Julian Assange, fondateur de Wikileaks.

Publier en vrac 76 000 pages de documents secrets sans tri ni classement, sans ordre ni hiérarchie, est-il pertinent ? Probablement pas. Il faut certainement une bonne année de lecture pour faire la part de l’important et du ballast vide. Alors, peut être les historiens sauront-ils se servir de cette masse confuse pour en tirer des conclusions. Ce n’était pas le but, en tout cas de Julian Assange, le fondateur de Wikileaks. Assange est un militant, pas un journaliste au sens commun, ni un historien. Cette énorme quantité de documents nous permet cependant de confirmer quelques réflexions, que très cyniquement l’on peut qualifier de bon sens.

Tout d’abord l’impossibilité de garder un secret. Internet, qui à ses touts débuts, s’appelait Arpanet, est une invention de militaires et devait servir à maintenir la transmission d’informations dans toutes les circonstances en décentralisant au maximum cette information. Aujourd’hui encore les sites en .mil, pour military, font partie intégrante de l’organisation d’internet. On peut partir d’une réalité : ces réseaux sont bien protégés. Parfois même ils n’existent pas, ils sont invisibles. Toutes les IP ne sont pas recensées chez les notaires du net, et une adresse Internet se modifie facilement. Un réseau ne vaut que ce que vaut son maillon le plus faible. Qui est en général humain. Il semble que, dans ce cas précis, les documents proviennent d’une copie effectuée sur un serveur par un soldat qui à transféré le tout sur un CD. Aussi simple que cela…

La deuxième leçon est que la guerre est sale. Par essence. Cela non plus n’est pas une grande nouvelle… La guerre est une imposition de force, et très souvent la fin justifie les moyens. On s’est bien scandalisé sur la section 373, une unité spéciale chargée de tuer de manière préméditée et organisée les talibans et autres terroristes. Il est bien naïf que de s’en émouvoir. Il n’existe pas d’armée qui ne dispose de forces spéciales, chargées de faire le sale boulot de manière aussi discrète qu’efficace.

Nous passerons sur l’aide fournie pas les services de renseignements du Pakistan aux talibans. Un état dans l’Etat, une armée dans l’armée. Sauf que les oiseaux chantaient ce terrible secret sur les toits depuis très longtemps.

Le mythe civilisateur du nation building

La partie la plus intéressante, et la plus diffuse de cet ensemble de documents petits ou grands, importants ou banals est cependant le sentiment d’inanité et d’insanité qui se dégage des informations, réactions et analyses de ce conflit. Pour résumer le nation building[1. Reconstruction de l’État ], tel qu’il est présenté comme but de l’opération est une mission impossible. Le nation building est un mythe, une construction intellectuelle, loin de toute réalité qui consiste à penser et à laisser accroire que l’on peut imposer par la force des structures démocratiques d’Etat de droit et de citoyenneté libre à un pays dont les habitants attendraient la démocratie comme le buvard attend l’encre.

Cela peut fonctionner de manière plus ou moins bancale dans certains cas, pas du tout dans la plupart des autres. L’Irak avait à sa tête un dictateur pour le moins sanguinaire mais qui avait mis sur pied des structures administratives qui fonctionnaient et aussi une armée et une police efficaces, le tout dans un Etat très centralisé. Un gouvernement civil peut s’appuyer sur ces structures pour faire plus ou moins bien fonctionner l’Etat. Mais encore faut il qu’il y ait un semblant d’Etat. Faire du nation building en Somalie ou dans certains pays d’Afrique est impossible, parce qu’il n’existe pas d’Etat. Il en va de même en Afghanistan ou l’Etat central n’existe pas. Ce pays est un assemblage de tribus et de clans où la loi, le plus souvent, n’est pas écrite et se contente d’être la loi du plus fort, basée essentiellement sur une tradition. Et voilà pourquoi Madame l’Amérique, votre fille restera muette. Voilà pourquoi une telle tentative sera vouée à l’échec, voilà pourquoi elle sera très vite trop chère pour être poursuivie.

La tentative Américaine et otanienne peut être regardée comme un calcul de physique tout simple : il s’agit de lutter contre l’entropie. De dépenser de l’énergie pour organiser ce qui ne l’est pas, surtout ce qui ne le veut pas. Faire rentrer le dentifrice dans le tube, pour reprendre une image fréquente de la vulgarisation de l’entropie. Les coûts de l’entreprise tendent vers l’infini et l’énergie dépensée à organiser l’inorganisé finit par désorganiser ce qui l’était. Il ne reste plus, dans ce cas là qu’à dire comme Henri Kissinger qui parlait du Viet Nam « Il faut que je sorte de cette guerre, mais dans la dignité ». Les moulins à Story telling ont de beaux jours devant eux… D’autant que la « sortie dans la dignité » n’est pas pour demain. Toute l’affaire devait être pliée et rangée fin 2011, avait dit Barack Obama au moment de son élection. On sait depuis pas très belle lurette que ce sera plutôt 2014. Et encore… le Secrétaire général de l’OTAN qui n’écrit pas un mot ni ne pose une virgule, sans que les puissances de l’OTAN aient donné leur nihil obstat écrivait récemment dans une tribune relayée par le presse mondiale que bien sur il faudrait rester après 2014, pas comme force combattante, bien sûr, mais comme force de soutien, pour aider nos nouveaux amis très sûrs aux fins de poursuivre leurs efforts de nation building. T’as qu’à croire !

Imposer une forme de civilisation, avec Etat de droit, séparation des pouvoirs et égalité des citoyens dans de telle conditions est tout simplement une billevesée autant qu’une escroquerie. Montesquieu dans l’Hindukush, c’est le bide assuré. Il faut être passé d’abord par la case Lumières. En attendant retournez en prison, ne passez pas par la case départ et ne touchez pas 20 000 Euro. Pour acheter la rue de la Paix, vous attendrez. Longtemps encore.

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