Selon l’humeur du moment, les prétendants socialistes vont être amenés à s’embrasser, s’ignorer ou s’insulter. Mais quoi qu’ils fassent, ils le feront avec les mains attachées dans le dos : ils sont tous, ou au moins les favoris, enserrés dans la nasse de la « règle d’or ». Pour être plus précis, disons que ce joli piège tendu par le Président de la République va leur serrer le kiki petit à petit jusqu’à les étouffer : c’est très affaibli que le vainqueur ou la vainqueure des primaires affrontera Sarkozy au premier tour. Quant au second…
Un piège ? Oui, un piège. Mais on peut plus banalement appeler ça « faire de la politique ». Et après quatre ans de guérilla niveau bac à sable, le Président s’est souvenu que, quand il faisait de la politique, eh bien ça marchait. C’est même comme ça qu’il est devenu Président. C’est donc peut-être en élevant le niveau qu’il pourrait le rester.
Reprenons le fil de la manœuvre : confronté aux risques de contagion monétaire venus du flanc sud de l’euro, Nicolas Sarkozy, tout fraîchement converti à l’orthodoxie budgétaire, annonce qu’il proposera avant la présidentielle l’inscription dans la Constitution d’une « règle d’or » qui limitera progressivement le déficit public à 3 % du PIB. À charge ensuite pour les élus du peuple de faire entrer les budgets dans ce moule à gâteau trop petit.[access capability= »lire_inedits »]
« On ne la votera pas mais on la respectera »
Et que font nos amis lapins socialistes, pris dans les phares du très orthodoxe Président ? Ils plongent tête baissée! Enfin, pire encore. Aubry et Hollande disent que, s’ils sont élus, ils respecteront cette règle bien plus scrupuleusement que la vilaine droite. Et qu’ils l’inscriront eux aussi dans le marbre, pas constitutionnel mais législatif. Car, expliquent-ils en substance, nous sommes sérieux, nous ne voulons pas que les agences de notation dégradent le « triple A » de la France et fassent plonger l’Europe dans une crise dont l’euro pourrait ne pas se remettre. Tout ça en refusant néanmoins de voter leur règle chérie maintenant, sous des prétextes assez bidons : Sarkozy a dégradé comme personne les comptes publics, il a mal géré la France, fait trop de cadeaux aux riches, trop de misères aux pauvres, etc, etc.
En clair, nos deux lurons (deux et demi en rajoutant Ségo) disent : on ne la votera pas, mais on la respectera. Bilan des opérations : ils sont bien sûr perdants sur les deux tableaux, mais ne l’ont pas encore bien compris. On va donc leur expliquer gentiment : entre gens de gauche, faut s’entraider.
Sur la forme, d’abord : dire qu’on est pour un truc et refuser de le voter, c’est passer pour des charlots. M’est avis qu’on ne se privera de leur rappeler cent douze fois par jour d’ici le premier tour. Sur le fond ensuite, donc sur la « règle d’or » : pourquoi diable se lier les mains à tout prix ? Au nom de Maastricht, de l’euro et du TCE, la France a déjà renoncé à toute politique monétaire en la confiant aux calculettes bizarres des Trichet boys. Fixer comme horizon indépassable les 3%, c’est renoncer définitivement à toute politique économique. Tout le monde est d’accord pour diminuer l’endettement de la France, donc baisser les dépenses et augmenter les recettes − tant qu’à faire, sans que ces deux plaies s’abattent sur les mêmes. Mais les socialistes, tout complexés par leur réputation de cigales, veulent se montrer plus raisonnables que la raison. Ou disons, plus présidentiables que le Président. Et tombent ainsi dans son piège à éléphants, pourtant gros comme un camion.
Pour l’instant, leur argumentation s’est résumée à deux points. Primo, nous n’avons pas de leçons à recevoir de la droite qui est aux affaires depuis dix ans sans avoir traité le problème. Secundo, nous allons gérer les finances publiques au mieux, en cessant de faire des cadeaux fiscaux à ceux qui n’en ont pas besoin. Tout cela est vrai. Le drame, c’est qu’ils ont bêtement oublié ce qui pouvait les différentier radicalement de Sarkozy, qui va lui aussi titiller un peu les grandes fortunes et les multinationales en vue du show électoral. Il manque un tertio : nous allons promouvoir l’activité, aider les entreprises qui créent de la croissance et de l’emploi au lieu de protéger la rente, et en finir avec l’obsession de l’euro fort et de l’inflation zéro de l’ami Trichet. Or, comme ce ne sont sans doute pas de basses pensées électorales qui les poussent à faire un pied de nez aux 53 % de nonistes de 2005, leur entêtement ne peut avoir qu’une seule explication : ils sont sincèrement convaincus qu’il n’y a pas d’autre politique possible, donc qu’ils sont coincés. C’est encore pire. (Je ne prétends pas avoir une solution clé en main, mais il me semble tout de même qu’il y a en circulation quelques idées qui nous permettraient de repartir sur de nouveaux rails en entraînant nos amis grecs, italiens, espagnols et autres).
Rassurer les marchés ? Mais ils ne veulent pas être rassurés
Ce tertio, on ne l’entendra pas des ténors du PS, précisément parce qu’il contrecarrerait la pierre angulaire de la « règle d’or » : il faut rassurer les marchés. Voilà la seule question qui obsède les politiques de droite (au pouvoir) et de gauche (qui en rêvent). Les marchés : cet animal sans tête qui a planté l’économie mondiale en 2008, via les banques et les folies de l’époque. Marchés et banques sauvés, partout dans le monde, par les pouvoirs publics et leurs zélés contribuables, et qui, de ce fait, ont survécu à leurs turpitudes. Et voilà que trois ans plus tard, ils profitent de leur santé retrouvée pour rançonner les États, à commencer par les plus faibles, mais les autres ne perdent rien pour attendre.
Personne de sensé, ni même de raisonnablement insensé comme votre serviteur, ne nie que l’économie de marché est le cadre dans lequel doit s’inscrire l’action publique. Encore faut-il qu’elle permette le financement et l’expansion des entreprises en leur offrant l’accès aux fonds des petits, moyens et gros porteurs. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, les marchés servent à tout, sauf à ça. Et on peut en dire autant ou presque des banques – lesquelles font d’ailleurs partie de ces marchés sans visage. Ce n’est pas pour rien qu’on a dû créer en France un poste de médiateur du crédit en France, soit un Monsieur chargé de tirer les oreilles des banques quand celles-ci ne veulent plus prêter aux entreprises qui ont besoin d’argent et les moyens de rembourser. Mais voilà, mieux vaut spéculer sur la dette grecque, belge ou française que financer l’expansion lente, et il est vrai non dénuée de risques, d’une PME de décolletage dans la vallée de l’Arve (véridique, demandez à Luc) ou d’une autre, spécialiste du textile médical dans celle de la Moselle (véridique encore, demandez à Muriel).
Le danger qui guette « les marchés » et l’économie du même nom aujourd’hui, ce ne sont pas quelques bolchos armés de fourches ou de slogans alters. Ce qui menace les marchés, ce sont bien sûr les marchés eux-mêmes. Leur voracité, mais aussi leur oubli de leur fonction sociale, on n’ose pas dire morale. Alors, à quoi bon les rassurer? Rien à cirer, ils ne veulent pas être rassurés. Ils veulent faire leur loi, faire de la politique, faire la politique. Des socialistes encore un peu socialistes devraient invoquer la légitime défense : quand les marchés font de la politique, il est légitime pour les politiques, émanation du peuple, de les contrôler, les réguler, les sanctionner.
Les socialistes devraient sortir des clous. C’est ça la politique. Quand ça va mal, on utilise les moyens publics pour protéger le plus fragiles, et aider mordicus tout ce qui peut relancer la machine (notamment les PME, vous savez ce machin qui embauche, tient les territoires hors de l’eau et paye plus de 30 % d’impôt sur les sociétés). Et on sort les brodequins pour ceux enfoncent délibérément le pays dans la crise.
On attend De Gaulle. On aura Pinay
Au lieu de quoi nous voilà face à deux têtes de gondole PS qui jouent les « chochottes », pour reprendre l’expression délicate de Cambadélis, et maternent à qui mieux mieux trois agences de notation. À défaut du Grand Soir, les électeurs attendent un de Gaulle ou un Kennedy. Ils devront choisir entre des Antoine Pinay au petit pied. Et ce tout petit manège de la « règle d’or » est un poison lent dont ils ne mesureront les effets que quand il sera trop tard.
Mettons-nous à la place d’un électeur raisonnablement de gauche, comme je pense l’être moi-même. Effrayé par l’hypothèse d’un « nouveau 21 avril » − à l’endroit −, il était en train de se résoudre à voter PS au premier tour, la mort dans l’âme, mais l’âme en paix. Il se contenterait de peu. Il suffirait qu’il puisse se dire qu’en matière économique, les socialistes pensent autre chose, cherchent autre chose et feront autre chose.
Mais s’il s’agit de rassurer les marchés, mon électeur socialiste commence à gamberger. Je serais lui, tant qu’à faire, au premier tour je voterais pour mes idées, ou pour n’importe qui ait l’air de penser que l’impuissance n’est pas une fatalité. Genre Mélenchon ou même, pourquoi ne pas envoyer un message encore plus clair, Philippe Poutou. Voire François Bayrou qui affiche en slogan de campagne un très rock n’roll « Produire et instruire », sans payer un sou de droits d’auteur à Élisabeth Lévy et à la Fondation du 2 Mars…
En attendant, le PS est dans la nasse qu’il a contribué à tisser. Il croit qu’il va perdre s’il ose remettre en cause le dogme de la « règle d’or ». Or, il perdra au contraire parce qu’il aura accepté de s’y conformer. Bien fait pour lui. Tant pis pour nous…[/access]
J’éprouve quelque scrupule à me joindre à la furie commémorative qui s’est emparée des médias français à l’occasion du dixième anniversaire des attentats contre les tours jumelles de New York et le Pentagone, près de Washington. Les Allemands un verbe tout à fait adéquat pour désigner l’accumulation de vaines paroles autour d’un sujet : todschwatzen, littéralement tuer sous le bavardage. Nous, Français, devons être les champions du monde de ce genre de sport consistant à rajouter du commentaire au commentaire jusqu’à donner la nausée à ceux qui sont soumis à ce bombardement verbal.
De plus, on ne se contente pas de faire tourner le moulin à paroles le seul jour anniversaire : le cirque commence une bonne semaine avant, à coup « d’opérations spéciales » des télés et radios dont les programmes sont dépaysés pour l’occasion et des suppléments exceptionnels des journaux et magazines.
On peut comprendre l’envie de certains journalistes et associés dans la production d’informations de quitter pendant une journée ou deux la grisaille de leurs bureaux ou de leurs studios pour se faire une virée à New York ou au Caire. Mais quel bénéfice en tire le cochon de consommateur d’info ? Je négligerai les frottements, comme on disant jadis dans les énoncés de problèmes de physique[1. Ce qui faisait rire bêtement les adolescents boutonneux du siècle dernier], en l’occurrence les bugs techniques qui nous brouillent régulièrement l’écoute. Mais près avoir écouté mercredi 6 septembre la journée spéciale France Culture, je suis au regret de constater qu’en matière de contenu, la plus-value informative de ces déplacements massifs est proche de zéro. On retrouve, comme par hasard, dans les tables rondes les mêmes interlocuteurs francophones que l’on a déjà entendus mille fois. Un universitaire américain parlant français et aimant notre pays, généralement situé à la gauche de l’échiquier politique des Etats-Unis, et l’affaire est dans le sac. Quant à la voix du peuple, elle sera recueillie par un grand reporter sillonnant l’Amérique profonde, guidé par son idée géniale de se poser dans trois villages dénommés Bagdad. On en ressort avec l’impression que ces Amerloques sont de foutus ploucs, dangereux en plus avec leur manie de collectionner les flingues. En Orient, les mêmes clients réguliers des médias se composent d’intellectuels occidentalisés et de cultureux bénéficiant de la manne française pour produire leurs films ou leurs spectacles.
Jamais on ne vous fera entendre un partisan du Tea party ou des Frères musulmans, ou des Talibans. Il doit pourtant bien y avoir dans ces mouvances quelques individus capables de s’exprimer en français et dont l’avis sur le 11 septembre et ses conséquences ne manquerait pas d’intérêt, vu l’influence qu’elles risquent exercer sur le cours ultérieur des choses.
La vérité, c’est qu’une commémoration n’est pas un événement : oublier cette lapalissade conduit au mieux au psittacisme, au pire à la propagande (en l’occurrence anti-américaine) dissimulée derrière le voile magique de la sacro-sainte présence sur le terrain.
Le postulat selon lequel le 11 septembre 2001 constitue une rupture dans l’histoire mondiale est rarement remis en question. Il a pourtant beaucoup moins affecté la puissance des Etats-Unis que la guerre commerciale avec la Chine, et ses principaux effets se limitent aux désagréments rencontrés par les voyageurs dans les aéroports[2. Le « politiquement correct » américain ayant interdit les « profilages » à l’israélienne des terroristes potentiels, on enquiquine tout le monde, même les papys obligés d’enlever leur ceinture et de retenir maladroitement leur pantalon. Voilà la vraie rupture épistémologique induite par le 11 septembre] Pour le reste, un nouveau conflit entre Saddam Hussein et le monde occidental était inscrit dans les astres, comme l’est aujourd’hui le prochain affrontement entre ce même Occident et les théocrates iraniens, si ces derniers parviennent à contenir les révoltes populaires. Quant à l’élection d’un président démocrate après huit ans de présidence républicaine elle n’a que peu à voir avec « 9/11 », et la politique de hard power des Etats-Unis n’a pas été notablement modifiée par le soft power discursif de son président.
Et le printemps arabe, rétorquera-t-on ? N’est-il pas une conséquence lointaine et inattendue du projet néo-conservateur de « Grand Moyen-Orient démocratique » lancé en 2005 par G.W. Bush à la suite de la guerre en Irak et moqué par tout ce que la planète commentatrice compte de bons esprits progressistes ? Certains intellos égyptiens invités par France-Culture n’étaient pas loin de le penser, mais s’en tiraient par la pirouette selon laquelle un mal peut sortir un bien. Que les dictatures ne soient pas éternelles, et qu’un despote en fin de course soit particulièrement fragilisé est une constante historique observable bien avant l’attentat contre le WTR…
En somme, il n’y a rien à dire de nouveau en ce 11 septembre 2001, il suffit de laisser les familles des victimes se recueillir en souvenirs de leurs proches massacrés. Je me tais donc.
J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer la «taxe soda» annoncée par François Fillon le 24 août dernier et me fais donc un devoir d’assurer un minimum de suivi sur le sujet. Voici donc les dernières nouvelles :
Coca Cola Entreprise, la filiale française du groupe, vient de publier un communiqué de presse dans lequel ils annoncent l’annulation de la célébration des 40 ans de l’usine des Pennes-Mirabeau (à coté de Marseille) prévue le 19 septembre prochain et de «réévaluer» l’opportunité de procéder à un investissement supplémentaire de 17 millions d’euros[1. Souvenez-vous, ce sont les euros que nous avons exporté en contrepartie de produits manufacturés à l’étranger qui reviennent sous forme d’investissements, d’emplois etc…] sur ce même site de production. La firme d’Atlanta entend ainsi«protester symboliquement» contre cette taxe qui, estiment-ils, sanctionne leur entreprise et stigmatise leurs produits. Pour mémoire, Coca Cola maintient cinq sites de production en France, emploie 3 000 Français[2. Sans compter les nombreux emplois indirects liés, notamment, au fait que 90% des matières premières utilisées par les sites de production français proviennent de fournisseurs français] et a investi plus de 260 millions d’euros dans notre pays depuis 2004[3. Voir note 1].
Aux souverainistes, dirigistes et autres thuriféraires de la toute-puissance étatique qui seront scandalisés par cet odieux chantage, je suggère de réclamer que l’Etat prenne les «mesures qui s’imposent» et «réaffirme son autorité» en interdisant définitivement la vente de Coca Cola en France. Non mais, c’est qui le patron ici ?
Aux buveurs de Coca Cola, aux salariés de Coca Cola Entreprise et de ses fournisseurs français, aux cafetiers, aux gérants de supermarchés, superettes, et autres magasins de distribution alimentaire et à tous ceux et celles qui, d’une manière plus générale, veulent que soit mis fin à cette fuite en avant vers toujours plus de taxes confiscatoires, de règlementations stupides et de dépense publique, je suggère de prendre une dernière cuite au whisky-Coca ; on n’a pas fini d’en baver…
Yuri Maltsev[1. Mais qui avait la particularité de s’être intéressé de très prêt aux écrits des économistes libéraux et notamment ceux de Ludwig von Mises], un des membres de l’équipe chargée de préparer la perestroika, nous rapporte une anecdote amusante. Ça se passe en 1986, quand Mikhaïl Sergeyevich Gorbatchev, sixième secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, lance une grande campagne destinée à combattre les « revenus malhonnêtes » – c’est-à-dire tous les revenus autres que les salaires officiels versés par le gouvernement. Le fait est qu’à cette époque, le marché noir est absolument partout en URSS : les bureaucrates du parti chargé d’appliquer la réforme devront passer des milliers de jardin potagers au bulldozer pour tenter de mettre fin au commerce illicite de fruits et légumes.
Une des mesures de cette campagne prévoyait de contrôler strictement les prix dans les magasins coopératifs de manière à ce qu’ils ne s’écartent pas des prix pratiqués dans les magasins d’Etat. Par exemple, la viande de bœuf était supposée coûter 4 roubles par kilo tandis que la viande de lapin devait se vendre 3 roubles le kilo[2. On sait depuis que la plupart des prix en URSS étaient fixés en se fondant sur les échelles de valeurs de l’ouest capitaliste – le catalogue de la Redoute, entre autres, fût d’un grand secours pour le planificateur]. A l’annonce de cette mesure, raconte Maltsev, sa première pensée fût que les viandes de bœuf et de lapin allaient rapidement disparaître des étals tant le prix fixé par le planificateur était ridicule comparé au prix du marché (noir).
Après une vérification sur le terrain, Maltsev vérifie qu’effectivement, il est devenu absolument impossible d’acheter du lapin ailleurs que sur le marché noir où son prix, qui reflétait désormais le risque que prenait le vendeur en se livrant à cette activité, avait considérablement augmenté. En revanche, l’économiste fût extrêmement surpris de constater que la viande de bœuf restait disponible sur les marchés officiels. Voici le truc : vous pouviez effectivement acheter un kilo de bœuf pour 4 roubles mais, dans le kilo en question, vous aviez aussi un gros os de bœuf de telle sorte que finalement, vous aviez bien acquis pour 4 roubles de viande de bœuf au prix du marché (noir). Et comme il était impossible de trouver suffisamment d’os dans un lapin pour compenser l’écart entre le prix de marché et le prix officiel, cette viande avait disparu des étals.
