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Les petits mouchoirs, pourquoi tant de haine?

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Une certaine critique, c’est bien connu, ne se mouche pas du pied. Elle sait ce qui est bon pour le public, et ce qui mérite au contraire son attention. Elle n’est jamais en reste d’explications sociologiques pour justifier l’engouement que suscitent les films qu’elle démolit, ni en panne de filouteries esthético-philosophiques pour encenser ceux que les spectateurs ignorent. L’Elite du Goût a ses têtes et ses parias, ses lacunes phénoménales, beaucoup de mauvaise foi, pas mal de mauvais goût et une morgue à toute épreuve. Elle délaisse Wenders au moment où il approfondit ses esquisses, découvre Eastwood quand il commence à rabâcher, se moque de Séria, néglige Corneau, oublie Blain ; elle embaume si bien Carax et Rochant qu’elle les enterre avant l’heure, se moquant ensuite comme d’une guigne de leur fantôme qui en remontrerait pourtant à bien des cinéastes en cour.

Bouffées de haine

Même si son audace de supermarché et ses pudeurs de vieille fille n’interrogent plus personne, l’Elite du Goût a parfois de ces bouffées de haine qui en disent long sur ce qui la fonde. De Libération aux Cahiers du cinéma, des Inrockuptibles à Chronicart, ce qu’elle a déversé sur Les petits mouchoirs de Guillaume Canet est avant tout révélateur de ses névroses. S’il fallait une preuve que le brûlot d’Onfray contre Freud fait fausse route, c’est bien cette unanimité riche de lapsus et de dévoilements qui l’apporte ! Ce que ces critiques redoutent, c’est le miroir. Le chroniqueur de Télérama s’empresse ainsi de préciser qu’il est « heureux de ne plus faire partie de cette génération-là », tandis que celui des Inrocks y voit « une certaine idée de l’enfer ».

Ce que les membres de l’Elite du goût ne pardonnent pas à Canet, en somme, c’est de les avoir pris, non pas comme cible – ils auraient fait les beaux joueurs -, mais comme personnages. Bien sûr aucun d’entre eux ne fait profession de critique de cinéma, mais les trentenaires-quadragénaires-quinquagénaires de ce film, ce sont eux ! Il suffit de les entendre se récrier qu’ils n’ont rien à voir là-dedans. « Je le jure, Votre Honneur, rien n’est vrai. » Ah oui ? Ce besoin d’assurer financièrement ses arrières et de se ressourcer dans les pays lointains les plus pauvres possibles, ce n’est pas vous ? Ces tout petits récits de cul et ces grandes histoires d’amour (par textos), non plus ? Ce besoin de festoyer en toutes occasions et d’agrémenter les journées par des objets culturels en vogue, toujours pas ? La sous-culture, la misère sexuelle et la haine de soi du Moderne, ce n’est pas dans les films et les livres que vous nous vantez, ou pire les témoignages et les aveux que vous nous livrez, qu’on la rencontre ? Vous, les membres éminents de la Nouvelle Classe, toujours partants pour « la déconne » et la leçon de morale nécessairement connexes…

Compotes et caleçons

Les Petits mouchoirs est le miroir morne de l’époque. C’est le film de « la génération Loft », à laquelle appartiennent, quel que soit leur âge, ses contempteurs farouches, goguenards ou indignés. Conçu comme un programme de télé-réalité dont il est une sorte de transposition romantique, vraisemblablement aveugle à elle-même, le film de Canet déploie logiquement la dramaturgie faisandée de son entrée en matière qui nous présente les personnages sous l’œil narquois et tendre de leur bourreau, puis leur huis-clos dans une résidence de luxe, où entre recherche de compotes ou de caleçons, des adulescents avec lunettes noires, chapeaux divers, manches qui couvrent les mains, se battent pour avoir le meilleur lit, paressent sur des transats ou des canapés, se disputent avant de se réconcilier, pètent les plombs avant de se confier de grands secrets ; enfin sa conclusion spectaculaire, l’émotion à son comble, feux d’artifice de phrases creuses et de larmes de reconnaissance, embrassades sous les yeux de toute la famille au cimetière.

Dans sa fureur, le Critique moderne s’est contenté de vomir sur le scénario, or ce film, qu’on le veuille ou non, est fait avec les armes du cinéma, toutes les armes d’ailleurs, accumulées sans sélection, utilisées sans précaution, inadaptées, excessives et puis soudain d’une grande justesse, mais à quoi bon en parler ? L’Elite du Goût avait vu du Rohmer dans Loft Story, et elle est incapable de voir du Cassavetes dans Les Petits mouchoirs. Pourtant, l’efficace montage de la séance d’ostéopathie entre Cluzet et Magimel, les brefs panoramiques anodins qui arrêtent brutalement le regard d’un personnage sur un autre, le découpage sensible des voyages en voiture, les variations d’échelle de plans qui font passer dans la même scène du ressassement d’une solitude à l’intimité d’un dialogue, tout cela c’est du cinéma !

Et c’est cela justement qui donne une crédibilité au fil blanc qui coud ensemble ces séquences édifiantes et ces scènes attendues. Le film de Canet, ce n’est pas juste des mots d’auteurs pour bande-annonce et de la fiction consensuelle. Ici, nous avons la faiblesse de croire que ce qui fonctionne, c’est l’intelligence de leur mise en forme. C’est par son utilisation parfois maladroite mais toujours velléitaire de la forme cinématographique que Canet parvient à retenir son spectateur ; grâce aux heurts parfois grossiers entre images léchées et plans imprévus, grâce aux digressions brouillonnes à la limite de l’improvisation contrastant avec un découpage toujours maîtrisé. Elle est là la référence, écrasante comme toutes les références, au Cassavetes de Husbands

Il n’y a pas de petits profiteurs

Cochons

C’est l’histoire de deux Suisses à contre-courant. Monsieur et Madame ont un compte bancaire en Helvétie, où le monde entier rêve depuis des siècles de planquer ses deniers. Bien sous tous rapports, ces citoyens raisonnables projettent cependant l’impensable : ouvrir un compte en France pour y transférer leur argent suisse. Le fait est qu’ils y sont obligés : installés à Paris mais payés en Suisse par des employeurs de là-bas, ils doivent régulièrement transférer leurs revenus en France afin de pouvoir remplir leurs devoirs de consommateurs parisiens (payer un loyer exorbitant, lâcher 14 euros pour un saucisson corse, bref, se saigner pour que la croissance de leur pays d’accueil ne sombre pas dans le ridicule).

Au moment de réaliser ce projet bancaire original, nos Helvètes nagent en plein bonheur migratoire. Ils ont trouvé un appartement dans la capitale, inscrit leurs deux filles à l’école, obtenu un numéro EDF et un numéro de mobile, chacune de ces opérations ayant demandé, soit dit en passant, une ténacité inouïe. L’ouverture d’un compte bancaire s’annonce comme une opération simple et plaisante. Elle représente aussi un moment symbolique : par cet acte, les nouveaux immigrés vont parachever la phase 1 de leur processus d’intégration. Par ailleurs, pour des Suisses, mettre les pieds dans un système bancaire étranger constitue une expérience quasiment transgressive. C’est un peu, en somme, comme s’ils s’apprêtaient à manger du chocolat belge.[access capability= »lire_inedits »]

Voilà donc nos deux primo-installés sur le point d’entrer dans la première banque venue lorsque, au détour d’une conversation, ils apprennent que les banques françaises prennent des frais à chaque virement venu de la non-Europe. Truffée de micro-accords avec l’UE, la Suisse ressemble à un pays de l’Union comme un poivron rouge à un jaune, mais elle est toujours en non-Europe. Donc, si on veut renflouer les banques françaises d’argent suisse, on paie. En ouïssant cette information, Monsieur et Madame ouvrent d’abord des yeux de carpe. Elevés aux mœurs suisses, ils n’ont jamais vu ni entendu dire qu’une banque prenne le moindre frais pour une opération aussi rudimentaire qu’un virement. Après une brève enquête, ils doivent pourtant se plier au fait. Et comme les établissements ne ponctionnent pas dans les mêmes proportions, nos deux agents économiques se résolvent à traiter les banques de Paris comme des marchands de salade. Ils se lancent dans ce harassant travail de comparaison de produit dont le capitalisme sait de mieux en mieux nous envahir l’esprit.

L’exploration du tissu bancaire de leur quartier les emmène ainsi en zigzags d’une banque à une autre, de la BRED à la Société Générale, du Crédit Agricole à Paribas. De cette petite balade, ils tirent rapidement un premier constat : à la question « Combien votre banque prend-elle pour un virement suisse ? », la plupart des employés de banque se révèlent incapables de donner une réponse claire. Tous offrent la même réaction : un visage qui se fige, comme si la question émanait d’outre-espace ; des yeux qui se couvrent d’un voile blanc, expression d’une terreur profonde ; une main, enfin, qui se dirige avec plus ou moins de tremblements vers un fascicule « Nos tarifs », qu’ils feuillettent pendant quelques secondes pour se donner une contenance avant d’aller chercher un supérieur qui n’en saura pas davantage et s’en sortira en renvoyant notre couple à la consultation dudit fascicule dont le contenu, bien entendu, est plus difficile à déchiffrer qu’un code informatique.

Deuxième constat de nos explorateurs, qui réussissent tout de même à isoler quelques données : en matière de frais, les banques françaises ne font pas les choses à moitié. En résumé, recevoir un virement de Suisse dans une banque française coûte jusqu’à 2 % du montant qu’on transvase. A la Société Générale, envoyer 2500 euros de Suisse revient à en envoyer 2450. Tous les établissements déduisent par ailleurs un minimum de 20 euros, quelle que soit la somme transférée. Autrement dit, qui reçoit 500 euros de Suisse voit cette somme diminuer de 4 %. Qui reçoit 50 euros perd 40 %, etc. Précisons que ceci n’inclut pas d’éventuels frais de change, qui sont du même ordre. Bref, pour engranger de l’argent qu’elles s’empresseront ensuite de prêter à des taux prohibitifs (ce n’est pas le cas en ce moment, mais ça viendra), les banques françaises se prennent des honoraires de notaire.

Coïncidence troublante, au moment même où nos Suisses vivent leur choc des cultures, la Commission européenne morigène sévèrement les établissements français. Non seulement les banques de l’Hexagone affichent « un piètre bilan en matière de transparence », mais elles figurent aussi « parmi les plus chères pour les comptes courants ». Il est vrai qu’au cours de leur promenade, nos deux aventuriers découvrent d’autres techniques de prélèvement. Retirer des billets dans un automate concurrent, être en relation avec un être humain pour retirer de l’argent, se voir refuser un chèque, se faire envoyer un chéquier, s’opposer à l’encaissement de l’un de ses propres chèques, bref, le moindre geste bancaire coûte, le plus souvent très cher, sauf si on se résout à contracter une assurance que les conseillers vous collent à votre ouverture de compte sans préciser son caractère facultatif. Si vous ne voulez pas vous faire tondre à la moindre occasion − ou plutôt, si vous préférez vous faire tondre avec régularité plutôt que par à-coups − ce sera donc au minimum 6 euros de frais de gestion par mois et par compte.

