d’humour, la longévité pourrait encore augmenter. Il nous faudrait alors travailler jusqu’à 90 ans avant d’être autorisé à faire valoir nos droits à la retraite. Eric Woerth s’en arrache ce qui lui reste de cheveux.

On ne peut qu’espérer un salutaire sursaut de notre élite qui nous imposera 8 ou 10h par jour les Guillon et autres Eric et Ramzy. Il en va de la survie de notre système de protection sociale !

Au PS, la danse du voile continue

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George Pau-Langevin
George Pau-Langevin. Photo Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons.

L’inénarrable députée socialiste George Pau-Langevin publie, sous le titre « La burqa dévoile un malaise profond », un billet affirmant notamment : « Les femmes portant le voile intégral nous adressent un message et nous avons le devoir de le décrypter », et comparant leur attitude à celles des Noirs américains qui portaient leurs cheveux longs et crépus dans les années 1970.

Cette bonne dame est la vivante incarnation d’une gauche morale incapable de renoncer à ses obsessions vertueuses qui ont nom tolérance-à-l’égard-de-l’autre et écoute-de-la-différence-qui-nous-enrichit.

Il est vrai que les femmes intégralement voilées ne contribuent pas, à première vue, à susciter ce bel élan d’empathie, d’« ouverture à l’autre », tant le chemin qui permettrait d’y avoir accès semble irrémédiablement barré. L’absence de visagéité rend très délicat ce déploiement vers l’autre, même pour le lecteur de Levinas.

[access capability= »lire_inedits »]Sa prise de position, si elle doit gêner plus d’un faux-cul et plus d’un hiérarque de la rue de Solferino, a au moins le mérite de lever un coin du voile sur cette mortelle ambivalence qui caractérise le Parti socialiste sur bien des sujets réputés « sociétaux ».

En dépit des contorsions reptiliennes déployées par nos champions du double-lien pour paraître l’approuver au nom du droit des femmes tout en émettant des réserves sur le bien-fondé d’une interdiction de portée générale, la question du voile intégral résume à merveille les difficultés de la gauche avec l’idée de la règle comme avec le concept de loi.

La gauche a du mal avec l’interdit. D’accord, nous dit-on, parce que c’est une atteinte à la dignité des femmes, mais faites que cette interdiction soit la plus diluée, la plus restreinte dans ses champs d’application. Si l’interdiction doit être atténuée par de multiples dérogations, pourquoi accepter dans ce cas le principe d’une loi qui doit être, si j’ai bien compris, inspirée et éclairée par le critère de l’intérêt général ?

Etre contre, évidemment, ça craint d’autant plus que l’électorat y est massivement favorable. Il faut faire semblant d’être pour, mais pas en toutes circonstances. Pour la cohérence vous repasserez.

Certes, le PS a fini par annoncer qu’il ne s’opposerait pas au texte et qu’il ne saisirait pas le Conseil constitutionnel. C’est Jean-François Copé qui a finalement annoncé qu’il solliciterait l’avis de la rue de Montpensier. On est en droit d’espérer que, sur un tel sujet, le bon Jean-Louis Debré se montrera magnanime, mais on ne sait jamais ce que feront les « Sages » en ces temps caniculaires.

Pourtant, le sujet socialiste reste désespérément clivé. D’un côté, la gauche condamne le port du voile au nom de la dignité des femmes ; de l’autre, elle renâcle à interdire clairement en tout lieu cette manifestation agressive d’un islamisme de conquête qui s’emploie à modeler l’espace public à l’aune de ses propres exigences.

La moraline est toujours prête à servir. Dans le cas de la regrettable George-Pau, nous voici sommés d’écouter le message des femmes-corbeaux. Mais quel est-il ? Faudrait-il y voir la manifestation d’une revendication identitaire qui se verrait contrainte de recourir à la surenchère face à notre autisme républicain consistant à faire prévaloir une neutralité sadique qui n’aurait de cesse de brider les subjectivités ?

Burqa is beautiful ?

Serait-ce l’expression voilée d’une révolte contre cette négation de l’être musulman lourde de mépris néocolonial, une revanche face à notre islamophobie ontologique énoncée de manière paradoxale ?

Mme Langevin s’emploie même à comparer leur attitude vestimentaire à celles des Noirs américains qui portaient « leurs cheveux longs et crépus dans les années 1970 ». Que voilà une bien étrange comparaison !

Convenons en effet qu’une Tina Turner court vêtue était quand même plus désirable que ces sombres dames, peu comparables aux jeux scéniques très suggestifs de ladite chanteuse. Après le label de la Tamla Motown, voici venu le temps de celui de la burqa. Pas sûr que ce soit aussi facile à danser que les Temptations ou Marvin Gaye. Pas sûr que les corps exultent sous cette étrange parure qui consacre une interprétation fondamentaliste du total look. Il n’y aura pas de « Burqa is beautiful ».

Il faut donc être sacrément allumé pour comparer le port de burqa à celui de la coupe afro des années 1970.Reste que le raisonnement sous-jacent mérite, pour le coup, d’être décrypté. Quand les minorités sont accablées sous le fardeau des discriminations, elles n’auraient d’autre choix que de sacrifier aux rituels de l’auto-affirmation. Mme Langevin feint d’oublier que le mouvement pour les droits civiques était initialement placé sous le signe de la revendication de l’égalité et non du droit à la différence. C’est la radicalisation de ce mouvement né dans les ghettos noirs et porté par un courant musical adoré par les petits Blancs qui a accouché d’une deuxième vague dite du « Black power » qui postulait que la tradition constitutionnelle américaine était par essence corrompue et qu’elle avait été élaborée en vue de défendre l’esclavage. Ce n’était plus l’universalité des droits qui était invoquée, mais bien l’identité noire. Dans le sillage de la question noire, le multiculturalisme a favorisé la radicalisation du discours des minorités, jusqu’à la revendication d’un particularisme ethnicisé prônant la dissolution complète de l’universalité.

D’ailleurs la vogue afro-centriste a accouché d’une bien singulière Nation de l’islam, incarnée par un Louis Farrakhan prêchant la croyance en la nature divine de l’homme noir et théorisant un racisme anti-blanc.

Ce que notre grande théoricienne de la diversité souffrante semble ici légitimer, c’est bien le différentialisme des opprimés, et l’assignation à résidence identitaire au nom de la liberté religieuse et de la démocratie « culturelle ». Pour la laïcité, passez aussi votre chemin.