Dans un article sous-titré « L’Etat ne peut pas rien », Elisabeth Levy regrette que nos gouvernements aient perdu tout contrôle de l’économie et appelle de ses vœux un « G20 du volontarisme à l’issue duquel nos gouvernants prendraient collectivement les mesures qui s’imposent et réaffirmeraient leur autorité. »
Elisabeth a raison de dire que « l’Etat ne peut pas rien ». L’Etat, c’est sa définition, dispose du monopole de la coercition et à ce titre, il peut presque tout. L’Etat peut non seulement « règlementer les activités bancaires » mais il peut aussi nationaliser du jour au lendemain toutes les banques[3. Par exemple, début 2009, l’Etat Irlandais a nationalisé Anglo Irish Bank sans verser un centime de dédommagement à ses actionnaires]. L’Etat peut non seulement « interdire certaines opérations financières » mais il peut tout aussi bien fermer définitivement les marchés financiers. L’Etat peut non seulement « rééquilibrer le rapport de forces entre actionnaires et salariés » mais il peut aussi fixer les salaires et interdire les bénéfices. L’Etat peut non seulement « lutter contre le dumping social ou fiscal » mais il peut avec la même facilité fermer nos frontières de manière parfaitement étanche dans un sens, dans l’autre ou dans les deux. Tout ceci – et bien plus – l’Etat peut le faire ; il suffit que les hommes et les femmes qui le dirigent le décident.
La question n’est pas de savoir si l’Etat peut ou ne peut pas légiférer, contrôler, inciter et contraindre ; ça n’a jamais été le problème. Le vrai problème, tel qu’il a toujours été, consiste à comprendre et à anticiper les conséquences des législations, des contrôles, des incitations et des contraintes. Les moyens mis en œuvre sont-ils adaptés aux fins cherchées ? En 1986, les pouvoirs dont disposait l’Etat soviétique étaient pratiquement sans limites mais ce qu’illustre la petite anecdote de Maltsev c’est que quelques soient les pouvoirs de l’Etat, il n’en reste pas moins contraint par la réalité. L’Union soviétique ne manquait ni de volontarisme, ni de coordination mais les moyens mis en œuvre n’étaient tout simplement pas adaptés aux fins cherchées.
Le discours politique, à de très rares exceptions près, ne restera jamais rien d’autre qu’une suite de mots mis bout à bout par un politicien qui cherche à nous vendre du rêve contre notre suffrage. Chaque politique volontariste est une nouvelle rustine destinée à colmater les fuites provoquées par les politiques volontaristes précédentes et qui provoquerons bientôt elle-même de nouvelles fuites que nous devrons à leur tout colmater avec de nouvelles politiques volontaristes. C’est le cycle sans fin d’autojustification de l’intervention publique qui déclenche des crises, les attribue au marché et recommence.
N’en déplaise aux apôtres de la toute puissance de l’Etat, la réalité c’est le marché. Même en Union soviétique, le marché existait toujours et ses lois continuaient à s’imposer au planificateur. La raison en est très simple : c’est que le marché, voyez vous, c’est nous ; le marché c’est le produit de nos réflexions, de nos raisonnements et de nos actions. Tant que les êtres humains disposeront d’une volonté propre et seront disposés à coopérer pacifiquement entre eux, aucune politique, aussi volontariste et coordonnée soit-elle, ne pourra jamais réussir à s’affranchir de cette réalité. Simplement : ça ne fonctionnera pas, les moyens mis en œuvre ne seront pas adaptés aux fins cherchées.
Il était une fois Saint Pierre qui renia par trois fois son vieux pote Jésus avant le chant d’un coq qui roupillait là par hasard. Le coq, témoin de la trahison de Pierrot la girouette, et qui probablement n’en n’avait strictement rien à taper, tout à ses poules qu’il était, sera ensuite sans autre forme de procès empalé sur les clochers pointus des églises pour rappeler aux hommes leurs faiblesses.
Eh oui, mais hé, le coq, c’est aussi le symbole de la Wallonie !
Alors, en Flandres, on s’est dit que ça était une fois pas bien de laisser comme ça sur les clochers des z’animaux qui sont kamême fort francophones, hein, dis ! Qu’il serait vivant des fois, il serait encore capable d’aller lancer son « cocorico » en français, non mais dites et puis quoi encore, Godferdomme!
À Roesbrugge-Haringe, un village flamingant tout près de la frontière française, les responsables locaux ont donc décidé de remplacer le gallinacé jugé « trop wallon » par un beau et fier lion flamand. La commande est déjà passée. Je me réjouis pour la Flandre que leur symbole ne soit pas un hippopotame, qui alourdirait quelque peu le côté élancé de nos ancestrales églises.
On pourrait tout aussi bien modifier les évangiles, comme certains Flamands transforment déjà à leur façon certains livres d’histoire, et dire que Saint Pierre, après avoir renié Jésus, s’est fait mordre le croupion par un lion des Flandres. Imaginez ledit lion représenté avec un morceau de calbute à pois dans la gueule…
Gil Mihaely : On n’a pas besoin de sondages pour sentir qu’il y a en France pas mal de déçus du sarkozysme. Admettez-vous que le quinquennat n’a pas tenu les promesses de la campagne ? Vous arrive-t-il de penser vous-même que vous attendiez trop de Nicolas Sarkozy ?
Henri Guaino : Est-ce que vous vous êtes rendu compte qu’il s’était passé quelques petites choses depuis l’élection présidentielle, comme par exemple une crise économique mondiale sans précédent depuis les années 1930 ? Qui a fait autant dans le monde entier que le Nicolas Sarkozy pour éviter que cette crise tourne au désastre ? Qui aurait pu faire mieux ?
Elisabeth Lévy : En somme, ce qui n’a pas marché, c’est la faute à la crise ? N’est-ce pas un peu court ?
H.G : Vous savez, la politique, ce n’est pas seulement appliquer un programme, c’est aussi affronter l’imprévu et l’homme d’Etat est autant celui qui tient ses promesses que celui qui sait vaincre ses préjugés quand la gravité d’une situation qu’il n’avait pas anticipée l’exige. La crise financière a été certes l’aboutissement logique d’un système financier qui marchait sur la tête mais personne ne pouvait prévoir quand et comment elle allait se produire. Reste qu’en juin 2006, dans son discours d’Agen, Nicolas Sarkozy candidat s’attaquait déjà aux dérives du capitalisme financier. La crise n’a pas disqualifié le projet sur lequel il s’est fait élire, au contraire, il a apporté la preuve qu’une économie de spéculation et de rente était une impasse et qu’il fallait absolument réhabiliter le travail et l’esprit d’entreprise.[access capability= »lire_inedits »]
GM : Et vous trouvez que sur ce point, le Président a tenu la promesse du candidat ?
H.G : Il s’est battu avec une rare énergie sur tous les fronts de la crise, à l’intérieur, en Europe, sur la scène internationale. Sans la France, il n’y aurait pas eu le G 20 ni le plan de sauvetage européen, ni la relance par l’investissement. Souvenez-vous qu’à l’époque, personne ne voulait du G20, le président de la Banque Centrale Européenne avait toujours refusé, au nom de son indépendance, de négocier avec les gouvernements, les chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro ne s’étaient jamais réunis et « relance » était un gros mot…
ÉL : D’accord, mais avez-vous vraiment l’impression que le pouvoir des marchés a reculé ?
H.G : Il ne vous a pas échappé que la France n’était pas seule au monde…Depuis la crise, la régulation financière s’est engagée dans la bonne direction mais il est vrai que c’est loin d’être suffisant. Et ce n’est pas la faute de la France qui a été en pointe dans tous les combats, de la lutte contre les bonus et les paradis fiscaux jusqu’à la règlementation des banques, et qui a imposé un ordre du jour extrêmement ambitieux pour sa présidence du G 20. Que peut-on reprocher à Nicolas Sarkozy. De vouloir limiter la spéculation sur les marchés de matières premières ? De se battre pour la taxation des transactions financières ?
ÉL : Peut-être d’avoir tellement bataillé dans le vaste monde qu’il en a oublié le front des inégalités en France !
H.G : Mais on n’a aucune chance de réduire significativement les inégalités, en France et dans le monde, si l’on n’endigue pas l’argent fou de la finance globale !
Isabelle Marchandier : Vous faites semblant de ne pas comprendre ! Nicolas Sarkozy a été élu parce qu’il promettait de réformer le pays.
H.G : Je persiste : cette promesse a été, au moins en grande partie, tenue. La France est sortie de trente ans d’impuissance publique. Le sauvetage d’Alstom, de Peugeot, de Renault, des banques, l’autonomie des universités, la réforme de la taxe professionnelle, le RSA, les retraites, le service minimum…, ce ne sont pas des preuves de volontarisme ? Ce qui m’a rapproché, c’est ce refus d’un statu quo mortifère. Cette attitude tranche avec celle de ses prédécesseurs.
GM : Personne ne prône l’impuissance ou l’inaction, au contraire. D’un bout à l’autre de l’échiquier politique, tout le monde se proclame volontariste.
H.G : Sauf que pendant trente ans, tout le monde, de Mitterrand à Chirac en passant par Jospin, a expliqué que la politique ne pouvait plus rien ! Je vous rappelle par exemple que l’Acte unique européen, qui a en quelque sorte dressé l’acte de décès du Service public et de notre modèle républicain, a été négocié par la gauche et ratifié par la droite alors que Jacques Delors présidait la Commission européenne. De ce fait, les causes de la situation actuelle sont moins à chercher dans la coalition de forces cachées de Wall Street, Londres ou Zurich que dans la systématisation de notre inaction et dans l’incompréhension du fonctionnement des structures économiques mondialisées.
Daoud Boughezala : Peut-être mais quand Nicolas Sarkozy refuse d’envisager la sortie de l’euro et s’oppose fermement à toute proposition protectionniste, ne tourne-t-il pas lui aussi le dos au volontarisme ?
H.G : Il ne dit pas qu’il n’y a qu’une seule politique possible, il dit qu’il ne veut pas de ces options parce qu’elles auraient à ses yeux des conséquences catastrophiques. Il assume la responsabilité politique de ce choix. Comme le dit Régis Debray, « l’homme d’Etat est celui qui veut les conséquences de ce qu’il veut. » C’est le contraire de l’attitude Lionel Jospin quand il affirmait, au sujet du plan social de Michelin « l’Etat ne peut pas tout ».
ÉL : Parce que vous, vous croyez que l’Etat peut tout ?
H.G : Oui ! L’Etat peut interdire les licenciements, bloquer les loyers, fermer les frontières, nationaliser…Cela ne veut pas dire qu’il doit le faire. Dans un certain sens, il peut tout mais ne doit pas tout vouloir. Jospin aurait dû dire « je ne veux pas intervenir parce que le remède serait pire que le mal » au lieu de dire « je n’interviens pas mais je n’y suis pour rien. » Dans le premier cas, il aurait assumé sa responsabilité politique, dans le deuxième il se défausse de toute responsabilité. On est là au cœur de la crise morale de la politique.
ÉL : Admettons, mais justement il n’y a pas une droite de la volonté et une gauche de l’impuissance. On vous dit souvent isolé, en tout cas minoritaire. De fait, sur les grands choix économiques et monétaires, les arbitrages présidentiels sont rarement favorables à votre ligne, disons néogaulliste.
H.G : Vous parlez de quoi ? Du FSI ? Du Grand Emprunt ? Du Grand Paris ? Du RSA ?…
ÉL : Vous êtes énervant ! Je parle par exemple de la soumission au dogme européen de la concurrence qui vous conduit à refuser qui se traduit par le refus de toute discussion sur le protectionnisme ! On dirait que le mot vous fait peur !
H.G : Mais c’est une plaisanterie ! La France est le pays d’Europe qui se bat contre la religion du libre-échange et de la concurrence. Elle a fait inscrire dans le Traité de Lisbonne que la concurrence était un moyen et non une fin en soi. C’est elle qui a remis dans le débat la préférence communautaire, la concurrence déloyale, elle qui a proposé une taxe carbone aux frontières de l’Europe. Elle encore qui clame la nécessité d’une politique industrielle, de l’autosuffisance alimentaire, de l’indépendance énergétique. Le problème du protectionnisme est d’une autre nature : il consiste à se protéger contre ses propres insuffisances, ce qui est sans fin et conduit toujours à affaiblir toujours plus la compétitivité et la productivité.
Il faut prendre le problème par le laissez-faire plutôt que par le laissez-passer. L’important, ce n’est pas de refouler les produits mais de reconquérir le droit de choisir notre cadre de vie et notre contrat social. Par exemple, je veux préserver la retraite par répartition et peu m’importe que les assureurs du monde entier, la Commission ou l’OMC considèrent que c’est une attitude protectionniste.
ÉL : Vous voyez que vous aussi, vous êtes le protectionniste de quelqu’un !
H.G : Ce que vous ne voulez pas voir, c’est que le protectionnisme n’est pas seulement un autre nom de la protection, c’est une doctrine qui a une histoire.
DB : Mais pourquoi ne pas compenser au moins une partie des écarts de salaires, donc de coûts, entre les vieux pays développés et les émergents ?
H.G : Le problème, ce ne sont pas les écarts de salaires qui correspondent à des différences de productivité, ceux-là, nos entreprises sont parfaitement capables d’y faire face, ce sont les dumpings monétaires, environnementaux, sociaux, sanitaires.
ÉL : La démondialisation défendue par Arnaud Montebourg – qui s’est imposée dans le débat public avec une stupéfiante rapidité – vous semble-t-elle plus acceptable ?
H.G : Non. L’analyse de Jacques Sapir sur la démondialisation comme processus qui est peut-être enclenché est tout à fait intéressante. En revanche, la démondialisation comme programme, je ne sais pas trop ce que cela signifie. Cela veut-il dire que nous allons nous retirer du monde ? C’est un vrai débat que l’on n’évitera pas.
DB : Que vous affirmiez haut et fort la nécessité d’une politique industrielle, très bien. Mais quels peuvent être les leviers d’une politique industrielle ?
H.G : La monnaie, la fiscalité, le financement et l’investissement public.
ÉL. Eh bien parlons de la monnaie sur laquelle nos dirigeants élus n’ont plus la main.
H.G : C’est tout le problème de la gestion de l’euro. Un euro durablement et fortement surévalué condamnerait l’industrie européenne.
ÉL : Les Allemands pensent exactement le contraire. Non sans quelques raisons…
H.G : Contrairement à ce qu’on pense souvent, depuis la guerre, l’Allemagne a bâti sa puissance industrielle sur une monnaie sous-évaluée. La seule période où elle a eu une monnaie trop forte a été celle de la réunification et ce fut une catastrophe pour l’industrie allemande. L’euro lui a redonné une compétitivité monétaire. Dans la zone euro, au regard des différentiels de prix et de coût, l’euro est sous-évalué pour les Allemands. Et c’est dans la zone euro que l’Allemagne réalise l’essentiel de ses excédents. Si l’Allemagne n’était pas dans l’euro, sa monnaie vaudrait aujourd’hui beaucoup plus cher et il est probable que ses excédents commerciaux fondraient. La conclusion, c’est que tous les Européens, y compris les Allemands, auraient avantage à un euro moins fort.
ÉL : Oui mais les Allemands ne veulent pas bouger ! La conclusion, c’est qu’on ne peut pas avoir une monnaie unique avec l’Allemagne !
H.G : Pour que la zone euro n’explose pas sous l’effet de ses tensions internes, il faut que chacun y mette du sien puisqu’il n’existe aucun mécanisme d’ajustement automatique, ni monétaire, ni budgétaire.
ÉL : Dans votre bouche, cette défense acharnée de notre belle monnaie unique ne laisse pas de surprendre….
H.G : Vous souvenez-vous de ce qu’avait dit Philippe Séguin après le référendum sur Maastricht : quel démocrate serais-je si je n’acceptais pas le verdict du peuple ? Et de son argument de campagne : une fois que la monnaie unique sera là, il sera très difficile de revenir en arrière. On ne peut pas sans arrêt vouloir refaire l’Histoire. Il faut la prendre là où elle en est. Aujourd’hui, l’euro est là. Son explosion déclencherait un cataclysme dont les plus vulnérables seraient, une fois encore, les premières victimes. Une crise peut toujours emporter l’euro mais ne pas tout faire pour l’éviter serait irresponsable.
ÉL : Et céder en permanence aux Allemands, c’est responsable ?
H.G : Où êtes-vous allés chercher une idée pareille ? Sur quoi donc la France a-t-elle cédé ? On ne cède pas plus aux Allemands qu’ils ne nous cèdent. Il faut convaincre, persuader…À moins que vous ne préfériez les chars ?
ÉL : Je parle plutôt de la capacité à affirmer une position sur laquelle il est clair qu’on ne transigera pas.
HG : Parce que faire la politique du pire, c’est servir les intérêts de la France ? Discuter, négocier, c’est le choix de la raison, du bon sens et de la responsabilité.
ÉL : Et sur la convergence des politiques économiques, vous n’avez pas cédé ?
HG : Comparez la version initiale proposée par l’Allemagne et la version finale que la France a fait adopter après avoir âprement négocié et vous verrez combien la France a pesé.
IM : Ne faudrait-il pas, en même temps, adopter une fiscalité favorable à la production ?
HG : La priorité, c’est d’alléger les charges fixes qui pèsent sur les facteurs de production. Mais il faut des circonstances politiques et économiques favorables pour ouvrir ce gigantesque chantier qui renvoie pour l’essentiel au financement de la protection sociale.
Et en attendant que les chefs du monde aient fait passer aux spéculateurs l’envie de spéculer comment échapper au court-termisme des marchés financiers ?
Le choix, dans les années 1980 et 1990 de faire passer tous les flux d’épargne par les marchés financiers a été une grave erreur. Il faudra reconstruire d’autres circuits de financement qui amèneront directement l’épargne vers la production et ne pas hésiter, quand ce sera nécessaire, à utiliser le budget de l’Etat comme un outil d’intermédiation financière.
ÉL : Peut-être vivons-nous aussi un renversement durable des rapports de forces : après des siècles d’hégémonie, on dirait bien que la vieille Europe est condamnée à une marginalisation croissante.
