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Fillon, Loyola, même combat !

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Photo : World Economic Forum.

J’ai toujours trouvé à François Fillon l’allure d’un père jésuite. Dans ma bouche, ce n’est pas une insulte. Ressembler à Ignace de Loyola, on pourrait imaginer pire. Cette discrétion onctueuse, cette fermeté rigoureuse, cette élégance discrète rappellent le fondateur de l’illustre Compagnie. On sent bien le rôle assigné à cette image durant le quinquennat : faire un contrepoint médiatique à Nicolas Sarkozy qui, par son sens du spectacle et une certaine ostentation en matière de luxe, a davantage fait penser, si l’on poursuit le parallèle ecclésiastique, à un pape des Chroniques italiennes de Stendhal.

On dirait en effet que François Fillon s’est chargé d’incarner au moins deux des trois vœux prononcés par tout impétrant jésuite, la pauvreté et l’obéissance. Pour le troisième, la chasteté, ce n’est pas notre affaire, même en ces temps de déballage mondialisé des ADN des uns et des autres.

Mais l’obéissance, quoiqu’on en dise, François Fillon en a été le champion. À part quelques brefs sursauts d’orgueil au moment des remaniements dont il aurait dû, si l’on en croit la Constitution de la Vème, s’occuper lui-même, il a été assez fidèle à une devise fabiusienne légèrement modifiée : « Lui, c’est lui et moi c’est lui aussi ».
Le vœu de pauvreté, il l’a également prononcé assez vite, pour lui-même et, au passage, pour tous les Français en annonçant que les caisses de l’Etat étaient vides et que la France était « en faillite ». Il est resté assez fidèle à cette ligne et s’est même fait tancer pour l’utilisation prématurée du mot « rigueur », une rigueur aujourd’hui fièrement proclamée et assumée car il faut bien complaire aux nouveaux maîtres du monde, ces agences de notation qui, depuis qu’elles ne se contentent plus de noter les entreprises mais les nations elles-mêmes, ne cessent de brandir la menace nucléaire de la dégradation du triple A. Ce qui laisse chaque pays de l’UE encore épargné dans le même état de tétanie psychologique que l’Europe de l’Ouest à l’époque des SS 20.

Nicolas Sarkozy, lui, a enfin compris quelques mois avant mai 2012 qu’un président devait s’occuper de trucs de présidents (guerres, sommets internationaux, crise mondiale) non seulement pour prendre de la hauteur mais aussi pour éviter d’être trop éclaboussé par la gestion quotidienne d’un pays dont le bilan économique et social, sans même parler de la sécurité, son vieux cheval de bataille, n’est guère reluisant. Un Premier ministre, justement, c’est fait pour ça.
Et comme cela tombe bien ! Toujours dans sa ressemblance avec Ignace de Loyola, François Fillon bouillait d’impatience de se mortifier comme il est expliqué dans Les exercices spirituels. Maintenant, il peut exposer à tous son corps prêt à recevoir les outrages des syndicalistes hargneux qui, comme d’habitude, ne comprennent pas les impératifs sacrificiels d’un redressement national.

Mais l’autre trait jésuite de François Fillon est assez nouveau.
C’est un art consommé de la casuistique. La casuistique est une dialectique assez affutée qui permet de trancher les cas de conscience sans se sentir coupable de quoi que ce soit et même au contraire en en ressortant grandi, lavé de tout soupçon de complaisance vis à vis de soi-même. François Fillon, à une époque qui paraît de plus en plus lointaine de sa carrière politique, fut un proche de Philippe Seguin. C’est-à-dire un gaulliste interventionniste, adversaire ardent du « Munich social », un partisan de « l’autre politique » comme on disait quand il existait encore à droite un courant de pensée qui estimait que les Etats-nations devaient avoir leur mot à dire face aux marchés.
Il doit forcément lui en rester quelque chose, à François Fillon. On a beau changer en politique par pragmatisme ou girouettisme ou les deux, il vous reste un fond de fidélité, ne serait-ce que par nostalgie. Or, François Fillon s’aperçoit bien que son plan pour dégager la goutte d’eau de onze milliards d’euros dans la réduction de la dette ne brille pas par son caractère social.
D’où son extraordinaire trouvaille : on ne s’attaque pas aux pauvres, bien au contraire, on veut leur bien. On va même décréter, comme n’importe quel affreux gauchiste, ce qui est bien pour eux à leur place. Par exemple, ce n’est pas bien de fumer et de boire. On va donc augmenter les taxes sur les cigarettes et l’alcool.

Ce n’est pas très nouveau, mais l’hypocrisie qui consiste à être à la fois le maquereau et la brigade des meurs, à prendre sa dîme sur chaque clope mais à faire au passage la morale à coup de campagnes de prévention ou d’augmentations sauvages des prix, fait toujours rire.
Le comble de la casuistique est pourtant dans la taxe sur les sodas. L’expression toute faite « Il va falloir se serrer la ceinture » est à prendre ici dans son sens littéral. Plus de sucre ajouté pour les obèses économiquement faibles. On va faire maigrir le pauvre grâce à la rigueur. On concilie l’impératif de santé publique et le réalisme économique.

Joie, joie, pleurs de joies ! La martingale est trouvée. Et pour compléter le tout, on taxe l’entrée des parcs de loisirs. Comment ne pas applaudir ? Ces hauts lieux de l’aliénation festiviste seront désormais fermés aux pauvres. Et grâce à François Fillon, dans un pays où règnera la raison économique, les pauvres contribueront à l’effort national en ne fumant plus, en ne buvant ni alcool ni saloperies antidiététiques mais en dégustant des jus de fruit frais ou en fréquentant les bars à eaux. Ils ne s’abêtiront plus en se faisant photographier avec Mickey mais iront au théâtre ou liront des livres, comme n’importe quel bobo cultivé.

Attention tout de même, monsieur Fillon ! Au bout de quelques mois de ce traitement, les mêmes causes produisant les mêmes effets, ils seraient capables de voter socialiste, les pauvres.

Ça, c’est palace !

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Le groupe Accor ferait bien de surveiller d’un peu plus près le travail de ses femmes de chambres. Au prix où on paie la suite d’un Sofitel new-yorkais, il y a quand même des choses que l’on pourrait exiger. Par exemple, un minimum de propreté.

Comme le révèle Le Canard Enchainé, les rapports remis par les enquêteurs à Cyrus Vance montrent que la police scientifique a retrouvé, en plus de celles laissées par DSK, les traces de quatre tâches de sperme dans la chambre. Le problème est qu’il s’agit de spermes appartenant à quatre hommes différents. Non seulement Nafissatou Diallo est une menteuse, mais en plus c’est une feignasse.

On finirait par se dire que finalement, pour beaucoup moins cher, une bonne tente Eskimo bien à soi, ce n’est pas plus mal. Et personne ne viendra frapper à la porte pour faire le ménage…

Le retour de la fiancée de Frankenstein

Pour des cinéastes comme Tarantino ou Almodovar, le cinéma est un art essentiellement superficiel. La bonne nouvelle, c’est qu’ils en font presque toujours le sujet de leurs films. De références en patchworks génériques, l’extériorité devient le principe de toute expérience intérieure. L’exemple du dernier film de l’Espagnol en constituerait presque la théorie : la peau, surface par excellence, permet de glisser d’une référence à une autre, d’un genre à un autre, d’un sexe à un autre, puis d’une émotion à une autre. Adapté du roman Mygale de Thierry Jonquet, La Piel que habito raconte l’histoire d’un chirurgien esthétique (Antonio Banderas) tenant en captivité une ravissante créature (Elena Anaya) dont l’apparence extérieure a été entièrement refaite par ses soins. Ce personnage, qui renaît le jour où il change de peau, ressemble à une définition lisse et paradoxale de la personne, chez laquelle, comme Valery le disait déjà, « la peau est ce qu’il y a de plus profond ».

Du livre de Jonquet, Almodovar retient notamment la pulsion scopique qui hante le chirurgien et alimente l’ambivalence de ses sentiments. Le personnage d’Antonio Banderas, Robert, aime avant tout contempler sa créature.
Ce voyeurisme est matérialisé par le grand écran qui relie sa chambre à celle de Vera. Surface où la captive se montre, surface par laquelle le geôlier observe. La plupart des plans ont l’ambiguïté de cette intimité à la fois étalée et tenue à distance. Une hésitation entre la pudeur et l’épanchement que l’on retrouve dans beaucoup des films d’Almodovar. Dans Volver déjà, il était question d’une sordide histoire de famille finalement préservée des révélations cheap d’une émission télé – mais que le cinéaste se gardait bien, lui, de tenir secrète. Au passage, l’obscénité était dans Volver du côté d’une figure paternelle, et il s’agissait de s’échapper pour revenir au cinéma chaleureux et bienveillant de l’univers maternel. On retrouve ce même schéma dans La Piel que habito, où la créature doit fuir le regard déviant d’un simulacre de père. C’est l’éternelle hypocrisie du moralisme d’Almodovar, qui consiste à fabriquer du monstrueux pour ensuite faire l’ange en plaçant arbitrairement des limites au montrable. Mais c’est aussi l’intérêt de son cinéma qui fait du regard et de l’apparence une question existentielle.

Il est vrai que cette question est partout dans le film. Jusque dans la structure : des différents narrateurs qui étaient utilisés par Jonquet, Almodovar fait des points de vue incomplets sur la généalogie des événements. Il semble en cela redevable de ces films d’enquête où les scènes de crime sont réinterprétées par tous protagonistes : de L’Ultime Razzia de Kubrick à Snake Eyes de De Palma, c’est devenu une véritable figure du film policier. Et pourtant, la structure en éclats fait aussi penser à un film d’un tout autre genre, plus dramatique : All about Eve. Dans le film de Mankiewicz, le personnage de Bette Davis est au centre de toutes les attentions, au cœur de toutes les histoires, à tel point qu’elle devient une nouvelle Eve, addition des regards qui se sont portés sur elle. Nous suivons le chemin inverse dans La Piel que habito : la nouvelle Vera ne se construit pas mais se déconstruit à travers les points de vue qui la fragmentent sans retour.

