Alain Finkielkraut.

Si au printemps, les feuilles poussent sur les marronniers, en été, ce sont les marronniers qui recouvrent les feuilles. Les magazines nous ont habitués à ces sujets tous moins épineux les uns que les autres et quand L’Express fait sa « une » sur le salaire des cadres, Le Nouvel Obs se rabat sur l’immobilier à Paris et Le Point sur le mal de dos qui est, comme on le sait, le mal du siècle. C’est sans doute Daniel Lindenberg en 2002 qui a ajouté à la catégorie la surveillance des « nouveaux réactionnaires ». Dans le genre, les Inrockuptibles nous livrent dans leur dernier numéro les têtes d’Alain Finkielkraut, d’Eric Zemmour et d’Elisabeth Lévy, épinglés comme « rebelles de pacotille ».

Le choix de ces termes peut sembler comique venant des Inrocks et me donne envie de leur renvoyer le compliment à la figure car le goût de la pacotille et la rebellitude sont depuis le début les mamelles de ce canard. Ces journalistes branchés de rock branché tentent régulièrement de nous vendre les dernières poussées acnéiques d’obscures scènes alternatives pour les nouveaux Beatles. Les groupes les plus anecdotiques censés durer 1000 ans défilent et disparaissent, numéro après numéro.  Des beaux, des bruns, des ténébreux, présentés comme indispensables quand le rock qui tache poursuit sa route ailleurs, faisant couler la sueur et la bière. Qui se souvient des Stones Roses ? Qui saura demain qui fut Pete Doherty ?

Serge Kaganski, qui signe l’un des trois articles du dossier, est devenu au « Masque et la plume » de France Inter, où il critique les films, la balise qui nous renseigne sur le cinéma à éviter. Tout ce qu’il encense est chiant, parfois ouzbèke et sans dialogues, toujours indigeste. En revanche, tout ce qui est populaire, efficace, léger et brillant est mis au pilori. Ce snobisme culturel, qui garantit à son lecteur qu’il n’écoutera jamais la même musique que le fils de sa femme de ménage et qu’il ne fera pas la queue au ciné avec n’importe qui, est plutôt risible. L’ennui, c’est quand la mode appliquée à la pensée devient un mode de pensée.
 
Depuis que ce magazine est devenu « le news culturel », son analyse de l’actualité politique est tout aussi branchée. Toute vérité dérangeante est occultée par les fantasmes gauchistes qui servent d’œillères aux journalistes. Dans le même numéro, un reportage sur le procès des émeutiers de Villiers le Bel tente de faire entrer tant bien que mal la réalité dans le cadre d’une société postcoloniale où des blancs arrêtent, condamnent et emprisonnent des noirs. C’est sans doute un point de vue de mise en scène intéressant quoiqu’éculé mais comme souvent, la vraie vie est ailleurs. Mais la vraie vie intéresse-t-elle vraiment l’inrockuptible ? On peut parfois en douter.

La posture qui interdit à l’inrockuptible de danser à un concert de Springsteen l’empêche peut-être de voir ce qu’il voit, terrorisé à l’idée de penser un jour comme Dupond Lajoie et comme la majorité des Français qui vivent, loin des performers transgressifs et transgenres, des groupes de trip hop hybride et cosmopolites, de l’art qui n’existe pas sans sous-titres, les joies du vivre-ensemble et du multiculturalisme au quotidien.