Ainsi la coupe afro et les défilés martiaux du Black Panther Party ne seraient que le premier signe de cette vague des fiertés communautaires qui a submergé notre espace public et médiatique. À ce rythme effréné, les mémoires, comme les fiertés, vont finir par se livrer à une surenchère concurrentielle et dévastatrice. Vous pouvez dire adieu au monde commun de Hannah Arendt. Ainsi George-Pau, madone des minorités opprimées, nous laisserait-elle à entendre que le port d’un tel accoutrement devrait être analysé comme l’habillage de la révolte, la manifestation légitime d’une demande de reconnaissance ? La République n’a plus qu’à aller se rhabiller.[/access]

La laïcité, un tropisme insulaire ?

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Quel est le point commun entre l’Australie et l’Islande? L’ancien Premier Ministre australien, Kevin Rudd, et le leader de l’opposition dans ce même pays, Tony Abbott, étaient tous deux de fervents catholiques qui n’hésitaient à montrer publiquement leur dévotion en se laissant filmer à la sortie de leurs églises…

Qu’à cela ne tienne: Julia Gillard, nouvelle Premier Ministre australienne – et première femme à occuper ce poste – clame son athéisme et affirme il y a quelques jours sur la chaîne nationale ABC son intention de ne « pas prétendre croire en Dieu pour attirer un électorat religieux » tout en réitérant son respect des croyances d’autrui. « Je ne vais pas prétendre avoir une foi que je ne ressens pas » car « je suis ce que je suis et les gens jugeront ça », ajoute Julia Gillard, également questionnée dans cette interview sur sa relation de couple avec sa partenaire de vie féminine … pendant que, cette même semaine, l’agence Associated Press nous informe que, Johanna Sigurdardottir, Premier Ministre islandaise de 67 ans a fait l’Histoire en étant le premier Chef de gouvernement au monde à avoir contracté une alliance homosexuelle.

Inconcevable dans une majorité d’autres pays européens, cette union (avec sa partenaire de longue date) est pourtant largement passée inaperçue dans ces démocraties d’Europe du Nord où les femmes, outre le fait de parvenir (enfin) à la fonction suprême, assument librement leurs (non) croyances religieuses ou leur préférence sexuelle.

Ce profond changement de paradigme social est-il redevable à l’influence apaisante du protestantisme, largement majoritaire au Nord de l’Europe et dominant en Australie ? Car le protestantisme, aux sources même du sécularisme, conduit quasi naturellement au compromis même s’il est vrai qu’une nation comme les Etats-Unis, à majorité (toujours) protestante -toute championne de la liberté d’expression qu’elle fut par ailleurs- est également une des démocraties avancées au monde la plus traditionnelle et la moins laïque… 

Plus de plaisir, plus longtemps

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Jamais vous n’auriez pu imaginer à quel point quelques millimètres de plus peuvent provoquer une telle différence. En doublant sa pagination, et donc son épaisseur, le numéro d’été de Causeur durera beaucoup plus longtemps, pour vous donner encore plus de satisfaction ! Il faudra seulement patienter un petit peu plus pour que ce numéro arrive chez vous, dans une semaine, mais l’anticipation du bonheur n’est-elle pas déjà le bonheur ? Juillettistes ou aoûtiens, n’hésitez plus : seul ou à deux, un double Causeur c’est (au moins) deux fois mieux !

En résumé, si ce n’est déjà fait, abonnez-vous et deux fois plutôt qu’une!  

B.B. 60

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Brigitte Bardot

Brigitte Bardot

L’été, c’est le soleil, des lunettes noires, un bikini, la plage.

L’été, c’est Bardot, son apparition sur le port de Saint-Tropez dans Et Dieu créa la femme, toutes ses apparitions depuis, « sur l’écran noir de nos nuits blanches ». Dans Le Mépris bien sûr – « Et mes fesses ? Tu les aimes, mes fesses ? » – ; dans Les femmes, merveille tournée en 1969 par Jean Aurel, scénarisée par Cécil Saint-Laurent, avec Maurice Ronet.

L’été, c’est B.B. quand elle chante « Coquillages et crustacés », « La Madrague » ou les bonbons sensuels offerts par Gainsbourg.

L’été, enfin, c’est B.B. dans les mots légers et profonds de François Nourissier.

A la fin des années 50, Nourissier considère qu’il n’a encore rien publié de bon. Un petit bourgeois, premier de ses romans qu’il appréciera quelque peu, viendra plus tard, en 1963. En attendant, il dirige la rédaction de La Parisienne et traîne son spleen de jeune éditeur à la foire de Francfort. Perdue au milieu des livres insipides, une couverture le cogne. Etalé sous ses yeux : « Le corps négligé, impudique et rieur (mais oui, rieur) de Brigitte Bardot ». Le texte de cet ouvrage italien est signé Simone de Beauvoir. De retour à Paris, Nourissier la contacte pour lui proposer une réédition en français. Beauvoir est gênée, bafouille, parle d’impôts, fuit. Nourissier demande alors à Roger Vaillant, à Pieyre de Mandiargues et Paul Morand si le sujet Bardot les intéresse. Tous refusent, laissant à notre seule imagination le plaisir d’esquisser leurs mots sur la silhouette de BB. C’est donc Nourissier qui, en quelques pages, va sculpter Bardot telle qu’elle est à jamais dans nos mémoires : une mythologie française, c’est-à-dire une Star, ce claquement de langue qui évoque une étoile pendue au cou d’une nuit de pleine lune.

La beauté, ce beau souci…

La grande question de l’époque, à la Une des magazines, est : « Faut-il brûler B.B. ? »

Avec la classe infinie du styliste, Nourissier répond d’entrée en amoureux des courbes sensuelles et en puncheur précis : « De toutes les armes que nous offre la vie quotidienne pour régler ses comptes à la sottise, la jeunesse et l’impudeur d’une femme sont les plus douces. » L’air de rien, il ne lâchera plus, ni B.B., ni ceux qui ne voient en elle qu’une écervelée insignifiante. A sa jolie héroïne de France, il réserve ses émerveillements et son oeil bleu délicat ; aux autres, il dit l’urgence de la grâce qu’ils ne connaîtront jamais, eux qui préfèrent celles que Paul Gégauff nommait « les bonnes femmes ». Pourquoi Bardot, hier comme aujourd’hui ? Lire et relire Nourissier, se mettre en bouche les lignes de beauté qu’il trace : « Que l’on caresse du regard, vite, les images innombrables de Bardot ; que l’on profite vite d’un plaisir innocent, car, sitôt les yeux relevés, on les posera sur un monde de lèvres et de visage clos. L’énorme bêtise des hommes d’Occident devant le sexe et devant leur désir éclate en de certaines occasions. L’aventure Bardot en est une. S’il n’existait aucune autre raison de l’aimer et de bavarder un peu librement sur le compte de cette belle personne, la seule envie de faire acte de présence y suffirait. J’entends la seule envie d’être parmi ceux qui l’auront dit : la beauté n’est pas honteuse, la beauté a des droits, nous devons respecter en elle une dignité d’avant la faute, joueuse et familière. »

Et à la fin de l’envoi, B.B. ancrée dans les coeurs battants et Nourissier terriblement vivant loin de cette Miss P. qui le fait crever lentement, se souvenir que : « Sous la mythologie, sous l’entreprise et le triomphe publicitaires, il existe ce miracle gratuit et parfaitement injuste : les privilèges d’une petite fille née belle. »

B.B.60 - Beauvoir-Bardot

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De Bastille en bunker

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Les Anglais ne s’en sont pas remis. Pour la première fois cette année, les quelques 3 000 invités à la garden-party de l’ambassade de France à Londres ont dû, what a shock, témoigner de leur identité.