Fétichisme

Le fétichisme, névrose cinéphilique par excellence, est au centre du film d’Almodovar. Il est curieux de voir la manière dont un fétichisme malsain – en gros, celui du chirurgien – le dispute à un fétichisme bon enfant fait de poupées de pailles et de figurines en tout genre. Il y a là une infernale structure en abyme : notre docteur Frankenstein observe sa poupée qui elle même-fabrique des formes humaines à partir de chutes de tissus. Les gestes de la captive ne sont d’ailleurs pas dépourvus d’ambiguïté : on se souvient de la vénéneuse candeur de Vicente, alors qu’il habille un mannequin ou alors qu’il rhabille Norma, la fille du chirurgien.

Écrans et éclats sont autant de surfaces lisses sur lesquelles tout le film se joue. L’une des scènes les plus significatives à ce titre est celle où l’héroïne, dans sa combinaison intégrale (sa « seconde peau »), fuit en vain d’un bout à l’autre de la maison, glissant légèrement sur le sol à chaque changement de direction. Dans le film d’Almodovar, tout fonctionne par glissement, sur des plans sans aspérité.
Aussi le reflet devient-il imperceptiblement le lieu de communication entre tous les antagonismes : la vie devient la mort, la haine devient l’amour, un homme devient une femme (ou inversement) et le film policier devient un mélodrame. Avec de la peau, avec des plans, Almodovar essaie de nous parler de vraies personnes.

Et s’il échoue, c’est de la même manière que ses personnages échouent à jamais se retrouver eux-mêmes : Almodovar a beau changer la fin du livre de Jonquet, Vera a beau dire tout haut son ancien nom, c’est du vide qui noue sa gorge et embrume ses yeux.

Parisien, c’est trop bien

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Espèce menacée, le Parisien doit se terrer, ne jamais avouer qu’il habite la capitale sous peine de perdre la vie. Les Français sont comme ça, serviles avec les puissants et démoniaques avec les invisibles. Habiter Paris est devenu une sorte d’insulte, une tache indélébile qui souillerait l’éclat de notre bel Hexagone. Les plus remontés sont, bien entendu, les plus proches géographiquement. Les banlieusards, abrutis par de longs trajets en transport en commun et aigris par une vie sans espoir ont le regard haineux lorsqu’ils croisent un Parisien dans les couloirs du métro. Ils le considèrent à la fois comme un privilégié et comme un ennemi de classe.

Il n’y a pas si longtemps, le Parisien illuminait pourtant les campagnes françaises par sa culture, son mode de vie et son avance indéniable. Bien sûr, ils étaient arrogants, vantards et volontiers moqueurs face aux péquenots qui écoutaient, éblouis, leurs histoires de grands boulevards, de filles faciles et d’automobiles de luxe. Les faibles d’esprit ont cru déceler à partir de là, un désamour entre ces deux populations si différentes. Les Parisiens se sentaient appartenir à une caste supérieure. De leur morgue naturelle, tels des seigneurs citadins, ils tranchaient entre le bon et le mauvais goût. En ce temps-là, leur jugement était sans appel. On n’osait le remettre en cause.

Pourtant, cet antagonisme était perçu comme une chance et non comme une lutte fratricide, il faisait en réalité tout le sel des relations humaines entre Français. Dans ces lointaines provinces, le Parisien, créature extraordinaire, émancipait ces peuplades reculées. Les petits paysans rigolaient entre eux sur les manières déplacées de leurs petits congénères parisiens, toujours sûrs d’eux et la langue bien pendue. Mais quand l’été se terminait, que les vacanciers de la Capitale reprenaient le chemin de leur « triste ville », tout à coup, la vie s’éteignait, on s’ennuyait bigrement sans eux, on se rappelait à la veillée de leurs disques américains ou anglais, de cette musique qui finalement était joyeuse et colorée, on irait même voir si, à la sous-préfecture la plus proche, on ne trouverait pas les mêmes chemises ou les mêmes pantalons qu’eux.

C’est qu’en formidables VRP de la société de consommation, les petits Parisiens avaient insufflé dans les champs, la modernité, la joie de vivre, des mœurs plus libres et surtout une attitude, une confiance en soi qu’on nommait jadis « l’épate… ». Ils en jetaient ces Parigots. L’année suivante, aux premiers rayons de l’été, ils débarquaient à nouveau, avec dans leurs valises, une nouvelle mode qu’on ne tarderait pas à adopter dès la rentrée de septembre.

C’est dire si les Parisiens ont plus influencé le Périgord, la Vendée, le Beaujolais ou la Sologne que les deux dernières Républiques, le Concorde, le Traité de Rome ou l’ORTF. Et puis un jour, ces colonisateurs des belles saisons ne revinrent plus. Les Parisiens disparurent à l’aube des années 80 comme les mobylettes italiennes à vitesses, les slows langoureux, les blousons en suédine et les chaussures en daim. Certains firent bien un peu de résistance mais la pression immobilière les poussait inexorablement à l’extérieur du périphérique. Ils perdirent leur qualité de Parisien pour redevenir de simples provinciaux.
La Capitale vieillissait au rythme de la mondialisation galopante et l’esprit de Paname s’évaporait dans les brumes matinales de la Seine. La télévision avait en revanche trouvé son bouc émissaire favori, elle agitait sans cesse le Parisien comme l’épouvantail de tous nos malheurs. Partout en France, on crut ce discours xénophobe qui faisait du Parisien, un être vil, coupable de notre déclin. Le Parisien sert encore de fragile paravent à la misère ambiante. Il est plus facile de le jalouser que de se demander pourquoi on a construit à la va-vite ces cités sans âme et entassé à la pelle les plus pauvres d’entre nous à la lisière des anciennes fortifications.

Hors de prix, la capitale pratique désormais une ségrégation sociale dont elle peine à se relever. Moralement, elle a failli à sa mission civilisatrice. Le Paris populaire des ouvriers du bois, des métaux et du vin a définitivement tiré le rideau. Fermé pour cause de goinfrerie. Les plus avides ne pouvaient décidément plus laisser une si belle ville aux mains des prolétaires.

Après un bon coup de balai et un léger coup de pinceau, on a tout simplement vendu la Capitale aux plus offrants. Les riches étrangers y sont les bienvenus. Des quartiers autrefois symbole de la lutte révolutionnaire ont laissé la place à des immeubles de standing où les rejetons de la bourgeoisie tentent de s’y greffer avec le frisson de la transgression. Est-ce à dire que le Parisien a été anéanti sous la folie immobilière et la gabegie de l’État ? N’exagérons rien :il reste encore quelques traces de son passage sur Terre et plutôt du côté de la Rive Gauche.

C’est là aussi une erreur communément admise de penser que la Rive Gauche est un repère de vieux intellos figés dans le Saint-Germain-des-Prés de Sartre et de Juliette Gréco tandis que la Rive Droite serait le cœur battant de cette ville moderne et assurément tournée vers l’avenir. Nous vivons une période trouble où les faux-semblants pullulent. La Rive Droite n’est qu’une illusion, un mirage des pavés, un château de sable qui pourrait s’envoler. Elle est faite en carton-pâte, construite sur un crime, elle a perdu à jamais son âme. De Montmartre au Faubourg Saint-Antoine, le Paris populaire a été prié de déguerpir. Alors que la Rive Gauche a conservé sa nostalgie, son caractère enfantin, pendant encore longtemps des étudiants longeront les grilles du Luxembourg avec l’ambition de dévorer le monde et de dire « A nous deux, maintenant ! ». Les canards du parc Montsouris regarderont des couples qui n’en finissent plus de s’enlacer et la grande horloge de la Gare d’Austerlitz indiquera aux plus étourdis qu’il est l’heure de quitter la Ville Lumière.

L’esprit de Paris n’est donc pas mort. Espérons que les enfants des petits paysans qui croupissent aujourd’hui dans d’obscures métropoles régionales et de lugubres zones pavillonnaires, rêvent toujours en secret de Paris. Parce que, finalement, tout se résume dans ce mot d’Alfred Valette répondant à Léon-Paul Fargue qui lui demandait ce qu’était un Parisien : « Un Parisien ? C’est un Français ! ».

Jean-Pierre Georges, poète du renoncement

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Ce livre que je n’ai pas écrit et dont j’aurais aimé être l’auteur, a pour titre : L’Éphémère dure toujours. Il est signé Jean-Pierre Georges qui me l’a envoyé récemment en s’excusant de cette intrusion dans ma vie : «Petite faiblesse passagère, précise-t-il, moment d’égarement quand la voix du renoncement est enrouée ». Jean-Pierre Georges ne se doute pas du plaisir qu’il m’a procuré : des livres comme le sien, c’est tous les jours que j’aimerais en trouver dans mon courrier. Cela n’arrive, hélas ! qu’une ou deux fois par an.

Jean-Pierre Georges pousse l’auto dérision à un degré de raffinement extrême, sans tomber dans les deux écueils qui guettent les amateurs du genre : la préciosité et le narcissisme. La modestie de Jean-Pierre Georges touche au sublime. Ainsi, lorsqu’il apprend par la presse qu’une jeune fille a été étranglée, violée, puis jetée morte dans le fossé, il précise : « Ce n’est pas moi, pour le viol, je n’aurais pas pu ». D’ailleurs, ajoute-t-il quelques pages plus loin : « Mon instinct sexuel n’est plus très sûr ». Quant à la poésie, il y a renoncé parce que cela le fatiguait d’avoir toujours à trouver quelque chose. Il faut la pratiquer jeune, avant la cataracte mentale. Aucune naissance ne l’intéresse plus, sauf peut-être la naissance des seins.

