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Regarder la France tomber

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Anne Louis Girodet
Anne Louis Girodet, La Révolte du Caire, le 21 octobre 1798.

Un sondage, récemment paru dans le Journal du dimanche, nous a appris la nouvelle : 7 Français sur 10 estiment que la France est en déclin. L’Agence France Presse s’est aussitôt fait fort de colporter la « mauvaise » nouvelle et, dans les rédactions, les plus belles intelligences du pays se sont affairées à l’envoyer directement au marbre, rajoutant ici et là quelques trémolos d’affliction.

De la crise économique à la nullité de nos footballeurs en Afrique du Sud, des « affaires » qui font les titres des gazettes aux fortes chaleurs qui en épuisent les lecteurs : rien n’incite vraiment à l’exaltation patriotique quand le vague à l’âme gagne tout un peuple. Mais l’idée de déclin n’est pas seulement liée à la conjoncture et à la morosité ambiante : elle est profondément enfouie dans l’esprit français comme la part secrète de ce que nous sommes. Elle nous constitue : être français, c’est, d’abord, se penser en déclin. L’idéologie française est une manière de théologie négative.

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On y regardera donc à deux fois avant d’aller prendre place dans la longue suite des pleureuses. Si d’aventure, on tient un peu à la France, on se réjouira même de l’excellente nouvelle : les Français sont de plus en plus nombreux à croire au déclin de leur pays. Se réjouir ? Oui. Car il n’y a pas de pensée du déclin sans idée de la grandeur.
La médiocrité ignore le déclin. Son propre est de toujours se satisfaire de ce qu’elle est. Quand elle n’est rien, elle se contente de ce qu’elle a. Le déclin ne s’oppose pas à la grandeur, il l’appelle : on ne voit jamais chuter que ce l’on estime devoir être naturellement placé en hauteur. Le soleil et les astres déclinent. Jamais les cailloux ni les taupes.

Montesquieu, qui ne s’est pas contenté d’écrire les deux ou trois sottises habituelles que l’on tire de L’Esprit des lois pour le métamorphoser en un « moderne » avant l’heure, a théorisé ce rapport dans l’un de ses livres les plus importants : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. La puissance et le déclin d’un peuple marchent de pair : ce n’est pas qu’il faille simplement être grand pour décliner, c’est que – là est l’affaire du baron de la Brède – les mêmes causes président à la puissance et au déclin des nations ; c’est en se détournant du principe qui avait assuré sa grandeur que Rome fabriqua sa propre fin.

Keynes ne voyait pas en Montesquieu un précurseur de la sociologie, pendant occidental d’Ibn Khaldûn. Il le tenait pour l’un des premiers et des plus grands économistes de l’histoire. Le baron de La Brède fut, en effet, l’un des premiers historiens à ne pas concentrer uniquement son intérêt sur la geste héroïque des peuples et de leurs chefs, mais sur ce que Marx appellera les « conditions de production ». Ainsi la théorie des climats n’a-t-elle aucun autre sens, chez Montesquieu, que de replacer l’histoire des nations dans la réalité physique où elles évoluent. Il enracine la grande politique dans le réel.

La théorie des climats joue ainsi comme une sorte de camera obscura de la politique de Montesquieu. On peut bien se gausser de bon cœur sur les prétendus préjugés du philosophe et rire de la place démesurée qu’il accorde au niveau d’ensoleillement. Il n’en reste pas moins que la théorie des climats est son point d’Archimède : elle lui permet de tirer l’histoire du terrain de l’épopée vers celui du réel. C’est en se livrant à cette opération et en payant le prix de l’apparente trivialité qu’il peut interroger le système de représentation d’un peuple, c’est-à-dire le principe de son gouvernement.

Le déclin est toujours total

Politique et économie ne sont pas, chez Montesquieu, des sphères éloignées et distinctes. L’une et l’autre suivent un même principe : si l’une décline, l’autre l’accompagne. Là encore, ce n’est pas un rapport de causalité entre les deux. Quand un peuple renonce au principe qui lui a assuré sa grandeur, c’est tout l’ordre social qui est affecté dans un même mouvement. En adoptant le christianisme, nous dit Montesquieu, et en tournant le dos aux valeurs qui avaient assuré la pérennité du modèle romain depuis la République, l’Empire de Constantin s’est effondré sur lui-même. Toujours, le réel commande ; c’est lui qui provoque la dépression simultanée de l’économie et de la politique. Quand ça va mal, tout va mal.

Dans la perspective de Montesquieu, une crise économique – entendez une crise structurelle – se double toujours d’une crise politique et morale. Le déclin ne se limite jamais à un seul pan de la vie sociale, il les affecte tous dans leur totalité. Au Livre VIII de L’Esprit des Lois, Montesquieu décrit la corruption du principe de la démocratie. Qu’on s’éloigne de la vertu républicaine, c’est la société tout entière qui s’écroule : « Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges. Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n’ont plus de poids ; on n’a donc plus d’égards pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les pères ; les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatiguera comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu. »

Penser le déclin, depuis Montesquieu, cela revient toujours à penser ce qu’est un pays dans sa globalité et à le concevoir en terme de destin. C’est certainement ce que l’on reproche, depuis quelque temps déjà – cela remonte à la parution des Trente Piteuses, en 1998 –, à Nicolas Baverez, qu’on accuse de prédire le pire et d’en faire métier. Ses détracteurs sont allés jusqu’à forger exprès le mot de « décliniste » pour qualifier cet intellectuel qui refuse de chanter le réel sur l’air de Tout va très bien, Mme la Marquise. Nul ne blâme ce disciple de Raymond Aron de décrire la réalité telle qu’elle est : chacun sait la dette vertigineuse de la France, le poids de la fiscalité sur notre développement ou le mouvement brownien qui tient lieu, la plupart du temps, de stratégie économique à l’État. Ce dont on fait grief à Baverez, c’est d’oser penser le déclin français dans sa globalité, sans restreindre ses critiques à un champ social particulier ou à un autre. On ne lui reproche pas de ne pas regarder la réalité en face, on lui reproche seulement de ne pas le faire par le petit bout de la lorgnette.

Le déclin : une permanence française

On aurait tort de croire que la notion de progrès aurait trouvé dans le pays de Condorcet une terre d’élection. Le mouvement des idées est beaucoup plus complexe et la question du déclin de la France traverse, de part en part, notre histoire intellectuelle et politique. Nous apprenons aujourd’hui que nous sommes sur le déclin ? La nouvelle ! Nous n’avons jamais cessé de l’être ou, même quand nous n’y étions pas, de pressentir qu’il ne tarderait pas à pointer son nez.

C’est Nicolas Boileau qui soutient, lors de la querelle qui l’opposa à Charles Perrault, que les Modernes ne sont que des Anciens sur le déclin. C’est Voltaire qui écrit, dans Le Siècle de Louis XIV : « Le génie ne dure qu’un siècle, après quoi il faut qu’il dégénère. » C’est toute notre histoire, où nous semblons manquer, parfois, de totalement disparaître : la France de Jeanne d’Arc sauvée par miracle, celle de Valmy assiégée de toute part, celle de l’Empire démantelé au Congrès de Vienne et des deux Grandes Guerres mondiales.

Ce n’est pas que nous ayons été grands et que nous ne le sommes plus : nous avons été et nous risquons de bientôt mourir.

Il y a, dans cette idée de chute irrémédiable et de destin programmé, une part certaine de nostalgie et de mélancolie : nous sommes à peu près certains que l’âge d’or n’a jamais existé, mais nous nous nourrissons quand même de regrets et de souvenirs.

L’idée du déclin repose également sur ce que Bleuler appelle, en psychologie, le Hassliebe, la haine-amour : on exècre ce que l’on est tout en surestimant ce que l’on a été ou ce que l’on devrait être.

Cela se traduit souvent dans les faits par une rhétorique particulière : on a l’éloquence de la grandeur sans en posséder les moyens. On joue, en quelque sorte, les Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU : on a les mots, pas la puissance. Il y a quelque chose de foncièrement comique dans une telle attitude, où l’on ne se règle pas sur la réalité, mais sur ses fantasmes. Il y a, aussi, une part de tragédie, comme tout dolorisme en contient. C’est le fondement de la mystique nationale et c’est l’une des grandes permanences françaises. Il suffit de relire le tout début des Mémoires de Guerre, du général de Gaulle, pour s’en convaincre : « Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. »

Spectre du déclin ou menace fantôme ?

Dans les premières lignes du Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels écrivent la célèbre phrase : « Un spectre hante l’Europe, celui du communisme. » Il serait facile de les paraphraser : « Un spectre hante la France, celui du déclin. » De la même manière que la spectralité du communisme était celle d’un spectre à venir (encore que Jacques Derrida a, pour sa part, infirmé cette idée dans Spectre de Marx), le déclin de la France n’est pas le simple fantôme d’un passé défunt. Il est aussi toujours à venir, dès lors que le déclin est consubstantiel à notre identité.

Cependant, la question reste entière : pourquoi la France entretient-elle un lien aussi fort avec l’idée de déclin ? Est-elle d’une nature plus fragile que les autres pays ? Ou confond-elle sentiment national et paranoïa ? Il est des nations dans le monde qui ne se posent jamais la question de leur propre disparition et mènent leur vie sans faire trop d’histoires. Nous autres Français pressentons que nous pouvons défaillir à tout moment : comme Mme Bovary, nous avons nos vapeurs.

Dans L’Enseignement du peuple, Edgar Quinet, qui fut historien et philosophe avant de n’être plus qu’un boulevard beaucoup plus parcouru que ses livres, écrit : « Une des choses qui m’ont le plus étonné, sitôt que j’ai commencé à réfléchir, a été de voir dans les esprits qui n’ont plus de religion positive, survivre la plupart des formes, des habitudes, des antipathies, des préjugés enracinés par un dogme particulier. Ils ne croient plus et ils ont de la meilleure foi du monde tous les préjugés de la croyance qu’ils repoussent. Combien de voltairiens ont horreur de la réforme, du divorce, autant que le catholique le plus fervent ! Ils ressemblent à ces hommes auxquels on a retranché un membre et qui continuent néanmoins de souffrir dans le membre qu’ils n’ont plus. » Dans La Révolution, il ajoute : « Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de parler philosophiquement de religion dans un pays qui n’a pas fait de révolution religieuse. Tout y est cendre brûlante. Souvent les athées mêmes conservent tous les préjugés historiques des croyances qu’ils n’ont plus. »

Chercher une intelligibilité à l’histoire de France, tenter de comprendre la nature du déclin dont nous prétendons être affectés, c’est, nous dit en substance Quinet, remettre la main sur notre membre fantôme.

Si l’on suit l’auteur de Philosophie de l’histoire de France, tous les maux dont le pays croit souffrir proviennent de la question religieuse, qui n’aurait jamais été réglée définitivement ou simplement balayée sous le bon gros tapis de la laïcité. Le christianisme est le véritable impensé français. Aujourd’hui encore, nous nous repentons, souvent de crimes imaginaires, mais nous ne savons pas l’aspect sacramentel et même sacrificiel que cela revêt. Nous nous voyons sur le déclin, mais nous rejetons loin de nous la mystique de la Chute. Lorsque l’on ose évoquer devant nous les racines chrétiennes de l’Europe ou le « blanc manteau de cathédrales », dont saint Bernard voyait le monde occidental se recouvrir, nous sortons de nos gonds et récriminons. Qu’on parle de la France comme de la « Fille aînée de l’Église » et nous rions, d’un rire nerveux.

Ce que nous croyons être le déclin français n’est rien d’autre que la persistance d’une douleur dans l’ordre symbolique. Nous avons été chrétiens, nous ne le savons même plus. Nous ignorons que le spectre du christianisme nous visite encore.

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Une finance autiste

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De Lloyd Blankfein, grand patron légèrement mégalomane de Goldman Sachs, ayant affirmé que son entreprise accomplissait le « travail de Dieu » au reste du système financier américain, qui n’a de cesse de mettre en avant sa contribution à l’enrichissement de la société, Wall Street a perdu le sens des réalités. Du reste, les chiffres qui y circulent semblent irréels et sans commune mesure avec la vie quotidienne du citoyen moyen : 26 millions de dollars pour l’appartement de Blankfein, 2 milliards de dollars estimés pour la valeur du quartier général de Goldman Sachs, à Manhattan, ou encore 550 millions de dollars assumés par ce même établissement en règlement de son litige avec la SEC (Securities and Exchange Commission)…  Cette quantité de zéros dans un monde où règne le virtuel vampirise l’économie réelle sans apporter de valeur ajoutée digne de ce nom.
 
Comment juguler ou endiguer aujourd’hui un monde de la finance ayant connu un développement spectaculaire et dont la contribution à la richesse nationale n’a cessé de gagner en importance depuis 150 ans ? La participation de la finance dans le PIB américain a bénéficié d’une croissance stable au cours de cette période : sa part dans l’économie globale a grimpé de 1 % en 1850 à 8 % lors du summum atteint par le marché immobilier il y a quelques années (la période de la Grande Dépression ayant été la seule où l’importance du secteur financier allait notablement régresser)…

Quelle est la valeur ajoutée de la finance, en quoi profite-t-elle à la productivité de l’économie ? Ancien président de la Réserve fédérale et actuel conseiller de l’équipe Obama, Paul Volcker n’avait-il pas émis le souhait que « quelqu’un lui amène des éléments de preuve corroborant le lien entre l’innovation financière et ses bénéfices apportés à l’économie » ? Il y a des chances pour que cette question, pertinente entre toutes, ne concerne pas les seuls Américains…

Le crépuscule des ambassades

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Ceux qui pensent toujours que la vie dans nos ambassades à l’étranger ressemble à l’impayable pub télé vantant naguère les qualités gustatives et diplomatiques des chocolats Ferrero-Rocher vont être déçus. En ces temps de vaches maigres, il est tentant d’opérer des coupes claires dans une administration, celle des Affaires étrangères, où les effets électoraux produits par ces mesures d’économies seront négligeables. Lorsque, de surcroît, le ministre en fonction au Quai d’Orsay ne dispose pas d’une force de frappe politique et parlementaire lui permettant de limiter les dégâts, comme c’est le cas actuellement avec un Bernard Kouchner en fin de parcours, Bercy s’en donne à cœur joie. Au sens propre et figuré, car les « épiciers » des Finances ont toujours éprouvé des sentiments pour le moins mitigés envers les « aristos » du Quai, soupçonnés de mener aux frais de l’Etat une vie aussi oisive que dispendieuse dans des résidences de luxe.

Les gens de Bercy sont d’ailleurs de gros jaloux doublés d’hypocrites, car leurs fonctionnaires détachés dans les postes d’expansion économique à travers le monde disposent d’indemnités et d’avantages divers tout à fait comparables, et parfois supérieurs à ceux du personnel diplomatique…

Même le « soft power » exige plus que de belles paroles

Pour plus de détails sur ce qui se mijote dans les arrière-cuisines des salons dorés, on pourra se reporter à l’excellent livre Les Diplomates, du journaliste Franck Renaud, que l’on complètera pour le fun par la lecture de la BD Quai d’Orsay. Le premier s’efforce de montrer se qui se passe derrière le décor et le langage codé de la diplomatie à la française. Le second est une désopilante chronique des hautes sphères ministérielles à l’époque où Galouzeau de Villepin brillait de ses mille feux, tantôt Pardailhan, tantôt Don Quichotte, mais toujours le nez fendant l’air et citant Héraclite. Comme le scénario de cette BD a été conçu, (sous couvert d’un pseudonyme) par un ancien membre de son cabinet, chargé de l’élaboration du « langage » de la diplomatie villepinienne, ceux qui connaissent un peu la question trouveront là ce parfum d’authenticité qui renforce la satire.