HG : Il n’y a aucune raison que l’Europe sorte de l’Histoire sauf si elle choisit le renoncement. Il est urgent d’en finir avec cette idée folle d’une dépolitisation totale de la société et de l’économie qui, depuis les années 1980, fait de l’Europe la variable d’ajustement de toutes les autres politiques du monde. Je ne me résigne pas à ce que la France et l’Europe ne soient plus des foyers de la civilisation mondiale. Je refuse le fatalisme.
ÉL : Des gens très respectables, y compris dans l’entourage du Président, pensent que nous sommes condamnés à la marginalité. « La France, mais c’est fini », dit Alain Minc.
HG : Elle en a vu d’autres, la France !, comme disait le Général de Gaulle.
ÉL : Pendant ces quatre années, vous est-il arrivé d’avoir envie de partir ?
HG : Si ça ne m’était jamais arrivé, le fait de rester n’aurait eu aucun prix. C’est la liberté que l’on se reconnaît de partir qui donne sa valeur à l’engagement.
ÉL : Nicolas Sarkozy promettait aussi de réaliser la synthèse entre une vision gaullienne de la République et une conception libérale de la société. A-t-il réussi ?
HG : C’était déjà la synthèse de 1958. Le vrai défi aujourd’hui, c’est la crise de la politique qui creuse un fossé entre gouvernants et gouvernés n’est pas propre à la droite française ni à la présidence de Nicolas Sarkozy, elle est commune à tous les pays développés et surtout aux pays européens. Dans ce monde globalisé, les politiques se sont dessaisis de leurs instruments d’action et, une fois élus, doivent avouer leur impuissance aux citoyens. Si on n’inverse pas la tendance, cette incapacité crépusculaire sonnera la mort de la politique et de la démocratie. C’est en travaillant à former un front des Etats qu’on pourra changer en profondeur l’économie, donc la société.
ÉL : La difficulté à parler aux classes populaires n’est-elle pas un échec du sarkozysme ?
HG : Il y a un profond malaise des classes populaires et des classes moyennes actives dans tous les pays développés parce qu’elles supportent depuis trente ans tout le poids de toutes les crises et qu’elles n’en peuvent plus. Est-ce la faute de Nicolas Sarkozy ? Evidemment non.
ÉL : Non, sa faute est sans doute d’avoir créé des attentes excessives. Mais venons-en au style. Du Fouquet’s au bouclier fiscal, comment expliquez-vous cette accumulation d’erreurs symboliques qui a permis à la presse de gloser sur le « Président des riches » ?
HG : C’est ce que les Américains appellent une légende urbaine. À force de répéter n’importe quoi, on finit par y croire. À part le bouclier fiscal, il n’y a pas eu depuis 2007 une seule mesure que l’on puisse citer à l’appui de cette thèse. Et le bouclier fiscal est supprimé.
ÉL : Et le Fouquet’s ?
HG : Je trouve l’argument un peu dérisoire.
ÉL : Le lieu et les gens avec qui le chef de l’Etat fête sa victoire, cela n’a pas de sens ?
HG : Nicolas Sarkozy a d’abord fêté son élection avec les Français place de la Concorde avant de rejoindre quelques-uns de ses amis. Est-il interdit d’avoir des amis riches ? C’est grotesque. Pompidou, ancien directeur de la Banque Rotschild avait des amis riches. Mitterrand et Chirac aussi.
GM : Au-delà de l’anecdote, Nicolas Sarkozy avait fait le pari de décomplexer le rapport des Français à l’argent. Dans une France obsédée par l’égalité, ce pari semble intenable.
HG : Le rapport à l’argent est d’autant plus compliqué que les différences de rémunération ne sont plus fondées sur l’utilité sociale. Ce problème se pose partout.
ÉL : Pourquoi certains sarkozystes, qui se revendiquent du gaullisme, quittent-ils l’UMP pour se précipiter chez Jean-Louis Borloo ?
HG : Il faut le leur demander. Mais au fait combien sont-ils ? J’ai beaucoup d’estime et d’amitié pour Jean-Louis Borloo. Mais que l’alliance des centres puisse incarner le gaullisme, ce serait quand même un première historique.
ÉL : À part, ça tout va très bien à droite ?
HG : Toujours vos étiquettes, droite, gauche, centre…C’est pour échapper au régime des clans et des partis que le Général de Gaulle a créé la Vème République et l’élection du Président au suffrage universel. Alors, vos histoires de droite et de gauche, ce n’est pas le sujet.
ÉL : Et nos histoires d’extrême droite, c’est le sujet ? Vos thématiques – la laïcité, la République … – se retrouvent dans les discours d’une Marine Le Pen capable de rafler entre 15 et 20% de l’électorat, vous vous en fichez aussi ?
HG : Je ne me détermine pas par rapport à Marine Le Pen. Ce qu’elle raconte ne m’intéresse pas. J’observe en revanche avec inquiétude la radicalisation de la société française et de toutes les sociétés développées, en particulier en Europe.
ÉL : Si vous souhaitez que le Président soit réélu, il faudra bien récupérer les électeurs du FN.
HG : Une bonne partie du vote FN est un vote de protestation et de désespérance. C’est en offrant une espérance aux Français que l’on gagne une élection présidentielle. L’arithmétique partisane n’est pas le sujet parce que personne n’est propriétaire de ses électeurs. Le sujet, c’est ce qu’on est capable d’incarner.
ÉL : Pourquoi demander à Patrick Buisson d’élaborer une stratégie pour chasser sur ses terres ?
HG : Où êtes-vous allée chercher cette ânerie ? Patrick Buisson est chargé d’ausculter les aspirations de la société.
ÉL : Vous devriez cesser de vous en remettre aux sondages pour comprendre la société. Vous n’allez pas nous dire vous aussi que la radicalisation, la colère et le désespoir que vous avez évoqué sont simplement le fruit de fantasmes réactionnaires ont bien de véritables raisons. Il y a un problème, non ?
HG : Oui, pour tous les partis. Nous sommes confrontés à une profonde crise de société et même de civilisation que la politique a occultée pendant des décennies. Dans toutes les grandes démocraties, les gens ne supportent plus qu’on leur dise soit que cette crise n’existe pas, soit qu’on n’y peut rien.
ÉL : Il se trouve que cette colère a quelque chose à voir avec les questions « identitaires » qui ont longtemps été abandonnées au FN. Quelques déclarations de Claude Guéant sur l’immigration ne suffiront pas à crédibiliser la majorité sur ce front.
HG : La crise identitaire est profonde. Elle ne se réduit pas à la question de l’immigration. C’est un phénomène global qui touche l’économie, la culture, la langue et l’effritement de notre modèle républicain. Pendant quarante ans, nous avons, inconsciemment ou non, délibérément ou non, fait le choix de détruire notre modèle républicain. Songez que dans ce pays, on ne pouvait même plus prononcer le mot assimilation !
DB : Mais vous savez bien qu’on ne peut pas assimiler 5 millions de personnes comme on en assimilerait 50.000 !
HG : De toutes les façons, nous n’avons pas le choix. Si nous renonçons à l’assimilation, c’est-à-dire à faire partager aussi des valeurs, une culture, une langue, une histoire, alors nous faisons le lit du communautarisme. Or, les pays comme les Pays-Bas, l’Angleterre ou l’Allemagne qui vantaient la supériorité de leurs modèles multiculturels le rejettent aujourd’hui parce que le communautarisme engendre une situation insupportable chez eux. Mais les extrêmes ne proposent que des solutions caricaturales et le plus souvent inapplicables.
DB : Lors d’un récent colloque, Marine Le Pen a proposé de donner des cours de langue française aux immigrés, pas de les remettre dans des bateaux !
HG : Pourquoi n’arrivons-nous pas à parler d’autre chose que de Madame Le Pen et du Front national ?
EL : Sans doute parce qu’il pose des questions qui touchent les Français, notamment celle de l’immigration.
HG : Certes, mais elle renvoie à une seule question : que voulons-nous faire de notre modèle républicain ? Quand on est républicain, on n’organise pas des cours de « langues et cultures d’origine » parce que dans l’école de la République, il ne peut pas y avoir de cours réservés aux élèves en fonction de leur origine. Quand on est républicain, on veut la même école, la même éducation, le même savoir pour tous les enfants, d’où qu’ils viennent et quel que soit leur milieu. Quand on est républicain, on n’accepte ni les quotas, ni les zones de non-droit, on fait respecter l’obligation scolaire, on refuse la burqa…Mais on ne peut pas faire fonctionner le creuset républicain si les flux migratoires ne sont pas maîtrisés.
ÉL : En attendant, le séparatisme ethnique et culturel est une réalité. Dans Fractures françaises, Christophe Guilluy montre que les Blancs appartenant aux classes populaires quittent les banlieues de la petite couronne pour s’installer dans les zones périurbaines. Que faire ?
HG : Refuser absolument cette évolution. Il faut bien voir que le communautarisme ne s’est développé que parce qu’il a rencontré une idéologie bienveillante. Il faut s’y opposer par tous les moyens: respect de la loi, mais aussi internats d’excellence, école de la deuxième chance. Il faut sans doute expérimenter davantage la fermeture des établissements qui cumulent trop de handicaps et le busing pour favoriser le mélange des populations. Surtout, il faut faire du Grand Paris le laboratoire de la lutte contre la ségrégation urbaine : c’est l’une de ses principales raisons d’être. Mais avant tout, il faut éviter de traiter le problème quartier par quartier : le zonage est l’antichambre de la ségrégation.
ÉL : L’Education nationale n’aurait-elle pas dû, en ce cas, bénéficier d’un traitement spécial dans la RGPP ? Du reste, en annonçant la fin des fermetures de classes, le Président l’a implicitement reconnu.
HG : L’Education nationale, c’est presque la moitié des effectifs de la Fonction publique d’Etat. L’exonérer de la RGPP, ce serait rendre celle-ci totalement inopérante. Et puis comment justifier que l’on réduise le nombre des infirmières et pas celui des enseignants ? Le problème de l’école n’est pas celui du nombre des enseignants mais de leur répartition. Dans certains endroits, on peut avoir sans problème des classes de 40 élèves et d’autres où il ne faudrait pas dépasser 15 élèves. Mais la priorité, c’est quand même de redéfinir le projet éducatif, les valeurs et les objectifs de l’Ecole.
ÉL : Revenons au mélange des populations. On peut peut-être l’imposer pour les élèves pas pour l’ensemble de la population.
HG : Le mélange à l’école, c’est quand même décisif. C’est le but des internats d’excellence, créés pour donner aux jeunes les plus méritants une chance d’échapper aux déterminismes de leur milieu pour qu’ils soient ensuite des exemples. Il a fallu surmonter les réticences des établissements qui ne voulaient pas se séparer de leurs bons élèves, les doléances des familles qui refusaient de voir leurs enfants quitter le foyer, la frilosité dogmatique de l’Education nationale et les mises en garde du ministère du Budget, obsédé par le coût du projet. Mais nous l’avons fait. Mais le Président de la République a tenu bon. On peut dire que ce n’est pas assez mais la direction est prise.
GM : Le problème c’est que la République dont vous parlez exige un Etat fort. Et dans notre monde, un Etat fort, cela semble anachronique.
HG : L’affaiblissement de l’Etat résulte de choix collectifs délibérés. On n’est pas obligé de développer sans cesse des contre-pouvoirs comme si l’autorité de l’Etat représentait une menace pour les libertés alors que la véritable menace aujourd’hui réside plutôt dans le déclin de cette autorité. Prenons l’exemple de la Justice. Il est nécessaire qu’elle soit indépendante. Mais dès lors que les magistrats n’ont de comptes à rendre, ils doivent exercer leur indépendance avec retenue. Cela devrait être le cas de tous ceux auxquels la République confère des pouvoirs. Sinon, cela ne peut pas fonctionner. Si les institutions se combattent entre elles, si le juge veut faire la loi à la place du législateur, s’il se prend pour un justicier en lutte contre le gouvernement au lieu de s’appliquer à rendre la justice, alors il n’y a plus d’Etat. Je rappelle que les juges et les membres des « Autorités indépendantes » ne sont pas élus, de même que les membres du Conseil d’Etat ou du Conseil Constitutionnel.
ÉL : Ces honorables institutions – dont les membres sont appelés « Sages » -, sont-elles une preuve de vitalité démocratique ou un obstacle à l’action ?
HG : Le modèle républicain est fondé sur la séparation et l’équilibre des pouvoirs, pas sur leur concurrence. Les contre-pouvoirs naturels se trouvent dans la société civile, dans la presse les partis, les syndicats, pas dans l’Etat. Cela dit, il y a aujourd’hui une dérive qui pourrait nous conduire à un gouvernement des juges. Si elle allait au bout de sa logique, cette dérive pourrait bien saper les fondements de l’Etat républicain. Dans cette situation, il y a quelque ironie à voir le Président accusé de bonapartisme. S’il y avait un reproche à faire à Nicolas Sarkozy, ce serait plutôt de ne pas avoir été l’hyper président que certains dénoncent.
ÉL : Oui, on l’aurait voulu un peu plus bonapartiste. Mais l’heure tourne et nous n’avons pas dit un mot des crises internationales, alors que la France est engagée dans une guerre hasardeuse en Libye et que nous avons perdu notre soixante-dixième homme en Afghanistan.
GM : En Lybie, et c’est tout à son honneur, la France a su prendre la tête de l’initiative internationale, mais la Coalition est aujourd’hui menacée d’usure, sinon d’enlisement.
HG : La Libye est un cas particulier du point de vue du droit international et de la géopolitique, pas un précédent que l’on pourrait rééditer dans le monde entier. Un peuple était en train de se faire massacrer, il fallait le protéger. Ce choix avait une dimension tragique, il faut l’assumer Face à cette succession d’événements nous ont obligés à faire des choix tragiques qui ne sont ni bons ni mauvais. Doit-on engager une opération militaire pour libérer des otages? Doit-on intervenir en Libye pour sauver la population de Benghazi ? Ces dilemmes sont le quotidien de la politique.
ÉL : Les Syriens ne sont-ils pas aussi en train de se faire massacrer ?
HG : La Syrie, c’est un grand pays mais aussi une mosaïque de tribus, d’ethnies et de religions à l’équilibre extrêmement instable. En tout état de cause, il n’est pas possible pour l’heure de définir un mandat international. Fidèle à la position qu’elle défendait lors de la guerre en Irak, la France n’envisage pas de sortir de ce cadre mais elle soutient des sanctions économiques et politiques.
GM : À la suite de Barack Obama, Nicolas Sarkozy a annoncé le retrait de nos troupes d’Afghanistan d’ici 2014. La France est-elle l’auxiliaire des Américains ?
HG : Cela fait 10 ans que les troupes françaises sont en Afghanistan. Elles n’ont pas vocation à y rester mais le transfert des responsabilités aux autorités afghanes doit se faire en bon ordre, en concertation avec celles-ci et avec nos alliés.
ÉL : Vous savez bien que ni la police ni l’armée afghane ne sont prêtes à prendre le relais. Avons-nous eu raison de s’engager dans cette guerre ?
HG : Oui, la cause était juste. Au lendemain du 11 septembre, la France a fait le choix de la démocratie contre le terrorisme et l’obscurantisme. Là encore, il ne sert à rien de refaire l’Histoire.
IM : Une question people pour la fin. Avez-vous vu La conquête ? Avez-vous apprécié votre personnage ?
HG : Ce film est bien fait mais il passe à côté d’une dimension essentielle d’une campagne présidentielle : l’énergie folle que déploie un candidat pour gagner. Je regrette donc un peu que psychologie ait relégué au second plan l’aspect politique. Quant à mon personnage, malgré le talent du comédien, je l’ai trouvé falot. Et puis, il y a une chose que je n’ai pas aimée, c’est qu’on mette ce que j’ai dit dans la bouche d’un autre !
ÉL : De quoi s’agit-il ?
HG : « Le candidat communautariste atlantiste et libéral ne sera pas élu ». Or, si Nicolas Sarkozy a été élu, c’est bien parce qu’il a refusé de s’engager sur ce chemin-là.
ÉL : Eh bien, pour être réélu, il lui reste à prouver qu’il n’a pas été le Président communautariste, libéral et atlantiste que certains décrivent, parfois avec de solides arguments auxquels je suis sûre que vous avez des réponses, mais comme vous êtes très bavard, vous n’en aurez pas le temps. Mais un mot sur l’échéance qui approche : quel est le meilleur, c’est-à-dire le pire pour vous, candidat socialiste ?
HG : Celui qui sortira vainqueur des primaires socialistes.
ÉL : Justement, la critique qu’en a fait l’UMP ne traduit-elle pas un regrettable manque de fair-play ?
HG : Quitte à paraître buté, je vais redire que l’élection présidentielle, c’est la rencontre d’un homme ou d’une femme et du peuple. Pour moi les primaires sont un péché contre l’esprit des institutions. Tout comme d’ailleurs le fait de commencer par rédiger un programme et de chercher ensuite un candidat pour le porter. Mais les socialistes sont libres de pécher contre les institutions. Reste la question des fichiers qui est légitime puisqu’elle pose le problème du fichage. Nous verrons bien combien de Français acceptent d’aller se faire ficher !
ÉL : Tous les livres sur le Président le décrivent comme un homme trop encombré de lui-même. La grande faille de Nicolas Sarkozy est-elle sa psychologie ?
HG : On a reproché à Nicolas Sarkozy d’avoir désacralisé la fonction. Les plus virulents sont d’ailleurs ceux qui ont toujours dénoncé le caractère monarchique de la fonction présidentielle. Mais Nicolas Sarkozy n’a pas mis en scène cette désacralisation comme l’avait fait par exemple Valéry Giscard d’Estaing. Ce problème n’est pas tout-à-fait anecdotique parce que la sacralité de la fonction présidentielle est étroitement liée à sa dimension sacrificielle à laquelle les Français sont profondément attachés : ils attendent du Président de la République le sacrifice de son « moi », un don de soi total. Peut-être Nicolas Sarkozy a-t-il été trop humain en laissant transparaître ses sentiments, ses joies, ses souffrances. C’est vrai, il est humain, trop humain parfois. Il ne s’en est pas moins dévoué corps et âme à sa fonction.[/access]
Ian Martin, envoyé spécial de l'ONU en Libye (photo : Eric Clavé)
Ian Martin a le sens de la répartie. Interrogé, au cours d’une conférence de presse à Tripoli, sur la façon dont les Nations Unies peuvent aider la Libye, il répond avec aisance : « Il ne s’agit pas de savoir de quelle manière l’ONU peut aider la Libye, mais de quelle manière les Libyens aimeraient que l’ONU leur porte aide. » Arrivé mardi en provenance de Paris, le fonctionnaire onusien est passé en coup de vent dans la capitale libyenne avant de se rendre à Benghazi où il doit mener des pourparlers avec les membres du CNT. Les quelques minutes qu’il a consacrées aux journalistes ont suffi à faire passer le message : la chute du colonel Kadhafi n’est pas synonyme de triomphe de la liberté et de la sécurité en Libye.