Bref, Jean-Pierre Georges s’agrippe à une philosophie du renoncement. Se contenter de peu Mais ce n’est pas de peu qu’on se contente, note-t-il, c’est de rien. Quand on pense à ce qu’est une vie, à ce qu’on accepte d’elle, à tout ce à quoi on consent, on devrait sur-le-champ se punir de sa couardise en allant courir nu dans la campagne gelée. Jean-Pierre Georges se plaît à se faire horreur. Moi, il m’a enchanté. Et dire que personne, mais vraiment personne, ne connaît Jean-Pierre Georges. Il lui a fallu trois ans pour trouver un éditeur (Tarabuste)…

Lui faudra-t-il encore trois ans pour trouver des lecteurs ?

l'éphémère dure toujours

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Bonnet rose et rose bonnet

La guerre est déclarée, proclament les affiches d’un film placardée sur tous les kiosques. À vue de nez, ça s’applique assez bien à la petite sauterie annuelle des socialistes à La Rochelle. Pas de quoi être trop surpris, ni même déçu, ni rien. La primaire approche, la vraie campagne aussi, la baston est donc normale. Entre les deux favoris annoncés de cette compétition, Martine Aubry, ancienne Première secrétaire, et François Hollande, favori des sondages, les hostilités sont ouvertes. Leurs « lieutenants » comme on dit dans la grande presse (Pierre Moscovici pour l’un, François Lamy pour l’autre) ont expliqué aux journalistes autorisés qu’il ne s’agissait pas de s’empailler mais de se différencier. Et c’est bien le problème : comment se différencier quand on pense pareil – ou presque ?

Voilà des mois qu’Aubry et Hollande expliquent qu’ils sont d’accord sur tout, notamment sur la fameuse règle d’or qui prévoit d’inscrire dans la Constitution un plafond maximal de déficit public. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’Europe, il en faut toujours plus. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’Afghanistan, il faut en partir au plus vite. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’école, la fiscalité (il faut une révolution fiscale), les retraites, même si dans un premier temps, Martine Aubry avait expliqué qu’elle souhaitait un retour à la retraite plein-pot à 60 ans, avant de revenir sur cette proposition.

Ces convergences en série sont d’ailleurs assez logiques: Martine Aubry et François Hollande sont des bébés Delors. Bercés par les mêmes ritournelles du socialisme européen, nourris aux rêves de transformation de la société d’avant 1995, ils ont vécu la défaite de 2002 avec une rage rentrée, l’un en gardant Solferino et Tulle, l’autre en se repliant sur Lille. C’est que les socialistes adorent le pouvoir local, celui qui ne ment pas, mais ne fait pas gagner la présidentielle.

Mais voilà, fini de rigoler: les 9 et 16 octobre, on ne sait pas combien de Français se déplaceront pour choisir le candidat socialiste à la présidentielle. Et les « états-majors » – encore un mot emprunté à la grande presse – des candidats ont compris que pour séduire et faire basculer ces masses inconnues d’électeurs, il faudra, à défaut d’offrir un plus produit, avoir au moins l’air d’être différent de l’autre. D’où la course à l’échalote de La Rochelle, sur fond de « moi c’est moi et lui, ben c’est lui (ou elle) ».

Mais il faut être solférinologue débutant pour ne pas voir que le résultat de ces tentatives de triangulation est assez mince. Des peccadilles sur le style, les régimes, ou la place de la culture dans la société. Il suffisait d’entendre le pseudo-débat entre Pierre Moscovici et François Lamy, samedi matin sur Europe 1, pour s’en convaincre. L’une a été ministre, l’autre pas. « Mais ça n’a pas plus d’importance que ça », expliquait Mosco. Après tout, ni Zapatero, ni David Cameron n’avaient eu de maroquins avant de diriger les gouvernements de leurs pays. Les déficits publics, « c’est une contrainte qui s’impose à tous », poursuit Pierre Moscovici, et François Lamy renchérit. Au bout du compte, le seul argument susceptible de convaincre l’électeur d’acheter un produit plutôt que l’autre est lâché par l’ancien ministre des Affaires européennes : « La seule chose qui m’intéresse au fond dans cette campagne, c’est de travailler pour le candidat qui sera le mieux placé pour battre la droite », soit François Hollande si on donne foi aux sondages effectués sur 404 personnes, qui le donnent gagnant face à Nicolas Sarkozy.

Nous voici donc au cœur du piège que les socialistes se sont tendus à eux-mêmes: oublions la politique – puisque nous pensons pareil – et ressortons du placard le « vote utile » dès la primaire. On voit bien que le candidat Hollande, dit « normal », brandit son avance sondagière de l’été pour terroriser à peu de frais les militants et sympathisants tentés par sa concurrente.

On comprend mieux, dans ces conditions, que « monsieur Normal » boude les « photos de famille » rassemblant les candidats-camarades, sèche le discours d’ouverture de sa rivale et raille la campagne de terrain menée par les troupes d’icelle qui distribuent sur les marchés sa « lettre aux Français ». Hollande espère bien transformer les conjectures de CSA ou d’Opinion Way, qui valent aussi cher que celles du printemps donnant Hulot triomphant, en prophéties auto-réalisatrices. Sa différence à lui tient en une phrase : je suis en tête. Mais, sondages ou pas, Martine Aubry est également convaincue d’être la meilleure adversaire du président sortant. Cette conviction partagée par les deux candidats qu’ils seront élus confortablement risque de leur coûter la présidentielle. Cette posture de jumeaux maléfiques augure mal de la capacité des socialistes à mener une politique différente.

Dans ces conditions, le seul espoir, pour ceux qui aimeraient voir arriver au pouvoir une gauche ayant autre chose dans sa besace qu’une vague pensée social-démocrate usée jusqu’à la corde, est que les autres candidats – Montebourg, Valls et même Royal qui pèse sans doute plus que ce qu’on croit – obligent les deux favoris à abandonner leurs discours soporifiques et à parler aux Français plutôt qu’aux éditorialistes en quête de micro-fractures.

D’ici là, il faudra prendre son mal en patience avec Hollande et Aubry, les deux faces de la même pièce de un Euro.

La planète des singes : une fable anti-humaniste ?

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Chaque année, les vacances d’été amènent sur les écrans de cinéma leur lot de blockbusters bien plus sûrement que le réchauffement climatique n’amène la canicule. Et chaque année, l’effet de surprise est au rendez-vous, conséquence du progrès constant des effets spéciaux allié à une recherche du réalisme sans cesse renouvelée. C’est le cas de La planète des singes : les origines, de Rupert Wyatt. L’extrême frugalité de l’intrigue n’en fait certes pas un chef-d’œuvre. Mais la perfection des images de synthèse utilisées pour mettre en scène le héros simiesque nous donne à voir cet animal comme on se regarde dans un miroir. Elle nous rappelle combien la troublante question de la frontière entre l’homme et la bête a pu fasciner non seulement les cinéastes, mais aussi les écrivains.

La planète des singes : les origines, énième rejeton cinématographique du roman de Pierre Boulle ne brille certes pas par la qualité de son scénario, qui ne nous épargne aucun des poncifs nécessaires à la confection d’une superproduction. Il y a tout d’abord la dénonciation grossière de l’industrie pharmaceutique alliant l’âpreté au gain de l’homme d’affaires à l’inconscience d’un jeune et beau docteur Frankenstein, auquel sa créature – un chimpanzé rendu surdoué par une molécule de synthèse – va bien vite échapper. Suivent toutes les figures de style obligatoires et sans surprise: la problématique de l’altérité et la solitude du dissemblable, la prise de conscience collective, lente mais inexorable, d’un lumpenprolétariat animal qui finira par briser ses chaînes à l’appel d’un Spartacus quadrumane ayant appris à dire « Non », puis, enfin, le meurtre symbolique du père. Notre primate héroïque quitte en effet l’humain qui l’a élevé pour aller vivre sa vie de singe au sommet de sycomores millénaires, ce qui est tout de même plus éco responsable que dans un pavillon de banlieue avec cuisine en formica.

Finalement, c’est bien dans sa mise en œuvre remarquable des effets spéciaux que tient la réussite du film. L’usage de la « performance capture », déjà utilisée par James Cameron dans Avatar, et qui consiste à plaquer sur de véritables acteurs un « maquillage » de synthèse, humanise de façon surprenante les chimpanzés-héros. Leurs mimiques et leur regard permettent de jouer toute la gamme des émotions humaines, poussant jusqu’à son comble l’anthropomorphisme habituel de ces fictions qui arpentent avec fascination et depuis longtemps la ligne de démarcation entre humanité et animalité.

Cette précision de l’image conduit hélas à trancher un peu vite une question que la littérature, fort heureusement, a choisi de laisser irrésolue. Car pour Rupert Wyatt, les choses sont faciles. L’homme est monstrueux. Il torture l’animal en faisant sur lui des expériences scientifiques qui confinent à la folie et dont il cesse rapidement de maîtriser les conséquences. Ce faisant, il créée les conditions de sa propre destruction, et c’est bien fait. A l’inverse, le singe est humain. Il prend une juste revanche, sans haine, mais avec une intelligence et une détermination qui se lisent dans ses yeux. Paradoxalement, et parce que la qualité technique du film semble avoir utilisé la suggestivité d’un visage humain « avatarisé » pour gommer toute complexité, on se remémore aussitôt ces interrogations que quelques écrivains du milieu du XX° siècle avaient laissé en suspens.

Ainsi se rappellera-t-on une autre révolution animaliste, celle décrite par George Orwell dans La ferme des animaux. On évoquera aussi Robert Merle, qui sut attraper la difficile question de la communication homme/animal par tous les bouts : d’abord sous l’angle de la science-fiction, dans Un animal doué de raison, puis à la manière hyper réaliste de l’observateur scrupuleux d’une expérience scientifique dans Le propre de l’homme. Ce dernier ouvrage donne d’ailleurs à la question du langage animal une réponse exactement inverse à celle fournie par Wyatt. Même bercée depuis l’enfance par des bras humains, et quoiqu’ayant appris le langage des signes à l’instar du héros de La planète des singes, le chimpanzé Chloé ne prononcera jamais une parole. Enfin, on se souviendra du père Dillighan, ce bénédictin mis en mots par Vercors, qui rejoua dans le secret de sa conscience la controverse de Valladolid, et souffrit tant de ne pouvoir répondre à cette simple question : Les animaux dénaturés, ces « tropis » à mi chemin entre l’homme et la bête, ont-il une âme ?