En fait, une grande partie de la misère de notre service diplomatique est la conséquence de l’incapacité des gouvernements qui se sont succédés depuis les années 1990, période du dernier grand bouleversement géopolitique mondial, à trancher la question de la taille et de la fonction de notre réseau diplomatique. Est-il encore raisonnable, étant donné le poids politique et économique de la France du XXIe siècle de maintenir ce maillage serré de 160 postes diplomatiques permanents sur les 192 pays adhérant à l’ONU ? Ce réseau est le deuxième du monde après celui des Etats-Unis, et plus important que ceux de pays plus riches comme l’Allemagne ou le Japon. Quand on précise que le budget alloué à l’action diplomatique française représente 0,11 % du PIB national, contre 0,20 % au Royaume-Uni et 0,14 % en Allemagne pour des réseaux moins denses, on ne peut qu’être d’accord avec l’essayiste et haut fonctionnaire Nicolas Tenzer qui écrit : « Nous n’avons pas de stratégie de projection de nos capacités sur le plan international parce que cela fait bien longtemps que nous n’avons plus de stratégie internationale tout court. Non seulement nous nous reposons souvent sur une gloire ancienne, largement exagérée sinon imméritée, mais nous faisons mine de croire que la posture et l’emphase du verbe peuvent remplacer l’intendance.[1. Nicolas Tenzer, Quand la France disparaît du monde, (Grasset).] » Même ce « soft power », cette diplomatie d’influence douce que l’on voudrait substituer au « hard power » du brutal rapport de force (on peut toujours rêver !) exige plus que des belles paroles : un réseau culturel performant et unifié, une action économique extérieure dynamique et inventive, une aide au développement qui ne finisse pas dans la poche des potentats corrompus.

Sur ces affaires les langues commencent à se délier, plaçant enfin notre diplomatie au centre du débat public. Ainsi, Jean-Christophe Rufin, ancien ambassadeur au Sénégal déplore-t-il la dépossession du Quai d’Orsay des affaires africaines, traitées directement à l’Elysée par les conseillers du président de la République, eux-mêmes informés et influencés par des « hommes de l’ombre » comme l’avocat libanais Robert Bourgi…

Les limites de la diplomatie du reblochon

Notre ambassadeur à Londres, l’excellent Maurice Gourdault-Montagne, dit MGM, ex-sherpa de Jacques Chirac pour les sommets internationaux, a bien de la chance. Il peut compenser la réduction des crédits alloués aux festivités du 14 juillet dans sa résidence de la capitale du Royaume-Uni en « taxant » les vignerons savoyards de 450 bouteilles de leurs divers crus. Il leur fait miroiter les avantages qu’ils peuvent retirer de cette exposition devant l’élite de la société londonienne, qui ne manquera pas de faire la promotion de l’Apremont, du Chignin ou de la Mondeuse dans les restaurants chics de Chelsea ou Kensington. Les Savoyards commencent par rechigner, mais au final ils envoient leurs bouteilles à Maurice comme on prend un ticket de Loto. Mais il est douteux que son collègue en poste dans un pays à PIB par tête misérable puisse ainsi solliciter la générosité intéressée des producteurs de Champagne ou de reblochon fermier au lait cru.

Un nouvel élément vient embrouiller encore cet écheveau diplomatique : la création, annoncée fin juillet, de ce fameux service diplomatique de l’Union européenne, dirigé par la Haute représentante de l’UE pour les affaires extérieures Catherine Ashton, baronne travailliste de son état. Cette usine à gaz, censée mettre en œuvre une politique étrangère commune des 27, dont on a du mal à discerner la moindre substance quand on ne s’appelle pas Bernard Guetta, va employer quelque 8 000 fonctionnaires, pour l’essentiel puisés dans les divers services de la commission en charge de l’international. Il va de plus se voir affecter, à hauteur de 30 % de ses effectifs, des diplomates détachés par les divers pays de l’UE. Comme les plus puissants d’entre eux, notamment l’Allemagne, la France et le Royaume Uni n’entendent pas se laisser déposséder de leur autonomie diplomatique par Bruxelles, ils ont décidé d’affecter des ambassadeurs de haut vol à la direction de ce service. La France pousse son ambassadeur à Washington, Pierre Vimont, au poste clé de secrétaire général du machin ashtonien. Ce diplomate unanimement respecté – il fut directeur de cabinet du socialiste Védrine et de l’UMP Villepin (bien traité, d’ailleurs dans la BD citée plus haut) va devoir utiliser son talent à faire en sorte que la machine européenne ne vienne pas piétiner les plates-bandes de notre bonne vieille diplomatie hexagonale. Comme ses collègues allemands, britanniques ou espagnols auront le même souci, il y a gros à parier que ce service aura comme principale utilité d’assurer une présence collective des « petits » pays de l’UE dans des régions où ils n’avaient pas les moyens d’entretenir une légation…

Dans quelques mois devrait se dérouler devant le tribunal correctionnel de Paris le procès de deux anciens hauts diplomates présumés ripoux, Serge Boidevaix et Jean-Bernard Mérimée, accusés de s’être gavé de pétrole offert à eux par feu Saddam Hussein pour leur aide dans le contournement du programme «  pétrole contre nourriture » établi par l’ONU dans le cadre des sanctions contre l’Irak après la première guerre du Golfe.

«  Pour faire un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être con, encore faut-il être poli », nous apprend la vieille sagesse du Quai, qui n’avait pas prévu que l’intelligence énarchique de quelques diplomates pourrait se manifester dans leur habileté à se remplir les poches en se référant, noblesse oblige, au précédent de l’indépassable Talleyrand.

Les diplomates: Derrière la façade des ambassades de France

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Quai d'Orsay, tome 1 : Chroniques diplomatiques

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De quoi j’me mêle ?

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Hillary Clinton
Hillary Clinton.

« Nous ne pensons pas qu’il faille légiférer sur ce que les gens ont le droit, ou pas, de porter en fonction de leurs croyances religieuses. Aux États-Unis, nous prendrions d’autres mesures pour assurer l’équilibre entre la sécurité, d’une part, et d’autre part le respect de la liberté religieuse et des symboles qui lui sont associés », a poursuivi le porte-parole. Ces propos ont été tenus récemment lors d’un point de presse de Philip Crowley, porte-parole du Département d’État, qui était sollicité de donner son avis sur le vote, en première lecture à l’Assemblée nationale, de la loi interdisant le port du voile intégral dans l’espace public français.

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On a rarement vu, pour ainsi dire jamais, un officiel d’un pays allié et ami de la France intervenir aussi grossièrement dans les affaires intérieures de notre République. De surcroît, le factotum d’Hillary Clinton n’attend même pas que le processus législatif soit allé jusqu’à son terme pour formuler un jugement sur une loi qui ne le concerne en rien.

Ingérence dans une affaire française

On ne manquera pas de s’étonner que cette ingérence manifeste dans les affaires intérieures françaises ait suscité si peu de réactions dans les médias, et une réplique plutôt molle de l’homologue français de Crowley, Bernard Valero, porte-parole du Quai d’Orsay. Celui-ci prend acte que l’on ne peut être d’accord sur tout des deux côtés de l’Atlantique et que la France désapprouve, par exemple, l’application de la peine de mort dans de nombreux États de l’Union. Pas la moindre petite formule diplomatique pour dire en langage fleuri que ce Crowley avait perdu une bonne occasion de se taire.

Imaginons un instant que l’administration Bush se soit permis une sortie de ce genre sur une loi française en cours d’adoption qui lui aurait déplu. On aurait vu les paladins de l’indépendance nationale, les éditorialistes, les professionnels de l’indignation monter au créneau pour fustiger cette intolérable intervention d’un Texan inculte dans les travaux législatifs du Parlement de la patrie des droits de l’homme. On avait déjà pu avoir un aperçu de ce comportement lors de la fameuse sortie du ministre de la défense Donald Rumsfeld, en 2003, distinguant une « vieille Europe » réticente à aller guerroyer en Irak, et une « nouvelle Europe », essentiellement composée d’anciens pays communistes prête à suivre Washington sur ce terrain.

Une fixation obsessionnelle d’Obama

Au-delà de cette mauvaise manière, on peut se demander pourquoi Barack Obama et son administration font une fixation obsessionnelle sur la manière dont la France gère son espace public, et sur sa conception de la laïcité. Déjà lors de son fameux discours du Caire du 4 juin 2009, le président américain s’était permis une allusion limpide à la loi interdisant le foulard islamique dans les lycées et collèges, à la grande joie de son auditoire égyptien.

Jamais, en revanche, on n’a pu trouver dans les interventions publiques de Barack Obama de condamnation en bonne et due forme des lois concernant les femmes et la famille appliquées dans nombre de pays islamiques.

Sur cette question, il peut, certes, s’appuyer sur une majorité de citoyens des États-Unis (68 % selon un sondage récent du Pew institute) qui seraient opposés à l’interdiction du voile intégral dans leur pays. Mais taper sur les Français pour se faire applaudir chez lui et dans le monde arabo-musulman, c’est vaincre sans péril et triompher sans gloire. Le délabrement de notre diplomatie, justement pointé par Jean-Christophe Rufin, n’explique pas à lui seul ce manque de sursaut d’orgueil des autorités françaises. Rien n’aurait empêché Bernard Kouchner de donner ce fameux coup de menton autoritaire qui signale qu’il n’est pas content du tout. Il aurait même pu trouver là l’occasion de prouver qu’il sert à quelque chose. Veut-on préserver les chances d’EADS pour l’obtention du marché du siècle des avions ravitailleurs de l’US Force ? L’expérience, et pas seulement celle des westerns, montre que l’on ne perd jamais, y compris des marchés, en se faisant respecter.

De plus, les têtes d’œufs du Département d’État n’ont même pas l’air d’avoir lu le texte qu’ils stigmatisent. L’aspect sécuritaire de cette loi, le seul qu’évoque Philip Crowley, n’en est pas le cœur, même si elle constitue une entrave pour des braqueurs voulant s’approcher en tapinois du lieu de leur forfait. Cela s’est vu. Elle témoigne de la persistance de la France à maintenir, contre vents et marées, son modèle intégrateur, et de refuser le relativisme culturel dont les Américains, et plus particulièrement ceux qui se réclament de la gauche se font les défenseurs.

Ceux qui la critiquent en France n’en contestent pas le principe : le PS s’est abstenu lors de son vote en première lecture en argumentant sur les difficultés que poserait sa mise en application. Seuls les suspects habituels, communistes et Verts islamolâtres ont voté contre. Eux, au moins, sont conséquents : ils manifestent avec les partisans du Hezbollah, et acceptent l’enfermement des femmes musulmanes dans l’invisibilité.

On attend donc qu’Éva Joly et Marie-Georges Buffet manifestent leur solidarité en se présentant au Palais-Bourbon la tête enchiffonnée d’un niqab noir. Cela pourrait leur valoir, qui sait, une invitation à dîner à la Maison Blanche…[/access]

Ta mer la privatisée !

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À Fouesnant, un collectif de citoyens n’est pas content. Cette ville, qui n’est pas la plus vilaine du Finistère, dispose d’un très beau sentier littoral qui, d’après la loi du même nom, doit permettre à tous de se promener sans contrainte. Seulement, à Fouesnant, deux kilomètres de ce chemin sont purement et simplement interdits de passage. Quatre propriétaires riverains défient tranquillement la loi depuis 2007 pour ne pas être obligés de frayer avec le tout-venant, genre pêcheurs de crevettes en bob Ricard qui sentent le congé payé ou amoureux du cru qui vont se bécoter sur les rochers publics. En même temps, de quel droit viendrait-on troubler la tranquillité des familles Meyer-Taittinger (hôtellerie, banque, Club Med), Lascar (textiles Burton et Devred), Cabri-Wilzer (immobiler) et Bolloré (qu’on ne présente plus) ? Le maire UMP, de son côté, dément d’ailleurs tout favoritisme. On le comprend, cet homme. Ses illustres administrés, si on les embête trop avec cette loi littoral, seraient capables de s’exiler et d’aller acheter une île, je ne sais pas, moi, aux Seychelles, par exemple.

La peur a changé de camp

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La Villeneuve, à Grenoble.
Quartier de la Villeneuve, à Grenoble.

Comme toujours, quand une cité s’embrase, on a parlé de désespérance sociale, pointé les responsabilités d’un Etat qui abandonne les plus misérables. Au quartier de la Villeneuve, à Grenoble, à l’issue de trois jours de violence durant lesquels on a tiré à balles réelles sur les policiers, brûlé des voitures et détruit des équipements, on a promptement décrété, sans doute sur la foi de témoignages irréfutables recueillis auprès des habitants, que « la plupart des personnes interpellées n’avaient aucun lien avec les violences ». On a déploré en chœur la disparition de la police de proximité – on voit mal à quoi elle servirait contre des gangsters qui dialoguent à l’arme lourde. On s’est empressé de recouvrir la réalité d’un voile pudique de bons sentiments et d’euphémismes adaptés. Ainsi, la mise à sac de Saint-Aignan, qui a commencé avec l’attaque de la gendarmerie et de divers édifices publics et s’est poursuivie par une expédition punitive dans les commerces du village, par une quarantaine d’hommes armés de haches et de couteaux, a-t-elle été pieusement qualifiée d’exactions. Et c’est en s’entourant de louables précautions langagières que les journalistes ont lâché que les agresseurs appartenaient à la « communauté des gens du voyage ». Dans le monde réel, on dirait Gitans ou Manouches, mais il paraît que ça stigmatise. Et puis, « gens du voyage », ça donne un genre vaguement exotique.

[access capability= »lire_inedits »]À l’origine de ces flambées de violence, pas de gamins terrorisés, coursés jusqu’à une installation à haute tension, ni de gosses faisant les marioles et percutant une voiture de police, mais, dans les deux cas, un duo de vrais malfrats, des clients de Cour d’Assises, qui tentent d’échapper à la police. Les premiers, pris en chasse après un braquage, tirent sur leurs poursuivants, qui répliquent, en laissant un au tapis. Son coéquipier parvient à regagner la Villeneuve : on dirait qu’il a passé une frontière. À Saint-Aignan, un jeune homme meurt dans une fusillade après avoir forcé deux barrages de gendarmerie. Dans les deux cas, la violence éclate parce que la « communauté » concernée, « le quartier » ou les gitans, « réclame justice ». À balles réelles ou à coups de haches.

Dans les deux cas, il s’agit clairement de refus d’obtempérer. Si les victimes s’étaient rendues sans faire d’histoire, elles auraient sauvé leur peau. Cela écorchera les âmes à sensibilité variable que la mort d’un voyou afflige plus que celle d’un gendarme : en tirant, les forces de l’ordre ont fait leur boulot.