Le sommet de l’étonnement est cependant atteint le jour où nos deux Suisses rendent visite à Paribas. Ils sont d’abord accueillis par une employée à hauts talons, qui les met en attente dans de confortables fauteuils au milieu d’un vaste hall. Une deuxième employée vient ensuite prendre une deuxième fois leurs noms et qualités, avant de leur présenter un conseiller grisonnant et affable qui les emmène à pas feutrés dans un bureau isolé, au fond d’un couloir sombre et discret. L’échange se déroule d’abord selon le schéma habituel − stupeur, terreur, fascicule. Le bonhomme parvient quand même à ânonner le montant des frais de virement depuis la non-Europe, puis, comme choqué par le commentaire du couple qui ose évoquer la douceur des mœurs bancaires helvétiques, le même bonhomme lance benoîtement : « Mais dites-moi, si les banques suisses prennent si peu de frais, comment font-elles pour gagner leur argent ? »

Qu’on se le dise : les banques françaises ne tirent aucun revenu du prêt à intérêt, cette activité fondatrice de leur naissance et sans doute tombée en désuétude au royaume de Sarko. Elles ne tirent rien non plus de la spéculation, à laquelle se livrent leurs consœurs du reste du monde avec un succès qui ne faiblit pas. Elles ne peuvent donc, les pauvresses, faire leur beurre qu’en mitraillant leurs clients de ponctions diverses. A leur décharge, il est vrai que les banques françaises ne peuvent pas, comme leurs voisines suisses, miser sur l’évasion fiscale ; elles ne peuvent pas non plus compter sur leurs traders, qui s’acharnent à les mettre en faillite. En somme, notre couple a découvert qu’il y a banque et banque. Les unes jouent au casino avec l’argent qu’on leur confie ; les autres vampirisent leurs petits clients. Certaines, évidemment, font les deux.

Ne désespérons cependant pas trop. Dans ce sombre paysage, nos deux Suisses ont trouvé un établissement qui fait exception. Réputée pour être le refuge des pauvres − certains disent des « ploucs » − la Banque Postale ne prend de frais ni pour les virements venus de la non-Europe, ni pour les escapades vers des automates concurrents. De ce point de vue, c’est la plus suisse des banques françaises. À un détail près : alors qu’ouvrir un compte en Suisse prend, en comptant large, une quinzaine de minutes, la Banque Postale a mis six semaines à réaliser cette opération pour Monsieur et Madame. Nobody’s perfect.[/access]

Les comédiens ont ils une âme ?

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Je n’y entends rien au théâtre. Bien sûr, à l’âge de quinze ans, j’ai moi-même joué un des douze rôles-titres dans la pièce de Reginald Rose Douze hommes en colère, à Franklin[1. Collège d’origine catholique]; même que j’y fus excellent, d’après mes parents. Mais là s’est arrêtée, assez brutalement, ma carrière dramatique.
En tant que spectateur, mon CV n’est guère plus brillant : à part quelques pièces qui me tenaient à cœur, de Molière, Anouilh ou Ionesco, je crois bien n’être jamais allé au théâtre spontanément et en payant.

Sans doute un problème avec le genre théâtral lui-même – aggravé encore par ses formes les plus modernes. Je n’avais donc guère de chances de voir sur scène Laurent Terzieff, qui s’était fait l’ardent défenseur des auteurs contemporains. Il m’est même arrivé de le regretter amèrement, comme pour son Meurtre dans la Cathédrale (1995).
Au cinéma en revanche, j’ai toujours eu l’impression d’avoir affaire à un acteur inspiré. Terzieff était comme une réponse vivante aux interrogations théologiques du Moyen Age[2. Qui sont aussi souvent les miennes], genre « Les comédiens ont-ils une âme ? »
Si cet homme-là est devenu acteur, c’est précisément par un élan de l’âme !, comme on le comprend à la lecture du livre que Marie-Noëlle Tranchant a concocté sur lui avec lui, et qui sort aujourd’hui sans lui[3. Laurent Terzieff, Seul avec tous, Presses de la Renaissance]. Loin d’une banale bio, le résultat de leur travail commun est une sorte d’IRM métaphysique : il s’agit, selon elle, de « retracer un itinéraire intérieur, artistique, humain, spirituel. »

D’où la forme de l’ouvrage, tissé de fils tout sauf blancs : des entretiens réécrits par sa complice, où Laurent Terzieff se raconte avec chaleur et simplicité ; des écrits personnels sur le théâtre et ses écrivains préférés, où il parle évidemment de lui-même.
Comme le dit Luchini dans sa préface, Laurent Terzieff a renoncé à une « carrière de star » pour se faire « artisan dévoué du théâtre ». L’hommage est d’autant plus beau, venant de la seule vraie star de nos planches nationales. Mais il y a de nombreuses demeures dans la maison du Père et c’est heureux, n’est-ce pas ? Si tout le monde avait la même vocation, c’est six milliards de moines qu’on aurait massacrés à Tibéhirine.

Pour Terzieff en tout cas, le théâtre fut le plus lucide et le plus exigeant des sacerdoces, et on peut juger maintenant que ses vœux étaient perpétuels. Même la métaphore n’est pas gratuite : l’art dramatique, dit-il, c’est « la communion entre le monde visible et l’invisible » – et d’ailleurs, « tout ce qui est artistique procède du religieux ».
Non seulement Terzieff avait une âme (et l’a toujours), mais il était croyant – et il y a peu de risques qu’il ait changé d’avis. Plus précisément, un type comme lui était incapable de croire sérieusement au néant. Dans ses notes de lecture, on retrouve cette phrase violente de Simone Weil, qui résume à elle seule La Pesanteur et la Grâce[4. Pour ceux qui ne l’auraient pas relu cette année] : « Tous les mouvements de l’âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur matérielle[5. « Même l’amour ? », diront les Première Année. Surtout l’amour ! (cf. Caritas in Veritate)]. La grâce seule fait exception. »

Au point où on en est, filons donc jusqu’au bout la métaphore : ce bouquin lui aussi est une communion. L’effacement de Marie-Noëlle Tranchant devant son sujet prolonge la modestie de Terzieff face aux auteurs qu’il servait. Quand on comprend quelqu’un et qu’on l’aime, quoi de plus beau que de s’en faire l’interprète ?
Trêve de suspense : j’ai bien aimé ce bouquin.

Seul avec tous

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Fillon, y a le téléfon qui son…

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Et ce n’est pas forcément pour l’avertir qu’il reste ou qu’il part mais que son ministre de l’Intérieur (pour encore quelques jours) est un peu comme une adolescente énervée et énervante qui passe son temps au bout du fil. En plus, c’est lui, Hortefeux, qui reçoit les facdet, les factures détaillées, surnommées fadettes, ce qui lui permet de cacher, toujours comme une adolescente, qui est son correspondant. En général, on a cru savoir que c’étaient des journalistes qui s’intéressaient à des affaires sensibles et qui ne savaient pas qu’ils étaient écoutés. Le chef de cabinet de Fillon, un peu énervé et sans doute très républicain, trouve quand même qu’Hortefeux et Squarcini de la DCRI y vont un peu fort. Il s’appelle Jean-Paul Faugères et il écrit : « La loi interdit aux services de renseignements de se procurer directement des factures détaillées auprès des opérateurs de téléphone. »

Assez bizarrement, cette note confidentielle visant à faire les gros yeux à Hortefeux et au célèbre James Bond de Tarnac, est arrivée chez France Info. Elle indigne l’opposition. Fillon répond qu’il n’y a pas de complot. Mais comment ne pas soupçonner un coup de billard à deux bandes de la part de Matignon ? La note de Faugères, en passant opportunément à la connaissance du public, montre à quel point Fillon est un bon camarade, puisqu’il défend son ministre à l’Assemblée et en même temps quel grand souci il a de nos libertés publiques. Bref, c’est du tout bénef, en ces temps de remaniement.

L’homme sans fin ?

La vieillesse, un naufrage ?
La vieillesse, un naufrage ?

Certaines tortues peuvent vivre plusieurs siècles. Adwaita, une tortue géante des Seychelles, récemment décédée, était née vers 1750. Un éléphant rejoindra son cimetière vers 70 ans. La baleine bleue touchera le fond à 80. On a estimé qu’un bosquet d’épicéa découvert en Suède avait près de 8000 ans, grâce à l’analyse de son système racinaire. Un rosier régulièrement taillé atteindra souvent le quart de siècle. Et quid de l’humain ? Il est connu que Jeanne Calment (la doyenne absolue de l’humanité, décédée à l’âge de 122 ans en 1997) a – dans une même vie – rencontré Victor Hugo et Jacques Chirac. Buffon estimait qu’un organisme humain ne pouvait pas dépasser la centaine d’années. Aujourd’hui la donne a changé. Selon l’Insee, en 2050, il pourrait y avoir en France plus de 80 000 centenaires (contre 16 000 en 2005 et seulement une centaine en 1900). De la sorte, une nouvelle classe d’âge apparaît : les « super-centenaires », qui ont dépassé le cap vertigineux des 110 ans. Un âge qui s’approche de la « limite » théorique de la vie humaine, estimée pour le moment à 120 ans. Si un Français sur deux né en 2007 devrait théoriquement atteindre l’âge de 104 ans, la réalité est contrastée suivant l’origine sociale et le sexe des individus. En 2003, par exemple, un ouvrier de 35 ans pouvait espérer vivre encore 41 ans, contre 47 ans pour un cadre supérieur.[access capability= »lire_inedits »]

L’augmentation constante de la durée de la vie humaine a été l’un des arguments forts du débat sur la réforme de la retraite par répartition. Son apparence de bonne nouvelle universelle (mieux vaut une année de plus qu’une année de moins…) a suscité des conclusions discutables. Ainsi, s’il apparaît évident que cet allongement constant de la durée de la vie doit conduire à une refonte du système – qu’il faut mettre en capacité de verser des pensions à de potentiels super-centenaires – l’idée qu’un accroissement de la durée de cotisations (et donc des années de travail) sera comme « compensé » par une vie plus longue est plus difficile à entendre. Le deal paraît douteux, car il repose sur le fantasme d’un « homme sans fin ». Un homme qui – dans les bras d’une médecine toujours plus performante – atteindrait dans de bonnes conditions des âges canoniques. Un homme qui, en somme, devrait accepter de travailler jusqu’à 62, 65 ou même 70 ans, en intégrant la perspective d’une vie de retraité plus longue et plus heureuse. Un homme qui penserait naïvement qu’il pourrait profiter de sa retraite, sur des bases de confort identiques, non plus de 60 à 80 ans, mais de 70 à 90 voire 100 ans…

Regardons les choses en face, et revenons aux chiffres. L’ouvrier de 35 ans que nous avons convoqué tout à l’heure peut espérer vivre encore 41 ans, mais seulement 24 ans sans incapacité. Cette réalité qui fait que le corps s’use, vieillit inexorablement, s’affaiblit, s’autodétruit, est le vice caché de l’optimisme feint des hommes politiques défendant la réforme des retraites. Malgré toute la confiance que l’on peut accorder à la science, l’allongement de la durée de la vie signifie surtout l’accroissement de la dépendance et des maladies chroniques, le développement inexorable des cancers et des maladies neuro-dégénératives. Bref, le bon sens nous oblige à reconnaître tristement que l’étau se resserre nettement plus à 65 ou 70 ans, qu’au début de la soixantaine.

Cette réalité est masquée par la promesse scientiste d’une médecine toute-puissante, qui saurait repousser toujours davantage les limites naturelles de l’humain. Une médecine qui non seulement nous porterait progressivement vers cette limite « théorique » des 120 ans, mais saurait nous assurer un voyage agréable vers ce terminus. Le discours médiatique accompagne ce mythe de l’ « homme sans fin » : les vieillards étant devenus de braves seniors, qui ne finissent pas dans des hospices médicalisés, n’attendent pas douloureusement leur fin sous la canicule ou dans la solitude, mais des post-jeunes qui vivent heureux dans un monde optimiste où ils peuvent boire à la nouvelle fontaine de jouvence qu’est la consommation de masse. Ce mythe de l’ « homme sans fin » est avant tout une négation des réalités du corps humain. Il est certainement dans la logique du moderne de vivre dans de naïfs mythes positifs ou prométhéens, niant des réalités aussi cruellement passéistes que la maladie ou la mort. Pourtant le marketing de l’actuelle réforme ne doit pas nous faire oublier que la tendance de l’homme est de décliner. Ce qui fait tout le sens de la vie, et nous arrache à la condition absurde de Sisyphe en déambulateurs repoussant éternellement le fardeau de leur existence. [/access]

Non, Nicolas Bedos n’est pas antisémite

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De vrais antisémites, il y a en a assez, inutile d’en inventer. C’est en substance la réponse que j’ai faite aux amis et connaissance qui m’ont appelée à la suite de la dernière émission de FOG, « Semaine critique », à laquelle je participe de façon régulière. « Je n’ai pas vu l’émission, mais il paraît qu’il y a eu un dérapage de Nicolas Bedos », m’a dit l’un, qui travaille dans un média juif que je ne citerai pas par charité (forcément chrétienne). « Avant de réagir, je voulais avoir ton sentiment », m’a expliqué l’autre, qui est ce que les Anglais appellent un activiste. Après avoir tenté de les ramener à la raison – et, me semblait-il, y avoir réussi – j’ai totalement oublié l’affaire. Puis j’ai reçu quelques courriels de lecteurs m’engueulant pour ne pas avoir réagi et pire encore, pour avoir rigolé, pendant que le jeune Bedos racontait sa « Semaine mythomane », comme il le fait chaque semaine.