En clair, cela signifie que les objectifs officiels de l’intervention militaire occidentale sont loin d’être atteints et qu’ils ne le seront peut-être jamais, ou alors seulement au terme d’un long processus d’apprentissage des règles démocratiques. Difficile à admettre quand on a vu de près l’enthousiasme et l’extraordinaire énergie de la rue tripolitaine, les milliers de drapeaux de la Nouvelle Libye accrochés fièrement aux voitures et à toutes les fenêtres par tout le pays, mais ce constat sans illusion sonne juste. « C’est bien de voir la police revenir dans les rues, ajoute Ian Martin, mais maintenant il faut que cette police soit capable d’agir dans le respect des droits élémentaires de l’homme et de les protéger. »
Bien entendu, l’ONU n’a pas la moindre intention de superviser la transition en Libye – quelle idée…Mais elle pourrait, dit-on, l’accompagner sur deux fronts essentiels : la démocratisation et la démilitarisation. (Missions qui nécessiteront tout de même de belles usines à gaz qui permettront à de valeureux fonctionnaires internationaux de financer leurs résidences secondaires pendant que les choses sérieuses, par exemple les contrats, seront gérées en direct par les capitales occidentales. EL). Peu importe, il faut tenir la ligne : « Quelle qu’ait été l’implication des forces internationales, l’incroyable libération de la Libye est tout d’abord l’œuvre du peuple libyen », martèle l’envoyé de Ban Ki-Moon. (Quel monde merveilleux que celui de l’ONU ! EL)
Pour le reste, pas la moindre révélation quant aux prochaines échéances. Le calendrier annoncé par le CNT qui prévoit des élections dans les dix-huit mois est qualifié de « réaliste » par Ian Martin, sous réserve que « les pré-conditions nécessaires au processus électoral soient garanties ». En clair – encore que c’est beaucoup dire-, il est question de la reconnaissance des « acquis révolutionnaires » par l’ensemble de la société et des représentations politiques.
Bien sûr, c’est là que les ennuis risquent de commencer. L’hétérogénéité de l’opposition, composée pêle-mêle de démocrates convaincus, d’islamistes radicaux, d’anciens apparatchiks du régime et de partisans de la monarchie, n’annonce pas franchement un consensus naturel. Acceptée par tous, l’ambitieuse « déclaration constitutionnelle » présentée par le CNT, qui met l’accent sur les droits et devoirs civiques, risque de se révéler difficile à appliquer dans un pays qui s’est passé, 42 ans durant, de loi fondamentale. L’ONU se dit néanmoins prête à dépêcher ses experts électoraux à fournir un support technique pour promouvoir la réconciliation nationale. (Ouf ! Avec ça, la Lybie est sauvée ! EL)
La démilitarisation sera une autre affaire. Pillés par les insurgés, les arsenaux de Benghazi alimentent une abondante circulation d’armes dans la région, dont une partie serait arrivée récemment au Mali. Sans parler des missiles sol-air portables disparus dans la nature. Pour les connaisseurs, il est presque certain qu’Al Qaïda au Maghreb en fera, dans les mois voire dans les semaines qui viennent, un usage conforme à ses ambitions. Mais le principal problème sera de des milliers d’hommes et de gamins, postés à chaque coin de rue, kalachnikov en bandoulière. On ne peut qu’espérer que les tirs d’allégresse que l’on entend toujours durant la nuit ne se transformeront pas en échanges musclés entre groupuscules. « Le processus politique doit naturellement aboutir à une phase dans laquelle les armes seront inutiles », affirme Ian Martin. La persistance de la pénurie de produits alimentaires de base, d’essence et même d’eau potable, peut tout aussi naturellement nourrir une exaspération susceptible d’encourager l’usage des armes. Tant qu’il reste quelques portraits du colonel à détruire, oubliés ici et là, sur les murs des banques vides ou dans les stations-service, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Pour la suite, Inch’Allah. En tout cas, l’ONU entend se limiter à fournir une expertise en matière de désarmement ainsi qu’un encadrement civil de la nouvelle police libyenne. Pas question pour elle d’intervenir dans la formation de l’armée et encore moins d’envoyer des casques bleus dans le cadre d’une mission de stabilisation de la paix.
Autant dire que les proclamations universalistes ne suffiront pas à assurer une transition pacifique. Dommage. On aimerait bien y croire.
Les radios et télés nous l’ont répété en boucle ce mardi 6 septembre : un hold-up a mal tourné devant le magasin Carrefour Market de Suresnes, tranquille bourgade des Hauts de Seine.
Mais qu’est-ce qui a donc bien pu se passer pour que ce braquage tourne mal ? Et bien figurez-vous qu’un des agressés s’est permis de se défendre en ripostant – vous n’oserez le croire – avec son arme, tuant par là même un des quatre voyous armés qui voulaient s’emparer de la recette du magasin, et en blessant un autre, le tout sans aucun dommage collatéral.
Nos gentils médias nous indiquent donc qu’un braquage qui tourne mal, c’est quand les infortunés malfaiteurs – sans doute réduits à attaquer des transporteurs de fonds à cause du chômage et de l’inflation – se font tirer dessus par des braqués qui ont l’arrogance de riposter autrement qu’avec des leçons de morale.
On en déduit donc, toujours d’après nos journalistes à bons sentiments, qu’un braquage qui se passe normalement, c’est quand les braqueurs réussissent à s’en tirer sains et saufs avec leur magot. De là à en déduire aussi que pour éviter à l’avenir qu’un autre « braquage tourne mal », le principe de précaution le plus élémentaire voudrait qu’on équipe dorénavant les convoyeurs de fonds avec des pistolets à bouchon…
François Hollande va « arriver » pour s’occuper des riches, qu’il n’aime pas. Nul besoin de l’attendre au Ministère de l’éducation nationale où la gauche la plus caricaturale est déjà bien installée, comme en témoignent les programmes d’histoire du collège et la directive récente sur l’enseignement des sciences de la vie et de la terre (SVT) en première. Bizarre. On croyait que Nicolas Sarkozy avait été élu pour que l’on enseigne à nouveau les bases de l’histoire de France, pour en finir avec la repentance, et, en matière de mœurs, avec le politiquement correct. Or les programmes d’histoire et la directive sur les SVT, concoctés par une Inspection générale et des directions où officient les mêmes personnages depuis trente ans, droite et gauche confondues, imposent une vision archéo-gauchiste, passablement ridicule, qui fait à juste titre tiquer nombre d’électeurs de droite, voire même les quelques enseignants républicains encore attachés à leur métier et à leurs disciplines, qui ne sont pas les moins indignés, comme le montre le site « L’école déboussolée ».
L’histoire d’abord. Les programmes d’histoire datent de 2008 mais vont s’appliquer en quatrième à la rentrée prochaine. Ils sont présentés dans le sabir inimitable de pédagos à la Meirieu, décervelés par des années d’IUFM : « démarches », « capacités », « objectifs », « repères ». Un bref extrait de l’arrêté ministériel pour en apprécier le style : « à côté de la rubrique définissant les connaissances, la rubrique démarches précise des entrées dans le thème ou des études de cas qui permettent d’éviter l’exhaustivité en se fixant sur des objets précis, afin de faire acquérir aux élèves les connaissances et les capacités qui constituent les objectifs à atteindre. Une rubrique spécifique précise ces capacités. La connaissance et l’utilisation de repères y tiennent une place importante : il ne s’agit pas seulement de connaître des repères mais de leur donner un sens et de savoir les inscrire dans un contexte essentiel à leur compréhension. C’est ainsi que l’on en fera le support d’un véritable apprentissage et non un simple exercice de restitution. Par ailleurs les capacités «raconter » et « décrire » sont de nature à valoriser la qualité de l’expression écrite et orale des élèves.[1. Il faut dire que le Directeur général de l’enseignement scolaire qui a signé cette circulaire, Jean-Louis Nembrini, avait déjà commis en 2006 le très pataphysique et européen « socle commun de connaissances », également jargonnant : « Penser le socle en termes de compétences. Pour le Haut Conseil, il faut mettre l’accent sur la capacité des élèves à mobiliser leurs acquis dans des tâches et des situations complexes, à l’Ecole et dans la vie : le socle doit donc être pensé en termes de compétences. La notion de compétences figure déjà dans nos instructions officielles, en particulier pour l’enseignement des langues vivantes étrangères et le Brevet informatique et internet. Cette approche, qui se généralise parmi les pays développés, a été adoptée dans le projet de « cadre de référence européen » des huit « compétences-clés pour l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie », qui doit être prochainement soumis au Parlement européen et au Conseil de l’Union européenne »] ».
La maîtrise de ce charabia constitue désormais l’essentiel des « capacités » exigées des nouveaux enseignants.
Ce que l’on comprend très bien en revanche à la lecture de ces programmes est qu’il n’y aura plus de chronologie, mais des thèmes au choix à étudier, dans le plus grand désordre. Quasiment plus de Moyen-âge, plus de Clovis, plus de Saint Louis. Plus de Louis XIV, mais un thème très général sur « l’absolutisme ». Louis XV a totalement disparu. Plus de possibilité d’étudier l’affreux Napoléon bien sûr ; mais pas même l’Empire qui devient facultatif et ne peut être traité qu’autour des notions de « guerre » ou de « religions ». Et le Code Napoléon ? Plus d’étude chronologique et approfondie de l’histoire de la Révolution française, comme cela est très clairement précisé, sous le titre « démarches » : « On renonce à un récit continu des événements de la Révolution et de l’Empire ; l’étude se concentre sur un petit nombre d’événements et de grandes figures à l’aide d’images au choix pour mettre en mettre en évidence les ruptures avec l’ordre ancien ». Mais en revanche un « thème » entier et obligatoire portera sur les traites négrières, chapitre dont on peut imaginer avec quelle subtilité il sera traité, quand on sait comment a été accueilli par nos pédagogues le grand livre de l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau sur le sujet.
En revanche nos élèves de collège seront des grands spécialistes de sujets plutôt pointus, qui n’étaient pour l’instant guère étudiés qu’à l’Université, et encore. Il sera obligatoire d’étudier, sur dix pour cent du temps, en sixième « la Chine des Hans à son apogée », c’est-à-dire sous le règne de l’empereur Wu (140-87 avant J.-C.), ou « l’Inde classique aux IVe et Ve siècles », et, en classe de cinquième « Une civilisation de l’Afrique subsaharienne » parmi les suivantes : « l’empire du Ghana (VIIIe – XIIe siècle), l’empire du Mali (XIIIe- XIVe siècle), l’empire Songhaï (XIIe-XVIe siècle) » et surtout le « Monomotapa (XVe-XVIe siècle) », cher à Voltaire. Vite, rouvrir le Malet-Isaac ou acheter des livres comme celui de Dimitri Casali, qui va faire fortune à la rentrée en proposant un Altermanuel d’histoire de France.
Pour ce qui est des SVT et de la question du « genre », on peut apprécier la modernisation de l’Education nationale : les vieux gagas pédagos ont obtenu le renfort des partisans branchés du gender, sans doute à l’initiative de Richard Descoings, qui a fait de Sciences Po la base avancée des études sur le genre en France. Judith Butler et Luc Chatel même combat. Le thème 3A « Féminin, masculin » de la directive sur les sciences de la vie et de la terre l’explicite clairement sous le titre « Devenir femme ou homme » : « on saisira l’occasion d’affirmer que si l’identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l’orientation sexuelle fait partie, elle, de la sphère privée ». L’identité sexuelle serait entièrement construite et le sexe biologique serait une pure contingence sans aucune conséquence sur le devenir « genré » de l’individu. D’où quelques perles dans les manuels scolaires chargés d’expliciter ces thèses : une jolie illustration est celle du manuel Hatier où l’on voit un adolescent perplexe devant des portes de toilettes homme ou femme. Il faudrait au reste ajouter qu’une telle séparation entre toilettes homme et femme est en elle-même discriminante[2. Autre détail, en général peu noté, dans cette directive, qui marque bien la convergence des constructivistes sociaux du gender et des psychologues comportementalistes qui gravitent dans les sphères ministérielles actuelles, une très jolie définition du plaisir, qu’il conviendra d’enseigner en première S : « Le plaisir repose notamment sur des phénomènes biologiques, en particulier l’activation dans le cerveau des « systèmes de récompense » ( ?)].
Malheureux professeurs de sciences de la vie et de la terre à qui est échu d’enseigner cette théorie qui n’a rien de scientifique, sauf à établir, comme les théoriciens du gender, que la biologie est toute entière « socialement construite ». Il aurait mieux valu sans doute, à tout prendre, repasser le/la bébé/e aux professeurs de philosophie, qui en ont vu d’autres. La protestation des enseignants est tout aussi véhémente que celle des catholiques, comme en témoigne le blog « L’école déboussolée », qui fait référence à la belle « Lettre aux instituteurs » de Jules Ferry, et dont la pétition a déjà recueilli 38.000 signatures.
Pour faire passer cette indigeste potion Luc Chatel n’a rien trouvé de mieux à la rentrée que de proposer de « faire revenir la morale » à l’école, et pour cela initier des « débats philosophiques » sur « le vrai et le faux ». On craint le pire.
Certains jours, je me dis qu’il y a des mots sans défense qu’il faudrait protéger quand on les liquide en douce, et d’autres dont il faudrait laver l’honneur quand on en ternit le sens. Qui, « on » ? Les journalistes, bien sûr. De la radio, de la tévé, ceux qui griffonnent dans les gazettes.
Tous ces gens tellement chatouilleux sur leur déontologie parlent et écrivent sans le souci de la précision élémentaire. Ecoutez-les, lisez-les. Des professionnels du vague, de l’approximation, du cliché, du raccourci. Rien de plus logique : quand on fait métier d’informer le peuple, on s’exprime comme le peuple. Non pas le peuple dont une certaine littérature, de Céline à Alphonse Boudard en passant par Jean Meckert, a fait un sujet poétique ou romanesque. Mais le peuple réel, c’est-à-dire ces foules de types et de bonnes femmes qui s’engouent pour les messes planétaires du football, la Fête de la musique, la réussite ou la déchéance des traders, la grossesse d’une starlette, le spectacle de milliers de cadavres gisant au sol après un raz-de-marée, l’éruption d’un volcan, une guerre néocoloniale, que sais-je encore − bref, ce peuple qui se goinfre des « infos » ou de l’« actu » en continu jusqu’à atteindre l’obésité mentale et dont le langage se réduit à un lexique de sportif professionnel ou de commercial.[access capability= »lire_inedits »]
Public ou populaire ?
Reste à savoir si nous savons encore faire la distinction entre les termes « populaire » et « public ». « Public » est un mot en sursis. C’était jadis un adjectif utilisé pour qualifier la volonté politique d’administrer, au sein d’une nation, l’instruction, la santé, les transports, le courrier, le crédit et l’énergie. Les services publics n’étaient pas et ne sont pas des services populaires. Ils évoquent une forme de souveraineté confiée aux citoyens les plus éclairés d’un Etat − lesquels ne se soucient pas de plaire au peuple mais prioritairement, et quitte a être impopulaires, d’œuvrer pour l’intérêt général. A l’inverse, quand les démagogues s’attaquent aux pouvoirs ou aux services publics, ils le font au nom d’aspirations populaires.
Que demande le peuple ? La baisse des impôts. La chasse aux Roms. La réduction du nombre de fonctionnaires. Un jour, qui sait, le rétablissement de la peine de mort pour les pédophiles et les tueurs de policiers. Et qu’on ne vienne pas nous objecter que les populistes seraient les faux amis du peuple − victime quant à lui, selon ses vrais amis, de je ne sais quel « mensonge social ». La vérité est que le peuple fait ami-ami avec n’importe quel parti qu’il laisse parler en son nom pour peu qu’il trouve à traduire son mécontentement du moment – mécontentement faisant toujours suite à un enthousiasme imbécile. Quant au « mensonge social », Georges Darien, l’aristocrate de l’anarchie, dans Le Voleur, en avait dit l’essentiel : « Ses soi-disant victimes savent très bien à quoi s’en tenir et ne l’acceptent comme vérité que par couardise ou intérêt. »
Et puis, quoi ! Le mot « populaire » est laid. Le prononce-t-on en ma présence que se lève en moi l’idée peu ragoûtante d’un vil potage.
Où sont les philosophes ?
« Philosophe » : voilà un autre mot sali par la novlangue des medias. Il n’y eut jamais qu’un seul philosophe, qui n’était ni professeur, ni chercheur, ni auteur de livres : Socrate. Or, qu’est-ce qu’un philosophe pour le peuple ? Un intellectuel qui occupe deux emplois à mi-temps, l’un consacré à enseigner et à publier, l’autre étant réservé au journal et aux débats télévisés afin d’alerter l’opinion sur une cause morale à défendre, un engagement politique à suivre ou la meilleure manière de vivre une vie d’homme, intérieure et citoyenne. Un communicant en idéologie pour une classe moyenne pauvrement lettrée. Qu’on lise Platon et Xénophon relatant le procès de Socrate – condamné à mort, je le rappelle, non par un régime tyrannique, mais par une démocratie.
Imagine-t-on cet homme s’adresser au peuple sinon pour le bafouer ? D’aucuns, parmi ceux qui lisent ces lignes, se rappellent peut-être la séquence de ce film, Palombella Rossa, où l’on voit Nanni Moretti, hors de lui, gifler une petite journaliste inculte qui lui pose des questions farcies de mots passe-partout et de poncifs branchés : « Mais d’où sortez-vous ces expressions ? Mais comment parlez-vous ? Comment parlez-vous ? Les mots sont importants ! Les mots sont importants ! », lui rappelle-t-il en hurlant sa douleur.