Doit-on immédiatement conclure que seul l’écrit permet la nuance et que le cinéma, essentiellement préoccupé de produire des images spectaculaires, n’a à offrir que du manichéisme hollywoodien ? Rien n’est moins sûr. Boulle, Orwell, Merle et Vercors écrivaient pendant la Guerre Froide. Le monde s’ébrouait au sortir d’un conflit mondial qui avait vu des milliers d’hommes se « rhinocériser », comme le disait Ionesco. Cela amenait nécessairement la question suivante : l’être humain n’est-il pas le seul animal authentiquement bestial ?

Rupert Wyatt, lui, est un homme de notre époque, de cette modernité qui se caractérise, selon certains, par la fin des idéologies, et où d’autres voient dans l’écologie une utopie de substitution. Avec tout ce que cette dernière, au delà de sa doxa a priori sympathique, dissimule de défiance envers l’homme pour mieux aimer « le vivant », de suspicion pour la culture qui s’oppose trop à « la nature », autrement dit, et comme le pressentait Luc Ferry, dès le début des années 1990, d’antihumanisme. Dans ces conditions-là, prenons garde que les grands singes ne finissent effectivement par gagner cette (contre)révolution.

À la FFF, seule la bêtise est gratuite

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On savait le football professionnel pourri par le fric et la déraison. On ne pensait pas, en revanche, que ces règlements n’admettaient pas la moindre trace de philanthropie.

Ainsi, les joueurs du Dijon Football Côte d’Or qui viennent d’accéder à notre championnat de Ligue 1 ont dû, précipitamment changer de maillot quelques minutes avant le coup d’envoi du match qui les opposait à ceux du FC Lorient samedi dernier.

Celui qu’ils comptaient porter comprenait, notamment, deux logos d’associations « Coup d’pouce » et « Autour de Williams ». La Ligue de football professionnelle refusait ces deux petits flocages sur le maillot bourguignon non parce qu’il s’agissait d’associations subversives -elles ont pour objet de soutenir des enfants malades du cancer ou d’une maladie rare- mais parce qu’ils y figuraient à titre gracieux et, donc, non répertoriés comme partenaires officiels.

Le geste gratuit n’est donc plus seulement rare, il est désormais interdit par les instances du foot français. C’est plus clair comme ça, non ?

Euro-bonds, pourquoi Berlin n’en voudra jamais

Crédits photo : European Council

Face à la crise financière, les cabris du XXIe siècle sautent en répétant le dernier mot magique à la mode : euro obligations, euro obligations, euro obligations ! En fait de solution miracle, leur efficacité est sujet à débat, si tant est que l’Allemagne consente à leur application.

Dans une de ses dernières notes d’expert, Patrick Artus observe que la Banque Centrale Européenne ne pourra pas indéfiniment racheter de la dette espagnole et italienne afin de faire baisser les taux d’intérêt à dix ans de Madrid et Rome [1. Reconnaissons à la BCE d’avoir ramené leurs taux de 6% début août à environ 5% aujourd’hui]. Comme la Banque Centrale Européenne a déjà racheté pour plus de 90 milliards d’euros de dettes et que son appétit d’emprunt risque de se tarir devant les 2700 milliards de dettes souveraines italiennes et espagnoles, Artus conclut qu’« on ne pourra pas éviter les euro bonds ». A moins d’opter pour un renforcement du Fond Européen de Solidarité Financière, « la seule solution serait de sortir de l’euro et de monétiser les déficits publics sur une base nationale ».

Comment demander 4000 milliards à l’Allemagne ?

Compte tenu de la situation, beaucoup pensent que l’Allemagne surmontera ses réticences et acceptera les euro obligations pour sauver la monnaie unique. D’après le centre Bruegel, qui propose de mutualiser les dettes publiques à hauteur de 60% du PIB européen, la création d’une tranche « sénior » devrait instaurer une garantie solidaire collective pour la zone euro.

Puisque le PIB de la zone euro avoisine les 9400 milliards d’euros, dont 2600 imputables à la seule Allemagne, cela ferait de Berlin la caution solidaire d’environ 5600 milliards de dette collective dont seulement 1600 milliards lui reviennent. Ce mécanisme vicié mettrait de côté les 600 milliards environ de dette souveraine allemande qui se situent au-delà du seuil des 60% du PIB européen.

Les eurocrates qui ont imaginé ce système voudraient donc demander à l’Allemagne une garantie de 4000 milliards d’euros, soit 150% de son PIB !

Rien d’étonnant à ce que les Allemands toussent et refusent mordicus cette proposition depuis le début, surtout lorsque l’on sait que cette dette fourre-tout mutuelle risquerait d’augmenter les taux d’intérêt payés par nos voisins d’Outre-Rhin [2. La presse allemande fait état d’un surcoût de 17 milliards]. Pire, le reste de la dette européenne, émis au-delà des 60% du PIB commun, pourrait se payer très cher, y compris par une Allemagne qui se trouverait caution solidaire de plus de 5000 milliards de dettes…

Aussi, il est proprement hallucinant de voir et d’entendre les dirigeants socialistes français critiquer aussi vertement le refus allemand des euro obligations. Se rendent-ils seulement compte des sommes qu’ils demandent à Berlin de garantir ? Ces messieurs de Solférino accepteraient que la France soit elle aussi garante des 5600 milliards de dettes du dispositif. Quelle légèreté à dilapider l’argent public !
Il y a bien une justice dans tout cela : les euro obligations s’avèrent aussi inefficaces qu’iniques.

Certes, cette solution aurait l’avantage de sécuriser 60% du PIB européen, mais quid de la dette au-delà de ce seuil ? Dans le meilleur des cas, s’ils daignent financer des pays aussi endettés que l’Italie, les prêteurs exigeraient des taux confiscatoires sur la part de la dette non mutualisée.

Autrement dit, les euro obligations déplaceraient la spéculation sur les dettes souveraines non garanties par le pot commun européen. A la rigueur, seule une monétisation totale des dettes souveraines pourrait fonctionner, mais il faudrait alors décupler les ressources de la BCE ! Quand bien même nous agirions au cas par cas en monétisant des montants différents de dette pays par pays, nous offririons ainsi une prime aux Etats les plus endettés.

Devant pareil dilemme, on comprend parfaitement que l’Allemagne refuse les euro obligations. Si à tout hasard, il arrivait au SPD et aux Verts allemands de reprendre cette proposition irresponsable, je ne donnerais pas cher de leur peau lors des élections législatives de 2013. Ni de celle de la monnaie unique.

Zemmour la hyène, le MRAP a la haine

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Mouloud Aounit, président du MRAP.

En ces temps où Terra Nova suggère de suspendre les prolos au vestiaire, où les socialistes ne connaissent de Jaurès que la chanson de Pierre Bachelet, où la candidate verte veut faire tankiste à Tripoli, où les militantes trotskystes portent le hidjab et où le PCF, après avoir été à l’Est, est complètement à l’ouest, on accuse, souvent à juste titre, la gauche d’être oublieuse de son propre passé et d’avoir enterré ses meilleures traditions.

Un reproche qui ne pourra assurément pas être fait au MRAP, qui vient de ressusciter une tradition communiste que les moins de 80 ans ne peuvent pas connaître, sinon par les grimoires sur l’histoire du mouvement ouvrier international. Voici l’affiche que l’ex-mouvement antiraciste, devenu depuis assez longtemps un lobby ethniciste, a publié pour en appeler à la générosité de ses donateurs.

Brice Hortefeux y est donc représenté en vautour, et Eric Zemmour en hyène. Or, si le vautour n’a jamais totalement disparu du bestiaire politique de la gauche (les caricaturistes cossards l’utilisent souvent pour représenter les grands capitalistes), la hyène, elle, en était exclue depuis fort longtemps. Il faut dire qu’elle avait beaucoup servi, et pas forcément à bon escient. Un petit détour historique s’impose, ça tombe bien, les gars, on est encore en vacances…

Aux temps lointains de la Guerre froide, chaque tête de turc du Parti Communiste de l’Union Soviétique, et donc des partis frères et de leurs organisations satellites, avait droit à un gracieux surnom, souvent d’origine animale. On se souvient du fameux sobriquet de « vipère lubrique » attribué par Staline à Tito, mais il y eut aussi des « rats visqueux » et même, en version chinoise, des « tigres de papier ». Quant à la hyène, elle fut célébrissime durant les fifties grâce à Alexandre Fadeïev, un des romanciers officiels du régime stalinien, et pas un des pires – on lui doit notamment La Jeune garde, qui m’a fort ému dans mon adolescence, j’assume, moi, madame.

Président-fondateur de l’Union des Écrivains, titulaire du prix Staline, Fadeïev était aussi l’un des dirigeants du Conseil Mondial de la Paix, qui regroupait les compagnons de route du monde entier dans la lutte contre l’Otan, le Plan Marshall, le réarmement allemand, etc. Le CMP a été notamment à l’initiative du célèbre Appel de Stockholm, que fit signer le jeune Jacques Chirac.

Lors de la mise en place de ce bazar, en 1948, Fadeïev s’en était très vivement pris à l’auteur de La Nausée, coupable à ses yeux de renvoyer dos à dos USA et URSS dans les débuts de la Guerre Froide. Et c’est à cette occasion que l’écrivain moscovite avait affublé son collègue parisien d’un qualificatif qui allait immédiatement faire un buzz mondial, celui de « hyène dactylographe », comme quoi l’Inquisition n’empêche pas la fantaisie, voire le baroque flamboyant.

Le plus drôle dans tout ça, c’est que Jean-Paul Sartre n’en tiendra pas longtemps rigueur à ses procureurs soviétiques, puisque quatre ans plus tard, il se ralliera à ce même Conseil Mondial de la Paix, lors de son congrès de Vienne. Porté par son enthousiasme de fraîchement converti, c’est exactement à la même époque qu’il décrète que « tout anticommuniste est un chien », apportant ainsi sa petite contribution au bestiaire stalinien…

Fillon, Loyola, même combat !