Je découvre pourtant après quelques jours que la « rue juive » est en train de se monter le bourrichon et de se délecter à l’idée d’avoir un nouvel antisémite à se mettre sous la dent. Les mails tournent en boucle, on se téléphone à tout va, le « Bureau National de Vigilance Contre l’Antisémitisme » saisit le CSA en affirmant que « la propagande palestinienne est la source essentielle de l’antisémitisme ». Malheureusement, le BNVCA ne nous dit pas si la « propagande palestinienne » commence dès que l’on est favorable à un Etat palestinien – auquel cas il y aura beaucoup de gens, dont votre servante, à rééduquer. Il ne manque plus que la LICRA et ma mère chérie qui, ouf, ne m’a pas encore appelée pour me demander ce que ça fait de bosser avec un antisémite.

J’appelle Nicolas. Depuis cinq jours il vit un cauchemar. « Ma messagerie est pleine de lettres d’insulte, certains allant, jusqu’à me prétendre de mèche avec cet affreux Dieudonné. Des monstruosités circulent en pagaille sur le web, le site du CRIF parle de mon antisémitisme larvé (moi qui ne suis même pas pro-palestinien). » Je dois dire que cette précision m’a fait hurler de rire. Honte à moi. Serais-je une antisémite qui s’ignore ?

Une précision s’impose. Je n’ai aucune sympathie pour les humoristes professionnels qui jouent les résistants quand ils se contentent d’aller dans le sens du vent. Que ceux qui pensent que je défends Nicolas Bedos par souci de ma carrière se dispensent de lire la suite de ce texte. À ceux qui n’auraient que des doutes à ce sujet, je ferai simplement remarquer qu’ayant été dotée d’un cerveau – grâces en soient rendues à mes chers parents – si j’avais voulu faire carrière, j’en aurais faite une.

À en croire les indignés, Alain Finkielkraut, qui était l’un des invités, et moi-même, aurions dû monter sur nos petits poneys, évoquer les heures les plus sombres de notre histoire et quitter théâtralement la scène[2. Et, en ce qui me concerne, mon emploi, fort précaire au demeurant, l’humeur des princes qui gouvernent notre télévision étant par nature fort changeante]. De fait, comme me l’a dit l’un de mes correspondants pour justifier son inquiétude, Alain Finkielkraut avait l’air consterné pendant le numéro du jeune Bedos. Je confirme. J’imagine qu’il n’a pas adoré les propos de Nicolas. Mais la véritable raison de son accablement est, m’a-t-il confié, qu’il en a assez de voir des humoristes dans toutes les émissions. Il me semble à moi que mon talentueux camarade de jeu n’a pas grand-chose à voir avec Guillon. Son cahier des charges, c’est d’aller à la limite et il y va. Quoi qu’il en soit, malgré l’admiration et l’affection que j’ai pour Rabbi Finkie – loué soit Son nom –, doit-on entrer en guerre à chaque fois qu’il hausse le sourcil ? Et puis quoi, on l’embaume ?

Commençons par la fin. Bien entendu, Nicolas Bedos n’est pas « antisémite, ou antisémite refoulé, ou demi-antisémite, ou quart d’antisémite, ou antisémite inconscient de dans 3 ans qui au fond de lui n’ose le dire consciemment mais qui en fait rêve de voir pendus Patrick Bruel, Primo Levy, Pierre Benichou, Elsa Zylberstein et ce qu’il reste d’Ariel Sharon dans le même sac[3. Malheureusement, ce n’est pas de moi mais de lui.] ». Entre nous, je suis un peu vexée qu’il ne m’ait pas citée mais peut-être ne sait-il pas que je suis juive ? Ou alors cette façon de m’ignorer ostensiblement est la preuve de sa haine des juifs ? Pourquoi Pierre Bénichou et pas Elisabeth Lévy ? T’aimes pas les femmes, c’est ça ? Bingo ! Alors, Nico, sois sympa, la prochaine fois que tu fais une liste de feujs, tu me mets dedans, merde !

Venons-en maintenant au corps du délit. Première partie : « Mercredi je vais voir Elle s’appelait Sarah, énième guimauve utilisant jusqu’à la lie le souvenir de la Shoah afin de renflouer les caisses lacrymales du cinéma français. Après La Rafle, fable extra-lucide qui nous montrait avec audace que les petits juifs étaient finalement beaucoup plus émouvants que les officiers nazis – ce qui m’a surpris – et qui surfait sans complexe sur le fameux devoir de mémoire, devoir de mémoire qui dispense au passage certains cinéastes de faire preuve du moindre talent et leur permet de se hisser vers le million d’entrées en raflant les écoliers d’aujourd’hui pour les parquer de force dans des salles de cinéma pédagogique : pauvres petites têtes blondes ou brunes obligés de chialer devant des mauvais films ! » J’avoue : ce passage m’a fait marrer. C’est mal ? Bon sang, à part la Torah, dîtes-moi ce que les juifs ont apporté à l’humanité de plus important que l’humour ! (Je sais, ils ne sont pas les seuls sur le créneau). Puisque Nicolas m’en donne l’occasion, je me lâche : moi aussi, j’ai horreur de ces films ou livres larmoyants qui n’apprennent rien à personne et permettent au spectateur de jouir de tous les bénéfices du statut victimaire sans courir le moindre risque. Il est facile, surtout quand on est juif, de regarder tout ça avec la rassurante certitude qu’on aurait été du « bon » côté – moralement en tout cas. Toutes les grandes œuvres littéraires ou cinématographiques sur l’Extermination nous disent exactement l’inverse : on ne sait pas et on ne saura jamais comment on se serait comporté. Ne soyons pas des « juifs imaginaires », c’est la pire insulte qu’on puisse faire aux victimes.

Après la Shoah, Israël. « Jeudi, poursuit le chroniqueur mythomane, je fais un nouveau rêve : celui dans lequel je pourrais dégueuler sur Netanyahou et la politique menée par l’Etat d’Israël sans que personne, personne, ne me traite pour autant d’antisémite, ou d’antisémite refoulé, ou de demi antisémite, ou de quart d’antisémite, ou d’antisémite inconscient […], moi qui suis tellement CON que je n’ai pas saisi cette notion très subtile selon laquelle s’indigner devant une politique parfois honteuse, c’est – mais bien sûr- vouloir du mal à tous les juifs de la planète. »

Quand plus personne n’osera parler, nous dira-t-on que ce silence est antisémite ?

Nous voilà au cœur du sujet. Que nous dit Nicolas Bedos ? Qu’on ne peut pas critiquer Israël sans être traité d’antisémite. Sur ce point, il a à moitié tort. Il est absurde d’affirmer qu’on ne peut pas critiquer Israël puisqu’Israël est le pays le plus critiqué et même le plus haï de la planète. Mon petit camarade ne fréquente pas suffisamment l’intelligentsia radicale-chic : il ne sait pas que des gens bien sous tous rapports allant de Stéphane Hessel aux syndicats norvégiens, de Ken Loach à Juan Saramago, profèrent tous les jours des âneries qui, si elles ne sont pas antisémites, sont un permis d’antisémitisme. Nico, tu devrais lire Le Monde Diplo et écouter Mermet, ça va faire de toi un ultra-sioniste.

L’ennui, c’est qu’il a à moitié raison, mon Nico. Je connais pas mal de gens qui n’osent plus dire un mot sur Israël. Et ça, c’est grave. Alors je vous le dis à tous, juifs ou pas, sionistes ou pas : parlez librement ! Dites ce que vous pensez même si vous pensez de travers ! Les juifs qui accusent d’antisémitisme toute personne qui refuse de leur donner l’heure doivent comprendre que cette accusation est terrible, pas seulement parce qu’elle est socialement dangereuse, mais parce qu’elle est moralement insupportable. Admettons que Nicolas Bedos se trompe sur Israël et sur le conflit moyen-oriental, faut-il pour autant coller sur son torse velu[4. vous jure que je n’ai jamais vu son torse, c’est une blague (ce truc qui faisait rire dans l’ancien monde) ! ] la nouvelle lettre écarlate ? À ce compte-là, bientôt, on ne pourra plus respirer. Quand plus personne n’osera dire un mot sur ces sujets qui fâchent, nous expliquera-t-on que ce silence est antisémite ?

Le plus angoissant, dans cette affaire, c’est que les juifs soient aussi cons que les dieudonnistes qui, depuis une semaine, croient avoir acquis Nicolas Bedos à leur sombre cause. Il me faut donc vous livrer la fin de la chronique et essayez de la lire vraiment parce qu’il y a du second degré : « Vendredi, je me réveille à côté d’une silhouette délicieusement sombre, à coup sûr une beauté africaine… J’entre ouvre les rideaux, la personne se retourne : Nom d’un cul c’est Dieudonné !!! Mon pseudo-pro-palestinianisme tardif a du aller un peu trop loin, ça a dû se savoir, l’enculé d’amalgameur s’est aussitôt rappliqué, avant de m’enfourcher avec sa longue épée de facho- anti feuj, me voilà triplement humilié ! Je lui dis : « Fiche moi l’camp, sale Antillais », mais il insiste : « Attends mon Nico, fais moi au moins un p’tit café, je viens de lire ta future chronique pendant que tu dormais, on est d’accord à mort, reviens sous les draps, je vais te présenter à Alain Soral, tu vas voir, il est pas jaloux, on va monter un spectacle qui partira en tournée dans tout le quartier de la goutte d’or… » Je lui dis : « Dégage ! » Je m’étonne un peu que le CRAN n’ait pas réagi à ce « sale Antillais », mais bon, les vigilants ont le droit de se reposer.

Voilà que je me retrouve à devoir faire l’exégète de Nicolas Bedos, avouez qu’il y a plus fun. Alors soyons clairs : toute personne qui n’est pas d’accord avec un juif n’est pas antisémite. Et cessons de réclamer un traitement d’exception pour les juifs. On aurait le droit de se moquer des pédés, des Arabes, des blondes, des noirs et pas des juifs ? Et après, on nous parlera du droit au blasphème et des caricatures du Prophète ? Au secours !

L’antisémitisme n’a pas disparu mais, pardonnez-moi de le dire brutalement, la Shoah est derrière nous. Heureusement. Alors moi, je ne veux pas vivre dans un monde où on n’aura pas le droit de se foutre de la gueule des juifs.

Nicolas, sois gentil : continue ! Si tu dis des conneries, promis, je ne te raterai pas.

* Chez nous, en l’occurrence, signifie chez nous les Français (de toutes origines) et chez nous les juifs (idem).

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Le passage à tabac nuit gravement à la santé

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Il s’appelle Ahmed Marzouki, il est marocain et a passé 18 années dans le bagne de Tazmamart, qui n’entretient que de très lointains rapports avec le Club Med de Marrakech.