Ah ! Claquer le beignet à un Fogiel, à un Ruquier, à une Ariane Massenet ! Quel amoureux de la langue réagirait autrement ? A moins que le découragement l’accable et qu’il se résigne à l’idée que Dieu n’a donné le Verbe aux humains que pour les jeter dans le malentendu et la confusion, et que les professionnels du verbiage ayant pris le pouvoir, Sa volonté est faite.[/access]
Selon l’humeur du moment, les prétendants socialistes vont être amenés à s’embrasser, s’ignorer ou s’insulter. Mais quoi qu’ils fassent, ils le feront avec les mains attachées dans le dos : ils sont tous, ou au moins les favoris, enserrés dans la nasse de la « règle d’or ». Pour être plus précis, disons que ce joli piège tendu par le Président de la République va leur serrer le kiki petit à petit jusqu’à les étouffer : c’est très affaibli que le vainqueur ou la vainqueure des primaires affrontera Sarkozy au premier tour. Quant au second…
Un piège ? Oui, un piège. Mais on peut plus banalement appeler ça « faire de la politique ». Et après quatre ans de guérilla niveau bac à sable, le Président s’est souvenu que, quand il faisait de la politique, eh bien ça marchait. C’est même comme ça qu’il est devenu Président. C’est donc peut-être en élevant le niveau qu’il pourrait le rester.
Reprenons le fil de la manœuvre : confronté aux risques de contagion monétaire venus du flanc sud de l’euro, Nicolas Sarkozy, tout fraîchement converti à l’orthodoxie budgétaire, annonce qu’il proposera avant la présidentielle l’inscription dans la Constitution d’une « règle d’or » qui limitera progressivement le déficit public à 3 % du PIB. À charge ensuite pour les élus du peuple de faire entrer les budgets dans ce moule à gâteau trop petit.[access capability= »lire_inedits »]
« On ne la votera pas mais on la respectera »
Et que font nos amis lapins socialistes, pris dans les phares du très orthodoxe Président ? Ils plongent tête baissée! Enfin, pire encore. Aubry et Hollande disent que, s’ils sont élus, ils respecteront cette règle bien plus scrupuleusement que la vilaine droite. Et qu’ils l’inscriront eux aussi dans le marbre, pas constitutionnel mais législatif. Car, expliquent-ils en substance, nous sommes sérieux, nous ne voulons pas que les agences de notation dégradent le « triple A » de la France et fassent plonger l’Europe dans une crise dont l’euro pourrait ne pas se remettre. Tout ça en refusant néanmoins de voter leur règle chérie maintenant, sous des prétextes assez bidons : Sarkozy a dégradé comme personne les comptes publics, il a mal géré la France, fait trop de cadeaux aux riches, trop de misères aux pauvres, etc, etc.
En clair, nos deux lurons (deux et demi en rajoutant Ségo) disent : on ne la votera pas, mais on la respectera. Bilan des opérations : ils sont bien sûr perdants sur les deux tableaux, mais ne l’ont pas encore bien compris. On va donc leur expliquer gentiment : entre gens de gauche, faut s’entraider.
Sur la forme, d’abord : dire qu’on est pour un truc et refuser de le voter, c’est passer pour des charlots. M’est avis qu’on ne se privera de leur rappeler cent douze fois par jour d’ici le premier tour. Sur le fond ensuite, donc sur la « règle d’or » : pourquoi diable se lier les mains à tout prix ? Au nom de Maastricht, de l’euro et du TCE, la France a déjà renoncé à toute politique monétaire en la confiant aux calculettes bizarres des Trichet boys. Fixer comme horizon indépassable les 3%, c’est renoncer définitivement à toute politique économique. Tout le monde est d’accord pour diminuer l’endettement de la France, donc baisser les dépenses et augmenter les recettes − tant qu’à faire, sans que ces deux plaies s’abattent sur les mêmes. Mais les socialistes, tout complexés par leur réputation de cigales, veulent se montrer plus raisonnables que la raison. Ou disons, plus présidentiables que le Président. Et tombent ainsi dans son piège à éléphants, pourtant gros comme un camion.
Pour l’instant, leur argumentation s’est résumée à deux points. Primo, nous n’avons pas de leçons à recevoir de la droite qui est aux affaires depuis dix ans sans avoir traité le problème. Secundo, nous allons gérer les finances publiques au mieux, en cessant de faire des cadeaux fiscaux à ceux qui n’en ont pas besoin. Tout cela est vrai. Le drame, c’est qu’ils ont bêtement oublié ce qui pouvait les différentier radicalement de Sarkozy, qui va lui aussi titiller un peu les grandes fortunes et les multinationales en vue du show électoral. Il manque un tertio : nous allons promouvoir l’activité, aider les entreprises qui créent de la croissance et de l’emploi au lieu de protéger la rente, et en finir avec l’obsession de l’euro fort et de l’inflation zéro de l’ami Trichet. Or, comme ce ne sont sans doute pas de basses pensées électorales qui les poussent à faire un pied de nez aux 53 % de nonistes de 2005, leur entêtement ne peut avoir qu’une seule explication : ils sont sincèrement convaincus qu’il n’y a pas d’autre politique possible, donc qu’ils sont coincés. C’est encore pire. (Je ne prétends pas avoir une solution clé en main, mais il me semble tout de même qu’il y a en circulation quelques idées qui nous permettraient de repartir sur de nouveaux rails en entraînant nos amis grecs, italiens, espagnols et autres).
Rassurer les marchés ? Mais ils ne veulent pas être rassurés
Ce tertio, on ne l’entendra pas des ténors du PS, précisément parce qu’il contrecarrerait la pierre angulaire de la « règle d’or » : il faut rassurer les marchés. Voilà la seule question qui obsède les politiques de droite (au pouvoir) et de gauche (qui en rêvent). Les marchés : cet animal sans tête qui a planté l’économie mondiale en 2008, via les banques et les folies de l’époque. Marchés et banques sauvés, partout dans le monde, par les pouvoirs publics et leurs zélés contribuables, et qui, de ce fait, ont survécu à leurs turpitudes. Et voilà que trois ans plus tard, ils profitent de leur santé retrouvée pour rançonner les États, à commencer par les plus faibles, mais les autres ne perdent rien pour attendre.
Personne de sensé, ni même de raisonnablement insensé comme votre serviteur, ne nie que l’économie de marché est le cadre dans lequel doit s’inscrire l’action publique. Encore faut-il qu’elle permette le financement et l’expansion des entreprises en leur offrant l’accès aux fonds des petits, moyens et gros porteurs. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, les marchés servent à tout, sauf à ça. Et on peut en dire autant ou presque des banques – lesquelles font d’ailleurs partie de ces marchés sans visage. Ce n’est pas pour rien qu’on a dû créer en France un poste de médiateur du crédit en France, soit un Monsieur chargé de tirer les oreilles des banques quand celles-ci ne veulent plus prêter aux entreprises qui ont besoin d’argent et les moyens de rembourser. Mais voilà, mieux vaut spéculer sur la dette grecque, belge ou française que financer l’expansion lente, et il est vrai non dénuée de risques, d’une PME de décolletage dans la vallée de l’Arve (véridique, demandez à Luc) ou d’une autre, spécialiste du textile médical dans celle de la Moselle (véridique encore, demandez à Muriel).
Le danger qui guette « les marchés » et l’économie du même nom aujourd’hui, ce ne sont pas quelques bolchos armés de fourches ou de slogans alters. Ce qui menace les marchés, ce sont bien sûr les marchés eux-mêmes. Leur voracité, mais aussi leur oubli de leur fonction sociale, on n’ose pas dire morale. Alors, à quoi bon les rassurer? Rien à cirer, ils ne veulent pas être rassurés. Ils veulent faire leur loi, faire de la politique, faire la politique. Des socialistes encore un peu socialistes devraient invoquer la légitime défense : quand les marchés font de la politique, il est légitime pour les politiques, émanation du peuple, de les contrôler, les réguler, les sanctionner.
Les socialistes devraient sortir des clous. C’est ça la politique. Quand ça va mal, on utilise les moyens publics pour protéger le plus fragiles, et aider mordicus tout ce qui peut relancer la machine (notamment les PME, vous savez ce machin qui embauche, tient les territoires hors de l’eau et paye plus de 30 % d’impôt sur les sociétés). Et on sort les brodequins pour ceux enfoncent délibérément le pays dans la crise.
On attend De Gaulle. On aura Pinay
Au lieu de quoi nous voilà face à deux têtes de gondole PS qui jouent les « chochottes », pour reprendre l’expression délicate de Cambadélis, et maternent à qui mieux mieux trois agences de notation. À défaut du Grand Soir, les électeurs attendent un de Gaulle ou un Kennedy. Ils devront choisir entre des Antoine Pinay au petit pied. Et ce tout petit manège de la « règle d’or » est un poison lent dont ils ne mesureront les effets que quand il sera trop tard.
Mettons-nous à la place d’un électeur raisonnablement de gauche, comme je pense l’être moi-même. Effrayé par l’hypothèse d’un « nouveau 21 avril » − à l’endroit −, il était en train de se résoudre à voter PS au premier tour, la mort dans l’âme, mais l’âme en paix. Il se contenterait de peu. Il suffirait qu’il puisse se dire qu’en matière économique, les socialistes pensent autre chose, cherchent autre chose et feront autre chose.
Mais s’il s’agit de rassurer les marchés, mon électeur socialiste commence à gamberger. Je serais lui, tant qu’à faire, au premier tour je voterais pour mes idées, ou pour n’importe qui ait l’air de penser que l’impuissance n’est pas une fatalité. Genre Mélenchon ou même, pourquoi ne pas envoyer un message encore plus clair, Philippe Poutou. Voire François Bayrou qui affiche en slogan de campagne un très rock n’roll « Produire et instruire », sans payer un sou de droits d’auteur à Élisabeth Lévy et à la Fondation du 2 Mars…
En attendant, le PS est dans la nasse qu’il a contribué à tisser. Il croit qu’il va perdre s’il ose remettre en cause le dogme de la « règle d’or ». Or, il perdra au contraire parce qu’il aura accepté de s’y conformer. Bien fait pour lui. Tant pis pour nous…[/access]
J’éprouve quelque scrupule à me joindre à la furie commémorative qui s’est emparée des médias français à l’occasion du dixième anniversaire des attentats contre les tours jumelles de New York et le Pentagone, près de Washington. Les Allemands un verbe tout à fait adéquat pour désigner l’accumulation de vaines paroles autour d’un sujet : todschwatzen, littéralement tuer sous le bavardage. Nous, Français, devons être les champions du monde de ce genre de sport consistant à rajouter du commentaire au commentaire jusqu’à donner la nausée à ceux qui sont soumis à ce bombardement verbal.
De plus, on ne se contente pas de faire tourner le moulin à paroles le seul jour anniversaire : le cirque commence une bonne semaine avant, à coup « d’opérations spéciales » des télés et radios dont les programmes sont dépaysés pour l’occasion et des suppléments exceptionnels des journaux et magazines.
On peut comprendre l’envie de certains journalistes et associés dans la production d’informations de quitter pendant une journée ou deux la grisaille de leurs bureaux ou de leurs studios pour se faire une virée à New York ou au Caire. Mais quel bénéfice en tire le cochon de consommateur d’info ? Je négligerai les frottements, comme on disant jadis dans les énoncés de problèmes de physique[1. Ce qui faisait rire bêtement les adolescents boutonneux du siècle dernier], en l’occurrence les bugs techniques qui nous brouillent régulièrement l’écoute. Mais près avoir écouté mercredi 6 septembre la journée spéciale France Culture, je suis au regret de constater qu’en matière de contenu, la plus-value informative de ces déplacements massifs est proche de zéro. On retrouve, comme par hasard, dans les tables rondes les mêmes interlocuteurs francophones que l’on a déjà entendus mille fois. Un universitaire américain parlant français et aimant notre pays, généralement situé à la gauche de l’échiquier politique des Etats-Unis, et l’affaire est dans le sac. Quant à la voix du peuple, elle sera recueillie par un grand reporter sillonnant l’Amérique profonde, guidé par son idée géniale de se poser dans trois villages dénommés Bagdad. On en ressort avec l’impression que ces Amerloques sont de foutus ploucs, dangereux en plus avec leur manie de collectionner les flingues. En Orient, les mêmes clients réguliers des médias se composent d’intellectuels occidentalisés et de cultureux bénéficiant de la manne française pour produire leurs films ou leurs spectacles.
Jamais on ne vous fera entendre un partisan du Tea party ou des Frères musulmans, ou des Talibans. Il doit pourtant bien y avoir dans ces mouvances quelques individus capables de s’exprimer en français et dont l’avis sur le 11 septembre et ses conséquences ne manquerait pas d’intérêt, vu l’influence qu’elles risquent exercer sur le cours ultérieur des choses.
La vérité, c’est qu’une commémoration n’est pas un événement : oublier cette lapalissade conduit au mieux au psittacisme, au pire à la propagande (en l’occurrence anti-américaine) dissimulée derrière le voile magique de la sacro-sainte présence sur le terrain.
Le postulat selon lequel le 11 septembre 2001 constitue une rupture dans l’histoire mondiale est rarement remis en question. Il a pourtant beaucoup moins affecté la puissance des Etats-Unis que la guerre commerciale avec la Chine, et ses principaux effets se limitent aux désagréments rencontrés par les voyageurs dans les aéroports[2. Le « politiquement correct » américain ayant interdit les « profilages » à l’israélienne des terroristes potentiels, on enquiquine tout le monde, même les papys obligés d’enlever leur ceinture et de retenir maladroitement leur pantalon. Voilà la vraie rupture épistémologique induite par le 11 septembre] Pour le reste, un nouveau conflit entre Saddam Hussein et le monde occidental était inscrit dans les astres, comme l’est aujourd’hui le prochain affrontement entre ce même Occident et les théocrates iraniens, si ces derniers parviennent à contenir les révoltes populaires. Quant à l’élection d’un président démocrate après huit ans de présidence républicaine elle n’a que peu à voir avec « 9/11 », et la politique de hard power des Etats-Unis n’a pas été notablement modifiée par le soft power discursif de son président.
Et le printemps arabe, rétorquera-t-on ? N’est-il pas une conséquence lointaine et inattendue du projet néo-conservateur de « Grand Moyen-Orient démocratique » lancé en 2005 par G.W. Bush à la suite de la guerre en Irak et moqué par tout ce que la planète commentatrice compte de bons esprits progressistes ? Certains intellos égyptiens invités par France-Culture n’étaient pas loin de le penser, mais s’en tiraient par la pirouette selon laquelle un mal peut sortir un bien. Que les dictatures ne soient pas éternelles, et qu’un despote en fin de course soit particulièrement fragilisé est une constante historique observable bien avant l’attentat contre le WTR…
En somme, il n’y a rien à dire de nouveau en ce 11 septembre 2001, il suffit de laisser les familles des victimes se recueillir en souvenirs de leurs proches massacrés. Je me tais donc.
J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer la «taxe soda» annoncée par François Fillon le 24 août dernier et me fais donc un devoir d’assurer un minimum de suivi sur le sujet. Voici donc les dernières nouvelles :
Coca Cola Entreprise, la filiale française du groupe, vient de publier un communiqué de presse dans lequel ils annoncent l’annulation de la célébration des 40 ans de l’usine des Pennes-Mirabeau (à coté de Marseille) prévue le 19 septembre prochain et de «réévaluer» l’opportunité de procéder à un investissement supplémentaire de 17 millions d’euros[1. Souvenez-vous, ce sont les euros que nous avons exporté en contrepartie de produits manufacturés à l’étranger qui reviennent sous forme d’investissements, d’emplois etc…] sur ce même site de production. La firme d’Atlanta entend ainsi«protester symboliquement» contre cette taxe qui, estiment-ils, sanctionne leur entreprise et stigmatise leurs produits. Pour mémoire, Coca Cola maintient cinq sites de production en France, emploie 3 000 Français[2. Sans compter les nombreux emplois indirects liés, notamment, au fait que 90% des matières premières utilisées par les sites de production français proviennent de fournisseurs français] et a investi plus de 260 millions d’euros dans notre pays depuis 2004[3. Voir note 1].
Aux souverainistes, dirigistes et autres thuriféraires de la toute-puissance étatique qui seront scandalisés par cet odieux chantage, je suggère de réclamer que l’Etat prenne les «mesures qui s’imposent» et «réaffirme son autorité» en interdisant définitivement la vente de Coca Cola en France. Non mais, c’est qui le patron ici ?
Aux buveurs de Coca Cola, aux salariés de Coca Cola Entreprise et de ses fournisseurs français, aux cafetiers, aux gérants de supermarchés, superettes, et autres magasins de distribution alimentaire et à tous ceux et celles qui, d’une manière plus générale, veulent que soit mis fin à cette fuite en avant vers toujours plus de taxes confiscatoires, de règlementations stupides et de dépense publique, je suggère de prendre une dernière cuite au whisky-Coca ; on n’a pas fini d’en baver…
Yuri Maltsev[1. Mais qui avait la particularité de s’être intéressé de très prêt aux écrits des économistes libéraux et notamment ceux de Ludwig von Mises], un des membres de l’équipe chargée de préparer la perestroika, nous rapporte une anecdote amusante. Ça se passe en 1986, quand Mikhaïl Sergeyevich Gorbatchev, sixième secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, lance une grande campagne destinée à combattre les « revenus malhonnêtes » – c’est-à-dire tous les revenus autres que les salaires officiels versés par le gouvernement. Le fait est qu’à cette époque, le marché noir est absolument partout en URSS : les bureaucrates du parti chargé d’appliquer la réforme devront passer des milliers de jardin potagers au bulldozer pour tenter de mettre fin au commerce illicite de fruits et légumes.
Une des mesures de cette campagne prévoyait de contrôler strictement les prix dans les magasins coopératifs de manière à ce qu’ils ne s’écartent pas des prix pratiqués dans les magasins d’Etat. Par exemple, la viande de bœuf était supposée coûter 4 roubles par kilo tandis que la viande de lapin devait se vendre 3 roubles le kilo[2. On sait depuis que la plupart des prix en URSS étaient fixés en se fondant sur les échelles de valeurs de l’ouest capitaliste – le catalogue de la Redoute, entre autres, fût d’un grand secours pour le planificateur]. A l’annonce de cette mesure, raconte Maltsev, sa première pensée fût que les viandes de bœuf et de lapin allaient rapidement disparaître des étals tant le prix fixé par le planificateur était ridicule comparé au prix du marché (noir).
Après une vérification sur le terrain, Maltsev vérifie qu’effectivement, il est devenu absolument impossible d’acheter du lapin ailleurs que sur le marché noir où son prix, qui reflétait désormais le risque que prenait le vendeur en se livrant à cette activité, avait considérablement augmenté. En revanche, l’économiste fût extrêmement surpris de constater que la viande de bœuf restait disponible sur les marchés officiels. Voici le truc : vous pouviez effectivement acheter un kilo de bœuf pour 4 roubles mais, dans le kilo en question, vous aviez aussi un gros os de bœuf de telle sorte que finalement, vous aviez bien acquis pour 4 roubles de viande de bœuf au prix du marché (noir). Et comme il était impossible de trouver suffisamment d’os dans un lapin pour compenser l’écart entre le prix de marché et le prix officiel, cette viande avait disparu des étals.