Mais revenons à l’imposture dénoncée par les Inrocks, pour qui nos amis feraient avancer les idées de la réaction sous la bannière de l’insoumission. Au fait, des rebelles d’opérettes qui pensent comme tout le monde, c’est exactement ainsi que nous voyons les remuants héritiers de la gauche caviar. Alors, qui est bienpensant et qui est politiquement incorrect, qui incarne la doxa et qui est un insoumis ? Dans ce jeu de miroir, où on se renvoie d’un camp à l’autre les mêmes munitions, les mots se sont vidés de leur sens. On pourrait continuer longtemps cette guerre de tranchées à coups de « c’est çui qui dit qui y est » et s’envoyer à la figure de la « pensée unique », du « politiquement correct » et de la « bien-pensance », car comme l’explique Kaganski qu’il ne faut surtout pas suivre au cinéma mais qu’on peut suivre dans son raisonnement, la pensée unique, l’aveuglement idéologique, c’est toujours l’autre. On se fiche de savoir qui est rebelle et insoumis même si les uns se font virer des radios et télés ou l’évitent de justesse, sont traînés en justice et sommés de répondre aux accusations répétées de racisme, quand les autres exposent de l’art subversif, insolent et iconoclaste qui se torche dans un drapeau français avec le concours de la FNAC et de France Inter.

Faux rebelles et peut-être pas rebelles du tout, et alors ?

La question n’a pas d’importance et ni Finkielkraut, ni Zemmour, ni notre chef ne courent après l’étiquette de rebelles. C’est le procès qui leur est fait cette fois-ci, celui d’une escroquerie dénoncée : « Des rebelles ? Des opposants à la pensée unique ? Muselés, brimés ? C’est pourtant bien eux qu’on entend partout dans les médias… Et si ces insoumis n’incarnaient que le discours dominant ? » Encore une fois, personne n’a le goût du martyr, en tout cas pas les sépharades de la bande et ces histoires de positionnement sont secondaires. Les majorités de Français qui font les gouvernements, les gens qui voient ce qu’ils voient et qui entendent Finkielkraut, Zemmour et Lévy, sont clients. Et dans les médias, le client est roi. Et c’est ainsi que l’on voit de plus en plus nos nouveaux réactionnaires à la télé. Une majorité d’opinion trouve un écho dans une parole publique qui finit par s’imposer comme l’une des voix légitimes dans les médias. Voilà ce qui forme un « discours dominant ». Cette conquête de la pluralité serait-elle intolérable ? La question semble se poser aux Inrocks et au MRAP où on préfèrera toujours la « pensée dominée ». En attendant, on ne débat pas beaucoup, quand les menaces de censure apparaissent, les pensées s’affrontent peu.

La gauche Médiapart/Inrocks, comme au moment du débat sur l’identité nationale, refuse de débattre de certaines questions et récuse les débatteurs. Dans le dossier des Inrocks, on balaye de la main tout argument « de l’autre camp » avec les mots « réacs » et « conservateurs », et on y observe nos hérauts par le petit bout de la lorgnette. Si l’inrockuptible semble être l’idéaliste incarné, notre trio est composé d’opportunistes. « Ils sont là pour faire du show, ils sont dans une mécanique du contre qui leur rapporte de l’argent », déclare Patrick Menais du zapping de Canal. « Il y a un coté jeu de rôle là-dedans, c’est évident. Ils sont devenus ceux qu’on adore détester », témoigne Pascale Clark, « il pense contre, c’est son fonds de commerce, et il a un public pour ça. Penser contre, c’est aujourd’hui une part de marché », confie Nicolas Demorand à propos de Finkielkraut. Tout ceci est très élégant et montre que si la différence est partout célébrée, la divergence ne suit pas. On adore la diversité sauf celle des idées. Les opinions cataloguées « réacs » ne sont pas débattues ni même combattues à part au tribunal parce qu’elles ne sont même pas reconnues comme des opinions. Ce ne sont pas des idées mais du show, des postures et des intérêts !

Disqualifier ses adversaires pour éviter tout débat, cette stratégie de résistance à la parole libre (ce qui ne signifie pas qu’elle est toujours vraie) ne tient plus. Sur certaines questions, une opinion longtemps silencieuse, majoritaire dans la vraie vie et encore minoritaire à la télé et c’est très bien comme ça, s’impose, défendue entre de nombreux autres, par nos trois orateurs. Les progressistes de gauche ne l’entendent pas mais c’est sans importance, les Français ne les ont pas attendus.

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