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Photo : World Economic Forum.

J’ai toujours trouvé à François Fillon l’allure d’un père jésuite. Dans ma bouche, ce n’est pas une insulte. Ressembler à Ignace de Loyola, on pourrait imaginer pire. Cette discrétion onctueuse, cette fermeté rigoureuse, cette élégance discrète rappellent le fondateur de l’illustre Compagnie. On sent bien le rôle assigné à cette image durant le quinquennat : faire un contrepoint médiatique à Nicolas Sarkozy qui, par son sens du spectacle et une certaine ostentation en matière de luxe, a davantage fait penser, si l’on poursuit le parallèle ecclésiastique, à un pape des Chroniques italiennes de Stendhal.

On dirait en effet que François Fillon s’est chargé d’incarner au moins deux des trois vœux prononcés par tout impétrant jésuite, la pauvreté et l’obéissance. Pour le troisième, la chasteté, ce n’est pas notre affaire, même en ces temps de déballage mondialisé des ADN des uns et des autres.

Mais l’obéissance, quoiqu’on en dise, François Fillon en a été le champion. À part quelques brefs sursauts d’orgueil au moment des remaniements dont il aurait dû, si l’on en croit la Constitution de la Vème, s’occuper lui-même, il a été assez fidèle à une devise fabiusienne légèrement modifiée : « Lui, c’est lui et moi c’est lui aussi ».
Le vœu de pauvreté, il l’a également prononcé assez vite, pour lui-même et, au passage, pour tous les Français en annonçant que les caisses de l’Etat étaient vides et que la France était « en faillite ». Il est resté assez fidèle à cette ligne et s’est même fait tancer pour l’utilisation prématurée du mot « rigueur », une rigueur aujourd’hui fièrement proclamée et assumée car il faut bien complaire aux nouveaux maîtres du monde, ces agences de notation qui, depuis qu’elles ne se contentent plus de noter les entreprises mais les nations elles-mêmes, ne cessent de brandir la menace nucléaire de la dégradation du triple A. Ce qui laisse chaque pays de l’UE encore épargné dans le même état de tétanie psychologique que l’Europe de l’Ouest à l’époque des SS 20.

Nicolas Sarkozy, lui, a enfin compris quelques mois avant mai 2012 qu’un président devait s’occuper de trucs de présidents (guerres, sommets internationaux, crise mondiale) non seulement pour prendre de la hauteur mais aussi pour éviter d’être trop éclaboussé par la gestion quotidienne d’un pays dont le bilan économique et social, sans même parler de la sécurité, son vieux cheval de bataille, n’est guère reluisant. Un Premier ministre, justement, c’est fait pour ça.
Et comme cela tombe bien ! Toujours dans sa ressemblance avec Ignace de Loyola, François Fillon bouillait d’impatience de se mortifier comme il est expliqué dans Les exercices spirituels. Maintenant, il peut exposer à tous son corps prêt à recevoir les outrages des syndicalistes hargneux qui, comme d’habitude, ne comprennent pas les impératifs sacrificiels d’un redressement national.

Mais l’autre trait jésuite de François Fillon est assez nouveau.
C’est un art consommé de la casuistique. La casuistique est une dialectique assez affutée qui permet de trancher les cas de conscience sans se sentir coupable de quoi que ce soit et même au contraire en en ressortant grandi, lavé de tout soupçon de complaisance vis à vis de soi-même. François Fillon, à une époque qui paraît de plus en plus lointaine de sa carrière politique, fut un proche de Philippe Seguin. C’est-à-dire un gaulliste interventionniste, adversaire ardent du « Munich social », un partisan de « l’autre politique » comme on disait quand il existait encore à droite un courant de pensée qui estimait que les Etats-nations devaient avoir leur mot à dire face aux marchés.
Il doit forcément lui en rester quelque chose, à François Fillon. On a beau changer en politique par pragmatisme ou girouettisme ou les deux, il vous reste un fond de fidélité, ne serait-ce que par nostalgie. Or, François Fillon s’aperçoit bien que son plan pour dégager la goutte d’eau de onze milliards d’euros dans la réduction de la dette ne brille pas par son caractère social.
D’où son extraordinaire trouvaille : on ne s’attaque pas aux pauvres, bien au contraire, on veut leur bien. On va même décréter, comme n’importe quel affreux gauchiste, ce qui est bien pour eux à leur place. Par exemple, ce n’est pas bien de fumer et de boire. On va donc augmenter les taxes sur les cigarettes et l’alcool.

Ce n’est pas très nouveau, mais l’hypocrisie qui consiste à être à la fois le maquereau et la brigade des meurs, à prendre sa dîme sur chaque clope mais à faire au passage la morale à coup de campagnes de prévention ou d’augmentations sauvages des prix, fait toujours rire.
Le comble de la casuistique est pourtant dans la taxe sur les sodas. L’expression toute faite « Il va falloir se serrer la ceinture » est à prendre ici dans son sens littéral. Plus de sucre ajouté pour les obèses économiquement faibles. On va faire maigrir le pauvre grâce à la rigueur. On concilie l’impératif de santé publique et le réalisme économique.

Joie, joie, pleurs de joies ! La martingale est trouvée. Et pour compléter le tout, on taxe l’entrée des parcs de loisirs. Comment ne pas applaudir ? Ces hauts lieux de l’aliénation festiviste seront désormais fermés aux pauvres. Et grâce à François Fillon, dans un pays où règnera la raison économique, les pauvres contribueront à l’effort national en ne fumant plus, en ne buvant ni alcool ni saloperies antidiététiques mais en dégustant des jus de fruit frais ou en fréquentant les bars à eaux. Ils ne s’abêtiront plus en se faisant photographier avec Mickey mais iront au théâtre ou liront des livres, comme n’importe quel bobo cultivé.

Attention tout de même, monsieur Fillon ! Au bout de quelques mois de ce traitement, les mêmes causes produisant les mêmes effets, ils seraient capables de voter socialiste, les pauvres.

Ça, c’est palace !

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Le groupe Accor ferait bien de surveiller d’un peu plus près le travail de ses femmes de chambres. Au prix où on paie la suite d’un Sofitel new-yorkais, il y a quand même des choses que l’on pourrait exiger. Par exemple, un minimum de propreté.

Comme le révèle Le Canard Enchainé, les rapports remis par les enquêteurs à Cyrus Vance montrent que la police scientifique a retrouvé, en plus de celles laissées par DSK, les traces de quatre tâches de sperme dans la chambre. Le problème est qu’il s’agit de spermes appartenant à quatre hommes différents. Non seulement Nafissatou Diallo est une menteuse, mais en plus c’est une feignasse.

On finirait par se dire que finalement, pour beaucoup moins cher, une bonne tente Eskimo bien à soi, ce n’est pas plus mal. Et personne ne viendra frapper à la porte pour faire le ménage…

Le retour de la fiancée de Frankenstein

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Pour des cinéastes comme Tarantino ou Almodovar, le cinéma est un art essentiellement superficiel. La bonne nouvelle, c’est qu’ils en font presque toujours le sujet de leurs films. De références en patchworks génériques, l’extériorité devient le principe de toute expérience intérieure. L’exemple du dernier film de l’Espagnol en constituerait presque la théorie : la peau, surface par excellence, permet de glisser d’une référence à une autre, d’un genre à un autre, d’un sexe à un autre, puis d’une émotion à une autre. Adapté du roman Mygale de Thierry Jonquet, La Piel que habito raconte l’histoire d’un chirurgien esthétique (Antonio Banderas) tenant en captivité une ravissante créature (Elena Anaya) dont l’apparence extérieure a été entièrement refaite par ses soins. Ce personnage, qui renaît le jour où il change de peau, ressemble à une définition lisse et paradoxale de la personne, chez laquelle, comme Valery le disait déjà, « la peau est ce qu’il y a de plus profond ».

Du livre de Jonquet, Almodovar retient notamment la pulsion scopique qui hante le chirurgien et alimente l’ambivalence de ses sentiments. Le personnage d’Antonio Banderas, Robert, aime avant tout contempler sa créature.
Ce voyeurisme est matérialisé par le grand écran qui relie sa chambre à celle de Vera. Surface où la captive se montre, surface par laquelle le geôlier observe. La plupart des plans ont l’ambiguïté de cette intimité à la fois étalée et tenue à distance. Une hésitation entre la pudeur et l’épanchement que l’on retrouve dans beaucoup des films d’Almodovar. Dans Volver déjà, il était question d’une sordide histoire de famille finalement préservée des révélations cheap d’une émission télé – mais que le cinéaste se gardait bien, lui, de tenir secrète. Au passage, l’obscénité était dans Volver du côté d’une figure paternelle, et il s’agissait de s’échapper pour revenir au cinéma chaleureux et bienveillant de l’univers maternel. On retrouve ce même schéma dans La Piel que habito, où la créature doit fuir le regard déviant d’un simulacre de père. C’est l’éternelle hypocrisie du moralisme d’Almodovar, qui consiste à fabriquer du monstrueux pour ensuite faire l’ange en plaçant arbitrairement des limites au montrable. Mais c’est aussi l’intérêt de son cinéma qui fait du regard et de l’apparence une question existentielle.

Il est vrai que cette question est partout dans le film. Jusque dans la structure : des différents narrateurs qui étaient utilisés par Jonquet, Almodovar fait des points de vue incomplets sur la généalogie des événements. Il semble en cela redevable de ces films d’enquête où les scènes de crime sont réinterprétées par tous protagonistes : de L’Ultime Razzia de Kubrick à Snake Eyes de De Palma, c’est devenu une véritable figure du film policier. Et pourtant, la structure en éclats fait aussi penser à un film d’un tout autre genre, plus dramatique : All about Eve. Dans le film de Mankiewicz, le personnage de Bette Davis est au centre de toutes les attentions, au cœur de toutes les histoires, à tel point qu’elle devient une nouvelle Eve, addition des regards qui se sont portés sur elle. Nous suivons le chemin inverse dans La Piel que habito : la nouvelle Vera ne se construit pas mais se déconstruit à travers les points de vue qui la fragmentent sans retour.