L’ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique a été gentiment mais fermement sommé de présenter son invitation personnelle et une ID avec photo. Le maire de Westminster et le High Sheriff de Londres ont fait un demi-mile pour récupérer le précieux sésame oublié dans leurs voitures. Les maris qui avaient eu la mauvaise idée d’arriver sans leur moitié de bristol ont été priés de l’attendre devant les grilles de la Résidence. Tel glorieux titulaire de la légion d’honneur, habitué depuis 1940 à entrer sur un simple bombement de torse, est resté à la porte du paradis. Soit dit en passant, juste pour rire, essayez de pénétrer dans une ambassade américaine sur votre bonne mine. Même avec la tête d’Obama, ce sera la porte. Avec une petite mallette dont vous avez oublié le code… Le pire quart d’heure de votre existence. Fouille à corps et j’en passe. Mais la réputation bonhomme de notre pays n’est plus à faire et personne ne s’attendait à une telle fermeté.

La presse brit s’émeut de cet accès de « paranoïa sécuritaire ». Après tout, pour nos amis anglo-saxons nous sommes encore le pays folklorique de la french connection et des policiers ripoux qu’on achète avec deux barrettes ou un joli ruban. Quelque part entre Un Américain à Paris et Les Aristochats. Du genre très accommodant, aimable mais pas sérieux. Mauvaise pioche. Nos soldats aussi meurent en Afghanistan. Les mêmes menaces terroristes pèsent sur nous.

Pour revenir dans un registre plus léger, à force de devoir raccompagner des invités ivres morts qui se cassent la figure sur nos marbres briqués, notre sens unique de l’hospitalité est devenu plus rationnel. Surtout quand ces derniers nous attaquent devant les tribunaux. Brassens et son étranger repasseront, depuis que l’ambassadeur d’Irlande et l’Evêque de Southwark ont redécoré le mobilier national d’une manière toute personnelle, nous avons appris la méfiance. Bunker, vous avez dit bunker ? Bienvenue au club.

Embargo sur Taguieff !

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Pierre-André Taguieff
Pierre-André Taguieff.
Pierre-André Taguieff
Pierre-André Taguieff.

Voilà donc un livre ignoré des gazettes. C’est que ce travail d’enquête rapporte des faits qu’il faut dissimuler. Dormez en paix braves gens ! Gavez-vous de Ribery et d’Anelka, de Woerth et Bettancourt ! L’omerta n’est pas l’apanage des seuls gangs mafieux, corses, calabrais ou siciliens. Elle règne aussi dans notre si vertueuse République des lettres. Des querelles intellectuelles, la vie littéraire en fourmille certes, mais dès lors que la corporation médiatique est mise en cause, celle-ci fait bloc. Reconnaître une erreur de jugement serait admettre que le système est faillible. Ce secret consensus n’est pas idéologique, mais corporatiste : le monde des média n’aime pas la dissidence.

Silence médiatique, boycott complice: le black out ne veut pas dire son nom. Le livre est érudit, très documenté, très argumenté, posant des questions à notre démocratie. L’auteur est un intellectuel reconnu par ses pairs, directeur de recherche au CNRS, auteur de plus de trente livres savants et d’une multitude d’essais ou d’articles. Pourquoi donc ce silence autour du dernier ouvrage de Pierre-André Taguieff ? « La nouvelle propagande anti juive » ! Vous n’y pensez pas ! Après ce qu’Israël a fait à la « flottille de la paix » !

Voilà bien un sujet exemplaire, cette flottille ! La mécanique propagandiste a fonctionné à plein régime et atteint son but. Des innocents humanitaires, les bras chargés de jouets et de bonbons, sauvagement agressés par la soldatesque sioniste ont prouvé au monde la nocivité d’Israël. Cette étonnante fable a eu le succès que l’on sait. Au même moment, près de trois cents Pakistanais musulmans étaient assassinés à Lahore par d’autres musulmans fanatiques sans que cette information n’émeuve aucune rédaction. Comment cette dissymétrie du regard est elle possible ? Quelle mécanique psychologique, idéologique, politique peut-elle produire de tels résultats ?

La gauche radicale phagocytée par l’islamisme

Tout le mérite du travail de Pierre André Taguieff est d’analyser dans les détails les rouages de cette machinerie. Depuis la guerre des six jours (1967) le statu symbolique d’Israël s’est radicalement modifié : passé de la compassion à l’admiration puis de l’admiration à la réprobation, l’Etat des victimes de la Shoah est progressivement devenu l’Etat des bourreaux de palestiniens. Un extraordinaire renversement permet aujourd’hui d’afficher sans vergogne cette mise en équivalence : étoile juive = croix gammée, sionisme = nazisme ! Un nouveau mythe s’est progressivement installé dans les imaginaires : la nakba (la catastrophe) palestinienne était la nouvelle shoah commise par les juifs contre les arabes. Toute honte bue, de nombreux intellectuels progressistes ont accrédité cette thèse. Après l’Algérie et le Vietnam, la Palestine devenait la dernière des « justes causes ».

Cependant, comment ce qui fonctionnait dans la suite logique des années 70, en un temps où le léninisme était dominant peut-il aujourd’hui rapprocher les islamistes de l’extrême gauche ? Quand le manichéisme idéologique était encore à l’œuvre, on n’aurait jamais pu voir les groupes trotskystes faire cause commune avec des barbus criant « Allah Akbar ! » dans une manifestation. Leon Davidovich doit se retourner dans sa tombe à voir le spectacle que donnent ses héritiers et c’est bien le paradoxe inquiétant du moment présent : via la cause palestinienne, c’est tout le champ politique de la radicalité de gauche qui se trouve phagocyté par l’islamisme. Or l’aliment majeur de l’islamisme est bien la haine radicale des juifs. Tout le talent de Pierre André Taguieff est de mettre en lumière la chaîne des emboitements de cette mécanique. Le récent épisode de la « flottille de la paix » a révélé la force de l’antisionisme radical auréolé des vertus du progressisme. Cette religion des temps modernes n’aurait pu prendre corps sans un dispositif propagandiste dont Taguieff démonte la mécanique.