Dans un article sous-titré « L’Etat ne peut pas rien », Elisabeth Levy regrette que nos gouvernements aient perdu tout contrôle de l’économie et appelle de ses vœux un « G20 du volontarisme à l’issue duquel nos gouvernants prendraient collectivement les mesures qui s’imposent et réaffirmeraient leur autorité. »
Elisabeth a raison de dire que « l’Etat ne peut pas rien ». L’Etat, c’est sa définition, dispose du monopole de la coercition et à ce titre, il peut presque tout. L’Etat peut non seulement « règlementer les activités bancaires » mais il peut aussi nationaliser du jour au lendemain toutes les banques[3. Par exemple, début 2009, l’Etat Irlandais a nationalisé Anglo Irish Bank sans verser un centime de dédommagement à ses actionnaires]. L’Etat peut non seulement « interdire certaines opérations financières » mais il peut tout aussi bien fermer définitivement les marchés financiers. L’Etat peut non seulement « rééquilibrer le rapport de forces entre actionnaires et salariés » mais il peut aussi fixer les salaires et interdire les bénéfices. L’Etat peut non seulement « lutter contre le dumping social ou fiscal » mais il peut avec la même facilité fermer nos frontières de manière parfaitement étanche dans un sens, dans l’autre ou dans les deux. Tout ceci – et bien plus – l’Etat peut le faire ; il suffit que les hommes et les femmes qui le dirigent le décident.
La question n’est pas de savoir si l’Etat peut ou ne peut pas légiférer, contrôler, inciter et contraindre ; ça n’a jamais été le problème. Le vrai problème, tel qu’il a toujours été, consiste à comprendre et à anticiper les conséquences des législations, des contrôles, des incitations et des contraintes. Les moyens mis en œuvre sont-ils adaptés aux fins cherchées ? En 1986, les pouvoirs dont disposait l’Etat soviétique étaient pratiquement sans limites mais ce qu’illustre la petite anecdote de Maltsev c’est que quelques soient les pouvoirs de l’Etat, il n’en reste pas moins contraint par la réalité. L’Union soviétique ne manquait ni de volontarisme, ni de coordination mais les moyens mis en œuvre n’étaient tout simplement pas adaptés aux fins cherchées.
Le discours politique, à de très rares exceptions près, ne restera jamais rien d’autre qu’une suite de mots mis bout à bout par un politicien qui cherche à nous vendre du rêve contre notre suffrage. Chaque politique volontariste est une nouvelle rustine destinée à colmater les fuites provoquées par les politiques volontaristes précédentes et qui provoquerons bientôt elle-même de nouvelles fuites que nous devrons à leur tout colmater avec de nouvelles politiques volontaristes. C’est le cycle sans fin d’autojustification de l’intervention publique qui déclenche des crises, les attribue au marché et recommence.
N’en déplaise aux apôtres de la toute puissance de l’Etat, la réalité c’est le marché. Même en Union soviétique, le marché existait toujours et ses lois continuaient à s’imposer au planificateur. La raison en est très simple : c’est que le marché, voyez vous, c’est nous ; le marché c’est le produit de nos réflexions, de nos raisonnements et de nos actions. Tant que les êtres humains disposeront d’une volonté propre et seront disposés à coopérer pacifiquement entre eux, aucune politique, aussi volontariste et coordonnée soit-elle, ne pourra jamais réussir à s’affranchir de cette réalité. Simplement : ça ne fonctionnera pas, les moyens mis en œuvre ne seront pas adaptés aux fins cherchées.
Il était une fois Saint Pierre qui renia par trois fois son vieux pote Jésus avant le chant d’un coq qui roupillait là par hasard. Le coq, témoin de la trahison de Pierrot la girouette, et qui probablement n’en n’avait strictement rien à taper, tout à ses poules qu’il était, sera ensuite sans autre forme de procès empalé sur les clochers pointus des églises pour rappeler aux hommes leurs faiblesses.
Eh oui, mais hé, le coq, c’est aussi le symbole de la Wallonie !
Alors, en Flandres, on s’est dit que ça était une fois pas bien de laisser comme ça sur les clochers des z’animaux qui sont kamême fort francophones, hein, dis ! Qu’il serait vivant des fois, il serait encore capable d’aller lancer son « cocorico » en français, non mais dites et puis quoi encore, Godferdomme!
À Roesbrugge-Haringe, un village flamingant tout près de la frontière française, les responsables locaux ont donc décidé de remplacer le gallinacé jugé « trop wallon » par un beau et fier lion flamand. La commande est déjà passée. Je me réjouis pour la Flandre que leur symbole ne soit pas un hippopotame, qui alourdirait quelque peu le côté élancé de nos ancestrales églises.
On pourrait tout aussi bien modifier les évangiles, comme certains Flamands transforment déjà à leur façon certains livres d’histoire, et dire que Saint Pierre, après avoir renié Jésus, s’est fait mordre le croupion par un lion des Flandres. Imaginez ledit lion représenté avec un morceau de calbute à pois dans la gueule…
Gil Mihaely : On n’a pas besoin de sondages pour sentir qu’il y a en France pas mal de déçus du sarkozysme. Admettez-vous que le quinquennat n’a pas tenu les promesses de la campagne ? Vous arrive-t-il de penser vous-même que vous attendiez trop de Nicolas Sarkozy ?
Henri Guaino : Est-ce que vous vous êtes rendu compte qu’il s’était passé quelques petites choses depuis l’élection présidentielle, comme par exemple une crise économique mondiale sans précédent depuis les années 1930 ? Qui a fait autant dans le monde entier que le Nicolas Sarkozy pour éviter que cette crise tourne au désastre ? Qui aurait pu faire mieux ?
Elisabeth Lévy : En somme, ce qui n’a pas marché, c’est la faute à la crise ? N’est-ce pas un peu court ?
H.G : Vous savez, la politique, ce n’est pas seulement appliquer un programme, c’est aussi affronter l’imprévu et l’homme d’Etat est autant celui qui tient ses promesses que celui qui sait vaincre ses préjugés quand la gravité d’une situation qu’il n’avait pas anticipée l’exige. La crise financière a été certes l’aboutissement logique d’un système financier qui marchait sur la tête mais personne ne pouvait prévoir quand et comment elle allait se produire. Reste qu’en juin 2006, dans son discours d’Agen, Nicolas Sarkozy candidat s’attaquait déjà aux dérives du capitalisme financier. La crise n’a pas disqualifié le projet sur lequel il s’est fait élire, au contraire, il a apporté la preuve qu’une économie de spéculation et de rente était une impasse et qu’il fallait absolument réhabiliter le travail et l’esprit d’entreprise.[access capability= »lire_inedits »]
GM : Et vous trouvez que sur ce point, le Président a tenu la promesse du candidat ?
H.G : Il s’est battu avec une rare énergie sur tous les fronts de la crise, à l’intérieur, en Europe, sur la scène internationale. Sans la France, il n’y aurait pas eu le G 20 ni le plan de sauvetage européen, ni la relance par l’investissement. Souvenez-vous qu’à l’époque, personne ne voulait du G20, le président de la Banque Centrale Européenne avait toujours refusé, au nom de son indépendance, de négocier avec les gouvernements, les chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro ne s’étaient jamais réunis et « relance » était un gros mot…
ÉL : D’accord, mais avez-vous vraiment l’impression que le pouvoir des marchés a reculé ?
H.G : Il ne vous a pas échappé que la France n’était pas seule au monde…Depuis la crise, la régulation financière s’est engagée dans la bonne direction mais il est vrai que c’est loin d’être suffisant. Et ce n’est pas la faute de la France qui a été en pointe dans tous les combats, de la lutte contre les bonus et les paradis fiscaux jusqu’à la règlementation des banques, et qui a imposé un ordre du jour extrêmement ambitieux pour sa présidence du G 20. Que peut-on reprocher à Nicolas Sarkozy. De vouloir limiter la spéculation sur les marchés de matières premières ? De se battre pour la taxation des transactions financières ?
ÉL : Peut-être d’avoir tellement bataillé dans le vaste monde qu’il en a oublié le front des inégalités en France !
H.G : Mais on n’a aucune chance de réduire significativement les inégalités, en France et dans le monde, si l’on n’endigue pas l’argent fou de la finance globale !
Isabelle Marchandier : Vous faites semblant de ne pas comprendre ! Nicolas Sarkozy a été élu parce qu’il promettait de réformer le pays.
H.G : Je persiste : cette promesse a été, au moins en grande partie, tenue. La France est sortie de trente ans d’impuissance publique. Le sauvetage d’Alstom, de Peugeot, de Renault, des banques, l’autonomie des universités, la réforme de la taxe professionnelle, le RSA, les retraites, le service minimum…, ce ne sont pas des preuves de volontarisme ? Ce qui m’a rapproché, c’est ce refus d’un statu quo mortifère. Cette attitude tranche avec celle de ses prédécesseurs.
GM : Personne ne prône l’impuissance ou l’inaction, au contraire. D’un bout à l’autre de l’échiquier politique, tout le monde se proclame volontariste.
H.G : Sauf que pendant trente ans, tout le monde, de Mitterrand à Chirac en passant par Jospin, a expliqué que la politique ne pouvait plus rien ! Je vous rappelle par exemple que l’Acte unique européen, qui a en quelque sorte dressé l’acte de décès du Service public et de notre modèle républicain, a été négocié par la gauche et ratifié par la droite alors que Jacques Delors présidait la Commission européenne. De ce fait, les causes de la situation actuelle sont moins à chercher dans la coalition de forces cachées de Wall Street, Londres ou Zurich que dans la systématisation de notre inaction et dans l’incompréhension du fonctionnement des structures économiques mondialisées.
Daoud Boughezala : Peut-être mais quand Nicolas Sarkozy refuse d’envisager la sortie de l’euro et s’oppose fermement à toute proposition protectionniste, ne tourne-t-il pas lui aussi le dos au volontarisme ?
H.G : Il ne dit pas qu’il n’y a qu’une seule politique possible, il dit qu’il ne veut pas de ces options parce qu’elles auraient à ses yeux des conséquences catastrophiques. Il assume la responsabilité politique de ce choix. Comme le dit Régis Debray, « l’homme d’Etat est celui qui veut les conséquences de ce qu’il veut. » C’est le contraire de l’attitude Lionel Jospin quand il affirmait, au sujet du plan social de Michelin « l’Etat ne peut pas tout ».
ÉL : Parce que vous, vous croyez que l’Etat peut tout ?
H.G : Oui ! L’Etat peut interdire les licenciements, bloquer les loyers, fermer les frontières, nationaliser…Cela ne veut pas dire qu’il doit le faire. Dans un certain sens, il peut tout mais ne doit pas tout vouloir. Jospin aurait dû dire « je ne veux pas intervenir parce que le remède serait pire que le mal » au lieu de dire « je n’interviens pas mais je n’y suis pour rien. » Dans le premier cas, il aurait assumé sa responsabilité politique, dans le deuxième il se défausse de toute responsabilité. On est là au cœur de la crise morale de la politique.
ÉL : Admettons, mais justement il n’y a pas une droite de la volonté et une gauche de l’impuissance. On vous dit souvent isolé, en tout cas minoritaire. De fait, sur les grands choix économiques et monétaires, les arbitrages présidentiels sont rarement favorables à votre ligne, disons néogaulliste.
H.G : Vous parlez de quoi ? Du FSI ? Du Grand Emprunt ? Du Grand Paris ? Du RSA ?…
ÉL : Vous êtes énervant ! Je parle par exemple de la soumission au dogme européen de la concurrence qui vous conduit à refuser qui se traduit par le refus de toute discussion sur le protectionnisme ! On dirait que le mot vous fait peur !
H.G : Mais c’est une plaisanterie ! La France est le pays d’Europe qui se bat contre la religion du libre-échange et de la concurrence. Elle a fait inscrire dans le Traité de Lisbonne que la concurrence était un moyen et non une fin en soi. C’est elle qui a remis dans le débat la préférence communautaire, la concurrence déloyale, elle qui a proposé une taxe carbone aux frontières de l’Europe. Elle encore qui clame la nécessité d’une politique industrielle, de l’autosuffisance alimentaire, de l’indépendance énergétique. Le problème du protectionnisme est d’une autre nature : il consiste à se protéger contre ses propres insuffisances, ce qui est sans fin et conduit toujours à affaiblir toujours plus la compétitivité et la productivité.
Il faut prendre le problème par le laissez-faire plutôt que par le laissez-passer. L’important, ce n’est pas de refouler les produits mais de reconquérir le droit de choisir notre cadre de vie et notre contrat social. Par exemple, je veux préserver la retraite par répartition et peu m’importe que les assureurs du monde entier, la Commission ou l’OMC considèrent que c’est une attitude protectionniste.
ÉL : Vous voyez que vous aussi, vous êtes le protectionniste de quelqu’un !
H.G : Ce que vous ne voulez pas voir, c’est que le protectionnisme n’est pas seulement un autre nom de la protection, c’est une doctrine qui a une histoire.
DB : Mais pourquoi ne pas compenser au moins une partie des écarts de salaires, donc de coûts, entre les vieux pays développés et les émergents ?
H.G : Le problème, ce ne sont pas les écarts de salaires qui correspondent à des différences de productivité, ceux-là, nos entreprises sont parfaitement capables d’y faire face, ce sont les dumpings monétaires, environnementaux, sociaux, sanitaires.
ÉL : La démondialisation défendue par Arnaud Montebourg – qui s’est imposée dans le débat public avec une stupéfiante rapidité – vous semble-t-elle plus acceptable ?
H.G : Non. L’analyse de Jacques Sapir sur la démondialisation comme processus qui est peut-être enclenché est tout à fait intéressante. En revanche, la démondialisation comme programme, je ne sais pas trop ce que cela signifie. Cela veut-il dire que nous allons nous retirer du monde ? C’est un vrai débat que l’on n’évitera pas.
DB : Que vous affirmiez haut et fort la nécessité d’une politique industrielle, très bien. Mais quels peuvent être les leviers d’une politique industrielle ?
H.G : La monnaie, la fiscalité, le financement et l’investissement public.
ÉL. Eh bien parlons de la monnaie sur laquelle nos dirigeants élus n’ont plus la main.
H.G : C’est tout le problème de la gestion de l’euro. Un euro durablement et fortement surévalué condamnerait l’industrie européenne.
ÉL : Les Allemands pensent exactement le contraire. Non sans quelques raisons…
H.G : Contrairement à ce qu’on pense souvent, depuis la guerre, l’Allemagne a bâti sa puissance industrielle sur une monnaie sous-évaluée. La seule période où elle a eu une monnaie trop forte a été celle de la réunification et ce fut une catastrophe pour l’industrie allemande. L’euro lui a redonné une compétitivité monétaire. Dans la zone euro, au regard des différentiels de prix et de coût, l’euro est sous-évalué pour les Allemands. Et c’est dans la zone euro que l’Allemagne réalise l’essentiel de ses excédents. Si l’Allemagne n’était pas dans l’euro, sa monnaie vaudrait aujourd’hui beaucoup plus cher et il est probable que ses excédents commerciaux fondraient. La conclusion, c’est que tous les Européens, y compris les Allemands, auraient avantage à un euro moins fort.
ÉL : Oui mais les Allemands ne veulent pas bouger ! La conclusion, c’est qu’on ne peut pas avoir une monnaie unique avec l’Allemagne !
H.G : Pour que la zone euro n’explose pas sous l’effet de ses tensions internes, il faut que chacun y mette du sien puisqu’il n’existe aucun mécanisme d’ajustement automatique, ni monétaire, ni budgétaire.
ÉL : Dans votre bouche, cette défense acharnée de notre belle monnaie unique ne laisse pas de surprendre….
H.G : Vous souvenez-vous de ce qu’avait dit Philippe Séguin après le référendum sur Maastricht : quel démocrate serais-je si je n’acceptais pas le verdict du peuple ? Et de son argument de campagne : une fois que la monnaie unique sera là, il sera très difficile de revenir en arrière. On ne peut pas sans arrêt vouloir refaire l’Histoire. Il faut la prendre là où elle en est. Aujourd’hui, l’euro est là. Son explosion déclencherait un cataclysme dont les plus vulnérables seraient, une fois encore, les premières victimes. Une crise peut toujours emporter l’euro mais ne pas tout faire pour l’éviter serait irresponsable.
ÉL : Et céder en permanence aux Allemands, c’est responsable ?
H.G : Où êtes-vous allés chercher une idée pareille ? Sur quoi donc la France a-t-elle cédé ? On ne cède pas plus aux Allemands qu’ils ne nous cèdent. Il faut convaincre, persuader…À moins que vous ne préfériez les chars ?
ÉL : Je parle plutôt de la capacité à affirmer une position sur laquelle il est clair qu’on ne transigera pas.
HG : Parce que faire la politique du pire, c’est servir les intérêts de la France ? Discuter, négocier, c’est le choix de la raison, du bon sens et de la responsabilité.
ÉL : Et sur la convergence des politiques économiques, vous n’avez pas cédé ?
HG : Comparez la version initiale proposée par l’Allemagne et la version finale que la France a fait adopter après avoir âprement négocié et vous verrez combien la France a pesé.
IM : Ne faudrait-il pas, en même temps, adopter une fiscalité favorable à la production ?
HG : La priorité, c’est d’alléger les charges fixes qui pèsent sur les facteurs de production. Mais il faut des circonstances politiques et économiques favorables pour ouvrir ce gigantesque chantier qui renvoie pour l’essentiel au financement de la protection sociale.
Et en attendant que les chefs du monde aient fait passer aux spéculateurs l’envie de spéculer comment échapper au court-termisme des marchés financiers ?
Le choix, dans les années 1980 et 1990 de faire passer tous les flux d’épargne par les marchés financiers a été une grave erreur. Il faudra reconstruire d’autres circuits de financement qui amèneront directement l’épargne vers la production et ne pas hésiter, quand ce sera nécessaire, à utiliser le budget de l’Etat comme un outil d’intermédiation financière.
ÉL : Peut-être vivons-nous aussi un renversement durable des rapports de forces : après des siècles d’hégémonie, on dirait bien que la vieille Europe est condamnée à une marginalisation croissante.