Fétichisme

Le fétichisme, névrose cinéphilique par excellence, est au centre du film d’Almodovar. Il est curieux de voir la manière dont un fétichisme malsain – en gros, celui du chirurgien – le dispute à un fétichisme bon enfant fait de poupées de pailles et de figurines en tout genre. Il y a là une infernale structure en abyme : notre docteur Frankenstein observe sa poupée qui elle même-fabrique des formes humaines à partir de chutes de tissus. Les gestes de la captive ne sont d’ailleurs pas dépourvus d’ambiguïté : on se souvient de la vénéneuse candeur de Vicente, alors qu’il habille un mannequin ou alors qu’il rhabille Norma, la fille du chirurgien.

Écrans et éclats sont autant de surfaces lisses sur lesquelles tout le film se joue. L’une des scènes les plus significatives à ce titre est celle où l’héroïne, dans sa combinaison intégrale (sa « seconde peau »), fuit en vain d’un bout à l’autre de la maison, glissant légèrement sur le sol à chaque changement de direction. Dans le film d’Almodovar, tout fonctionne par glissement, sur des plans sans aspérité.
Aussi le reflet devient-il imperceptiblement le lieu de communication entre tous les antagonismes : la vie devient la mort, la haine devient l’amour, un homme devient une femme (ou inversement) et le film policier devient un mélodrame. Avec de la peau, avec des plans, Almodovar essaie de nous parler de vraies personnes.

Et s’il échoue, c’est de la même manière que ses personnages échouent à jamais se retrouver eux-mêmes : Almodovar a beau changer la fin du livre de Jonquet, Vera a beau dire tout haut son ancien nom, c’est du vide qui noue sa gorge et embrume ses yeux.

Parisien, c’est trop bien

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Espèce menacée, le Parisien doit se terrer, ne jamais avouer qu’il habite la capitale sous peine de perdre la vie. Les Français sont comme ça, serviles avec les puissants et démoniaques avec les invisibles. Habiter Paris est devenu une sorte d’insulte, une tache indélébile qui souillerait l’éclat de notre bel Hexagone. Les plus remontés sont, bien entendu, les plus proches géographiquement. Les banlieusards, abrutis par de longs trajets en transport en commun et aigris par une vie sans espoir ont le regard haineux lorsqu’ils croisent un Parisien dans les couloirs du métro. Ils le considèrent à la fois comme un privilégié et comme un ennemi de classe.

Il n’y a pas si longtemps, le Parisien illuminait pourtant les campagnes françaises par sa culture, son mode de vie et son avance indéniable. Bien sûr, ils étaient arrogants, vantards et volontiers moqueurs face aux péquenots qui écoutaient, éblouis, leurs histoires de grands boulevards, de filles faciles et d’automobiles de luxe. Les faibles d’esprit ont cru déceler à partir de là, un désamour entre ces deux populations si différentes. Les Parisiens se sentaient appartenir à une caste supérieure. De leur morgue naturelle, tels des seigneurs citadins, ils tranchaient entre le bon et le mauvais goût. En ce temps-là, leur jugement était sans appel. On n’osait le remettre en cause.

Pourtant, cet antagonisme était perçu comme une chance et non comme une lutte fratricide, il faisait en réalité tout le sel des relations humaines entre Français. Dans ces lointaines provinces, le Parisien, créature extraordinaire, émancipait ces peuplades reculées. Les petits paysans rigolaient entre eux sur les manières déplacées de leurs petits congénères parisiens, toujours sûrs d’eux et la langue bien pendue. Mais quand l’été se terminait, que les vacanciers de la Capitale reprenaient le chemin de leur « triste ville », tout à coup, la vie s’éteignait, on s’ennuyait bigrement sans eux, on se rappelait à la veillée de leurs disques américains ou anglais, de cette musique qui finalement était joyeuse et colorée, on irait même voir si, à la sous-préfecture la plus proche, on ne trouverait pas les mêmes chemises ou les mêmes pantalons qu’eux.

C’est qu’en formidables VRP de la société de consommation, les petits Parisiens avaient insufflé dans les champs, la modernité, la joie de vivre, des mœurs plus libres et surtout une attitude, une confiance en soi qu’on nommait jadis « l’épate… ». Ils en jetaient ces Parigots. L’année suivante, aux premiers rayons de l’été, ils débarquaient à nouveau, avec dans leurs valises, une nouvelle mode qu’on ne tarderait pas à adopter dès la rentrée de septembre.

C’est dire si les Parisiens ont plus influencé le Périgord, la Vendée, le Beaujolais ou la Sologne que les deux dernières Républiques, le Concorde, le Traité de Rome ou l’ORTF. Et puis un jour, ces colonisateurs des belles saisons ne revinrent plus. Les Parisiens disparurent à l’aube des années 80 comme les mobylettes italiennes à vitesses, les slows langoureux, les blousons en suédine et les chaussures en daim. Certains firent bien un peu de résistance mais la pression immobilière les poussait inexorablement à l’extérieur du périphérique. Ils perdirent leur qualité de Parisien pour redevenir de simples provinciaux.
La Capitale vieillissait au rythme de la mondialisation galopante et l’esprit de Paname s’évaporait dans les brumes matinales de la Seine. La télévision avait en revanche trouvé son bouc émissaire favori, elle agitait sans cesse le Parisien comme l’épouvantail de tous nos malheurs. Partout en France, on crut ce discours xénophobe qui faisait du Parisien, un être vil, coupable de notre déclin. Le Parisien sert encore de fragile paravent à la misère ambiante. Il est plus facile de le jalouser que de se demander pourquoi on a construit à la va-vite ces cités sans âme et entassé à la pelle les plus pauvres d’entre nous à la lisière des anciennes fortifications.

Hors de prix, la capitale pratique désormais une ségrégation sociale dont elle peine à se relever. Moralement, elle a failli à sa mission civilisatrice. Le Paris populaire des ouvriers du bois, des métaux et du vin a définitivement tiré le rideau. Fermé pour cause de goinfrerie. Les plus avides ne pouvaient décidément plus laisser une si belle ville aux mains des prolétaires.

Après un bon coup de balai et un léger coup de pinceau, on a tout simplement vendu la Capitale aux plus offrants. Les riches étrangers y sont les bienvenus. Des quartiers autrefois symbole de la lutte révolutionnaire ont laissé la place à des immeubles de standing où les rejetons de la bourgeoisie tentent de s’y greffer avec le frisson de la transgression. Est-ce à dire que le Parisien a été anéanti sous la folie immobilière et la gabegie de l’État ? N’exagérons rien :il reste encore quelques traces de son passage sur Terre et plutôt du côté de la Rive Gauche.

C’est là aussi une erreur communément admise de penser que la Rive Gauche est un repère de vieux intellos figés dans le Saint-Germain-des-Prés de Sartre et de Juliette Gréco tandis que la Rive Droite serait le cœur battant de cette ville moderne et assurément tournée vers l’avenir. Nous vivons une période trouble où les faux-semblants pullulent. La Rive Droite n’est qu’une illusion, un mirage des pavés, un château de sable qui pourrait s’envoler. Elle est faite en carton-pâte, construite sur un crime, elle a perdu à jamais son âme. De Montmartre au Faubourg Saint-Antoine, le Paris populaire a été prié de déguerpir. Alors que la Rive Gauche a conservé sa nostalgie, son caractère enfantin, pendant encore longtemps des étudiants longeront les grilles du Luxembourg avec l’ambition de dévorer le monde et de dire « A nous deux, maintenant ! ». Les canards du parc Montsouris regarderont des couples qui n’en finissent plus de s’enlacer et la grande horloge de la Gare d’Austerlitz indiquera aux plus étourdis qu’il est l’heure de quitter la Ville Lumière.

L’esprit de Paris n’est donc pas mort. Espérons que les enfants des petits paysans qui croupissent aujourd’hui dans d’obscures métropoles régionales et de lugubres zones pavillonnaires, rêvent toujours en secret de Paris. Parce que, finalement, tout se résume dans ce mot d’Alfred Valette répondant à Léon-Paul Fargue qui lui demandait ce qu’était un Parisien : « Un Parisien ? C’est un Français ! ».

Jean-Pierre Georges, poète du renoncement

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Ce livre que je n’ai pas écrit et dont j’aurais aimé être l’auteur, a pour titre : L’Éphémère dure toujours. Il est signé Jean-Pierre Georges qui me l’a envoyé récemment en s’excusant de cette intrusion dans ma vie : «Petite faiblesse passagère, précise-t-il, moment d’égarement quand la voix du renoncement est enrouée ». Jean-Pierre Georges ne se doute pas du plaisir qu’il m’a procuré : des livres comme le sien, c’est tous les jours que j’aimerais en trouver dans mon courrier. Cela n’arrive, hélas ! qu’une ou deux fois par an.

Jean-Pierre Georges pousse l’auto dérision à un degré de raffinement extrême, sans tomber dans les deux écueils qui guettent les amateurs du genre : la préciosité et le narcissisme. La modestie de Jean-Pierre Georges touche au sublime. Ainsi, lorsqu’il apprend par la presse qu’une jeune fille a été étranglée, violée, puis jetée morte dans le fossé, il précise : « Ce n’est pas moi, pour le viol, je n’aurais pas pu ». D’ailleurs, ajoute-t-il quelques pages plus loin : « Mon instinct sexuel n’est plus très sûr ». Quant à la poésie, il y a renoncé parce que cela le fatiguait d’avoir toujours à trouver quelque chose. Il faut la pratiquer jeune, avant la cataracte mentale. Aucune naissance ne l’intéresse plus, sauf peut-être la naissance des seins.