Seulement, que voulez-vous faire d’une histoire pareille, dans laquelle le méchant est puni – durement il est vrai – tandis que le représentant de la loi triomphe. Même dans les westerns, on n’ose plus faire ça, le shérif est un salaud et le bandit a un grand cœur.

En quarante-huit heures, la police se retrouve en position d’accusée. Le glissement sémantique s’opère subrepticement. L’événement que l’on « couvre » n’est plus le déchaînement de violence, mais la mort de deux innocents ou presque. On parle de « provocation », de « bavure ». Lors de l’enterrement du jeune Gitan, une journaliste indique, grave et admirative, que « les proches font preuve d’une grande dignité » – sans doute ont-ils laissé leurs haches chez eux. L’oncle du défunt sanglote dans le micro en bredouillant qu’on n’a pas le droit de « tuer un bébé ». À La Villeneuve, France Inter déniche un père de famille bien sous tous rapports. Heureux que ses quatre enfants aient pu faire l’apprentissage de la mixité dans le collège du quartier, ce spécialiste-en-arrestations-en-douceur-de-fuyards affirme sur un ton péremptoire qu’il y a d’autres moyens d’arrêter les fauteurs de troubles. Les gaz hilarants ?

Les criminels n’ont pas peur de la police. Les honnêtes gens, si

Pour finir, on nous explique que les habitants sont terrorisés…par le dispositif policier. Le maire de Clichy-sous-Bois renchérit en expliquant dans Libération que la construction d’un commissariat dans sa ville inquiète « des braves gens » qui se demandent si cela ne va pas « exciter les jeunes », les pauvres ont les nerfs fragiles. Le pire, c’est que c’est vrai. Les criminels n’ont pas peur de la police, les honnêtes gens, si.

En quelques jours, la réalité est camouflée par le récit, irénique à souhait. Le dernier bastion a cédé. Après les professeurs, les pompiers, les médecins, les forces de l’ordre sont désormais la cible d’un nihilisme décomplexé. Voilà qui réjouira les beaux esprits pour lesquels la peur du gendarme est un vieux machin démodé ou la marque du fascisme.

Les représentants de l’ordre comme les intercesseurs du savoir, suscitaient autrefois un mélange de crainte et de respect. On leur reconnaissait le droit d’exercer une certaine coercition, au besoin par l’usage de la force. L’emploi arbitraire ou abusif de cette force pouvait légitimer la rébellion. Mais le flic et le voyou appartenaient au même ordre symbolique. Aujourd’hui, le second peut faire la guerre au premier sans avoir un instant la conscience de transgresser la loi commune. Il n’y a plus de loi commune.

La peur a changé de camp. C’est l’adulte, insulté, tutoyé, rudoyé qui doit baisser les yeux devant le petit voyou affranchi des convenances et des interdits. Une telle société n’est ni libertaire, ni hédoniste, elle est en route vers la barbarie.[/access]

Salomon cul !

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Sabar Kachour, un habitant arabe de Jérusalem âgé de 30 ans, vient d’être condamné à 18 mois de prison ferme pour le « viol » d’une jeune israélienne. Cette information, rapportée par l’AFP, a été reprise par de nombreux médias à travers le monde. Elle doit son succès au fait que cette relation sexuelle qualifiée de complète par le tribunal, sur le moment pratiquée sous le régime du consentement mutuel, ait été requalifiée en viol par le tribunal hébreu.

Les juges s’appuient sur un article de la loi israélienne qui désigne comme viol un acte sexuel où l’un des partenaires a usé de tromperie pour obtenir l’accord de l’autre. Israël, d’ailleurs, n’est pas le seul pays où les groupes féministes ont imposé ce genre de dispositions anti-drague.

Sabar Kachour s’était fait passer pour juif et célibataire, alors qu’il n’était ni l’un ni l’autre, pour entraîner la belle à lui donner le meilleur de son être. Cela vaut-il dix-huit mois de trou ? Assurément pas, et ses juges sont indignes du ressort où jadis Salomon officiait avec le talent que l’on sait. Si cette loi avait une vocation universelle, la quasi totalité de la gent masculine aurait fait connaissance avec le paille humide des cachots… L’avocat d’Achour, un Arabe israélien de Nazareth aurait dû, pour la défense de son client rappeler cette vieille blague juive.

Dans un avion, un petit juif entame la conversation avec sa sculpturale voisine pour lier connaissance et plus si affinités. La dame, aux cours des échanges, avoue avoir une admiration particulière pour le peuple juif, sa capacité de résistance dans l’adversité, et pour les Indiens d’Amérique, dont elle s’est entichée lors d’un séjour dans l’ouest des Etats-Unis.
– « Permettez-moi de me présenter », dit alors le petit juif. « Je m’appelle Géronimo Rosenzweig. »

Le thatchérisme, un horizon indépassable ?

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Margaret Thatcher
Margaret Thatcher.

Je recommande à tous les contributeurs du site un exercice aussi simple qu’éprouvant : la lecture des commentaires les plus critiques. Parfois injustes, souvent pertinents, ils révèlent le suc et les tabous d’une époque. En l’occurrence, après la publication de divers papiers crypto-marxiens tentant de démonter les rouages du néolibéralisme, je me suis heurté à de nombreuses critiques très révélatrices d’un certain mode de pensée contemporain. Pour le dire vite, ce dernier conjugue les gros traits des sociétés postmodernes privées de telos : atomisme social et épistémique, rejet des analyses systémiques au profit de la seule catégorisation individuelle, confusion volontaire entre économie et société de marché, etc.
Urbi et orbi, voici quelques topoi libéraux à démonter :

1. L’économie de marché est l’horizon indépassable de notre temps

Adepte du « faites ce que je dis pas ce que je fais », Lionel Jospin avait intelligemment théorisé la distinction fondamentale entre économie de marché et société de marché. Certes, le distinguo peut sembler spécieux. Dans une de ses plus brillantes analyses, Marx explique que l’accumulation du capital bouleverse l’ensemble des rapports sociaux. Que par nature le capitalisme subvertit les valeurs et hiérarchies établies. Que la marchandisation des rapports sociaux n’est pas sans conséquences anthropologiques : l’homme et le monde devenus marchandise, quel espace de liberté nous reste-t-il ?

Partant, tout social-démocrate conséquent devrait garder à l’esprit la force de la colonisation de l’imaginaire – clin d’œil à l’excellent Latouche – opérée par la forme-capital. Autrement dit, comprendre que pour agir au sein d’une économie de marché, l’Etat doit réencastrer l’économie, c’est-à-dire en faire non pas une fin mais un moyen au service des instruments de sa souveraineté. Pour in fine tâcher d’accroître la prospérité générale de la population, qui ne saurait être confondue avec l’illusion productiviste d’une accumulation illimitée des biens de consommation. Héritiers de la critique aristotélicienne de la chrématistique, les animateurs du MAUSS1 tentent année après année de réhabiliter la puissance du don en dénonçant la confusion volontaire entre rationnel et raisonnable. À bien des égards, le fonctionnement des marchés financiers et les opérations quotidiennes de spéculation obéissent à des règles parfaitement rationnelles. Dans le rôle du veau d’or, l’axiomatique de l’intérêt et la poursuite effrénée du profit aboutissent à la tragi-comédie de l’affaire Kerviel. Arbre médiatique qui cache la forêt de crédits pourris à l’origine de la crise des subprimes. À court terme la recherche du profit immédiat-fût-il déconnecté des réalités économiques- apparaît ô combien rationnelle Mais comme le demandait Nelly Borgeaud dans ses étreintes avec l’homme qui aimait les femmes : « Est-ce bien raisonnable ? »

Mutadis mutandis, restaurer le primat du politique sur l’économique, redomestiquer un capitalisme financier devenu fou, réindustrialiser la France au prix d’un protectionnisme raisonnable ne serait pas sans prix. Renoncer à l’idéologie du désir et à la culture consumériste si bien assimilée par nos têtes blondes exige une révolution des esprits. Au lieu de renouveler tous les ans l’écran plasma de votre téléviseur fabriqué en Corée du Sud, de vous précipiter frénétiquement sur le dernier Ipad ou Ipod – que je me plais à confondre dans un même rejet libérateur- vous renoueriez avec une certaine frugalité. Loin de l’autarcie, il s’agirait de maîtriser notre production industrielle orientée vers le marché intérieur sans renoncer à son potentiel d’exportation, jusqu’ici anéanti par l’euro fort. Réciproquement, le marché français ne serait bien entendu pas fermé aux produits étrangers – qui peut sérieusement le penser ? – mais simplement préservé par les outils protecteurs du patriotisme économique. Acheter du made in France, cela demande quelques sacrifices mineurs : pourquoi ne pas renoncer à changer de portable tous les six mois si cela peut sauver nos emplois ?

2. Le libéralisme est le garant de nos libertés

Autre antienne des thuriféraires du marché, l’équation « libéralisme = liberté » a la vie dure. Là aussi, le MAUSS nous aide à y voir plus clair. En mêlant liberté économique, libertés individuelles et projet d’émancipation humaine, le terme français entretient la confusion. A l’instar des anti-utilitaristes, peut-être devrions-nous lui préférer l’italianisme « libérisme » pour désigner le tropisme d’une économie incontrôlée soumise au laisser-faire/laisser-aller. Inversement, la défense des acquis du libéralisme politique, si chèrement payés depuis 1789, peut parfaitement s’accommoder d’une éthique socialiste du don et de l’association. On peut même penser que la libre association des producteurs dans des coopératives autogérées – expérimentée à petite échelle – favorise davantage l’épanouissement de l’individu que le libre cours du marché. L’avènement de  l’ère sympathique jadis souhaitée par Benoit Malon donnerait enfin corps aux libertés formelles proclamées par la Révolution. Quid du triptyque liberté-égalité-fraternité si l’on ne se donne pas les moyens de l’accomplir ? Là encore, les zélateurs du Dieu argent me répondront que seule l’accumulation marchande offre les moyens de la liberté.

Si j’étais cynique, je répondrais qu’avant l’arrivée de la marchandise, l’Afrique ne connaissait pas de famine, et que les millions de morts des guerres motivées par la conquête de la suprématie économique feraient passer Pol Pot pour un gentil philanthrope. Ne nous leurrons pas : lorsque nos élites globalisées prétendent agir au nom des droits de l’homme, l’enveloppe moralisante cache maquille fréquemment le loup de l’impérialisme économique. Plutôt que la liberté, quête perpétuelle jamais assouvie, le libéralisme économique a préféré consacrer les libertés, plurielles, subjectives et donc privées de tout ancrage social collectif. Pas de hasard : l’affairisme prospère d’autant mieux que nul référent commun a-marchand ne subsiste. L’affaissement de la République et des valeurs qui ont présidé à la constitution politique de la Nation française est le meilleur cadeau à faire au MEDEF !

3. Toute analyse marxienne dissimule une théorie du complot

J’en viens à la dernière grande confusion libérale (ou libériste, si vous préférez !). Celle qui consiste à assimiler toute analyse systémique à une prétendue théorie conspirationniste. Il est loin l’âge d’or du structuralisme où la superstructure noyait l’individu dans le déterminisme des modes de production. D’ailleurs, au plus fort des années 1970, dans leurs pires excès dogmatiques, les tenants des sciences sociales marxisantes auraient bien ri devant pareille accusation. Le marxisme idéologique le plus borné ne peut en effet s’établir sur les bases d’un complotisme abscons qui, par définition, explique les soubresauts du monde par l’action individuelle de quelques-uns. Logique typiquement libérale que d’envisager l’événement à l’aune du seul individu. Solipsisme, j’écris ton nom ! Naturaliser les faits économiques et sociaux en négligeant les structures économiques qui les sous-tendent, telle est au contraire la voie ouverte par le libéralisme, propice à toutes les spéculations complotistes !

Enfin, que dire à ceux qui confondent analyse marxienne et marxisme dogmatique ? Comme si l’usage de concepts créés par Marx nous faisaient automatiquement entrer dans le ventre encore fécond de la Bête immonde soviétique. Primo, qu’analyser n’est pas entrer en religion : rien n’interdit au premier penseur venu de s’approprier la critique marxienne de la marchandise sans souscrire à la théorie de l’Etat présente dans l’Idéologie allemande. Secundo, que les antimarxiens primaires font peu de cas des contradictions évidentes de l’œuvre de Marx, difficilement assimilable à un bloc homogène. Pour ne prendre que cet exemple, le vieux Karl qui fait du prolétariat l’agent de l’histoire contredit le socialisme intégrateur du second Marx appelant l’ensemble des producteurs – chefs et directeurs d’usine compris – à s’associer.

Par une dédogmatisation habile du marxisme, on peut ainsi débusquer les apories d’une œuvre multiforme, quitte à désacraliser certains de ses mythes. Rien n’empêche de tempérer le matérialisme historique par les apports de l’histoire des mentalités ou même de refuser le projet communiste de refonte des classes sociales, par exemple en le reformulant sous la forme républicaine de l’égalité des conditions, comme l’a fait Denis Collin et, avant lui, Jaurès et Eugène Thomas.

Quant à ceux qui professent le « there is no alternative » cher à Margaret Thatcher, qu’ils se disent qu’au vu du marasme actuel, il serait peut-être bon d’en appeler aux partisans de l’autre politique. Avec toute l’énergie du désespoir, on pourrait en effet difficilement faire pire que ce néolibéralisme débridé et sa scélérate maxime socialiser les pertes, mutualiser les profits.

Monsieur Malakine, on ne vous appelait pas !

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Salami

Malakine, dans un article longuet publié ici, nous enjoint de ne plus l’appeler « républicain »[1. Egalement publié sur son blog]. Il a essayé de s’indigner et a cherché laborieusement à nous le faire savoir, avec des qualificatifs explosifs, des adjectifs humiliants, et des expressions à nous faire périr de honte : un article l’a « révulsé », il a déniché un « amalgame abject », voire un « agrégat d’horreurs » !

Je m’étonne que Malakine croie pouvoir écrire des choses intéressantes, alors qu’il déclare : « en tant que provincial qui vit dans une ville de l’Est autrefois germanique et peu concernée par les flux migratoires issus de l’ancien empire colonial, je ne constate rien de ce que dénoncent les identitaires dans ma vie quotidienne. […] Je serais donc très tenté de minimiser les problèmes pour les circonscrire à cette immense zone pathogène et déshumanisée qu’est devenue la banlieue parisienne. » Ah, indigence, quand tu nous tiens ! Quand on avoue aussi benoîtement ne pas avoir d’imagination et ne pas savoir s’élever au-dessus de sa perception quotidienne de son environnement limité, des dissertations sur la France, l’Europe, voire l’état du monde, exposent à des risques de ridicule non négligeables. Monsieur Malakine, vous qui nous promettez « un travail politique de fond », qui voulez consacrer « la période estivale » à écrire « une série de billets thématiques en formes (sic) de grands débats de l’été », prenez plutôt des vacances ! Il y a mieux à faire de son été que de prêter à rire.

Nommer les choses, est-ce les fabriquer ?