Ahmed Marzouki a retracé ses 18 années de bagne dans un livre, intitulé « Tazmamart, cellule 10 » et devait donner une conférence à Bruxelles sur le thème de la « réconciliation » et la situation des Droits de l’Homme dans au pays de Mohamed VI. Mais il n’a pas pu. « Alors que nous marchions dans la rue avec un petit groupe pour nous rendre à la conférence, un homme m’a intercepté par l’arrière, m’a placé un genou dans le dos et m’a fait tomber. Ensuite, les coups ont commencé à pleuvoir de tous côtés et j’ai aperçu une arme blanche », a expliqué M. Marzouki. « Ils m’ont insulté en arabe », a-t-il précisé.

Et oui, la réconciliation, c’est comme le mariage ou le divorce, faut être deux…

Jean Grenelle

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Comme tout Hollandais qui se respecte et s’en tient à ses bataves devoirs, M. Harmenszoon van Rijn – Rembrandt pour les intimes – n’a jamais aimé la France. Il manifesta son aversion dès son plus jeune âge, en naissant le 15 juillet 1606 à Leyde et non pas le 14 juillet à Paris comme tout francophile honnête le fait.[access capability= »lire_inedits »]

C’est donc contraint et forcé que Rembrandt se rendit, en 1631, dans la capitale française. Il connut alors ce que les historiens de l’art appellent sa période « rouge », puis sa fameuse période « blanc ». C’est sa rencontre avec Jean Grenelle qui plongea finalement Rembrandt dans une période « rosé » assez prolifique, puisque les meilleurs spécialistes l’estiment à 5 litres par jour et par personne en moyenne.

Jean Grenelle, représenté ici par l’artiste en robe de chambre, était architecte du roi : au lendemain de la journée des Dupes, il avait été chargé par le cardinal de Richelieu d’aménager les abords de ce qui n’était pas encore le boulevard Saint- Germain. Vu que le quartier ne comptait aucun bistrot et qu’il fallait bien commencer par le commencement, il fit ce que tout architecte royal s’ingénie à faire en pareille occasion : il planta trois hectares de vignes et donna à l’environnement ainsi créé son propre nom. Ainsi naquit ce que l’on appela alors « l’Environnement de Grenelle », qui devint plus tard, par un malencontreux abus de langage, « le Grenelle de l’environnement ».

Rembrandt, Portrait de Jean Grenelle en son environnement, musée du Rable.[/access]

Houellebecq: enfin le Goncourt vint!

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Vous avez remarqué ? Tout le monde se plaint, chez les décideurs, que Houellebecq n’ait pas été couronné avant ! Et exactement dans les mêmes termes, je vous laisse juges.

Le Figaro du mardi 9 novembre : « Houellebecq enfin récompensé au Goncourt. » Le Monde de l’après-midi même : « Michel Houellebecq finalement récompensé par le prix Goncourt ». Même gimmick dans Les Inrocks d’hier : « Enfin, Michel Houellebecq se voit reconnu par les jurés du Goncourt ». Sans parler de Libé : « Les Goncourt accordent enfin leur prix à cet écrivain différent et dérangeant ! ».

Tellement « dérangeant », Michel, que tout ce beau monde sans exception l’acclame en s’exclamant « Enfin ! ». Sauf que c’est l’époque, en quinze ans, qui a glissé vers lui.

Je me souviens du Général

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Je me souviens d’un petit garçon au cours préparatoire. Il rentre chez lui tout seul. L’école n’est pas loin de son domicile et, dans ces années du monde d’avant, les enfants peuvent encore se promener seuls. C’est en novembre 1970. Deux hommes discutent gravement près d’une voiture (une Simca Aronde ? Des pneus bicolores, en tout cas…), garée sur le parking en face de chez lui
– Alors, comme ça, Il est mort ?
Le petit garçon ne comprend pas de qui il s’agit au juste mais il a l’impression bizarre d’entendre une majuscule mise au pronom personnel. Il me semble bien que le petit garçon, c’est moi.

Je me souviens de la phrase mystérieuse de Malraux, parlant des gaullistes : « Entre les communistes et nous, il n’y a rien. » Que voulait-il dire ? Il y a trois possibilités.
a)Entre les communistes et nous, il n’ y a rien de commun. Difficile à admettre, quand on pense à la Résistance et au CNR.
b) Entre les communistes et nous, il n’y a aucune force politique digne de ce nom. C’est possible : la droite française qui n’était pas gaulliste, elle n’était pas franchement très nette. Se souvenir du temps, très long, mis par Giscard, Barre et Poniatowski, à réagir à l’attentat de la rue Copernic, par exemple. Et puis les socialistes, on sait ce que c’est. Vouloir vaseliner le capitalisme, ça n’a jamais donné un destin à un pays.
c) Entre les communistes et nous, il n’y a rien qui nous oppose sur le fond. Quand je vois ce qu’est devenu le paysage politique aujourd’hui, je me dis que c’est sans doute cela que Malraux, l’ancien combattant des Brigades internationales, voulait dire. Il prévoyait sans doute l’époque où gaullistes et communistes seraient les derniers dinosaures républicains dans cette atmosphère ethnolibérale qui est, en France et en Europe, de plus en plus irrespirable aujourd’hui.

Je me souviens en ayant lu De quoi Sarkozy est-il le nom ? de Badiou et de ses analyses sur le « transcendantal pétainiste » qui couraient à travers l’histoire de France de Thiers à nos jours, et m’être dit que c’était trop facile. Qu’il y avait aussi un transcendantal gaulliste qui consistait à être capable d’ouvrir le feu, même en position défavorable, au nom d’une idée supérieure qu’on se fait de la nation et de ce qu’elle suppose comme modèle de civilisation.
Exemples de transcendantal gaulliste, hors son incarnation archétypale du 18 juin 40 : Vercingétorix à Gergovie, Jeanne d’Arc sous les murs d’Orléans, les soldats de l’an II encadrés par une poignée d’officiers aristocrates à l’assaut du moulin de Valmy, le colonel Rossel restant fidèle jusqu’à la mort au gouvernement de la Commune, le discours de Villepin à l’ONU de 2003, le référendum de 2005 sur la Constitution Européenne, le mouvement social de 2010. Le transcendantal gaulliste, ou le refus de la fatalité et du diktat des experts autoproclamés. Ils lui auraient donné assez peu de chances de réussir, à la bergère lorraine ou au général rebelle condamné à mort, tous nos spécialistes, analystes et commentateurs si brillamment médiatiques.

Je me souviens de mon père qui me disait : « Le de Gaulle de 40 tant que tu veux, celui de 58 jamais. » Il avait voté non au référendum de 58. C’était même la première fois qu’il votait. Cette vieille dent des communistes contre la Cinquième République et l’élection du président au suffrage universel. Je n’ai jamais osé dire que le suffrage universel, c’était peut-être nous qui en profiterions un de ces jours. Ça s’était vu au Chili en 1971. Bon, ça s’était mal terminé deux ans plus tard, mais qui a dit que l’Histoire n’était pas tragique ? Pas De Gaulle en tout cas.

Je me souviens d’avoir trouvé que l’exécution de Bastien Thiry, ça manquait de fair-play. On aurait bien aimé que général ait pour le lieutenant-colonel la clémence d’Auguste pour Cinna.

Je souviens que le SAC, avant de devenir une banale milice électorale au service de la droite des années 1970 et de faire les beaux jours des films d’Yves Boisset, avait d’abord été une police parallèle de barbouzes républicaines, tous anciens résistants, pour protéger le Général des soldats perdus de l’OAS. Une époque de géants, tout de même, où il y avait comme l’écrit La Rochefoucauld : « des héros en Bien comme en Mal. »

Je me souviens de La Boisserie, du champagne Drappier, des DS noires alors que j’espère assez vite oublier le cap Nègre, les Rolex et Carla Bruni.

Je me souviens que De Gaulle à l’Elysée payait ses timbres de sa poche quand il envoyait ses vœux à ses proches. Ça fait sourire, non ? À moins que ça ne fasse pleurer.

Je me souviens qu’en 1967, la France avait quitté l’OTAN depuis un an, s’apprêtait à rejoindre les non-alignés et que le général Ailleret était l’inspirateur de la doctrine « tous azimuts » qui consistait à pointer les missiles de notre dissuasion nucléaire vers l’Est ET vers l’Ouest. Je me souviens que le général Ailleret est mort dans un mystérieux accident d’avion à Tahiti en mars 68. Et que quelques semaines plus tard sont arrivés en Mai des événements qui ont arrangé tout le monde : les Américains, la droite affairiste pompidolienne qui ne voulait pas de la participation, les gauchistes qui voulaient la peau du PCF, les socialistes qui espéraient ramasser la mise.

Je me souviens d’avoir acheté un CD avec les principaux discours de De Gaulle. Mon préféré : le discours de Phnom-Penh en 1966. Penser à donner le texte sans signature à quelques personnes pour faire une « dégustation à l’aveugle ». Et demander si c’est de Chavez, de Guevara ou de De Gaulle. Bien rigoler en entendant les réponses. Je me souviens que Frédéric Fajardie, ex du service d’ordre des Comités Viêt-Nam de Base, me racontait comment ils avaient eu, eux les maos, l’étrange impression d’être doublés sur leur gauche par le vieux général.

Je me souviens du meeting lillois de la campagne de Chevènement en 2002, quand en première partie se sont succédé le député communiste du Pas de Calais qui était arrivé bleu de travail à l’Assemblée nationale quand il avait été élu député en 1997 et Pierre Lefranc, l’aide de camp du général de Gaulle. Le vieux cyrard et le prolo, ensemble contre l’Europe libérale.

Je me souviens que j’ai toujours un petit coup au cœur quand je parcours la rubrique nécrologique des journaux et que je vois qu’un Compagnon de la Libération a encore tiré sa révérence.

Je souviens d’avoir été tout de même un petit peu énervé quand j’ai vu et entendu les cris de cabris et les sauts d’orfraie, à moins que ce ne soit le contraire, de certains professeurs de lettres quand ils ont appris que Les Mémoires de Guerre étaient au programme des épreuves du bac de français. Ne pas voir qu’un incipit comme : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France » n’a rien à envier à Longtemps je me suis couché de bonne heure ou : « Aujourd’hui, maman est morte. », c’est à ces choses-là qu’on mesure les dégâts de décennies de pavlovisme pédagogiste.

Je me souviens que les gens qui n’aiment pas De Gaulle (sauf ceux qui ont de bonnes raisons comme les Pieds Noirs et les Harkis) ont deux arguments : il a fait croire que toute la France était résistante. Quand bien même ce serait une fiction (mais il faudra l’expliquer aux derniers Français libres vivants), c’est une fiction qui a changé le réel et nous a évité de passer sous administration américaine. C’est donc une fiction qui a réussi. Ce qui est une bonne définition de la politique. Et aussi, qu’il aurait entretenu la France dans l’idée qu’elle était encore un grand pays alors que ce n’était plus qu’une puissance moyenne.
Qu’ils se rassurent, ceux-là, qui aiment l’automutilation décliniste tant qu’elle ne gêne pas leur hédonisme libéral libertaire, ils finissent par avoir raison ces temps-ci. Plus le gaullisme disparaît comme force politique opérante, plus la France ressemble à une petite Autriche hargneuse et névrosée, à un pays de vieux et à une remorque atlantiste des USA, qui va bricoler ses nouvelles bombes avec le Royaume Uni, ce porte-avion de Washington.

Je me souviens que Dominique de Roux écrivait dans L’écriture de Charles de Gaulle, en 67 : « La mission actuelle de la France, l’accomplissement final du destin gaulliste, c’est de faire que la troisième guerre mondiale se porte, non pas sur le plan de la dévastation, mais sur le plan du salut, non pas sur le plan d’un embrasement universel, mais sur celui de la pacification. »

Je me souviens que si je n’avais pas été communiste, j’aurais été gaulliste.

Les petits mouchoirs, pourquoi tant de haine?