Bref, Jean-Pierre Georges s’agrippe à une philosophie du renoncement. Se contenter de peu Mais ce n’est pas de peu qu’on se contente, note-t-il, c’est de rien. Quand on pense à ce qu’est une vie, à ce qu’on accepte d’elle, à tout ce à quoi on consent, on devrait sur-le-champ se punir de sa couardise en allant courir nu dans la campagne gelée. Jean-Pierre Georges se plaît à se faire horreur. Moi, il m’a enchanté. Et dire que personne, mais vraiment personne, ne connaît Jean-Pierre Georges. Il lui a fallu trois ans pour trouver un éditeur (Tarabuste)…

Lui faudra-t-il encore trois ans pour trouver des lecteurs ?

l'éphémère dure toujours

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Bonnet rose et rose bonnet

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La guerre est déclarée, proclament les affiches d’un film placardée sur tous les kiosques. À vue de nez, ça s’applique assez bien à la petite sauterie annuelle des socialistes à La Rochelle. Pas de quoi être trop surpris, ni même déçu, ni rien. La primaire approche, la vraie campagne aussi, la baston est donc normale. Entre les deux favoris annoncés de cette compétition, Martine Aubry, ancienne Première secrétaire, et François Hollande, favori des sondages, les hostilités sont ouvertes. Leurs « lieutenants » comme on dit dans la grande presse (Pierre Moscovici pour l’un, François Lamy pour l’autre) ont expliqué aux journalistes autorisés qu’il ne s’agissait pas de s’empailler mais de se différencier. Et c’est bien le problème : comment se différencier quand on pense pareil – ou presque ?

Voilà des mois qu’Aubry et Hollande expliquent qu’ils sont d’accord sur tout, notamment sur la fameuse règle d’or qui prévoit d’inscrire dans la Constitution un plafond maximal de déficit public. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’Europe, il en faut toujours plus. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’Afghanistan, il faut en partir au plus vite. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’école, la fiscalité (il faut une révolution fiscale), les retraites, même si dans un premier temps, Martine Aubry avait expliqué qu’elle souhaitait un retour à la retraite plein-pot à 60 ans, avant de revenir sur cette proposition.

Ces convergences en série sont d’ailleurs assez logiques: Martine Aubry et François Hollande sont des bébés Delors. Bercés par les mêmes ritournelles du socialisme européen, nourris aux rêves de transformation de la société d’avant 1995, ils ont vécu la défaite de 2002 avec une rage rentrée, l’un en gardant Solferino et Tulle, l’autre en se repliant sur Lille. C’est que les socialistes adorent le pouvoir local, celui qui ne ment pas, mais ne fait pas gagner la présidentielle.

Mais voilà, fini de rigoler: les 9 et 16 octobre, on ne sait pas combien de Français se déplaceront pour choisir le candidat socialiste à la présidentielle. Et les « états-majors » – encore un mot emprunté à la grande presse – des candidats ont compris que pour séduire et faire basculer ces masses inconnues d’électeurs, il faudra, à défaut d’offrir un plus produit, avoir au moins l’air d’être différent de l’autre. D’où la course à l’échalote de La Rochelle, sur fond de « moi c’est moi et lui, ben c’est lui (ou elle) ».

Mais il faut être solférinologue débutant pour ne pas voir que le résultat de ces tentatives de triangulation est assez mince. Des peccadilles sur le style, les régimes, ou la place de la culture dans la société. Il suffisait d’entendre le pseudo-débat entre Pierre Moscovici et François Lamy, samedi matin sur Europe 1, pour s’en convaincre. L’une a été ministre, l’autre pas. « Mais ça n’a pas plus d’importance que ça », expliquait Mosco. Après tout, ni Zapatero, ni David Cameron n’avaient eu de maroquins avant de diriger les gouvernements de leurs pays. Les déficits publics, « c’est une contrainte qui s’impose à tous », poursuit Pierre Moscovici, et François Lamy renchérit. Au bout du compte, le seul argument susceptible de convaincre l’électeur d’acheter un produit plutôt que l’autre est lâché par l’ancien ministre des Affaires européennes : « La seule chose qui m’intéresse au fond dans cette campagne, c’est de travailler pour le candidat qui sera le mieux placé pour battre la droite », soit François Hollande si on donne foi aux sondages effectués sur 404 personnes, qui le donnent gagnant face à Nicolas Sarkozy.

Nous voici donc au cœur du piège que les socialistes se sont tendus à eux-mêmes: oublions la politique – puisque nous pensons pareil – et ressortons du placard le « vote utile » dès la primaire. On voit bien que le candidat Hollande, dit « normal », brandit son avance sondagière de l’été pour terroriser à peu de frais les militants et sympathisants tentés par sa concurrente.

On comprend mieux, dans ces conditions, que « monsieur Normal » boude les « photos de famille » rassemblant les candidats-camarades, sèche le discours d’ouverture de sa rivale et raille la campagne de terrain menée par les troupes d’icelle qui distribuent sur les marchés sa « lettre aux Français ». Hollande espère bien transformer les conjectures de CSA ou d’Opinion Way, qui valent aussi cher que celles du printemps donnant Hulot triomphant, en prophéties auto-réalisatrices. Sa différence à lui tient en une phrase : je suis en tête. Mais, sondages ou pas, Martine Aubry est également convaincue d’être la meilleure adversaire du président sortant. Cette conviction partagée par les deux candidats qu’ils seront élus confortablement risque de leur coûter la présidentielle. Cette posture de jumeaux maléfiques augure mal de la capacité des socialistes à mener une politique différente.

Dans ces conditions, le seul espoir, pour ceux qui aimeraient voir arriver au pouvoir une gauche ayant autre chose dans sa besace qu’une vague pensée social-démocrate usée jusqu’à la corde, est que les autres candidats – Montebourg, Valls et même Royal qui pèse sans doute plus que ce qu’on croit – obligent les deux favoris à abandonner leurs discours soporifiques et à parler aux Français plutôt qu’aux éditorialistes en quête de micro-fractures.

D’ici là, il faudra prendre son mal en patience avec Hollande et Aubry, les deux faces de la même pièce de un Euro.

La planète des singes : une fable anti-humaniste ?

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Chaque année, les vacances d’été amènent sur les écrans de cinéma leur lot de blockbusters bien plus sûrement que le réchauffement climatique n’amène la canicule. Et chaque année, l’effet de surprise est au rendez-vous, conséquence du progrès constant des effets spéciaux allié à une recherche du réalisme sans cesse renouvelée. C’est le cas de La planète des singes : les origines, de Rupert Wyatt. L’extrême frugalité de l’intrigue n’en fait certes pas un chef-d’œuvre. Mais la perfection des images de synthèse utilisées pour mettre en scène le héros simiesque nous donne à voir cet animal comme on se regarde dans un miroir. Elle nous rappelle combien la troublante question de la frontière entre l’homme et la bête a pu fasciner non seulement les cinéastes, mais aussi les écrivains.

La planète des singes : les origines, énième rejeton cinématographique du roman de Pierre Boulle ne brille certes pas par la qualité de son scénario, qui ne nous épargne aucun des poncifs nécessaires à la confection d’une superproduction. Il y a tout d’abord la dénonciation grossière de l’industrie pharmaceutique alliant l’âpreté au gain de l’homme d’affaires à l’inconscience d’un jeune et beau docteur Frankenstein, auquel sa créature – un chimpanzé rendu surdoué par une molécule de synthèse – va bien vite échapper. Suivent toutes les figures de style obligatoires et sans surprise: la problématique de l’altérité et la solitude du dissemblable, la prise de conscience collective, lente mais inexorable, d’un lumpenprolétariat animal qui finira par briser ses chaînes à l’appel d’un Spartacus quadrumane ayant appris à dire « Non », puis, enfin, le meurtre symbolique du père. Notre primate héroïque quitte en effet l’humain qui l’a élevé pour aller vivre sa vie de singe au sommet de sycomores millénaires, ce qui est tout de même plus éco responsable que dans un pavillon de banlieue avec cuisine en formica.

Finalement, c’est bien dans sa mise en œuvre remarquable des effets spéciaux que tient la réussite du film. L’usage de la « performance capture », déjà utilisée par James Cameron dans Avatar, et qui consiste à plaquer sur de véritables acteurs un « maquillage » de synthèse, humanise de façon surprenante les chimpanzés-héros. Leurs mimiques et leur regard permettent de jouer toute la gamme des émotions humaines, poussant jusqu’à son comble l’anthropomorphisme habituel de ces fictions qui arpentent avec fascination et depuis longtemps la ligne de démarcation entre humanité et animalité.

Cette précision de l’image conduit hélas à trancher un peu vite une question que la littérature, fort heureusement, a choisi de laisser irrésolue. Car pour Rupert Wyatt, les choses sont faciles. L’homme est monstrueux. Il torture l’animal en faisant sur lui des expériences scientifiques qui confinent à la folie et dont il cesse rapidement de maîtriser les conséquences. Ce faisant, il créée les conditions de sa propre destruction, et c’est bien fait. A l’inverse, le singe est humain. Il prend une juste revanche, sans haine, mais avec une intelligence et une détermination qui se lisent dans ses yeux. Paradoxalement, et parce que la qualité technique du film semble avoir utilisé la suggestivité d’un visage humain « avatarisé » pour gommer toute complexité, on se remémore aussitôt ces interrogations que quelques écrivains du milieu du XX° siècle avaient laissé en suspens.

Ainsi se rappellera-t-on une autre révolution animaliste, celle décrite par George Orwell dans La ferme des animaux. On évoquera aussi Robert Merle, qui sut attraper la difficile question de la communication homme/animal par tous les bouts : d’abord sous l’angle de la science-fiction, dans Un animal doué de raison, puis à la manière hyper réaliste de l’observateur scrupuleux d’une expérience scientifique dans Le propre de l’homme. Ce dernier ouvrage donne d’ailleurs à la question du langage animal une réponse exactement inverse à celle fournie par Wyatt. Même bercée depuis l’enfance par des bras humains, et quoiqu’ayant appris le langage des signes à l’instar du héros de La planète des singes, le chimpanzé Chloé ne prononcera jamais une parole. Enfin, on se souviendra du père Dillighan, ce bénédictin mis en mots par Vercors, qui rejoua dans le secret de sa conscience la controverse de Valladolid, et souffrit tant de ne pouvoir répondre à cette simple question : Les animaux dénaturés, ces « tropis » à mi chemin entre l’homme et la bête, ont-il une âme ?