Dans l’oiseuse page consacrée à Riposte Laïque, dont je m’honore d’être un rédacteur[2. www.philo-conseil.fr], deux reproches ont un semblant de sérieux. Le premier, c’est de procéder à des amalgames « entre des sujets liés, peut-être corrélés statistiquement, mais qui devraient être strictement isolés dans l’analyse. » Malakine n’aime pas que nous cherchions le point commun entre tous les différents problèmes de la France. Il aime la division du travail, la segmentation des problèmes, la technique du salami. Il trouve « abject » que nous trouvions un point commun entre les problèmes d’incivilité, les atteintes à la laïcité, les problèmes d’assimilation, les actes de barbarie, etc. Or, ce qui n’est absolument pas clair d’après sa prose, c’est s’il nous reproche d’inventer ce point commun, ou bien de simplement le nommer. Le référent de notre discours existe-t-il ou bien est-il seulement un effet de langage ? L’impression qui s’en dégage, c’est que nous aurions le pouvoir magique d’inventer la cause commune des malheurs de la France, parce que nous la nommons. C’est ainsi qu’il peut écrire sans trembler que nous « stigmatisons des phénomènes sociaux » ! Voilà du nouveau : le lynchage, la lapidation, les crimes d’honneurs, la polygamie, l’excision, la terreur imposées par les bandes sont des « phénomènes sociaux stigmatisés » !

C’est de cela que nous accuse M. Malakine : de penser une synthèse des problèmes sociaux et culturels qui défraient de plus en plus souvent la chronique, de désigner des responsables et des coupables. Il ne faut pas penser cela, nous dit-il, parce que cela nous amènerait à envisager la guerre civile. Or, la guerre civile, c’est la deuxième chose que nous ne devons pas penser. Monsieur Malakine est « tenté d’affirmer qu’un vrai républicain ne peut que refuser cette perspective ». Prions pour qu’il ne soit pas soumis à la tentation !

Là encore, d’après sa prose confusionniste, nous ne savons pas si effleurer l’idée de la guerre civile est en soi un crimepensée, si c’est une idée délirante compte tenu de la merveilleuse situation objective de la France, si c’est une intention qu’il dénonce dans nos propos, ou bien encore une fois s’il ne nous prête pas des pouvoirs surnaturels de déclenchement de la guerre civile par sa simple invocation. Sans doute sommes-nous coupables d’un peu tout cela à la fois.

Pour éviter la guerre civile, il faut savoir qu’elle est un avenir possible

Dans les brumes de son esprit, notre contempteur butte sur un écueil courant, contre lequel viennent se fracasser la plupart des bonnes intentions politiques qui souhaiteraient agir afin d’éviter le pire. Cette pierre d’achoppement, c’est l’apparent paradoxe qui consiste à tenir pour certain un avenir sombre, afin de tout faire pour l’éviter, paradoxe que Jean-Pierre Dupuy a appelé le « paradoxe de Jonas ». « Tout prophète de malheur doit annoncer la catastrophe future comme étant inscrite dans l’avenir inéluctable, mais cela afin qu’elle ne se produise pas ! Le Jonas de la Bible préfère s’enfuir : on sait ce qu’il lui en coûtera ! Le même paradoxe est au cœur d’une figure classique de la littérature et de la philosophie, celle du juge meurtrier. Le juge meurtrier « neutralise » (assassine) les criminels dont il est écrit qu’ils vont commettre un crime, mais la neutralisation en question fait précisément que le crime ne sera pas commis ! L’intuition nous dit que le paradoxe provient d’un bouclage qui devrait se faire et ne se fait pas, entre la prévision passée et l’événement futur : « Ce n’est pas l’avenir si on l’empêche de se réaliser ! » (Minority Report) Mais l’idée même de ce bouclage ne fait aucunement sens dans notre métaphysique ordinaire, comme le montre la structure métaphysique de la prévention. Lorsqu’on annonce, afin de l’éviter, qu’une catastrophe est sur le chemin, cette annonce n’a pas le statut d’une pré-vision, au sens strict du terme : elle ne prétend pas dire ce que sera l’avenir, mais simplement ce qu’il aurait été s’il l’on n’y avait pas pris garde. Aucune condition de bouclage n’intervient ici : l’avenir annoncé n’a pas à coïncider avec l’avenir actuel, l’anticipation n’a pas à se réaliser, car l’« avenir » annoncé ou anticipé n’est de fait pas l’avenir du tout, mais un monde possible qui est et restera non actuel. »[3. La marque du sacré, Edition Carnets Nord, 2008, p. 249-250]

Si nous pensons que la guerre civile est un avenir possible de la France, ce n’est pas parce que nous le souhaitons, mais bien parce que nous voulons l’éviter. C’est parce que nous tenons cette possibilité horrible pour très probable, que nous l’annonçons, afin de tout faire pour empêcher qu’elle ne s’actualise. Ceux qui ne veulent pas envisager le pire, pour ne « pas jeter de l’huile sur le feu », pour ne pas « répondre à l’intolérance par l’intolérance », laissent s’accomplir la catastrophe, parce qu’ils croient au « bouclage entre prévision et événement futur ». C’est pourquoi ils s’efforcent, en autruches ensorcelantes, d’envisager toujours un avenir radieux, malgré tous les signes contraires, faisant fi de la distinction entre possible et probable, pensant que leurs projections optimistes et leurs vœux pieux agissent efficacement sur la réalité.

Pris dans cette conception littéralement magique qui croit à l’influence directe de la pensée sur la réalité, les phobophobes tels que Malakine ont pour tout programme la dénonciation de la dénonciation de l’Ennemi. Il n’y a pas de mal, dans le monde, il n’y a que du malheur, dans la langue de bois de notre angélique blogueur : « L’Ennemi n’est pas intérieur. Il est dans les structures de la domination économique mise en place l’Empire américain et les élites mondialisées via le désarmement méticuleux des puissances publiques et la corruption des processus démocratiques par la pensée unique et la bien-pensance moraliste. » Nous voilà retombés dans la déresponsabilisation généralisée, selon laquelle toutes les âmes sont grises, et qui déteste forcément la morale, car celle-ci ne saurait se passer d’un sujet responsable et accusable. Ainsi achève-t-on de déshumaniser les hommes, les hommes coupables, « les barbares », en murant la seule porte de leur esprit qui donnait sur la civilisation : la honte.

Ne dormez plus, braves gens !

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Saint-Aignan

Je n’arrive pas à oublier ces images vues au journal télévisé de ces tilleuls abattus en place publique, que des grappes de gens, « du voyage » en l’occurrence, s’acharnaient à faire tomber. Sur place, il y avait des caméras pour filmer mais pas un gendarme, un CRS ou un militaire pour empêcher le massacre. Comme toujours, la cavalerie a fini par arriver mais trop tard. Il serait inquiétant d’en conclure que les équipes de télévision sont mieux informées et plus réactives que les forces de l’ordre censées assurer la sécurité des personnes et des biens. Je crois plutôt qu’une fois encore, on a préféré éviter l’affrontement et attendre que la colère retombe en négociant je ne sais quel retour au calme. 

Ce que nous aimons est ancien, fort et fragile

Les habitants de Saint-Aignan, village du Cher, je ne sais pas, mais moi je n’ai toujours pas retrouvé mon calme. Comme sédentaire et comme amoureux de la nature, j’ai le sentiment de m’être fait avoir parce que pendant que les élus ou représentants de l’Etat entendaient les doléances des cousins au sens large du braqueur descendu, les arbres étaient tranquillement tronçonnés et parce que si dans 10 mois, le plus lourdement condamné des vandales sera libre et absous, il se passera des décennies avant que les villageois revoient de grands arbres border leurs rues. Il faudra beaucoup de temps pour remplacer ceux que leurs aïeux avaient plantés, protégés dans leur jeunesse et entretenus, avec le cœur et la patience qu’il faut pour travailler au bien-être de sa descendance. Si je ne décolère pas, c’est aussi parce qu’un peu de cet effort-là est tombé avec ces arbres piétinés par des gens de passage qui se foutent de la beauté centenaire et sédentaire.

Comme tout ce qui fait notre civilisation, de notre art à notre architecture, de notre art de vivre à notre hospitalité, tout ce que nous aimons est ancien, fort mais fragile. Je m’inquiète qu’un peu de technologie et de malveillance puisse détruire si vite ce que les siècles et les Français qui nous ont précédés ont construits et que nous soyons si peu capables d’y opposer une efficace résistance. Que se passerait-il si des groupes pas très catholiques et très énervés tentaient d’incendier  une cathédrale ? Hésiterions-nous longtemps à sauver notre patrimoine et notre passé en tirant sur la foule ?

Nous nous sommes habitués aux voitures brûlées et aux magasins pillés, les gens qui travaillent paient des assurances qui indemnisent les victimes et ces systèmes prévus pour faire face aux accidents ont fini par remplacer nos systèmes de défense. Après une nuit chaude en banlieue ou une descente de manouches, la solidarité nationale ou la prévoyance privée réparent les dégâts et évitent que des citoyens en colère ne refroidissent les incendiaires ou ne pendent les romanichels aux arbres encore debout. Cette inertie devant l’agression, ce ventre mou censé assurer la pérennité des régimes démocrates et leur supériorité sur les dictatures semble atteindre ses limites.

Quand on est prêt à tuer, on doit être prêt à mourir

Face à cette apathie, les violences augmentent. Les malfaiteurs professionnels ont oublié que le gendarme, c’est une chance pour le voleur car il le protège à terme de la colère du peuple et que la prison, ça vaut mieux que le lynchage. Incapables de comprendre ces choses, les voyous aujourd’hui ne reconnaissent plus à la police le droit de les arrêter et, pris la main dans le sac, ils font usage de leurs armes ou forcent les barrages, prêts à tuer pour échapper à la justice. Or, quand on est prêt à tuer pour ne pas répondre de ses actes, on devrait être prêt à mourir. Ce n’est pas le cas. La mort de criminels dans l’exercice de leur fonction est de moins en moins acceptée par  leur « communauté » qui déclenche des représailles par des saccages et des tentatives de meurtres.

Avant-hier, les émeutes répondaient à une bavure policière, par exemple un jeune mort en garde à vue dans des circonstances troubles, hier, on cassait tout pour honorer la mémoire de délinquants morts accidentés pour avoir tentés d’échapper à un contrôle de police, aujourd’hui, on met la cité à feu et à sang pour un braqueur descendu parce qu’il tirait sur les forces de l’ordre. 

Dans le même genre, si vous vous interposez parce qu’une bande de voyous agresse une femme, un jeune ou une personne âgée (ou même un homme costaud mais esseulé), vous risquez la mort parce qu’on peut tout vous faire subir mais si vous réagissez, on vous accusera de faire de la provocation.

Il y a là plus qu’une escalade de la violence, c’est un changement de nature des rapports des individus entre eux, des individus avec la loi, des communautés avec l’Etat. 

Je n’ai rien contre les manouches en général mais je n’aime pas beaucoup quand des gens, qu’ils soient ou non « du voyage, la ramènent en plein jour sur leur honneur et viennent vous voler la nuit. Ce n’est pas du racisme mais de l’expérience concrète. Car si pour les habitants des centres-villes (qui n’en voient jamais), les gitans c’est Toni Gatlif, la liberté et le jazz manouche, pour les gens des banlieues et des campagnes, ce sont souvent des voleurs, capables de détruire des biens sédentaires à la moindre contrariété. Je n’ai pas non plus une grande sympathie pour les racailles des banlieues qui se prennent pour des hommes et peuvent vous tuer à coups de poings à quinze contre un si vous opposez une résistance à leur agression. Et cela, quelle que soit leur origine. Je ne les aime pas, c’est mon problème et je m’en arrange.

Nous n’avons pas besoin de nous aimer, nous avons besoin d’une loi commune

Pour vivre ensemble ou côte à côte dans le même Etat, nous n’avons pas besoin d’amour, ni de tolérance ni même d’antiracisme. Nous n’avons pas besoin de propagande sur les bienfaits du métissage ou du multiculturalisme, nous n’avons pas besoin de reconnaissance des communautés qui composent la nation, nous n’avons même pas besoin de fraternité. Nous avons seulement besoin d’une loi commune, reconnue par tous parce que traitant tous les individus à égalité. Or cette reconnaissance de la loi ou à défaut la peur du gendarme semblent avoir disparu et dans les cités comme chez les nomades, si seuls quelques individus sont violents, tous sont solidaires, il suffit de les interroger pour s’en rendre compte

Quand un groupe refuse la répression qui s’abat sur l’un de ses membres criminel et proteste avec violence, c’est cette loi commune qui est rejetée. Enfin, seule la loi républicaine qui réprime les voleurs et les tueurs est contestée car celle qui impose aux communes l’aménagement d’aires d’accueil, favorise l’accès à l’école et aux soins ou aux allocations diverses est toujours acceptée, sans excès de gratitude mais acceptée, et elle finit par être confondue avec un droit de l’homme.

Si la loi de la République et la violence légitime qui la fait respecter sont contestées par des groupes entiers, qu’ils soient mafieux, religieux ou ethniques, c’est peut-être que le sentiment communautaire l’emporte sur le sentiment national. C’est le ciment de la nation qui s’effrite et un premier pas vers une forme de sécession. Peut-être la fin annoncée de la France que nous connaissons. Accepterons-nous d’assister impuissants au début de notre fin ? De transiger comme nous le faisons sur tout pour préserver je ne sais quelle paix sociale sous la pression menaçante de bandes criminelles ou de quelques voleurs de poules ? Eviterons-nous les affrontements qu’on nous promet en renonçant à la répression qui s’impose ? 

Pour faire face à ces problèmes qui deviennent récurrents, les solutions sont variées. Le repli identitaire en est une et certains Français de souche se rassemblent en une communauté fermée à l’abri des autres Français. Pour répondre à la violence, je connais un plombier qui, les soirs d’émeutes dans sa cité, passe la nuit dans sa camionnette avec son fusil. Ça pourrait un jour finir mal pour lui ou pour les petits merdeux qui s’amuseraient à réduire en cendres le fruit d’années de travail. Si l’auto-défense ne peut pas être une solution, alors la défense sans failles de l’ordre républicain par ses représentants doit en être une.

Avec le Grenelle sur la sécurité qui s’annonce, ces questions seront peut-être posées. Saurons-nous exiger de nos institutions judiciaires qu’elles rendent une justice efficace qui exige d’assumer la répression ? L’opinion suivra-t-elle ses représentants dans l’usage de la force que nécessite la restauration de l’ordre ou sera-t-elle retournée comme une crêpe par le premier voyou à terre et le premier article de Libé ?

Je me souviens depuis la cour de récréation qu’on dort mieux avec un œil au beurre noir qu’avec le sentiment amer d’avoir été lâche. C’est mon expérience et mon apprentissage du courage. Je souhaite que toutes nos expériences individuelles du courage nous servent à envisager une solution collective pour endiguer l’insécurité et la violence qui se répandent. Le temps est venu de retrouver pour notre nation l’exigence que nous avons pour nous-mêmes, si nous avons une certaine idée de notre devoir, si nous avons encore une certaine idée de la France.

Regarder la France tomber

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Anne Louis Girodet
Anne Louis Girodet, La Révolte du Caire, le 21 octobre 1798.
Anne Louis Girodet
Anne Louis Girodet, La Révolte du Caire, le 21 octobre 1798.