Retour sur l’affaire Al Dourah

C’est bien le crime inexpiable de ce livre : Taguieff met en évidence la part de complicité active ou passive des médias dans ce dispositif de propagande. Un seul exemple, le plus flagrant et le plus grave dans ses effets: ce reportage contesté de France 2 signé Charles Enderlin sur la mort d’un enfant palestinien à Gaza le 30 septembre 2000 à Gaza. À l’évidence ces images font problème et ne donnent pas à voir ce que leur commentaire dit qu’elles montrent. Une polémique, devenue conflit judiciaire, a opposé Philippe Karsenty, l’auteur d’une contre enquête, à Charles Enderlin et à la direction de France 2. Philippe Karsenty, avec un acharnement peu commun, a apporté les éléments mettant en doute la vérité de ce reportage. Des personnes aussi peu suspectes de complaisance abusive à l’égard d’Israël, Elie Barnavi et Jean Daniel ont exprimé le souhait de voir une commission d’enquête indépendante statuer sur la qualité de ce reportage. Sans entrer dans le détail judiciaire de cette affaire qui par deux fois a accrédité la bonne foi de Philippe Karsenty et le bien fondé des doutes pesant sur les fameuses images, le monde des médias a manifesté une solidarité empressée avec Charles Enderlin. Sans prendre le soin d’examiner les faits et la contre-enquête, une pétition publiée par le Nouvel Observateur affirmait de manière péremptoire la vérité d’Enderlin face à la cabale conspirationniste menée par Karsenty. L’analyse minutieuse que fait Taguieff de toute cette affaire est-elle la raison du boycott médiatique dont son livre est l’objet ? Taguieff interpelle le refus d’examiner d’autres éléments, d’autres preuves à charge contre ce qui pourrait être une manipulation. Ce refus obéit d’abord à une logique idéologique : Israël ne peut qu’être le coupable et le palestinien ne peut qu’être la victime. Pour tous ces pétitionnaires, la vérité idéologique reste toujours supérieure à la vérité des faits car à Paris il est toujours plus agréable d’avoir tort avec Sartre que d’avoir raison avec Aron.

Contre la myopie délibérée, Taguieff passe au crible les enjeux actuels et en ce sens navigue à contre-courant des tendances intellectuelles ou diplomatiques dominantes qui font du « dialogue des civilisations » leur choix stratégique comme Chamberlain et Daladier pensaient pouvoir trouver un modus vivendi avec le nazisme. Taguieff voit dans la nouvelle propagande antijuive le front avancé de l’offensive totalitaire de l’islam radical contre les démocraties et la culture occidentale. L’antisionisme radical repeint aux couleurs du progressisme séduit, par sa propagande, des franges d’opinion de plus en plus vaste qui considèrent, avec bonne conscience, que l’empêcheur de tourner en rond se nomme Israël. Taguieff nous aide à regarder la menace en face même si nombreux sont ceux qui aujourd’hui préfèrent « être verts que morts ».

Dépression au-dessus d’un jardin

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Les hommes politiques attendent souvent l’été pour concrétiser leurs actions les plus néfastes, impopulaires ou douteuses. Le maire de Paris Bertrand Delanoë, a profité de la torpeur caniculaire pour baptiser un espace vert très triste, construit au-dessus d’une dalle recouvrant le périphérique extérieur, du nom de Serge Gainsbourg.

En compagnie de Jane Birkin et de Charlotte, l’édile a dévoilé – vers Les Lilas – une sinistre plaque officielle indiquant « Jardin Serge Gainsbourg 1928-1991, auteur compositeur interprète ». Ce genre de plaques effrayantes et glacées où l’on peut lire « Maréchal d’Empire » ou « Ministre de la IVe République ».

Je fais le pari que Serge aurait vu d’un œil inquiété cet hommage statufiant en forme d’espace vert « écologique » (dixit la mairie), lui qui avait compris tout le romantisme sauvage et taciturne des vrais jardins (intimes ?) dans sa sublime chanson Dépression au-dessus du jardin.

Je fais surtout le pari qu’il aurait été agacé – en bon anar élégant – par cet honneur officiel, qui entérine son statut d’auteur « fréquentable », breveté pour toutes les louanges post-mortem. Je fais enfin le pari que le grand Serge aurait préféré que l’on donne plutôt son nom à une impasse dans Pigalle. Au moins ça l’aurait fait marrer. Et il s’y serait rendu plus volontiers.

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Deux femmes du monde

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Liliane Bettencourt
Le Monde aurait refusé de publier les désormais célèbres enregistrements des conversations téléphoniques de Liliane Bettencourt.
Liliane Bettencourt
Le Monde aurait refusé de publier les désormais célèbres enregistrements des conversations téléphoniques de Liliane Bettencourt.

La rumeur n’était pas arrivée au bord du lac finlandais où je me purifiais des miasmes de l’Hexagone, mais elle ne manqua pas de s’offrir à moi dès mon atterrissage à Roissy. Ainsi, Le Monde aurait refusé de publier les désormais célèbres enregistrements des conversations téléphoniques de Liliane Bettencourt. Ils auraient été proposés en première exclusivité à la chroniqueuse judiciaire de ce quotidien, Pascale Robert-Diard, par Me Olivier Metzner, l’avocat de Françoise Myers-Bettencourt qui veut faire passer sa vieille mère pour folle. Pascale Robert-Diard explique sur son blog comment les choses se sont passées.

Comme cette journaliste n’est pas une perdrix de l’année, et qu’elle traîne dans les prétoires depuis quelques lustres (au moins deux), elle a vu venir Olivier Metzner avec son air chafouin essayant de lui fourguer « du lourd » susceptible de faire d’elle l’héroïne du feuilleton politico-judiciaire de l’été. Il s’agissait, bien entendu, des enregistrements pirates réalisés par l’ex-majordome de Liliane Bettencourt que Médiapart et Le Point trouvèrent assez croustillants pour être publiés in extenso sur le web plénélien et le papier glacé de l’hebdo dirigé par FOG. Ces deux médias se sont complaisamment prêtés au rôle de « lessiveuse » d’une information faisandée, qui acquiert une blancheur toute neuve après passage en machine.