Doit-on immédiatement conclure que seul l’écrit permet la nuance et que le cinéma, essentiellement préoccupé de produire des images spectaculaires, n’a à offrir que du manichéisme hollywoodien ? Rien n’est moins sûr. Boulle, Orwell, Merle et Vercors écrivaient pendant la Guerre Froide. Le monde s’ébrouait au sortir d’un conflit mondial qui avait vu des milliers d’hommes se « rhinocériser », comme le disait Ionesco. Cela amenait nécessairement la question suivante : l’être humain n’est-il pas le seul animal authentiquement bestial ?

Rupert Wyatt, lui, est un homme de notre époque, de cette modernité qui se caractérise, selon certains, par la fin des idéologies, et où d’autres voient dans l’écologie une utopie de substitution. Avec tout ce que cette dernière, au delà de sa doxa a priori sympathique, dissimule de défiance envers l’homme pour mieux aimer « le vivant », de suspicion pour la culture qui s’oppose trop à « la nature », autrement dit, et comme le pressentait Luc Ferry, dès le début des années 1990, d’antihumanisme. Dans ces conditions-là, prenons garde que les grands singes ne finissent effectivement par gagner cette (contre)révolution.

Le nouvel ordre écologique

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À la FFF, seule la bêtise est gratuite

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On savait le football professionnel pourri par le fric et la déraison. On ne pensait pas, en revanche, que ces règlements n’admettaient pas la moindre trace de philanthropie.

Ainsi, les joueurs du Dijon Football Côte d’Or qui viennent d’accéder à notre championnat de Ligue 1 ont dû, précipitamment changer de maillot quelques minutes avant le coup d’envoi du match qui les opposait à ceux du FC Lorient samedi dernier.

Celui qu’ils comptaient porter comprenait, notamment, deux logos d’associations « Coup d’pouce » et « Autour de Williams ». La Ligue de football professionnelle refusait ces deux petits flocages sur le maillot bourguignon non parce qu’il s’agissait d’associations subversives -elles ont pour objet de soutenir des enfants malades du cancer ou d’une maladie rare- mais parce qu’ils y figuraient à titre gracieux et, donc, non répertoriés comme partenaires officiels.

Le geste gratuit n’est donc plus seulement rare, il est désormais interdit par les instances du foot français. C’est plus clair comme ça, non ?

Euro-bonds, pourquoi Berlin n’en voudra jamais

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Crédits photo : European Council

Face à la crise financière, les cabris du XXIe siècle sautent en répétant le dernier mot magique à la mode : euro obligations, euro obligations, euro obligations ! En fait de solution miracle, leur efficacité est sujet à débat, si tant est que l’Allemagne consente à leur application.

Dans une de ses dernières notes d’expert, Patrick Artus observe que la Banque Centrale Européenne ne pourra pas indéfiniment racheter de la dette espagnole et italienne afin de faire baisser les taux d’intérêt à dix ans de Madrid et Rome [1. Reconnaissons à la BCE d’avoir ramené leurs taux de 6% début août à environ 5% aujourd’hui]. Comme la Banque Centrale Européenne a déjà racheté pour plus de 90 milliards d’euros de dettes et que son appétit d’emprunt risque de se tarir devant les 2700 milliards de dettes souveraines italiennes et espagnoles, Artus conclut qu’« on ne pourra pas éviter les euro bonds ». A moins d’opter pour un renforcement du Fond Européen de Solidarité Financière, « la seule solution serait de sortir de l’euro et de monétiser les déficits publics sur une base nationale ».

Comment demander 4000 milliards à l’Allemagne ?

Compte tenu de la situation, beaucoup pensent que l’Allemagne surmontera ses réticences et acceptera les euro obligations pour sauver la monnaie unique. D’après le centre Bruegel, qui propose de mutualiser les dettes publiques à hauteur de 60% du PIB européen, la création d’une tranche « sénior » devrait instaurer une garantie solidaire collective pour la zone euro.

Puisque le PIB de la zone euro avoisine les 9400 milliards d’euros, dont 2600 imputables à la seule Allemagne, cela ferait de Berlin la caution solidaire d’environ 5600 milliards de dette collective dont seulement 1600 milliards lui reviennent. Ce mécanisme vicié mettrait de côté les 600 milliards environ de dette souveraine allemande qui se situent au-delà du seuil des 60% du PIB européen.

Les eurocrates qui ont imaginé ce système voudraient donc demander à l’Allemagne une garantie de 4000 milliards d’euros, soit 150% de son PIB !

Rien d’étonnant à ce que les Allemands toussent et refusent mordicus cette proposition depuis le début, surtout lorsque l’on sait que cette dette fourre-tout mutuelle risquerait d’augmenter les taux d’intérêt payés par nos voisins d’Outre-Rhin [2. La presse allemande fait état d’un surcoût de 17 milliards]. Pire, le reste de la dette européenne, émis au-delà des 60% du PIB commun, pourrait se payer très cher, y compris par une Allemagne qui se trouverait caution solidaire de plus de 5000 milliards de dettes…

Aussi, il est proprement hallucinant de voir et d’entendre les dirigeants socialistes français critiquer aussi vertement le refus allemand des euro obligations. Se rendent-ils seulement compte des sommes qu’ils demandent à Berlin de garantir ? Ces messieurs de Solférino accepteraient que la France soit elle aussi garante des 5600 milliards de dettes du dispositif. Quelle légèreté à dilapider l’argent public !
Il y a bien une justice dans tout cela : les euro obligations s’avèrent aussi inefficaces qu’iniques.

Certes, cette solution aurait l’avantage de sécuriser 60% du PIB européen, mais quid de la dette au-delà de ce seuil ? Dans le meilleur des cas, s’ils daignent financer des pays aussi endettés que l’Italie, les prêteurs exigeraient des taux confiscatoires sur la part de la dette non mutualisée.

Autrement dit, les euro obligations déplaceraient la spéculation sur les dettes souveraines non garanties par le pot commun européen. A la rigueur, seule une monétisation totale des dettes souveraines pourrait fonctionner, mais il faudrait alors décupler les ressources de la BCE ! Quand bien même nous agirions au cas par cas en monétisant des montants différents de dette pays par pays, nous offririons ainsi une prime aux Etats les plus endettés.

Devant pareil dilemme, on comprend parfaitement que l’Allemagne refuse les euro obligations. Si à tout hasard, il arrivait au SPD et aux Verts allemands de reprendre cette proposition irresponsable, je ne donnerais pas cher de leur peau lors des élections législatives de 2013. Ni de celle de la monnaie unique.

Zemmour la hyène, le MRAP a la haine

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Mouloud Aounit, président du MRAP.

En ces temps où Terra Nova suggère de suspendre les prolos au vestiaire, où les socialistes ne connaissent de Jaurès que la chanson de Pierre Bachelet, où la candidate verte veut faire tankiste à Tripoli, où les militantes trotskystes portent le hidjab et où le PCF, après avoir été à l’Est, est complètement à l’ouest, on accuse, souvent à juste titre, la gauche d’être oublieuse de son propre passé et d’avoir enterré ses meilleures traditions.

Un reproche qui ne pourra assurément pas être fait au MRAP, qui vient de ressusciter une tradition communiste que les moins de 80 ans ne peuvent pas connaître, sinon par les grimoires sur l’histoire du mouvement ouvrier international. Voici l’affiche que l’ex-mouvement antiraciste, devenu depuis assez longtemps un lobby ethniciste, a publié pour en appeler à la générosité de ses donateurs.

Brice Hortefeux y est donc représenté en vautour, et Eric Zemmour en hyène. Or, si le vautour n’a jamais totalement disparu du bestiaire politique de la gauche (les caricaturistes cossards l’utilisent souvent pour représenter les grands capitalistes), la hyène, elle, en était exclue depuis fort longtemps. Il faut dire qu’elle avait beaucoup servi, et pas forcément à bon escient. Un petit détour historique s’impose, ça tombe bien, les gars, on est encore en vacances…

Aux temps lointains de la Guerre froide, chaque tête de turc du Parti Communiste de l’Union Soviétique, et donc des partis frères et de leurs organisations satellites, avait droit à un gracieux surnom, souvent d’origine animale. On se souvient du fameux sobriquet de « vipère lubrique » attribué par Staline à Tito, mais il y eut aussi des « rats visqueux » et même, en version chinoise, des « tigres de papier ». Quant à la hyène, elle fut célébrissime durant les fifties grâce à Alexandre Fadeïev, un des romanciers officiels du régime stalinien, et pas un des pires – on lui doit notamment La Jeune garde, qui m’a fort ému dans mon adolescence, j’assume, moi, madame.

Président-fondateur de l’Union des Écrivains, titulaire du prix Staline, Fadeïev était aussi l’un des dirigeants du Conseil Mondial de la Paix, qui regroupait les compagnons de route du monde entier dans la lutte contre l’Otan, le Plan Marshall, le réarmement allemand, etc. Le CMP a été notamment à l’initiative du célèbre Appel de Stockholm, que fit signer le jeune Jacques Chirac.

Lors de la mise en place de ce bazar, en 1948, Fadeïev s’en était très vivement pris à l’auteur de La Nausée, coupable à ses yeux de renvoyer dos à dos USA et URSS dans les débuts de la Guerre Froide. Et c’est à cette occasion que l’écrivain moscovite avait affublé son collègue parisien d’un qualificatif qui allait immédiatement faire un buzz mondial, celui de « hyène dactylographe », comme quoi l’Inquisition n’empêche pas la fantaisie, voire le baroque flamboyant.

Le plus drôle dans tout ça, c’est que Jean-Paul Sartre n’en tiendra pas longtemps rigueur à ses procureurs soviétiques, puisque quatre ans plus tard, il se ralliera à ce même Conseil Mondial de la Paix, lors de son congrès de Vienne. Porté par son enthousiasme de fraîchement converti, c’est exactement à la même époque qu’il décrète que « tout anticommuniste est un chien », apportant ainsi sa petite contribution au bestiaire stalinien…