Un sondage, récemment paru dans le Journal du dimanche, nous a appris la nouvelle : 7 Français sur 10 estiment que la France est en déclin. L’Agence France Presse s’est aussitôt fait fort de colporter la « mauvaise » nouvelle et, dans les rédactions, les plus belles intelligences du pays se sont affairées à l’envoyer directement au marbre, rajoutant ici et là quelques trémolos d’affliction.

De la crise économique à la nullité de nos footballeurs en Afrique du Sud, des « affaires » qui font les titres des gazettes aux fortes chaleurs qui en épuisent les lecteurs : rien n’incite vraiment à l’exaltation patriotique quand le vague à l’âme gagne tout un peuple. Mais l’idée de déclin n’est pas seulement liée à la conjoncture et à la morosité ambiante : elle est profondément enfouie dans l’esprit français comme la part secrète de ce que nous sommes. Elle nous constitue : être français, c’est, d’abord, se penser en déclin. L’idéologie française est une manière de théologie négative.

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On y regardera donc à deux fois avant d’aller prendre place dans la longue suite des pleureuses. Si d’aventure, on tient un peu à la France, on se réjouira même de l’excellente nouvelle : les Français sont de plus en plus nombreux à croire au déclin de leur pays. Se réjouir ? Oui. Car il n’y a pas de pensée du déclin sans idée de la grandeur.
La médiocrité ignore le déclin. Son propre est de toujours se satisfaire de ce qu’elle est. Quand elle n’est rien, elle se contente de ce qu’elle a. Le déclin ne s’oppose pas à la grandeur, il l’appelle : on ne voit jamais chuter que ce l’on estime devoir être naturellement placé en hauteur. Le soleil et les astres déclinent. Jamais les cailloux ni les taupes.

Montesquieu, qui ne s’est pas contenté d’écrire les deux ou trois sottises habituelles que l’on tire de L’Esprit des lois pour le métamorphoser en un « moderne » avant l’heure, a théorisé ce rapport dans l’un de ses livres les plus importants : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. La puissance et le déclin d’un peuple marchent de pair : ce n’est pas qu’il faille simplement être grand pour décliner, c’est que – là est l’affaire du baron de la Brède – les mêmes causes président à la puissance et au déclin des nations ; c’est en se détournant du principe qui avait assuré sa grandeur que Rome fabriqua sa propre fin.

Keynes ne voyait pas en Montesquieu un précurseur de la sociologie, pendant occidental d’Ibn Khaldûn. Il le tenait pour l’un des premiers et des plus grands économistes de l’histoire. Le baron de La Brède fut, en effet, l’un des premiers historiens à ne pas concentrer uniquement son intérêt sur la geste héroïque des peuples et de leurs chefs, mais sur ce que Marx appellera les « conditions de production ». Ainsi la théorie des climats n’a-t-elle aucun autre sens, chez Montesquieu, que de replacer l’histoire des nations dans la réalité physique où elles évoluent. Il enracine la grande politique dans le réel.

La théorie des climats joue ainsi comme une sorte de camera obscura de la politique de Montesquieu. On peut bien se gausser de bon cœur sur les prétendus préjugés du philosophe et rire de la place démesurée qu’il accorde au niveau d’ensoleillement. Il n’en reste pas moins que la théorie des climats est son point d’Archimède : elle lui permet de tirer l’histoire du terrain de l’épopée vers celui du réel. C’est en se livrant à cette opération et en payant le prix de l’apparente trivialité qu’il peut interroger le système de représentation d’un peuple, c’est-à-dire le principe de son gouvernement.

Le déclin est toujours total

Politique et économie ne sont pas, chez Montesquieu, des sphères éloignées et distinctes. L’une et l’autre suivent un même principe : si l’une décline, l’autre l’accompagne. Là encore, ce n’est pas un rapport de causalité entre les deux. Quand un peuple renonce au principe qui lui a assuré sa grandeur, c’est tout l’ordre social qui est affecté dans un même mouvement. En adoptant le christianisme, nous dit Montesquieu, et en tournant le dos aux valeurs qui avaient assuré la pérennité du modèle romain depuis la République, l’Empire de Constantin s’est effondré sur lui-même. Toujours, le réel commande ; c’est lui qui provoque la dépression simultanée de l’économie et de la politique. Quand ça va mal, tout va mal.

Dans la perspective de Montesquieu, une crise économique – entendez une crise structurelle – se double toujours d’une crise politique et morale. Le déclin ne se limite jamais à un seul pan de la vie sociale, il les affecte tous dans leur totalité. Au Livre VIII de L’Esprit des Lois, Montesquieu décrit la corruption du principe de la démocratie. Qu’on s’éloigne de la vertu républicaine, c’est la société tout entière qui s’écroule : « Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges. Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n’ont plus de poids ; on n’a donc plus d’égards pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les pères ; les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatiguera comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu. »

Penser le déclin, depuis Montesquieu, cela revient toujours à penser ce qu’est un pays dans sa globalité et à le concevoir en terme de destin. C’est certainement ce que l’on reproche, depuis quelque temps déjà – cela remonte à la parution des Trente Piteuses, en 1998 –, à Nicolas Baverez, qu’on accuse de prédire le pire et d’en faire métier. Ses détracteurs sont allés jusqu’à forger exprès le mot de « décliniste » pour qualifier cet intellectuel qui refuse de chanter le réel sur l’air de Tout va très bien, Mme la Marquise. Nul ne blâme ce disciple de Raymond Aron de décrire la réalité telle qu’elle est : chacun sait la dette vertigineuse de la France, le poids de la fiscalité sur notre développement ou le mouvement brownien qui tient lieu, la plupart du temps, de stratégie économique à l’État. Ce dont on fait grief à Baverez, c’est d’oser penser le déclin français dans sa globalité, sans restreindre ses critiques à un champ social particulier ou à un autre. On ne lui reproche pas de ne pas regarder la réalité en face, on lui reproche seulement de ne pas le faire par le petit bout de la lorgnette.

Le déclin : une permanence française

On aurait tort de croire que la notion de progrès aurait trouvé dans le pays de Condorcet une terre d’élection. Le mouvement des idées est beaucoup plus complexe et la question du déclin de la France traverse, de part en part, notre histoire intellectuelle et politique. Nous apprenons aujourd’hui que nous sommes sur le déclin ? La nouvelle ! Nous n’avons jamais cessé de l’être ou, même quand nous n’y étions pas, de pressentir qu’il ne tarderait pas à pointer son nez.

C’est Nicolas Boileau qui soutient, lors de la querelle qui l’opposa à Charles Perrault, que les Modernes ne sont que des Anciens sur le déclin. C’est Voltaire qui écrit, dans Le Siècle de Louis XIV : « Le génie ne dure qu’un siècle, après quoi il faut qu’il dégénère. » C’est toute notre histoire, où nous semblons manquer, parfois, de totalement disparaître : la France de Jeanne d’Arc sauvée par miracle, celle de Valmy assiégée de toute part, celle de l’Empire démantelé au Congrès de Vienne et des deux Grandes Guerres mondiales.

Ce n’est pas que nous ayons été grands et que nous ne le sommes plus : nous avons été et nous risquons de bientôt mourir.

Il y a, dans cette idée de chute irrémédiable et de destin programmé, une part certaine de nostalgie et de mélancolie : nous sommes à peu près certains que l’âge d’or n’a jamais existé, mais nous nous nourrissons quand même de regrets et de souvenirs.

L’idée du déclin repose également sur ce que Bleuler appelle, en psychologie, le Hassliebe, la haine-amour : on exècre ce que l’on est tout en surestimant ce que l’on a été ou ce que l’on devrait être.

Cela se traduit souvent dans les faits par une rhétorique particulière : on a l’éloquence de la grandeur sans en posséder les moyens. On joue, en quelque sorte, les Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU : on a les mots, pas la puissance. Il y a quelque chose de foncièrement comique dans une telle attitude, où l’on ne se règle pas sur la réalité, mais sur ses fantasmes. Il y a, aussi, une part de tragédie, comme tout dolorisme en contient. C’est le fondement de la mystique nationale et c’est l’une des grandes permanences françaises. Il suffit de relire le tout début des Mémoires de Guerre, du général de Gaulle, pour s’en convaincre : « Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. »

Spectre du déclin ou menace fantôme ?

Dans les premières lignes du Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels écrivent la célèbre phrase : « Un spectre hante l’Europe, celui du communisme. » Il serait facile de les paraphraser : « Un spectre hante la France, celui du déclin. » De la même manière que la spectralité du communisme était celle d’un spectre à venir (encore que Jacques Derrida a, pour sa part, infirmé cette idée dans Spectre de Marx), le déclin de la France n’est pas le simple fantôme d’un passé défunt. Il est aussi toujours à venir, dès lors que le déclin est consubstantiel à notre identité.

Cependant, la question reste entière : pourquoi la France entretient-elle un lien aussi fort avec l’idée de déclin ? Est-elle d’une nature plus fragile que les autres pays ? Ou confond-elle sentiment national et paranoïa ? Il est des nations dans le monde qui ne se posent jamais la question de leur propre disparition et mènent leur vie sans faire trop d’histoires. Nous autres Français pressentons que nous pouvons défaillir à tout moment : comme Mme Bovary, nous avons nos vapeurs.

Dans L’Enseignement du peuple, Edgar Quinet, qui fut historien et philosophe avant de n’être plus qu’un boulevard beaucoup plus parcouru que ses livres, écrit : « Une des choses qui m’ont le plus étonné, sitôt que j’ai commencé à réfléchir, a été de voir dans les esprits qui n’ont plus de religion positive, survivre la plupart des formes, des habitudes, des antipathies, des préjugés enracinés par un dogme particulier. Ils ne croient plus et ils ont de la meilleure foi du monde tous les préjugés de la croyance qu’ils repoussent. Combien de voltairiens ont horreur de la réforme, du divorce, autant que le catholique le plus fervent ! Ils ressemblent à ces hommes auxquels on a retranché un membre et qui continuent néanmoins de souffrir dans le membre qu’ils n’ont plus. » Dans La Révolution, il ajoute : « Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de parler philosophiquement de religion dans un pays qui n’a pas fait de révolution religieuse. Tout y est cendre brûlante. Souvent les athées mêmes conservent tous les préjugés historiques des croyances qu’ils n’ont plus. »

Chercher une intelligibilité à l’histoire de France, tenter de comprendre la nature du déclin dont nous prétendons être affectés, c’est, nous dit en substance Quinet, remettre la main sur notre membre fantôme.

Si l’on suit l’auteur de Philosophie de l’histoire de France, tous les maux dont le pays croit souffrir proviennent de la question religieuse, qui n’aurait jamais été réglée définitivement ou simplement balayée sous le bon gros tapis de la laïcité. Le christianisme est le véritable impensé français. Aujourd’hui encore, nous nous repentons, souvent de crimes imaginaires, mais nous ne savons pas l’aspect sacramentel et même sacrificiel que cela revêt. Nous nous voyons sur le déclin, mais nous rejetons loin de nous la mystique de la Chute. Lorsque l’on ose évoquer devant nous les racines chrétiennes de l’Europe ou le « blanc manteau de cathédrales », dont saint Bernard voyait le monde occidental se recouvrir, nous sortons de nos gonds et récriminons. Qu’on parle de la France comme de la « Fille aînée de l’Église » et nous rions, d’un rire nerveux.

Ce que nous croyons être le déclin français n’est rien d’autre que la persistance d’une douleur dans l’ordre symbolique. Nous avons été chrétiens, nous ne le savons même plus. Nous ignorons que le spectre du christianisme nous visite encore.

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Une finance autiste

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De Lloyd Blankfein, grand patron légèrement mégalomane de Goldman Sachs, ayant affirmé que son entreprise accomplissait le « travail de Dieu » au reste du système financier américain, qui n’a de cesse de mettre en avant sa contribution à l’enrichissement de la société, Wall Street a perdu le sens des réalités. Du reste, les chiffres qui y circulent semblent irréels et sans commune mesure avec la vie quotidienne du citoyen moyen : 26 millions de dollars pour l’appartement de Blankfein, 2 milliards de dollars estimés pour la valeur du quartier général de Goldman Sachs, à Manhattan, ou encore 550 millions de dollars assumés par ce même établissement en règlement de son litige avec la SEC (Securities and Exchange Commission)…  Cette quantité de zéros dans un monde où règne le virtuel vampirise l’économie réelle sans apporter de valeur ajoutée digne de ce nom.
 
Comment juguler ou endiguer aujourd’hui un monde de la finance ayant connu un développement spectaculaire et dont la contribution à la richesse nationale n’a cessé de gagner en importance depuis 150 ans ? La participation de la finance dans le PIB américain a bénéficié d’une croissance stable au cours de cette période : sa part dans l’économie globale a grimpé de 1 % en 1850 à 8 % lors du summum atteint par le marché immobilier il y a quelques années (la période de la Grande Dépression ayant été la seule où l’importance du secteur financier allait notablement régresser)…

Quelle est la valeur ajoutée de la finance, en quoi profite-t-elle à la productivité de l’économie ? Ancien président de la Réserve fédérale et actuel conseiller de l’équipe Obama, Paul Volcker n’avait-il pas émis le souhait que « quelqu’un lui amène des éléments de preuve corroborant le lien entre l’innovation financière et ses bénéfices apportés à l’économie » ? Il y a des chances pour que cette question, pertinente entre toutes, ne concerne pas les seuls Américains…

Le crépuscule des ambassades

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Ceux qui pensent toujours que la vie dans nos ambassades à l’étranger ressemble à l’impayable pub télé vantant naguère les qualités gustatives et diplomatiques des chocolats Ferrero-Rocher vont être déçus. En ces temps de vaches maigres, il est tentant d’opérer des coupes claires dans une administration, celle des Affaires étrangères, où les effets électoraux produits par ces mesures d’économies seront négligeables. Lorsque, de surcroît, le ministre en fonction au Quai d’Orsay ne dispose pas d’une force de frappe politique et parlementaire lui permettant de limiter les dégâts, comme c’est le cas actuellement avec un Bernard Kouchner en fin de parcours, Bercy s’en donne à cœur joie. Au sens propre et figuré, car les « épiciers » des Finances ont toujours éprouvé des sentiments pour le moins mitigés envers les « aristos » du Quai, soupçonnés de mener aux frais de l’Etat une vie aussi oisive que dispendieuse dans des résidences de luxe.

Les gens de Bercy sont d’ailleurs de gros jaloux doublés d’hypocrites, car leurs fonctionnaires détachés dans les postes d’expansion économique à travers le monde disposent d’indemnités et d’avantages divers tout à fait comparables, et parfois supérieurs à ceux du personnel diplomatique…

Même le « soft power » exige plus que de belles paroles

Pour plus de détails sur ce qui se mijote dans les arrière-cuisines des salons dorés, on pourra se reporter à l’excellent livre Les Diplomates, du journaliste Franck Renaud, que l’on complètera pour le fun par la lecture de la BD Quai d’Orsay. Le premier s’efforce de montrer se qui se passe derrière le décor et le langage codé de la diplomatie à la française. Le second est une désopilante chronique des hautes sphères ministérielles à l’époque où Galouzeau de Villepin brillait de ses mille feux, tantôt Pardailhan, tantôt Don Quichotte, mais toujours le nez fendant l’air et citant Héraclite. Comme le scénario de cette BD a été conçu, (sous couvert d’un pseudonyme) par un ancien membre de son cabinet, chargé de l’élaboration du « langage » de la diplomatie villepinienne, ceux qui connaissent un peu la question trouveront là ce parfum d’authenticité qui renforce la satire.