Au risque de passer pour un affreux régionaliste, je salue les vertus savoyardes incarnées dans la circonstance par Pascale Robert-Diard, native d’Arêches-Beaufort : on n’achète pas, dans les alpages de la marchandise avariée pour la revendre avec bénéfice aux touristes de passage, même si l’on se trouve dans une situation d’extrême dénuement. Quelle tentation, pour un quotidien au bord de la cessation de paiement, de faire un coup susceptible de faire exploser les ventes, et de calmer les angoisses des candidats-repreneurs Bergé, Niel et Pigasse ! Surtout que le risque est quasi nul : quelques envolées lyriques sur le « droit de savoir » du public rédigées d’une plume alerte par un hiérarque du journal auraient fait passer la pilule auprès du dernier carré des lecteurs du Monde qui estiment qu’il est immoral d’écouter aux portes, et de rendre publics les échanges entre un avocat et sa cliente.

Journalisme de procès-verbal

La directrice de la rédaction, Sylvie Kauffmann, n’est pas savoyarde, mais alsacienne et épouse d’Alsacien. Ce couple ferait d’ailleurs un tabac s’il se produisait en public pour interpréter le célèbre duo de l’opérette Lischen et Fritzschen de Jacques Offenbach : « Che suis alsacienne, Che suis alsacien etc. ». Disons, pour résumer, que son éthique du journalisme est relativement éloignée de celle de l’homme qui occupa jadis son fauteuil, l’incontournable Edwy Plenel. Elle ne considère pas le métier d’informer comme la forme moderne d’une inquisition à laquelle seuls les détenteurs du pouvoir, pervers par essence, seraient soumis, ce qui permet d’utiliser comme viatique moral cette fin justifiant les moyens des jésuites de jadis. Dans une analyse publiée dans Le Monde du 13 juillet, elle vend la mèche, au risque de se faire mal voir des autres professionnels de la profession : le prétendu journalisme d’investigation, comme l’exercice du pouvoir politique, est susceptible de dériver vers des pratiques nauséabondes que Kauffmann désigne sous le nom de « journalisme de procès-verbaux ». En la matière, la position du journaliste n’est pas très différente de celle du majordome qui écoute aux portes avec la technologie du XXIe siècle : c’est une sorte de valet de comédie qui vient crier sur le devant de la scène les mots que lui souffle son maître depuis la coulisse. En l’occurrence, le maître est un avocat qui veut gagner à sa cause le poids de l’opinion publique pour compenser les faiblesses juridiques de son dossier. À lire les commentaires publiés sur lemonde.fr à la suite de ce papier de Sylvie Kauffmann, il semble que les lecteurs soient en majorité du côté des bateleurs de l’information du genre Plenel : « on nous cache tout, on nous dit rien, journaleux, politicards même combat ! », telle est la litanie des offuscations du peuple-lecteur à propos de la thèse défendue par Kauffmann, pourtant nuancée et donnant toute sa place au rôle de contre-pouvoir de la presse dans une démocratie digne de ce nom.

Tout cela me ramène à des temps très anciens, où ma géniale prof de philo d’hypokhâgne, Jeannette Colombel, qui fut aussi – bien plus tard dois-je préciser par galanterie – celle de Pascal Robert-Diard, nous faisait plancher sur le thème « morale et politique » avec Kant, Sartre et Camus. C’était au moment de la guerre d’Algérie, mais les notes que j’avais prises à l’époque pourraient encore me servir si elles n’avaient été victimes de la critique rongeuse des souris. À l’époque, Plenel était en culotte courte, et n’allait pas tarder à découvrir dans Leur morale et la nôtre de Lev Davidovitch Bronstein, dit Léon Trotski, de quoi alimenter sa bonne conscience inoxydable. Heureusement, deux femmes d’honneur peuvent me permettre de rêver, quelques instants, que le journalisme est un beau métier.

McChrystal limogé pour l’avoir ouverte

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Barack Obama s'entretenant avec l'ambassadeur américain, Karl Eikenberry et le général Stanley McChrystal, 28 mars 2010
Barack Obama s'entretenant avec l'ambassadeur américain, Karl Eikenberry et le général Stanley McChrystal, 28 mars 2010. Photo Flickr / The U.S. Army
Barack Obama s'entretenant avec l'ambassadeur américain, Karl Eikenberry et le général Stanley McChrystal, 28 mars 2010
Barack Obama s'entretenant avec l'ambassadeur américain, Karl Eikenberry et le général Stanley McChrystal, 28 mars 2010. Photo Flickr / The U.S. Army

Avec 99 soldats tués, le mois de juin a été le plus meurtrier pour la coalition engagée en Afghanistan depuis neuf ans[1. Pour le premier semestre 2010, les pertes s’élèvent à 319 morts (53 par mois en moyenne) contre 520 morts pour l’année 2009 (43 par mois en moyenne).]. Aux pertes subies par FIAS (Force internationale d’assistance et de sécurité), il faut ajouter les déboires des généraux qui ont vue leurs carrières brisées. Le patron de la coalition, le général quatre étoiles américain Stanley McChrystal, a ouvert le bal. Son portrait-entretien publié par Rolling Stone a fortement déplu en hauts lieux, sa liberté de parole a été jugée excessive par le président Obama. Outre-Atlantique comme à Rome, la préséance de la toge sur le glaive est un principe sacré, et un général américain ça ferme sa gueule ou ça dégage.

Il faut bien reconnaître que les propos de McChrystal et de certains membres de son état-major n’ont effectivement pas laissé beaucoup de choix au Pentagone ni à la Maison blanche. Comme dans la Rome antique, les questions de préséance entre toge et glaive Outre-Atlantique touchent aux peurs les plus profondes du régime. S’ils avaient voulu se suicider – métaphoriquement parlant – ils ne s’y seraient pas pris autrement : une série de remarques désobligeantes à l’encontre du vice-président Joe Biden, du conseiller en sécurité nationale Jim Jones, de l’ambassadeur des Etats-Unis en Afghanistan Karl Eikenberry ainsi que de l’ambassadeur spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan Richard Holbrook. À la lecture du reportage, on a l’impression que le général a dessiné un cercle infernal au milieu duquel se trouve le commandant en chef des forces armées américaines, Barack Obama. La réaction de ce dernier démontre qu’il a eu la même impression.