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Une certaine critique, c’est bien connu, ne se mouche pas du pied. Elle sait ce qui est bon pour le public, et ce qui mérite au contraire son attention. Elle n’est jamais en reste d’explications sociologiques pour justifier l’engouement que suscitent les films qu’elle démolit, ni en panne de filouteries esthético-philosophiques pour encenser ceux que les spectateurs ignorent. L’Elite du Goût a ses têtes et ses parias, ses lacunes phénoménales, beaucoup de mauvaise foi, pas mal de mauvais goût et une morgue à toute épreuve. Elle délaisse Wenders au moment où il approfondit ses esquisses, découvre Eastwood quand il commence à rabâcher, se moque de Séria, néglige Corneau, oublie Blain ; elle embaume si bien Carax et Rochant qu’elle les enterre avant l’heure, se moquant ensuite comme d’une guigne de leur fantôme qui en remontrerait pourtant à bien des cinéastes en cour.

Bouffées de haine

Même si son audace de supermarché et ses pudeurs de vieille fille n’interrogent plus personne, l’Elite du Goût a parfois de ces bouffées de haine qui en disent long sur ce qui la fonde. De Libération aux Cahiers du cinéma, des Inrockuptibles à Chronicart, ce qu’elle a déversé sur Les petits mouchoirs de Guillaume Canet est avant tout révélateur de ses névroses. S’il fallait une preuve que le brûlot d’Onfray contre Freud fait fausse route, c’est bien cette unanimité riche de lapsus et de dévoilements qui l’apporte ! Ce que ces critiques redoutent, c’est le miroir. Le chroniqueur de Télérama s’empresse ainsi de préciser qu’il est « heureux de ne plus faire partie de cette génération-là », tandis que celui des Inrocks y voit « une certaine idée de l’enfer ».

Ce que les membres de l’Elite du goût ne pardonnent pas à Canet, en somme, c’est de les avoir pris, non pas comme cible – ils auraient fait les beaux joueurs -, mais comme personnages. Bien sûr aucun d’entre eux ne fait profession de critique de cinéma, mais les trentenaires-quadragénaires-quinquagénaires de ce film, ce sont eux ! Il suffit de les entendre se récrier qu’ils n’ont rien à voir là-dedans. « Je le jure, Votre Honneur, rien n’est vrai. » Ah oui ? Ce besoin d’assurer financièrement ses arrières et de se ressourcer dans les pays lointains les plus pauvres possibles, ce n’est pas vous ? Ces tout petits récits de cul et ces grandes histoires d’amour (par textos), non plus ? Ce besoin de festoyer en toutes occasions et d’agrémenter les journées par des objets culturels en vogue, toujours pas ? La sous-culture, la misère sexuelle et la haine de soi du Moderne, ce n’est pas dans les films et les livres que vous nous vantez, ou pire les témoignages et les aveux que vous nous livrez, qu’on la rencontre ? Vous, les membres éminents de la Nouvelle Classe, toujours partants pour « la déconne » et la leçon de morale nécessairement connexes…

Compotes et caleçons

Les Petits mouchoirs est le miroir morne de l’époque. C’est le film de « la génération Loft », à laquelle appartiennent, quel que soit leur âge, ses contempteurs farouches, goguenards ou indignés. Conçu comme un programme de télé-réalité dont il est une sorte de transposition romantique, vraisemblablement aveugle à elle-même, le film de Canet déploie logiquement la dramaturgie faisandée de son entrée en matière qui nous présente les personnages sous l’œil narquois et tendre de leur bourreau, puis leur huis-clos dans une résidence de luxe, où entre recherche de compotes ou de caleçons, des adulescents avec lunettes noires, chapeaux divers, manches qui couvrent les mains, se battent pour avoir le meilleur lit, paressent sur des transats ou des canapés, se disputent avant de se réconcilier, pètent les plombs avant de se confier de grands secrets ; enfin sa conclusion spectaculaire, l’émotion à son comble, feux d’artifice de phrases creuses et de larmes de reconnaissance, embrassades sous les yeux de toute la famille au cimetière.

Dans sa fureur, le Critique moderne s’est contenté de vomir sur le scénario, or ce film, qu’on le veuille ou non, est fait avec les armes du cinéma, toutes les armes d’ailleurs, accumulées sans sélection, utilisées sans précaution, inadaptées, excessives et puis soudain d’une grande justesse, mais à quoi bon en parler ? L’Elite du Goût avait vu du Rohmer dans Loft Story, et elle est incapable de voir du Cassavetes dans Les Petits mouchoirs. Pourtant, l’efficace montage de la séance d’ostéopathie entre Cluzet et Magimel, les brefs panoramiques anodins qui arrêtent brutalement le regard d’un personnage sur un autre, le découpage sensible des voyages en voiture, les variations d’échelle de plans qui font passer dans la même scène du ressassement d’une solitude à l’intimité d’un dialogue, tout cela c’est du cinéma !

Et c’est cela justement qui donne une crédibilité au fil blanc qui coud ensemble ces séquences édifiantes et ces scènes attendues. Le film de Canet, ce n’est pas juste des mots d’auteurs pour bande-annonce et de la fiction consensuelle. Ici, nous avons la faiblesse de croire que ce qui fonctionne, c’est l’intelligence de leur mise en forme. C’est par son utilisation parfois maladroite mais toujours velléitaire de la forme cinématographique que Canet parvient à retenir son spectateur ; grâce aux heurts parfois grossiers entre images léchées et plans imprévus, grâce aux digressions brouillonnes à la limite de l’improvisation contrastant avec un découpage toujours maîtrisé. Elle est là la référence, écrasante comme toutes les références, au Cassavetes de Husbands

Il n’y a pas de petits profiteurs

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Cochons

Cochons

C’est l’histoire de deux Suisses à contre-courant. Monsieur et Madame ont un compte bancaire en Helvétie, où le monde entier rêve depuis des siècles de planquer ses deniers. Bien sous tous rapports, ces citoyens raisonnables projettent cependant l’impensable : ouvrir un compte en France pour y transférer leur argent suisse. Le fait est qu’ils y sont obligés : installés à Paris mais payés en Suisse par des employeurs de là-bas, ils doivent régulièrement transférer leurs revenus en France afin de pouvoir remplir leurs devoirs de consommateurs parisiens (payer un loyer exorbitant, lâcher 14 euros pour un saucisson corse, bref, se saigner pour que la croissance de leur pays d’accueil ne sombre pas dans le ridicule).

Au moment de réaliser ce projet bancaire original, nos Helvètes nagent en plein bonheur migratoire. Ils ont trouvé un appartement dans la capitale, inscrit leurs deux filles à l’école, obtenu un numéro EDF et un numéro de mobile, chacune de ces opérations ayant demandé, soit dit en passant, une ténacité inouïe. L’ouverture d’un compte bancaire s’annonce comme une opération simple et plaisante. Elle représente aussi un moment symbolique : par cet acte, les nouveaux immigrés vont parachever la phase 1 de leur processus d’intégration. Par ailleurs, pour des Suisses, mettre les pieds dans un système bancaire étranger constitue une expérience quasiment transgressive. C’est un peu, en somme, comme s’ils s’apprêtaient à manger du chocolat belge.[access capability= »lire_inedits »]

Voilà donc nos deux primo-installés sur le point d’entrer dans la première banque venue lorsque, au détour d’une conversation, ils apprennent que les banques françaises prennent des frais à chaque virement venu de la non-Europe. Truffée de micro-accords avec l’UE, la Suisse ressemble à un pays de l’Union comme un poivron rouge à un jaune, mais elle est toujours en non-Europe. Donc, si on veut renflouer les banques françaises d’argent suisse, on paie. En ouïssant cette information, Monsieur et Madame ouvrent d’abord des yeux de carpe. Elevés aux mœurs suisses, ils n’ont jamais vu ni entendu dire qu’une banque prenne le moindre frais pour une opération aussi rudimentaire qu’un virement. Après une brève enquête, ils doivent pourtant se plier au fait. Et comme les établissements ne ponctionnent pas dans les mêmes proportions, nos deux agents économiques se résolvent à traiter les banques de Paris comme des marchands de salade. Ils se lancent dans ce harassant travail de comparaison de produit dont le capitalisme sait de mieux en mieux nous envahir l’esprit.

L’exploration du tissu bancaire de leur quartier les emmène ainsi en zigzags d’une banque à une autre, de la BRED à la Société Générale, du Crédit Agricole à Paribas. De cette petite balade, ils tirent rapidement un premier constat : à la question « Combien votre banque prend-elle pour un virement suisse ? », la plupart des employés de banque se révèlent incapables de donner une réponse claire. Tous offrent la même réaction : un visage qui se fige, comme si la question émanait d’outre-espace ; des yeux qui se couvrent d’un voile blanc, expression d’une terreur profonde ; une main, enfin, qui se dirige avec plus ou moins de tremblements vers un fascicule « Nos tarifs », qu’ils feuillettent pendant quelques secondes pour se donner une contenance avant d’aller chercher un supérieur qui n’en saura pas davantage et s’en sortira en renvoyant notre couple à la consultation dudit fascicule dont le contenu, bien entendu, est plus difficile à déchiffrer qu’un code informatique.

Deuxième constat de nos explorateurs, qui réussissent tout de même à isoler quelques données : en matière de frais, les banques françaises ne font pas les choses à moitié. En résumé, recevoir un virement de Suisse dans une banque française coûte jusqu’à 2 % du montant qu’on transvase. A la Société Générale, envoyer 2500 euros de Suisse revient à en envoyer 2450. Tous les établissements déduisent par ailleurs un minimum de 20 euros, quelle que soit la somme transférée. Autrement dit, qui reçoit 500 euros de Suisse voit cette somme diminuer de 4 %. Qui reçoit 50 euros perd 40 %, etc. Précisons que ceci n’inclut pas d’éventuels frais de change, qui sont du même ordre. Bref, pour engranger de l’argent qu’elles s’empresseront ensuite de prêter à des taux prohibitifs (ce n’est pas le cas en ce moment, mais ça viendra), les banques françaises se prennent des honoraires de notaire.

Coïncidence troublante, au moment même où nos Suisses vivent leur choc des cultures, la Commission européenne morigène sévèrement les établissements français. Non seulement les banques de l’Hexagone affichent « un piètre bilan en matière de transparence », mais elles figurent aussi « parmi les plus chères pour les comptes courants ». Il est vrai qu’au cours de leur promenade, nos deux aventuriers découvrent d’autres techniques de prélèvement. Retirer des billets dans un automate concurrent, être en relation avec un être humain pour retirer de l’argent, se voir refuser un chèque, se faire envoyer un chéquier, s’opposer à l’encaissement de l’un de ses propres chèques, bref, le moindre geste bancaire coûte, le plus souvent très cher, sauf si on se résout à contracter une assurance que les conseillers vous collent à votre ouverture de compte sans préciser son caractère facultatif. Si vous ne voulez pas vous faire tondre à la moindre occasion − ou plutôt, si vous préférez vous faire tondre avec régularité plutôt que par à-coups − ce sera donc au minimum 6 euros de frais de gestion par mois et par compte.