En fait, une grande partie de la misère de notre service diplomatique est la conséquence de l’incapacité des gouvernements qui se sont succédés depuis les années 1990, période du dernier grand bouleversement géopolitique mondial, à trancher la question de la taille et de la fonction de notre réseau diplomatique. Est-il encore raisonnable, étant donné le poids politique et économique de la France du XXIe siècle de maintenir ce maillage serré de 160 postes diplomatiques permanents sur les 192 pays adhérant à l’ONU ? Ce réseau est le deuxième du monde après celui des Etats-Unis, et plus important que ceux de pays plus riches comme l’Allemagne ou le Japon. Quand on précise que le budget alloué à l’action diplomatique française représente 0,11 % du PIB national, contre 0,20 % au Royaume-Uni et 0,14 % en Allemagne pour des réseaux moins denses, on ne peut qu’être d’accord avec l’essayiste et haut fonctionnaire Nicolas Tenzer qui écrit : « Nous n’avons pas de stratégie de projection de nos capacités sur le plan international parce que cela fait bien longtemps que nous n’avons plus de stratégie internationale tout court. Non seulement nous nous reposons souvent sur une gloire ancienne, largement exagérée sinon imméritée, mais nous faisons mine de croire que la posture et l’emphase du verbe peuvent remplacer l’intendance.[1. Nicolas Tenzer, Quand la France disparaît du monde, (Grasset).] » Même ce « soft power », cette diplomatie d’influence douce que l’on voudrait substituer au « hard power » du brutal rapport de force (on peut toujours rêver !) exige plus que des belles paroles : un réseau culturel performant et unifié, une action économique extérieure dynamique et inventive, une aide au développement qui ne finisse pas dans la poche des potentats corrompus.

Sur ces affaires les langues commencent à se délier, plaçant enfin notre diplomatie au centre du débat public. Ainsi, Jean-Christophe Rufin, ancien ambassadeur au Sénégal déplore-t-il la dépossession du Quai d’Orsay des affaires africaines, traitées directement à l’Elysée par les conseillers du président de la République, eux-mêmes informés et influencés par des « hommes de l’ombre » comme l’avocat libanais Robert Bourgi…

Les limites de la diplomatie du reblochon

Notre ambassadeur à Londres, l’excellent Maurice Gourdault-Montagne, dit MGM, ex-sherpa de Jacques Chirac pour les sommets internationaux, a bien de la chance. Il peut compenser la réduction des crédits alloués aux festivités du 14 juillet dans sa résidence de la capitale du Royaume-Uni en « taxant » les vignerons savoyards de 450 bouteilles de leurs divers crus. Il leur fait miroiter les avantages qu’ils peuvent retirer de cette exposition devant l’élite de la société londonienne, qui ne manquera pas de faire la promotion de l’Apremont, du Chignin ou de la Mondeuse dans les restaurants chics de Chelsea ou Kensington. Les Savoyards commencent par rechigner, mais au final ils envoient leurs bouteilles à Maurice comme on prend un ticket de Loto. Mais il est douteux que son collègue en poste dans un pays à PIB par tête misérable puisse ainsi solliciter la générosité intéressée des producteurs de Champagne ou de reblochon fermier au lait cru.

Un nouvel élément vient embrouiller encore cet écheveau diplomatique : la création, annoncée fin juillet, de ce fameux service diplomatique de l’Union européenne, dirigé par la Haute représentante de l’UE pour les affaires extérieures Catherine Ashton, baronne travailliste de son état. Cette usine à gaz, censée mettre en œuvre une politique étrangère commune des 27, dont on a du mal à discerner la moindre substance quand on ne s’appelle pas Bernard Guetta, va employer quelque 8 000 fonctionnaires, pour l’essentiel puisés dans les divers services de la commission en charge de l’international. Il va de plus se voir affecter, à hauteur de 30 % de ses effectifs, des diplomates détachés par les divers pays de l’UE. Comme les plus puissants d’entre eux, notamment l’Allemagne, la France et le Royaume Uni n’entendent pas se laisser déposséder de leur autonomie diplomatique par Bruxelles, ils ont décidé d’affecter des ambassadeurs de haut vol à la direction de ce service. La France pousse son ambassadeur à Washington, Pierre Vimont, au poste clé de secrétaire général du machin ashtonien. Ce diplomate unanimement respecté – il fut directeur de cabinet du socialiste Védrine et de l’UMP Villepin (bien traité, d’ailleurs dans la BD citée plus haut) va devoir utiliser son talent à faire en sorte que la machine européenne ne vienne pas piétiner les plates-bandes de notre bonne vieille diplomatie hexagonale. Comme ses collègues allemands, britanniques ou espagnols auront le même souci, il y a gros à parier que ce service aura comme principale utilité d’assurer une présence collective des « petits » pays de l’UE dans des régions où ils n’avaient pas les moyens d’entretenir une légation…

Dans quelques mois devrait se dérouler devant le tribunal correctionnel de Paris le procès de deux anciens hauts diplomates présumés ripoux, Serge Boidevaix et Jean-Bernard Mérimée, accusés de s’être gavé de pétrole offert à eux par feu Saddam Hussein pour leur aide dans le contournement du programme «  pétrole contre nourriture » établi par l’ONU dans le cadre des sanctions contre l’Irak après la première guerre du Golfe.

«  Pour faire un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être con, encore faut-il être poli », nous apprend la vieille sagesse du Quai, qui n’avait pas prévu que l’intelligence énarchique de quelques diplomates pourrait se manifester dans leur habileté à se remplir les poches en se référant, noblesse oblige, au précédent de l’indépassable Talleyrand.

Les diplomates: Derrière la façade des ambassades de France

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Quai d'Orsay, tome 1 : Chroniques diplomatiques

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De quoi j’me mêle ?

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Hillary Clinton
Hillary Clinton veut faire la loi en France.
Hillary Clinton
Hillary Clinton.

« Nous ne pensons pas qu’il faille légiférer sur ce que les gens ont le droit, ou pas, de porter en fonction de leurs croyances religieuses. Aux États-Unis, nous prendrions d’autres mesures pour assurer l’équilibre entre la sécurité, d’une part, et d’autre part le respect de la liberté religieuse et des symboles qui lui sont associés », a poursuivi le porte-parole. Ces propos ont été tenus récemment lors d’un point de presse de Philip Crowley, porte-parole du Département d’État, qui était sollicité de donner son avis sur le vote, en première lecture à l’Assemblée nationale, de la loi interdisant le port du voile intégral dans l’espace public français.

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On a rarement vu, pour ainsi dire jamais, un officiel d’un pays allié et ami de la France intervenir aussi grossièrement dans les affaires intérieures de notre République. De surcroît, le factotum d’Hillary Clinton n’attend même pas que le processus législatif soit allé jusqu’à son terme pour formuler un jugement sur une loi qui ne le concerne en rien.

Ingérence dans une affaire française

On ne manquera pas de s’étonner que cette ingérence manifeste dans les affaires intérieures françaises ait suscité si peu de réactions dans les médias, et une réplique plutôt molle de l’homologue français de Crowley, Bernard Valero, porte-parole du Quai d’Orsay. Celui-ci prend acte que l’on ne peut être d’accord sur tout des deux côtés de l’Atlantique et que la France désapprouve, par exemple, l’application de la peine de mort dans de nombreux États de l’Union. Pas la moindre petite formule diplomatique pour dire en langage fleuri que ce Crowley avait perdu une bonne occasion de se taire.

Imaginons un instant que l’administration Bush se soit permis une sortie de ce genre sur une loi française en cours d’adoption qui lui aurait déplu. On aurait vu les paladins de l’indépendance nationale, les éditorialistes, les professionnels de l’indignation monter au créneau pour fustiger cette intolérable intervention d’un Texan inculte dans les travaux législatifs du Parlement de la patrie des droits de l’homme. On avait déjà pu avoir un aperçu de ce comportement lors de la fameuse sortie du ministre de la défense Donald Rumsfeld, en 2003, distinguant une « vieille Europe » réticente à aller guerroyer en Irak, et une « nouvelle Europe », essentiellement composée d’anciens pays communistes prête à suivre Washington sur ce terrain.

Une fixation obsessionnelle d’Obama

Au-delà de cette mauvaise manière, on peut se demander pourquoi Barack Obama et son administration font une fixation obsessionnelle sur la manière dont la France gère son espace public, et sur sa conception de la laïcité. Déjà lors de son fameux discours du Caire du 4 juin 2009, le président américain s’était permis une allusion limpide à la loi interdisant le foulard islamique dans les lycées et collèges, à la grande joie de son auditoire égyptien.

Jamais, en revanche, on n’a pu trouver dans les interventions publiques de Barack Obama de condamnation en bonne et due forme des lois concernant les femmes et la famille appliquées dans nombre de pays islamiques.

Sur cette question, il peut, certes, s’appuyer sur une majorité de citoyens des États-Unis (68 % selon un sondage récent du Pew institute) qui seraient opposés à l’interdiction du voile intégral dans leur pays. Mais taper sur les Français pour se faire applaudir chez lui et dans le monde arabo-musulman, c’est vaincre sans péril et triompher sans gloire. Le délabrement de notre diplomatie, justement pointé par Jean-Christophe Rufin, n’explique pas à lui seul ce manque de sursaut d’orgueil des autorités françaises. Rien n’aurait empêché Bernard Kouchner de donner ce fameux coup de menton autoritaire qui signale qu’il n’est pas content du tout. Il aurait même pu trouver là l’occasion de prouver qu’il sert à quelque chose. Veut-on préserver les chances d’EADS pour l’obtention du marché du siècle des avions ravitailleurs de l’US Force ? L’expérience, et pas seulement celle des westerns, montre que l’on ne perd jamais, y compris des marchés, en se faisant respecter.

De plus, les têtes d’œufs du Département d’État n’ont même pas l’air d’avoir lu le texte qu’ils stigmatisent. L’aspect sécuritaire de cette loi, le seul qu’évoque Philip Crowley, n’en est pas le cœur, même si elle constitue une entrave pour des braqueurs voulant s’approcher en tapinois du lieu de leur forfait. Cela s’est vu. Elle témoigne de la persistance de la France à maintenir, contre vents et marées, son modèle intégrateur, et de refuser le relativisme culturel dont les Américains, et plus particulièrement ceux qui se réclament de la gauche se font les défenseurs.

Ceux qui la critiquent en France n’en contestent pas le principe : le PS s’est abstenu lors de son vote en première lecture en argumentant sur les difficultés que poserait sa mise en application. Seuls les suspects habituels, communistes et Verts islamolâtres ont voté contre. Eux, au moins, sont conséquents : ils manifestent avec les partisans du Hezbollah, et acceptent l’enfermement des femmes musulmanes dans l’invisibilité.

On attend donc qu’Éva Joly et Marie-Georges Buffet manifestent leur solidarité en se présentant au Palais-Bourbon la tête enchiffonnée d’un niqab noir. Cela pourrait leur valoir, qui sait, une invitation à dîner à la Maison Blanche…[/access]

Ta mer la privatisée !

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À Fouesnant, un collectif de citoyens n’est pas content. Cette ville, qui n’est pas la plus vilaine du Finistère, dispose d’un très beau sentier littoral qui, d’après la loi du même nom, doit permettre à tous de se promener sans contrainte. Seulement, à Fouesnant, deux kilomètres de ce chemin sont purement et simplement interdits de passage. Quatre propriétaires riverains défient tranquillement la loi depuis 2007 pour ne pas être obligés de frayer avec le tout-venant, genre pêcheurs de crevettes en bob Ricard qui sentent le congé payé ou amoureux du cru qui vont se bécoter sur les rochers publics. En même temps, de quel droit viendrait-on troubler la tranquillité des familles Meyer-Taittinger (hôtellerie, banque, Club Med), Lascar (textiles Burton et Devred), Cabri-Wilzer (immobiler) et Bolloré (qu’on ne présente plus) ? Le maire UMP, de son côté, dément d’ailleurs tout favoritisme. On le comprend, cet homme. Ses illustres administrés, si on les embête trop avec cette loi littoral, seraient capables de s’exiler et d’aller acheter une île, je ne sais pas, moi, aux Seychelles, par exemple.

La peur a changé de camp

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La Villeneuve, à Grenoble.
Quartier de la Villeneuve, à Grenoble.
La Villeneuve, à Grenoble.
Quartier de la Villeneuve, à Grenoble.

Comme toujours, quand une cité s’embrase, on a parlé de désespérance sociale, pointé les responsabilités d’un Etat qui abandonne les plus misérables. Au quartier de la Villeneuve, à Grenoble, à l’issue de trois jours de violence durant lesquels on a tiré à balles réelles sur les policiers, brûlé des voitures et détruit des équipements, on a promptement décrété, sans doute sur la foi de témoignages irréfutables recueillis auprès des habitants, que « la plupart des personnes interpellées n’avaient aucun lien avec les violences ». On a déploré en chœur la disparition de la police de proximité – on voit mal à quoi elle servirait contre des gangsters qui dialoguent à l’arme lourde. On s’est empressé de recouvrir la réalité d’un voile pudique de bons sentiments et d’euphémismes adaptés. Ainsi, la mise à sac de Saint-Aignan, qui a commencé avec l’attaque de la gendarmerie et de divers édifices publics et s’est poursuivie par une expédition punitive dans les commerces du village, par une quarantaine d’hommes armés de haches et de couteaux, a-t-elle été pieusement qualifiée d’exactions. Et c’est en s’entourant de louables précautions langagières que les journalistes ont lâché que les agresseurs appartenaient à la « communauté des gens du voyage ». Dans le monde réel, on dirait Gitans ou Manouches, mais il paraît que ça stigmatise. Et puis, « gens du voyage », ça donne un genre vaguement exotique.

[access capability= »lire_inedits »]À l’origine de ces flambées de violence, pas de gamins terrorisés, coursés jusqu’à une installation à haute tension, ni de gosses faisant les marioles et percutant une voiture de police, mais, dans les deux cas, un duo de vrais malfrats, des clients de Cour d’Assises, qui tentent d’échapper à la police. Les premiers, pris en chasse après un braquage, tirent sur leurs poursuivants, qui répliquent, en laissant un au tapis. Son coéquipier parvient à regagner la Villeneuve : on dirait qu’il a passé une frontière. À Saint-Aignan, un jeune homme meurt dans une fusillade après avoir forcé deux barrages de gendarmerie. Dans les deux cas, la violence éclate parce que la « communauté » concernée, « le quartier » ou les gitans, « réclame justice ». À balles réelles ou à coups de haches.

Dans les deux cas, il s’agit clairement de refus d’obtempérer. Si les victimes s’étaient rendues sans faire d’histoire, elles auraient sauvé leur peau. Cela écorchera les âmes à sensibilité variable que la mort d’un voyou afflige plus que celle d’un gendarme : en tirant, les forces de l’ordre ont fait leur boulot.