Patton là où il fallait un Eisenhower
Les tirades de McChrystal et de ses proches collaborateurs sont pour le moins curieuses. Les personnalités visées sont tout sauf des débutants. Joe Biden, le vice-président, malgré un deuxième prénom un peu baroque pour un homme d’Etat (« Robinette ») est l’un des hommes politiques les plus expérimentés sur la colline du Capitole avec six mandats de sénateur. Ses prises de positions originales (contre la première guerre en Irak en 1991, pour la deuxième en 2002) n’empêchent pas cet ancien président du Foreign Relations Comitee de la chambre haute de figurer parmi les hommes politiques américains les plus au fait des affaires internationales. Quant à Jim Jones (général de Marines qui a pris sa retraite en 2007 avec quatre étoiles sur les épaulettes après avoir commandé les forces alliées en Europe) et Karl Eikenberry, lui aussi général à la retraite qui a servi deux fois en Afghanistan et a occupé un psote de haute responsabilité au sein de OTAN, il est difficile de le traiter de blancs-becs ou de pékins qui n’y connaissent rien. Richard Holbrook, quant à lui, affiche quatre décennies d’expérience au service de la diplomatie américaine. Quoi que l’on pense de ces hommes, on ne peut guère leur reprocher un manque de compétence et d’expérience.

En fait, le général McChrystal était un mauvais choix. Obama l’avait nommé à la tête de la FIAS essentiellement parce qu’il était l’un des militaires le plus compétent et expérimenté en matière d’opérations spéciales. L’homme a effectué toute sa carrière dans les forces aéroportées, les unités d’élite de Rangers et a toujours été entouré d’anciens commandos de marine (Seals) et autres combattants d’unités spéciales. En Irak, ses hommes et ses méthodes ont permis l’arrestation de Saddam Hussein en décembre 2003 et la liquidation, en juin 2006, d’Abu Musab el Zirkawi, chef d’Al-Qaeda dans le pays. McChrsytal a servi aussi en Afghanistan et très peu de gens peuvent prétendre posséder une meilleure connaissance du théâtre des opérations, de l’outil militaire et de la stratégie adoptée par la coalition dirigée par les Etats-Unis. Sauf que ce sont des qualités probablement nécessaires mais pas suffisantes. Puisque les Américains ont décidé de mener cette guerre en coalition et sous l’égide de l’ONU, il leur fallait un général très politique, un diplomate en uniforme plutôt qu’un Ranger avec un couteau entre les dents. Bref, pour ce job, il faut un Eisenhower et surtout pas un Patton.

Forget Paris
Ce point a été subtilement soulevé par un autre général, français cette fois-ci, qui, deux jours après l’affaire McChrystal, répondait à quelques questions posés par le Monde à ce sujet. Il s’agit de Vincent Desportes, commandant du collège interarmées de Défense, qui à son tour essuyait les foudres de sa hiérarchie pour un excès de franchise publique. Ironie du sort, le général Desportes œuvrait pour rendre la Grande Muette un peu plus éloquente sans aller jusqu’à devenir bavarde et encore moins qu’elle dise n’importe quoi. Chargé de la formation des généraux et amiraux français de demain, Desportes pense qu’un officier supérieur a le droit et même le devoir de participer au débat public, mais à trois conditions : que le sujet relève de ses compétences, que l’intervention soit faite dans un média et dans un ton appropriés et que son auteur assume ses positions. Son entretien au Monde semble répondre à tous ces critères. Or le CEMA (Chef d’état-major des armées), l’amiral Edouard Guillaud, et sans doute ses supérieurs au ministère de la Défense voire à l’Elysée, n’ont pas apprécié. Ce qui leur a particulièrement déplu, c’est la petite phrase où le général Desportes qualifie les opérations militaires en Afghanistan de « guerre américaine », et qu’étant l’équivalent d’un actionnaire à 1 % dans cet effort, la France n’a pas son mot à dire.
Il suffit de lire l’article du Rolling Stone pour se rendre compte que le général Desportes n’a rien fait d’autre que d’affirmer une évidence. Et justement, cette évidence, le général McChrystal avait pour mission de la cacher ou, mieux, de la rendre sans conséquence ou presque. Mais le général américain et ses hommes ne se sont pas seulement moqués de la Maison Blanche et de son équipe mais n’ont pas raté une occasion de manifester leur mépris pour la France et tout ce qui est français.

Au début de sa rencontre avec Rolling Stone, le général McChrystal se trouve à Paris où il doit participer à un dîner et donner une conférence. Selon ce que rapporte le journaliste – c’est ce que lui dit le général – McChrystal devait vendre aux Français sa stratégie afghane pour maintenir l’illusion qu’ils sont les alliés des Américains. Pour dire les choses crûment, il était à Paris pour jouer la comédie d’un dialogue entre partenaires. McChrystal est mal à l’aise. Il n’aime pas Paris, déteste ses restaurants élégants et préfère une canette de Budweiser à une bouteille de bourgogne. Pour lui, tout ce qui ne ressemble pas à un Hyppopotamus ou un Courte Paille est qualifié de « Gucci », un truc pour femmelettes, pour Français, en somme. Le film favori du général traduit parfaitement cette allergie. Talladega Nights : The Ballad of Ricky Bobby, est une comédie américaine axé sur la confrontation des deux stéréotypes, l’Américain et le Frenchy. Hilarante (il ne faut surtout pas le regarder la bouche pleine ou vous risquez d’abîmer l’écran), l’intrigue confronte deux pilotes de voiture de course, Rickey Bobby l’Américain et Jean Girard le Français. Pour comprendre le mécanisme comique, disons simplement que le personnage de Jean Girard est non seulement interprété par Sacha Baron Cohen (Borat) mais qu’il est arrogant, raffiné et… homosexuel. Quant à M. Bobby, pour faire court, disons seulement qu’il a deux fils, l’un s’appelle Walker (le W de George Bush) et l’autre Texas Ranger… Le choc des stéréotypes est sans doute à comprendre au deuxième dégré, mais tout le long de son entretien à Rolling Stone, le général McChrystal ne cesse de donner des signes indiquant clairement que dans ce cas précis, le premier degré lui convient parfaitement.

Doutes sur la stratégie américaine en Afghanistan
Logiquement, McChrystal aurait du être le numéro deux talentueux d’un homme qui sait diriger une coalition, qui se sent aussi à l’aise dans un hôtel à Paris ou sur la colline du Capitole que parmi des GI’s en patrouille dans une vallée afghane. C’est un art où le général Colin Powel a fait merveille il y a vingt ans. Etre un général d’armée, un grand chef militaire, est un métier éminemment politique – ne pas confondre avec « partisan » ou « idéologique » – et Obama a montré une inquiétante légèreté (il n’a même pas pris le temps de rencontrer McChrystal pour une longue conversation avant de lui confier sa mission) et en nommant un homme qui n’avait jamais caché son mépris pour cette dimension essentielle de sa profession. Mais ce n’était pas la seule erreur du président. Au casting malheureux se joint une pagaille structurelle : on ne sait pas qui fait quoi, qui décide et qui exécute. Pentagone et ministère des affaires étrangers, ambassadeur à Kaboul qui a été nommé avant de quitter l’uniforme et un ambassadeur spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan (sans mentionner le président afghan Hamid Karzai) : dans une telle pagaille pas besoin d’ennemis pour perdre une guerre.