Le sommet de l’étonnement est cependant atteint le jour où nos deux Suisses rendent visite à Paribas. Ils sont d’abord accueillis par une employée à hauts talons, qui les met en attente dans de confortables fauteuils au milieu d’un vaste hall. Une deuxième employée vient ensuite prendre une deuxième fois leurs noms et qualités, avant de leur présenter un conseiller grisonnant et affable qui les emmène à pas feutrés dans un bureau isolé, au fond d’un couloir sombre et discret. L’échange se déroule d’abord selon le schéma habituel − stupeur, terreur, fascicule. Le bonhomme parvient quand même à ânonner le montant des frais de virement depuis la non-Europe, puis, comme choqué par le commentaire du couple qui ose évoquer la douceur des mœurs bancaires helvétiques, le même bonhomme lance benoîtement : « Mais dites-moi, si les banques suisses prennent si peu de frais, comment font-elles pour gagner leur argent ? »

Qu’on se le dise : les banques françaises ne tirent aucun revenu du prêt à intérêt, cette activité fondatrice de leur naissance et sans doute tombée en désuétude au royaume de Sarko. Elles ne tirent rien non plus de la spéculation, à laquelle se livrent leurs consœurs du reste du monde avec un succès qui ne faiblit pas. Elles ne peuvent donc, les pauvresses, faire leur beurre qu’en mitraillant leurs clients de ponctions diverses. A leur décharge, il est vrai que les banques françaises ne peuvent pas, comme leurs voisines suisses, miser sur l’évasion fiscale ; elles ne peuvent pas non plus compter sur leurs traders, qui s’acharnent à les mettre en faillite. En somme, notre couple a découvert qu’il y a banque et banque. Les unes jouent au casino avec l’argent qu’on leur confie ; les autres vampirisent leurs petits clients. Certaines, évidemment, font les deux.

Ne désespérons cependant pas trop. Dans ce sombre paysage, nos deux Suisses ont trouvé un établissement qui fait exception. Réputée pour être le refuge des pauvres − certains disent des « ploucs » − la Banque Postale ne prend de frais ni pour les virements venus de la non-Europe, ni pour les escapades vers des automates concurrents. De ce point de vue, c’est la plus suisse des banques françaises. À un détail près : alors qu’ouvrir un compte en Suisse prend, en comptant large, une quinzaine de minutes, la Banque Postale a mis six semaines à réaliser cette opération pour Monsieur et Madame. Nobody’s perfect.[/access]

Les comédiens ont ils une âme ?

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Je n’y entends rien au théâtre. Bien sûr, à l’âge de quinze ans, j’ai moi-même joué un des douze rôles-titres dans la pièce de Reginald Rose Douze hommes en colère, à Franklin[1. Collège d’origine catholique]; même que j’y fus excellent, d’après mes parents. Mais là s’est arrêtée, assez brutalement, ma carrière dramatique.
En tant que spectateur, mon CV n’est guère plus brillant : à part quelques pièces qui me tenaient à cœur, de Molière, Anouilh ou Ionesco, je crois bien n’être jamais allé au théâtre spontanément et en payant.

Sans doute un problème avec le genre théâtral lui-même – aggravé encore par ses formes les plus modernes. Je n’avais donc guère de chances de voir sur scène Laurent Terzieff, qui s’était fait l’ardent défenseur des auteurs contemporains. Il m’est même arrivé de le regretter amèrement, comme pour son Meurtre dans la Cathédrale (1995).
Au cinéma en revanche, j’ai toujours eu l’impression d’avoir affaire à un acteur inspiré. Terzieff était comme une réponse vivante aux interrogations théologiques du Moyen Age[2. Qui sont aussi souvent les miennes], genre « Les comédiens ont-ils une âme ? »
Si cet homme-là est devenu acteur, c’est précisément par un élan de l’âme !, comme on le comprend à la lecture du livre que Marie-Noëlle Tranchant a concocté sur lui avec lui, et qui sort aujourd’hui sans lui[3. Laurent Terzieff, Seul avec tous, Presses de la Renaissance]. Loin d’une banale bio, le résultat de leur travail commun est une sorte d’IRM métaphysique : il s’agit, selon elle, de « retracer un itinéraire intérieur, artistique, humain, spirituel. »

D’où la forme de l’ouvrage, tissé de fils tout sauf blancs : des entretiens réécrits par sa complice, où Laurent Terzieff se raconte avec chaleur et simplicité ; des écrits personnels sur le théâtre et ses écrivains préférés, où il parle évidemment de lui-même.
Comme le dit Luchini dans sa préface, Laurent Terzieff a renoncé à une « carrière de star » pour se faire « artisan dévoué du théâtre ». L’hommage est d’autant plus beau, venant de la seule vraie star de nos planches nationales. Mais il y a de nombreuses demeures dans la maison du Père et c’est heureux, n’est-ce pas ? Si tout le monde avait la même vocation, c’est six milliards de moines qu’on aurait massacrés à Tibéhirine.

Pour Terzieff en tout cas, le théâtre fut le plus lucide et le plus exigeant des sacerdoces, et on peut juger maintenant que ses vœux étaient perpétuels. Même la métaphore n’est pas gratuite : l’art dramatique, dit-il, c’est « la communion entre le monde visible et l’invisible » – et d’ailleurs, « tout ce qui est artistique procède du religieux ».
Non seulement Terzieff avait une âme (et l’a toujours), mais il était croyant – et il y a peu de risques qu’il ait changé d’avis. Plus précisément, un type comme lui était incapable de croire sérieusement au néant. Dans ses notes de lecture, on retrouve cette phrase violente de Simone Weil, qui résume à elle seule La Pesanteur et la Grâce[4. Pour ceux qui ne l’auraient pas relu cette année] : « Tous les mouvements de l’âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur matérielle[5. « Même l’amour ? », diront les Première Année. Surtout l’amour ! (cf. Caritas in Veritate)]. La grâce seule fait exception. »

Au point où on en est, filons donc jusqu’au bout la métaphore : ce bouquin lui aussi est une communion. L’effacement de Marie-Noëlle Tranchant devant son sujet prolonge la modestie de Terzieff face aux auteurs qu’il servait. Quand on comprend quelqu’un et qu’on l’aime, quoi de plus beau que de s’en faire l’interprète ?
Trêve de suspense : j’ai bien aimé ce bouquin.

Seul avec tous

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Fillon, y a le téléfon qui son…

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Et ce n’est pas forcément pour l’avertir qu’il reste ou qu’il part mais que son ministre de l’Intérieur (pour encore quelques jours) est un peu comme une adolescente énervée et énervante qui passe son temps au bout du fil. En plus, c’est lui, Hortefeux, qui reçoit les facdet, les factures détaillées, surnommées fadettes, ce qui lui permet de cacher, toujours comme une adolescente, qui est son correspondant. En général, on a cru savoir que c’étaient des journalistes qui s’intéressaient à des affaires sensibles et qui ne savaient pas qu’ils étaient écoutés. Le chef de cabinet de Fillon, un peu énervé et sans doute très républicain, trouve quand même qu’Hortefeux et Squarcini de la DCRI y vont un peu fort. Il s’appelle Jean-Paul Faugères et il écrit : « La loi interdit aux services de renseignements de se procurer directement des factures détaillées auprès des opérateurs de téléphone. »

Assez bizarrement, cette note confidentielle visant à faire les gros yeux à Hortefeux et au célèbre James Bond de Tarnac, est arrivée chez France Info. Elle indigne l’opposition. Fillon répond qu’il n’y a pas de complot. Mais comment ne pas soupçonner un coup de billard à deux bandes de la part de Matignon ? La note de Faugères, en passant opportunément à la connaissance du public, montre à quel point Fillon est un bon camarade, puisqu’il défend son ministre à l’Assemblée et en même temps quel grand souci il a de nos libertés publiques. Bref, c’est du tout bénef, en ces temps de remaniement.

L’homme sans fin ?

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La vieillesse, un naufrage ?
La vieillesse, un naufrage ?
La vieillesse, un naufrage ?
La vieillesse, un naufrage ?

Certaines tortues peuvent vivre plusieurs siècles. Adwaita, une tortue géante des Seychelles, récemment décédée, était née vers 1750. Un éléphant rejoindra son cimetière vers 70 ans. La baleine bleue touchera le fond à 80. On a estimé qu’un bosquet d’épicéa découvert en Suède avait près de 8000 ans, grâce à l’analyse de son système racinaire. Un rosier régulièrement taillé atteindra souvent le quart de siècle. Et quid de l’humain ? Il est connu que Jeanne Calment (la doyenne absolue de l’humanité, décédée à l’âge de 122 ans en 1997) a – dans une même vie – rencontré Victor Hugo et Jacques Chirac. Buffon estimait qu’un organisme humain ne pouvait pas dépasser la centaine d’années. Aujourd’hui la donne a changé. Selon l’Insee, en 2050, il pourrait y avoir en France plus de 80 000 centenaires (contre 16 000 en 2005 et seulement une centaine en 1900). De la sorte, une nouvelle classe d’âge apparaît : les « super-centenaires », qui ont dépassé le cap vertigineux des 110 ans. Un âge qui s’approche de la « limite » théorique de la vie humaine, estimée pour le moment à 120 ans. Si un Français sur deux né en 2007 devrait théoriquement atteindre l’âge de 104 ans, la réalité est contrastée suivant l’origine sociale et le sexe des individus. En 2003, par exemple, un ouvrier de 35 ans pouvait espérer vivre encore 41 ans, contre 47 ans pour un cadre supérieur.[access capability= »lire_inedits »]

L’augmentation constante de la durée de la vie humaine a été l’un des arguments forts du débat sur la réforme de la retraite par répartition. Son apparence de bonne nouvelle universelle (mieux vaut une année de plus qu’une année de moins…) a suscité des conclusions discutables. Ainsi, s’il apparaît évident que cet allongement constant de la durée de la vie doit conduire à une refonte du système – qu’il faut mettre en capacité de verser des pensions à de potentiels super-centenaires – l’idée qu’un accroissement de la durée de cotisations (et donc des années de travail) sera comme « compensé » par une vie plus longue est plus difficile à entendre. Le deal paraît douteux, car il repose sur le fantasme d’un « homme sans fin ». Un homme qui – dans les bras d’une médecine toujours plus performante – atteindrait dans de bonnes conditions des âges canoniques. Un homme qui, en somme, devrait accepter de travailler jusqu’à 62, 65 ou même 70 ans, en intégrant la perspective d’une vie de retraité plus longue et plus heureuse. Un homme qui penserait naïvement qu’il pourrait profiter de sa retraite, sur des bases de confort identiques, non plus de 60 à 80 ans, mais de 70 à 90 voire 100 ans…

Regardons les choses en face, et revenons aux chiffres. L’ouvrier de 35 ans que nous avons convoqué tout à l’heure peut espérer vivre encore 41 ans, mais seulement 24 ans sans incapacité. Cette réalité qui fait que le corps s’use, vieillit inexorablement, s’affaiblit, s’autodétruit, est le vice caché de l’optimisme feint des hommes politiques défendant la réforme des retraites. Malgré toute la confiance que l’on peut accorder à la science, l’allongement de la durée de la vie signifie surtout l’accroissement de la dépendance et des maladies chroniques, le développement inexorable des cancers et des maladies neuro-dégénératives. Bref, le bon sens nous oblige à reconnaître tristement que l’étau se resserre nettement plus à 65 ou 70 ans, qu’au début de la soixantaine.

Cette réalité est masquée par la promesse scientiste d’une médecine toute-puissante, qui saurait repousser toujours davantage les limites naturelles de l’humain. Une médecine qui non seulement nous porterait progressivement vers cette limite « théorique » des 120 ans, mais saurait nous assurer un voyage agréable vers ce terminus. Le discours médiatique accompagne ce mythe de l’ « homme sans fin » : les vieillards étant devenus de braves seniors, qui ne finissent pas dans des hospices médicalisés, n’attendent pas douloureusement leur fin sous la canicule ou dans la solitude, mais des post-jeunes qui vivent heureux dans un monde optimiste où ils peuvent boire à la nouvelle fontaine de jouvence qu’est la consommation de masse. Ce mythe de l’ « homme sans fin » est avant tout une négation des réalités du corps humain. Il est certainement dans la logique du moderne de vivre dans de naïfs mythes positifs ou prométhéens, niant des réalités aussi cruellement passéistes que la maladie ou la mort. Pourtant le marketing de l’actuelle réforme ne doit pas nous faire oublier que la tendance de l’homme est de décliner. Ce qui fait tout le sens de la vie, et nous arrache à la condition absurde de Sisyphe en déambulateurs repoussant éternellement le fardeau de leur existence. [/access]

Non, Nicolas Bedos n’est pas antisémite

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De vrais antisémites, il y a en a assez, inutile d’en inventer. C’est en substance la réponse que j’ai faite aux amis et connaissance qui m’ont appelée à la suite de la dernière émission de FOG, « Semaine critique », à laquelle je participe de façon régulière. « Je n’ai pas vu l’émission, mais il paraît qu’il y a eu un dérapage de Nicolas Bedos », m’a dit l’un, qui travaille dans un média juif que je ne citerai pas par charité (forcément chrétienne). « Avant de réagir, je voulais avoir ton sentiment », m’a expliqué l’autre, qui est ce que les Anglais appellent un activiste. Après avoir tenté de les ramener à la raison – et, me semblait-il, y avoir réussi – j’ai totalement oublié l’affaire. Puis j’ai reçu quelques courriels de lecteurs m’engueulant pour ne pas avoir réagi et pire encore, pour avoir rigolé, pendant que le jeune Bedos racontait sa « Semaine mythomane », comme il le fait chaque semaine.