Seulement, que voulez-vous faire d’une histoire pareille, dans laquelle le méchant est puni – durement il est vrai – tandis que le représentant de la loi triomphe. Même dans les westerns, on n’ose plus faire ça, le shérif est un salaud et le bandit a un grand cœur.

En quarante-huit heures, la police se retrouve en position d’accusée. Le glissement sémantique s’opère subrepticement. L’événement que l’on « couvre » n’est plus le déchaînement de violence, mais la mort de deux innocents ou presque. On parle de « provocation », de « bavure ». Lors de l’enterrement du jeune Gitan, une journaliste indique, grave et admirative, que « les proches font preuve d’une grande dignité » – sans doute ont-ils laissé leurs haches chez eux. L’oncle du défunt sanglote dans le micro en bredouillant qu’on n’a pas le droit de « tuer un bébé ». À La Villeneuve, France Inter déniche un père de famille bien sous tous rapports. Heureux que ses quatre enfants aient pu faire l’apprentissage de la mixité dans le collège du quartier, ce spécialiste-en-arrestations-en-douceur-de-fuyards affirme sur un ton péremptoire qu’il y a d’autres moyens d’arrêter les fauteurs de troubles. Les gaz hilarants ?

Les criminels n’ont pas peur de la police. Les honnêtes gens, si

Pour finir, on nous explique que les habitants sont terrorisés…par le dispositif policier. Le maire de Clichy-sous-Bois renchérit en expliquant dans Libération que la construction d’un commissariat dans sa ville inquiète « des braves gens » qui se demandent si cela ne va pas « exciter les jeunes », les pauvres ont les nerfs fragiles. Le pire, c’est que c’est vrai. Les criminels n’ont pas peur de la police, les honnêtes gens, si.

En quelques jours, la réalité est camouflée par le récit, irénique à souhait. Le dernier bastion a cédé. Après les professeurs, les pompiers, les médecins, les forces de l’ordre sont désormais la cible d’un nihilisme décomplexé. Voilà qui réjouira les beaux esprits pour lesquels la peur du gendarme est un vieux machin démodé ou la marque du fascisme.

Les représentants de l’ordre comme les intercesseurs du savoir, suscitaient autrefois un mélange de crainte et de respect. On leur reconnaissait le droit d’exercer une certaine coercition, au besoin par l’usage de la force. L’emploi arbitraire ou abusif de cette force pouvait légitimer la rébellion. Mais le flic et le voyou appartenaient au même ordre symbolique. Aujourd’hui, le second peut faire la guerre au premier sans avoir un instant la conscience de transgresser la loi commune. Il n’y a plus de loi commune.

La peur a changé de camp. C’est l’adulte, insulté, tutoyé, rudoyé qui doit baisser les yeux devant le petit voyou affranchi des convenances et des interdits. Une telle société n’est ni libertaire, ni hédoniste, elle est en route vers la barbarie.[/access]

Salomon cul !

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Sabar Kachour, un habitant arabe de Jérusalem âgé de 30 ans, vient d’être condamné à 18 mois de prison ferme pour le « viol » d’une jeune israélienne. Cette information, rapportée par l’AFP, a été reprise par de nombreux médias à travers le monde. Elle doit son succès au fait que cette relation sexuelle qualifiée de complète par le tribunal, sur le moment pratiquée sous le régime du consentement mutuel, ait été requalifiée en viol par le tribunal hébreu.

Les juges s’appuient sur un article de la loi israélienne qui désigne comme viol un acte sexuel où l’un des partenaires a usé de tromperie pour obtenir l’accord de l’autre. Israël, d’ailleurs, n’est pas le seul pays où les groupes féministes ont imposé ce genre de dispositions anti-drague.

Sabar Kachour s’était fait passer pour juif et célibataire, alors qu’il n’était ni l’un ni l’autre, pour entraîner la belle à lui donner le meilleur de son être. Cela vaut-il dix-huit mois de trou ? Assurément pas, et ses juges sont indignes du ressort où jadis Salomon officiait avec le talent que l’on sait. Si cette loi avait une vocation universelle, la quasi totalité de la gent masculine aurait fait connaissance avec le paille humide des cachots… L’avocat d’Achour, un Arabe israélien de Nazareth aurait dû, pour la défense de son client rappeler cette vieille blague juive.

Dans un avion, un petit juif entame la conversation avec sa sculpturale voisine pour lier connaissance et plus si affinités. La dame, aux cours des échanges, avoue avoir une admiration particulière pour le peuple juif, sa capacité de résistance dans l’adversité, et pour les Indiens d’Amérique, dont elle s’est entichée lors d’un séjour dans l’ouest des Etats-Unis.
– « Permettez-moi de me présenter », dit alors le petit juif. « Je m’appelle Géronimo Rosenzweig. »

Le thatchérisme, un horizon indépassable ?

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Margaret Thatcher
Margaret Thatcher.
Margaret Thatcher
Margaret Thatcher.

Je recommande à tous les contributeurs du site un exercice aussi simple qu’éprouvant : la lecture des commentaires les plus critiques. Parfois injustes, souvent pertinents, ils révèlent le suc et les tabous d’une époque. En l’occurrence, après la publication de divers papiers crypto-marxiens tentant de démonter les rouages du néolibéralisme, je me suis heurté à de nombreuses critiques très révélatrices d’un certain mode de pensée contemporain. Pour le dire vite, ce dernier conjugue les gros traits des sociétés postmodernes privées de telos : atomisme social et épistémique, rejet des analyses systémiques au profit de la seule catégorisation individuelle, confusion volontaire entre économie et société de marché, etc.
Urbi et orbi, voici quelques topoi libéraux à démonter :

1. L’économie de marché est l’horizon indépassable de notre temps

Adepte du « faites ce que je dis pas ce que je fais », Lionel Jospin avait intelligemment théorisé la distinction fondamentale entre économie de marché et société de marché. Certes, le distinguo peut sembler spécieux. Dans une de ses plus brillantes analyses, Marx explique que l’accumulation du capital bouleverse l’ensemble des rapports sociaux. Que par nature le capitalisme subvertit les valeurs et hiérarchies établies. Que la marchandisation des rapports sociaux n’est pas sans conséquences anthropologiques : l’homme et le monde devenus marchandise, quel espace de liberté nous reste-t-il ?

Partant, tout social-démocrate conséquent devrait garder à l’esprit la force de la colonisation de l’imaginaire – clin d’œil à l’excellent Latouche – opérée par la forme-capital. Autrement dit, comprendre que pour agir au sein d’une économie de marché, l’Etat doit réencastrer l’économie, c’est-à-dire en faire non pas une fin mais un moyen au service des instruments de sa souveraineté. Pour in fine tâcher d’accroître la prospérité générale de la population, qui ne saurait être confondue avec l’illusion productiviste d’une accumulation illimitée des biens de consommation. Héritiers de la critique aristotélicienne de la chrématistique, les animateurs du MAUSS1 tentent année après année de réhabiliter la puissance du don en dénonçant la confusion volontaire entre rationnel et raisonnable. À bien des égards, le fonctionnement des marchés financiers et les opérations quotidiennes de spéculation obéissent à des règles parfaitement rationnelles. Dans le rôle du veau d’or, l’axiomatique de l’intérêt et la poursuite effrénée du profit aboutissent à la tragi-comédie de l’affaire Kerviel. Arbre médiatique qui cache la forêt de crédits pourris à l’origine de la crise des subprimes. À court terme la recherche du profit immédiat-fût-il déconnecté des réalités économiques- apparaît ô combien rationnelle Mais comme le demandait Nelly Borgeaud dans ses étreintes avec l’homme qui aimait les femmes : « Est-ce bien raisonnable ? »

Mutadis mutandis, restaurer le primat du politique sur l’économique, redomestiquer un capitalisme financier devenu fou, réindustrialiser la France au prix d’un protectionnisme raisonnable ne serait pas sans prix. Renoncer à l’idéologie du désir et à la culture consumériste si bien assimilée par nos têtes blondes exige une révolution des esprits. Au lieu de renouveler tous les ans l’écran plasma de votre téléviseur fabriqué en Corée du Sud, de vous précipiter frénétiquement sur le dernier Ipad ou Ipod – que je me plais à confondre dans un même rejet libérateur- vous renoueriez avec une certaine frugalité. Loin de l’autarcie, il s’agirait de maîtriser notre production industrielle orientée vers le marché intérieur sans renoncer à son potentiel d’exportation, jusqu’ici anéanti par l’euro fort. Réciproquement, le marché français ne serait bien entendu pas fermé aux produits étrangers – qui peut sérieusement le penser ? – mais simplement préservé par les outils protecteurs du patriotisme économique. Acheter du made in France, cela demande quelques sacrifices mineurs : pourquoi ne pas renoncer à changer de portable tous les six mois si cela peut sauver nos emplois ?

2. Le libéralisme est le garant de nos libertés

Autre antienne des thuriféraires du marché, l’équation « libéralisme = liberté » a la vie dure. Là aussi, le MAUSS nous aide à y voir plus clair. En mêlant liberté économique, libertés individuelles et projet d’émancipation humaine, le terme français entretient la confusion. A l’instar des anti-utilitaristes, peut-être devrions-nous lui préférer l’italianisme « libérisme » pour désigner le tropisme d’une économie incontrôlée soumise au laisser-faire/laisser-aller. Inversement, la défense des acquis du libéralisme politique, si chèrement payés depuis 1789, peut parfaitement s’accommoder d’une éthique socialiste du don et de l’association. On peut même penser que la libre association des producteurs dans des coopératives autogérées – expérimentée à petite échelle – favorise davantage l’épanouissement de l’individu que le libre cours du marché. L’avènement de  l’ère sympathique jadis souhaitée par Benoit Malon donnerait enfin corps aux libertés formelles proclamées par la Révolution. Quid du triptyque liberté-égalité-fraternité si l’on ne se donne pas les moyens de l’accomplir ? Là encore, les zélateurs du Dieu argent me répondront que seule l’accumulation marchande offre les moyens de la liberté.

Si j’étais cynique, je répondrais qu’avant l’arrivée de la marchandise, l’Afrique ne connaissait pas de famine, et que les millions de morts des guerres motivées par la conquête de la suprématie économique feraient passer Pol Pot pour un gentil philanthrope. Ne nous leurrons pas : lorsque nos élites globalisées prétendent agir au nom des droits de l’homme, l’enveloppe moralisante cache maquille fréquemment le loup de l’impérialisme économique. Plutôt que la liberté, quête perpétuelle jamais assouvie, le libéralisme économique a préféré consacrer les libertés, plurielles, subjectives et donc privées de tout ancrage social collectif. Pas de hasard : l’affairisme prospère d’autant mieux que nul référent commun a-marchand ne subsiste. L’affaissement de la République et des valeurs qui ont présidé à la constitution politique de la Nation française est le meilleur cadeau à faire au MEDEF !

3. Toute analyse marxienne dissimule une théorie du complot

J’en viens à la dernière grande confusion libérale (ou libériste, si vous préférez !). Celle qui consiste à assimiler toute analyse systémique à une prétendue théorie conspirationniste. Il est loin l’âge d’or du structuralisme où la superstructure noyait l’individu dans le déterminisme des modes de production. D’ailleurs, au plus fort des années 1970, dans leurs pires excès dogmatiques, les tenants des sciences sociales marxisantes auraient bien ri devant pareille accusation. Le marxisme idéologique le plus borné ne peut en effet s’établir sur les bases d’un complotisme abscons qui, par définition, explique les soubresauts du monde par l’action individuelle de quelques-uns. Logique typiquement libérale que d’envisager l’événement à l’aune du seul individu. Solipsisme, j’écris ton nom ! Naturaliser les faits économiques et sociaux en négligeant les structures économiques qui les sous-tendent, telle est au contraire la voie ouverte par le libéralisme, propice à toutes les spéculations complotistes !

Enfin, que dire à ceux qui confondent analyse marxienne et marxisme dogmatique ? Comme si l’usage de concepts créés par Marx nous faisaient automatiquement entrer dans le ventre encore fécond de la Bête immonde soviétique. Primo, qu’analyser n’est pas entrer en religion : rien n’interdit au premier penseur venu de s’approprier la critique marxienne de la marchandise sans souscrire à la théorie de l’Etat présente dans l’Idéologie allemande. Secundo, que les antimarxiens primaires font peu de cas des contradictions évidentes de l’œuvre de Marx, difficilement assimilable à un bloc homogène. Pour ne prendre que cet exemple, le vieux Karl qui fait du prolétariat l’agent de l’histoire contredit le socialisme intégrateur du second Marx appelant l’ensemble des producteurs – chefs et directeurs d’usine compris – à s’associer.

Par une dédogmatisation habile du marxisme, on peut ainsi débusquer les apories d’une œuvre multiforme, quitte à désacraliser certains de ses mythes. Rien n’empêche de tempérer le matérialisme historique par les apports de l’histoire des mentalités ou même de refuser le projet communiste de refonte des classes sociales, par exemple en le reformulant sous la forme républicaine de l’égalité des conditions, comme l’a fait Denis Collin et, avant lui, Jaurès et Eugène Thomas.

Quant à ceux qui professent le « there is no alternative » cher à Margaret Thatcher, qu’ils se disent qu’au vu du marasme actuel, il serait peut-être bon d’en appeler aux partisans de l’autre politique. Avec toute l’énergie du désespoir, on pourrait en effet difficilement faire pire que ce néolibéralisme débridé et sa scélérate maxime socialiser les pertes, mutualiser les profits.

Monsieur Malakine, on ne vous appelait pas !

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Salami

Salami

Malakine, dans un article longuet publié ici, nous enjoint de ne plus l’appeler « républicain »[1. Egalement publié sur son blog]. Il a essayé de s’indigner et a cherché laborieusement à nous le faire savoir, avec des qualificatifs explosifs, des adjectifs humiliants, et des expressions à nous faire périr de honte : un article l’a « révulsé », il a déniché un « amalgame abject », voire un « agrégat d’horreurs » !

Je m’étonne que Malakine croie pouvoir écrire des choses intéressantes, alors qu’il déclare : « en tant que provincial qui vit dans une ville de l’Est autrefois germanique et peu concernée par les flux migratoires issus de l’ancien empire colonial, je ne constate rien de ce que dénoncent les identitaires dans ma vie quotidienne. […] Je serais donc très tenté de minimiser les problèmes pour les circonscrire à cette immense zone pathogène et déshumanisée qu’est devenue la banlieue parisienne. » Ah, indigence, quand tu nous tiens ! Quand on avoue aussi benoîtement ne pas avoir d’imagination et ne pas savoir s’élever au-dessus de sa perception quotidienne de son environnement limité, des dissertations sur la France, l’Europe, voire l’état du monde, exposent à des risques de ridicule non négligeables. Monsieur Malakine, vous qui nous promettez « un travail politique de fond », qui voulez consacrer « la période estivale » à écrire « une série de billets thématiques en formes (sic) de grands débats de l’été », prenez plutôt des vacances ! Il y a mieux à faire de son été que de prêter à rire.