Mais au-delà de querelles de personnes, la stratégie globale elle-même ne fait pas l’unanimité au sein du petit groupe d’Américains supposés gérés l’affaire. La grande question est les rapports avec les Talibans. Au début il fallait les tuer tous, après il fallait leur disputer les cœurs de la population et maintenant il faut les désunir, séduire certains, intimider d’autres liquider le reste. L’idée semble être bonne mais comme d’habitudes, c’est dans les détails que tout se gâte. Sur qui faut-il déployer les charmes ? À qui faut-il faire peur ? Voilà des « petites » questions sur lesquelles McChrystal, Holbrook et Eikenberry ne sont pas d’accord. Entre-temps, Afghans et Pakistanais, ceux qui sont condamnés à vivre avec les Taliban après le retour (qui ne cesse d’ailleurs de s’éloigner) du dernier GI chez lui, négocient et activent leurs anciens réseaux. Face à ce bourbier monstrueux, le général Petreaus, le nouveau chef des forces alliées en Afghanistan, risque de regretter la douceur et la simplicité du théâtre d’opérations irakienne. Son plus grand défi est d’éviter que COIN (COunter INsurgency, le nom américain de la stratégie testée en Irak et appliquée aujourd’hui en Afghanistan), et FIAS (sigles de la force qu’il commande) ne fassent pas FIASCO…

Guillon et Woerth, même combat !

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Il semblerait que Monsieur Woerth ne soit pas au bout ses ennuis. Et, cette fois, les Betancourt et consorts n’y sont pour rien. C’est du dossier des retraites qu’il s’agit, et il faudrait chercher les coupables du côté de France Inter. On le sait, cette radio de service public a remercié Stéphane Guillon qui s’était fourvoyé en se pensant plein d’esprit. Si France Inter est un organisme cohérent, et rien ne laisse supposer qu’il ne le soit pas, il va remplacer à la rentrée Monsieur Guillon par un humoriste drôle et pétillant, ce qui serait la moindre des choses. Mais c’est là que le drame éclate dans toute son horreur et que l’on serait bien inspiré de demander à France Inter de réintégrer son clown triste, et plus vite que cela !

Car l’International Journal of Psychiatry in Medicine nous met en garde. Au terme d’un suivi de sept ans d’une cohorte de 53.500 individus, Sven Svebak et ses collègues de l’université des sciences et technologies de Norvège concluent que l’humour peut augmenter la longévité d’au moins 20%. « Nos résultats confortent l’idée que le sens de l’humour peut prolonger la durée de vie. Son effet est positif sur la santé mentale et la vie sociale, précise Sven Svebak. »

Pire encore : « le sens de l’humour peut s’apprendre et s’améliorer avec de la pratique », nous assène Sven Svebak. Donc, si l’EN avait l’idée effrayante de remplacer les cours de math par des cours d’humour, la longévité pourrait encore augmenter. Il nous faudrait alors travailler jusqu’à 90 ans avant d’être autorisé à faire valoir nos droits à la retraite. Eric Woerth s’en arrache ce qui lui reste de cheveux.

On ne peut qu’espérer un salutaire sursaut de notre élite qui nous imposera 8 ou 10h par jour les Guillon et autres Eric et Ramzy. Il en va de la survie de notre système de protection sociale !

Au PS, la danse du voile continue

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George Pau-Langevin
George Pau-Langevin.
George Pau-Langevin
George Pau-Langevin. Photo Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons.

L’inénarrable députée socialiste George Pau-Langevin publie, sous le titre « La burqa dévoile un malaise profond », un billet affirmant notamment : « Les femmes portant le voile intégral nous adressent un message et nous avons le devoir de le décrypter », et comparant leur attitude à celles des Noirs américains qui portaient leurs cheveux longs et crépus dans les années 1970.

Cette bonne dame est la vivante incarnation d’une gauche morale incapable de renoncer à ses obsessions vertueuses qui ont nom tolérance-à-l’égard-de-l’autre et écoute-de-la-différence-qui-nous-enrichit.

Il est vrai que les femmes intégralement voilées ne contribuent pas, à première vue, à susciter ce bel élan d’empathie, d’« ouverture à l’autre », tant le chemin qui permettrait d’y avoir accès semble irrémédiablement barré. L’absence de visagéité rend très délicat ce déploiement vers l’autre, même pour le lecteur de Levinas.

[access capability= »lire_inedits »]Sa prise de position, si elle doit gêner plus d’un faux-cul et plus d’un hiérarque de la rue de Solferino, a au moins le mérite de lever un coin du voile sur cette mortelle ambivalence qui caractérise le Parti socialiste sur bien des sujets réputés « sociétaux ».

En dépit des contorsions reptiliennes déployées par nos champions du double-lien pour paraître l’approuver au nom du droit des femmes tout en émettant des réserves sur le bien-fondé d’une interdiction de portée générale, la question du voile intégral résume à merveille les difficultés de la gauche avec l’idée de la règle comme avec le concept de loi.

La gauche a du mal avec l’interdit. D’accord, nous dit-on, parce que c’est une atteinte à la dignité des femmes, mais faites que cette interdiction soit la plus diluée, la plus restreinte dans ses champs d’application. Si l’interdiction doit être atténuée par de multiples dérogations, pourquoi accepter dans ce cas le principe d’une loi qui doit être, si j’ai bien compris, inspirée et éclairée par le critère de l’intérêt général ?

Etre contre, évidemment, ça craint d’autant plus que l’électorat y est massivement favorable. Il faut faire semblant d’être pour, mais pas en toutes circonstances. Pour la cohérence vous repasserez.

Certes, le PS a fini par annoncer qu’il ne s’opposerait pas au texte et qu’il ne saisirait pas le Conseil constitutionnel. C’est Jean-François Copé qui a finalement annoncé qu’il solliciterait l’avis de la rue de Montpensier. On est en droit d’espérer que, sur un tel sujet, le bon Jean-Louis Debré se montrera magnanime, mais on ne sait jamais ce que feront les « Sages » en ces temps caniculaires.