HG : Il n’y a aucune raison que l’Europe sorte de l’Histoire sauf si elle choisit le renoncement. Il est urgent d’en finir avec cette idée folle d’une dépolitisation totale de la société et de l’économie qui, depuis les années 1980, fait de l’Europe la variable d’ajustement de toutes les autres politiques du monde. Je ne me résigne pas à ce que la France et l’Europe ne soient plus des foyers de la civilisation mondiale. Je refuse le fatalisme.
ÉL : Des gens très respectables, y compris dans l’entourage du Président, pensent que nous sommes condamnés à la marginalité. « La France, mais c’est fini », dit Alain Minc.
HG : Elle en a vu d’autres, la France !, comme disait le Général de Gaulle.
ÉL : Pendant ces quatre années, vous est-il arrivé d’avoir envie de partir ?
HG : Si ça ne m’était jamais arrivé, le fait de rester n’aurait eu aucun prix. C’est la liberté que l’on se reconnaît de partir qui donne sa valeur à l’engagement.
ÉL : Nicolas Sarkozy promettait aussi de réaliser la synthèse entre une vision gaullienne de la République et une conception libérale de la société. A-t-il réussi ?
HG : C’était déjà la synthèse de 1958. Le vrai défi aujourd’hui, c’est la crise de la politique qui creuse un fossé entre gouvernants et gouvernés n’est pas propre à la droite française ni à la présidence de Nicolas Sarkozy, elle est commune à tous les pays développés et surtout aux pays européens. Dans ce monde globalisé, les politiques se sont dessaisis de leurs instruments d’action et, une fois élus, doivent avouer leur impuissance aux citoyens. Si on n’inverse pas la tendance, cette incapacité crépusculaire sonnera la mort de la politique et de la démocratie. C’est en travaillant à former un front des Etats qu’on pourra changer en profondeur l’économie, donc la société.
ÉL : La difficulté à parler aux classes populaires n’est-elle pas un échec du sarkozysme ?
HG : Il y a un profond malaise des classes populaires et des classes moyennes actives dans tous les pays développés parce qu’elles supportent depuis trente ans tout le poids de toutes les crises et qu’elles n’en peuvent plus. Est-ce la faute de Nicolas Sarkozy ? Evidemment non.
ÉL : Non, sa faute est sans doute d’avoir créé des attentes excessives. Mais venons-en au style. Du Fouquet’s au bouclier fiscal, comment expliquez-vous cette accumulation d’erreurs symboliques qui a permis à la presse de gloser sur le « Président des riches » ?
HG : C’est ce que les Américains appellent une légende urbaine. À force de répéter n’importe quoi, on finit par y croire. À part le bouclier fiscal, il n’y a pas eu depuis 2007 une seule mesure que l’on puisse citer à l’appui de cette thèse. Et le bouclier fiscal est supprimé.
ÉL : Et le Fouquet’s ?
HG : Je trouve l’argument un peu dérisoire.
ÉL : Le lieu et les gens avec qui le chef de l’Etat fête sa victoire, cela n’a pas de sens ?
HG : Nicolas Sarkozy a d’abord fêté son élection avec les Français place de la Concorde avant de rejoindre quelques-uns de ses amis. Est-il interdit d’avoir des amis riches ? C’est grotesque. Pompidou, ancien directeur de la Banque Rotschild avait des amis riches. Mitterrand et Chirac aussi.
GM : Au-delà de l’anecdote, Nicolas Sarkozy avait fait le pari de décomplexer le rapport des Français à l’argent. Dans une France obsédée par l’égalité, ce pari semble intenable.
HG : Le rapport à l’argent est d’autant plus compliqué que les différences de rémunération ne sont plus fondées sur l’utilité sociale. Ce problème se pose partout.
ÉL : Pourquoi certains sarkozystes, qui se revendiquent du gaullisme, quittent-ils l’UMP pour se précipiter chez Jean-Louis Borloo ?
HG : Il faut le leur demander. Mais au fait combien sont-ils ? J’ai beaucoup d’estime et d’amitié pour Jean-Louis Borloo. Mais que l’alliance des centres puisse incarner le gaullisme, ce serait quand même un première historique.
ÉL : À part, ça tout va très bien à droite ?
HG : Toujours vos étiquettes, droite, gauche, centre…C’est pour échapper au régime des clans et des partis que le Général de Gaulle a créé la Vème République et l’élection du Président au suffrage universel. Alors, vos histoires de droite et de gauche, ce n’est pas le sujet.
ÉL : Et nos histoires d’extrême droite, c’est le sujet ? Vos thématiques – la laïcité, la République … – se retrouvent dans les discours d’une Marine Le Pen capable de rafler entre 15 et 20% de l’électorat, vous vous en fichez aussi ?
HG : Je ne me détermine pas par rapport à Marine Le Pen. Ce qu’elle raconte ne m’intéresse pas. J’observe en revanche avec inquiétude la radicalisation de la société française et de toutes les sociétés développées, en particulier en Europe.
ÉL : Si vous souhaitez que le Président soit réélu, il faudra bien récupérer les électeurs du FN.
HG : Une bonne partie du vote FN est un vote de protestation et de désespérance. C’est en offrant une espérance aux Français que l’on gagne une élection présidentielle. L’arithmétique partisane n’est pas le sujet parce que personne n’est propriétaire de ses électeurs. Le sujet, c’est ce qu’on est capable d’incarner.
ÉL : Pourquoi demander à Patrick Buisson d’élaborer une stratégie pour chasser sur ses terres ?
HG : Où êtes-vous allée chercher cette ânerie ? Patrick Buisson est chargé d’ausculter les aspirations de la société.
ÉL : Vous devriez cesser de vous en remettre aux sondages pour comprendre la société. Vous n’allez pas nous dire vous aussi que la radicalisation, la colère et le désespoir que vous avez évoqué sont simplement le fruit de fantasmes réactionnaires ont bien de véritables raisons. Il y a un problème, non ?
HG : Oui, pour tous les partis. Nous sommes confrontés à une profonde crise de société et même de civilisation que la politique a occultée pendant des décennies. Dans toutes les grandes démocraties, les gens ne supportent plus qu’on leur dise soit que cette crise n’existe pas, soit qu’on n’y peut rien.
ÉL : Il se trouve que cette colère a quelque chose à voir avec les questions « identitaires » qui ont longtemps été abandonnées au FN. Quelques déclarations de Claude Guéant sur l’immigration ne suffiront pas à crédibiliser la majorité sur ce front.
HG : La crise identitaire est profonde. Elle ne se réduit pas à la question de l’immigration. C’est un phénomène global qui touche l’économie, la culture, la langue et l’effritement de notre modèle républicain. Pendant quarante ans, nous avons, inconsciemment ou non, délibérément ou non, fait le choix de détruire notre modèle républicain. Songez que dans ce pays, on ne pouvait même plus prononcer le mot assimilation !
DB : Mais vous savez bien qu’on ne peut pas assimiler 5 millions de personnes comme on en assimilerait 50.000 !
HG : De toutes les façons, nous n’avons pas le choix. Si nous renonçons à l’assimilation, c’est-à-dire à faire partager aussi des valeurs, une culture, une langue, une histoire, alors nous faisons le lit du communautarisme. Or, les pays comme les Pays-Bas, l’Angleterre ou l’Allemagne qui vantaient la supériorité de leurs modèles multiculturels le rejettent aujourd’hui parce que le communautarisme engendre une situation insupportable chez eux. Mais les extrêmes ne proposent que des solutions caricaturales et le plus souvent inapplicables.
DB : Lors d’un récent colloque, Marine Le Pen a proposé de donner des cours de langue française aux immigrés, pas de les remettre dans des bateaux !
HG : Pourquoi n’arrivons-nous pas à parler d’autre chose que de Madame Le Pen et du Front national ?
EL : Sans doute parce qu’il pose des questions qui touchent les Français, notamment celle de l’immigration.
HG : Certes, mais elle renvoie à une seule question : que voulons-nous faire de notre modèle républicain ? Quand on est républicain, on n’organise pas des cours de « langues et cultures d’origine » parce que dans l’école de la République, il ne peut pas y avoir de cours réservés aux élèves en fonction de leur origine. Quand on est républicain, on veut la même école, la même éducation, le même savoir pour tous les enfants, d’où qu’ils viennent et quel que soit leur milieu. Quand on est républicain, on n’accepte ni les quotas, ni les zones de non-droit, on fait respecter l’obligation scolaire, on refuse la burqa…Mais on ne peut pas faire fonctionner le creuset républicain si les flux migratoires ne sont pas maîtrisés.
ÉL : En attendant, le séparatisme ethnique et culturel est une réalité. Dans Fractures françaises, Christophe Guilluy montre que les Blancs appartenant aux classes populaires quittent les banlieues de la petite couronne pour s’installer dans les zones périurbaines. Que faire ?
HG : Refuser absolument cette évolution. Il faut bien voir que le communautarisme ne s’est développé que parce qu’il a rencontré une idéologie bienveillante. Il faut s’y opposer par tous les moyens: respect de la loi, mais aussi internats d’excellence, école de la deuxième chance. Il faut sans doute expérimenter davantage la fermeture des établissements qui cumulent trop de handicaps et le busing pour favoriser le mélange des populations. Surtout, il faut faire du Grand Paris le laboratoire de la lutte contre la ségrégation urbaine : c’est l’une de ses principales raisons d’être. Mais avant tout, il faut éviter de traiter le problème quartier par quartier : le zonage est l’antichambre de la ségrégation.
ÉL : L’Education nationale n’aurait-elle pas dû, en ce cas, bénéficier d’un traitement spécial dans la RGPP ? Du reste, en annonçant la fin des fermetures de classes, le Président l’a implicitement reconnu.
HG : L’Education nationale, c’est presque la moitié des effectifs de la Fonction publique d’Etat. L’exonérer de la RGPP, ce serait rendre celle-ci totalement inopérante. Et puis comment justifier que l’on réduise le nombre des infirmières et pas celui des enseignants ? Le problème de l’école n’est pas celui du nombre des enseignants mais de leur répartition. Dans certains endroits, on peut avoir sans problème des classes de 40 élèves et d’autres où il ne faudrait pas dépasser 15 élèves. Mais la priorité, c’est quand même de redéfinir le projet éducatif, les valeurs et les objectifs de l’Ecole.
ÉL : Revenons au mélange des populations. On peut peut-être l’imposer pour les élèves pas pour l’ensemble de la population.
HG : Le mélange à l’école, c’est quand même décisif. C’est le but des internats d’excellence, créés pour donner aux jeunes les plus méritants une chance d’échapper aux déterminismes de leur milieu pour qu’ils soient ensuite des exemples. Il a fallu surmonter les réticences des établissements qui ne voulaient pas se séparer de leurs bons élèves, les doléances des familles qui refusaient de voir leurs enfants quitter le foyer, la frilosité dogmatique de l’Education nationale et les mises en garde du ministère du Budget, obsédé par le coût du projet. Mais nous l’avons fait. Mais le Président de la République a tenu bon. On peut dire que ce n’est pas assez mais la direction est prise.
GM : Le problème c’est que la République dont vous parlez exige un Etat fort. Et dans notre monde, un Etat fort, cela semble anachronique.
HG : L’affaiblissement de l’Etat résulte de choix collectifs délibérés. On n’est pas obligé de développer sans cesse des contre-pouvoirs comme si l’autorité de l’Etat représentait une menace pour les libertés alors que la véritable menace aujourd’hui réside plutôt dans le déclin de cette autorité. Prenons l’exemple de la Justice. Il est nécessaire qu’elle soit indépendante. Mais dès lors que les magistrats n’ont de comptes à rendre, ils doivent exercer leur indépendance avec retenue. Cela devrait être le cas de tous ceux auxquels la République confère des pouvoirs. Sinon, cela ne peut pas fonctionner. Si les institutions se combattent entre elles, si le juge veut faire la loi à la place du législateur, s’il se prend pour un justicier en lutte contre le gouvernement au lieu de s’appliquer à rendre la justice, alors il n’y a plus d’Etat. Je rappelle que les juges et les membres des « Autorités indépendantes » ne sont pas élus, de même que les membres du Conseil d’Etat ou du Conseil Constitutionnel.
ÉL : Ces honorables institutions – dont les membres sont appelés « Sages » -, sont-elles une preuve de vitalité démocratique ou un obstacle à l’action ?
HG : Le modèle républicain est fondé sur la séparation et l’équilibre des pouvoirs, pas sur leur concurrence. Les contre-pouvoirs naturels se trouvent dans la société civile, dans la presse les partis, les syndicats, pas dans l’Etat. Cela dit, il y a aujourd’hui une dérive qui pourrait nous conduire à un gouvernement des juges. Si elle allait au bout de sa logique, cette dérive pourrait bien saper les fondements de l’Etat républicain. Dans cette situation, il y a quelque ironie à voir le Président accusé de bonapartisme. S’il y avait un reproche à faire à Nicolas Sarkozy, ce serait plutôt de ne pas avoir été l’hyper président que certains dénoncent.
ÉL : Oui, on l’aurait voulu un peu plus bonapartiste. Mais l’heure tourne et nous n’avons pas dit un mot des crises internationales, alors que la France est engagée dans une guerre hasardeuse en Libye et que nous avons perdu notre soixante-dixième homme en Afghanistan.
GM : En Lybie, et c’est tout à son honneur, la France a su prendre la tête de l’initiative internationale, mais la Coalition est aujourd’hui menacée d’usure, sinon d’enlisement.
HG : La Libye est un cas particulier du point de vue du droit international et de la géopolitique, pas un précédent que l’on pourrait rééditer dans le monde entier. Un peuple était en train de se faire massacrer, il fallait le protéger. Ce choix avait une dimension tragique, il faut l’assumer Face à cette succession d’événements nous ont obligés à faire des choix tragiques qui ne sont ni bons ni mauvais. Doit-on engager une opération militaire pour libérer des otages? Doit-on intervenir en Libye pour sauver la population de Benghazi ? Ces dilemmes sont le quotidien de la politique.
ÉL : Les Syriens ne sont-ils pas aussi en train de se faire massacrer ?
HG : La Syrie, c’est un grand pays mais aussi une mosaïque de tribus, d’ethnies et de religions à l’équilibre extrêmement instable. En tout état de cause, il n’est pas possible pour l’heure de définir un mandat international. Fidèle à la position qu’elle défendait lors de la guerre en Irak, la France n’envisage pas de sortir de ce cadre mais elle soutient des sanctions économiques et politiques.
GM : À la suite de Barack Obama, Nicolas Sarkozy a annoncé le retrait de nos troupes d’Afghanistan d’ici 2014. La France est-elle l’auxiliaire des Américains ?
HG : Cela fait 10 ans que les troupes françaises sont en Afghanistan. Elles n’ont pas vocation à y rester mais le transfert des responsabilités aux autorités afghanes doit se faire en bon ordre, en concertation avec celles-ci et avec nos alliés.
ÉL : Vous savez bien que ni la police ni l’armée afghane ne sont prêtes à prendre le relais. Avons-nous eu raison de s’engager dans cette guerre ?
HG : Oui, la cause était juste. Au lendemain du 11 septembre, la France a fait le choix de la démocratie contre le terrorisme et l’obscurantisme. Là encore, il ne sert à rien de refaire l’Histoire.
IM : Une question people pour la fin. Avez-vous vu La conquête ? Avez-vous apprécié votre personnage ?
HG : Ce film est bien fait mais il passe à côté d’une dimension essentielle d’une campagne présidentielle : l’énergie folle que déploie un candidat pour gagner. Je regrette donc un peu que psychologie ait relégué au second plan l’aspect politique. Quant à mon personnage, malgré le talent du comédien, je l’ai trouvé falot. Et puis, il y a une chose que je n’ai pas aimée, c’est qu’on mette ce que j’ai dit dans la bouche d’un autre !
ÉL : De quoi s’agit-il ?
HG : « Le candidat communautariste atlantiste et libéral ne sera pas élu ». Or, si Nicolas Sarkozy a été élu, c’est bien parce qu’il a refusé de s’engager sur ce chemin-là.
ÉL : Eh bien, pour être réélu, il lui reste à prouver qu’il n’a pas été le Président communautariste, libéral et atlantiste que certains décrivent, parfois avec de solides arguments auxquels je suis sûre que vous avez des réponses, mais comme vous êtes très bavard, vous n’en aurez pas le temps. Mais un mot sur l’échéance qui approche : quel est le meilleur, c’est-à-dire le pire pour vous, candidat socialiste ?
HG : Celui qui sortira vainqueur des primaires socialistes.
ÉL : Justement, la critique qu’en a fait l’UMP ne traduit-elle pas un regrettable manque de fair-play ?
HG : Quitte à paraître buté, je vais redire que l’élection présidentielle, c’est la rencontre d’un homme ou d’une femme et du peuple. Pour moi les primaires sont un péché contre l’esprit des institutions. Tout comme d’ailleurs le fait de commencer par rédiger un programme et de chercher ensuite un candidat pour le porter. Mais les socialistes sont libres de pécher contre les institutions. Reste la question des fichiers qui est légitime puisqu’elle pose le problème du fichage. Nous verrons bien combien de Français acceptent d’aller se faire ficher !
ÉL : Tous les livres sur le Président le décrivent comme un homme trop encombré de lui-même. La grande faille de Nicolas Sarkozy est-elle sa psychologie ?
HG : On a reproché à Nicolas Sarkozy d’avoir désacralisé la fonction. Les plus virulents sont d’ailleurs ceux qui ont toujours dénoncé le caractère monarchique de la fonction présidentielle. Mais Nicolas Sarkozy n’a pas mis en scène cette désacralisation comme l’avait fait par exemple Valéry Giscard d’Estaing. Ce problème n’est pas tout-à-fait anecdotique parce que la sacralité de la fonction présidentielle est étroitement liée à sa dimension sacrificielle à laquelle les Français sont profondément attachés : ils attendent du Président de la République le sacrifice de son « moi », un don de soi total. Peut-être Nicolas Sarkozy a-t-il été trop humain en laissant transparaître ses sentiments, ses joies, ses souffrances. C’est vrai, il est humain, trop humain parfois. Il ne s’en est pas moins dévoué corps et âme à sa fonction.[/access]
Ian Martin, envoyé spécial de l'ONU en Libye (photo : Eric Clavé)
Ian Martin a le sens de la répartie. Interrogé, au cours d’une conférence de presse à Tripoli, sur la façon dont les Nations Unies peuvent aider la Libye, il répond avec aisance : « Il ne s’agit pas de savoir de quelle manière l’ONU peut aider la Libye, mais de quelle manière les Libyens aimeraient que l’ONU leur porte aide. » Arrivé mardi en provenance de Paris, le fonctionnaire onusien est passé en coup de vent dans la capitale libyenne avant de se rendre à Benghazi où il doit mener des pourparlers avec les membres du CNT. Les quelques minutes qu’il a consacrées aux journalistes ont suffi à faire passer le message : la chute du colonel Kadhafi n’est pas synonyme de triomphe de la liberté et de la sécurité en Libye.