Nommer les choses, est-ce les fabriquer ?

Dans l’oiseuse page consacrée à Riposte Laïque, dont je m’honore d’être un rédacteur[2. www.philo-conseil.fr], deux reproches ont un semblant de sérieux. Le premier, c’est de procéder à des amalgames « entre des sujets liés, peut-être corrélés statistiquement, mais qui devraient être strictement isolés dans l’analyse. » Malakine n’aime pas que nous cherchions le point commun entre tous les différents problèmes de la France. Il aime la division du travail, la segmentation des problèmes, la technique du salami. Il trouve « abject » que nous trouvions un point commun entre les problèmes d’incivilité, les atteintes à la laïcité, les problèmes d’assimilation, les actes de barbarie, etc. Or, ce qui n’est absolument pas clair d’après sa prose, c’est s’il nous reproche d’inventer ce point commun, ou bien de simplement le nommer. Le référent de notre discours existe-t-il ou bien est-il seulement un effet de langage ? L’impression qui s’en dégage, c’est que nous aurions le pouvoir magique d’inventer la cause commune des malheurs de la France, parce que nous la nommons. C’est ainsi qu’il peut écrire sans trembler que nous « stigmatisons des phénomènes sociaux » ! Voilà du nouveau : le lynchage, la lapidation, les crimes d’honneurs, la polygamie, l’excision, la terreur imposées par les bandes sont des « phénomènes sociaux stigmatisés » !

C’est de cela que nous accuse M. Malakine : de penser une synthèse des problèmes sociaux et culturels qui défraient de plus en plus souvent la chronique, de désigner des responsables et des coupables. Il ne faut pas penser cela, nous dit-il, parce que cela nous amènerait à envisager la guerre civile. Or, la guerre civile, c’est la deuxième chose que nous ne devons pas penser. Monsieur Malakine est « tenté d’affirmer qu’un vrai républicain ne peut que refuser cette perspective ». Prions pour qu’il ne soit pas soumis à la tentation !

Là encore, d’après sa prose confusionniste, nous ne savons pas si effleurer l’idée de la guerre civile est en soi un crimepensée, si c’est une idée délirante compte tenu de la merveilleuse situation objective de la France, si c’est une intention qu’il dénonce dans nos propos, ou bien encore une fois s’il ne nous prête pas des pouvoirs surnaturels de déclenchement de la guerre civile par sa simple invocation. Sans doute sommes-nous coupables d’un peu tout cela à la fois.

Pour éviter la guerre civile, il faut savoir qu’elle est un avenir possible

Dans les brumes de son esprit, notre contempteur butte sur un écueil courant, contre lequel viennent se fracasser la plupart des bonnes intentions politiques qui souhaiteraient agir afin d’éviter le pire. Cette pierre d’achoppement, c’est l’apparent paradoxe qui consiste à tenir pour certain un avenir sombre, afin de tout faire pour l’éviter, paradoxe que Jean-Pierre Dupuy a appelé le « paradoxe de Jonas ». « Tout prophète de malheur doit annoncer la catastrophe future comme étant inscrite dans l’avenir inéluctable, mais cela afin qu’elle ne se produise pas ! Le Jonas de la Bible préfère s’enfuir : on sait ce qu’il lui en coûtera ! Le même paradoxe est au cœur d’une figure classique de la littérature et de la philosophie, celle du juge meurtrier. Le juge meurtrier « neutralise » (assassine) les criminels dont il est écrit qu’ils vont commettre un crime, mais la neutralisation en question fait précisément que le crime ne sera pas commis ! L’intuition nous dit que le paradoxe provient d’un bouclage qui devrait se faire et ne se fait pas, entre la prévision passée et l’événement futur : « Ce n’est pas l’avenir si on l’empêche de se réaliser ! » (Minority Report) Mais l’idée même de ce bouclage ne fait aucunement sens dans notre métaphysique ordinaire, comme le montre la structure métaphysique de la prévention. Lorsqu’on annonce, afin de l’éviter, qu’une catastrophe est sur le chemin, cette annonce n’a pas le statut d’une pré-vision, au sens strict du terme : elle ne prétend pas dire ce que sera l’avenir, mais simplement ce qu’il aurait été s’il l’on n’y avait pas pris garde. Aucune condition de bouclage n’intervient ici : l’avenir annoncé n’a pas à coïncider avec l’avenir actuel, l’anticipation n’a pas à se réaliser, car l’« avenir » annoncé ou anticipé n’est de fait pas l’avenir du tout, mais un monde possible qui est et restera non actuel. »[3. La marque du sacré, Edition Carnets Nord, 2008, p. 249-250]

Si nous pensons que la guerre civile est un avenir possible de la France, ce n’est pas parce que nous le souhaitons, mais bien parce que nous voulons l’éviter. C’est parce que nous tenons cette possibilité horrible pour très probable, que nous l’annonçons, afin de tout faire pour empêcher qu’elle ne s’actualise. Ceux qui ne veulent pas envisager le pire, pour ne « pas jeter de l’huile sur le feu », pour ne pas « répondre à l’intolérance par l’intolérance », laissent s’accomplir la catastrophe, parce qu’ils croient au « bouclage entre prévision et événement futur ». C’est pourquoi ils s’efforcent, en autruches ensorcelantes, d’envisager toujours un avenir radieux, malgré tous les signes contraires, faisant fi de la distinction entre possible et probable, pensant que leurs projections optimistes et leurs vœux pieux agissent efficacement sur la réalité.

Pris dans cette conception littéralement magique qui croit à l’influence directe de la pensée sur la réalité, les phobophobes tels que Malakine ont pour tout programme la dénonciation de la dénonciation de l’Ennemi. Il n’y a pas de mal, dans le monde, il n’y a que du malheur, dans la langue de bois de notre angélique blogueur : « L’Ennemi n’est pas intérieur. Il est dans les structures de la domination économique mise en place l’Empire américain et les élites mondialisées via le désarmement méticuleux des puissances publiques et la corruption des processus démocratiques par la pensée unique et la bien-pensance moraliste. » Nous voilà retombés dans la déresponsabilisation généralisée, selon laquelle toutes les âmes sont grises, et qui déteste forcément la morale, car celle-ci ne saurait se passer d’un sujet responsable et accusable. Ainsi achève-t-on de déshumaniser les hommes, les hommes coupables, « les barbares », en murant la seule porte de leur esprit qui donnait sur la civilisation : la honte.

Ne dormez plus, braves gens !

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Saint-Aignan

Saint-Aignan

Je n’arrive pas à oublier ces images vues au journal télévisé de ces tilleuls abattus en place publique, que des grappes de gens, « du voyage » en l’occurrence, s’acharnaient à faire tomber. Sur place, il y avait des caméras pour filmer mais pas un gendarme, un CRS ou un militaire pour empêcher le massacre. Comme toujours, la cavalerie a fini par arriver mais trop tard. Il serait inquiétant d’en conclure que les équipes de télévision sont mieux informées et plus réactives que les forces de l’ordre censées assurer la sécurité des personnes et des biens. Je crois plutôt qu’une fois encore, on a préféré éviter l’affrontement et attendre que la colère retombe en négociant je ne sais quel retour au calme. 

Ce que nous aimons est ancien, fort et fragile

Les habitants de Saint-Aignan, village du Cher, je ne sais pas, mais moi je n’ai toujours pas retrouvé mon calme. Comme sédentaire et comme amoureux de la nature, j’ai le sentiment de m’être fait avoir parce que pendant que les élus ou représentants de l’Etat entendaient les doléances des cousins au sens large du braqueur descendu, les arbres étaient tranquillement tronçonnés et parce que si dans 10 mois, le plus lourdement condamné des vandales sera libre et absous, il se passera des décennies avant que les villageois revoient de grands arbres border leurs rues. Il faudra beaucoup de temps pour remplacer ceux que leurs aïeux avaient plantés, protégés dans leur jeunesse et entretenus, avec le cœur et la patience qu’il faut pour travailler au bien-être de sa descendance. Si je ne décolère pas, c’est aussi parce qu’un peu de cet effort-là est tombé avec ces arbres piétinés par des gens de passage qui se foutent de la beauté centenaire et sédentaire.

Comme tout ce qui fait notre civilisation, de notre art à notre architecture, de notre art de vivre à notre hospitalité, tout ce que nous aimons est ancien, fort mais fragile. Je m’inquiète qu’un peu de technologie et de malveillance puisse détruire si vite ce que les siècles et les Français qui nous ont précédés ont construits et que nous soyons si peu capables d’y opposer une efficace résistance. Que se passerait-il si des groupes pas très catholiques et très énervés tentaient d’incendier  une cathédrale ? Hésiterions-nous longtemps à sauver notre patrimoine et notre passé en tirant sur la foule ?

Nous nous sommes habitués aux voitures brûlées et aux magasins pillés, les gens qui travaillent paient des assurances qui indemnisent les victimes et ces systèmes prévus pour faire face aux accidents ont fini par remplacer nos systèmes de défense. Après une nuit chaude en banlieue ou une descente de manouches, la solidarité nationale ou la prévoyance privée réparent les dégâts et évitent que des citoyens en colère ne refroidissent les incendiaires ou ne pendent les romanichels aux arbres encore debout. Cette inertie devant l’agression, ce ventre mou censé assurer la pérennité des régimes démocrates et leur supériorité sur les dictatures semble atteindre ses limites.

Quand on est prêt à tuer, on doit être prêt à mourir

Face à cette apathie, les violences augmentent. Les malfaiteurs professionnels ont oublié que le gendarme, c’est une chance pour le voleur car il le protège à terme de la colère du peuple et que la prison, ça vaut mieux que le lynchage. Incapables de comprendre ces choses, les voyous aujourd’hui ne reconnaissent plus à la police le droit de les arrêter et, pris la main dans le sac, ils font usage de leurs armes ou forcent les barrages, prêts à tuer pour échapper à la justice. Or, quand on est prêt à tuer pour ne pas répondre de ses actes, on devrait être prêt à mourir. Ce n’est pas le cas. La mort de criminels dans l’exercice de leur fonction est de moins en moins acceptée par  leur « communauté » qui déclenche des représailles par des saccages et des tentatives de meurtres.

Avant-hier, les émeutes répondaient à une bavure policière, par exemple un jeune mort en garde à vue dans des circonstances troubles, hier, on cassait tout pour honorer la mémoire de délinquants morts accidentés pour avoir tentés d’échapper à un contrôle de police, aujourd’hui, on met la cité à feu et à sang pour un braqueur descendu parce qu’il tirait sur les forces de l’ordre. 

Dans le même genre, si vous vous interposez parce qu’une bande de voyous agresse une femme, un jeune ou une personne âgée (ou même un homme costaud mais esseulé), vous risquez la mort parce qu’on peut tout vous faire subir mais si vous réagissez, on vous accusera de faire de la provocation.

Il y a là plus qu’une escalade de la violence, c’est un changement de nature des rapports des individus entre eux, des individus avec la loi, des communautés avec l’Etat. 

Je n’ai rien contre les manouches en général mais je n’aime pas beaucoup quand des gens, qu’ils soient ou non « du voyage, la ramènent en plein jour sur leur honneur et viennent vous voler la nuit. Ce n’est pas du racisme mais de l’expérience concrète. Car si pour les habitants des centres-villes (qui n’en voient jamais), les gitans c’est Toni Gatlif, la liberté et le jazz manouche, pour les gens des banlieues et des campagnes, ce sont souvent des voleurs, capables de détruire des biens sédentaires à la moindre contrariété. Je n’ai pas non plus une grande sympathie pour les racailles des banlieues qui se prennent pour des hommes et peuvent vous tuer à coups de poings à quinze contre un si vous opposez une résistance à leur agression. Et cela, quelle que soit leur origine. Je ne les aime pas, c’est mon problème et je m’en arrange.

Nous n’avons pas besoin de nous aimer, nous avons besoin d’une loi commune

Pour vivre ensemble ou côte à côte dans le même Etat, nous n’avons pas besoin d’amour, ni de tolérance ni même d’antiracisme. Nous n’avons pas besoin de propagande sur les bienfaits du métissage ou du multiculturalisme, nous n’avons pas besoin de reconnaissance des communautés qui composent la nation, nous n’avons même pas besoin de fraternité. Nous avons seulement besoin d’une loi commune, reconnue par tous parce que traitant tous les individus à égalité. Or cette reconnaissance de la loi ou à défaut la peur du gendarme semblent avoir disparu et dans les cités comme chez les nomades, si seuls quelques individus sont violents, tous sont solidaires, il suffit de les interroger pour s’en rendre compte

Quand un groupe refuse la répression qui s’abat sur l’un de ses membres criminel et proteste avec violence, c’est cette loi commune qui est rejetée. Enfin, seule la loi républicaine qui réprime les voleurs et les tueurs est contestée car celle qui impose aux communes l’aménagement d’aires d’accueil, favorise l’accès à l’école et aux soins ou aux allocations diverses est toujours acceptée, sans excès de gratitude mais acceptée, et elle finit par être confondue avec un droit de l’homme.

Si la loi de la République et la violence légitime qui la fait respecter sont contestées par des groupes entiers, qu’ils soient mafieux, religieux ou ethniques, c’est peut-être que le sentiment communautaire l’emporte sur le sentiment national. C’est le ciment de la nation qui s’effrite et un premier pas vers une forme de sécession. Peut-être la fin annoncée de la France que nous connaissons. Accepterons-nous d’assister impuissants au début de notre fin ? De transiger comme nous le faisons sur tout pour préserver je ne sais quelle paix sociale sous la pression menaçante de bandes criminelles ou de quelques voleurs de poules ? Eviterons-nous les affrontements qu’on nous promet en renonçant à la répression qui s’impose ? 

Pour faire face à ces problèmes qui deviennent récurrents, les solutions sont variées. Le repli identitaire en est une et certains Français de souche se rassemblent en une communauté fermée à l’abri des autres Français. Pour répondre à la violence, je connais un plombier qui, les soirs d’émeutes dans sa cité, passe la nuit dans sa camionnette avec son fusil. Ça pourrait un jour finir mal pour lui ou pour les petits merdeux qui s’amuseraient à réduire en cendres le fruit d’années de travail. Si l’auto-défense ne peut pas être une solution, alors la défense sans failles de l’ordre républicain par ses représentants doit en être une.

Avec le Grenelle sur la sécurité qui s’annonce, ces questions seront peut-être posées. Saurons-nous exiger de nos institutions judiciaires qu’elles rendent une justice efficace qui exige d’assumer la répression ? L’opinion suivra-t-elle ses représentants dans l’usage de la force que nécessite la restauration de l’ordre ou sera-t-elle retournée comme une crêpe par le premier voyou à terre et le premier article de Libé ?

Je me souviens depuis la cour de récréation qu’on dort mieux avec un œil au beurre noir qu’avec le sentiment amer d’avoir été lâche. C’est mon expérience et mon apprentissage du courage. Je souhaite que toutes nos expériences individuelles du courage nous servent à envisager une solution collective pour endiguer l’insécurité et la violence qui se répandent. Le temps est venu de retrouver pour notre nation l’exigence que nous avons pour nous-mêmes, si nous avons une certaine idée de notre devoir, si nous avons encore une certaine idée de la France.