Pourtant, le sujet socialiste reste désespérément clivé. D’un côté, la gauche condamne le port du voile au nom de la dignité des femmes ; de l’autre, elle renâcle à interdire clairement en tout lieu cette manifestation agressive d’un islamisme de conquête qui s’emploie à modeler l’espace public à l’aune de ses propres exigences.

La moraline est toujours prête à servir. Dans le cas de la regrettable George-Pau, nous voici sommés d’écouter le message des femmes-corbeaux. Mais quel est-il ? Faudrait-il y voir la manifestation d’une revendication identitaire qui se verrait contrainte de recourir à la surenchère face à notre autisme républicain consistant à faire prévaloir une neutralité sadique qui n’aurait de cesse de brider les subjectivités ?

Burqa is beautiful ?

Serait-ce l’expression voilée d’une révolte contre cette négation de l’être musulman lourde de mépris néocolonial, une revanche face à notre islamophobie ontologique énoncée de manière paradoxale ?

Mme Langevin s’emploie même à comparer leur attitude vestimentaire à celles des Noirs américains qui portaient « leurs cheveux longs et crépus dans les années 1970 ». Que voilà une bien étrange comparaison !

Convenons en effet qu’une Tina Turner court vêtue était quand même plus désirable que ces sombres dames, peu comparables aux jeux scéniques très suggestifs de ladite chanteuse. Après le label de la Tamla Motown, voici venu le temps de celui de la burqa. Pas sûr que ce soit aussi facile à danser que les Temptations ou Marvin Gaye. Pas sûr que les corps exultent sous cette étrange parure qui consacre une interprétation fondamentaliste du total look. Il n’y aura pas de « Burqa is beautiful ».

Il faut donc être sacrément allumé pour comparer le port de burqa à celui de la coupe afro des années 1970.Reste que le raisonnement sous-jacent mérite, pour le coup, d’être décrypté. Quand les minorités sont accablées sous le fardeau des discriminations, elles n’auraient d’autre choix que de sacrifier aux rituels de l’auto-affirmation. Mme Langevin feint d’oublier que le mouvement pour les droits civiques était initialement placé sous le signe de la revendication de l’égalité et non du droit à la différence. C’est la radicalisation de ce mouvement né dans les ghettos noirs et porté par un courant musical adoré par les petits Blancs qui a accouché d’une deuxième vague dite du « Black power » qui postulait que la tradition constitutionnelle américaine était par essence corrompue et qu’elle avait été élaborée en vue de défendre l’esclavage. Ce n’était plus l’universalité des droits qui était invoquée, mais bien l’identité noire. Dans le sillage de la question noire, le multiculturalisme a favorisé la radicalisation du discours des minorités, jusqu’à la revendication d’un particularisme ethnicisé prônant la dissolution complète de l’universalité.

D’ailleurs la vogue afro-centriste a accouché d’une bien singulière Nation de l’islam, incarnée par un Louis Farrakhan prêchant la croyance en la nature divine de l’homme noir et théorisant un racisme anti-blanc.

Ce que notre grande théoricienne de la diversité souffrante semble ici légitimer, c’est bien le différentialisme des opprimés, et l’assignation à résidence identitaire au nom de la liberté religieuse et de la démocratie « culturelle ». Pour la laïcité, passez aussi votre chemin.

Ainsi la coupe afro et les défilés martiaux du Black Panther Party ne seraient que le premier signe de cette vague des fiertés communautaires qui a submergé notre espace public et médiatique. À ce rythme effréné, les mémoires, comme les fiertés, vont finir par se livrer à une surenchère concurrentielle et dévastatrice. Vous pouvez dire adieu au monde commun de Hannah Arendt. Ainsi George-Pau, madone des minorités opprimées, nous laisserait-elle à entendre que le port d’un tel accoutrement devrait être analysé comme l’habillage de la révolte, la manifestation légitime d’une demande de reconnaissance ? La République n’a plus qu’à aller se rhabiller.[/access]

La laïcité, un tropisme insulaire ?

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Quel est le point commun entre l’Australie et l’Islande? L’ancien Premier Ministre australien, Kevin Rudd, et le leader de l’opposition dans ce même pays, Tony Abbott, étaient tous deux de fervents catholiques qui n’hésitaient à montrer publiquement leur dévotion en se laissant filmer à la sortie de leurs églises…

Qu’à cela ne tienne: Julia Gillard, nouvelle Premier Ministre australienne – et première femme à occuper ce poste – clame son athéisme et affirme il y a quelques jours sur la chaîne nationale ABC son intention de ne « pas prétendre croire en Dieu pour attirer un électorat religieux » tout en réitérant son respect des croyances d’autrui. « Je ne vais pas prétendre avoir une foi que je ne ressens pas » car « je suis ce que je suis et les gens jugeront ça », ajoute Julia Gillard, également questionnée dans cette interview sur sa relation de couple avec sa partenaire de vie féminine … pendant que, cette même semaine, l’agence Associated Press nous informe que, Johanna Sigurdardottir, Premier Ministre islandaise de 67 ans a fait l’Histoire en étant le premier Chef de gouvernement au monde à avoir contracté une alliance homosexuelle.

Inconcevable dans une majorité d’autres pays européens, cette union (avec sa partenaire de longue date) est pourtant largement passée inaperçue dans ces démocraties d’Europe du Nord où les femmes, outre le fait de parvenir (enfin) à la fonction suprême, assument librement leurs (non) croyances religieuses ou leur préférence sexuelle.

Ce profond changement de paradigme social est-il redevable à l’influence apaisante du protestantisme, largement majoritaire au Nord de l’Europe et dominant en Australie ? Car le protestantisme, aux sources même du sécularisme, conduit quasi naturellement au compromis même s’il est vrai qu’une nation comme les Etats-Unis, à majorité (toujours) protestante -toute championne de la liberté d’expression qu’elle fut par ailleurs- est également une des démocraties avancées au monde la plus traditionnelle et la moins laïque… 

Plus de plaisir, plus longtemps

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Jamais vous n’auriez pu imaginer à quel point quelques millimètres de plus peuvent provoquer une telle différence. En doublant sa pagination, et donc son épaisseur, le numéro d’été de Causeur durera beaucoup plus longtemps, pour vous donner encore plus de satisfaction ! Il faudra seulement patienter un petit peu plus pour que ce numéro arrive chez vous, dans une semaine, mais l’anticipation du bonheur n’est-elle pas déjà le bonheur ? Juillettistes ou aoûtiens, n’hésitez plus : seul ou à deux, un double Causeur c’est (au moins) deux fois mieux !

En résumé, si ce n’est déjà fait, abonnez-vous et deux fois plutôt qu’une!