La guerre est déclarée, proclament les affiches d’un film placardée sur tous les kiosques. À vue de nez, ça s’applique assez bien à la petite sauterie annuelle des socialistes à La Rochelle. Pas de quoi être trop surpris, ni même déçu, ni rien. La primaire approche, la vraie campagne aussi, la baston est donc normale. Entre les deux favoris annoncés de cette compétition, Martine Aubry, ancienne Première secrétaire, et François Hollande, favori des sondages, les hostilités sont ouvertes. Leurs « lieutenants » comme on dit dans la grande presse (Pierre Moscovici pour l’un, François Lamy pour l’autre) ont expliqué aux journalistes autorisés qu’il ne s’agissait pas de s’empailler mais de se différencier. Et c’est bien le problème : comment se différencier quand on pense pareil – ou presque ?

Voilà des mois qu’Aubry et Hollande expliquent qu’ils sont d’accord sur tout, notamment sur la fameuse règle d’or qui prévoit d’inscrire dans la Constitution un plafond maximal de déficit public. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’Europe, il en faut toujours plus. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’Afghanistan, il faut en partir au plus vite. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’école, la fiscalité (il faut une révolution fiscale), les retraites, même si dans un premier temps, Martine Aubry avait expliqué qu’elle souhaitait un retour à la retraite plein-pot à 60 ans, avant de revenir sur cette proposition.

Ces convergences en série sont d’ailleurs assez logiques: Martine Aubry et François Hollande sont des bébés Delors. Bercés par les mêmes ritournelles du socialisme européen, nourris aux rêves de transformation de la société d’avant 1995, ils ont vécu la défaite de 2002 avec une rage rentrée, l’un en gardant Solferino et Tulle, l’autre en se repliant sur Lille. C’est que les socialistes adorent le pouvoir local, celui qui ne ment pas, mais ne fait pas gagner la présidentielle.

Mais voilà, fini de rigoler: les 9 et 16 octobre, on ne sait pas combien de Français se déplaceront pour choisir le candidat socialiste à la présidentielle. Et les « états-majors » – encore un mot emprunté à la grande presse – des candidats ont compris que pour séduire et faire basculer ces masses inconnues d’électeurs, il faudra, à défaut d’offrir un plus produit, avoir au moins l’air d’être différent de l’autre. D’où la course à l’échalote de La Rochelle, sur fond de « moi c’est moi et lui, ben c’est lui (ou elle) ».

Mais il faut être solférinologue débutant pour ne pas voir que le résultat de ces tentatives de triangulation est assez mince. Des peccadilles sur le style, les régimes, ou la place de la culture dans la société. Il suffisait d’entendre le pseudo-débat entre Pierre Moscovici et François Lamy, samedi matin sur Europe 1, pour s’en convaincre. L’une a été ministre, l’autre pas. « Mais ça n’a pas plus d’importance que ça », expliquait Mosco. Après tout, ni Zapatero, ni David Cameron n’avaient eu de maroquins avant de diriger les gouvernements de leurs pays. Les déficits publics, « c’est une contrainte qui s’impose à tous », poursuit Pierre Moscovici, et François Lamy renchérit. Au bout du compte, le seul argument susceptible de convaincre l’électeur d’acheter un produit plutôt que l’autre est lâché par l’ancien ministre des Affaires européennes : « La seule chose qui m’intéresse au fond dans cette campagne, c’est de travailler pour le candidat qui sera le mieux placé pour battre la droite », soit François Hollande si on donne foi aux sondages effectués sur 404 personnes, qui le donnent gagnant face à Nicolas Sarkozy.

Nous voici donc au cœur du piège que les socialistes se sont tendus à eux-mêmes: oublions la politique – puisque nous pensons pareil – et ressortons du placard le « vote utile » dès la primaire. On voit bien que le candidat Hollande, dit « normal », brandit son avance sondagière de l’été pour terroriser à peu de frais les militants et sympathisants tentés par sa concurrente.

On comprend mieux, dans ces conditions, que « monsieur Normal » boude les « photos de famille » rassemblant les candidats-camarades, sèche le discours d’ouverture de sa rivale et raille la campagne de terrain menée par les troupes d’icelle qui distribuent sur les marchés sa « lettre aux Français ». Hollande espère bien transformer les conjectures de CSA ou d’Opinion Way, qui valent aussi cher que celles du printemps donnant Hulot triomphant, en prophéties auto-réalisatrices. Sa différence à lui tient en une phrase : je suis en tête. Mais, sondages ou pas, Martine Aubry est également convaincue d’être la meilleure adversaire du président sortant. Cette conviction partagée par les deux candidats qu’ils seront élus confortablement risque de leur coûter la présidentielle. Cette posture de jumeaux maléfiques augure mal de la capacité des socialistes à mener une politique différente.

Dans ces conditions, le seul espoir, pour ceux qui aimeraient voir arriver au pouvoir une gauche ayant autre chose dans sa besace qu’une vague pensée social-démocrate usée jusqu’à la corde, est que les autres candidats – Montebourg, Valls et même Royal qui pèse sans doute plus que ce qu’on croit – obligent les deux favoris à abandonner leurs discours soporifiques et à parler aux Français plutôt qu’aux éditorialistes en quête de micro-fractures.

D’ici là, il faudra prendre son mal en patience avec Hollande et Aubry, les deux faces de la même pièce de un Euro.