Je découvre pourtant après quelques jours que la « rue juive » est en train de se monter le bourrichon et de se délecter à l’idée d’avoir un nouvel antisémite à se mettre sous la dent. Les mails tournent en boucle, on se téléphone à tout va, le « Bureau National de Vigilance Contre l’Antisémitisme » saisit le CSA en affirmant que « la propagande palestinienne est la source essentielle de l’antisémitisme ». Malheureusement, le BNVCA ne nous dit pas si la « propagande palestinienne » commence dès que l’on est favorable à un Etat palestinien – auquel cas il y aura beaucoup de gens, dont votre servante, à rééduquer. Il ne manque plus que la LICRA et ma mère chérie qui, ouf, ne m’a pas encore appelée pour me demander ce que ça fait de bosser avec un antisémite.

J’appelle Nicolas. Depuis cinq jours il vit un cauchemar. « Ma messagerie est pleine de lettres d’insulte, certains allant, jusqu’à me prétendre de mèche avec cet affreux Dieudonné. Des monstruosités circulent en pagaille sur le web, le site du CRIF parle de mon antisémitisme larvé (moi qui ne suis même pas pro-palestinien). » Je dois dire que cette précision m’a fait hurler de rire. Honte à moi. Serais-je une antisémite qui s’ignore ?

Une précision s’impose. Je n’ai aucune sympathie pour les humoristes professionnels qui jouent les résistants quand ils se contentent d’aller dans le sens du vent. Que ceux qui pensent que je défends Nicolas Bedos par souci de ma carrière se dispensent de lire la suite de ce texte. À ceux qui n’auraient que des doutes à ce sujet, je ferai simplement remarquer qu’ayant été dotée d’un cerveau – grâces en soient rendues à mes chers parents – si j’avais voulu faire carrière, j’en aurais faite une.

À en croire les indignés, Alain Finkielkraut, qui était l’un des invités, et moi-même, aurions dû monter sur nos petits poneys, évoquer les heures les plus sombres de notre histoire et quitter théâtralement la scène[2. Et, en ce qui me concerne, mon emploi, fort précaire au demeurant, l’humeur des princes qui gouvernent notre télévision étant par nature fort changeante]. De fait, comme me l’a dit l’un de mes correspondants pour justifier son inquiétude, Alain Finkielkraut avait l’air consterné pendant le numéro du jeune Bedos. Je confirme. J’imagine qu’il n’a pas adoré les propos de Nicolas. Mais la véritable raison de son accablement est, m’a-t-il confié, qu’il en a assez de voir des humoristes dans toutes les émissions. Il me semble à moi que mon talentueux camarade de jeu n’a pas grand-chose à voir avec Guillon. Son cahier des charges, c’est d’aller à la limite et il y va. Quoi qu’il en soit, malgré l’admiration et l’affection que j’ai pour Rabbi Finkie – loué soit Son nom –, doit-on entrer en guerre à chaque fois qu’il hausse le sourcil ? Et puis quoi, on l’embaume ?

Commençons par la fin. Bien entendu, Nicolas Bedos n’est pas « antisémite, ou antisémite refoulé, ou demi-antisémite, ou quart d’antisémite, ou antisémite inconscient de dans 3 ans qui au fond de lui n’ose le dire consciemment mais qui en fait rêve de voir pendus Patrick Bruel, Primo Levy, Pierre Benichou, Elsa Zylberstein et ce qu’il reste d’Ariel Sharon dans le même sac[3. Malheureusement, ce n’est pas de moi mais de lui.] ». Entre nous, je suis un peu vexée qu’il ne m’ait pas citée mais peut-être ne sait-il pas que je suis juive ? Ou alors cette façon de m’ignorer ostensiblement est la preuve de sa haine des juifs ? Pourquoi Pierre Bénichou et pas Elisabeth Lévy ? T’aimes pas les femmes, c’est ça ? Bingo ! Alors, Nico, sois sympa, la prochaine fois que tu fais une liste de feujs, tu me mets dedans, merde !

Venons-en maintenant au corps du délit. Première partie : « Mercredi je vais voir Elle s’appelait Sarah, énième guimauve utilisant jusqu’à la lie le souvenir de la Shoah afin de renflouer les caisses lacrymales du cinéma français. Après La Rafle, fable extra-lucide qui nous montrait avec audace que les petits juifs étaient finalement beaucoup plus émouvants que les officiers nazis – ce qui m’a surpris – et qui surfait sans complexe sur le fameux devoir de mémoire, devoir de mémoire qui dispense au passage certains cinéastes de faire preuve du moindre talent et leur permet de se hisser vers le million d’entrées en raflant les écoliers d’aujourd’hui pour les parquer de force dans des salles de cinéma pédagogique : pauvres petites têtes blondes ou brunes obligés de chialer devant des mauvais films ! » J’avoue : ce passage m’a fait marrer. C’est mal ? Bon sang, à part la Torah, dîtes-moi ce que les juifs ont apporté à l’humanité de plus important que l’humour ! (Je sais, ils ne sont pas les seuls sur le créneau). Puisque Nicolas m’en donne l’occasion, je me lâche : moi aussi, j’ai horreur de ces films ou livres larmoyants qui n’apprennent rien à personne et permettent au spectateur de jouir de tous les bénéfices du statut victimaire sans courir le moindre risque. Il est facile, surtout quand on est juif, de regarder tout ça avec la rassurante certitude qu’on aurait été du « bon » côté – moralement en tout cas. Toutes les grandes œuvres littéraires ou cinématographiques sur l’Extermination nous disent exactement l’inverse : on ne sait pas et on ne saura jamais comment on se serait comporté. Ne soyons pas des « juifs imaginaires », c’est la pire insulte qu’on puisse faire aux victimes.

Après la Shoah, Israël. « Jeudi, poursuit le chroniqueur mythomane, je fais un nouveau rêve : celui dans lequel je pourrais dégueuler sur Netanyahou et la politique menée par l’Etat d’Israël sans que personne, personne, ne me traite pour autant d’antisémite, ou d’antisémite refoulé, ou de demi antisémite, ou de quart d’antisémite, ou d’antisémite inconscient […], moi qui suis tellement CON que je n’ai pas saisi cette notion très subtile selon laquelle s’indigner devant une politique parfois honteuse, c’est – mais bien sûr- vouloir du mal à tous les juifs de la planète. »

Quand plus personne n’osera parler, nous dira-t-on que ce silence est antisémite ?

Nous voilà au cœur du sujet. Que nous dit Nicolas Bedos ? Qu’on ne peut pas critiquer Israël sans être traité d’antisémite. Sur ce point, il a à moitié tort. Il est absurde d’affirmer qu’on ne peut pas critiquer Israël puisqu’Israël est le pays le plus critiqué et même le plus haï de la planète. Mon petit camarade ne fréquente pas suffisamment l’intelligentsia radicale-chic : il ne sait pas que des gens bien sous tous rapports allant de Stéphane Hessel aux syndicats norvégiens, de Ken Loach à Juan Saramago, profèrent tous les jours des âneries qui, si elles ne sont pas antisémites, sont un permis d’antisémitisme. Nico, tu devrais lire Le Monde Diplo et écouter Mermet, ça va faire de toi un ultra-sioniste.

L’ennui, c’est qu’il a à moitié raison, mon Nico. Je connais pas mal de gens qui n’osent plus dire un mot sur Israël. Et ça, c’est grave. Alors je vous le dis à tous, juifs ou pas, sionistes ou pas : parlez librement ! Dites ce que vous pensez même si vous pensez de travers ! Les juifs qui accusent d’antisémitisme toute personne qui refuse de leur donner l’heure doivent comprendre que cette accusation est terrible, pas seulement parce qu’elle est socialement dangereuse, mais parce qu’elle est moralement insupportable. Admettons que Nicolas Bedos se trompe sur Israël et sur le conflit moyen-oriental, faut-il pour autant coller sur son torse velu[4. vous jure que je n’ai jamais vu son torse, c’est une blague (ce truc qui faisait rire dans l’ancien monde) ! ] la nouvelle lettre écarlate ? À ce compte-là, bientôt, on ne pourra plus respirer. Quand plus personne n’osera dire un mot sur ces sujets qui fâchent, nous expliquera-t-on que ce silence est antisémite ?

Le plus angoissant, dans cette affaire, c’est que les juifs soient aussi cons que les dieudonnistes qui, depuis une semaine, croient avoir acquis Nicolas Bedos à leur sombre cause. Il me faut donc vous livrer la fin de la chronique et essayez de la lire vraiment parce qu’il y a du second degré : « Vendredi, je me réveille à côté d’une silhouette délicieusement sombre, à coup sûr une beauté africaine… J’entre ouvre les rideaux, la personne se retourne : Nom d’un cul c’est Dieudonné !!! Mon pseudo-pro-palestinianisme tardif a du aller un peu trop loin, ça a dû se savoir, l’enculé d’amalgameur s’est aussitôt rappliqué, avant de m’enfourcher avec sa longue épée de facho- anti feuj, me voilà triplement humilié ! Je lui dis : « Fiche moi l’camp, sale Antillais », mais il insiste : « Attends mon Nico, fais moi au moins un p’tit café, je viens de lire ta future chronique pendant que tu dormais, on est d’accord à mort, reviens sous les draps, je vais te présenter à Alain Soral, tu vas voir, il est pas jaloux, on va monter un spectacle qui partira en tournée dans tout le quartier de la goutte d’or… » Je lui dis : « Dégage ! » Je m’étonne un peu que le CRAN n’ait pas réagi à ce « sale Antillais », mais bon, les vigilants ont le droit de se reposer.

Voilà que je me retrouve à devoir faire l’exégète de Nicolas Bedos, avouez qu’il y a plus fun. Alors soyons clairs : toute personne qui n’est pas d’accord avec un juif n’est pas antisémite. Et cessons de réclamer un traitement d’exception pour les juifs. On aurait le droit de se moquer des pédés, des Arabes, des blondes, des noirs et pas des juifs ? Et après, on nous parlera du droit au blasphème et des caricatures du Prophète ? Au secours !

L’antisémitisme n’a pas disparu mais, pardonnez-moi de le dire brutalement, la Shoah est derrière nous. Heureusement. Alors moi, je ne veux pas vivre dans un monde où on n’aura pas le droit de se foutre de la gueule des juifs.

Nicolas, sois gentil : continue ! Si tu dis des conneries, promis, je ne te raterai pas.

* Chez nous, en l’occurrence, signifie chez nous les Français (de toutes origines) et chez nous les juifs (idem).

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Le passage à tabac nuit gravement à la santé

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Il s’appelle Ahmed Marzouki, il est marocain et a passé 18 années dans le bagne de Tazmamart, qui n’entretient que de très lointains rapports avec le Club Med de Marrakech.