En clair, cela signifie que les objectifs officiels de l’intervention militaire occidentale sont loin d’être atteints et qu’ils ne le seront peut-être jamais, ou alors seulement au terme d’un long processus d’apprentissage des règles démocratiques. Difficile à admettre quand on a vu de près l’enthousiasme et l’extraordinaire énergie de la rue tripolitaine, les milliers de drapeaux de la Nouvelle Libye accrochés fièrement aux voitures et à toutes les fenêtres par tout le pays, mais ce constat sans illusion sonne juste. « C’est bien de voir la police revenir dans les rues, ajoute Ian Martin, mais maintenant il faut que cette police soit capable d’agir dans le respect des droits élémentaires de l’homme et de les protéger. »
Bien entendu, l’ONU n’a pas la moindre intention de superviser la transition en Libye – quelle idée…Mais elle pourrait, dit-on, l’accompagner sur deux fronts essentiels : la démocratisation et la démilitarisation. (Missions qui nécessiteront tout de même de belles usines à gaz qui permettront à de valeureux fonctionnaires internationaux de financer leurs résidences secondaires pendant que les choses sérieuses, par exemple les contrats, seront gérées en direct par les capitales occidentales. EL). Peu importe, il faut tenir la ligne : « Quelle qu’ait été l’implication des forces internationales, l’incroyable libération de la Libye est tout d’abord l’œuvre du peuple libyen », martèle l’envoyé de Ban Ki-Moon. (Quel monde merveilleux que celui de l’ONU ! EL)
Pour le reste, pas la moindre révélation quant aux prochaines échéances. Le calendrier annoncé par le CNT qui prévoit des élections dans les dix-huit mois est qualifié de « réaliste » par Ian Martin, sous réserve que « les pré-conditions nécessaires au processus électoral soient garanties ». En clair – encore que c’est beaucoup dire-, il est question de la reconnaissance des « acquis révolutionnaires » par l’ensemble de la société et des représentations politiques.
Bien sûr, c’est là que les ennuis risquent de commencer. L’hétérogénéité de l’opposition, composée pêle-mêle de démocrates convaincus, d’islamistes radicaux, d’anciens apparatchiks du régime et de partisans de la monarchie, n’annonce pas franchement un consensus naturel. Acceptée par tous, l’ambitieuse « déclaration constitutionnelle » présentée par le CNT, qui met l’accent sur les droits et devoirs civiques, risque de se révéler difficile à appliquer dans un pays qui s’est passé, 42 ans durant, de loi fondamentale. L’ONU se dit néanmoins prête à dépêcher ses experts électoraux à fournir un support technique pour promouvoir la réconciliation nationale. (Ouf ! Avec ça, la Lybie est sauvée ! EL)
La démilitarisation sera une autre affaire. Pillés par les insurgés, les arsenaux de Benghazi alimentent une abondante circulation d’armes dans la région, dont une partie serait arrivée récemment au Mali. Sans parler des missiles sol-air portables disparus dans la nature. Pour les connaisseurs, il est presque certain qu’Al Qaïda au Maghreb en fera, dans les mois voire dans les semaines qui viennent, un usage conforme à ses ambitions. Mais le principal problème sera de des milliers d’hommes et de gamins, postés à chaque coin de rue, kalachnikov en bandoulière. On ne peut qu’espérer que les tirs d’allégresse que l’on entend toujours durant la nuit ne se transformeront pas en échanges musclés entre groupuscules. « Le processus politique doit naturellement aboutir à une phase dans laquelle les armes seront inutiles », affirme Ian Martin. La persistance de la pénurie de produits alimentaires de base, d’essence et même d’eau potable, peut tout aussi naturellement nourrir une exaspération susceptible d’encourager l’usage des armes. Tant qu’il reste quelques portraits du colonel à détruire, oubliés ici et là, sur les murs des banques vides ou dans les stations-service, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Pour la suite, Inch’Allah. En tout cas, l’ONU entend se limiter à fournir une expertise en matière de désarmement ainsi qu’un encadrement civil de la nouvelle police libyenne. Pas question pour elle d’intervenir dans la formation de l’armée et encore moins d’envoyer des casques bleus dans le cadre d’une mission de stabilisation de la paix.
Autant dire que les proclamations universalistes ne suffiront pas à assurer une transition pacifique. Dommage. On aimerait bien y croire.
Les radios et télés nous l’ont répété en boucle ce mardi 6 septembre : un hold-up a mal tourné devant le magasin Carrefour Market de Suresnes, tranquille bourgade des Hauts de Seine.
Mais qu’est-ce qui a donc bien pu se passer pour que ce braquage tourne mal ? Et bien figurez-vous qu’un des agressés s’est permis de se défendre en ripostant – vous n’oserez le croire – avec son arme, tuant par là même un des quatre voyous armés qui voulaient s’emparer de la recette du magasin, et en blessant un autre, le tout sans aucun dommage collatéral.
Nos gentils médias nous indiquent donc qu’un braquage qui tourne mal, c’est quand les infortunés malfaiteurs – sans doute réduits à attaquer des transporteurs de fonds à cause du chômage et de l’inflation – se font tirer dessus par des braqués qui ont l’arrogance de riposter autrement qu’avec des leçons de morale.
On en déduit donc, toujours d’après nos journalistes à bons sentiments, qu’un braquage qui se passe normalement, c’est quand les braqueurs réussissent à s’en tirer sains et saufs avec leur magot. De là à en déduire aussi que pour éviter à l’avenir qu’un autre « braquage tourne mal », le principe de précaution le plus élémentaire voudrait qu’on équipe dorénavant les convoyeurs de fonds avec des pistolets à bouchon…
François Hollande va « arriver » pour s’occuper des riches, qu’il n’aime pas. Nul besoin de l’attendre au Ministère de l’éducation nationale où la gauche la plus caricaturale est déjà bien installée, comme en témoignent les programmes d’histoire du collège et la directive récente sur l’enseignement des sciences de la vie et de la terre (SVT) en première. Bizarre. On croyait que Nicolas Sarkozy avait été élu pour que l’on enseigne à nouveau les bases de l’histoire de France, pour en finir avec la repentance, et, en matière de mœurs, avec le politiquement correct. Or les programmes d’histoire et la directive sur les SVT, concoctés par une Inspection générale et des directions où officient les mêmes personnages depuis trente ans, droite et gauche confondues, imposent une vision archéo-gauchiste, passablement ridicule, qui fait à juste titre tiquer nombre d’électeurs de droite, voire même les quelques enseignants républicains encore attachés à leur métier et à leurs disciplines, qui ne sont pas les moins indignés, comme le montre le site « L’école déboussolée ».
L’histoire d’abord. Les programmes d’histoire datent de 2008 mais vont s’appliquer en quatrième à la rentrée prochaine. Ils sont présentés dans le sabir inimitable de pédagos à la Meirieu, décervelés par des années d’IUFM : « démarches », « capacités », « objectifs », « repères ». Un bref extrait de l’arrêté ministériel pour en apprécier le style : « à côté de la rubrique définissant les connaissances, la rubrique démarches précise des entrées dans le thème ou des études de cas qui permettent d’éviter l’exhaustivité en se fixant sur des objets précis, afin de faire acquérir aux élèves les connaissances et les capacités qui constituent les objectifs à atteindre. Une rubrique spécifique précise ces capacités. La connaissance et l’utilisation de repères y tiennent une place importante : il ne s’agit pas seulement de connaître des repères mais de leur donner un sens et de savoir les inscrire dans un contexte essentiel à leur compréhension. C’est ainsi que l’on en fera le support d’un véritable apprentissage et non un simple exercice de restitution. Par ailleurs les capacités «raconter » et « décrire » sont de nature à valoriser la qualité de l’expression écrite et orale des élèves.[1. Il faut dire que le Directeur général de l’enseignement scolaire qui a signé cette circulaire, Jean-Louis Nembrini, avait déjà commis en 2006 le très pataphysique et européen « socle commun de connaissances », également jargonnant : « Penser le socle en termes de compétences. Pour le Haut Conseil, il faut mettre l’accent sur la capacité des élèves à mobiliser leurs acquis dans des tâches et des situations complexes, à l’Ecole et dans la vie : le socle doit donc être pensé en termes de compétences. La notion de compétences figure déjà dans nos instructions officielles, en particulier pour l’enseignement des langues vivantes étrangères et le Brevet informatique et internet. Cette approche, qui se généralise parmi les pays développés, a été adoptée dans le projet de « cadre de référence européen » des huit « compétences-clés pour l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie », qui doit être prochainement soumis au Parlement européen et au Conseil de l’Union européenne »] ».
La maîtrise de ce charabia constitue désormais l’essentiel des « capacités » exigées des nouveaux enseignants.
Ce que l’on comprend très bien en revanche à la lecture de ces programmes est qu’il n’y aura plus de chronologie, mais des thèmes au choix à étudier, dans le plus grand désordre. Quasiment plus de Moyen-âge, plus de Clovis, plus de Saint Louis. Plus de Louis XIV, mais un thème très général sur « l’absolutisme ». Louis XV a totalement disparu. Plus de possibilité d’étudier l’affreux Napoléon bien sûr ; mais pas même l’Empire qui devient facultatif et ne peut être traité qu’autour des notions de « guerre » ou de « religions ». Et le Code Napoléon ? Plus d’étude chronologique et approfondie de l’histoire de la Révolution française, comme cela est très clairement précisé, sous le titre « démarches » : « On renonce à un récit continu des événements de la Révolution et de l’Empire ; l’étude se concentre sur un petit nombre d’événements et de grandes figures à l’aide d’images au choix pour mettre en mettre en évidence les ruptures avec l’ordre ancien ». Mais en revanche un « thème » entier et obligatoire portera sur les traites négrières, chapitre dont on peut imaginer avec quelle subtilité il sera traité, quand on sait comment a été accueilli par nos pédagogues le grand livre de l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau sur le sujet.
En revanche nos élèves de collège seront des grands spécialistes de sujets plutôt pointus, qui n’étaient pour l’instant guère étudiés qu’à l’Université, et encore. Il sera obligatoire d’étudier, sur dix pour cent du temps, en sixième « la Chine des Hans à son apogée », c’est-à-dire sous le règne de l’empereur Wu (140-87 avant J.-C.), ou « l’Inde classique aux IVe et Ve siècles », et, en classe de cinquième « Une civilisation de l’Afrique subsaharienne » parmi les suivantes : « l’empire du Ghana (VIIIe – XIIe siècle), l’empire du Mali (XIIIe- XIVe siècle), l’empire Songhaï (XIIe-XVIe siècle) » et surtout le « Monomotapa (XVe-XVIe siècle) », cher à Voltaire. Vite, rouvrir le Malet-Isaac ou acheter des livres comme celui de Dimitri Casali, qui va faire fortune à la rentrée en proposant un Altermanuel d’histoire de France.
Pour ce qui est des SVT et de la question du « genre », on peut apprécier la modernisation de l’Education nationale : les vieux gagas pédagos ont obtenu le renfort des partisans branchés du gender, sans doute à l’initiative de Richard Descoings, qui a fait de Sciences Po la base avancée des études sur le genre en France. Judith Butler et Luc Chatel même combat. Le thème 3A « Féminin, masculin » de la directive sur les sciences de la vie et de la terre l’explicite clairement sous le titre « Devenir femme ou homme » : « on saisira l’occasion d’affirmer que si l’identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l’orientation sexuelle fait partie, elle, de la sphère privée ». L’identité sexuelle serait entièrement construite et le sexe biologique serait une pure contingence sans aucune conséquence sur le devenir « genré » de l’individu. D’où quelques perles dans les manuels scolaires chargés d’expliciter ces thèses : une jolie illustration est celle du manuel Hatier où l’on voit un adolescent perplexe devant des portes de toilettes homme ou femme. Il faudrait au reste ajouter qu’une telle séparation entre toilettes homme et femme est en elle-même discriminante[2. Autre détail, en général peu noté, dans cette directive, qui marque bien la convergence des constructivistes sociaux du gender et des psychologues comportementalistes qui gravitent dans les sphères ministérielles actuelles, une très jolie définition du plaisir, qu’il conviendra d’enseigner en première S : « Le plaisir repose notamment sur des phénomènes biologiques, en particulier l’activation dans le cerveau des « systèmes de récompense » ( ?)].
Malheureux professeurs de sciences de la vie et de la terre à qui est échu d’enseigner cette théorie qui n’a rien de scientifique, sauf à établir, comme les théoriciens du gender, que la biologie est toute entière « socialement construite ». Il aurait mieux valu sans doute, à tout prendre, repasser le/la bébé/e aux professeurs de philosophie, qui en ont vu d’autres. La protestation des enseignants est tout aussi véhémente que celle des catholiques, comme en témoigne le blog « L’école déboussolée », qui fait référence à la belle « Lettre aux instituteurs » de Jules Ferry, et dont la pétition a déjà recueilli 38.000 signatures.
Pour faire passer cette indigeste potion Luc Chatel n’a rien trouvé de mieux à la rentrée que de proposer de « faire revenir la morale » à l’école, et pour cela initier des « débats philosophiques » sur « le vrai et le faux ». On craint le pire.
Certains jours, je me dis qu’il y a des mots sans défense qu’il faudrait protéger quand on les liquide en douce, et d’autres dont il faudrait laver l’honneur quand on en ternit le sens. Qui, « on » ? Les journalistes, bien sûr. De la radio, de la tévé, ceux qui griffonnent dans les gazettes.
Tous ces gens tellement chatouilleux sur leur déontologie parlent et écrivent sans le souci de la précision élémentaire. Ecoutez-les, lisez-les. Des professionnels du vague, de l’approximation, du cliché, du raccourci. Rien de plus logique : quand on fait métier d’informer le peuple, on s’exprime comme le peuple. Non pas le peuple dont une certaine littérature, de Céline à Alphonse Boudard en passant par Jean Meckert, a fait un sujet poétique ou romanesque. Mais le peuple réel, c’est-à-dire ces foules de types et de bonnes femmes qui s’engouent pour les messes planétaires du football, la Fête de la musique, la réussite ou la déchéance des traders, la grossesse d’une starlette, le spectacle de milliers de cadavres gisant au sol après un raz-de-marée, l’éruption d’un volcan, une guerre néocoloniale, que sais-je encore − bref, ce peuple qui se goinfre des « infos » ou de l’« actu » en continu jusqu’à atteindre l’obésité mentale et dont le langage se réduit à un lexique de sportif professionnel ou de commercial.[access capability= »lire_inedits »]
Public ou populaire ?
Reste à savoir si nous savons encore faire la distinction entre les termes « populaire » et « public ». « Public » est un mot en sursis. C’était jadis un adjectif utilisé pour qualifier la volonté politique d’administrer, au sein d’une nation, l’instruction, la santé, les transports, le courrier, le crédit et l’énergie. Les services publics n’étaient pas et ne sont pas des services populaires. Ils évoquent une forme de souveraineté confiée aux citoyens les plus éclairés d’un Etat − lesquels ne se soucient pas de plaire au peuple mais prioritairement, et quitte a être impopulaires, d’œuvrer pour l’intérêt général. A l’inverse, quand les démagogues s’attaquent aux pouvoirs ou aux services publics, ils le font au nom d’aspirations populaires.
Que demande le peuple ? La baisse des impôts. La chasse aux Roms. La réduction du nombre de fonctionnaires. Un jour, qui sait, le rétablissement de la peine de mort pour les pédophiles et les tueurs de policiers. Et qu’on ne vienne pas nous objecter que les populistes seraient les faux amis du peuple − victime quant à lui, selon ses vrais amis, de je ne sais quel « mensonge social ». La vérité est que le peuple fait ami-ami avec n’importe quel parti qu’il laisse parler en son nom pour peu qu’il trouve à traduire son mécontentement du moment – mécontentement faisant toujours suite à un enthousiasme imbécile. Quant au « mensonge social », Georges Darien, l’aristocrate de l’anarchie, dans Le Voleur, en avait dit l’essentiel : « Ses soi-disant victimes savent très bien à quoi s’en tenir et ne l’acceptent comme vérité que par couardise ou intérêt. »
Et puis, quoi ! Le mot « populaire » est laid. Le prononce-t-on en ma présence que se lève en moi l’idée peu ragoûtante d’un vil potage.
Où sont les philosophes ?
« Philosophe » : voilà un autre mot sali par la novlangue des medias. Il n’y eut jamais qu’un seul philosophe, qui n’était ni professeur, ni chercheur, ni auteur de livres : Socrate. Or, qu’est-ce qu’un philosophe pour le peuple ? Un intellectuel qui occupe deux emplois à mi-temps, l’un consacré à enseigner et à publier, l’autre étant réservé au journal et aux débats télévisés afin d’alerter l’opinion sur une cause morale à défendre, un engagement politique à suivre ou la meilleure manière de vivre une vie d’homme, intérieure et citoyenne. Un communicant en idéologie pour une classe moyenne pauvrement lettrée. Qu’on lise Platon et Xénophon relatant le procès de Socrate – condamné à mort, je le rappelle, non par un régime tyrannique, mais par une démocratie.
Imagine-t-on cet homme s’adresser au peuple sinon pour le bafouer ? D’aucuns, parmi ceux qui lisent ces lignes, se rappellent peut-être la séquence de ce film, Palombella Rossa, où l’on voit Nanni Moretti, hors de lui, gifler une petite journaliste inculte qui lui pose des questions farcies de mots passe-partout et de poncifs branchés : « Mais d’où sortez-vous ces expressions ? Mais comment parlez-vous ? Comment parlez-vous ? Les mots sont importants ! Les mots sont importants ! », lui rappelle-t-il en hurlant sa douleur.
Ah ! Claquer le beignet à un Fogiel, à un Ruquier, à une Ariane Massenet ! Quel amoureux de la langue réagirait autrement ? A moins que le découragement l’accable et qu’il se résigne à l’idée que Dieu n’a donné le Verbe aux humains que pour les jeter dans le malentendu et la confusion, et que les professionnels du verbiage ayant pris le pouvoir, Sa volonté est faite.[/access]