Ahmed Marzouki a retracé ses 18 années de bagne dans un livre, intitulé « Tazmamart, cellule 10 » et devait donner une conférence à Bruxelles sur le thème de la « réconciliation » et la situation des Droits de l’Homme dans au pays de Mohamed VI. Mais il n’a pas pu. « Alors que nous marchions dans la rue avec un petit groupe pour nous rendre à la conférence, un homme m’a intercepté par l’arrière, m’a placé un genou dans le dos et m’a fait tomber. Ensuite, les coups ont commencé à pleuvoir de tous côtés et j’ai aperçu une arme blanche », a expliqué M. Marzouki. « Ils m’ont insulté en arabe », a-t-il précisé.

Et oui, la réconciliation, c’est comme le mariage ou le divorce, faut être deux…

Jean Grenelle

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Comme tout Hollandais qui se respecte et s’en tient à ses bataves devoirs, M. Harmenszoon van Rijn – Rembrandt pour les intimes – n’a jamais aimé la France. Il manifesta son aversion dès son plus jeune âge, en naissant le 15 juillet 1606 à Leyde et non pas le 14 juillet à Paris comme tout francophile honnête le fait.[access capability= »lire_inedits »]

C’est donc contraint et forcé que Rembrandt se rendit, en 1631, dans la capitale française. Il connut alors ce que les historiens de l’art appellent sa période « rouge », puis sa fameuse période « blanc ». C’est sa rencontre avec Jean Grenelle qui plongea finalement Rembrandt dans une période « rosé » assez prolifique, puisque les meilleurs spécialistes l’estiment à 5 litres par jour et par personne en moyenne.

Jean Grenelle, représenté ici par l’artiste en robe de chambre, était architecte du roi : au lendemain de la journée des Dupes, il avait été chargé par le cardinal de Richelieu d’aménager les abords de ce qui n’était pas encore le boulevard Saint- Germain. Vu que le quartier ne comptait aucun bistrot et qu’il fallait bien commencer par le commencement, il fit ce que tout architecte royal s’ingénie à faire en pareille occasion : il planta trois hectares de vignes et donna à l’environnement ainsi créé son propre nom. Ainsi naquit ce que l’on appela alors « l’Environnement de Grenelle », qui devint plus tard, par un malencontreux abus de langage, « le Grenelle de l’environnement ».

Rembrandt, Portrait de Jean Grenelle en son environnement, musée du Rable.[/access]

Houellebecq: enfin le Goncourt vint!

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Vous avez remarqué ? Tout le monde se plaint, chez les décideurs, que Houellebecq n’ait pas été couronné avant ! Et exactement dans les mêmes termes, je vous laisse juges.

Le Figaro du mardi 9 novembre : « Houellebecq enfin récompensé au Goncourt. » Le Monde de l’après-midi même : « Michel Houellebecq finalement récompensé par le prix Goncourt ». Même gimmick dans Les Inrocks d’hier : « Enfin, Michel Houellebecq se voit reconnu par les jurés du Goncourt ». Sans parler de Libé : « Les Goncourt accordent enfin leur prix à cet écrivain différent et dérangeant ! ».

Tellement « dérangeant », Michel, que tout ce beau monde sans exception l’acclame en s’exclamant « Enfin ! ». Sauf que c’est l’époque, en quinze ans, qui a glissé vers lui.

Je me souviens du Général

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Je me souviens d’un petit garçon au cours préparatoire. Il rentre chez lui tout seul. L’école n’est pas loin de son domicile et, dans ces années du monde d’avant, les enfants peuvent encore se promener seuls. C’est en novembre 1970. Deux hommes discutent gravement près d’une voiture (une Simca Aronde ? Des pneus bicolores, en tout cas…), garée sur le parking en face de chez lui
– Alors, comme ça, Il est mort ?
Le petit garçon ne comprend pas de qui il s’agit au juste mais il a l’impression bizarre d’entendre une majuscule mise au pronom personnel. Il me semble bien que le petit garçon, c’est moi.

Je me souviens de la phrase mystérieuse de Malraux, parlant des gaullistes : « Entre les communistes et nous, il n’y a rien. » Que voulait-il dire ? Il y a trois possibilités.
a)Entre les communistes et nous, il n’ y a rien de commun. Difficile à admettre, quand on pense à la Résistance et au CNR.
b) Entre les communistes et nous, il n’y a aucune force politique digne de ce nom. C’est possible : la droite française qui n’était pas gaulliste, elle n’était pas franchement très nette. Se souvenir du temps, très long, mis par Giscard, Barre et Poniatowski, à réagir à l’attentat de la rue Copernic, par exemple. Et puis les socialistes, on sait ce que c’est. Vouloir vaseliner le capitalisme, ça n’a jamais donné un destin à un pays.
c) Entre les communistes et nous, il n’y a rien qui nous oppose sur le fond. Quand je vois ce qu’est devenu le paysage politique aujourd’hui, je me dis que c’est sans doute cela que Malraux, l’ancien combattant des Brigades internationales, voulait dire. Il prévoyait sans doute l’époque où gaullistes et communistes seraient les derniers dinosaures républicains dans cette atmosphère ethnolibérale qui est, en France et en Europe, de plus en plus irrespirable aujourd’hui.

Je me souviens en ayant lu De quoi Sarkozy est-il le nom ? de Badiou et de ses analyses sur le « transcendantal pétainiste » qui couraient à travers l’histoire de France de Thiers à nos jours, et m’être dit que c’était trop facile. Qu’il y avait aussi un transcendantal gaulliste qui consistait à être capable d’ouvrir le feu, même en position défavorable, au nom d’une idée supérieure qu’on se fait de la nation et de ce qu’elle suppose comme modèle de civilisation.
Exemples de transcendantal gaulliste, hors son incarnation archétypale du 18 juin 40 : Vercingétorix à Gergovie, Jeanne d’Arc sous les murs d’Orléans, les soldats de l’an II encadrés par une poignée d’officiers aristocrates à l’assaut du moulin de Valmy, le colonel Rossel restant fidèle jusqu’à la mort au gouvernement de la Commune, le discours de Villepin à l’ONU de 2003, le référendum de 2005 sur la Constitution Européenne, le mouvement social de 2010. Le transcendantal gaulliste, ou le refus de la fatalité et du diktat des experts autoproclamés. Ils lui auraient donné assez peu de chances de réussir, à la bergère lorraine ou au général rebelle condamné à mort, tous nos spécialistes, analystes et commentateurs si brillamment médiatiques.

Je me souviens de mon père qui me disait : « Le de Gaulle de 40 tant que tu veux, celui de 58 jamais. » Il avait voté non au référendum de 58. C’était même la première fois qu’il votait. Cette vieille dent des communistes contre la Cinquième République et l’élection du président au suffrage universel. Je n’ai jamais osé dire que le suffrage universel, c’était peut-être nous qui en profiterions un de ces jours. Ça s’était vu au Chili en 1971. Bon, ça s’était mal terminé deux ans plus tard, mais qui a dit que l’Histoire n’était pas tragique ? Pas De Gaulle en tout cas.

Je me souviens d’avoir trouvé que l’exécution de Bastien Thiry, ça manquait de fair-play. On aurait bien aimé que général ait pour le lieutenant-colonel la clémence d’Auguste pour Cinna.

Je souviens que le SAC, avant de devenir une banale milice électorale au service de la droite des années 1970 et de faire les beaux jours des films d’Yves Boisset, avait d’abord été une police parallèle de barbouzes républicaines, tous anciens résistants, pour protéger le Général des soldats perdus de l’OAS. Une époque de géants, tout de même, où il y avait comme l’écrit La Rochefoucauld : « des héros en Bien comme en Mal. »

Je me souviens de La Boisserie, du champagne Drappier, des DS noires alors que j’espère assez vite oublier le cap Nègre, les Rolex et Carla Bruni.

Je me souviens que De Gaulle à l’Elysée payait ses timbres de sa poche quand il envoyait ses vœux à ses proches. Ça fait sourire, non ? À moins que ça ne fasse pleurer.

Je me souviens qu’en 1967, la France avait quitté l’OTAN depuis un an, s’apprêtait à rejoindre les non-alignés et que le général Ailleret était l’inspirateur de la doctrine « tous azimuts » qui consistait à pointer les missiles de notre dissuasion nucléaire vers l’Est ET vers l’Ouest. Je me souviens que le général Ailleret est mort dans un mystérieux accident d’avion à Tahiti en mars 68. Et que quelques semaines plus tard sont arrivés en Mai des événements qui ont arrangé tout le monde : les Américains, la droite affairiste pompidolienne qui ne voulait pas de la participation, les gauchistes qui voulaient la peau du PCF, les socialistes qui espéraient ramasser la mise.

Je me souviens d’avoir acheté un CD avec les principaux discours de De Gaulle. Mon préféré : le discours de Phnom-Penh en 1966. Penser à donner le texte sans signature à quelques personnes pour faire une « dégustation à l’aveugle ». Et demander si c’est de Chavez, de Guevara ou de De Gaulle. Bien rigoler en entendant les réponses. Je me souviens que Frédéric Fajardie, ex du service d’ordre des Comités Viêt-Nam de Base, me racontait comment ils avaient eu, eux les maos, l’étrange impression d’être doublés sur leur gauche par le vieux général.

Je me souviens du meeting lillois de la campagne de Chevènement en 2002, quand en première partie se sont succédé le député communiste du Pas de Calais qui était arrivé bleu de travail à l’Assemblée nationale quand il avait été élu député en 1997 et Pierre Lefranc, l’aide de camp du général de Gaulle. Le vieux cyrard et le prolo, ensemble contre l’Europe libérale.

Je me souviens que j’ai toujours un petit coup au cœur quand je parcours la rubrique nécrologique des journaux et que je vois qu’un Compagnon de la Libération a encore tiré sa révérence.

Je souviens d’avoir été tout de même un petit peu énervé quand j’ai vu et entendu les cris de cabris et les sauts d’orfraie, à moins que ce ne soit le contraire, de certains professeurs de lettres quand ils ont appris que Les Mémoires de Guerre étaient au programme des épreuves du bac de français. Ne pas voir qu’un incipit comme : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France » n’a rien à envier à Longtemps je me suis couché de bonne heure ou : « Aujourd’hui, maman est morte. », c’est à ces choses-là qu’on mesure les dégâts de décennies de pavlovisme pédagogiste.

Je me souviens que les gens qui n’aiment pas De Gaulle (sauf ceux qui ont de bonnes raisons comme les Pieds Noirs et les Harkis) ont deux arguments : il a fait croire que toute la France était résistante. Quand bien même ce serait une fiction (mais il faudra l’expliquer aux derniers Français libres vivants), c’est une fiction qui a changé le réel et nous a évité de passer sous administration américaine. C’est donc une fiction qui a réussi. Ce qui est une bonne définition de la politique. Et aussi, qu’il aurait entretenu la France dans l’idée qu’elle était encore un grand pays alors que ce n’était plus qu’une puissance moyenne.
Qu’ils se rassurent, ceux-là, qui aiment l’automutilation décliniste tant qu’elle ne gêne pas leur hédonisme libéral libertaire, ils finissent par avoir raison ces temps-ci. Plus le gaullisme disparaît comme force politique opérante, plus la France ressemble à une petite Autriche hargneuse et névrosée, à un pays de vieux et à une remorque atlantiste des USA, qui va bricoler ses nouvelles bombes avec le Royaume Uni, ce porte-avion de Washington.

Je me souviens que Dominique de Roux écrivait dans L’écriture de Charles de Gaulle, en 67 : « La mission actuelle de la France, l’accomplissement final du destin gaulliste, c’est de faire que la troisième guerre mondiale se porte, non pas sur le plan de la dévastation, mais sur le plan du salut, non pas sur le plan d’un embrasement universel, mais sur celui de la pacification. »

Je me souviens que si je n’avais pas été communiste, j’aurais été gaulliste.